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mercredi 27 mars 2024

Une terrible délicatesse ★★★★☆ de Jo Browning Wroe

Une terrible délicatesse.
Terrible et bouleversant témoignage de la catastrophe d'Aberfan qui a nécessité des secours engageant corps et âmes. 
Terrible épreuve pour les secouristes, les embaumeurs. Morale. Physique. 
Guidés pour certains par cette importance vitale d'être utiles. Coûte que coûte. 
Et nous voilà, nous lecteurs, témoins de situations qui égratignent, ébranlent, marquent au fer rouge.  
Anéantissent. 
Viennent heureusement les mains tendues, les soutiens,  les âmes sœurs pour guider notre héros embaumeur et chanteur sur le chemin de la résilience, du pardon.
Quelle histoire. 
Quelles histoires. De famille aussi. 
Empreintes d'espoir. 
Quelles épreuves. 
Quel témoignage. 
Pétri d'humanité. 

Merci Jo Browning Wroe.
Un moment de lecture fort.

« Quel est ce monde affreux où les chanceux sont ceux qui réussissent à identifier le cadavre de leur petit ? »

« Myfanwy, may your life entirely be 
Beneath the midday sun's bright glow, 
And may a blushing rose of health 
Dance on your cheek a hundred years. 
I forget all your words of promise 
You made to someone, my pretty girl, 
So give me your hand, my sweet Myfanwy, 
For no more but to say "farewell".

« Comme vous le voyez, la chanson s'intitule "Myfanwy", dit Phillip, elle a été composée par Joseph Parry et jouée pour la première fois vers 1875. C'est une triste et noble chanson. La bien-aimée, Myfanwy, n'aime plus le poète, et dans toute sa magnanimité, il lui rend sa liberté. » William voit Charles lever les yeux au ciel à l'adresse de ses amis, mais Martin, qui aime les histoires, est pris par le récit. 
« Il veut avant tout qu'elle soit heureuse, et souhaite lui tenir la main une dernière fois pour lui dire adieu. » Phillip relève les sourcils. « Un peu sentimental, me direz-vous, mais quand c'est bien joué, c'est terriblement efficace. C'est l'une de ces chansons dont la musique reflète parfaitement les sentiments qui sous-tendent les mots, et qui par conséquent font naître ces sentiments dans le cœur de celui qui l'écoute. »» 

« - Il Faut Comprendre Comment Va Néanmoins s'Organiser le Lendemain [...].
- Faut vaut pour fermer les orifices. Comprendre désigne la coiffure. Comment, les cosmétiques, si nécessaire. Va pour vêtements, selon les instructions de la famille. Néanmoins pour nettoyer les équipements. Organiser pour ordre et vérification des stocks. Lendemain pour se laver soi-même . »

« Même s'il est à cran, il sent qu'un poids s'envole de ses épaules, que quelque chose s'allège face aux nuances et aux textures délicates de John Everett Millais, l'apparent miracle de la transparence, cette eau sans couleur si parfaitement rendue. Grâce à la peinture ! »

« Tu sais, il y a une part de folie dans le deuil. Pendant quelques années après la mort de ton père, il me manquait une peau protectrice. »

Quatrième de couverture

Dans la lignée d'Expiation de lan McEwan, le portrait sensible d'un jeune homme en construction, tiraillé entre ses bonnes intentions et ses mauvaises décisions.

Octobre 1966. William Lavery rejoint, comme son père et son grand-père avant lui, l'entreprise de pompes funèbres familiale. Tout juste diplômé, il se porte volontaire pour se rendre dans la petite ville minière d'Aberfan, où un glissement de terrain a ense- veli une école, pour prêter main-forte aux autres embaumeurs. Ces heures tragiques, pendant lesquelles il prodigue les derniers soins à des dizaines d'enfants, dévient le cours de son existence et mettent au jour les événements déterminants de son passé. Pourquoi William a-t-il arrêté de chanter, lui qui est doué d'une voix exceptionnelle ? Pourquoi ne parle-t-il plus à sa mère, ni à son meilleur ami ?

Poignant et infiniment humain, Une terrible délicatesse est un roman sur la masculinité, le pardon et la rédemption.
Best-seller du Sunday Times

Un premier roman très accompli et bouleversant. 
The Observer

La force de ce roman réside dans la subtilité de sa profondeur émotionnelle.»
The Times

Éditions Les Escales,  août 2022
437 pages
Traduit de l'anglais (Royaume-Uni) par Carine Chichereau

J'ignore comment tout cela va finir ★★★★☆ de Barry Graham

Poésie et nouvelles.
Attachantes. 
Je découvre l'univers de Barry Graham. Il me parle. En peu de mots, il m'a embarquée à chaque fois dans ces histoires de vies, d'amour, de turpitudes, de sons. 
Vogue la galère. Au gré du vent. Et cette enfance, qui laisse des traces. Trace le chemin.
J'ai beaucoup aimé. 
C'est émouvant. Drôle aussi. Après Autopsie mondiale, je me rends compte qu'il y a des petits livres qui laissent leur empreinte au fond de moi.
Barry Graham, je pars à la conquête de vos écrits et je me note de découvrir Glasgow en chair et en os !

«Jetable

Elle est entrée dans la cuisine avec le ciel tout froissé dans sa main.

Ça, c'est le ciel, j'ai dit. Ne le jette pas.

Il est vide, elle a rétorqué et elle l'a foutu à la poubelle.  »

« West End, Glasgow, l'été
Pour Joan

Soirée d'été, et la pluie a cessé. 
Des rayons de soleil chutent sur les trottoirs
et scintillent en ricochant dans les flaques d'eau - 
soirée d'été, et rien ne presse.
Un parfum de cuisine indienne erre le long des ruelles, 
des jurons s'échappent par la porte des pubs pour 
t'indiquer le score. Des étudiants se promènent dans le 
parc, d'autres se prélassent dans l'herbe mouillée avec leurs canettes 
de bière. Au détour des immeubles, tu croises des gens qui bavardent 
dans l'embrasure des portes. Un homme des cavernes 
tripote une fille réticente à la sortie d'un resto. 
Il y a tant d'années nous nous tenions la main ici - 
ce soir, il fait bon s'y promener seul 
en sachant que je serai toujours amoureux. »

«  Au café sous la pluie
Pour Brent Hodgson

Je connais des gens qui aiment rester chez eux quand il pleut. Assis au coin du feu, au sec et bien au chaud, tandis que l'averse se jette sur les fenêtres avec sa frustration hargneuse.
Mais moi, je préfère les cafés. Chez soi, on n'est jamais complètement à l'abri; les mauvaises nouvelles peuvent toujours parvenir jusqu'à nous. Tandis que si l'on se réfugie dans un café et qu'on ne prévient personne, on est hors d'atteinte. Même si notre univers entier devait s'effondrer, on ne l'apprendrait qu'après coup. La pluie parachève le tableau; on peut s'attabler près d'une fenêtre et siroter du thé ou du café en regardant la journée se tremper jusqu'aux os.
Il pleuvait aujourd'hui et je m'étais installé dans un café, mais rien n'y faisait. C'était toi que je voulais et tu n'étais pas là. Je t'avais passé un coup de fil, il n'y avait personne chez toi. J'avais laissé un message sur ton répondeur pour te dire où je me trouvais et te demander de me rejoindre si jamais tu le recevais à temps. 
Tu ne m'as pas fait signe. Je n'ai pas arrêté de guetter la porte pendant deux heures, brûlant d'envie de te voir la franchir, mais tu ne l'as pas fait.
Alors je t'ai écrit une lettre. Quand je l'ai terminée, je suis passé à la poste pour acheter un timbre et une enveloppe. J'ai plié la feuille dans l'enveloppe et je suis sorti la poster.
La boîte aux lettres n'était pas là. J'ai jeté un coup d'œil alentour mais je ne l'ai vue nulle part. J'étais perplexe ce n'était pourtant pas la première fois que je venais dans ce bureau de poste et, dans mes souvenirs, la boîte se trouvait juste devant. J'étais sur le point de repasser au guichet pour demander ce qu'il en était lorsque j'ai aperçu au loin la boîte aux lettres qui longeait la rue dans ma direction. Elle marchait d'un pas lourd et triste. Arrivée à son emplacement habituel, elle s'est arrêtée.
- Qu'est-ce qui se passe? je lui ai demandé.
- J'étais partie pisser, elle m'a répondu.
- Comment ça ?
- Bah, je suis allée faire pipi, quoi. Y a des chiottes publiques à l'angle. 
- Mais tu es une boîte aux lettres.
- En effet.
- Les boîtes aux lettres ne pissent pas.
- Ah bon, depuis quand ?
- J'en sais rien.
- C'est ça, t'en sais rien. Donc évite de dire des conneries sur des sujets que tu ne maîtrises pas.
- Tu as raison. Je suis désolé.
Alors je me suis aperçu que la boîte aux lettres était en train de pleurer ; des larmes coulaient le long de sa peinture bleue. 
- Qu'est-ce qui ne va pas ?
- Je suis toute pleine de douleur et de chagrin. Tous les jours, les gens viennent et m'emplissent de leur douleur et de leur chagrin. Comme tu t'apprêtes toi-même à le faire.
J'ai posé les yeux sur l'enveloppe que je tenais à la main.
- Je ne veux pas te faire de peine, j'ai dit à la boîte aux lettres.
- Je sais. Mais c'est déjà trop tard.
- Si tu n'aimes pas ce que tu fais, pourquoi ne pas renoncer, tout simplement? On n'a qu'à se trouver un bar et boire une bière.
- J'aimerais bien, a répondu la boîte aux lettres. Mais je ne peux pas. Je dois demeurer telle que je suis, tout comme tu dois rester tel que tu es. Cela dit, je te suis reconnaissante d'avoir proposé. Donne- moi ton courrier.
J'ai glissé l'enveloppe dans la fente. Puis j'ai remercié la boîte aux lettres et je suis reparti en pensant à toi et moi à chaque pas.
Avant de tourner au coin de la rue, j'ai jeté un coup d'œil derrière moi. La boîte aux lettres était plantée là, sans défense, tandis que quelqu'un d'autre s'avançait vers elle, un courrier à la main. »

« Quand on était gosses, la moindre apparition des flics nous faisait partir en courant, moi et mes copains - et pour cause. Qu'on ait fait des conneries ou non. S'ils nous chopaient et qu'on avait quelque chose à se reprocher, ils nous emmenaient au poste. Si on n'avait rien fait, on était quand même sûrs de se prendre une bonne raclée. Je me souviens de la directrice de l'école, Madame Harvey. Un jour, je l'avais entendue dire à un prof que les gamins devraient être systé- matiquement punis au moins une fois par mois, indépendamment de leur comportement. Elle était persuadée que ça nous aiderait à grandir avec une vision réaliste des rouages du monde. Un refrain qu'on chantait souvent :

Qu'on foute le feu à l'école, qu'elle brûle 
Qu'on foute le feu à l'école, nom d'un chien 
Qu'on foute le feu à l'école, qu'elle brûle
Qu'elle brûle jusqu'au petit matin

Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'on tire sur la vieille Harvey 
Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'elle tombe, qu'elle crève

Qu'on tire sur la vieille Harvey, qu'on tire sur la vieille Harvey 
Qu'on tire sur la vieille Harvey jusqu'à ce qu'elle crève »

« - J'adore être pauvre, a-t-elle lancé.
-Moi aussi. Ça rend humble.
- Bah, ça permet au moins d'avoir la seule chose qu'on ne peut pas s'acheter avec du fric.
- Quoi donc?
- La pauvreté. »

« Il sentait que le troquet lui fichait le bourdon. Tous ces gens, qui arrivaient à l'ouverture et restaient jusqu'à ce que ça ferme... Il y avait comme un parfum de désespoir, de léthargie. L'ambiance commençait à la plomber, elle aussi. »

« Leurs horloges internes n'étaient jamais synchronisées. Elle était du matin. Peu importe l'heure à laquelle elle se couchait, il lui était impossible de faire la grasse mat', quitte à se permettre une sieste pendant la journée. Pour lui, la notion même d'émerger avant midi constituait une atteinte aux droits de l'homme. »

« Quand je repense à la période qui a suivi, j'ai l'impression qu'il faudrait accompagner mes souvenirs d'une musique de fond, du genre « Here Comes the Sun » de Nina Simone. La chambre douillette de Deborah. Ses vieux parapluies, les barrettes en corne qu'elle se mettait parfois dans les cheveux. Nos balades, bras dessus, bras  dessous. Sa façon de rire. La chaleur qu'elle dégageait. La froideur de ses mains, parfois. Le grain de sa voix, son odeur. Sa langue, si ferme.
Le soir avant de me coucher, je descendais à la plage. Je quittais mes bottes et mes chaussettes, et je barbotais dans l'eau. Deborah m'accompagnait quelquefois, mais elle restait le plus souvent chez elle à dessiner ou lire dans son lit. Seul, je remontais alors sa rue dans le noir avant d'apercevoir sa fenêtre éclairée au dernier étage. Il m'arrivait de me poster là un moment avant d'entrer, les yeux rivés sur la lumière, en songeant à elle tout là-haut, bien au chaud.
J'avais essayé d'apprendre sa langue, sans succès, et elle prenait un malin plaisir à me taquiner. Le matin, en ouvrant l'œil, il m'arrivait de la trouver assise à sa coiffeuse, brossant ses longs cheveux. Lorsqu'elle finissait par voir dans le reflet du miroir que j'étais réveillé, on se mettait à papoter. J'évitais gauchement son regard et tentais de prendre un air décontracté.
On avait envisagé que je m'installe sur place pour de bon. On n'avait jamais parlé d'amour; nommer la chose aurait été réducteur. »

« Après-midi

Nus, ils regardaient la pluie tomber. Elle aspergeait la fenêtre avec un empressement féroce. Comme au lavage auto, il s'est dit.
La ruelle au-dehors était déserte. La chambre était pratiquement plongée dans le noir. Ils sont retournés au lit, se sont glissés sous la couette et se sont remis à baiser. Au bout d'un moment ils étaient en nage et elle a repoussé les draps d'un coup de pied. Elle imaginait que sa queue se muait en couleuvre, qu'elle devenait de plus en plus longue et serpentait en elle, jusqu'à lui remonter dans la gorge et ressortir par ses lèvres. Elle s'est cramponnée à son cul pour l'entraîner plus profondément en elle et sentir davantage encore sa chair lui jaillir de la bouche. Puis elle l'a caressé jusqu'à ce qu'il jouisse et l'arrose tout entière, le visage et le cou, la poitrine et le ventre. Quand son membre s'est relâché, elle l'a senti se couler à nouveau dans sa gorge avant de s'échapper par sa chatte, et ils sont restés allongés dans les bras l'un de l'autre, à s'embrasser et s'étreindre tandis que séchaient leur sueur et son foutre.

Après un certain temps, ils se sont levés. Ils ont allumé la télé ; elle a regardé les infos pendant qu'il feuilletait le journal de la veille. Ils ont mangé des tartines et des œufs brouillés. L'averse avait cessé.»

« Zazen

assis avec des amis 
assis avec tous ceux 
qui un jour se sont assis ou viendront s'asseoir un jour

de la pluie aux fenêtres 
ou des rayons de soleil aux fenêtres
ou


un souffle et des pensées 
et la conscience parfois 
du mal qu'on a pu faire



et la conscience parfois 
de n'être plus cette personne-là 
et la conscience parfois 


qu'on ne sera plus jamais 
la personne assise en ce moment même, 
la personne qui respire en ce moment même,

consciente »

« J'ignore combien de fois il avait fait nuit, puis jour à nouveau. À la longue, je m'étais glissé sous les draps de ma mère pour me pelotonner dans son odeur. De la sueur et des cigarettes. En me relevant, j'avais voulu me servir de l'eau mais je m'étais écroulé sur le chemin du robinet. Alors j'étais retourné au lit en rampant et je m'étais rendormi.
 Lorsque j'avais rouvert les yeux, mon corps était en train d'évacuer une merde. Massive. Comme elle avait fait avec moi, paraît-il. 
Plus tard, j'avais pris la crotte dans ma main. J'étais resté allongé, à la contempler. Elle était dure, brune et ne dégageait presque aucune odeur. Sa surface était toute recouverte de lignes, de petites fissures.
J'avais mordu dedans. C'était sec et difficile à avaler. J'avais eu beau mastiquer longuement, la bouchée était trop coriace pour mes dents moisies et j'avais seulement pu en ingérer un tout petit peu. Le reste, je l'avais recraché. J'avais mal aux tripes.
La porte venait de s'ouvrir.

Je vous salue Marie, pleine de chiasse, la Carlsberg est avec vous. Donnez-nous aujourd'hui notre rien de ce jour.

Ma femme rentre, teint rosé et lunettes embuées par le froid du dehors. Elle retire son béret, secoue sa tignasse bouclée, ôte son manteau. Elle vient s'asseoir sur le clic-clac, m'embrasse, me demande comment je me sens.
Je commence à répondre, et soudain je suis en pleurs.
Elle me prend dans ses bras, me demande ce qui ne va pas. Je m'accroche à elle en lui disant de ne pas s'inquiéter, que tout va bien, tout va bien.
Tout va bien. »

« Scumbo est en plein sevrage, il est en train de stopper net, de la jeter comme une vieille chaussette. Tout ce qui passe à la radio lui semble débile, comme toutes les chansons à la con qu'il a pu composer ou entendre. Il n'y a pas de musique pour ça, pas de blues, pas de bruit blanc. Plus d'euphonie, à présent. Rien à faire. C'est là que le disque s'enraye et que la chanson d'amour dégénère, sans fondu, sans note finale percutante. Juste un grésillement, une rumeur qui siffle et qui crépite. Une douleur au crâne. Quelque chose qui fait mal. »

Quatrième de couverture

« Où que je regarde, des souvenirs brillaient aux fenêtres du dernier étage. II allait me falloir du temps pour savoir si j'avais bien fait de revenir. »

On pourrait dire que ça parle d'amour, d'amitié, de gens qui se croisent, se retrouvent ou se quittent, mais on aurait l'air trop fleur bleue. On pourrait parler de la chaleur des pubs de Glasgow, de la pluie qui ruisselle sur les vitres, du type qui chante au fond du bar, la guitare à la main. Des cafés interminables passés à refaire le monde, de la bière qui échauffe les esprits et apaise les peines. On pourrait évoquer la violence de l'Ecosse de Trainspotting qui semble toujours tapie, prête à jaillir, ou l'influence de la Nouvelle Vague palpable dans ces personnages ballottés par l'existence, hantés par leur enfance. C'est touchant sans jamais être niais. C'est émouvant sans jamais oublier d'être drôle voire surréaliste, de temps en temps. Bref, c'est Barry Graham.

Né à Glasgow en 1966. Barry Graham a signé une douzaine d'ouvrages (romans, polars. recueils de nouvelles, essais. poèmes...). Ancien boxeur, il est aussi journaliste et moine bouddhiste.

Éditions Tusitala, 2023
153 pages
Traduit de l'anglais (Écosse) par Tania Brimson

samedi 22 octobre 2022

La dépendance ★★★★☆ de Rachel Cusk

M, la narratrice, une romancière qui ne produit plus,  écrit à un certain Jeffers. Elle lui raconte ses préoccupations du moment, ses déboires, ses frustrations, ses inquiétudes  en tant que femme - elle ne se sent plus désirable - et mère - elle , son amour pour  son mari Tony, un être calme et droit, et celui fou et renversant, qu'elle aurait tant voulu réciproque pour L, l'artiste, un peintre à la renommée internationale, sur le déclin cependant, qu'elle a invité à s'installer dans leur dépendance, transformée en résidence d'artistes.

M a besoin d'exister, de se sentir désirable, désirée, aimée, admirée. Elle essuiera de sérieux revers de la part de L, que l'on découvre odieux, et qui malmènera M. Il y a pourtant son mari Tony, un être calme et droit, bienveillant, quelque peu poussé à bout quand même...allez, j'en ai assez dit ! 

La dépendance est un roman épistolaire exigeant qui aborde avec philosophie les relations humaines, l'influence de l'art, les relations mère-fille, la question de la liberté, la quête de vérités, la marque du temps, les tourments et l'élévation de l'âme. 
Un roman/essai/témoignage/fiction... qui m'a imprégné en moi de bien belles images de cette dépendance et ses marais. Qui m'a fait m'interroger sur l'accueil à donner à une production artistique quand son créateur est un être abominable..
« La peur est une habitude comme une autre, et les habitudes tuent ce qui en nous est essentiel. »

« La peur est une habitude comme une autre, et les habitudes tuent ce qui en nous est essentiel. »

« Quand on se marie jeune, Jeffers, tout croît depuis une racine commune, celle de la jeunesse, et il devient impossible de faire la distinction entre ce qui appartient à l'un ou à l'autre. Par conséquent, si on essaie de rompre, la rupture se propage des plus profondes racines jusqu'à l'extrémité de chaque branche-processus qui s'apparente à un gâchis sanglant et donne l'impression de priver chacun d'une moitié de soi. Mais quand on s'unit par le mariage plus tard, cela ressemble davantage à la rencontre de deux entités distincte ment formées, à une sorte de collision, à la façon dont de vastes blocs continentaux se heurtent et fusionnent au fil du temps géologique, laissant d'immenses et spectaculaires strates de chaînes montagneuses comme preuve de cette fusion. C'est moins un processus organique qu'un événement spatial, une manifestation externe. Les autres pouvaient aisément vivre dans notre entourage, à Tony et à moi, alors qu'ils n'auraient jamais pu pénétrer ni occuper le centre obscur- qu'il ait été mort ou vif - d'un mariage originel. Notre relation ne manquait pas d'ouverture d'esprit, mais elle posait aussi certaines difficultés, des défis naturels à surmonter: il nous fallait construire des ponts et creuser des tunnels pour nous rejoindre et dépasser ce qui en nous était préformé. La dépendance était l'un de ces ponts, et le silence de Tony coulait au-dessous, pareil à une rivière que rien ne vient troubler. »

« L'une des difficultés, Jeffers, que pose le récit d'événements, c'est qu'il vient après que les événements se sont déroulés. Cette idée pourra paraître évidente au point d'en être imbécile, mais je songe souvent qu'il y a autant à dire sur ce qu'on se figurait qu'il arriverait que sur ce qui est effectivement arrivé. Pourtant - contrairement au diable ces perceptions de la réalité n'ont pas toujours le beau rôle: on s'en débarrasse aussitôt qu'elles ont disparu de nos vies. En faisant un petit effort, je suis capable de me rappeler ce que j'espérais de ma rencontre avec L et ce que je pensais ressentir une fois que je serais près de lui, et vivrais à ses côtés, pendant une période donnée. Je ne sais pourquoi, mais je l'imaginais sombre, cette rencontre, peut-être parce que ses tableaux renferment tant d'obscurité et qu'il emploie la couleur noire avec une vigueur et une joie si curieuses. »

« Les doigts rigoureusement entraînés du pianiste de concert sont plus libres que le cœur asservi du mélomane ne le sera jamais. Cela explique sans doute pour quoi les grands artistes sont parfois des individus si odieux et décevants. La vie offre rarement assez de temps ou d'occasions d'accéder à la liberté de plus d'une façon. »

« Ce printemps-là, Justine avait vingt et un ans, Jeffers, âge auquel on commence à montrer son vrai visage, et à bien des égards elle se révélait très différente de celle que Pavais cru qu'elle était, tout en me rappelant dans le même temps et de façon inattendue d'autres personnes que j'avais connues. Je ne pense pas que les parents comprennent forcément leurs enfants tant que cela. On voit en eux ce qu'ils ne peuvent s'empêcher d'être ou de faire, plutôt que leurs intentions, et cela conduit à toutes sortes de malentendus. Par exemple, de nombreux parents se persuadent que leurs enfants ont du talent, alors que ceux-ci n'entendent nullement être des artistes ! Prédire leur devenir est comme autant de coups portés à l'aveuglette-nous nous prêtons à cette activité, je suppose, pour rendre le processus éducatif plus attrayant et pour passer le temps, de la même façon qu'une bonne histoire permet de se distraire, alors que tout ce qui importe vraiment, c'est qu'ils soient ensuite capables de prendre leur envol pour le vaste monde et d'y rester. Je suis convaincue que les enfants savent cela mieux que personne. »

« Je t'ai déjà parlé, Jeffers, de mon rapport aux commentaires, aux critiques et au sentiment d'invisibilité qui me gagnait très souvent, à présent que la vie que je menais ne m'exposait que rarement aux remarques d'autrui. En conséquence de quoi j'avais dû développer, je suppose, une sensibilité exacerbée ou une allergie aux commentaires-en tout cas, au contact des doigts de cette femme dans mes cheveux, j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas hurler en me dégageant violemment ! Mais, naturelle ment, je me suis contentée d'enfouir ces émotions au fond de moi et de rester muette, pareille à une bête au supplice, et d'attendre que nous ayons enfin atteint le marais pour descendre du camion. »

« Après la mort de son père il avait fugué, Jeffers, et il n'avait plus jamais revu un seul membre de sa famille. Il lui arrivait d'être officieusement adopté, pendant un temps, par d'autres familles. C'étaient des expériences en général bénéfiques, qui lui ont appris, je suppose, à attacher davantage de prix au choix et au désir qu'à la résignation et au destin. »

« Au bout d'un moment, L s'est installé à côté de moi et, dans le silence, le spectacle et les sons apaisants qu'offrait le marais sont nettement ressortis: les herbes ondoyantes tachetées de papillons, le lointain susurrement de la mer, les lambeaux de chants d'oiseaux, les appels des oies et des
goélands. 
" Il est bon d'être assis là pour observer ce monde de douceur, a dit L. Nous nous épuisons tant." »

« Au cours de ces journées, j'ai souvent réfléchi, Jeffers, à la notion de pérennité et à son importance, ainsi qu'au fait que nous en tenons si peu compte quand nous prenons des décisions et passons à l'action. Si nous envisagions chaque instant comme s'il s'agissait d'un état permanent, un lieu où nous nous retrouverions peut-être contraints de demeurer à jamais, la plupart d'entre nous choisiraient bien différemment la teneur de cet instant-là! Il est possible que les gens les plus heureux soient ceux qui adhèrent dans les grandes lignes à ce principe, qui n'empruntent pas sur l'instant, mais qui au contraire l'investissent de ce qui pourrait se perpétuer de façon acceptable dans chaque instant à venir sans causer ni dégât ni destruction, et sans en subir en retour-mais vivre ainsi exige beaucoup de discipline et une certaine insensibilité puritaine. Je n'en voulais pas à Brett de sa réticence à se sacrifier. Au bout du deuxième ou du troisième jour après le retour de L de l'hôpital, il est apparu évident qu'elle ne s'était jamais occupée de rien ni de per sonne au cours de sa vie, et qu'elle n'avait pas l'intention de s'y mettre. »

« Regarde! s'est écriée Justine. Qu'est-ce que c'est ? Elle s'était un peu éloignée de moi et, flottant à présent sur le dos, elle plongeait les bras sous la surface puis les relevait, tandis que l'eau, comme de la lumière fondue, glissait sur sa peau.
C'est une phosphorescence , ai-je répondu, m'étirant à mon tour pour observer l'étrange clarté couler le long de mes bras avec une légèreté extrême.
Justine, qui assistait à ce phénomène pour la première fois, a lâché une exclamation d'émerveillement, et j'ai été frappée par le fait, Jeffers, que notre disposition à recevoir des impressions est une sorte de droit humain acquis dès la naissance, un atout qui nous est donné au moment de notre création et au moyen duquel il nous revient de réguler le cours de nos âmes. Cette aptitude nous fait tôt ou tard défaut, à moins de restituer à la vie autant que ce que nous en retirons. J'ai alors saisi qu'il m'avait toujours été difficile de trouver un moyen de restituer toutes les impressions que j'avais reçues, d'en rendre compte à un dieu qui jamais, au grand jamais, n'était venu, malgré mon désir de renoncer à tout ce que je conservais en moi. Pourtant, sans que je sache pourquoi, ma réceptivité ne m'avait pas fait défaut: j'étais restée une dévoreuse tout en aspirant à devenir une créatrice, et j'ai compris que j'avais convoqué L par-delà les continents en croyant intuitivement qu'il serait capable de remplir cette fonction transformative pour moi, de me permettre de donner libre cours à mon activité créatrice. Ma foi, il avait obéi, et visiblement rien de significatif n'en avait résulté, excepté de brèves échappées de clairvoyance entre nous, lesquelles avaient été entrecoupées de tant d'heures de frustration, de vacuité et de douleur. »

« Est-il finalement vrai que la moitié de la liberté équivaut à la bonne volonté que l'on met à l'accepter quand elle nous est proposée ? Que chacun de nous en tant qu'individu doit s'en emparer comme un devoir sacré, mais aussi comme la limite de ce que nous pouvons faire pour autrui ? J'ai du mal à le croire, car l'injustice m'a toujours paru beaucoup plus puissante que n'importe quelle âme humaine. J'ai perdu l'occasion d'être libre, sans doute, quand je suis devenue la mère de Justine et que j'ai décidé de l'aimer à ma façon à moi, parce que j'aurai toujours peur pour elle et peur de ce que ce monde injuste pourrait lui infliger. »

Quatrième de couverture

M, romancière entre deux âges, s'est isolée du monde en s'ins tallant avec son second mari au bord d'une côte océanique spectaculaire. Sur sa propriété baignée d'une lumière splendide et entourée de marais, le couple possède une dépendance soigneusement reconvertie en résidence d'artistes. M n'a qu'un rêve : y accueillir un jour L, un peintre à la renommée mondiale, qu'elle admire.

Quand il finit par accepter son invitation, M jubile. Cependant, elle déchante vite car L n'arrive pas seul - une ravis sante jeune femme est à son bras. Entre-temps, la fille de M et son compagnon ont également débarqué. Les trois couples doivent alors cohabiter dans ce cadre certes enchanteur, mais qui va devenir le théâtre de multiples tensions.

D'une plume ciselée, Rachel Cusk crée un huis clos piquant et fascinant que l'on découvre en se plongeant dans le flot de pensées de M, une Mrs Dalloway des temps modernes. Entre désirs étouffés, orgueil artistique et illusions déçues, La dépendance décortique avec beaucoup de malice le large éventail des rapports humains et la légitimité de la vocation artistique.

«  Les phrases de Rachel Cusk sont hypnotisantes. » New York Magazine

« Le roman possède une charge électrique issue de la relation si asymétrique entre L et M. » The Wall Street Journal

« Cusk nous dévoile "les trois âges d'une femme", nous offrant des vérités inoubliables sur la féminité. »  The Paris Review

Éditions Gallimard,  août 2022
201 pages
Traduit de l'anglais par Blandine Longre 
Finaliste du Booker Prize 2021

mercredi 27 mai 2020

Dans une coque de noix ★★★★☆ de Ian McEwan


« Ô Dieu, je pourrais être enfermé dans une coque de noix et m'y sentir roi d'un espace infini, n'était que j'ai de mauvais rêves. »
Shakespeare, Hamlet

Quelle histoire ! 

Un fœtus soliloque, tête en bas, dans le ventre de sa maman, raconte le complot qui se joue au-delà des parois de son océan privé et auquel il assiste impuissant. 
Alors qu'il ne devrait jouir que de l'ennui dans lequel sa situation d'enfant à naître le plonge inconditionnellement, le voilà envahi de pensées aussi bien engagées déjà que son petit corps, orienté vers la sortie, à écouter sa mère et son oncle fomenter un mauvais coup, à réfléchir aussi, à tenter de trouver une solution pour venir en aide à son papa menacé. , 

Un petit-être, un héros in-utero, curieux de la vie qui l'attend dehors, auquel on s'attache immanquablement. D'autant plus que les personnes qui gravitent autour de lui et de sa mère, elle y compris, d'ailleurs, ne lui prêtent aucune attention. 
« [...]quelles sont mes chances, à moi qui suis aveugle, sourd, la tête en bas, un presque enfant vivant encore chez sa mère, pendu par les artères et les veines à ses jupes de future meurtrière. » 
Un point de vue ingénieux, plein de charme et de sensibilité, et étonnant de réalisme. Un ton décalé, un humour noir so BritishUne intrigue très bien ficelée, captivante jusqu'au bout. 

« Dans une coque de noix » donne un aperçu de ce que l'amour peut engendrer : des situations perverses et cruelles, et se révèle être une tragédie macabre "délicieusement cynique"



« Me voici donc, la tête en bas dans une femme. Les bras patiemment croisés, attendant, attendant et me demandant à l'intérieur de qui je suis, dans quoi je suis embarqué. Mes yeux se ferment avec nostalgie au souvenir de l'époque où je dérivais dans mon enveloppe translucide, où je flottais rêveusement dans la bulle de mes pensées à travers mon océan privé, entre deux sauts périlleux au ralenti, heurtant doucement les limites transparentes de ma réclusion, la membrane révélatrice qui résonnait, tout en les atténuant, des voix de comploteurs unis par un projet ignoble. C'était au temps de ma jeunesse insouciante. »   

« Mon environnement immédiat ne sera pas l'aimable Norvège - mon premier choix, compte-tenu de sa généreuse protection sociale ; ni mon second choix, l'Italie, pour sa cuisine régionale et son délabrement inondé de soleil; ni même mon troisième, la France, pour son pinot noir et son égoïsme enjoué. A la place, je recevrai en héritage le royaume pas franchement uni d'une vieille reine âgée mais estimée, où un prince homme d'affaires, connu pour ses bonnes oeuvres , ses élixirs ( essence de chou-fleur pour purifier le sang) et ses interventions anticonstitutionnelles , attend impatiemment sa couronne. »

« L'Europe, selon elle aux prises avec une crise existentielle, faible et désunie alors que plusieurs variétés de nationalismes complaisants s'abreuvent à la même source. La confusion des valeurs, le bacille de l'antisémitisme qui couve, les populations d'immigrants qui croupissent dans la colère et l'ennui. Ailleurs, partout, de nouvelles inégalités, les super riches formant une race à part. Des trésors d'ingéniosité déployés par les États pour inventer des armes intelligentes, par les multinationales pour échapper à l'impôt, par les banques vertueuses pour se mettre des millions plein les poches. »

« Dieu a dit :"Que la souffrance soit. " Et il y a eu la poésie. Plus tard. »

« Je sais que l’alcool amoindrira mon intelligence. Il amoindrit celle de tout le monde. Ah, mais comment résister à un joyeux Pinot noir qui vous rosit les joues ou à un sauvignon aux arômes de groseilles à maquereau, sous l’effet desquels je fais des cabrioles dans ma mer secrète, rebondissant sur les murs de mon château — ce château gonflable qui est ma demeure. Du moins, c’est ce que je ferais si j’avais plus de place. »

« Personne ne commente l'élégante géométrie mondaine qui place à la même table un couple et les amants des deux conjoints levant leurs verres, un tableau vivant et caustique de la modernité. »

« L’adversité nous a imposé la lucidité, et ça marche, on se brûle quand on s’approche trop du feu, quand on aime trop fort. Ces sensations marquent le début de l’invention du moi. »

«  Les mots, je commence à en prendre conscience, peuvent faire advenir les choses. »

« Certains artistes, écrivains ou peintres, s'épanouissent, comme les bébés à naître, dans un espace confiné. L'étroitesse de leur sujet peut troubler ou décevoir. Amours au sein de la petite noblesse anglaise du XVIIIème, vie en mer, lapins doués de parole, sculptures de lièvres tableaux à l'huile de gens trop gros, portraits de chiens, de chevaux, d'aristocrates, nus de femmes allongées, nativités, crucifixions et assomptions par millions, coupes de fruits, fleurs dans des vases. Pain et fromage hollandais, avec ou sans couteau sur le côté. Certains n’écrivent que sur le moi. Dans les sciences, tels dédiera son existence à un escargot albanais, tel autre à un virus. Darwin à consacré huit ans de la sienne aux cirripèdes. Et la sagesse de son grand âge aux vers de terre. Le boson de Higgs, chose minuscule, peut-être pas même une chose, a représenté la quête de toute une vie pour des milliers de gens. Être enfermé dans une coque de noix, voir le monde dans un camée d'Ivoire, dans un grain de sable. Pourquoi pas, quand toute la littérature, tous les arts, toutes les entreprises humaines ne sont qu'un point minuscule dans l'univers des possibles ? Et cet univers même n'est sans doute qu'un point minuscule dans une multitude d'univers, réels ou possibles.
Alors pourquoi pas une poétesse des chouettes ? »

« Aucun enfant, et encore moins un fœtus, n'a jamais maîtrisé l'art de parler de la pluie et du beau temps, ni ne voudrait le faire. C'est une ruse d'adulte, un contrat avec l'ennui et la duplicité. »

« « L'ennui n'est pas loin de la jouissance : il est la jouissance vue des rives du plaisir », disait un certain M. Barthes. Exactement la condition du fœtus moderne. Réfléchissez un peu : rien à faire sauf exister et croître, la croissance étant un processus à peine conscient. La joie de l'existence à l'état pur, l'ennui des journées indifférenciées. La jouissance qui dure est une forme d'ennui existentiel. Ce confinement ne devrait pas être une prison. Là où je suis, on me doit le privilège et le luxe de la solitude. Je parle en tant qu'innocent, mais j' imagine un orgasme prolongé - le voilà, l'ennui, au royaume du sublime. »

« Quant à l'espoir : j'ai entendu beaucoup de choses sur les récents massacres au nom d'une vie rêvée dans l'au-delà. Chaos dans ce monde, béatitude dans le suivant. Des jeunes gens avec une barbe toute neuve, une peau magnifique et des armes de guerre sur le boulevard Voltaire, qui regardaient dans les yeux magnifiques, incrédules, d'autres jeunes de la même génération. Ce n'est pas la haine qui a tué des innocents, mais la foi, ce fantôme insatiable encore vénéré, même dans les quartiers les plus paisibles. »

« J'ai déjà compris qu'une partie de la vie est oublier au moment même où elle se déroule. La plus grande partie. Le présent dédaigné qui s'éloigne comme s'il se dévidait d'une bobine, le doux torrent des pensées dérisoires, le miracle longtemps négligé de l'existence même. »

« Avant de t'embarquer dans un voyage vengeur, creuse deux tombes, disait Confucius. La vengeance défait une civilisation. C'est le retour à la peur constante, viscérale. Regardez ces malheureux Albanais, périodiquement victimes du Kanun, leur culte idiot de l'affront lavé dans le sang. »

«  ... la voix est chaleureuse. Sonore pour une femme mince, détendue malgré la charge de la fonction. Son léger accent cockney reflète parfaitement l'assurance de la citadine qui ne s'en laissera pas compter. Pas la diction soignée de ma mère, en tous cas. Inutile de recourir à cette vieille ficelle. Les temps ont changé. Un jour la plupart des hommes d'Etat britanniques parleront comme le commissaire. Je me demande si elle est armée. Trop voyant. Comme pour la reine qui n'a jamais d'argent sur elle. Ce sont les brigadiers et leurs subalternes qui tirent sur les voyous. »

« Quand l'amour meurt et que la vie conjugale est un champ de ruines , les premières victimes sont l'honnêteté de la mémoire, l'impartialité et la pudeur des souvenirs. Trop importuns, trop accablants pour le présent, ils sont le spectre d'un bonheur ancien au festin de l'échec et de la désolation. »  



Quatrième de couverture

« À l’étroit dans le ventre de ma mère, alors qu’il ne reste plus que quelques semaines avant mon entrée dans le monde, je veille. J'entends tout. Un complot se trame contre mon père. Ma mère et son amant veulent se débarrasser de lui. La belle, si belle Trudy préfère à mon père, John, poète talentueux en mal de reconnaissance et qui pourtant l’aime à la folie, cet ignare de Claude. Et voilà que j'apprends que Claude n’est autre que mon oncle : le frère de mon père. Un crime passionnel doublé d’un fratricide qui me fera peut-être voir le jour en prison, orphelin pour toujours! Je dois les en empêcher. »

Il y a quelque chose de pourri au royaume d’Angleterre du XXIe siècle… Après L’intérêt de l’enfant, Ian McEwan n’en finit pas de surprendre et compose ici, dans un bref roman à l’intensité remarquable, une brillante réécriture d’ Hamlet in utero.

Éditions Gallimard, avril 2017
212 pages
Traduit de l'anglais par France Camus-Pichon

lundi 25 mai 2020

Sur la plage de Chesil ★★★★☆ de Ian McEwan

Deux jeunes adultes britanniques, Edward et Florence, prisonniers de leur époque, que tout semble opposé : passions, cadres de vie... feront un bout de chemin ensemble jusqu'au mariage. 
« C'était encore l'époque où le fait d'être jeune représentait un handicap social, une preuve d'insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède. »
C'est le soir de la nuit de noces que nous raconte Ian Mc Ewan, le soir où il ne sera plus possible de faire illusions pour l'un comme pour l'autre. Une nuit de noces savamment contée. S'invitent au menu les souvenirs de leur rencontre, de leurs moments passés à se regarder, dans les yeux, à se combler de tendres et pudiques baisers, à s'aimer simplement, sans attouchements, ou si peu. Le désir est pourtant là pour Edward ; à sens unique. Alors au tournant de leur vie commune, alors que le mariage leur ouvrait la porte de la liberté, l'acte charnel est au coeur des pensées de ces deux êtres. Un aboutissement convoité et immuable pour l'un, redouté et inacceptable pour l'autre. Entre désir charnel et amour incorporel, le fossé se dessine, s'élargit pour devenir le tombeau d'un amour impossible.

Une ambiance particulière, troublante, un roman magistralement orchestré, une plume délicate, profonde et sensible pour nous parler d'amour, de sentiments, des non-dits, de fuite en avant, d'acceptation ou plutôt de non acceptation de l'autre. Remarquable !
« Voilà comment on peut radicalement changer le cours d’une vie : en ne faisant rien. »

« La végétation du jardin s'élevait devant eux, sensuelle et tropicale dans sa profusion, effet encore accru par la douce lumière grise et la brume légère qui montait de la mer, dont le mouvement régulier de flux et reflux produisait comme un lointain roulement de tonnerre, suivi d'un chuintement sur les galets. »

« Ils avaient tellement de projets, des projets grisants, amassés devant eux dans l'avenir embrumé, aussi richement enchevêtrés que la flore estivale du Dorset, et aussi beaux. »

« C'était encore l'époque - elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie - où le fait d'être jeune représentait un handicap social, une preuve d'insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède. »

« Un de leurs sujets de conversation favoris était leur enfance, moins ses plaisirs que le brouillard de préjugés comiques dont ils émergeaient, ou que les diverses erreurs de leurs parents et leurs pratiques d'un autre âge, qu'ils trouvaient désormais pardonnables. »

« Lorsqu'il suggéra qu'elle ne "comprenait" pas vraiment le rock et qu'elle n'était pas obligée de continuer à se forcer, elle avoua ne pas supporter la batterie. Avec des mélodies aussi élémentaires, à quatre temps pour l'essentiel, pourquoi ce besoin de battre sans cesse la mesure, comme par des coups frappés sur une enclume ? À quoi cela servait-il, puisqu'il y avait déjà une basse, et souvent un piano ? Si les musiciens avaient besoin d'entendre le rythme, pourquoi n'utilisaient-ils pas un métronome ? [...] Edward l'embrassa en déclarant qu'elle était la personne la plus conformiste de tout le monde occidental. »

« Quel mépris Florence lui avait témoigné par son cri de répulsion [...] quelle façon de retourner le fer dans la plaie que de fuir sans un mot, le laisser porter seul la souillure dégoûtante de la honte et le poids de l'échec. »

« Ils étaient trop polis, trop coincés, trop timorés, ils se tournaient autour à pas de loup, murmurant, chuchotant, s’en remettant l’un à l’autre, s’approuvant mutuellement. Ils se connaissaient à peine, et ne pourraient jamais se connaître, à cause de ce manteau de silence complice, rarement interrompu, qui étouffait leurs différences et les aveuglait tout autant qu’il les unissait. »

« ... il devait tout de suite chasser ce fantasme, sous peine de jouir trop vite... In extremis, il pensa aux informations et au Premier ministre, Harold Macmillan, homme grand et voûté, l'air d'un morse, ancien combattant couvert de décorations : il incarnait tout ce qui n'était pas la gaudriole, juste ce qu'il fallait. Réduction du déficit commercial. Blocage des salaires et des prix. Certains l'accusaient de brader l'Empire, mais il n'avait pas le choix avec ce vent de changement qui soufflait sur l'Afrique ... Des gens bien informés se plaignaient de ce qu'il ensevelissait la nation sous une avalanche de téléviseurs, de voitures, de supermarchés et autres nuisances. Il offrait à la population ce qu'elle réclamait. Du pain et des jeux. Une nouvelle nation. Et voilà maintenant qu'il voulait faire entrer les Anglais dans l'Europe : comment lui donner tort ?
Enfin calmé. Les fantasmes d'Edward s'évanouirent .... »

« Le fait de tomber amoureuse lui révélait combien elle était bizarre, enfermée dans ses préoccupations quotidiennes. Chaque fois qu'Edward lui demandait : "Comment tu te sens ?", ou bien : "À quoi tu penses ?", elle avait toujours du mal à répondre. Lui avait-il donc fallu tout ce temps pour découvrir qu'il lui manquait une simple aptitude mentale que tout le monde possédait, un mécanisme si ordinaire que personne n'en parlait jamais, un rapport immédiat et sensuel aux êtres et aux autres, ainsi qu'à ses propres besoins, à ses propres désirs ? Toutes ces années durant, elle avait vécu totalement isolée, à la fois en elle-même et d'elle-même, sans jamais vouloir ni oser regarder en arrière. »

« Voilà comment on peut radicalement changer le cours d'une vie : en ne faisant rien. Sur la plage de Chesil il aurait pu appeler Florence, s'élancer pour la rattraper. Il ne pouvait pas, ou ne voulait pas savoir qu'au moment ou elle s'enfuyait, sûre dans sa détresse qu'elle allait le perdre, jamais elle ne l'avait aimé plus fort, plus désespérément, et entendre le son de sa voix aurait été pour elle une délivrance, et elle serait revenue sur ses pas. Au lieu de quoi il était resté là, glacial et muet, sûr de son bon droit, dans ce crépuscule estival, à la regarder fuir le long de la grève, tandis que le bruit de sa course laborieuse se perdait dans celui du ressac, jusqu'à ce qu'il ne reste plus d'elle qu'un point flou, toujours plus petit, sur l'immense route de galets, droite et luisante dans la lumière blafarde. »

Quatrième de couverture

« Ils étaient jeunes, instruits, tous les deux vierges avant leur nuit de noces, et ils vivaient en des temps où parler de ses problèmes sexuels était manifestement impossible… » Le soir de leur mariage, Edward Mayhew et Florence Ponting se retrouvent enfin seuls dans la vieille auberge du Dorset où ils sont venus passer leur lune de miel. Mais en 1962, dans l'Angleterre d'avant la révolution sexuelle, on ne se débarrasse pas si facilement de ses inhibitions et du poids du passé. Les peurs et les espoirs du jeune historien et de la violoniste prometteuse transforment très vite leur nuit de noces en épreuve de vérité où rien ne se déroule selon le scénario prévu.
Dans ce roman dérangeant, magistralement rythmé par l'alternance des points de vue et la présence obsédante de la nature, Ian McEwan excelle une nouvelle fois à distiller l'ambiguïté, et à isoler ces moments révélateurs où bifurque le cours d'une vie.

Né en 1948, Ian McEwan est considéré comme l'un des écrivains anglais les plus doués de sa génération. L'enfant volé a reçu le prestigieux Whitebread Novel Award et, en France, le prix Femina étranger (1993). Amsterdam a été couronné par le Booker Prize for Fiction (1998), Expiation par le WH Smith Literary Award (2002). Nombre de ses livres ont été adaptés à l'écran : Sous les draps, Le jardin de ciment, Un bonheur de rencontre, L'innocent et, tout récemment, Expiation, sous le titre Reviens-moi.
Éditions Gallimard, mai 2008
149 pages
Traduit de l'anglais par France Camus-Pichon

mardi 26 novembre 2019

La faille du temps ★★★★☆ de Jeanette Winterson

« Après cinquante ans, nus découvrons
avec surprise et un sentiment
d'absolution suicidaire 
que nos intentions et nos échecs
auraient pu ne jamais arriver -
et doivent être mieux réalisés.
« Pour Sheridan », Robert Lowell »

Jeanette Winterson revisite « Le conte d'hiver » de William Shakespeare. C'est donc l'histoire d'une enfant abandonnée, perdue que reprend l'autrice et qu'elle situe à notre époque. 
Un court résumé du conte d'hiver original écrit par W. Shakespeare attend le lecteur en début du livre; place ensuite à l'adaptation contemporaine de Jeannette Winterson. On vole un peu à vue au début de l'histoire car il n'est pas chose aisée de resituer les personnages. Mais très vite la faille du temps se matérialise et nous happe jusqu'au dénouement. Quand l'ordre établi est bouleversé, que la jalousie nécrose et tourne à l'obsession, que la folie rôde, que le chaos est inévitable, que le désespoir s'invite ... il y a l'amour pour absorber la chute, réparer, réconcilier, sortir des torrents et cheminer vers la résilience. 
Très belle histoire, modernisée avec talent, à mon avis.
J'ai beaucoup apprécié les mots de l'autrice en fin d'ouvrage qui éclairent sur son choix de reprendre cette grande oeuvre.
« J'ai écrit cette reprise parce que cette pièce m'habite depuis plus de trente ans. Elle m'habite parce qu'elle fait partie des écrits et de cet univers sans lesquels je ne pourrais pas vivre, une pièce en dehors de laquelle je ne pourrais pas vivre.Cette pièce parle d'une enfant trouvée. Et j'en suis une. Cette pièce parle du pardon et des futurs possibles - de la façon dont le pardon et le futur sont liés dans les deux sens. Le temps est bien réversible. »
Je lance un appel : Suis à la recherche de la vidéo de la mise en scène de Pierre Pradinas dans laquelle Romane Bohringer joue Hermione et est bouleversante. Cette pièce a été jouée à la cartoucherie en 2003. theatreonline/Le-Conte-d-hiver 

« C'est moi. Shep. Je suis un homme sans histoire et je vis avec mon fils, Clo. Il a vingt ans. Il est né ici. Sa mère était canadienne d'origine indienne. De mon côté, je suis arrivé sur un navire négrier - OK, pas moi, mais mon ADN, si, avec l'Afrique toujours inscrite dedans. Notre ville, La Nouvelle-Bohême, était une ancienne colonie française. Des plantations de canne à sucre, de grandes maisons coloniales, la beauté et l'horreur tout à la fois. Les balustrades en fer forgé que les touristes adorent. Les petits bâtiments du dix-huitième siècle peints en rose, jaune ou bleu. Les devantures des magasins en bois avec leurs grandes vitrines connexes. Les ruelles pleines de portes sombres menant aux filles de joie.Et puis il y a le fleuve. Vaste comme l'était l'avenir. Et puis il y a la musique - toujours une femme qui chante quelque part, un vieux qui joue du banjo. Une simple paire de maracas que la fille agite à la caisse, peut-être. Un violon qui vous rappelle votre mère, peut-être. Une mélodie qui vous donne envie d'oublier, peut-être. Qu'est-ce que la mémoire, de toute façon, si ce n'est pas une méchante chicane du passé ?
Ma femme n'existe plus. Cette personne n'existe plus. Son passeport a été annulé. Son compte en banque fermé. Quelqu'un d'autre porte ses vêtements. Mais elle m'occupe l'esprit. Si elle n'avait jamais vécu et qu'elle m'avait occupé l'esprit, on me traiterait de fou et on m'enfermerait. Dans le cas présent, je suis en deuil.
[...] parfois, il faut bien accepter que votre coeur sache mieux que vous ce qu'il faut faire.
J'apprends à être un père et une mère pour elle. Elle pose des questions sur sa mère et je lui dis que nous ne savons pas. Je lui ai toujours dit la vérité - ou juste ce qu'il fallait. Elle est blanche et nous sommes noirs, donc elle sait qu'elle a été trouvée.L'histoire doit bien commencer quelque part.
C'est l'injustice de la situation qui contraria Leo pendant qu'il payait son amende et les frais de procédure. Leo n'avait pas inventé le capitalisme - son boulot était de faire de l'argent dans un système dont le principe était de faire de l'argent. Ce qui impliquait aussi le risque d'en perdre ; en fait; le krach était un jeu de chaises musicales - tant que la musique jouait, personne ne s'inquiétait qu'il n'y ait pas assez de chaises. Qui veut s'asseoir quand on peut danser ? Il lui était déjà arrivé de perdre des sommes équivalent au PIB d'un petit pays, mais il avait toujours eu le temps de les regagner et plus encore.. Quand la musique s'arrêtait, il avait - temporairement - racheté toutes ses chaises.
- Il y a un vieux diction qui dit que ce qui ne peut être guéri ne peut être pleuré.
- C'est du Shakespeare, dit Tony.
- Le conte d'hiver.

- [...] en ce moment je lis l'autobiographie de Benjamin Franklin. Le gars sur le billet de cent dollars ? Je veux dire qu'on dépense de l'argent et on ne sait rien des gens qui ont leur tête sur les billets. Benjamin Franklin a dit que si on avait choisir entre la liberté et la sécurité, il fallait choisir la liberté.
- J'imagine qu'il ne connaissait pas le terrorisme, à l'époque.
- C'est juste une façon de nous faire peur.
- Je ne suis pas d'accord. Des gens meurent pour de bon.
- Oui, mais un gars avec une bombe dans un sac à dos, ça arrive combien de fois, et à combien de gens ? Alors que ne pas avoir de travail, de maison, de sécurité sociale, d'espoir, c'est le quotidien de millions, voire de milliards de gens. Pour moi, c'est ça la menace. Ça et le changement climatique. Et la guerre, la sécheresse, la famine....
- Justement... Donc c'est bien de sécurité, dont on a besoin. D'un avenir sécurisé.
- Non ! On a besoin d'être libres du contrôle de ces sociétés qui gouvernent le monde pour quelques riches et ruinent l'existence de tous les autres.
Zel s'excluait si souvent de l'endroit où il avait envie de se trouver, pour ensuite regarder bêtement par la fenêtre de son désir, abattu ou blessé, sachant qu'il était le seul responsable de son état, mais reproduisant sans cesse le schéma.
Nos habitudes et nos peurs prennent les décisions à notre place. Nous sommes l'algorithme de nous-mêmes - si vous aimez ça, vous aimerez peut-être aussi ça.
Avec toi dans ce lit trempé de nuit, c'est du courage pour la journée à venir que je recherche. Pour que, quand la lumière se fera, je puisse me tourner vers elle. Il n'y a rien de plus simple. Rien de plus difficile. Et au matin, ensemble, nous nous habillerons et partirons.
Elle marche pour ne plus être immobile. Comme si elle pouvait s'extirper du temps par la marche, le mettre derrière elle, là où il devrait toujours être. Mais elle ne le peut pas parce qu'il est toujours là, juste devant elle, le passé juste devant elle, et tous les jours elle se cogne dedans comme si l'avenir lui claquait la porte au nez.
Et une pierre après l'autre, l'histoire fut révélée, scintillante et concentrée, comme le temps est concentré dans un diamant, comme la lumière est concentrée dans chaque pierre précieuse. Les pierres parlent, et ce qui était silence ouvre la bouche pour raconter une histoire, et l'histoire se grave dans la pierre pour la briser. Ce qui est arrivé est arrivé.
Leo, vous êtes un de ces types qui font le monde tel qu'il est. Je suis un de ces types qui vivent dans le monde tel qu'il est. Pour vous, je suis un Noir comme vous en voyez surtout faire le vigile ou le livreur. Et comme l'argent et le pouvoir sont les choses qui comptent le plus à vos yeux, vous imaginez que c'est ce qui compte le plus pour ceux qui ne les ont pas. C'est peut-être le cas pour certains.... Parce que, vu la façon dont les types comme vous ont organisé le monde, y a qu'un ticket de loto qui pourrait changer les choses pour les types comme moi. Travailler dur et garder espoir, ça ne marche plus. Le Rêve américain est fini.  
Peut-être me souviendrai-je alors que même si l'histoire se répète et que la chute est inévitable, je suis porteuse d'une histoire dont la brève excursion dans le temps ne laisse pas de traces, que j'ai connu une chose qu'il valait la peine de connaître, fougueuse, invraisemblable et à rebours de tout automatisme. Pareille à une poche d'air dans un bateau chaviré. L'amour. Sa taille. Son échelle. Inimaginable. Vaste. Ton amour. Le mien. Notre amour. Authentique. Oui. Et j'ai beau chercher mon chemin dans le noir à la lumière d'une lampe torche, je suis le témoin et la preuve de ce que je connais : cet amour. L'atome et le grain de mon existence. (PERDITA)  »
 

Quatrième de couverture

« Captivant, addictif à la manière d’une bonne série télé. »
The Independent

« Une des plus talentueuses romancières contemporaines, 
Jeanette Winterson, reprend Le Conte d’hiver, et le résultat est un 
roman dont la lecture est un plaisir radieux. »
The New York Times
Par une nuit de tempête à La Nouvelle-Bohême, une ville du sud des États-Unis, un Afro-Américain et son fils sont témoins d’un terrible crime. Sur les lieux gisent un corps et une mallette remplie de billets. Quelques mètres plus loin, à l’abri, un nourrisson. Abasourdis, craignant la police, ils décident de fuir avec l’argent et le bébé. Mais que s’est-il passé avant leur intervention ? Que faisait là cette toute petite fille ? Qui est-elle ?
C’est ce que Jeanette Winterson s’attache à démêler dans cette libre adaptation du Conte d’hiver de Shakespeare. Sous sa plume unique, chacun des personnages de la tragédie prend vie à travers son double contemporain : financier londonien avide, créateur de jeux vidéo, chanteuse à succès, tenancier de club de jazz…

Superbe réflexion sur le pouvoir destructeur de la jalousie et de l’avidité, La Faille du temps rappelle l’intemporalité du génie shakespearien et donne à voir l’immense talent et le prodigieux savoir-faire de la romancière.

Jeanette Winterson est née en 1959 à Manchester et a grandi dans le nord de la Grande-Bretagne. Elle relatera ces années de formation dans Les oranges ne sont pas les seuls fruits (L’Olivier, 2012). Traduite dans près de trente pays, elle connaît depuis Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? (L’Olivier, 2012) un immense succès en France.

Éditions Buchet-Chastel, mars 2019
307 pages 
Traduit de l'Anglais (Royaume Uni) par Céline Leroy

mercredi 11 avril 2018

Le Koh-I-Noor ★★★★☆ de William Dalrymple & Anita Anand

Une lecture inattendue que je dois à Babelio et aux éditions Noir sur Blanc. Un grand merci à vous, pour cet enrichissant moment de lecture et la découverte de deux auteurs et d'une histoire incroyable. Ce doux nom ne m'est plus inconnu dorénavant, et au-delà de l'histoire sanglante et édifiante du Koh-I-Noor, célèbre diamant qui signifie "Montagne de Lumière" en français, William Dalrymple et Anita Anand nous invitent au voyage, à la découverte de l'Inde au travers de récits fascinants sur les Moghols, les Turcs, les Afghans et le Punjab sous Raja Ranjit Singh; ils retracent, de manière très précise et fouillée, le long et pénible voyage de ce "caillou" de la mythologie indienne à sa résidence actuelle dans la Tour de Londres. 

Ce morceau de roche, "cadeau" de Dulip Singh, alors âgé de dix ans, à la reine Victoria, est devenu aujourd'hui le symbole de la colonisation britannique en Inde, plus précisément du pillage colonial. En s'emparant des richesses de la population, la colonisation s'est également emparé de l'âme de ce pays...

Un petit détail concernant l'écriture que je n'ai pas toujours trouvée très fluide, notamment dans la première partie écrite par William Dalrymple. Il est certes un très bon conteur, mais à force de très nombreux détails, le récit perd en vitalité, en rythme et le lecteur, par conséquent, se perd aussi...à mon avis.

Cette petite parenthèse n'enlève rien à la richesse de ce livre, alors, à votre tour, laissez vous happer par cette incroyable histoire, prétexte également à mettre en lumière la cupidité, la violence, la cruauté des Hommes, aveuglés par la quête de richesses, et aux comportements franchement désolants. Une «montagne de la lumière» qui n'aura laissé derrière elle qu'un sombre désastre et qui ne cesse encore aujourd’hui de semer la discorde.
«L'histoire du Koh-I-Noor continue de soulever des questions historiques importantes non seulement pour notre appréciation du passé mais aussi pour le présent, car il sert de paratonnerre aux prises de position envers le colonialisme. La présence même du diamant à la Tour de Londres incite à se demander comment juger des pillages de l'époque coloniale. Doit-on simplement se contenter de hausser les épaules et accepter que cela fasse partie du tohu-bohu de l'histoire, ou devrions-nous tenter de redresser les torts du passé ?»
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«En réaction à la vague d'austérité islamique, martiale et puritaine, du règne d'Aurangzeb, Delhi connut sous Mohammad Shah (1702-1748), dans les années 1720, une floraison de créations artistiques dans les domaines de la peinture, de la danse , de la musique, et de la littérature, empreinte d'une sensibilité débridée. Les poètes de la cour composèrent certains des textes érotiques les plus éhontés écrits depuis la fin de la période classique un millénaire plus tôt. Ce fut une époque de grands courtisanes, dont la réputation de beauté et de galanterie était connue de toute l'Asie du Sud. Ad Begum paraissait à des fêtes dans le plus simple appareil, mais le corps peint avec une telle adresse que personne ne s'offusquait de sa nudité : «Elle décore ses jambes de beaux dessins imitant le style des pyjamas au lieu d'en porter de vrais; à l'endroit des manches, elle dessine à l'encre des fleurs et des pétales comme ceux des plus fins tissus de Rum.»
... dans une étroite vallée boisée des montagnes d'Alborz, au-dessus de Téhéran... résonna le coup d'un mousquet invisible. Une balle de plomb érafla le bras de nadir et perça le pouce avec lequel il tenait les rênes, avant de s'enfoncer dans le cou du cheval qu'il tua, jetant le shah à bas de sa monture. Au cours des semaines suivants, Nadir acquit la certitude que c'était son propre fils et héritier, Reza Qoli, qui avait soudoyé le tireur embusqué. Il ordonna qu'on lui arrache les yeux et qu'on les lui apporte sur un plateau. Quand il les vit, il éclaté en sanglots ; tremblant de douleur, il se tourna vers ses courtisans et s'écria : «Qu'est-ce qu'un père ? Qu'est-ce qu'un fils ?»À partir de ce jour-là, le monarque, le coeur brisé et de plus en plus paranoïaque, sombra progressivement dans la folie. Où qu'il se rendît, des hommes étaient torturés et mutilés. Des innocents étaient punis avec la même cruauté que les coupables. Des exécutions de masse et de macabres amoncellements de têtes décapitées signalaient le passage de son armée.
[Ahmad Shah] avait remporté une victoire éclatante, qui mit définitivement fin aux ambitions des Marathes d'instaurer un empire indépendant pour supplanter celui des Moghols, et qui créa, dans le long terme, une vacance du pouvoir laissant l'Inde à la merci des armées de Compagnie britannique des Indes orientales. Dans le court terme,toutefois, cela consacra Ahmad Shah comme le seigneur de guerre incontesté de son temps. À son apogée, l'empire Durrani débordait largement les frontières de l'Afghanistan actuel, allant de Nishapur en Iran jusqu'à Sirhind, englobant l'Afghanistan, le Cachemire, le Pendjab et Sind. Après l'Empire ottoman, ce fut le plus grand état musulman de seconde moitié du XVIIIème siècle. Pourtant, bien que l'Inde fût à portée de main, Ahmad Shah ne tenta jamais d'évincer les Moghols, et son regard resta rivé aux lignes des montagnes de l'Hindou Kouch. Poète autant que guerrier, il savait à qui appartenait son coeur :Quels que soient les pays du monde que je conquière,Je n'oublierai jamais vos beaux jardins.Quand je me souviens des sommets de vos belles montagnesJ'oublie la grandeur du trône de Delhi.
À mesure que les Sikhs consolidaient leur pouvoir, et que l'Afghanistan des Durrani se délitait dans ses conflits tribaux, huit cents ans d'histoire - qui avaient débuté par les invasions de Mahmud de Ghazni (971-1030) - approchaient de leur terme : après 1799, plus aucun Afghan ne réussira à envahir le Pendjab ou à razzier les opulentes plaines de l'Hindoustan situées au-delà. C'est de cette époque que date la déchéance progressive de l'Afghanistan : de centre des sciences et des arts, dont le raffinement amena certains des Grands Moghols à le considérer comme un État plus évolué que l'Inde, jusqu'au coin perdu ravagé par la guerre qu'il allait devenir durant une si grande partie de son histoire contemporaine. Le royaume de Shah Zaman n'était déjà plus que l'ombre de l'empire de son père. Les grands universités, telles que celle de Gauhar Shad à Hérat, avaient depuis longtemps perdu de leur prestige et de leur influence ; les poètes et artistes, les calligraphes et miniaturistes, les architectes et céramistes qui firent la réputation de Khorassan sous les Timourides, continuèrent à émigrer au sud-est vers Lahore, Multan et les cités de l'Hindoustan, et à l'ouest vers la Perse.
Si un homme fort prenait quatre pierres et les lançait en direction des points cardinaux ... et une cinquième dans les airs, et si l'espace entre ces pierres était empli de joyaux et d'or, leur valeur ne serait pas comparable à celle du Koh-I-Noor.»
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Quatrième de couverture

Le 29 mars 1849, un garçon de dix ans est introduit dans la salle des miroirs du fort de Lahore. Malgré ses craintes, il s’avance avec dignité : il est le maharajah du Pendjab. Au cours d’une cérémonie aussi fastueuse qu’humiliante, l’enfant va devoir reconnaître sa soumission à la Couronne britannique et céder à la reine Victoria non seulement l’un des territoires les plus riches de l’Inde, mais aussi l’objet le plus précieux du sous-continent, le célèbre diamant Koh-i-Noor, la Montagne de Lumière. Soucieux de lui établir un pedigree, les Anglais passent aussitôt commande d’une « biographie » de la pierre précieuse. Pour s’acquitter de sa tâche, le jeune fonctionnaire désigné par la Compagnie des Indes orientales a visiblement couru les bazars de Delhi, réunissant toutes les légendes et sornettes que colportait la tradition.
L’histoire du Koh-i-Noor de William Dalrymple et Anita Anand dissipe les brumes de la mythologie, mais ce qu’elle révèle au lecteur d’aujourd’hui n’en est pas moins romanesque, avec son lot de meurtres et de trahisons : une archéologie de la cupidité, où se rejoignent les passions privées des maharajahs et la folie collective de l’impérialisme occidental. Craché par un volcan primaire, charrié par le fleuve Krishna jusqu’à Golconde, le Koh-i-Noor ira jusqu’en Afghanistan, avant de venir se loger dans la couronne de la reine Victoria.

Historien et journaliste écossais, William Dalrymple parcourt l’Orient depuis une vingtaine d’années. Spécialisé dans la littérature de voyage, il est l’auteur de six livres parmi lesquels Le Moghol Blanc (2005) qui a remporté, entre autres, le prestigieux Wolfson Prize for History, La Cité des Djinns (2006) qui a reçu le Thomas Cook Travel Book Award, mais aussi Dans l’ombre de Byzance (2002), L’Âge de Kali (2004), Le dernier Moghol (2008), Neuf vies (2010) et Le Retour d’un Roi (2014), récompensé par le Kapuściński Award for Literary Reportage, tous parus en français chez Noir sur Blanc. Il vit à Delhi avec son épouse et leurs trois enfants.

Anita Anand est née à Londres, dans une famille originaire du Penjab. Journaliste pour la BBC, radio et télévision, depuis vingt ans, elle est auteur d’une biographie de la princesse Dulip Singh, auquel le public anglais a réservé un formidable accueil : Sophia : Princess, Suffragette, Revolutionary (2015).

Les éditions Noir sur Blanc , mars 2018
236 pages

Traduit de l'anglais par Marie-Odile Probst