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mardi 30 juin 2026

Le souffle de la forêt ★★★★★ de Simonetta Greggio

Waouh ! Encore un livre qui pourrait aider à changer notre manière de regarder le monde. J'adore 💚

J'y ai découvert Simona Gabriela Kossak, biologiste polonaise, femme libre, insoumise, profondément attachée à la forêt primaire de Białowieża en Pologne. Une femme qui considérait les animaux comme ses semblables et qui défendait le vivant avec une conviction rare.
« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »
Toute une philosophie de vie.

Les magnifiques photographies en noir et blanc ponctuant le récit donnent un visage à celle que les animaux semblaient reconnaître comme « leur sœur des bois ». Elles rendent son histoire encore plus bouleversante.

Au fil des pages, Simonetta Greggio esquisse également le portrait d'une Pologne complexe, évoque les combats autour de la forêt de Białowieża et nous rappelle avec force que nous ne sommes pas au-dessus du vivant, mais que nous en faisons partie.

Une lecture lumineuse, engagée et profondément inspirante, qui donne envie de regarder le monde avec un peu plus d'humilité et d'émerveillement.
« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« La jeune fille aux yeux fous, longs doigts blancs 
Crochetés aux pierres du mur, 
Les cheveux en laisse de mer, la bouche au cri 
strident : importe-t-il au fond, Cassandra, 
Que le peuple ait foi 
En ta fontaine amère ? En vérité, les hommes 
ont horreur de la vérité, ils préféreraient 
à tout prendre
Croiser un tigre sur la route. »
Robinson Jeffers, « Cassandra », 1947 

« Fille des bois, adoptée par la forêt. »

« Tout ici-bas demande à être sauvé. Le salut, voilà ce que nous voulons tous, humains et animaux. Ne laisse personne te raconter le monde. Regarde-le avec tes yeux. »

« Urszula : « Simona, c'était le chaos et la fidélité. Elle arrivait en retard, les cheveux en bataille, les doigts tachés d'encre ou de nourriture pour les chiens. Mais elle ne manquait jamais un rendez-vous. Elle avait une manière unique d'être présente, même dans le silence. On révisait la physique ensemble, on s'accrochait l'une à l'autre comme deux naufragées. Elle râlait contre les maths, contre les profs, contre sa famille mais elle continuait, avec une obstination de bête; elle ne brillait pas en cours, non. Mais elle avait ce regard... comme si elle voyait les choses que nous, nous ne voyions pas. » »

« Elle fuyait les manuels, les théories. Ce qui comptait, c'était le vivant. Je crois qu'elle cherchait un langage, un lien, quelque chose de plus vrai que les mots. Elle était souvent absente, distraite, mais quand elle souriait, on oubliait tout. »

« Simona n'a que la peau, les os et un nom de famille. Des cheveux aussi, comme une rivière vive dans les bois, ça, il faut le lui reconnaître, sa chevelure brune lui fait une tête de reine des souris. »

« C'est marrant ces mots, « Il n'y a pas mort d'homme », quand il est question d'une fille abusée. Là où il n'y a pas « mort d'homme » il y a généralement un corps de femme saccagé. »

« Une scientifique pèse, mesure, découpe. Elle prouve. Elle n'éprouve pas. Simona, elle, veut comprendre, soulager, soigner, sauver. Ce n'est pas la même chose. Autour d'elle, ils aiment les colonnes, les chiffres, les tableaux. Ils établissent des protocoles. Ils affirment la suprématie humaine sur le vivant. L'homme au centre de tout. Et le reste simple décor.
Simona ne peut pas. Les animaux sont ses frères. Les arbres, ses plus proches parents. Le ciel, son toit. Les étoiles, sa lumière. La Terre, sa maison.
Elle parle d'émotions. De mémoire. De réciprocité. Elle s'adresse aux bêtes comme on parle aux enfants: doucement, sans les brusquer. Et elle écrit. Des articles à contre-courant, publiés dans des revues secondaires, ou rejetés. Quand elle défend ses idées devant ses collègues, on l'interrompt net:
- Ce n'est pas sérieux.
- Trop émotionnel.
- Trop féminin. »

« Ce que vous appelez nuisible, c'est juste ce dont vous n'avez pas compris le rôle dans le grand cycle de la vie. »

« [...] une fois qu'elle a trouvé Dziedzinka, sa petite maison dans la forêt, Białowieża est devenue pour elle la chose la plus importante. En Pologne, la psychologie animale était, jusqu'aux années soixante-dix je ne sais pas, 1972, 1973, une filière scientifique, une spécialisation pour biologistes. En Allemagne, cela s'appelait Tierpsychologie. Je n'ai aucune idée de ce qu'il en était en France, en Angleterre, au Royaume-Uni. Puis, dans la première moitié des années soixante-dix, l'Association internationale des psychologues a protesté contre l'emploi du mot « psychologie » appliqué aux animaux, et, à partir de là, le terme « éthologie » a été introduit. Mais Simona a fait son mémoire, et obtenu son diplôme, en psychologie animale. Son mentor, un homme immense aux yeux de Simona, était Konrad Lorenz, ce psycho-logue animalier autrichien qui a reçu le prix Nobel. Comme lui, Simona a toujours considéré que les animaux ont une psyché, que les animaux éprouvent, tout comme les humains, la joie, la douleur, la perte, la nostalgie ; toutes les émotions attribuées à l'homme, les animaux les ressentent également. Pendant des années les éthologistes, contrairement aux béhavioristes, ont été traités par la majorité des biologistes -  qui suivent toujours la voie de Descartes comme s'ils s'occupaient d'ésotérisme, de sciences occultes. Selon la théorie cartésienne, tous les organismes ne seraient que des machines, des mécaniques. Et c'est toujours, hélas, le courant principal des sciences biologiques, mais cela change lentement, comme la description du système solaire a changé; cela a pris quelques centaines d'années avant qu'enfin l'emporte le groupe qui reconnaissait que le centre du système solaire est le Soleil et que c'est nous qui tournons autour, et non l'inverse. »

« [...] au fond, il y a toujours eu l'appel de la forêt. Cette conviction intime : je ne voulais pas de pavés, pas d'asphalte, pas de trottoirs - il fallait que je vive dans la forêt. »

« Le jeu éternel de l'amour, de la solitude, de la dépendance et de la liberté va se mettre en place entre ces deux êtres prédestinés. Simona va changer la vie de Lech. Et lui va changer celle de Simona. Il sera son homme, son copain, son ami, son adversaire par moments, son frangin, son souci, son souhait, son amoureux, celui qui la fera beaucoup rire et un peu trop pleurer, celui qui l'accompagnera au tombeau sans - peut-être - lui avoir murmuré Je t'aime une seule fois.
Il dira d'elle : « Je ne l'aimais pas. Je vivais avec elle. C'était autre chose. C'était plus que ça. » »

« Tu me regardes bizarrement. C'est parce que je parle de ces animaux comme toi, tu parles des humains ? Comment t'expliquer. Les humains n'ont rien de spécial, en fait. Nous sommes une accumulation d'individus avec des humeurs, des routines des comportements distincts. Chaque individu humain possède un ADN unique. Chacun d'entre nous est un être à part entière, avec ses idiosyncrasies, ses manies, ses affections, ses détestations, sa manière d'agir et de réagir. Les animaux aussi. Il y a des cerfs timides, des boute-en-train, des rigolos, des pas fiables, des doux, des arrogants. De bons pères de famille. Des salopards. »

« Je regarde où je pose mes pieds. Je respecte leur tanière, leurs nids. Leur pâturage, leur territoire. Je fais partie du paysage. C'est ça, pour moi, bien faire mon métier. C'est écouter. Se taire. Et aimer assez pour ne pas posséder. »

« Même un morceau de cette femelle humaine aurait fait l'affaire.
Tant pis pour le goût.
Simona s'est arrêtée. Elle a compris. Les traces encore tièdes dans la neige. Les coussinets de la louve, sculptés, parfaits. Elle a sangloté. Pas de peur, non. De reconnaissance. De longs sanglots tout doux. Ce soir-là, elle a compris elle était des nôtres. Membre de notre troupeau muet. Ça resterait invisible pour ses semblables, ses frères humains qui nous effraient, nous assassinent, nous mangent, nous et nos petits, mais pas à nos yeux. Elle avait été élue : notre sœur des bois". »

« Je suis la chauve-souris du sous-sol.
Elle me regardait pour savoir s'il allait pleuvoir. Elle descendait doucement, observait mon sommeil suspendu. Si je bougeais trop tôt, elle disait : « L'orage approche. » Si je dormais encore, elle disait: « La journée sera calme. » Je la reconnaissais. Je ne la craignais pas. Elle n'était pas comme les autres humains. Elle sentait les mousses des bois et l'huile de lampe. Elle faisait partie de la grotte. Elle faisait partie de la nuit. »

« [...] il y a le tilleul à grandes feuilles, souple, odorant, qui soigne et ombrage. À l'heure de sa floraison, les hommes et les abeilles perdent la tête. Le frêne aussi, droit et clair. Et voici l'aulne noir, fidèle aux zones humides, le bouleau pubescent, nerveux, toujours prêt à repousser, le sapin, le pin sylvestre, le peuplier tremble... Et le sureau rouge, modeste, mais indispensable aux oiseaux. Chaque arbre ici a une fonction, un rôle, un moment. Parce que ce ne sont pas que des arbres. Ce sont des demeures. Des mondes. Des villes verticales, pleines d'insectes, de mousses, de champignons, de lichens. Certains de ces micro-organismes n'existent nulle part ailleurs. Tu comprends ? Ce n'est pas un lieu, c'est un trésor génétique.
Les animaux ? Bien sûr.
Le bison d'Europe, donc, monumental, fragile, rescapé d'un autre temps. Le lynx, discret, presque invisible, qui ne laisse qu'une trace de silence. Le loup, l'équilibriste, qui régule sans toujours tuer. Le cerf élaphe, mon copain, et le chevreuil, mon autre ami. Il y a aussi les martres, les chauves-souris forestières, les pics noirs, sentinelles des vieux bois, et puis les engoulevents, les grues cen-drées, les hiboux moyens ducs... Je pourrais conti-nuer toute la nuit. Même les scarabées ici racontent une histoire qu'on n'a pas le droit d'effacer. C'est une bibliothèque de gènes, un manuel de résilience, un refuge pour les bêtes, pour les songes, pour l'avenir. Chaque arbre que l'on abat ici, c'est une phrase effacée dans un poème. Chaque sentier qu'on bétonne, c'est une voix qu'on bâillonne, une énigme qu'on écrase. Je me suis battue pour Białowieża toute ma vie. On ne construit pas de nouvelles forêts primaires. Il faut que les gens sachent ce que ça veut dire, les arbres. Qu'ils les aiment assez pour les écouter respirer. Assez fort pour s'agenouiller, un jour d'hiver, devant un vieux chêne, et dire simple-ment: Pardonne-nous. Aide-nous. Sauve-nous, si tu peux. »

« La structure d'une forêt primaire, pour moi, c'est cela un organisme façonné par les seules forces naturelles. Les arbres y naissent d'eux-mêmes, croissent d'eux-mêmes, soumis au vent, au gel, à la neige, aux pluies, aux incendies. Et la beauté, c'est que selon le relief, se forment différents types de forêts : sur les terrains plus élevés, les forêts de conifères - les bory - sur sols secs ; dans les zones plus basses et humides, les forêts de feuillus - les grądy -, composées surtout de chênes, de tilleuls et de charmes, ces arbres qui furent la patrie de nos ancêtres; et là où l'eau affleure, les forêts d'aulnes - les olszy -, où les troncs poussent sur des buttes, dans l'eau même. Rien de tel n'existe dans une forêt exploitée. Dans une forêt économique, les arbres sont plantés en rangs, comme des choux dans un potager. Ils sont taillés, entretenus, puis abattus bien avant leur âge naturel. Les forestiers coupent un arbre à quarante ans - l'âge où il donne son meilleur bois - sans lui laisser le temps de donner naissance à d'innombrables générations. Et pourtant, nous aussi sommes issus de la nature en ce sens, nous sommes aussi primordiaux.
Simona connaît tout cela. J'en ai débattu avec ma femme cette nuit. Nous ne voulons pas parler d'elle. Pardon. Nous n'y tenons pas. Ça nous fait trop mal. C'est comme ça.
C'est beau, de tenir bon, de suivre sa propre voie... Mais est-ce toujours souhaitable ? Parfois, il faut y réfléchir. L'enjeu est peut-être démesuré. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. À mon avis. »

« Témoignage d'une contemporaine

Qui est-elle ? C'est une question difficile. Sa per-sonnalité est d'une grande complexité, impossible à enfermer en une phrase. En bref: passionnée, empathique, courageuse et résolument indépendante.
Beaucoup la jugent « controversée ». Elle a le courage de se ranger du côté des êtres, quels qu'ils soient; elle défend clairement ses positions, dit franchement ce qu'elle pense et sait s'opposer sans détour à la bêtise.
C'est une nature assez dure, mais elle refuse les carcans. Oui, dure - mais intérieurement fragile, très sensible à la souffrance du vivant: celle des animaux, de la nature. À la fois forte et vulnérable. Telle est Simona. »

« Simona pense que les chasseurs sont des pervers. Des frustrés. Des sans-couilles, pour tout dire. Il faut l'être pour imaginer qu'ôter la vie est un acte de virilité. Ils pétaradent dans les bois avec leurs camionnettes, leurs fusils bien astiqués, et piétinent, et crient, et se pochtronnent pour se sentir tout-puissants, « pour rigoler », disent-ils. Ils tuent des êtres qui n'ont que leurs pattes pour s'échapper, leur nez pour les sentir s'approcher de leur tanière, et rien, absolument rien pour se défendre, eux et leurs petits. »

« La nuit, elle écoute. Le cri des bêtes. Le feulement du renard. La plainte du vent. Le souffle des arbres dans la forêt. Elle sait qui vient, qui part, qui souffre. Elle sait tout. Elle est toujours connectée, c'est pour ça que dormir est si ardu. Quand Lech est là, et Agata, et qu'ils respirent à ses côtés, il lui semble que son courage, que sa force sont décuplés.
La maison est tiède. Les bêtes se sont assoupies.
Elle ferme les yeux. »

« Un réalisateur britannique, venu tourner un documentaire sur la recherche animale en Europe de l'Est, filma la scène. Des décennies plus tard, il confia qu'il en faisait encore des cauchemars. II s'attendait à rencontrer de jeunes naturalistes passionnés, il trouva des hommes insensibles, poursuivant un savoir sans conscience. Dans le film, on voit un lynx étranglé par un collier émetteur trop serré, incapable de se nourrir. Ce fut pour Simona une blessure irréparable. Un conflit éclata, d'une violence rare, opposant deux visions du monde : d'un côté, ceux qui mesuraient, étiquetaient, disséquaient; de l'autre, celle qui aimait. Ce n'était pas un désaccord scientifique, mais un abîme moral. 
[...] Cet épisode, plus que tout autre, révèle la fracture qui traversait Simona : celle entre la science froide et la compassion brûlante, entre la raison et la tendresse. Elle n'était pas contre la recherche, mais contre ce qu'elle devenait quand elle oubliait la vie. Dans sa douleur, elle comprit plus que jamais que connaître n'est rien, si l'on ne respecte pas. »

« Depuis toujours, elle s'oppose à une science qui agit sans égard pour le vivant. »

« Elle aimait particulièrement les orties et les pissenlits. Elle en faisait des bouillons et des salades. Mais la berce, cette grande ombellifère qui prospère dans les terrains délaissés, était l'une de ses plantes préférées. Parce que, de cette superbe patte d'ours, on peut tout manger. »

« Être libre

Être libre, ce n'est pas faire ce qu'on veut, c'est s'accrocher pour ne pas tomber, c'est se protéger des autres et même de soi, c'est savoir dire non et être désagréable s'il le faut, c'est savoir dire oui et aller jusqu'au bout et l'assumer, c'est ne plus avoir un rond à la banque et son toit à réparer, c'est se casser la gueule, se relever la figure et les bottes pleines de boue, et les mains et les genoux écorchés. Et se redresser. Et affronter les voix de la nuit, et faire de beaux rêves quand même parce que sinon, on ne va pas y arriver. Elle le savait. Je le sais. On s'en fout. On continue jusqu'au bout. Les chiens noirs nous auront, et alors ? En attendant, on va sauver les loups. »

« Elle disait que la forêt était un organisme ancien, respirant, pensant, et que la hache ne coupait pas seulement du bois, mais des relations, des équilibres, des mondes entiers. La forêt de Białowieża est la plus vieille d'Europe. Tous en Pologne l'estiment, même sans la connaître vraiment. Les enfants y viennent en sortie scolaire, les promeneurs y marchent comme dans une cathé-drale, sans savoir qu'ils foulent un sol plus ancien que les royaumes des hommes.
Pour Simona, Białowieża n'était pas seulement un paysage, mais une leçon un lieu où comprendre à quel point le monde naturel nous fonde, nous éclaire, nous lie. Elle disait qu'il fallait apprendre à coexister avec lui, à ne plus le dominer, mais l'écouter. »

« Ce qu'elle rêvait de transmettre, c'était cela : une éducation de la sensibilité. Un centre, là-bas, à Białowieża, portant son nom non pour la célébrer, mais pour enseigner ce qu'elle savait d'instinct : que la coexistence avec la nature n'est pas un luxe, mais une condition de survie. Ce rêve n'a pas encore vu le jour. Mais il dort peut-être, quelque part, dans les racines d'un arbre qu'on n'a pas coupé. »

« Simona, bien avant cette bataille, a senti que quelque chose basculait. Elle, la biologiste, la solitaire de Dziedzinka, vit depuis longtemps au rythme de ces rituels qu'on acquiert quand on demeure au beau milieu de ce qu'on appelle la nature et qu'on a toujours distingué de l'homme, jusqu'à ce qu'enfin on se rende compte que nous en faisons partie que nous sommes nature. Simona le sait. Elle sait que l'arbre mort est un refuge, que la mousse est une archive, que l'équi-libre n'est jamais l'œuvre d'une hache, même bien intentionnée.
Quand la Commission européenne saisit la Cour de justice de l'Union, en 2017, ordonnant la fin immédiate des coupes, beaucoup ont cru que c'était la fin du conflit. Mais rien n'est simple dans les forêts hantées. Le gouvernement polonais a persisté, invoqué le droit à la sécurité, à la santé forestière, à la défense de son peuple. L'infraction a été condamnée, mais le bois était déjà parti, les arbres couchés, les racines à nu. Et l'argent dans les caisses de qui de droit aux dépens de ceux qui, dans la forêt, ont leur refuge depuis la nuit des temps. »

« The green border

La frontière entre la Biélorussie et la Pologne court tout le long de la forêt; cette lisière-là n'est plus une limite c'est un piège à ciel ouvert. Une ligne rouge de sang. Depuis 2021, le gouvernement biélorusse utilise les migrants comme levier. On les fait venir de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan. On leur vend un passage vers l'Europe, puis on les pousse vers les barbelés. C'est une stratégie froidement orchestrée, cynique jusqu'à l'os. La Pologne, en face, répond par la violence légale. Refoulements, zones interdites, surveillance militaire. On construit un mur. On interdit l'accès aux ONG, aux journalistes, à tout regard qui s'immiscerait. On repousse, de nuit. On enterre dans le silence.
Des cadavres gelés dans la forêt. Pas de nom, pas de tombe. Et pendant ce temps, l'Europe détourne les yeux. Elle laisse faire. Elle paie pour que ça tienne. Elle préfère le mur au chaos. Le déni au trouble.
C'est là qu'intervient "Green Border", le film d'Agnieszka Holland sorti en 2023. À la sortie du film, on traite Holland de traîtresse. Insultes, accusations, diffamations. On compare son cinéma à de la propagande nazie. La réalisatrice est mise au ban de son pays pour avoir raconté ce qu'on ne veut pas voir, le cynisme de l'extrême droite qui se joue de la peau d'êtres humains - hommes, femmes, adolescents, enfants. »

« Olga Tokarczuk, l'auteure de "Sous les ossements des morts", reçoit des menaces de mort pour avoir déclaré à la télévision que l'idée d'une Pologne ouverte et tolérante n'est qu'un mythe. Lorsqu'elle reçoit le prix Nobel de littérature en 2019, la télévision publique passe l'événement sous silence ou presque, comme si l'on pouvait faire semblant que ou que, si c'était arrivé, cela n'avait pas eu lieu cela ne comptait pas. Cette fille avec sa tête de kalmouk, bizarrement coiffée, vient de recevoir la récompense la plus prestigieuse à laquelle un écrivain puisse prétendre, mais elle n'est pas une patriote. Elle ne fait pas honneur à son pays. Parce qu'elle est humaniste, écologiste et féministe, Tokarczuk incarne une Pologne multiple, inquiète, résolument européenne. Elle se tient à rebours de l'idéal national-catholique que le parti Droit et Justice tente, depuis des années, d'imposer comme horizon unique. Elle dérange parce qu'elle touche aux récits fondateurs. Elle met en lumière ce que le pouvoir voudrait effacer. Là où certains veulent mythifier un passé, c'est insupportable de liberté. »

« - Mais elle vivait dans la forêt, non ? Elle dormait avec un corbeau, recueillait les animaux blessés, parlait aux lynx et aux sangliers. Elle disait que l'homme devait apprendre à regarder sans dominer. Elle avait un regard qui désarmait. C'est ce qu'on m'a dit. C'est ce que j'ai lu.
- Elle était bonne conteuse, oui. Elle savait parler. Elle savait séduire. Les médias l'aimaient. Les enfants l'aimaient. Et maintenant, tout le monde en a fait une sainte. Mais on oublie que les combats, les vrais, ceux qui laissent des cicatrices, elle ne les a pas menés. Elle parlait d'harmonie pendant qu'on creusait les tranchées. Elle regardait les biches pendant que les tronçonneuses entraient dans les parcelles protégées. Et mainte-nant, on gomme tout, on repeint sa silhouette en vert mousse auréolée. »

« - Je ne cherche pas à mentir. J'essaie de com-prendre. J'essaie de dire qu'elle était à la fois vraie et fabriquée. Qu'elle a aimé la forêt d'un amour fou, mais sans passer par vos chemins. Que son absence dans la lutte est aussi une présence ailleurs, plus obscure. Je ne veux ni l'excuser ni l'accuser. Je veux seulement qu'on accepte les contradictions.
- Alors écris ça. Pas une légende. Pas un conte pour enfants. Écris une femme en clair-obscur. Pas une sainte, pas une lâche. Quelqu'un de seul. Quelqu'un de multiple. Quelqu'un qu'on ne pourra jamais vraiment capturer. »

BIBLIOGRAPHIE

Lech Wilczek, Oko w oko, Naska Ksiegarnia, 1961.
« Pani na Dziedzince » (La dame de Dziedzinka), reportage d'Ewa Michałowska, documentaire Polskie Radio (Radio polonaise), 2002.
Simona Kossak, The Białowieża Forest Saga, traduit du polonais par Elżbieta Kowaleska, Muza, 2001.
Simona, film de Natalia Koryncka-Gruz, Pologne, 2022.
Green Border, film d'Agnieszka Holland,
Pologne, 2023.
Olga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, traduit du polonais par Margot Carlier, Éditions Noir sur Blanc, 2012.

NOTE DE L'AUTEURE

Ce livre est un roman, et en tant que tel, il est une libre interprétation de la réalité. Même si tout est inspiré d'une histoire vraie, l'auteure se réclame de son imaginaire et de sa propre vision. Par ailleurs, la langue polonaise ne lui étant pas d'un accès aisé malgré les différents instruments utilisés, elle a souvent appelé l'IA à son secours pour décrypter interviews et vidéos.

Quatrième de couverture

Elle s'appelle Simona Gabriela Kossak. Elle n'a que la peau, les'os et un nom de famille. Elle est née dans une villa nichée au cœur d'un parc, à Cracovie. Elle est éduquée à ne pas mettre les coudes sur la table lorsqu'elle dîne devant les chandeliers en argent. Plus tard, elle petit-déjeune d'une cigarette et d'un café, un lynx à ses pieds, un sanglier allongé sur le canapé de sa maison sans eau courante ni électricité, au milieu d'une forêt primaire de Pologne, Białowieża. Un corbeau boit dans son verre en cristal ébréché. C'est une scientifique, une biologiste zoopsychologue. Elle pense qu'elle a toujours raison ou à peu près - et c'est souvent vrai. Elle se bat « comme un animal sauvage intelligent », pour les bêtes, pour la forêt, pour le monde autour d'elle, tout entier. Elle n'a jamais écrit de manifeste: sa vie en tient lieu.

Un récit traversé par le vent des futaies et par le souffle de celle qui consacra sa vie au vivant, dans toute sa diversité.

Simonetta Greggio, italienne, est une écrivaine , scénariste et productrice radio. Elle a publié une quinzaine de romans et quelques recueils de nouvelles chez Stock, Flammarion et Albin Michel. Dernièrement, elle a travaillé autour des thématiques écologiques, avec L'ourse qui danse (Cambourakis, 2020) et Un été en mer (Mondes Sauvages/Actes Sud, 2025). Elle aime les chiens et les arbres. Elle ne mange pas d'animaux.

Éditions Arthaud,  janvier 2026
199 pages

lundi 25 mai 2026

Septembre noir ★★★★☆ de Sandro Veronesi

Il y a dans "Septembre noir" quelque chose d'extrêmement juste et troublant sur cet âge où l'on quitte doucement l'enfance sans encore comprendre ce qui nous arrive. Cet âge incertain où les certitudes se fissurent, où le regard des autres devient soudain essentiel, où l'on découvre son propre corps autant que celui des adultes, où les premiers émois amoureux bouleversent silencieusement l'ordre de notre monde.
Cet été-là, Luigi découvre le désir, la honte, les silences des adultes, mais aussi cette sensation étrange que le monde devient soudain plus vaste et plus opaque.
Sandro Veronesi capte avec beaucoup de finesse ce moment charnière où les parents cessent d'être seulement des parents pour devenir des êtres complexes, mystérieux, presque étrangers parfois. « Ma mère était donc une femme très regardée [...] mais ce que personne n'imaginait [...] c'était qu'en elle, des lions rugissaient. » Le narrateur revisite ses souvenirs pour tenter de comprendre à quel instant précis quelque chose s'est brisé en lui.
Le roman dit admirablement cette période où l'on commence à observer le monde adulte sans encore pouvoir le comprendre pleinement. Tout y devient intensément sensible, les silences, les non-dits, les gestes anodins, les regards surpris, les conversations écoutées derrière une porte.
Le roman prend parfois son temps, avec une certaine lenteur contemplative, mais cette lenteur finit par épouser parfaitement les souvenirs d'été qu'il raconte, les journées étirées, les plages, les premières obsessions, les conversations entendues au loin, les chansons, les découvertes qui façonnent une vie sans qu'on le comprenne encore.
Une lecture mélancolique et sensible, qui m'a souvent ramenée à mes propres vacances d'été à cet âge-là et une première rencontre plutôt réussie pour moi avec l'univers de Sandro Veronesi.
« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. »

« Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »
Samuel BECKETT 

« Ma mère était donc une femme très regardée, très imaginée et on imagine sans peine ce qui était imaginé. Ce que personne en revanche n'imaginait et que, dans le monde entier, j'étais le seul à savoir, c'était qu'en elle, des lions rugissaient. »

« Elle m'avait espionné. Le voilà, l'incident. Maman m'avait espionné. Il n'y avait pas d'autre possibilité. La chose me semblait énorme, elle me paralysait, provoquant en moi un conflit de sentiments nouveaux, tous inédits. Il y avait l'humiliation devant la pitié de mon père, l'em-barras à la pensée que ma mère avait écouté à la porte de ma chambre, puis l'avait entrebâillée pour lorgner à l'intérieur, et la honte d'avoir été vu en train de jouer à mon jeu secret, mais il y avait aussi quelque chose de bon. Avant tout, j'étais touché par le fait qu'aussi absorbée qu'elle l'était par les soins que requérait Gilda, elle avait continué à se soucier de moi au point d'accomplir un geste aussi extrême ; et j'étais touché qu'elle se soit fourvoyée évidemment - et inquiétée, au point d'en parler à papa, le poussant à me dire ce qu'il m'avait dit. C'était de l'amour, pas de doute. Et une autre chose aussi m'excitait à l'évidence, dans notre famille, il était admis de s'espionner. Moi, j'étais resté tranquille dans mon coin, je n'avais pas protesté, pas manifesté d'impatience, parce que ces semaines à Vinci plutôt qu'à Fiumetto n'avaient pas du tout été une torture, mais le simple soupçon qu'elles le soient avait poussé maman à m'espionner. Donc on pouvait. Écouter aux portes, fouiller dans les affaires des autres, regarder par le trou de la serrure on pouvait. J'avais très souvent éprouvé le désir de me livrer à ce genre de violations écouter ce que mes parents se disaient dans leur chambre, fouiner dans leurs tiroirs, voir maman toute nue -, mais je m'étais toujours retenu, scandalisé de l'avoir seulement désiré: eh bien, on pouvait. »

« Les choses précieuses sont protégées par la pudeur et la mesure : la pudeur était tombée, la mesure avait changé et cela pèserait dans les événements des mois suivants. »

« J'étais déboussolé. J'étais resté des heures au soleil sans chapeau et sans autre crème que celle partie à la première baignade, des heures plus tôt ; je n'avais rien mangé ni bu ; je me sentais épuisé et étranger à moi-même - et coupable aussi, puisque j'avais transgressé toutes les règles qu'on m'avait toujours données. Sauf que le coupable, ce n'était pas moi, parce qu'il y avait mon père à mes côtés pour me dédouaner, mieux encore pour me libérer de la kyrielle d'obligations, horaires, interdictions et contraintes qui avaient toujours cadré mes vacances: c'était lui de nouveau qui, après ses cadeaux pour mon anniversaire, me traitait comme personne ne m'avait jamais traité comme un grand garçon, beaucoup plus grand que je ne me sentais. C'était un état d'âme nouveau pour moi, une récompense que j'avais gagnée au prix de toutes ces heures passées à contrecœur en voilier, puis au Lido di Camaiore avec ce Bartolini qui me privait de mes copains de la plage Stella, au prix de l'effort et de la peur, de la faim et de la soif. Si je devais indiquer un moment précis où j'ai rompu avec l'enfance, je dirais que ce fut celui-là. »

« Je me lançai après une longue préparation mentale, parce que je ne voulais pas que ma voix ou mon expression trahissent mon appréhension, je voulais que ma curiosité semble naturelle, vague, innocente, mais le hasard fit que lorsque je me sentis prêt, la seconde avant que je formule ma question, c'est maman qui m'en posa une la sienne, on ne peut plus vague et innocente. Ce qui donna à peu près ceci :
« Quelle heure est-il ?
Pourquoi les Raimondi ne viennent plus ? »
À vous de juger. Mais aujourd'hui encore il me semble que cet échange déphasé rendait criante l'appréhension que je m'étais efforcé de dissimuler et que, à ce stade, il aurait mieux valu l'avouer directement à ma mère j'ai peur que Astel Raimondi soit partie pour toujours, j'ai peur de ne jamais la revoir. Je dis ça maintenant parce que je pense que si, chose impossible, je le lui avais confié, elle en aurait peut-être tenu compte, le moment venu, pour prendre ses décisions. »

« Et si on savait regarder dans le vert émeraude de ses yeux, à ces moments-là, on pouvait voir les stries jaunes dont il était traversé s'intensifier en une lueur clignotante : libre à vous de ne pas le croire, mais c'était une véritable pulsation lumineuse, une lumière électrique et chaude. Auprès de maman, ces occasions étaient fréquentes et c'est pour cette raison que, contrai-rement à papa, je n'ai jamais pensé que même les jours les plus ennuyeux de cet été étaient une torture. »

« Mais à côté, il y avait le chagrin de voir le parasol des Raimondi toujours désert, et ce chagrin était nouveau, tout comme étaient nouveaux les récits de Carlo Cuomo sur les films qu'il avait vus pendant l'hiver : les autres années il parlait de films que je pouvais voir moi aussi - L'Inspecteur Harry, Les nouveaux exploits de Shaft, Django, ton tour viendra, Dracula, Frankenstein -, mais cette année il ne parla que de films interdits aux moins de quatorze ans et même aux moins de dix-huit ans, auxquels il avait eu accès parce que son oncle était le propriétaire du cinéma: Quand l'Afrique aime, un docu-mentaire sur les rites d'initiation sexuelle dans l'Afrique noire; Mais... qu'avez-vous fait à Solange ? où il était fait à ladite Solange une chose abominable avec un morceau de verre dans la... (Carlo Cuomo ne prononçait pas le mot, il sifflait deux fois entre ses dents, sss-sss, ce qui rendait la chose encore plus abominable) ; Homo Eroticus, où un majordome était pris d'assaut par un essaim de femmes quand le bruit se répandait qu'il était doté de trois... (et de nouveau, là aussi sans prononcer le mot, il répétait les deux mêmes sifflements qui évidemment cette fois désignaient autre chose) ; Le Merle mâle, où un musicien éprouvait du plaisir à montrer sa femme nue à tout un chacun. Ce genre de films. Ces histoires s'ajoutaient à certaines pensées qui déjà me tournaient dans la tête (les magazines de Renzo-le-coiffeur, L'Intrépide Valentina) et me troublaient. »

« Et nous voici arrivés au moment où cette histoire prend un tournant. Ou plutôt non, pas encore, mais elle accélère ; elle accélère brutalement ce qui rendra catastrophique la sortie de piste quand viendra le tournant. Si jusqu'ici je vous ai raconté toutes ces petites choses, ce n'est pas parce que je les considère comme importantes en elles-mêmes - je sais pertinemment qu'elles ne le sont pas, mais pour que vous mesuriez qui j'étais à cette époque et ce qui composait ma vie à l'apogée de mon enfance, et même déjà un peu au-delà, à douze ans, pendant l'été 1972 ; et par là, en m'efforçant de m'en souvenir pour vous les raconter, j'en prends moi aussi la mesure. Surtout quand on se retrouve très loin de ce qu'on a été autrefois, comme cela m'est arrivé, il est important de se souvenir de cet autrefois ; et s'il s'agit d'un autrefois fait de petites choses, comme ce fut le cas pour moi, ces petites choses aussi deviennent importantes. Le problème, ce n'est pas que j'aie perdu ces choses : je les aurais perdues de toute façon. Le problème, c'est comprendre si, vu qui j'étais, j'aurais pu résister à la force qui me les a fait perdre de cette façon-là, ou pas. C'est une question que je me suis posée souvent, et j'en ai conclu qu'on ne peut pas arriver directement à la répond à une question et aussitôt une autre réponse : on jaillit, chaque fois les réponses ne sont que des opinions et, au lieu de se rapprocher, la vérité s'éloigne. Je suis désormais persuadé que si la possibilité existe qu'émerge la réponse dans sa vérité et sa quintessence, il faut passer par le récit : un récit soigneux, détaillé et honnête de tout ce qui a été bouleversé, tel que c'était quand ça a été bouleversé une recherche, un effort. Et c'est ce que je suis en train de faire. »

« Voilà pourquoi j'ai pensé que me mettre à nu dans un récit vraiment sincère, honnête, scrupuleux, pourrait servir à dépasser enfin cette question étais-je en mesure de changer le cours des événements ? Je n'ai besoin que d'une syllabe : Oui. Ou bien : non. Et voir enfin ce qu'il y a derrière. »

« Maintenant que je vous ai avoué la cause de ma honte, vous avez tous les éléments pour comprendre qui j'étais cet été-là - et moi avec vous. Et si, à partir de maintenant, l'histoire accélère, sachez que je m'efforcerai encore de la ralentir, d'insister sur les détails, de récupérer et d'inclure tous les souvenirs possibles, pour les raisons que j'ai essayé d'expliquer tout à l'heure. Et pour les éclairer davantage, maintenant, avant de reprendre le fil de mon histoire, je souhaite vous raconter un événement tragique qui a eu lieu longtemps après, pendant un autre été, sur une autre plage, dans un autre pays, dont je n'ai pas été acteur ni même le témoin direct. Malgré toutes ces distances ou peut-être grâce à elles, il s'agit du symbole parfait de ce que j'essaie de faire avec mon récit, et que j'essaie de faire avec ma vie aussi. »

« J'ai raison de me souvenir, de reconstituer. Plus j'avance, et plus je réussis à voir le garçon que j'étais, et le voir vaut beaucoup mieux que le savoir, pour moi qui essaie de le raconter. »

« Jolis pères de famille, murmura-t-elle.
Papa répliqua aussitôt, comme s'il s'attendait à ce commentaire je ne dis pas qu'ils fassent bien, Betty. Je ne suis pas en train de dire que ce sont des saints. Je dis qu'il est profondément injuste que vos vices soient étalés dans la presse quand celle-ci s'occupe d'un meurtre horrible qui a ensanglanté une ville entière. On donne pour évident que ces vices et ce meurtre sont liés, alors que ce n'est pas le cas ! On peint une ville entière du noir de ces vices et du rouge de ce sang, c'est ignominieux ! Il s'échauffait, il avait trop haussé la voix et maman l'alerta avec un Chuut ! Alors il se remit à parler presque à mi-voix. Ces types Baldisseri, Della Latta, ceux dont on sait qu'ils ont pris part à l'enlèvement et peut-être aussi matériellement au meurtre - sont membres d'une cellule monarchiste! Ils sont liés aux néofascistes ! Il y a des choses que je ne peux pas te dire, mais une rançon a été réclamée le lendemain de l'enlèvement. Tu comprends ? Quel pédophile demande une rançon ? On essaie de four-voyer les enquêteurs, Betty, de dresser l'opinion publique contre ces malheureux pour cacher la véritable cause de l'enlèvement, qui n'est pas sexuelle, mais politique. Mais ça, je ne peux pas le dire...
Maman se tut de nouveau. Lui aussi. Il y eut un silence. Ce fut elle qui le rompit au bout d'un moment. C'est dangereux ? demanda-t-elle. Papa ne répondit pas tout de suite, alors elle précisa : ce que tu dois faire, c'est dangereux ? Dangereux, non, répondit papa. C'est délicat.
Maman ne lui parla pas du voyeur, ni ce soir-là, ni jamais. »

« C'est ce que je déclarai à Astel cet après-midi-là. Je lui montrai la traduction maternelle et lui enseignai moi le minus qui ne connaissais rien à rien et étais amoureux d'elle comme un idiot - je lui enseignai la règle d'or du traducteur : sacrifiez les rimes, sacrifiez le sens d'une phrase s'il le faut, mais ne sacrifiez jamais sa fonction. Toute phrase, même la plus obscure, est conçue dans un but, c'est-à-dire justement pour exercer une fonction : le premier devoir du traducteur est de ne pas trahir cette fonction. Le reste vient après. »

« Une fois sortis de la zone dangereuse, nous prîmes une bonne allure, avec le vent de travers, et le dicton me sembla justifié : le ciel était traversé de nuages immaculés tandis qu'à la surface de la mer, d'un éblouissant vert électrique, scintillait la lumière dansante des rayons du soleil. »

« J'ai beaucoup dit qu'avant cet été-là je n'étais rien, et c'est vrai, comme il est vrai qu'après je suis devenu l'adolescent à qui est arrivé ce que je vais vous raconter. Mais pendant ces jours d'août passés avec elle, j'ai eu le temps d'éprouver un bonheur que je n'ai jamais pu oublier et qui m'a permis de ne pas trop m'endurcir pendant les années d'épreuve. Pour le dire de la façon la plus simple possible, j'ai eu le temps d'aimer vraiment - seule raison pour laquelle j'ai été capable d'aimer à nouveau. »

« Je ne savais rien, mais je savais tout. »

« Ce qui s'ouvrit plutôt, ce fut l'abîme d'une période schizophrénique, d'interférences, d'oreilles dressées dans la savane et plus jamais, plus jamais ce formidable abandon. »

« Je ne cherche pas d'excuses, mais il faut redire que j'avais douze ans et que je les avais vécus dans le liquide amniotique d'une bourgade dont les gens citaient parfois le nom parce que cinq cents ans plus tôt elle avait vu naître un des génies de l'humanité. Un endroit où il n'était pas nécessaire d'être très vif d'esprit pour qu'on vous considère vif d'esprit. Un endroit où l'on grandissait lentement. Il est peut-être vrai qu'à la fin de notre vie, nous avons tous la même valeur, mais au début sûrement pas, et j'avais trop peu vécu la mienne pour avoir envie d'en changer. Jusque-là elle m'avait enveloppé conforta-blement, je ne m'y sentais pas à l'étroit. Trois ans plus tôt je croyais encore au père Noël, c'est dire, et je regrettais encore qu'il n'existe pas. »

« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. C'est pourquoi nous finissons par garder un souvenir presque sacré de nos premières fois, tandis que les dernières, si tant est que nous en ayons le souvenir, nous accablent de regrets. »

Quatrième de couverture

Luigi Bellandi, professeur et traducteur, se remémore l'été 1972. Il a alors douze ans et quatre mois lorsqu'il retrouve la maison de vacances que sa famille loue chaque année dans une station balnéaire de la côte toscane. Pour celui que l'on surnomme Gigio, c'est la saison des découvertes la musique, la littérature et la naissance du désir. Les Jeux olympiques de Munich débutent et l'éclosion des premières amours pourrait être joyeuse si l'on ne pressentait pas l'avènement d'un drame intime, familial et politique. La férocité du monde frappera immanquablement le jeune garçon cet été-là, marquant la fin de son innocence et une entrée brutale dans l'âge adulte.

Avec Septembre noir, le grand écrivain Sandro Veronesi met la puissance de sa plume au service d'une tragédie au dénouement saisissant. Un roman inoubliable sur le pouvoir du langage et la nostalgie de la fin de l'enfance.

« Une lumineuse déclaration d'amour à nos faiblesses. »
Corriere della Sera

Éditions Grasset,  janvier 2026
310 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz

samedi 7 mars 2026

L'Ourse qui danse ★★★★☆ de Simonetta Greggio

Un voyage sur la banquise, mais pas seulement. Dans ce récit, un homme déraciné retourne sur sa terre natale et doit réapprendre à vivre au contact de la nature, renouant avec les pratiques ancestrales.
C’est une sincère quête de sens, un texte engagé qui explore les problématiques sociales et environnementales des communautés inuites aujourd’hui. En arrachant les inuits à leur territoire, en détruisant le peuple inuit, c’est aussi de leur sagesse que nous perdons et dont nous aurions tant à apprendre.
Lecture introspective, qui pousse à réfléchir à notre manière d’habiter le monde et à notre rapport aux traditions. 
J'ai pensé parfois à "Croire aux fauves" de Nastassja Martin, par la justesse du regard porté sur l’humain et la nature.
Une reconnexion au Vivant. Émouvante. 
Une lecture qui n'est peut laisser indifférent !
« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

En mémoire de Laïka
Aux yeux si doux
Au bon sourire de chienne de rue 
Partie dans les étoiles
Et jamais revenue

« Je suis un Homme. Tel est le nom que nous nous donnons les uns les autres.
Pour vous, je suis un Inuit.
À l'époque où tout ceci est arrivé, je n'avais pas quarante ans. J'habitais une partie du temps avec mes deux sœurs cadettes une minuscule cabane dans un village où les maisons sont de toutes les couleurs et où la neige recouvre l'univers pendant plusieurs mois. Je ne vous dirai pas le nom de ce village, il est imprononçable pour vos bouches et vos langues, vous ne le retiendriez pas.
Le reste du temps j'étais parmi vous, kabloonaks, hommes blancs, dans vos villes et vos maisons, vos bureaux et vos banques et vos cafés. Je sais de vous tout ce qu'il y a à savoir.
Mais vous ne connaissez pas grand-chose de moi.
Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Nous étions liés par nos dialectes communs, nos chants et nos danses. Et nos méthodes de chasse, qui débutent avec nos pères et les pères de nos pères, dans une longue procession de chasseurs venus du blanc pays d'avant. Puis vous êtes arrivés et nous sommes devenus danois, groenlandais, canadiens. Vous êtes venus avec vos pasteurs et vos moteurs, vos alcools et vos maladies. Et nous avons commencé à ne plus voir notre propre nombril. Nous, qui étions comme des harengs, secs mais dodus aux bons endroits, sommes devenus obèses.
Qui mieux que nous sait qu'un animal ne peut être gras, dans l'impitoyable nature qui nous entoure ? Un animal qui n'est pas sur ses gardes sera mangé par celui qui le précède dans la chaîne alimentaire. L'homme n'est qu'un tube digestif comme les autres dans la neige et la toundra, dans les cours d'eau et les hautes herbes de notre bref été. S'il oublie sa place, il est condamné, et entraîne les autres espèces avec lui.
Tout ceci est tellement loin de vous, kabloonaks. Avez-vous déjà raclé la peau d'un saumon pour en faire les pages d'un cahier ? Avez-vous jamais pêché dans un trou de glace, à genoux dans vos pantalons de fourrure des heures et des heures durant, le visage qui devient aussi rouge qu'une fleur de rhododendron ? Avez-vous jamais dépecé un jeune phoque et croqué son foie cru, chaud, palpitant ?
Cela vous dégoûte. 
Lorsque vous avez échu parmi nous, vous avez été si dérangés par nos mœurs et nos pratiques que vous nous avez traités d'animaux humains. Humanoïdes, hominiens: vous avez décrété que nous n'étions pas vos semblables. Comme des ancêtres que vous auriez voulu oublier.
La peur et la gêne conduisent au déni. Après, il est difficile de revenir sur ses pas.
Je n'ai pas toujours été celui que je suis aujourd'hui, l'Inuit qui se tient fièrement devant vous dans ses peaux de bête et ses kamiks, ses bottes traditionnelles, et sur lui l'odeur des chiens et des cuirs. J'avais bien réussi à me camoufler, à me dissimuler. Je vous l'ai dit, je vous connais mieux que vous ne me connaissez.
Jeune homme, j'ai cru qu'en allant dans vos écoles, j'allais pouvoir mêler notre savoir ancestral au vôtre. J'ai cru que vous comprendriez si j'en parlais avec vos mots.
J'ai cru que vous sauriez ma peine si je touchais votre cœur.
J'étais moi-même dans le déni. Je n'avais pas compris que c'était une question de pouvoir, de suprématie. Une question d'argent là où je pensais qu'il s'agissait de respect.
Ne croyez pas que je vous mette au pilori. Car il y a une chose que j'ai comprise - et il m'a fallu tellement de temps pour m'en rendre compte que mes tempes sont devenues grises: vous n'avez pas conscience vous-mêmes de la vie de la mort ! - que vous nous imposez.
Que vous vous imposez.
Ou si vous préférez, que vous laissez vos hommes politiques et vos multinationales vous imposer.
Il m'aura fallu une vie entière pour comprendre ce que je savais depuis le début: que nous mourrons tous ensemble, vous et nous. Si, ensemble, nous ne trouvons pas le moyen de nous sauver.
Cette histoire est la vôtre, aussi.
Comme dans un miroir.
Reflétée. »

« Nous n'avons jamais appris à tenir un intérieur, comme vous dites nous sommes des errants, jamais nous n'avons imaginé nous sédentariser. Chez nous, lorsque quelqu'un meurt, on arrache les portes et les fenêtres pour que son esprit puisse s'envoler.
Voilà le cas que nous faisons de nos habitations.
Il me semblait comprendre plus de choses que je n'en avais comprises jusque-là. Je partais à la chasse avec nos équipements traditionnels, harpon, flèches, arc. Je croyais au pouvoir de la sagesse. À celui de la beauté. À la lutte à armes égales. »

« Autrefois, on se tassait sur un oumiak, un grand kayak communautaire. On risquait bravement sa vie au bout d'un harpon. Depuis, des moyens plus modernes avaient pris la place de ces chasses mythiques. Mais tuer une baleine reste l'un des grands rêves de tout chasseur, et je ne faisais pas exception à la règle. J'ai lu dans vos livres kabloonaks que ceux qui chassent la baleine chez vous sont pris de grande mélancolie au bout d'un moment. Car elle est, sans nul doute, l'une de nos sœurs les plus proches. Voir mourir un être qui nous ressemble, c'est plonger dans sa propre fin. La douleur de la baleine et son instinct de survie s'apparentent aux nôtres. Elle enfante comme les femmes humaines. Elle joue et chante comme nos filles. Elle nous regarde avec nos propres yeux. Ce qu'elle ressent, c'est ce que nous ressentons. Au fond de moi, j'ai toujours considéré que tuer et manger nos frères et sœurs nécessite du respect, et une forme particulière de ce que vous appelez prière. Mais il faut me rendre à l'évidence: ni le pouvoir de nos chamanes ni les plus hautes pensées de vos philosophes ne peuvent enrayer ce processus. Dans le grand tumulte du monde, nous n'entendons plus les voix. Nous ne savons plus ni aimer ni tuer, actes fondateurs de l'être humain.
Moi-même, je ne supportais plus ma lâcheté. J'étais parti. Ma quête ne faisait que commencer.
Je cherchais de toutes mes forces.
Quoi, je l'ignorais. »

« Ils jappaient, mais pas de peur ou de faim, plutôt de la pure joie de courir dans ces paysages de toute beauté. La lumière se faisait bleuâtre, la neige se muait en farine, puis en flaques que l'herbe très verte, presque phosphorescente, absorbait.
Le printemps explosait. »

« Nous sommes comme notre frère l'ours, qui se lève sur deux pattes pour mieux voir l'univers s'étaler à ses pieds. Comme lui, nous avons besoin de solitude et de liberté. Comme lui, nous mangeons d'autres animaux mais sommes friands de baies, de bourgeons, d'herbes parfumées, de tout ce qui est sucré et doux au palais. Comme lui, nous sommes joueurs, tendres avec nos petits, impitoyables dans la lutte pour la vie.
Comme lui, nous nous battons à la vie à la mort avec les armes que l'on nous a laissées.
Comme lui, nous sommes réduits aujourd'hui à mendier dans un monde qui ne sait plus quoi faire de nous.
Comme notre frère l'ours, nous cherchons à retrouver notre place. Non: nous exigeons que l'on nous redonne notre place.
Car si l'ours et l'Inuit meurent, vous aussi vous mourrez. »

« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

« Celui qui n'a jamais observé les manifestations d'une pure douleur ne peut pas les imaginer. C'est le murmure fou de l'amour perdu à jamais. C'est le cri d'angoisse que le ciel lui-même ne peut contenir.
C'est ce que l'homme et l'animal ont en commun.
Le souffle de la vie, celui de la mort.
Cette peine nous réunit.
Tous les dieux inventés par les civilisations humaines nous envieront cela. »

« Toutes ces années, nous nous sommes battus pour sauver une Terre qui va de plus en plus mal. Nous, les Hommes, avons continué d'être dépouillés au fur et à mesure que les gouvernements des différents pays découvraient nos richesses - pétrole, métaux rares et lorsqu'ils faisaient de notre banquise une base stratégique pour asseoir leur pouvoir.
Mais aujourd'hui, à la différence des temps anciens, des êtres humains de tout bord, de toutes les couleurs, se sont alliés. Nous avons tous saisi que l'aiguille de l'horloge de l'Apocalypse, cette horloge conceptuelle créée au début de la guerre froide et mise à jour depuis 1947, et sur laquelle minuit représente la fin du monde, est à moins deux minutes du tocsin.
Des femmes et des hommes de bonne volonté se sont joints à nous. Je me souviens notamment d'un chercheur qui, découvrant l'existence d'ogives nucléaires sous la glace de notre pays, l'a dénoncé haut et fort, créant un conflit politique international majeur. Depuis, ces ogives ont été désamorcées, sauf l'une d'entre elles, qui a été perdue, et dont la présence hante les grandes puissances qui craignent la mauvaise rencontre avec un bateau ou un sous-marin.

Je suis aujourd'hui le porte-parole de ma communauté. J'ai été reçu à plusieurs reprises par différents présidents américains. Français. Danois. Je suis même allé en Russie, avec une délégation qui fut, brièvement, jetée en prison. Mais jamais je n'ai douté ne fût-ce qu'une minute de l'importance de ma mission. Et si mille fois j'ai été bouté hors d'un conseil d'administration, d'une banque ou de tout autre lieu de pouvoir, mille fois je suis retourné à l'attaque. J'ai souvent perdu. Parfois gagné.
Mais ce qui m'est arrivé alors que je songeais à raccrocher mes gants de boxe et à jouir d'une simple existence de grand-père, jamais je ne l'aurais imaginé. »

« Aujourd'hui on dénombre environ 150 000 Inuits sur la planète, dont 45 000 au Canada.
Les représentants de toutes les régions polaires (Alaska, Sibérie, Canada et Groenland) se réunissent lors des Conférences circumpolaires pour s'occuper des problèmes qui se posent en Arctique.
Le taux des suicides est plus élevé que jamais.
Les statuettes qu'ils fabriquent sont sculptées dans la stéatite.
La stéatite est une pierre tendre.
Une pierre sur laquelle la foudre est tombée.

La chercheuse Nastassja Martin, qui s'est battue contre un ours et a survécu, mais a eu une partie du visage dévoré, vit depuis dix ans dans les régions extrêmes du Nord.
Elle arrive aujourd'hui à cette conclusion :
« Derniers bastions de nature sauvage, Alaska et Kamtchatka condensent donc à l'heure actuelle nombre de tensions du monde moderne, depuis les conflits politiques des États rivaux qui se font face, aux problématiques énergétiques incontournables dans ces régions (le pétrole en Alaska et le gaz au Kamtchatka), jusqu'aux bouleversements écologiques qui ébranlent les écosystèmes préservés et sauvages qu'ils sont censés abriter et contenir. [...] Les sociétés indigènes qui y vivent depuis des milliers d'années doivent aujourd'hui composer avec un monde qui se délite de part en part. Les animaux migrateurs qu'ils chassent changent soudainement de trajectoire et deviennent introuvables; les forêts brûlent; la glace cède là où elle avait toujours tenu. Ces métamorphoses sont amplifiées par des conditions sociales extrêmement dures dans les villages, qui perdurent depuis l'arrivée des premiers missionnaires et explorateurs qui sédentarisèrent les indigènes en même temps qu'ils leur transmirent des maladies incurables qui allaient décimer leur population.
Nous pouvons, en Occident, entretenir l'idée que ce qui arrive aux autres ne nous arrivera pas, ou très tard : il s'agit d'une illusion. Les indigènes qui vivent dans les régions les plus touchées par le réchauffement sont en réalité aux avant-postes de quelque chose qui fonce sur nous aussi, et qui concernera très bientôt non plus seulement nos intellects, mais nos propres corps. »
To be continued.
*Extrait d'une interview publiée dans Libération le 17 mai 2019. »

Quatrième de couverture

Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Danois, Groenlandais et Canadiens étaient liés par leurs dialectes, leurs croyances, leurs coutumes en harmonie avec la nature environnante. Mais lorsque les « hommes blancs » sont arrivés, les intérêts des grandes puissances ont pré-valu, de nouvelles frontières ont été dessinées, et les familles ont été séparées. Parmi eux, un enfant grandit en « Occident », loin de ses parents déportés. Lorsque, devenu adulte, il retourne sur ses terres natales pour retrouver ses sœurs, il éprouve le besoin de renouer avec les pratiques ancestrales. La chasse rituelle qu'il entreprend va revêtir une dimension initiatique dès lors qu'il se trouve confronté à une ourse. Le cours des choses s'inverse: c'est l'animal qui aura le pouvoir de le main-tenir en vie - ou non.
Dans ce conte engagé et sensible, Simonetta Greggio met en lumière des modes de vie dits primitifs souvent oubliés, voire dédaignés, et rappelle combien l'homme n'est que l'un des hôtes de cette Terre.

« Un conte poétique et puissant, qui nous entraîne au fin fond de la banquise, à la découverte de la culture inuit. Un énorme coup de cœur pour cette pépite ! »
Librairie Le Hall du livre

Éditions Cambourakis,  août 2024
108 pages 

mercredi 20 août 2025

La librairie sur la colline ★★★★☆ d'Alba Donati

Parler des livres. Commandés. Aimés. Partagés. Sauvés. Donnés. Glanés. Cultes. Des livres qui sauvent la vie. Parce que "Lire est un remède fantastique, magique [...]". C'est ce que nous propose, entre autres, Alba Donati dans ce bel hommage aux livres, aux librairies indépendantes - ces puissants connecteurs -,  mais aussi à la nature, à la solidarité, l'amitié.
Qu'il fut bon, ces derniers jours, d'arpenter cette librairie Sopra la Penna et contempler le jardin enchanté et  les montagnes apuanes qui l'entourent, de découvrir cette belle communauté qui gravite autour, ces aimants des mots, des pages. Il est des lectures où il fait bon s'abandonner, se déconnecter du présent, celle-ci s'y prête très bien à mon humble avis. Elle pourrait même avoir le pouvoir de redonner vie à de vieux rêves plus ou moins enfouis, qui sait ?
« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »
Une passionnée de livres, déterminée coûte que coûte à maintenir sa librairie et qui nous parle de sa passion, mais pas que, que demander de mieux ! Merci infiniment Karine pour avoir mis ce livre sur ma route. Une belle parenthèse. J'irais bien y faire un tour aussi dans cette librairie !
Ma wishlist livresque s'est enrichie, au passage, de quelques références  😅
« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Romano, j'aimerais ouvrir une librairie là où je vis.
- Bien, combien d'habitants y a-t-il?
- 180.
- Bon, 180 000 divisé par...
- Pas 180 000, 180.
Tu es folle. »
Conversation téléphonique avec Romano Montroni, ancien directeur des librairies Feltrinelli.

« Il était une fois une maison de poupée qui appartenait à une reine... une maison de poupée si joliment fabriquée qu'on venait parfois de loin pour l'admirer. »
Vita Sackville-West, Les Secrets et enchantements de la maison de poupée de la reine d'Angleterre 

« L'idée de la librairie était certainement tapie dans les replis de ce lieu sombre et joyeux qu'on nomme l'enfance.»

« Je termine les paquets pour la dame de Salerne et ses deux filles. Voilà comment m'est venue l'idée d'ouvrir une librairie dans un petit village de la haute Toscane, au sommet d'une colline, entre le mont Prato Fiorito et les Alpes apuanes. Cette idée m'est venue pour qu'une mère de Salerne puisse offrir à ses filles deux cartons pleins en hommage à Emily Dickinson. »

« Papa n'est pas étranger à la librairie. C'est lui qui m'a appris à écrire, à l'âge de cinq ans, si bien qu'un an plus tard j'étais capable de rédiger de petites lettres à l'intention de tante Feny, alors gouvernante à Gênes. Né, comme nous tous, dans une famille pauvre, papa était l'aîné de six enfants: Rolando, Valerio, Aldo, Maria Grazia, Valeria et Rina. Chacun plus excentrique que l'autre. 
Il a vu le jour en 1931. Pendant la guerre, il s'était engagé dans la Résistance comme un adulte, écoutait Radio Londres et se déclarait antifasciste. Au village, tout le monde était antifasciste. En cela, Lucignana est exceptionnel. Pas de déférence pour les puissants : tous ceux qui se présentent en bombant le torse dans un rôle quelconque finissent par se ridiculiser comme les doctes docteurs de Pinocchio. On prétend que, sous le fascisme, Lucignana était la seule agglomération d'Italie à ne compter aucun encarté. Venus de la ville, des individus déguisés en petits chefs de parti se présentaient au village et n'y trouvaient personne. Les habitants se cachaient dans les champs, dans les cabanes, dans les séchoirs, et adieu carte. »

« La jeunesse dotée d'intelligence me séduit. Mais, c'est vrai, [...] , nous avons « nos livres », qui ne sont pas ceux qu'on trouve partout. La librairie est comme une bibliothèque personnelle ; les livres, qu'ils soient récents ou non, doivent avoir un sens, celui d'avoir été choisis pour trôner sur tel ou tel rayonnage. Des choix arbitraires ? Peut-être. Comme la décision de séparer les romancières des romanciers. Je l'ai prise d'instinct. Puis, en réfléchissant, je me suis dit : les femmes qui écrivent sont un phénomène du siècle dernier. Et puisqu'elles écrivent après avoir gardé le silence pendant des siècles, elles ont certainement un tas de choses à raconter et elles les racontent probablement d'autres façons. Alors n'est-il pas logique qu'elles aient deux ou trois étagères pour elles toutes seules ? »

« « Tu as l'air triste, de quoi as-tu besoin pour être plus heureuse ? »
Je souris.
« Eh bien, en ce moment, de dix mille euros.
- Bon, tu les auras cet après-midi.
- ... »
Elle m'embrasse et des larmes montent à ses yeux bleus.
« C'est l'héritage de ma mère. Elle l'aurait voulu. Elle nous a appris à aider ceux qui sont dans le besoin. Elle s'y est employée toute sa vie. »
Tessa nous a offert un marque-page qui est devenu notre signet officiel. On peut y lire ces mots : « Ma maman, Jean Martin, m'a appris à prendre soin des autres. Mon père, Grenville, a recueilli des malheureux le long de la route et leur a offert des opportunités. Son propre père le lui avait enseigné malgré l'extrême pauvreté dans laquelle il avait grandi. »
Ces quelques lignes sont signées de la mère de Tessa, Lynn Holden Wiechmann. Oui, Holden, elle s'appelle Lynn Holden¹.

Commandes du jour: Hopper de Mark Strand, Les femmes qui achètent des fleurs de Vanessa Montfort, Cuore cavo de Viola Di Grado, Le Garçon sauvage de Paolo Cognetti. »

1. Allusion à la Scuola Holden, école d'écriture fondée en 1994 par Alessandro Baricco, elle-même baptisée de la sorte en hommage au personnage de J. D. Salinger, Holden Caufield. 

« Dans le très beau livre de Rabih Alameddine intitulé Les Vies de papier, une femme, qui vit à Beyrouth, esseulée et sans but, traduit tous les livres qu'elle aime. Son appartement est rempli de feuilles de papier, de livres traduits par amour et éparpillés dans toutes les pièces. Dans celui de l'étage supérieur se retrouvent tous les après-midi trois amies qui discutent, se maquillent, racontent la vie du dehors. Un chœur scénique pour sa solitude. Eh bien, je me représentais ces femmes ainsi, comme Iole, Redenta et Mery, et leurs voix comme une musique tantôt douce, tantôt frénétique et nécessaire. Voilà, Les Vies de papier est l'un des romans que je continuerai de conseiller, même s'il est sorti il y a une dizaine d'années.

Commandes du jour : Trop de bonheur d'Alice Munro, Il romanzo di Moscardino d'Enrico Pea, Le Bruit des choses qui commencent d'Evita Greco, Nehmt mich bitte mit de Katharina von Arx, Jane Austen de Virginia Woolf, Le cose semplici de Luca Doninelli. »

« Lucignana n'est pas peuplé de reines, mais de nombreuses fées. De toute façon, pour le rallier, comme dit mon amie Anna D'Elia, il faut traverser la forêt de Brocéliande. Certes, c'est une promenade de santé, pour elle qui a l'habitude de traduire les denses forêts de mots d'Antoine Volodine.
Derrière la forêt habitent les fées : la librairie leur appartient. "Crowd". »

« Il y a un rayon de la librairie que j'aime tout particulièrement. Celui des biographies. Disons qu'entre Proust et Sainte-Beuve, j'ai toujours penché pour Sainte-Beuve. Les écrivains ne font pas d'exercices de mathématiques, ils puisent dans les nœuds et les obsessions, dans les zones d'inexistence. »

« À New York, j'avais déniché un exemplaire de "La Cloche de détresse" de Sylvia Plath chez les bouquinistes qui sont installés autour de Central Park. Le seul roman qu'elle ait écrit, signé d'un pseudonyme, Victoria Lucas. Je l'avais placé dans la librairie à côté de deux autres livres achetés au même endroit, ils formaient un brelan d'as qui me paraissait très protecteur. "La Cloche de détresse" trônait auprès de "L'Année de la pensée magique" de Joan Didion et de "La Porte" de Magda Szabó*, dans une traduction d'Ali Smith. Avoir trouvé mes trois livres cultes au même endroit m'avait évoqué l'inéluctable parcours d'amour qui est inscrit dans nos vies. Puis tout a brûlé et cela m'a beaucoup chagrinée. Mais nous avions en tête la canne de Virginia. Verticale, malgré la pluie battante et le vent. »

« Le petit monde qui tourne autour de la poésie croit que tout se résume à l'algébrique Valerio Magrelli ou à l'ésotérique Milo De Angelis, alors qu'il existe aussi le tragique Roberto Carifi. En tant que libraire, j'essaie de corriger les déformations des petits potentats éditoriaux en aménageant des rayons alternatifs, des vitrines subversives. De petits gestes, certes, mais durables. 
Les choses n'oublient pas, elles ont trop de mémoire. »
1. Roberto Carifi, "Amorosa sempre", La Nave di Teseo, 2018. Notre traduction. 

« Le thé est une étape fondamentale de la visite de la librairie. Chaud en hiver et froid en été. L'hiver, nous utilisons un thé produit en Espagne qui se décline en d'innombrables parfums. On part de la base : the vert, noir, rouge, blanc. Puis on choisit entre vanille, bergamote, ginseng, mangue, lime, curcuma, gingembre, cannelle, mandarine, miel et citron.
L'emballage de ce thé a une allure mexicaine, du fait de ses couleurs vives et bien agencées. Nous l'avons baptisé le thé de Frida Kahlo. Le thé qui vient du Kent se présente tout autrement. English tea in English box. Ce sont des boîtes de collection ornées du portrait d'un écrivain ou d'une écrivaine. À chaque auteur ou livre, un thé particulier 
: Jane Austen, thé vert chinois aux pétales de rose; Charlotte Brontë, thé vert chinois aux fleurs de jasmin ; Alice au pays des merveilles, fraise et mélange de fruits : morceaux de pomme, hibiscus, baies de sureau, églantier et ananas. Le mélange de Mary Shelley, très particulier, contient du thé noir et des violettes; celui des Quatre Filles du Docteur March s'inspire du gâteau Red Velvet : thé noir, chocolat et vanille. »

« Naturellement, là où il y a un excellent thé, il y a forcément de bonnes confitures, et dans ce domaine nous nous sommes surpassées. À l'origine de ces merveilles, une femme fascinante qui semble tout droit sortie d'un film de Bernardo Bertolucci. Elle s'appelle Anna et elle est violoncelliste. Une violoncelliste qui joue dans l'orchestre du Maggio Musicale Fiorentino depuis 1983. Anna aime cuisiner. Elle utilise deux patronymes différents, l'un pour la musique, l'autre pour la gastronomie. Ses yeux gris trahissent une beauté au long cours. J'ignore ce qu'elle a entre les mains, quel enchantement les guide dans ses réalisations. Elle a donné un nom à sa passion : Une nouvelle musique à la cuisine.
Elle incarne bien la définition de Colette selon laquelle la cuisine, la vraie cuisine, est l'œuvre de femmes qui goûtent, rêvent un moment, ajoutent un filet d'huile, une pincée de sel, une branchette de thym, pèsent sans balance, mesurent le temps sans horloge, surveillent leur rôti avec les yeux de l'âme et mélangent les œufs, le beurre et la farine au gré de leur inspiration, telles de bienveillantes sorcières.
Ensemble nous avons inventé les confitures littéraires. J'ai étudié, cherché, humé les goûts des écrivains et des écrivaines, ou de leurs personnages, et Anna y a ajouté sa fantaisie. Elle a produit la confiture Virginia Woolf avec des oranges amères et du whisky ; celle de Jane Austen avec des pommes, du citron vert et de la cannelle ; celle de Colette avec des prunes sauvages et de l'anis étoilé; celle de Dino Campana et Sibilla Aleramo avec des poires sauvages cueillies sur un arbre séculaire de la villa de Bivigliano, non loin de Marradi, le bourg natal de Dino Campana, et cuites dans du vin rouge épicé. De petits chefs-d'œuvre dont nos visiteuses raffolent. On a demandé plusieurs fois à Anna d'exporter ses confitures littéraires, mais elle a toujours refusé, nous sommes d'accord : on ne les trouve que chez nous. »

« L'après-midi s'est conclu par un bon thé à la rose, des biscuits en forme de cœur confectionnés par Donatella et des beignets de Tiziana. La pandémie nous offre - et ce n'est certes pas dans son programme - de nouvelles habitudes. Elle nous offre le temps du dimanche, un temps sans devoirs ni tâches. Un temps consacré. »

« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Hier soir, en jetant un coup d'œil dans le réfrigérateur et en y remarquant un excès d'œufs et de beurre, je me suis lancée dans la confection d'un gâteau Margherita sans balance. J'ai dit : si Colette y parvenait, je peux y parvenir moi aussi. Trois œufs, un peu de sucre, un peu de farine, un sachet de levure, un peu de lait chaud et un peu de beurre fondu. Et voilà. Trente minutes au four, et un résultat merveilleux. J'étais heureuse d'avoir su mesurer ce « peu ». Le peu « de ceux qui pèsent sans balance » est ce qui affole les critiques, les philologues, parce qu'il s'agit d'une pure invention, d'une syllabation innée qu'il est impossible d'enseigner, de cataloguer, de régler. Un filet d'huile à discrétion est une défaite académique. Alors vivent les George Steiner, les Cesare Garboli, les Colette et les Virginia Woolf, les Elsa Morante, tous ceux et celles qui savaient qu'on fait de la littérature avec un filet d'huile. »

« Robert Frost disait : « Un poème commence comme une boule dans la gorge, un sentiment du mal, une nostalgie, un mal d'amour¹. » »
1. Robert Frost, The Letters of Robert Frost to Louis Untermeyer, Holt, Rinehart and Winston, 1963. Notre traduction. 

« Je t'embellis tout doucement, mon jardin, en attendant que quelqu'un s'asseye, hume, bondisse, feuillette, sirote, demande, plisse les paupières, heureux. »

« Les hirondelles parlent comme nous, mais chez elles la note de la perpétuelle jeunesse semble innée. »

« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »

« Avoir un bon emploi, avoir quarante ans, et savoir que ça ne suffit pas. Que faire ? Attendre la retraite pour se consacrer enfin à ses propres passions ? La retraite arrive quand la santé s'en va. Nous avons attendu trop longtemps pour être ce que nous désirons. Alexandre Soljenitsyne ne dit-il pas, dans ce terrible livre qu'est "Le Pavillon des cancéreux", qu'à force de ne plus être soi-même, « les cellules de notre cœur que la nature a créées pour la joie, inutiles, dégénèrent¹ ». »
1. Alexandre Soljenitsyne, Le Pavillon des cancéreux, traduction de M. et A. Aucouturier, L. et G. Nivat, J.-P. Sémon, Éditions Julliard, 1968.

« La librairie est une école, une fenêtre sur un 
monde que nous pensons connaître et qui n'est pas vrai. La vérité, c'est qu'il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d'un détail qui cloche. Et quand « le compte des dés n'est pas bon », comme dirait Montale, il ne reste plus aux auteurs et autrices qu'à accueillir la contradiction, à s'aventurer dans les rues obscures du moi, à être l'obscurité même, il n'y a pas d'autre solution. Je pense au début de "La Storia" d'Elsa Morante, quand Gunther, le jeune soldat allemand au regard désespéré, viole Iduzza, institutrice dans le quartier de San Lorenzo, à Rome. Une violence est une violence, néanmoins Elsa Morante n'est pas une juge. Elsa se glisse dans ce regard désespéré, dans cette « horrible et solitaire mélancolie » et y voit reflété le regard d'Iduzza, y trouve l'enfance, accrochée à eux telle une infirmité. Elle y trouve ce qui les unit, non ce qui les sépare. Il faut s'habituer à ce regard de l'arrière, du bas, du haut, de loin, de près que les écrivains mettent en scène. Les certitudes, les mots d'ordre se perdent, mais il arrive parfois, comme ce fut le cas pour Alberto Manguel, que nous soyons émus. En relisant le début de l'histoire, en entrant chez Iduzza à l'instant où se consume cet acte de violence ou d'amour, on aurait envie de dire : pardonnez-nous cette intrusion... »

« « Maman, je veux redevenir petite et vivre toujours avec toi. »
Voilà ce qu'elle m'a dit, en larmes. Il n'y a pas de psychanalyse qui tienne quand votre fille vous lance cette phrase : vous lâchez tout et allez la rejoindre.
J'ai préparé des boulettes à la sauce tomate, des blancs de poulet au lait, de la purée de pommes de terre, j'ai recréé la cellule primordiale. En réalité, Laura est juste effrayée par cette maudite école, par l'examen de fin d'études secondaires, par l'obligation de grandir. »

« Il n'est pas nécessaire de comprendre à fond la vie, mais il est indispensable de rencontrer la tendresse. Elle vous pénètre et vous traverse, vous fait vous mouvoir, vous guide. Comme dans le jeu du Mikado, un individu en sauve un autre. Un par un. Un par un. Et nous ne nous retournons pas sur les personnes que nous avons sauvées, car, c'est bien connu, cela porte malheur. Nous regardons toujours vers l'avant, vers la prochaine. »

« Annie Ernaux est mon modèle. Je conçois la littérature comme de la non-fiction ; une histoire inventée ne me passionne pas, ne m'enrichit pas. D'une certaine façon, Ernaux a partagé sa vie en plusieurs pièces, elle a placé dans l'une son enfance, dans une autre sa mère, dans une autre encore sa sœur emportée par la diphtérie avant sa naissance, et à chaque événement correspond un livre. Si je le voulais, je pourrais moi aussi écrire pendant vingt ans. J'ai une pièce pour la violence sexuelle, une deuxième pour une grave maladie, une troisième pour une fille soumise à sa naissance à la pose d'un switch artériel, une quatrième pour ma mère, une cinquième pour mon père; bref, il y a de quoi fouiller toute la vie.
Ce sont des actions qui requièrent de l'attention, nous obligent à formuler le délictuel et en même temps à voir surgir le merveilleux à ses côtés. Il faut en faire grand cas. Le merveilleux est moins éclatant, il importe de le chercher, de l'attendre, de le débusquer, mais quand il se produit il nous domine. »

« J'aimerais avoir plus de fleurs, plus de Primula auricula, plus de Primula pulverulenta, plus de Rosa gallica, plus de Dianthus gratianopolitanus, plus d'Ortensia macrophylla, plus de Plumbago capensis, plus de Paeonia officinalis, plus de Lavandula angustifolia. Mon rosier grimpant est malade, il souffre, il perd ses feuilles, qui jaunissent de plus en plus. Manque-t-il d'azote ? Reçoit-il trop de phosphore ? Trop d'eau ? Trop de soleil ? Le pot est-il trop petit ? Les fleurs et les êtres souffrent pour de nombreuses raisons, et il est très difficile d'y remédier. »

« Voilà ce que je répondrai à tous ceux qui me demandent comment l'idée d'ouvrir une librairie dans un endroit perdu m'est venue à l'esprit. L'endroit ne sait pas qu'il est perdu et, que je sache, Puerto Viejo de Talamanca est peut-être un endroit perdu. Le fait est que, pour moi, cet endroit perdu est le centre du monde parce que je le regarde avec les yeux d'une fillette qui a gravi des marches branlantes et vécu dans des maisons glaciales, par des hivers glaciaux ; une fillette qui a réparé les choses cassées avec les moyens dont elle disposait. Réparé un poème de Seamus Heaney me revient à l'esprit, « La réparation de la poésie ». « Oui, Madame, j'ai ouvert une librairie ici, dans un lieu perdu qui ne sait pas qu'il est perdu, parce que je devais réparer des marches, des radiateurs, des salles de bains. Je les ai arrangés ainsi, avec les livres que j'ai le plus aimés. »
Maintenant que j'ai terminé mes réparations, j'ai tout loisir de me consacrer à celles des maisons d'autrui.
Et pour ne pas succomber à cette longue période de travail, aggravée par les maladies, les incendies et les pandémies, il serait peut-être utile d'établir une liste des choses qui me mettent en joie. Les listes sauvent la vie, alimentent la petite flamme de notre mémoire, comme le disait Umberto Eco à propos du « vertige de la liste ».
Je commence donc :
- le message vocal de Laura qui m'apprend qu'elle participe à la manifestation transféministe comme s'il s'agissait d'un événement aussi banal qu'aller faire ses courses au supermarché et qui me prie de ne pas répondre à son fiancé qui naturellement la cherche, ne la trouve pas, s'énerve et, de surcroît, « ne connaît même pas la différence entre un gay et un hétéro » ;
- les messages vocaux de Raffaella qui me décrit, de Milan, la joie de recevoir nos paquets ;
- la démarche de Maicol qui parcourt à grandes enjambées les rues pavées du village en menant sa vie à toute allure ;
- la décision de ma nièce Rebecca d'intégrer le groupe de bénévoles de la libre que sa misanthropie accouchera d'un phénomène inattendu;
- l'existence de mon père ;
- le café que je vais bientôt prendre avec Tessa qui vient de Lucques à moto le matin pour m'apporter les marque-pages de la librairie qu'elle nous offre depuis toujours et où figure sur un côté une citation de sa mère, Lynn ;
- le jour où, lors du colloque de Lucques, Emanuele Trevi et le photographe Giovanni Giovannetti ont été surpris par un vigile, piazza San Michele, en train de fumer un pétard dans une voiture. Mais ce vigile n'était autre que l'écrivain Vincenzo Pardini et tout s'est terminé par des bourrades amicales;
- Ernesto et maman enlacés sur le canapé;
- [...]. »

Quatrième de couverture


« La vérité, c’est qu’il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d’un détail qui cloche. »

Alba Donati menait une vie trépidante. Pourtant, à la cinquantaine, elle décide de tout quitter pour réaliser son rêve : ouvrir une librairie en Toscane, dans le village de son enfance. L’aventure semble rapidement vouée à l’échec. Perchée sur une colline, avec moins de deux cents habitants dans les environs, la librairie doit affronter un incendie destructeur, puis les restrictions du confinement. Mais alors que tout paraît perdu, il s’organise autour d’Alba un étonnant et formidable mouvement de solidarité.

Ce récit inspirant et plein d’humanité est celui d’une femme passionnée qui rêvait de changer de vie.

« J’ai savouré ce manifeste érudit et charmant. Une ode aux librairies indépendantes et aux doux dingues qui se battent chaque jour pour les faire exister. »
Libération

« Cette librairie est une petite forteresse de résistance féministe et poétique qui a fini par prendre la forme d’un livre. Une épopée hors du commun. »
Le Monde des livres

Éditions Christian Bourgois, mars 2024
304 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer