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mercredi 20 août 2025

La librairie sur la colline ★★★★☆ d'Alba Donati

Parler des livres. Commandés. Aimés. Partagés. Sauvés. Donnés. Glanés. Cultes. Des livres qui sauvent la vie. Parce que "Lire est un remède fantastique, magique [...]". C'est ce que nous propose, entre autres, Alba Donati dans ce bel hommage aux livres, aux librairies indépendantes - ces puissants connecteurs -,  mais aussi à la nature, à la solidarité, l'amitié.
Qu'il fut bon, ces derniers jours, d'arpenter cette librairie Sopra la Penna et contempler le jardin enchanté et  les montagnes apuanes qui l'entourent, de découvrir cette belle communauté qui gravite autour, ces aimants des mots, des pages. Il est des lectures où il fait bon s'abandonner, se déconnecter du présent, celle-ci s'y prête très bien à mon humble avis. Elle pourrait même avoir le pouvoir de redonner vie à de vieux rêves plus ou moins enfouis, qui sait ?
« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »
Une passionnée de livres, déterminée coûte que coûte à maintenir sa librairie et qui nous parle de sa passion, mais pas que, que demander de mieux ! Merci infiniment Karine pour avoir mis ce livre sur ma route. Une belle parenthèse. J'irais bien y faire un tour aussi dans cette librairie !
Ma wishlist livresque s'est enrichie, au passage, de quelques références  😅
« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Romano, j'aimerais ouvrir une librairie là où je vis.
- Bien, combien d'habitants y a-t-il?
- 180.
- Bon, 180 000 divisé par...
- Pas 180 000, 180.
Tu es folle. »
Conversation téléphonique avec Romano Montroni, ancien directeur des librairies Feltrinelli.

« Il était une fois une maison de poupée qui appartenait à une reine... une maison de poupée si joliment fabriquée qu'on venait parfois de loin pour l'admirer. »
Vita Sackville-West, Les Secrets et enchantements de la maison de poupée de la reine d'Angleterre 

« L'idée de la librairie était certainement tapie dans les replis de ce lieu sombre et joyeux qu'on nomme l'enfance.»

« Je termine les paquets pour la dame de Salerne et ses deux filles. Voilà comment m'est venue l'idée d'ouvrir une librairie dans un petit village de la haute Toscane, au sommet d'une colline, entre le mont Prato Fiorito et les Alpes apuanes. Cette idée m'est venue pour qu'une mère de Salerne puisse offrir à ses filles deux cartons pleins en hommage à Emily Dickinson. »

« Papa n'est pas étranger à la librairie. C'est lui qui m'a appris à écrire, à l'âge de cinq ans, si bien qu'un an plus tard j'étais capable de rédiger de petites lettres à l'intention de tante Feny, alors gouvernante à Gênes. Né, comme nous tous, dans une famille pauvre, papa était l'aîné de six enfants: Rolando, Valerio, Aldo, Maria Grazia, Valeria et Rina. Chacun plus excentrique que l'autre. 
Il a vu le jour en 1931. Pendant la guerre, il s'était engagé dans la Résistance comme un adulte, écoutait Radio Londres et se déclarait antifasciste. Au village, tout le monde était antifasciste. En cela, Lucignana est exceptionnel. Pas de déférence pour les puissants : tous ceux qui se présentent en bombant le torse dans un rôle quelconque finissent par se ridiculiser comme les doctes docteurs de Pinocchio. On prétend que, sous le fascisme, Lucignana était la seule agglomération d'Italie à ne compter aucun encarté. Venus de la ville, des individus déguisés en petits chefs de parti se présentaient au village et n'y trouvaient personne. Les habitants se cachaient dans les champs, dans les cabanes, dans les séchoirs, et adieu carte. »

« La jeunesse dotée d'intelligence me séduit. Mais, c'est vrai, [...] , nous avons « nos livres », qui ne sont pas ceux qu'on trouve partout. La librairie est comme une bibliothèque personnelle ; les livres, qu'ils soient récents ou non, doivent avoir un sens, celui d'avoir été choisis pour trôner sur tel ou tel rayonnage. Des choix arbitraires ? Peut-être. Comme la décision de séparer les romancières des romanciers. Je l'ai prise d'instinct. Puis, en réfléchissant, je me suis dit : les femmes qui écrivent sont un phénomène du siècle dernier. Et puisqu'elles écrivent après avoir gardé le silence pendant des siècles, elles ont certainement un tas de choses à raconter et elles les racontent probablement d'autres façons. Alors n'est-il pas logique qu'elles aient deux ou trois étagères pour elles toutes seules ? »

« « Tu as l'air triste, de quoi as-tu besoin pour être plus heureuse ? »
Je souris.
« Eh bien, en ce moment, de dix mille euros.
- Bon, tu les auras cet après-midi.
- ... »
Elle m'embrasse et des larmes montent à ses yeux bleus.
« C'est l'héritage de ma mère. Elle l'aurait voulu. Elle nous a appris à aider ceux qui sont dans le besoin. Elle s'y est employée toute sa vie. »
Tessa nous a offert un marque-page qui est devenu notre signet officiel. On peut y lire ces mots : « Ma maman, Jean Martin, m'a appris à prendre soin des autres. Mon père, Grenville, a recueilli des malheureux le long de la route et leur a offert des opportunités. Son propre père le lui avait enseigné malgré l'extrême pauvreté dans laquelle il avait grandi. »
Ces quelques lignes sont signées de la mère de Tessa, Lynn Holden Wiechmann. Oui, Holden, elle s'appelle Lynn Holden¹.

Commandes du jour: Hopper de Mark Strand, Les femmes qui achètent des fleurs de Vanessa Montfort, Cuore cavo de Viola Di Grado, Le Garçon sauvage de Paolo Cognetti. »

1. Allusion à la Scuola Holden, école d'écriture fondée en 1994 par Alessandro Baricco, elle-même baptisée de la sorte en hommage au personnage de J. D. Salinger, Holden Caufield. 

« Dans le très beau livre de Rabih Alameddine intitulé Les Vies de papier, une femme, qui vit à Beyrouth, esseulée et sans but, traduit tous les livres qu'elle aime. Son appartement est rempli de feuilles de papier, de livres traduits par amour et éparpillés dans toutes les pièces. Dans celui de l'étage supérieur se retrouvent tous les après-midi trois amies qui discutent, se maquillent, racontent la vie du dehors. Un chœur scénique pour sa solitude. Eh bien, je me représentais ces femmes ainsi, comme Iole, Redenta et Mery, et leurs voix comme une musique tantôt douce, tantôt frénétique et nécessaire. Voilà, Les Vies de papier est l'un des romans que je continuerai de conseiller, même s'il est sorti il y a une dizaine d'années.

Commandes du jour : Trop de bonheur d'Alice Munro, Il romanzo di Moscardino d'Enrico Pea, Le Bruit des choses qui commencent d'Evita Greco, Nehmt mich bitte mit de Katharina von Arx, Jane Austen de Virginia Woolf, Le cose semplici de Luca Doninelli. »

« Lucignana n'est pas peuplé de reines, mais de nombreuses fées. De toute façon, pour le rallier, comme dit mon amie Anna D'Elia, il faut traverser la forêt de Brocéliande. Certes, c'est une promenade de santé, pour elle qui a l'habitude de traduire les denses forêts de mots d'Antoine Volodine.
Derrière la forêt habitent les fées : la librairie leur appartient. "Crowd". »

« Il y a un rayon de la librairie que j'aime tout particulièrement. Celui des biographies. Disons qu'entre Proust et Sainte-Beuve, j'ai toujours penché pour Sainte-Beuve. Les écrivains ne font pas d'exercices de mathématiques, ils puisent dans les nœuds et les obsessions, dans les zones d'inexistence. »

« À New York, j'avais déniché un exemplaire de "La Cloche de détresse" de Sylvia Plath chez les bouquinistes qui sont installés autour de Central Park. Le seul roman qu'elle ait écrit, signé d'un pseudonyme, Victoria Lucas. Je l'avais placé dans la librairie à côté de deux autres livres achetés au même endroit, ils formaient un brelan d'as qui me paraissait très protecteur. "La Cloche de détresse" trônait auprès de "L'Année de la pensée magique" de Joan Didion et de "La Porte" de Magda Szabó*, dans une traduction d'Ali Smith. Avoir trouvé mes trois livres cultes au même endroit m'avait évoqué l'inéluctable parcours d'amour qui est inscrit dans nos vies. Puis tout a brûlé et cela m'a beaucoup chagrinée. Mais nous avions en tête la canne de Virginia. Verticale, malgré la pluie battante et le vent. »

« Le petit monde qui tourne autour de la poésie croit que tout se résume à l'algébrique Valerio Magrelli ou à l'ésotérique Milo De Angelis, alors qu'il existe aussi le tragique Roberto Carifi. En tant que libraire, j'essaie de corriger les déformations des petits potentats éditoriaux en aménageant des rayons alternatifs, des vitrines subversives. De petits gestes, certes, mais durables. 
Les choses n'oublient pas, elles ont trop de mémoire. »
1. Roberto Carifi, "Amorosa sempre", La Nave di Teseo, 2018. Notre traduction. 

« Le thé est une étape fondamentale de la visite de la librairie. Chaud en hiver et froid en été. L'hiver, nous utilisons un thé produit en Espagne qui se décline en d'innombrables parfums. On part de la base : the vert, noir, rouge, blanc. Puis on choisit entre vanille, bergamote, ginseng, mangue, lime, curcuma, gingembre, cannelle, mandarine, miel et citron.
L'emballage de ce thé a une allure mexicaine, du fait de ses couleurs vives et bien agencées. Nous l'avons baptisé le thé de Frida Kahlo. Le thé qui vient du Kent se présente tout autrement. English tea in English box. Ce sont des boîtes de collection ornées du portrait d'un écrivain ou d'une écrivaine. À chaque auteur ou livre, un thé particulier 
: Jane Austen, thé vert chinois aux pétales de rose; Charlotte Brontë, thé vert chinois aux fleurs de jasmin ; Alice au pays des merveilles, fraise et mélange de fruits : morceaux de pomme, hibiscus, baies de sureau, églantier et ananas. Le mélange de Mary Shelley, très particulier, contient du thé noir et des violettes; celui des Quatre Filles du Docteur March s'inspire du gâteau Red Velvet : thé noir, chocolat et vanille. »

« Naturellement, là où il y a un excellent thé, il y a forcément de bonnes confitures, et dans ce domaine nous nous sommes surpassées. À l'origine de ces merveilles, une femme fascinante qui semble tout droit sortie d'un film de Bernardo Bertolucci. Elle s'appelle Anna et elle est violoncelliste. Une violoncelliste qui joue dans l'orchestre du Maggio Musicale Fiorentino depuis 1983. Anna aime cuisiner. Elle utilise deux patronymes différents, l'un pour la musique, l'autre pour la gastronomie. Ses yeux gris trahissent une beauté au long cours. J'ignore ce qu'elle a entre les mains, quel enchantement les guide dans ses réalisations. Elle a donné un nom à sa passion : Une nouvelle musique à la cuisine.
Elle incarne bien la définition de Colette selon laquelle la cuisine, la vraie cuisine, est l'œuvre de femmes qui goûtent, rêvent un moment, ajoutent un filet d'huile, une pincée de sel, une branchette de thym, pèsent sans balance, mesurent le temps sans horloge, surveillent leur rôti avec les yeux de l'âme et mélangent les œufs, le beurre et la farine au gré de leur inspiration, telles de bienveillantes sorcières.
Ensemble nous avons inventé les confitures littéraires. J'ai étudié, cherché, humé les goûts des écrivains et des écrivaines, ou de leurs personnages, et Anna y a ajouté sa fantaisie. Elle a produit la confiture Virginia Woolf avec des oranges amères et du whisky ; celle de Jane Austen avec des pommes, du citron vert et de la cannelle ; celle de Colette avec des prunes sauvages et de l'anis étoilé; celle de Dino Campana et Sibilla Aleramo avec des poires sauvages cueillies sur un arbre séculaire de la villa de Bivigliano, non loin de Marradi, le bourg natal de Dino Campana, et cuites dans du vin rouge épicé. De petits chefs-d'œuvre dont nos visiteuses raffolent. On a demandé plusieurs fois à Anna d'exporter ses confitures littéraires, mais elle a toujours refusé, nous sommes d'accord : on ne les trouve que chez nous. »

« L'après-midi s'est conclu par un bon thé à la rose, des biscuits en forme de cœur confectionnés par Donatella et des beignets de Tiziana. La pandémie nous offre - et ce n'est certes pas dans son programme - de nouvelles habitudes. Elle nous offre le temps du dimanche, un temps sans devoirs ni tâches. Un temps consacré. »

« J'aime les livres qui vous poussent à lire d'autres livres. Une chaîne que nous ne devrions jamais interrompre. La seule forme d'éternité que nous puissions expérimenter ici sur terre, disait Pia. Le jardin est une forme d'éternité. »

« Hier soir, en jetant un coup d'œil dans le réfrigérateur et en y remarquant un excès d'œufs et de beurre, je me suis lancée dans la confection d'un gâteau Margherita sans balance. J'ai dit : si Colette y parvenait, je peux y parvenir moi aussi. Trois œufs, un peu de sucre, un peu de farine, un sachet de levure, un peu de lait chaud et un peu de beurre fondu. Et voilà. Trente minutes au four, et un résultat merveilleux. J'étais heureuse d'avoir su mesurer ce « peu ». Le peu « de ceux qui pèsent sans balance » est ce qui affole les critiques, les philologues, parce qu'il s'agit d'une pure invention, d'une syllabation innée qu'il est impossible d'enseigner, de cataloguer, de régler. Un filet d'huile à discrétion est une défaite académique. Alors vivent les George Steiner, les Cesare Garboli, les Colette et les Virginia Woolf, les Elsa Morante, tous ceux et celles qui savaient qu'on fait de la littérature avec un filet d'huile. »

« Robert Frost disait : « Un poème commence comme une boule dans la gorge, un sentiment du mal, une nostalgie, un mal d'amour¹. » »
1. Robert Frost, The Letters of Robert Frost to Louis Untermeyer, Holt, Rinehart and Winston, 1963. Notre traduction. 

« Je t'embellis tout doucement, mon jardin, en attendant que quelqu'un s'asseye, hume, bondisse, feuillette, sirote, demande, plisse les paupières, heureux. »

« Les hirondelles parlent comme nous, mais chez elles la note de la perpétuelle jeunesse semble innée. »

« [...] les choses seraient peut-être différentes sans le jardin, Lucignana, le mont Prato Fiorito, le silence. Je mène sans doute une expérience extrême de libraire, une situation idyllique et radicale qui vit dans et du lieu, de son caractère impensable. Une librairie pour cent quatre-vingts habitants, destinée sur le papier à l'échec commercial, qui, en avançant à contre-courant, intercepte ses semblables dans la tourmente et les conduit chez elle. Il n'y a pas tout dans ce cottage, mais de nombreuses choses nécessaires. Voilà pourquoi je me lève à sept heures et ouvre, arrose, range les livres sur les étagères, surveille la pousse des pivoines tout en sachant que personne ne viendra dans cette zone rouge. J'agis comme si, parce que les dépêches ministérielles ne peuvent mettre fin à une expérience radicale, idyllique. La passion ne tient pas compte des lignes d'arrivée, elle se meut, alimentée par son propre mouvement inté rieur. Pourquoi as-tu ouvert une librairie dans un village inconnu ? Parce que j'avais besoin de respirer, parce que j'étais une fillette malheureuse, parce que j'étais une fillette curieuse, par amour pour mon père, parce que le monde va à vau-l'eau, parce qu'il ne faut pas trahir les lecteurs, parce qu'il faut éduquer les plus jeunes, parce que, à l'âge de quatorze ans, je pleurais toute seule devant la télé à l'annonce de la mort de Pier Paolo Pasolini, parce que j'ai eu des institutrices et des professeurs extraordinaires, parce que je me suis sauvée. »

« Avoir un bon emploi, avoir quarante ans, et savoir que ça ne suffit pas. Que faire ? Attendre la retraite pour se consacrer enfin à ses propres passions ? La retraite arrive quand la santé s'en va. Nous avons attendu trop longtemps pour être ce que nous désirons. Alexandre Soljenitsyne ne dit-il pas, dans ce terrible livre qu'est "Le Pavillon des cancéreux", qu'à force de ne plus être soi-même, « les cellules de notre cœur que la nature a créées pour la joie, inutiles, dégénèrent¹ ». »
1. Alexandre Soljenitsyne, Le Pavillon des cancéreux, traduction de M. et A. Aucouturier, L. et G. Nivat, J.-P. Sémon, Éditions Julliard, 1968.

« La librairie est une école, une fenêtre sur un 
monde que nous pensons connaître et qui n'est pas vrai. La vérité, c'est qu'il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d'un détail qui cloche. Et quand « le compte des dés n'est pas bon », comme dirait Montale, il ne reste plus aux auteurs et autrices qu'à accueillir la contradiction, à s'aventurer dans les rues obscures du moi, à être l'obscurité même, il n'y a pas d'autre solution. Je pense au début de "La Storia" d'Elsa Morante, quand Gunther, le jeune soldat allemand au regard désespéré, viole Iduzza, institutrice dans le quartier de San Lorenzo, à Rome. Une violence est une violence, néanmoins Elsa Morante n'est pas une juge. Elsa se glisse dans ce regard désespéré, dans cette « horrible et solitaire mélancolie » et y voit reflété le regard d'Iduzza, y trouve l'enfance, accrochée à eux telle une infirmité. Elle y trouve ce qui les unit, non ce qui les sépare. Il faut s'habituer à ce regard de l'arrière, du bas, du haut, de loin, de près que les écrivains mettent en scène. Les certitudes, les mots d'ordre se perdent, mais il arrive parfois, comme ce fut le cas pour Alberto Manguel, que nous soyons émus. En relisant le début de l'histoire, en entrant chez Iduzza à l'instant où se consume cet acte de violence ou d'amour, on aurait envie de dire : pardonnez-nous cette intrusion... »

« « Maman, je veux redevenir petite et vivre toujours avec toi. »
Voilà ce qu'elle m'a dit, en larmes. Il n'y a pas de psychanalyse qui tienne quand votre fille vous lance cette phrase : vous lâchez tout et allez la rejoindre.
J'ai préparé des boulettes à la sauce tomate, des blancs de poulet au lait, de la purée de pommes de terre, j'ai recréé la cellule primordiale. En réalité, Laura est juste effrayée par cette maudite école, par l'examen de fin d'études secondaires, par l'obligation de grandir. »

« Il n'est pas nécessaire de comprendre à fond la vie, mais il est indispensable de rencontrer la tendresse. Elle vous pénètre et vous traverse, vous fait vous mouvoir, vous guide. Comme dans le jeu du Mikado, un individu en sauve un autre. Un par un. Un par un. Et nous ne nous retournons pas sur les personnes que nous avons sauvées, car, c'est bien connu, cela porte malheur. Nous regardons toujours vers l'avant, vers la prochaine. »

« Annie Ernaux est mon modèle. Je conçois la littérature comme de la non-fiction ; une histoire inventée ne me passionne pas, ne m'enrichit pas. D'une certaine façon, Ernaux a partagé sa vie en plusieurs pièces, elle a placé dans l'une son enfance, dans une autre sa mère, dans une autre encore sa sœur emportée par la diphtérie avant sa naissance, et à chaque événement correspond un livre. Si je le voulais, je pourrais moi aussi écrire pendant vingt ans. J'ai une pièce pour la violence sexuelle, une deuxième pour une grave maladie, une troisième pour une fille soumise à sa naissance à la pose d'un switch artériel, une quatrième pour ma mère, une cinquième pour mon père; bref, il y a de quoi fouiller toute la vie.
Ce sont des actions qui requièrent de l'attention, nous obligent à formuler le délictuel et en même temps à voir surgir le merveilleux à ses côtés. Il faut en faire grand cas. Le merveilleux est moins éclatant, il importe de le chercher, de l'attendre, de le débusquer, mais quand il se produit il nous domine. »

« J'aimerais avoir plus de fleurs, plus de Primula auricula, plus de Primula pulverulenta, plus de Rosa gallica, plus de Dianthus gratianopolitanus, plus d'Ortensia macrophylla, plus de Plumbago capensis, plus de Paeonia officinalis, plus de Lavandula angustifolia. Mon rosier grimpant est malade, il souffre, il perd ses feuilles, qui jaunissent de plus en plus. Manque-t-il d'azote ? Reçoit-il trop de phosphore ? Trop d'eau ? Trop de soleil ? Le pot est-il trop petit ? Les fleurs et les êtres souffrent pour de nombreuses raisons, et il est très difficile d'y remédier. »

« Voilà ce que je répondrai à tous ceux qui me demandent comment l'idée d'ouvrir une librairie dans un endroit perdu m'est venue à l'esprit. L'endroit ne sait pas qu'il est perdu et, que je sache, Puerto Viejo de Talamanca est peut-être un endroit perdu. Le fait est que, pour moi, cet endroit perdu est le centre du monde parce que je le regarde avec les yeux d'une fillette qui a gravi des marches branlantes et vécu dans des maisons glaciales, par des hivers glaciaux ; une fillette qui a réparé les choses cassées avec les moyens dont elle disposait. Réparé un poème de Seamus Heaney me revient à l'esprit, « La réparation de la poésie ». « Oui, Madame, j'ai ouvert une librairie ici, dans un lieu perdu qui ne sait pas qu'il est perdu, parce que je devais réparer des marches, des radiateurs, des salles de bains. Je les ai arrangés ainsi, avec les livres que j'ai le plus aimés. »
Maintenant que j'ai terminé mes réparations, j'ai tout loisir de me consacrer à celles des maisons d'autrui.
Et pour ne pas succomber à cette longue période de travail, aggravée par les maladies, les incendies et les pandémies, il serait peut-être utile d'établir une liste des choses qui me mettent en joie. Les listes sauvent la vie, alimentent la petite flamme de notre mémoire, comme le disait Umberto Eco à propos du « vertige de la liste ».
Je commence donc :
- le message vocal de Laura qui m'apprend qu'elle participe à la manifestation transféministe comme s'il s'agissait d'un événement aussi banal qu'aller faire ses courses au supermarché et qui me prie de ne pas répondre à son fiancé qui naturellement la cherche, ne la trouve pas, s'énerve et, de surcroît, « ne connaît même pas la différence entre un gay et un hétéro » ;
- les messages vocaux de Raffaella qui me décrit, de Milan, la joie de recevoir nos paquets ;
- la démarche de Maicol qui parcourt à grandes enjambées les rues pavées du village en menant sa vie à toute allure ;
- la décision de ma nièce Rebecca d'intégrer le groupe de bénévoles de la libre que sa misanthropie accouchera d'un phénomène inattendu;
- l'existence de mon père ;
- le café que je vais bientôt prendre avec Tessa qui vient de Lucques à moto le matin pour m'apporter les marque-pages de la librairie qu'elle nous offre depuis toujours et où figure sur un côté une citation de sa mère, Lynn ;
- le jour où, lors du colloque de Lucques, Emanuele Trevi et le photographe Giovanni Giovannetti ont été surpris par un vigile, piazza San Michele, en train de fumer un pétard dans une voiture. Mais ce vigile n'était autre que l'écrivain Vincenzo Pardini et tout s'est terminé par des bourrades amicales;
- Ernesto et maman enlacés sur le canapé;
- [...]. »

Quatrième de couverture


« La vérité, c’est qu’il faut lire pour connaître vraiment le monde parce que les gens qui écrivent partent toujours d’un détail qui cloche. »

Alba Donati menait une vie trépidante. Pourtant, à la cinquantaine, elle décide de tout quitter pour réaliser son rêve : ouvrir une librairie en Toscane, dans le village de son enfance. L’aventure semble rapidement vouée à l’échec. Perchée sur une colline, avec moins de deux cents habitants dans les environs, la librairie doit affronter un incendie destructeur, puis les restrictions du confinement. Mais alors que tout paraît perdu, il s’organise autour d’Alba un étonnant et formidable mouvement de solidarité.

Ce récit inspirant et plein d’humanité est celui d’une femme passionnée qui rêvait de changer de vie.

« J’ai savouré ce manifeste érudit et charmant. Une ode aux librairies indépendantes et aux doux dingues qui se battent chaque jour pour les faire exister. »
Libération

« Cette librairie est une petite forteresse de résistance féministe et poétique qui a fini par prendre la forme d’un livre. Une épopée hors du commun. »
Le Monde des livres

Éditions Christian Bourgois, mars 2024
304 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer

lundi 27 mai 2024

Les frères Lehman ★★★★★ de Stefano Massini

Quel livre, quel pavé !
Quel souffle !
Immense moment de lecture, immense bouquin. Grandiose ! Le travail de l'écrivain est remarquable. Il fallait oser cette écriture en vers libres, non dénuée d'humour sur un sujet plutôt ardu - c'est mon.avis ;-) - qu'est la finance.

Une rencontre hors norme avec cette famille qui a baigné dans les chiffres - l'auteur en relate les débuts, les choix, les doutes, l'ascension, les difficultés qui ont parsemés les chemins empruntés par les Lehman se succédant les uns les autres à la tête de leur empire au fil des décennies.

Ravie de ce moment de lecture, j'en suis sortie instruite, avisée, amusée, abasourdie... Il y a comme un sentiment de satisfaction à avoir tourné la dernière page de cet opus, clairement accessible malgré cette structure en vers libre mais néanmoins, dense et volubile.

Un livre qui rejoint la pile des gros gros pavés qui sonnent un peu comme des défis - Confiteor en occupe la première place pour le moment ;-)

Je recommande vivement !

« Vue de près
en ce froid matin de septembre
observée sans bouger
tel un poteau télégraphique
sur le quai number four du port de New York
l'Amérique avait surtout des airs de carillon :
une fenêtre s'ouvrait ?
une autre se refermait
une charrette virait à un coin de rue ?
une autre apparaissait plus loin
un client quittait une table ?
un autre s'asseyait,
« comme si tout était préparé », pensa-t-il 
et, un instant,
- dans cette tête qui brûlait de la voir depuis des mois - 
l'Amérique
la vraie Amérique
ne fut ni plus ni moins qu'un cirque de puces
en rien imposante
plutôt drôle.
Amusante.»

« À droite, en bas et à l'intérieur du comptoir
étoffes enroulées
étoffes brutes
étoffes enveloppées
étoffes repliées
tissus
linge
chiffons
laine
jute
chanvre
coton.
Coton.
Surtout du coton
ici
dans cette rue ensoleillée de Montgomery, Alabama,
où tout - c'est connu - tient
repose,
sur le coton.
Coton
coton
de toutes sortes et qualités : 
le seersucker 
le chintz
la toile à drapeaux
le beaverteen
le doeskin qui ressemble au daim
et pour terminer 
le dénommé denim 
cette futaine robuste, 
tissu de travail, 
- « il ne se déchire pas ! » -
est arrivée d'Italie en Amérique
- « il ne se déchire pas ! » -
ce bleu à chaîne blanche
que les marins de Gênes emploient pour emballer les voiles
le dénommé blu di Genova
en français bleu de Gênes
déformé et devenu en anglais blue-jeans:
il faut le voir pour le croire :
il ne se déchire pas.
Baroukh HaShem! pour le coton blue-jeans des Italiens.
»

«  Dommage qu'il n'y ait rien de plus dérangeant
pour un Cerveau
que le sort ingrat de tomber amoureux :
il est bien connu en effet
que de tout ce qui se meut au monde l'amour
est ce qu'il y a de moins cérébral. »

« HANOUKKA

Baroukh ata Adonai 
Elohènou mélekh haolam 
acher kidéchanou bemitsotav 
vetsivanou lehadlick nère 
chèl Hanoukka*

C'est le soir de Hanoukka 
le moment où Henry allume la septième bougie 
debout derrière la table 
avec toute la famille 
Baroukh HaShem ! 
C'est le soir de Hanoukka 
avant d'ouvrir les cadeaux 
quand à la porte des Lehman 
on frappe si fort que tout semble s'écrouler. 
On n'a jamais vu Crâne-rond Deggoo aussi agité 
privé de son chapeau de paille 
il tremble, pleure, crie :
« God bless you, Mister Lehman : le feu ! 
Aux plantations, le feu ! »
* Bénédiction pour l'allumage des bougies (fête de Hanoukka) : Béni sois-Tu, Éternel notre Dieu. Roi du monde, qui nous a sanctifiés par Tes commandements et nous a ordonné d'allumer la lumière de Hanoukka.  »

« CHERS FILS, S'ENRICHIR N'EST PAS UN COMMERCE, 
C'EST UNE SCIENCE. SOYEZ RUSÉS, MAIS ÉGALEMENT
PRUDENTS,
VOTRE DÉVOUÉ PÈRE. »


« « Si vous ne vendez plus, à quoi vous sert un magasin ? »
« En réalité, nous vendons encore, Mister Newgass. »
« Que vendez-vous ? »
«Nous vendons du coton 
Mister Newgass. »
« Le coton n'est-il pas du tissu ? »
« Quand nous le vendons... il n'en est pas encore 
Mister Newgass. »
« Et si ce n'est pas du tissu, qui vous l'achète ? »
« Ceux qui le transformeront en tissu 
Mister Newgass.
Nous sommes au milieu, voilà.
Nous sommes au milieu, Mister Newgass. »
« Qu'est-ce donc que ce métier, 
être au milieu ? »
« Un métier qui n'existe pas encore,
Mister Newgass :
nous l'avons inventé nous-mêmes. »
« Baroukh Hashem !
Personne ne vit d'un métier qui n'existe pas ! » 
« Nous si, les Lehman Brothers.
Notre métier est celui de... »
« Allez, quoi ? »
« C'est un mot inventé :
nous sommes des intermédiaires, voilà. »
« Ah! Et pourquoi devrais-je donner ma fille à 
"intermédiaire" ? »
« Parce que nous gagnons de l'argent,
Mister Newgass!
Ou mieux nous en gagnerons. 
Je le jure : ayez confiance en moi. » »



« Mayer vit à Montgomery, 
où le coton est chez lui. 
Emanuel habite New York 
où le coton se mue en billets de banque. 
Mayer vit à Montgomery 
au milieu des plantations du Sud. 
Quand il parcourt la grand-rue en voiture 
les Noirs se décoiffent par respect. 
Emanuel vit à New York, 
et quand il traverse Manhattan en voiture personne ne se décoiffe
car New York compte des centaines d'hommes comme lui.
Malgré tout, Emanuel a le sentiment d'être l'unique
le plus grand
et il n'y a rien de plus dangereux qu'un bras 
qui a l'impression d'être grand : 
un cerveau dans le pire des cas pense en grand 
hélas, un bras agit.  »

« Il avait une épouse. 
Un siège à Montgomery.
Un bureau à New York.
Des liasses de billets de banque au coffre
24 fournisseurs de coton au Sud.
51 acheteurs au Nord
le tout saupoudré d'un glaçage sucré.
Bercé par ces pensées
il sombrait avec sérénité
dans le sommeil
quand le temps d'une fraction de seconde
un vent glacial
lui caressa l'oreille : 
une seule chose au monde
risquait de tout détruire,
une guerre
entre le Nord et le Sud.
Mais ce n'était qu'une mauvaise pensée,
une de ces pensées qui vous caressent l'oreille au moment de
vous endormir.
Il l'enferma dans un tiroir
et
s'abandonna tranquillement
au sommeil. »

« Depuis que les Nordistes ont gagné la guerre le sucre est un marché plat.
Plus d'esclaves
plus de travail
plus de marchandises
plus de gains :
plus de douceur
mais de l'amertume.

De fait on ne vend plus de sucre,
on investit dans le café.
Plus lucratif.

Le problème, c'est que le sucre se voyait, comme le coton. 
Pas le café. Il pousse au Mexique, au Nicaragua.
Pour ne pas dire plus loin, au Brésil.
Il se peut qu'il y ait encore là-bas des gens
à qui briser le dos
alors qu'ici une fois les esclaves libérés
tout le monde exige un salaire.

Le café est donc intéressant.
On l'achète, on l'embarque dans des bateaux
on le débarque partout,
prêt à être vendu
par ceux qui savent en augmenter le prix
réduire les coûts du transport
s'occuper des fournisseurs.
Bref, par ceux qui par profession
aiment négocier. »

« Ce n'était pas tout. 
Emanuel Lehman 
ne pouvait qu'estimer enthousiasmant 
le fait que, pour donner du pain au grand repas de l'industrie, 
tous ces gens 
venus de toutes parts 
grattaient l'intestin de la Terre 
et lui volaient rien de moins que de l'énergie. De l'énergie pure. »

«  du matin jusqu'au soir
sans interruption
car ce qu'il y a d'exceptionnel 
- du moins aux yeux de Mayer -
c'est que là, à Wall Street,
il n'y a ni fer
ni tissu
ni pétrole
ni charbon
il n'y a rien
et pourtant
tout est là
jeté
parmi des montagnes
des avalanches
de mots :
bouches ouvertes
qui soufflent soufflent soufflent de l'air
et parlent
et disent
et négocient
et crient
du matin jusqu'au soir
sans interruption
et
dehors
devant ce temple de mots
Solomon Paprinski
à partir d'aujourd'hui
effectuera son exercice
tous les jours
debout sur le fil.»

« Cher Sigmund, dans les affaires
dire "confiance"
équivaut à dire "force"
car
personne au monde
ne confie son argent
à un tiroir
à la serrure cassée.
Le mécanisme est identique
il n'y a pas de différence :
à chaque instant
le système financier
détermine dans quel tiroir
son argent sera le plus en sécurité
et pour ce faire
examine les serrures
la résistance du bois
la forme de la clef surtout 
demande partout 
impitoyablement 
quelle a été au fil du temps 
la réputation de l'écrin. 

« Bien sûr, mon oncle : j'ai compris. 
C'est très clair et je vous en remercie. »

« J'insiste, Sigmund : la confiance est force voilà pourquoi il faut la défendre bec et ongles. »

« Bec et ongles, mon cher oncle, naturellement. »

Oui. Bec et ongles. 
Telle est la raison pour laquelle, 
a ajouté Mayer, 
Wall Street
évoque un marché aux poissons : 
chacun crie les mérites de son étal 
chacun s'égosille pour vendre ses thons 
chacun vante ses rougets 
chacun méprise les dorades d'autrui 
et il suffit d'une caisse de sargues 
placée à moitié prix
pour changer à l'improviste inexplicablement le destin commercial du hareng ou de la perche.

« Je vois très bien tout le tableau, mon cher père :
je suis prêt à accomplir mon devoir. »

« Ton devoir consiste à esquiver les couteaux »
a conclu son cousin Philip 
juste avant de tourner au coin de la rue. 
« Résumons-nous :
il n'y a qu'une seule règle pour survivre à Wall Street et elle consiste à ne pas succomber 
ce qui signifie 
que le financier ne doit pas 
lâcher prise un instant: 
qui s'arrête est perdu 
qui reprend son souffle est mort qui s'installe est piétiné 
qui réfléchit peut le regretter amèrement 
et donc courage, cher Sigmund :

chaque banquier est un guerrier 
et ceci est le champ de bataille.
Je suis sûr que tu seras à la hauteur.
Dans le cas contraire, n'oublie pas :
le rire hystérique
est préférable aux pleurs
et le bavard l'emporte sur le bégayeur.
En gros
on ne se trompe jamais en exagérant.
Si quelque chose tourne mal,
ne dis pas que tu es un Lehman
et vice versa
si tout se passe bien 
martèle-le pour qu'on l'entende. [...] »»

« Jamais au grand jamais
Sigmund n'aurait imaginé 
qu'il existait sur la planète Terre 
un endroit 
où les mathématiques 
se muaient en religion
et où ses rites 
chantés tout haut 
n'étaient que des refrains numériques.

Le première conversation qu'il perçut, 
entre deux énergumènes barbus 
fut en effet la suivante :
« Salut, Charles. »
« Bonjour, Golfaden. »
« Tu appliques le 12,70 ? »
« 14,10 ! »
« Net ? »
« Avec 3 et demi de frais. »
« 11,10 par combien ? »
« 91 ou tout au plus 94. »
« Tu as fait une hausse de 2%. »
« Après que j'avais baissé de 4. »
« Moi je t'applique le 12,45. »
« Si tu y arrives. »
« Avec toi on ne peut pas discuter. »
« Dans ce cas au revoir. »»

« Obligations ?
Inventions modernes. »

« Charles Dow
s'est présenté
pour interviewer
les présidents émérites.
Philip s'est assis
au fond de la salle et a écouté sans broncher.
Mais à la question :
« Si la banque était une boulangerie quelle serait la farine ? »
Emanuel a répondu :
« Les trains ! »
Mayer :
« Le tabac ! »
De nouveau Emanuel:
« Le charbon ! »
Et Mayer :
« Autrefois le coton ! »

Alors
Philip
a pris la parole
et commenté l'Écriture
comme un gamin à sa bar-mitsvah pour être accueilli, au Temple, parmi les adultes : 
« Cher monsieur Dow
la farine de votre question
n'est
ni le commerce
ni le café
ni le charbon
ni le fer des rails :
ni mon père ni mon oncle ici présents
ne craignent de vous dire que nous sommes commerçants
d'argent.
Les gens normaux, voyez-vous, 
n'utilisent l'argent que pour acheter. 
Mais ceux qui - comme nous - possèdent une banque
utilisent l'argent 
pour acheter de l'argent 
pour vendre de l'argent 
pour prêter de l'argent 
pour changer de l'argent 
et c'est avec tout cela 
que 
croyez-moi 
nous pétrissons notre pain. » »

« Le mécanisme est simple :
une banque ayant un débiteur 
vend ce crédit à une autre mettons
qui l'achète à un prix inférieur. 
« En d'autres termes » a expliqué Philip à son père 
« si vous me devez 10 dollars 
et que je crains que vous ne me remboursiez pas 
je peux transmettre cette dette à un autre 
qui, évidemment, ne me versera pas 10, mais 8 dollars : 
pour moi c'est une affaire car j'encaisse au moins 8 sur 10 
pour lui c'est une double affaire 
parce qu'il a certes dépensé 8 tout de suite, 
mais quand vous le paierez vous lui en donnerez 10 
et il en gagnera 2 sans rien faire. 
Multipliez, mon cher père, par cent débiteurs
ce sont 200 dollars que la banque empoche.
Nous pourrions même hasarder 
que la haute finance espère 
que les gens ne paient pas leurs dettes : 
un prêt sans problème est certes une bonne affaire, 
mais une dette cédée à un tiers 
est une occasion exceptionnelle. 
Mon invention vous plaît-elle ? » »

« Le petit connaît les races 
il distingue un barbe d'un écossais
un arabe d'un pur-sang 
il connaît la valeur de l'un
et la valeur de l'autre.
Car ici à New York
depuis que le nouveau siècle a commencé
le mot d'ordre est valeur.
Tout
a un prix
toute chose a une cotation.
Tout à New York
porte une étiquette 
comme les chaussures dans les vitrines
comme les fruits sur les étals
mais le frisson
le vrai frisson
réside dans le fait que
ce prix
peut
doit
toujours
se transformer
changer
changer
changer. »


« Donnez-moi mon argent. 
Quel argent ?
Il n'y a pas d'argent.
L'argent, c'est un fantôme.
L'argent, ce sont des chiffres.
L'argent, c'est de l'air. »


« La peur des autres.
Se répand partout.
Dans la banque en particulier 
songe Harold en regardant l'enseigne : 
les autres sont si présents chez nous 
que nous les portons même dans notre nom 
LEHMAN BROTHERS. »

Quatrième de couverture

11 septembre 1844, apparition. Heyum Lehmann arrive de Rimpar, Bavière, à New York. Il a perdu 8 kilos en 45 jours de traversée. Il fait venir ses deux frères pour travailler avec lui.

15 septembre 2008, disparition. La banque Lehman Brothers fait faillite. Elle a vendu au monde coton, charbon, café, acier, pétrole, armes, tabac, télévisions, ordinateurs et illusions, pendant plus de 150 ans.

Comment passe-t-on du sens du commerce à l'insensé de la finance ? Comment des pères inventent-ils un métier qu'aucun enfant ne peut comprendre ni rêver d'exercer ?

Grandeur et décadence, les Heureux et les Damnés, comment raconter ce qui est arrivé ? Non seulement par les chiffres, mais par l'esprit et la lettre ?

Par le récit détaillé de l'épopée familiale, économique et biblique. Par la répétition poétique, par la litanie prophétique, par l'humour toujours.

Par une histoire de l'Amérique, au galop comme un cheval fou dans les crises et les guerres fratricides.

Éditions Globe,  septembre 2018
838 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer
Prix Médicis Essai 2018
Prix du meilleur livre étranger 2018

samedi 19 mars 2022

La maison des voix ★★★★☆ de Donato Carrisi

Étourdissant thriller psychologique. 
Dévoré tellement il est captivant. 
Il a été un peu long pour moi à démarrer, le temps que le scénario se mette en place, mais honnêtement une broutille. J'ai vite été embarquée au point d'avoir été vraiment frustrée quand il a fallu que je lâche par moment ce livre ;-) J' avais entendu parlé de l'imagination de Donato Carrisi ; je ne saurais vous dire si elle en est à son apogée, car première rencontre pour moi avec l'auteur, mais là, je dois dire que je suis bluffée !
Pas trop envie de parler de l'histoire pour ne pas spoiler. Juste ajouter que l'aspect psychologique est très présent et c'est ce qui m'a plu. De même que les thèmes profondément humains (famille, identité...)
Donato Carrisi joue dans La maison des voix avec son lecteur, et les séances d'hypnose auxquelles on assiste entre une patiente tout droit débarquée d'Australie (dont la version adulte m'a toutefois un peu agacée, mais une broutille encore une fois) et son thérapeute en proie aux doutes, nous dévoilent par fragments un passé insoupçonnable. 
Quand le passé vient flirter avec le présent, la vérité éclate par petits bouts jusqu'au dénouement final qui m'a scotchée ! 
Génial !
Des livres de l'auteur à me conseiller ?

« - La question est de savoir si on peut vraiment choisir d'oublier quelque chose. C'est comme si la psyché établissait automatiquement que pour survivre au traumatisme, il faut le nier de toutes ses forces : elle nous cache ce lourd fardeau pour nous permettre d'aller de l'avant. »

« - Je comprends que ça puisse être frustrant, mais ne pensez pas que je ne vous croie pas : au contraire, je suis ici pour vous aider à vous souvenir et à vérifier si ce souvenir est réel ou non. 
 - Il l'est, répondit-elle gentiment.
 - Je vais vous expliquer quelque chose. Il est prouvé que les enfants n'ont pas de mémoire avant trois ans [...]. À partir de là, ils ne se souviennent pas automatiquement : ils apprennent à le faire. Or, dans ce travail d'apprentissage, réalité et imagination s'entraident et, inévitablement, se mélangent ... Pour cette raison, on ne peut pas se permettre d'exclure le doute. »

« Le monde dans les pages d'un livre est à la fois fascinant et menaçant, comme un tigre en cage. On en admire la beauté, la grâce, la puissance... mais on sait que si on tend le bras entre les barreaux pour le caresser, il n'hésitera pas à nous l'arracher. »

« - Pour revenir à votre histoire, demandez à qui vous voulez : chaque adulte se souvient d'un événement inexplicable dans son enfance, affirma-t-elle, avec certitude. Mais en tant qu'adultes, on relègue ces épisodes au rang de fruits de notre imagination, parce que quand ils sont arrivés on était trop petits pour les rationaliser. 
[...]
- Et si les enfants possédaient un talent spécial pour voir les choses impossibles ? Si, dans les toutes premières années de notre vie, on avait la capacité de regarder au-delà de la réalité, d'interagir avec des mondes invisibles, et qu'on perdait cette capacité en devenant adultes ? 
Le psychologue laissa échapper un petit rire nerveux, mais c'était pour sauver les apparences : en réalité, ces paroles l'inquiétèrent. 
Hanna Hall tendit sa main froide pour lui serrer le bras, puis parla d'une voix qui lui glaça le coeur : 
- Quand Ado venait me voir la nuit, dans la maison des voix, il se cachait toujours sous mon lit ... Mais ce n'est pas lui qui m'a appelée par mon prénom cette fois-là... Ce sont les étrangers, déclara-t-elle avant de conclure : Règle numéro deux : les étrangers sont le danger. »

« Vous avez remarqué que, quand on demande à un adulte de décrire ses parents, il ne dit jamais comment ils étaient dans leur jeunesse, mais il parle plutôt d'eux déjà vieux ? »

« Ma mère disait toujours que, quand on a pas de famille, on ne connait pas la vraie peur, poursuivit la femme pour lui laisser entendre qu'elle avait compris qui posait sur la photo. »

« Le psychologue observe, disait toujours monsieur B. De même que le documentariste n'intervient pas pour sauver le bébé gazelle des griffes du lion, le thérapeute n'interfère pas avec la psyché du patient. »

« Pour un enfant, la famille est l'endroit le plus sûr au monde, ou alors le plus dangereux : les psychologues pour enfants le savent bien. C'est juste qu'un enfant ne fait pas la différence. »

« L'identité d'un individu se forme dans les premières années de sa vie. Le prénom non seulement en fait partie, mais encore il en constitue la clé de voûte. Il devient l'aimant autour duquel se rassemblent toutes les particularités qui définissent qui nous sommes et qui nous rendent uniques. L'aspect, les signes distinctifs, les goûts, le caractère, les qualités et les défauts. L'identité est fondamentale pour définir la personnalité. La transformation de la première risque de faire basculer la seconde vers quelque chose de dangereusement indéfini. »

« Vous avez remarqué que, quand on demande à un adulte de décrire ses parents, il ne dit jamais comment ils étaient dans leur jeunesse, mais il parle plutôt d'eux déjà vieux ? »

Quatrième de couverture

« UN TOUR DE FORCE PSYCHOLOGIQUE 
AUSSI INVENTIF QUE CAPTIVANT » 
Corriere della Serra

Florence, de nos jours. Pietro Gerber est un psychiatre 
pour enfants, spécialiste de l’hypnose. Il arrive ainsi à extraire 
la vérité de jeunes patients tourmentés.

Un jour, une consœur australienne lui demande de poursuivre 
la thérapie de sa patiente qui vient d’arriver en Italie.
Seul hic, c’est une adulte. Elle s’appelle Hanna 
Hall et elle est persuadée d’avoir tué son frère pendant son enfance.

Intrigué, Gerber accepte mais c’est alors qu’une spirale infernale 
va s’enclencher : chaque séance d’hypnose révèle plus encore 
le terrible passé d’Hanna, mais aussi qu’elle en sait beaucoup 
trop sur la vie de Gerber. Et si Hanna Hall était venue
le délivrer de ses propres démons ?

AVEC LA MAISON DES VOIX, DONATO CARRISI 
RENOUVELLE LE THRILLER PSYCHOLOGIQUE 
ET NOUS LAISSE SANS VOIX.

Éditions Calmann Lévy, novembre 2020
299 pages
Traduit de l'italien par Anaïs Bouteille-Bokobza

dimanche 22 août 2021

La plus grande baleine morte de Lombardie ★★★★☆ de Aldo Nove

Second livre à hauteur d'enfant qui a accompagné mon été et qui a tout d'un ovni littéraire
La fantaisie et la magie qui imprègnent ces pages leur apportent douceur et tendresse. Ce petit garçon qui nous raconte son village, qui met des mots sur ce qu'il ressentait, a enchanté ce moment de lecture. J'ai laissé mon esprit s'imprégner de ses souvenirs, vagabonder de chapitres en chapitres, j'ai laissé les mots papillonner sans me faire piéger par une lecture au premier degré comme le conseillait un bibliothécaire dans un petit encart, et le charme a opéré. 
Tout en subtilité. Tout en poésie. Le regard de cet enfant sur le monde des adultes est intelligent, et les histoires qui en découlent sont savoureuses et drôles.
Publié en 2007, je n'en avais jamais entendu parler. Vous connaissez ? Et Stefano Benni ?  

INCIPIT
« Et il y a de cela des milliers d'années, avant que Dieu ne se fût proposé de tirer Adam de la poussière, et bien longtemps avant qu'une effroyable explosion n'eût donné naissance à la dérive d'étoiles dans laquelle la civilisation humaine a semble-t-il fini par prendre pied, ma maman m'emmenait voir la plus grande baleine morte de Lombardie.
Jusqu'en 1972, le zoo de Côme était doté de structures lui permettant d'accueillir tous les types de baleines.
Mais celle-là était infinie, deux ou trois fois plus grande que le système solaire, et elle puait intensément.
Depuis qu'elle était là tout le nord de la Lombardie vacillait dans les miasmes, et avant que le maire de Côme n'eût pris des mesures notre race s'était entièrement éteinte.
Bien que morte en juin 1972, cette baleine pleurait sur sa mort injuste et c'est uniquement pour cela que se formèrent, dans les vastes bassins qui accueillirent ses larmes, la mer Caspienne et le golfe des Oranges.
Quand ma mère m'emmenait voir la baleine, je n'avais pas peur de la regarder. »

« A la périphérie nord d'Orisei, à la fin des années soixante-dix, les jeunes se retrouvaient dans une cave pour se demander pourquoi le monde avait changé pour toujours dans les boîtes éclairées qui leur transmettaient l'Amérique, et tout ce qui se passait loin de là où tout était resté pareil. 
Alors chacun voulait devenir John Travolta, sans les moutons, ils se taillaient les favoris en pattes de lapin et ils disaient qu'ils étaient communistes, avec le curé qui disait qu'ils iraient en enfer s'ils arrêtaient de garder les moutons, et ils dansaient à perdre haleine dans la cave.
Vers 1979 ils ont apporté un tourne-disque dans la cave et fait une collecte pour installer des lumières.
Toutes les gamines d'Orisei étaient Donna Summer dans la cave illuminée, et un jour un garçon a dit que tout ça n'était pas vrai, mais qu'ils pouvaient s'injecter dans les veines un antidote pour s'échapper dans le monde de leurs rêves. En 1980 l'héroïne a fait quarante-huit morts à Orisei.
Pendant que tout cela se produisait, je descendais des ruelles en criant pour faire comme si je conduisais une nouvelle Ferrari. »

« Alors quand c'est le foutre qui sort ça fait naître les enfants, disait mon camarade, tous les gens qui courent partout faire des catastrophes, ils naissent, ils achètent de la mortadelle au magasin, ils vont au foot le dimanche ou bien ils se marient à leur tour et avec le foutre ils n'arrêtent pas de faire d'autres enfants, qui eux aussi quand ils sont grands ont du foutre qui leur sort et tout ça, ça s'appelle le monde. »

« L'album des mots qu'il ne faut pas dire plaît beaucoup aux enfants.
Ils le regardent en cachette, ils les disent tout bas, ils se les échangent entre eux.
Il y en a un c'est putain, un autre c'est espèce de tête de noeud.
Et puis il y a les jurons, qui sont les plus gros mots les pires, que si tu les dis il arrive des choses, un scooter qui va s'écraser sur les vitrines des magasins de via Roma. Des fois, les parents aussi disent des gros mots et des jurons de toutes sortes mais la raison c'est que les enfants les ont mis en colère, par exemple mon grand-père disait ne me fais pas jurer ne me fais pas jurer et à la fin il jurait et c'était ma faute. »

« Les adultes de ces millénaires de vie humaine ne sont pas outillés pour comprendre les problèmes d'un enfant.
A cause de l'effort qu'ils ont fait pour s'adapter eux-mêmes en premier à la majorité, atteinte à travers la vie qui continue à te faire prendre des années au cours des décennies que tu passes sur la Terre, les hommes sont le résultat de ce problème qui hante celui qui est né après eux sans aller à aucune école avant d'être mis au monde pour comprendre le problème dans son ensemble. 
Les adultes, ils ont tout oublié et c'est pour cela qu'enfants et adultes se regardent comme s'ils descendaient d'astronefs différents sur la même planète d'où ils étaient partis ensemble en naissant à différents moments suffisant à eux seuls à créer l'écart entre leurs mondes qui ne se rencontrent jamais. 
Les adultes, ils conquièrent le pouvoir de la maison où ils vivent, ils commandent aux enfants parce que c'est eux qui les ont faits, jusqu'à ce que les enfants grandissent à leur tour et se vengent sur les enfants qu'ils font eux-mêmes, ils établissent les règles avec ce rythme qui se répète pour des raisons naturelles et ne s'arrête pas. »

« La plupart des règles que créent les adultes ont pour but de ne pas poser de problèmes à leur existence plus mûre.
Quand leur existence mûre est compliquée par ce que fait un enfant ils se mettent en colère.
Même les enfants au fil des ans changent, et les règles qu'ils doivent respecter à la maison ou quand ils vont en vacances après l'école deviennent différentes.
[...] Lorsqu'un enfant ne respecte pas ces règles on dit que c'est un enfant difficile mais s'il continue à ne pas les respecter ou bien qu'il devient grand sans avoir appris ces règles on dit qu'il est débile ou bien qu'il est resté enfant ou encore que c'est une personne malade qui ne peut pas faire ce que font les autres adultes, mais il doit se cacher ou vivre moins que les autres grands. »

« En même temps c'est très grave d'aller trop vite en voiture parce que tu t'écrases contre un poteau ou tu tues quelqu'un qui traverse et qui ne te voit pas arriver et c'est pour ça qu'on ne donne pas le permis aux enfants, dans le doute mieux vaut éviter même la simple tentation mais personne n'a pensé à interdire aux adultes d'emmener les enfants en voiture, au cas où ils vont trop vite et ils peuvent s'écraser comme du reste il n'est pas interdit aux adultes de faire les autres choses qui font du mal en présence des enfants et c'est pour ça qu'un jour je me suis dit que les grands et les enfants devraient vivre dans des quartiers séparés du village, mais quand je l'ai dit au curé il m'a répondu d'aller jouer dans la cour parce que j'étais petit et que je ne devais pas penser. »

Quatrième de couverture

Un cosmonaute en herbe prend les commandes d'un vaisseau spatiotemporel et nous emmène dans sa galaxie : les années 1970, l'Italie, le village de Vig-giû. C'est l'époque de la télé en couleur, des quarante-cinq tours, des Rockets, de Diabolik. La réalité renverse les légendes de l'enfance, la culture ancestrale se heurte de plein fouet aux progrès technologiques et aux mutations sociales. Entre angoisse et enchantement, le monde s'emballe et les rêves font peau neuve.
Par ses chroniques poétiques et déjantées, Aldo Nove réveille l'enfant que nous avons laissé derrière nous, et qui n'a pas dit son dernier mot. Car l'apparente simplicité du langage donne ici tout son poids au message : il nous reste beaucoup à désapprendre.

Aldo Nove est né dans la province italienne de Varèse en 1967. Il est traducteur, poète et auteur de plusieurs ouvrages publiés chez Einaudi.

Éditions Actes Sud, mai 2007
Traduit de l'italien par Marianne Véron
186 pages

dimanche 30 mai 2021

Impossible ★★★★★ de Erri De Lucca

Dans la vallée des Dolomites, le passé inonde le présent, et c'est sur une pente raide, dans une partie de ping-pong haletante et tendue qu'un interrogatoire entre un juge et un suspect nous entraîne. La pente s'adoucit quand les pages deviennent épistolaires, quand on rentre dans l'intimité du suspect qui se confie à son grand Ammoremio depuis sa cellule.
« Je lui ai répondu qu'on y va pour rien qui sert à quelque chose. Car l'inutilité est beau. Je sais que ce n'est pas une explication, mais avant de poser une question sur un sujet on devrait savoir de quoi on parle. Je ne demande pas à un pilote ce que c'est de voler, si je n'ai jamais pris l'avion.
Je garde la bonne partie de la réponse, que je te réserve. Je vais en montagne parce que c'est là-haut qu'est arrivé le bord de la terre. Sa frontière avec le ciel et l'univers se trouve là-haut, et alors en grimpant je peux aller jusqu'au point où il n'y a plus rien à escalader. Je suis la terre jusqu'à l'endroit où elle s'est élevée et continuer encore à s'élever. Car les montagnes grandissent.
J'y vais par admiration pour les forces qui dépensent leur énergie démesurée là-haut. Cette année, j'ai traversé des avalanches qui ont effacé des routes, des forêts abattues par le vent,, des versants tombés au fond de la vallée. Et, au milieu de ces effondrements, la vie animale existe et se reproduit. »
"Impossible" est une échappée belle, vivifiante, vertigineuse qui interroge sur la liberté, l'engagement, la trahison, la vérité, la fraternité, la prise de risques, les responsabilités individuelles. 
« Ce sentier de la vire est difficile. Est-ce moi qui ai amené cet homme là-haut ? Est-ce moi qui l'ai porté sur mon dos pour le jeter dans le vide ? Ceux qui vont là tiennent compte du précipice.
Votre question devrait être : dans de telles conditions, qu'est-ce qui vous pousse à faire ça ?
La réponse est : personne. Nous n'avons pas de commanditaires. Ils sont inutiles, la montagne est un mobile suffisant. Drôle de jeu de mots, n'est-ce pas ? La montagne, immobile par nature, est un mobile. C'est exactement ça : elle attire à elle. Chacun a ses propres raisons d'y aller. La mienne est de tourner le dos à tout, de prendre de la distance. Je rejette le monde entier derrière moi. Je me déplace dans un espace vide et aussi dans un temps vide. Je vois comment était le monde sans nous, comment il sera après. Un endroit qui n'aura pas besoin qu'on le laisse en paix. »
Un roman qui bouscule, et qui pousse à réfléchir sur le sens de la vie, de notre existence en tant qu'individu. 
« On vit dans une cellule comme des hôtes du temps. »
Remarquable ! Puissant !

« Souvent, en écoutant tel ou tel récit, je pensais « c'est impossible, cela n'a pas pu se passer » et puis un an ou deux après, c'était devenu vrai. » ISAAC BASHEVIS SINGER, Gimpel le naïf.

« Ce sentier de la vire est difficile. Est-ce moi qui ai amené cet homme là-haut ? Est-ce moi qui l'ai porté sur mon dos pour le jeter dans le vide ? Ceux qui vont là tiennent compte du précipice.
Votre question devrait être : dans de telles conditions, qu'est-ce qui vous pousse à faire ça ?
La réponse est : personne. Nous n'avons pas de commanditaires. Ils sont inutiles, la montagne est un mobile suffisant. Drôle de jeu de mots, n'est-ce pas ? La montagne, immobile par nature, est un mobile. C'est exactement ça : elle attire à elle. Chacun a ses propres raisons d'y aller. La mienne est de tourner le dos à tout, de prendre de la distance. Je rejette le monde entier derrière moi. Je me déplace dans un espace vide et aussi dans un temps vide. Je vois comment était le monde sans nous, comment il sera après. Un endroit qui n'aura pas besoin qu'on le laisse en paix. »

« Là-haut je suis un étranger, sans invitation et sans bienvenue. Même la guerre d'il y a cent ans n'a pas marqué les montagnes. Les rochers détachés par les explosions ont roulé comme à toute autre époque, sans laisser de signature. »

« Un livre d'un alpiniste français a pour titre Les conquérants de l'inutile. Inutile : cet adjectif a une valeur pour moi. Dans la vie économique où tout repose sur la partie double donner/avoir, sur le profit et l'utile, aller en montagne, grimper, escalader, est un effort béni par l'inutile. Il n'est pas utile et ne cherche pas à l'être. »

« La peur est utile. C'est d'ailleurs une forme de respect et même de révérence due à l'immensité du lieu qu'on traverse. La crainte est le préliminaire de la concentration. Elle n'entrave pas les mouvements, elle en augmente la précision. »

« Je lui ai répondu qu'on y va pour rien qui sert à quelque chose. Car l'inutilité est beau. Je sais que ce n'est pas une explication, mais avant de poser une question sur un sujet on devrait savoir de quoi on parle. Je ne demande pas à un pilote ce que c'est de voler, si je n'ai jamais pris l'avion.
Je garde la bonne partie de la réponse, que je te réserve. Je vais en montagne parce que c'est là-haut qu'est arrivé le bord de la terre. Sa frontière avec le ciel et l'univers se trouve là-haut, et alors en grimpant je peux aller jusqu'au point où il n'y a plus rien à escalader. Je suis la terre jusqu'à l'endroit où elle s'est élevée et continuer encore à s'élever. Car les montagnes grandissent.
J'y vais par admiration pour les forces qui dépensent leur énergie démesurée là-haut. Cette année, j'ai traversé des avalanches qui ont effacé des routes, des forêts abattues par le vent,, des versants tombés au fond de la vallée. Et, au milieu de ces effondrements, la vie animale existe et se reproduit. »
« Là-dedans, on dépend de l'ouïe, les autres sens restent en retrait.
C'est à peine si je vois sur ma peau que l'air change de densité et de température quand tu viens me rejoindre. Mon pouls devient le deuxième centre de mon battement cardiaque, je mets mon pouce dessus et je sens qu'il frétille à ton arrivée. »

« L'élégance n'est pas dans la garde-robe, mais dans les attentions de deux êtres qui vivent ensemble. »

« Vous vous trompez sur le passé, il ne reste pas intact. Le temps est une lèpre qui le fait tomber par petits bouts. »

« La presse de l'époque a copié le titre d'un film allemand pour englober toute la période 1970-1980 dans l'expression « années de plomb ». Cette presse a associé au plombage une large part de militants révolutionnaires qui ne s'étaient pas enrôlés dans des bandes armées. Une autre pierre tombale s' ajoute à la mort de la responsabilité individuelle. »

« Mon affaire est expérimentale. Pousser un homme à avouer un crime politique, le dernier ajouté à une époque expirée. On veut me persuader qu'ainsi se termine un registre d'actes judiciaires. L'aveu d'une vengeance politique servirait à fermer une parenthèse restée ouverte jusqu'à aujourd'hui. Car aucun de ceux qui ont trahi leurs propres camarades n'a été atteint par une vengeance. Le plateau de la balance reste incliné. »

« La langue est un système d’échange comme la monnaie. La loi punit ceux qui impriment de faux billets mais elle laisse courir ceux qui écoulent des mots erronés. Moi je protège la langue que j’utilise. »

« Vous ne la connaissez pas. Vous ne connaissez même pas le lieu où vous enfermez vos suspects. De mon point de vue, vous ne savez rien. Mais vous avez le pouvoir de décider même sans connaître. C'est le parfait objectif du pouvoir, arriver au plus haut degré d'incompétence et décider de tout. Je vois la société comme une construction faite de matériaux de plus en plus mauvais au fur et à mesure qu'elle progresse vers le haut. 
Vous vous comportez comme si vous saviez de quoi il retourne. Mais c'est une fiction, la vôtre et celle de la fonction que vous occupez. »

« Elles sont comme les livres, des rencontres. On ne se baigne pas deux fois dans la même eau, disait un philosophe grec, on n'escalade pas deux fois la même montagne, parce qu'elle est différente comme la lecture de Pinocchio faite à dix ans et puis à cinquante ans. 
Pour les montagnes que vous escaladerez, je vous ai dit d'éviter le verbe « faire ». Ne dites pas : j'ai fait celle-ci. C'est le monde qui s'est chargé de les faire. »

Quatrième de couverture

On part en montagne pour éprouver la solitude, pour se sentir minuscule face à l’immensité de la nature. Nombreux sont les imprévus qui peuvent se présenter, d’une rencontre avec un cerf au franchissement d’une forêt déracinée par le vent.
Sur un sentier escarpé des Dolomites, un homme chute dans le vide. Derrière lui, un autre homme donne l’alerte. Or, ce ne sont pas des inconnus. Compagnons du même groupe révolutionnaire quarante ans plus tôt, le premier avait livré le second et tous ses anciens camarades à la police. Rencontre improbable, impossible coïncidence surtout, pour le magistrat chargé de l’affaire, qui tente de faire avouer au suspect un meurtre prémédité.
Dans un roman d’une grande tension, Erri De Luca reconstitue l’échange entre un jeune juge et un accusé, vieil homme «de la génération la plus poursuivie en justice de l’histoire d’Italie». Mais l’interrogatoire se mue lentement en un dialogue et se dessine alors une riche réflexion sur l’engagement, la justice, l’amitié et la trahison.

Éditions Gallimard, août 2020
172 pages
Traduit de l'italien par Danièle Valin
Prix André-Malraux 2020