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samedi 7 février 2026

Le compromis de Long Island ★★★★★ de Taffy Brodesser-Akner

Un dybbouk coincé dans le tuyau, c’est un peu l’image qui me reste, quelque chose du passé qui refuse de disparaître et continue de hanter les générations suivantes.
Ce livre est une grande saga familiale ancrée dans la banlieue cossue de Long Island, le roman dissèque avec gourmandise les nerfs, les peurs et les contradictions d’une famille juive new-yorkaise marquée par un traumatisme fondateur. Tout y est, l’argent, la réussite, la mémoire, la honte, l’héritage, et ce que chacun en fait, ou en subit.

Ce que j’aime dans les pavés et les sagas, c’est cette immersion lente, on vit avec les personnages, on apprend leurs mécanismes, leurs angles morts, leurs fêlures. On les voit se débattre, se mentir, s’aimer mal, essayer quand même. Et forcément, à un moment, une trajectoire vient heurter quelque chose de nous.
Ici, certaines trajectoires sont, spectaculairement dysfonctionnelles,  disons-le franchement, complètement barrées, et c’est aussi ce qui fait le sel du livre.

L’écriture est mordante, drôle, précise. Les personnages sont d’une grande complexité, profondément humains, agaçants  aussi, et parfois bouleversants. L'autrice manie l’ironie avec finesse sans jamais retirer leur densité émotionnelle à ses créatures.
Une fresque familiale truculente et acérée, qui observe sans indulgence, mais non sans tendresse, la fabrique intime des héritages. Elle recèle plusieurs strates de réflexion, elle est dense et fait beaucoup rire malgré la tragédie. 
« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »
Ce fut une lecture des plus agréables, un coup de cœur pour l'écriture avec une mention spéciale pour le travail remarquable du traducteur ! Il me tarde de découvrir le premier roman !

Et vous, aimez-vous les grandes sagas familiales, même quand les personnages sont excessifs, agaçants, voire profondément dysfonctionnels, ou avez-vous besoin de figures plus “aimables” pour vous attacher à une histoire ? 

« Ce lieu qui observait le monde à une bonne distance de sécurité se retrouvait à présent plongé dans sa crasse, digne d'un film de gangsters des années 1970, qu'on regardait dans l'une des trois salles du cinéma du coin en s'estimant heureux d'avoir tourné la page sur une époque aussi aussi répugnante.
Un enlèvement ! A Middle Rock ! »

« Nos grands-mères nous disaient souvent que peu importait à quel point on jalousait quelqu'un, si tout le monde avait dû vider son sac de problèmes au milieu de la pièce, et choisir n'importe quel tas, chacun aurait préféré garder le sien. Jusqu'ici, on ne savait pas trop si c'était vrai, notamment concernant les Fletcher, mais peut-être avait-on à présent un début de réponse. Peut-être étions-nous maintenant en mesure d'admettre que nous préférions nos problèmes aux leurs. »

« Seulement, à présent que Carl avait disparu et que les rues bruissaient de son absence, les gens de Middle Rock pouvaient enfin voir les Fletcher. Tout apparaissait au grand jour, et les voisins des Fletcher, sous couvert de sollicitude, étaient enfin en mesure d'exprimer leurs angoisses quant à leurs propres finances, leur succès dans la vie, leur avenir et la marque qu'ils laisseraient à leur mort, ils pou-vaient enfin les étaler aux côtés des angoisses des autres, et ce qu'ils avaient de plus laid en eux les poussait à murmurer à leur conjoint, tard dans la nuit, entre les draps, non pas « où est Carl Fletcher », ou « sommes-nous en danger », ni même « est-ce que le monde a changé à ce point », mais bien : « pourquoi pas nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas assez riches pour nous faire kidnapper ? » »

« « Il y a un dybbouk dans les tuyaux » était une vieille expression des Fletcher, utilisée en cas de dysfonctionnement des machines de l'usine, directement importée de Pologne par Zelig, le père de Carl. La phrase était le fruit d'une contamination du travail de Zelig à l'usine et des terribles histoires qu'on se racontait dans les ghettos juifs pour expliquer divers événements néfastes et inexplicables tels qu'une invasion de fourmis dans le sucrier ou l'exécution de vos frères et sœurs par des Cosaques, juste sous vos yeux. Un dybbouk, ainsi que nous l'enseigne la tradition, est une âme errante qui, ne pouvant accéder au repos éternel, reste sur Terre où elle prend possession du corps d'une victime dont elle évince l'âme. Si un extracteur d'air cessait de fonctionner à l'usine, Zelig disait qu'il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Si plusieurs câbles cédaient de façon rapprochée, il y avait un dybbouk dans les tuyaux.
Ce fut Carl qui introduisit cette phrase dans sa propre famille, étendant son usage au-delà des limites de l'usine: quand un orage entraînait une coupure de courant, il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Quand un réveil cessait de fonctionner sans raison apparente. Quand le bégaiement de Nathan l'empêchait de formuler une phrase. Quand l'école appelait à propos du comportement de Bernard. Quand Jenny refusait de prendre part aux activités féminines qui selon Ruth auraient enthousiasmé n'importe quelle fille, comme faire du shopping, se maquiller, apprendre à cuisiner, et ce que Bernard intitula plus tard la Grande Guerre de la Rhinoplastie de 1998. Autant de dybboukim dans les tuyaux, de moments où les choses allaient si mal que ni la physique ni la logique ne suffisaient à l'expliquer.
L'enlèvement fut progressivement rabaissé à cela une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l'appendicite de Bernard, ou la Shoah. Mais n'appartenaient-ils pas à un peuple capable de laisser le passé loin derrière lui pour continuer d'aller de l'avant, et même, s'épanouir ? L'épreuve avait pris fin. C'était arrivé au corps de Carl. Ça n'était pas arrivé à lui. »

« Le problème, c'est qu'à aucun moment ils n'entrevirent ce que le reste d'entre nous comprenait déjà, à savoir qu'ils n'avaient aucun droit sur les conditions de leur sécurité et de leur pérennité. Jamais ils n'envisagèrent que sécurité et pérennité ne fonctionnaient peut-être pas ainsi. En vérité, sécurité et pérennité se fichent pas mal de chacun de nous.
Elles ne sont pas des valeurs sûres, comme des obligations de l'État israélien. Plus vous misez dessus comme des investissements qui grossissent d'eux-mêmes, plus leur rendement
devient précaire et traître. 
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Comment pouvait-on réfléchir à son nouveau départ quand on se trouvait au milieu du cimetière de son passé ? »

« Il était tellement pris par ces tâches qu'il n'avait pas même le loisir de prendre conscience de la faillite morale que représentait son travail. Rappelez-vous: il avait rendu possible la reconversion d'abris pour SDF en résidences estudiantines.
Mais par ailleurs, il ne faisait jamais plus que ça. Il ne prenait jamais part à la conception d'un projet, ni au développement du cabinet, ni à l'expansion et à la diversification des contrats. Il aurait été bien incapable de rencontrer un client en tête-à-tête. La simple idée de se rendre au tribunal lui était insupportable. Il ne gravit jamais aucun échelon, il n'envisagea pas même cette possibilité, parce que, très franchement ? II n'aspirait pas à mieux. Il ne compta jamais ni ses jours ni ses années. La chance qu'il avait d'aimer ce à quoi il consacrait ses journées lui suffisait. Son grand-père avait travaillé dur à l'usine afin de pouvoir ouvrir la sienne, que son père avait dirigée sans épargner ni sa peine ni sa sueur, afin de léguer à ses enfants le rêve de consacrer leurs journées à quelque chose qu'ils aimaient. C'était cela, l'Amérique ! »

« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »

« [...] à présent, lorsqu'il voyait ses enfants lâcher à contrecœur leurs manettes pour se rabattre sur leur téléphone ou leurs devoirs de classe ou se rendre en traînant des pieds à leurs leçons en vue de leur bar-mitsvah, Nathan se rendait compte que sa grand-mère avait raison. Il était plus vieux qu'il l'avait cru, et il en allait de même pour ses enfants. Leurs perspectives étaient encore plus riches et plus incroyables que celles dont il avait joui, pourtant ils semblaient l'ignorer, voire s'en moquer, le plus probable étant encore qu'ils ne réfléchissaient pas même en ces termes. Nathan ne les avait pas obligés à venir travailler avec lui, ainsi que l'avait fait son propre père. Très brièvement, il se demanda s'il devait leur imposer de travailler quelques semaines à l'usine, juste histoire qu'ils mettent un peu les mains dans le cambouis. Mais cela n'aurait mené à rien. Alyssa avait consenti à ce qu'ils fréquentent l'école publique du quartier, à condition qu'ils aillent en colonie de vacances juive. Nathan n'avait émis aucune objection. Il entendait leur laisser le choix de s'investir dans ce qui leur chantait! N'est-ce pas là le rêve américano-juif ? Mais il s'apercevait maintenant que cela n'aurait été une bonne idée que s'ils lui avaient ressemblé Il comprenait, peut-être trop tard, ce qui était arrivé. Son épouse isolait ses enfants de toute critique et de tout préjudice affectif, elle protégeait leur santé émotionnelle, elle visait pour eux un constant apprentissage de la vie. Sa grand-mère avait raison. Ses enfants étaient des bons-à-rien (même si, bien entendu, dans les faits, c'était lui que sa grand-mère avait traité de bon-à-rien, pas ses enfants). »

« Le professeur Messinger était convaincu que l'extrême Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours richesse corrompait le système de classe et l'économie mondiale. Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours magistraux autour de la table à manger, Jenny pouvait voir de près, sur le vif, comment la richesse corrompait jusqu'aux riches eux-mêmes. Quand elle regardait le monde avec les yeux du professeur Messinger, elle ne voyait que folie dans l'existence capitaliste des Fletcher. Sous son propre toit, l'argent s'asseyait avec eux pour dîner, puis regardait la télé avec eux dans le salon, et ce qui en partie rendait les Fletcher mornes et ennuyeux, selon Jenny, était précisément le fait de ne jamais en parler. Ils ne parlaient jamais de l'effet que tout cet argent avait sur eux, sur l'image que les autres se faisaient d'eux; ils ne parlaient jamais de ce que ça leur faisait de posséder tout cet argent, des comportements que cela les poussait à avoir. Les Fletcher n'étaient peut-être pas les seules personnes riches de Middle Rock, mais la majorité des gens à qui ils avaient affaire ne l'étaient pas autant qu'eux, et puis on avait toujours l'impression que les autres ne pensaient qu'à ça quand ils les voyaient, comme si les Fletcher étaient une énorme dinde de réveillon dans un vieux Bugs Bunny. Sa famille semblait ne pas s'en apercevoir, peut-être parce qu'ils étaient des poissons et que c'était là leur eau - mais elle aussi était un poisson, et c'était aussi son eau à elle ! - ou tout du moins ils n'en disaient rien, mais restaient sur leurs gardes. 
Tout au bout de la rue, bien loin de la rive, les Messinger, eux, parlaient. Le professeur Messinger ne parlait que d'argent. Il promouvait avec véhémence une compréhension du monde fondée sur son économie. Il s'étendait sur les cruels aléas de la finance et des héritages à chaque dîner, avec en bruit de fond les faux ronflements comiques de ses propres enfants, mais pas de Jenny. Jenny, elle, restait assise, les yeux ronds face à ce père qui parlait de la société et de ses maux, en fait, ce père qui parlait, tout simplement. Son père à elle était un automate qui tous les jours partait travailler, et le soir se transformait en zombie, toujours l'esprit ailleurs, à moins qu'on l'appelle plusieurs fois de suite. Papa. Papa. Papa ! Papa. 
Chez elle, au salon, Jenny lisait ouvertement l'ouvrage de Thorstein Veblen que le professeur Messinger avait pioché dans sa bibliothèque. Incapable de s'arracher à sa lecture, elle opinait vigoureusement aux observations vieillottes de Veblen sur la consommation ostentatoire. Vieillottes, et pourtant comme elles correspondaient au vécu de Jenny ! Oui ! Exactement ! C'était précisément le carburant dont Jenny avait besoin pour rejeter les valeurs que sa mère et sa grand-mère s'étaient efforcées de lui inculquer dès le berceau, matriarches pour qui tout ce qui visait à la protection de la famille était justifié, pour qui l'argent était la seule source de sûreté en ce monde, pour qui les systèmes qui jusqu'ici avaient fait leurs preuves resteraient en place jusqu'à la fin des temps, ce qui expliquait pourquoi une fille avait intérêt à être maigre, mignonne, avec le même type de cheveux traités chimiquement et le même type de nez arrangé qu'avaient toutes les autres afin de se marier et de perpétuer une famille qui continuerait à consommer ostenta-toirement jusqu'à la génération suivante, bien assise au milieu d'une propriété avec une clôture électrifiée qui ne laissait pas passer les kidnappeurs, pas plus que de nouvelles idées ou la révolution, et on n'aurait qu'à appeler tout ça la réussite !
Vous pouviez donner l'impression de vous plier à ce point de vue. Vous pouviez tomber comme un opossum et les laisser se défouler sur votre corps en apparence sans vie, comme le faisait son frère Beamer, sans jamais dire un mot, avec une expression si neutre qu'une mère désespérée était en droit d'espérer qu'il acquiesçait intérieurement à la leçon qu'elle était en train de lui donner alors que Dieu seul savait ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau. 
Ou vous pouviez totalement vous soumettre, comme le faisait son frère Nathan: vous marier, rester dans la même ville, faire de votre propre famille la réplique de votre famille, bation maternelle, pour vous retrouver confronté au sommet pousser le rocher jusqu'en haut de la montagne de l'appro-avec votre mère elle-même, qui d'un coup de pied faisait redescendre le rocher, vous obligeant à recommencer, encore et encore, parce que la soumission absolue n'existait pas, et que même si elle existait, votre mère était frappée d'une afflic tion qui la poussait à refuser de devenir membre des clubs tout disposés à l'accueillir. (Et si Sisyphe était heureux ? se demandait Camus, mais personne dans la famille de Jenny n'ayant lu Camus, la référence serait tombée à plat.)
Ou alors, vous pouviez faire comme Jenny, c'est-à-dire vous battre. Vous battre contre la conviction inébranlable dont découlait leur cupidité et leur esprit de clan, et qui voulait que tout ce qu'ils pouvaient faire au nom de l'argent était justifiable parce qu'il y avait très, très longtemps de ça, pour les juifs qui faisaient confiance au monde et qui suivaient les règles du jeu, les choses ne s'étaient pas très bien passées.
Cependant cet argument ne tenait pas face aux questions de Jenny. Pourquoi se méfier autant du reste du monde alors que nous y étions si bien établis ? Pourquoi avoir si peur alors que nous n'avions jamais connu pareille sécurité ? Pourquoi poursuivre la liturgie de l'oppression - liturgie dans laquelle nous demandons sans cesse à Dieu de punir nos ennemis alors que nous ne paraissions pas plus opprimés que ça, et que nos ennemis semblaient s'être dispersés, et que manifestement c'était à nous que revenait le dernier mot ?
Bien évidemment, on ne pouvait pas dire tout cela à voix haute, parce que c'était la recette-miracle pour entendre parler de la Shoah, une fois de plus. Quand vous essayiez de percer un trou minuscule dans leur mode de vie, quand vous tentiez de repousser les remparts de cette identité fondée sur la persécution qu'ils défendaient si farouchement, même de la plus modeste façon, même de l'intérieur de la place-forte, vous aviez le droit à :
- Ils ont voulu nous tuer! lança sa grand-mère. Cet argent que tu détestes tant, c'est tout ce qui se dresse entre toi et les chambres à gaz !
- Ah, dit Jenny. La Shoah. Comme c'est original. »

« Une fois de plus, elle se rendait compte que sa fortune l'accablait. Une fois de plus, elle était taraudée par la question de savoir qui elle aurait été sans tout cet argent qui, comble de l'ironie, était perçu comme un privilège, mais qui de plus en plus s'avérait être un handicap. »

« Elle resta là, gisant sur son lit, accablée non par la simple idée de la honte, mais par le poids planétaire de la honte : la croûte continentale de sa prise de conscience, mais également le manteau de son apathie et de son isolement. Et puis il y avait aussi le noyau de la honte, où se condensait tout ce qui avait précédé : sa cruauté envers sa propre famille, envers Brett, le mépris qu'elle vouait à ses amies de lycée parce que les circonstances purement fortuites de leur rencontre les rendaient indignes de ses attentions, la façon dont elle avait rejeté les garçons qui s'étaient intéressés à elle à la fac, son attitude de merde vis-à-vis de sa camarade de chambrée et sa spécialisation en marketing à la con, son sentiment de supériorité vis-à-vis de cette conseillère d'orientation professionnelle. La façon dont elle avait observé les autres se mettre en couple, rire, s'embrasser, sur ce campus même, et ce depuis des années, comme si elle était dans son salon en train de mater une série de science-fiction.
La cruelle ironie de son sort eut presque raison d'elle. Toute sa vie, elle s'était enfermée dans ce débat avec elle-même sur les meilleures façons de faire le bien sur Terre, et le seul sujet qu'elle avait écarté de cette conversation plus que privée avait été le tra-vail qu'il lui fallait fournir pour être une personne normale, gentille. Durant cette période, elle consacra toutes les heures où elle avait les yeux ouverts à fouiller les strates de son comportement, pour n'y trouver rien d'autre que cette honte, si dévastatrice qu'elle en avait même du mal à déglutir. Elle ignorait comment survivre à cela. Elle ne savait même pas si elle y parviendrait. »

« Le dernier de ces petits événements qui finirent de la radicaliser eut lieu le soir où Alice et elle allèrent au cinéma, juste après que la voiture de Jenny eut été percutée par un autre véhicule sur son lieu de stationnement. Jenny appela sa compagnie d'assurances et Alice vint la chercher pour l'amener au resto et au ciné, afin de lui changer un peu les idées. Alice insista pour payer. Les réparations coûteraient bien assez chères, donc c'était elle qui régalerait pour toute la soirée. Ce ne fut qu'une place de cinéma et un burrito, mais plus tard, quand Jenny s'efforça de tout démêler pour comprendre pourquoi elle avait alors éprouvé un sentiment de reconnaissance si intense, elle en conclut que c'était parce qu'elle se trouvait enfin quelque part où sa fortune personnelle n'avait aucune importance. Et ça peut ne pas apparaître comme un élément décisif dans un processus de radicalisation, mais en se voyant libérée de l'obligation de se voir elle-même à travers le prisme du prisme à travers lequel les autres la regardaient, Jenny n'en éprouva que plus encore de dévotion vis-à-vis du syndicat. Elle était vraiment à fond. »

« Elle avait toujours cru que Beamer était comme elle, quelqu'un qui était né dans cette famille de cinglés et avait opté pour cette forme de résistance bien particulière qui consistait à se tenir tout près de ça et de s'en moquer, seule façon de ne pas oublier qu'on n'était justement pas ça. Elle avait cru qu'ils étaient tous les deux dans le même bateau. Elle avait cru qu'ils étaient pareils.
Elle aurait dû se faire du souci pour lui, mais le seul sentiment qu'elle éprouvait était la trahison. Sa dernière pensée avant de s'endormir cette nuit-là ne concernait pas Beamer, mais elle-même. Elle songea qu'il n'avait pas tort au moins sur une chose. Elle ne se faisait plus toute jeune. »

« Ça faisait un bien fou de se retrouver avec d'autres personnes qui, elles aussi, étaient témoins du temps qui passe, et c'est sans doute là la meilleure façon de décrire une Shiv'ah. »

« Quand la honte perpétuelle quitte le corps pendant un temps, il est toujours tentant de croire que la honte n'était qu'un bug, une anomalie. Mais à la façon dont elle la submergeait à nouveau, Jenny comprenait qu'en réalité, la honte était sa condition naturelle, et que c'était sa courte absence qui avait été une anomalie. Elle reprit immédiatement le réflexe consistant à considérer que toute version antérieure d'elle-même, y compris celle d'une minute auparavant, était totalement ridicule. »

« Dans l'obscurité du tunnel menant à Manhattan, la vitre lui renvoya son visage. C'était bien elle. Elle n'avait pas d'amis. Elle n'avait pas la moindre connexion émotionnelle avec qui que ce soit. Elle n'avait aucune perspective. Elle avait rejeté tout ce qui lui avait été donné, et le temps qu'elle comprenne à quel point tout cela était précieux, il ne lui restait plus rien. »

« Elle aurait pu avoir des enfants qu'elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d'un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c'était désormais leur cas, on ne sent jamais l'instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu'il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C'était à cause de cela qu'elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impli-querait pour ses enfants. Le danger s'était volatilisé quand elle s'était mariée avec Carl, mais la peur ne l'avait jamais lâchée. »

« Le truc, c'est qu'on peut passer sa journée à se poser ce genre de questions. On peut même trouver des réponses, mais aucune qui puisse expliquer ce qu'on cherche vraiment à savoir: comment est-ce que tout avait aussi mal tourné ? »

« Quel monde étrange que la chimie, où les matériaux les plus protecteurs peuvent être tout aussi destructeurs. »

« Les spectres d'un passé tourmenté peuvent hanter l'âme et le corps de chaque membre d'une famille d'une myriade de façons différentes. L'appauvrissement soudain, le ravalement brutal au rang des gens tout juste aisés peut représenter un événement cataclysmique dont il est parfois impossible de se relever. »

« Enfin, il n'aurait pas su le dire aussi clairement. Ce terrible événement, ce moment d'horreur dans l'histoire familiale, il s'en souvenait si clairement. Il se souvenait de ces gens dans sa maison, de tous ces signes qui lui indiquaient que quelque chose n'allait pas. Cela avait été sa première fois, la meilleure d'entre toutes. Enfin, enfin ils écoutaient ! Quelque chose clochait! Ils étaient tous aussi vigilants et terrorisés que lui. Et durant toute cette période, quand il eut le droit de dormir avec sa mère, quand tout le monde se tordait les mains pour lui, quand tout le monde le scrutait avec inquiétude, Nathan put enfin cesser de sonner l'alarme, cesser d'essayer de leur montrer que le monde était terrifiant et que l'existence était une chose intenable. Cesser de leur montrer que la peur imprégnait tout. Que nous étions tous des cibles ambulantes. Que notre corps pouvait nous trahir. Que n'importe quel système pouvait nous trahir. Que les autres pouvaient couver au fond de leur cœur la pire haine et la pire violence, et qu'ils pouvaient se tapir devant chez nous, n'importe quel jour de la semaine. Que le monde n'était qu'un chaos absolu.
Était-il déjà ainsi avant l'enlèvement ? À tout le moins, il devait déjà être en bonne voie. Mais cela n'avait pas grande importance. Cette crise tenait le rôle de récit fondateur qui, aux yeux des autres comme aux siens, expliquait et justifiait la personne qu'il était. N'était-ce pas là un don du ciel ?
Oui, la vérité était là, dans toute son ignominie : il adorait le fait que son père ait été enlevé. Voilà. »

« Au premier rang, Beamer et Jenny ne pouvaient plus bouger. Alors qu'ils assistaient à la cérémonie, la nature profonde de ce qui clochait vraiment dans leur vie leur fut révélée, à savoir : on ne peut espérer évoluer dans la flaque d'eau de mer où l'on a vu le jour qu'à condition que quelqu'un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu'un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin. »

« Il se rappela que Ruth lui avait parlé du syndrome de stress post-traumatique, à l'époque où elle croyait encore que les choses pourraient changer. Il éclata de rire : post-traumatique ! Celui ou celle qui avait inventé cette expression n'y comprenait vraiment rien. Il n'y a pas de « post ». Il n'y a que du trauma. Encore, et encore. Le temps passe, mais vous, vous ne bougez jamais de ce point fixe. Pas étonnant qu'il n'existe aucun traitement. Comment traiter ce qui se confond désor-mais avec votre existence ? »

« Il fallait que je sauve ma peau. Voilà ce que fait la guerre. Elle te transforme en point d'interrogation, et il n'y a plus que des oui et des non. Et à ce moment de ma vie, je n'avais pas d'autres réponses. Je devais continuer à essayer. Quand tout te presse continuellement d'agir, tu finis par ne plus savoir quand t'arrêter. »

« Vous voyez ? Je vous l'avais dit: une fin horrible. Il n'y aurait ni évolution, ni révélation, ni maturation, ni heure plastique poussée jusqu'à sa fructueuse conclusion. Il n'y aurait ni prise de conscience sur ce qui s'était passé, ni dépassement. Leurs problèmes étaient résolus, et rien ne les obligeait plus à se donner la moindre peine pour avancer.
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Et c'est là qu'inévitablement la conversation aborde ce bref moment où les Fletcher ont failli être contraints d'affronter une réalité semblable en tout point à la nôtre. Ce moment où il y a eu un dybbouk dans leurs tuyaux, ce moment où ils ont presque été forcés de comprendre ce que cela signifiait de ne pas savoir ce que l'avenir nous réserve. Nous nous rassurons en avançant qu'il est sans doute dommage pour eux que leurs problèmes se soient résolus aussi facilement. Après tout, quelle satisfaction peut-on bien tirer de la vie quand on n'a jamais eu à se battre pour rien, quand on n'a même jamais dû apprendre à se battre pour assurer sa sécurité ? Oui, nous nous rassurons en nous disant que les membres fantômes de leur potentiel leur démangent peut-être assez pour qu'ils se rendent compte qu'ils sont passés à côté de l'opportunité de s'extirper de leur confort et de leurs avantages, afin de devenir ce que seules la peur et la véritable adversité peuvent engendrer : de véritables individus. Les gènes peuvent sommeiller, mais ils ne se diluent jamais même les récessifs attendent, en tenue complète dans les coulisses, leur moment d'entrer sur scène.
Peut-être que parfois, quand tout est calme et silencieux, les enfants Fletcher sentent en eux les reliquats de l'impériosité génétique de leur mère, de leur grand-père Zelig, des frères patibulaires de Phyllis collectant leurs loyers dans le Bronx, de n'importe quel membre de leur famille assez roublard pour avoir réussi à quitter l'Europe en vie, de n'importe quelle personne appelée de but en blanc à se battre pour sa survie.
Même s'il y a fort à parier que non. Le corps et l'esprit, en machines efficaces qu'ils sont, éliminent ce dont ils n'ont plus besoin. Des reliquats, ça n'a jamais suffi pour faire une personne vraie et complète. Et il y a très peu de chances, si ce n'est aucune, qu'une seule de ces réflexions ait jamais traversé l'esprit d'un seul Fletcher.
Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît.
Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s'en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu'il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l'abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d'être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l'opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d'un système qui n'a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l'alter-native importe peu.
Ou peut-être se dit-on toutes ces choses juste pour continuer à avancer, en sachant pertinemment que tous les Fletcher de cette planète s'en tireront toujours, tandis que le reste de l'humanité devra continuer à se battre pour assurer sa solvabilité minimale et sa survie, en un tournoi sans fin qui se joue au-dessus d'un gouffre, un vaste chaudron au bord duquel nous vivons, nous, le commun des mortels, les jambes remuant dans le vide, la sensation de vertige menaçant à elle seule de nous faire basculer. Nous nous disons qu'il vaut mieux avoir la capacité et la faculté de survivre, être n'importe quel animal sauf un veau, mais, merde, plus je vieillis, plus j'ai du mal à y croire. »

Quatrième de couverture

La première génération bâtit la maison.
La deuxième génération y vit.
La troisième génération la réduit en cendres.

Les Fletcher de Long Island sont l'incarnation d'une certaine idée du rêve américain: l'usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d'une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie... C'est du moins la théorie.

Mais lorsque Carl, le père et héritier de l'entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable. S'il est libéré quelque temps après en apparence sain et sauf -, la violence arbitraire de cet acte aura l'effet d'une bombe à retardement sur lui et ses proches.

À travers l'histoire des différentes générations d'une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

Taffy Brodesser-Akner est journaliste au New York Times Magazine et l'autrice du roman phénomène Fleishman a des ennuis, traduit dans une douzaine de langues. Elle a également produit l'adaptation en série télévisée du livre, disponible en France sous le titre Anatomie d'un divorce.
Le Compromis de Long Island est son deuxième roman.

À propos du traducteur :
Auteur (Gōkan, Hakim), Diniz Galhos est depuis vingt ans traducteur de romans lusophones et anglophones, notamment d'Irvine Welsh, John King, Edyr Augusto, James Frey, David Foster Wallace et Taffy Brodesser-Akner.

« Un grand roman juif américain. »
The New York Times

« Dans Le Compromis de Long Island, Brodesser-Akner est une brillante observatrice de l'ascension sociale comme méthode de survie. »
The New Yorker

« Un portrait incisif et plein d'esprit du quotidien juif new-yorkais... Un festin d'humour. »
Publishers Weekly

« Une saga familiale excentrique et hilarante. »
Elle

Éditions Calmann-Lévy,  août 2025
575 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diniz Galloz
Grand Prix de Littérature Américaine 2025

lundi 27 mai 2024

Les frères Lehman ★★★★★ de Stefano Massini

Quel livre, quel pavé !
Quel souffle !
Immense moment de lecture, immense bouquin. Grandiose ! Le travail de l'écrivain est remarquable. Il fallait oser cette écriture en vers libres, non dénuée d'humour sur un sujet plutôt ardu - c'est mon.avis ;-) - qu'est la finance.

Une rencontre hors norme avec cette famille qui a baigné dans les chiffres - l'auteur en relate les débuts, les choix, les doutes, l'ascension, les difficultés qui ont parsemés les chemins empruntés par les Lehman se succédant les uns les autres à la tête de leur empire au fil des décennies.

Ravie de ce moment de lecture, j'en suis sortie instruite, avisée, amusée, abasourdie... Il y a comme un sentiment de satisfaction à avoir tourné la dernière page de cet opus, clairement accessible malgré cette structure en vers libre mais néanmoins, dense et volubile.

Un livre qui rejoint la pile des gros gros pavés qui sonnent un peu comme des défis - Confiteor en occupe la première place pour le moment ;-)

Je recommande vivement !

« Vue de près
en ce froid matin de septembre
observée sans bouger
tel un poteau télégraphique
sur le quai number four du port de New York
l'Amérique avait surtout des airs de carillon :
une fenêtre s'ouvrait ?
une autre se refermait
une charrette virait à un coin de rue ?
une autre apparaissait plus loin
un client quittait une table ?
un autre s'asseyait,
« comme si tout était préparé », pensa-t-il 
et, un instant,
- dans cette tête qui brûlait de la voir depuis des mois - 
l'Amérique
la vraie Amérique
ne fut ni plus ni moins qu'un cirque de puces
en rien imposante
plutôt drôle.
Amusante.»

« À droite, en bas et à l'intérieur du comptoir
étoffes enroulées
étoffes brutes
étoffes enveloppées
étoffes repliées
tissus
linge
chiffons
laine
jute
chanvre
coton.
Coton.
Surtout du coton
ici
dans cette rue ensoleillée de Montgomery, Alabama,
où tout - c'est connu - tient
repose,
sur le coton.
Coton
coton
de toutes sortes et qualités : 
le seersucker 
le chintz
la toile à drapeaux
le beaverteen
le doeskin qui ressemble au daim
et pour terminer 
le dénommé denim 
cette futaine robuste, 
tissu de travail, 
- « il ne se déchire pas ! » -
est arrivée d'Italie en Amérique
- « il ne se déchire pas ! » -
ce bleu à chaîne blanche
que les marins de Gênes emploient pour emballer les voiles
le dénommé blu di Genova
en français bleu de Gênes
déformé et devenu en anglais blue-jeans:
il faut le voir pour le croire :
il ne se déchire pas.
Baroukh HaShem! pour le coton blue-jeans des Italiens.
»

«  Dommage qu'il n'y ait rien de plus dérangeant
pour un Cerveau
que le sort ingrat de tomber amoureux :
il est bien connu en effet
que de tout ce qui se meut au monde l'amour
est ce qu'il y a de moins cérébral. »

« HANOUKKA

Baroukh ata Adonai 
Elohènou mélekh haolam 
acher kidéchanou bemitsotav 
vetsivanou lehadlick nère 
chèl Hanoukka*

C'est le soir de Hanoukka 
le moment où Henry allume la septième bougie 
debout derrière la table 
avec toute la famille 
Baroukh HaShem ! 
C'est le soir de Hanoukka 
avant d'ouvrir les cadeaux 
quand à la porte des Lehman 
on frappe si fort que tout semble s'écrouler. 
On n'a jamais vu Crâne-rond Deggoo aussi agité 
privé de son chapeau de paille 
il tremble, pleure, crie :
« God bless you, Mister Lehman : le feu ! 
Aux plantations, le feu ! »
* Bénédiction pour l'allumage des bougies (fête de Hanoukka) : Béni sois-Tu, Éternel notre Dieu. Roi du monde, qui nous a sanctifiés par Tes commandements et nous a ordonné d'allumer la lumière de Hanoukka.  »

« CHERS FILS, S'ENRICHIR N'EST PAS UN COMMERCE, 
C'EST UNE SCIENCE. SOYEZ RUSÉS, MAIS ÉGALEMENT
PRUDENTS,
VOTRE DÉVOUÉ PÈRE. »


« « Si vous ne vendez plus, à quoi vous sert un magasin ? »
« En réalité, nous vendons encore, Mister Newgass. »
« Que vendez-vous ? »
«Nous vendons du coton 
Mister Newgass. »
« Le coton n'est-il pas du tissu ? »
« Quand nous le vendons... il n'en est pas encore 
Mister Newgass. »
« Et si ce n'est pas du tissu, qui vous l'achète ? »
« Ceux qui le transformeront en tissu 
Mister Newgass.
Nous sommes au milieu, voilà.
Nous sommes au milieu, Mister Newgass. »
« Qu'est-ce donc que ce métier, 
être au milieu ? »
« Un métier qui n'existe pas encore,
Mister Newgass :
nous l'avons inventé nous-mêmes. »
« Baroukh Hashem !
Personne ne vit d'un métier qui n'existe pas ! » 
« Nous si, les Lehman Brothers.
Notre métier est celui de... »
« Allez, quoi ? »
« C'est un mot inventé :
nous sommes des intermédiaires, voilà. »
« Ah! Et pourquoi devrais-je donner ma fille à 
"intermédiaire" ? »
« Parce que nous gagnons de l'argent,
Mister Newgass!
Ou mieux nous en gagnerons. 
Je le jure : ayez confiance en moi. » »



« Mayer vit à Montgomery, 
où le coton est chez lui. 
Emanuel habite New York 
où le coton se mue en billets de banque. 
Mayer vit à Montgomery 
au milieu des plantations du Sud. 
Quand il parcourt la grand-rue en voiture 
les Noirs se décoiffent par respect. 
Emanuel vit à New York, 
et quand il traverse Manhattan en voiture personne ne se décoiffe
car New York compte des centaines d'hommes comme lui.
Malgré tout, Emanuel a le sentiment d'être l'unique
le plus grand
et il n'y a rien de plus dangereux qu'un bras 
qui a l'impression d'être grand : 
un cerveau dans le pire des cas pense en grand 
hélas, un bras agit.  »

« Il avait une épouse. 
Un siège à Montgomery.
Un bureau à New York.
Des liasses de billets de banque au coffre
24 fournisseurs de coton au Sud.
51 acheteurs au Nord
le tout saupoudré d'un glaçage sucré.
Bercé par ces pensées
il sombrait avec sérénité
dans le sommeil
quand le temps d'une fraction de seconde
un vent glacial
lui caressa l'oreille : 
une seule chose au monde
risquait de tout détruire,
une guerre
entre le Nord et le Sud.
Mais ce n'était qu'une mauvaise pensée,
une de ces pensées qui vous caressent l'oreille au moment de
vous endormir.
Il l'enferma dans un tiroir
et
s'abandonna tranquillement
au sommeil. »

« Depuis que les Nordistes ont gagné la guerre le sucre est un marché plat.
Plus d'esclaves
plus de travail
plus de marchandises
plus de gains :
plus de douceur
mais de l'amertume.

De fait on ne vend plus de sucre,
on investit dans le café.
Plus lucratif.

Le problème, c'est que le sucre se voyait, comme le coton. 
Pas le café. Il pousse au Mexique, au Nicaragua.
Pour ne pas dire plus loin, au Brésil.
Il se peut qu'il y ait encore là-bas des gens
à qui briser le dos
alors qu'ici une fois les esclaves libérés
tout le monde exige un salaire.

Le café est donc intéressant.
On l'achète, on l'embarque dans des bateaux
on le débarque partout,
prêt à être vendu
par ceux qui savent en augmenter le prix
réduire les coûts du transport
s'occuper des fournisseurs.
Bref, par ceux qui par profession
aiment négocier. »

« Ce n'était pas tout. 
Emanuel Lehman 
ne pouvait qu'estimer enthousiasmant 
le fait que, pour donner du pain au grand repas de l'industrie, 
tous ces gens 
venus de toutes parts 
grattaient l'intestin de la Terre 
et lui volaient rien de moins que de l'énergie. De l'énergie pure. »

«  du matin jusqu'au soir
sans interruption
car ce qu'il y a d'exceptionnel 
- du moins aux yeux de Mayer -
c'est que là, à Wall Street,
il n'y a ni fer
ni tissu
ni pétrole
ni charbon
il n'y a rien
et pourtant
tout est là
jeté
parmi des montagnes
des avalanches
de mots :
bouches ouvertes
qui soufflent soufflent soufflent de l'air
et parlent
et disent
et négocient
et crient
du matin jusqu'au soir
sans interruption
et
dehors
devant ce temple de mots
Solomon Paprinski
à partir d'aujourd'hui
effectuera son exercice
tous les jours
debout sur le fil.»

« Cher Sigmund, dans les affaires
dire "confiance"
équivaut à dire "force"
car
personne au monde
ne confie son argent
à un tiroir
à la serrure cassée.
Le mécanisme est identique
il n'y a pas de différence :
à chaque instant
le système financier
détermine dans quel tiroir
son argent sera le plus en sécurité
et pour ce faire
examine les serrures
la résistance du bois
la forme de la clef surtout 
demande partout 
impitoyablement 
quelle a été au fil du temps 
la réputation de l'écrin. 

« Bien sûr, mon oncle : j'ai compris. 
C'est très clair et je vous en remercie. »

« J'insiste, Sigmund : la confiance est force voilà pourquoi il faut la défendre bec et ongles. »

« Bec et ongles, mon cher oncle, naturellement. »

Oui. Bec et ongles. 
Telle est la raison pour laquelle, 
a ajouté Mayer, 
Wall Street
évoque un marché aux poissons : 
chacun crie les mérites de son étal 
chacun s'égosille pour vendre ses thons 
chacun vante ses rougets 
chacun méprise les dorades d'autrui 
et il suffit d'une caisse de sargues 
placée à moitié prix
pour changer à l'improviste inexplicablement le destin commercial du hareng ou de la perche.

« Je vois très bien tout le tableau, mon cher père :
je suis prêt à accomplir mon devoir. »

« Ton devoir consiste à esquiver les couteaux »
a conclu son cousin Philip 
juste avant de tourner au coin de la rue. 
« Résumons-nous :
il n'y a qu'une seule règle pour survivre à Wall Street et elle consiste à ne pas succomber 
ce qui signifie 
que le financier ne doit pas 
lâcher prise un instant: 
qui s'arrête est perdu 
qui reprend son souffle est mort qui s'installe est piétiné 
qui réfléchit peut le regretter amèrement 
et donc courage, cher Sigmund :

chaque banquier est un guerrier 
et ceci est le champ de bataille.
Je suis sûr que tu seras à la hauteur.
Dans le cas contraire, n'oublie pas :
le rire hystérique
est préférable aux pleurs
et le bavard l'emporte sur le bégayeur.
En gros
on ne se trompe jamais en exagérant.
Si quelque chose tourne mal,
ne dis pas que tu es un Lehman
et vice versa
si tout se passe bien 
martèle-le pour qu'on l'entende. [...] »»

« Jamais au grand jamais
Sigmund n'aurait imaginé 
qu'il existait sur la planète Terre 
un endroit 
où les mathématiques 
se muaient en religion
et où ses rites 
chantés tout haut 
n'étaient que des refrains numériques.

Le première conversation qu'il perçut, 
entre deux énergumènes barbus 
fut en effet la suivante :
« Salut, Charles. »
« Bonjour, Golfaden. »
« Tu appliques le 12,70 ? »
« 14,10 ! »
« Net ? »
« Avec 3 et demi de frais. »
« 11,10 par combien ? »
« 91 ou tout au plus 94. »
« Tu as fait une hausse de 2%. »
« Après que j'avais baissé de 4. »
« Moi je t'applique le 12,45. »
« Si tu y arrives. »
« Avec toi on ne peut pas discuter. »
« Dans ce cas au revoir. »»

« Obligations ?
Inventions modernes. »

« Charles Dow
s'est présenté
pour interviewer
les présidents émérites.
Philip s'est assis
au fond de la salle et a écouté sans broncher.
Mais à la question :
« Si la banque était une boulangerie quelle serait la farine ? »
Emanuel a répondu :
« Les trains ! »
Mayer :
« Le tabac ! »
De nouveau Emanuel:
« Le charbon ! »
Et Mayer :
« Autrefois le coton ! »

Alors
Philip
a pris la parole
et commenté l'Écriture
comme un gamin à sa bar-mitsvah pour être accueilli, au Temple, parmi les adultes : 
« Cher monsieur Dow
la farine de votre question
n'est
ni le commerce
ni le café
ni le charbon
ni le fer des rails :
ni mon père ni mon oncle ici présents
ne craignent de vous dire que nous sommes commerçants
d'argent.
Les gens normaux, voyez-vous, 
n'utilisent l'argent que pour acheter. 
Mais ceux qui - comme nous - possèdent une banque
utilisent l'argent 
pour acheter de l'argent 
pour vendre de l'argent 
pour prêter de l'argent 
pour changer de l'argent 
et c'est avec tout cela 
que 
croyez-moi 
nous pétrissons notre pain. » »

« Le mécanisme est simple :
une banque ayant un débiteur 
vend ce crédit à une autre mettons
qui l'achète à un prix inférieur. 
« En d'autres termes » a expliqué Philip à son père 
« si vous me devez 10 dollars 
et que je crains que vous ne me remboursiez pas 
je peux transmettre cette dette à un autre 
qui, évidemment, ne me versera pas 10, mais 8 dollars : 
pour moi c'est une affaire car j'encaisse au moins 8 sur 10 
pour lui c'est une double affaire 
parce qu'il a certes dépensé 8 tout de suite, 
mais quand vous le paierez vous lui en donnerez 10 
et il en gagnera 2 sans rien faire. 
Multipliez, mon cher père, par cent débiteurs
ce sont 200 dollars que la banque empoche.
Nous pourrions même hasarder 
que la haute finance espère 
que les gens ne paient pas leurs dettes : 
un prêt sans problème est certes une bonne affaire, 
mais une dette cédée à un tiers 
est une occasion exceptionnelle. 
Mon invention vous plaît-elle ? » »

« Le petit connaît les races 
il distingue un barbe d'un écossais
un arabe d'un pur-sang 
il connaît la valeur de l'un
et la valeur de l'autre.
Car ici à New York
depuis que le nouveau siècle a commencé
le mot d'ordre est valeur.
Tout
a un prix
toute chose a une cotation.
Tout à New York
porte une étiquette 
comme les chaussures dans les vitrines
comme les fruits sur les étals
mais le frisson
le vrai frisson
réside dans le fait que
ce prix
peut
doit
toujours
se transformer
changer
changer
changer. »


« Donnez-moi mon argent. 
Quel argent ?
Il n'y a pas d'argent.
L'argent, c'est un fantôme.
L'argent, ce sont des chiffres.
L'argent, c'est de l'air. »


« La peur des autres.
Se répand partout.
Dans la banque en particulier 
songe Harold en regardant l'enseigne : 
les autres sont si présents chez nous 
que nous les portons même dans notre nom 
LEHMAN BROTHERS. »

Quatrième de couverture

11 septembre 1844, apparition. Heyum Lehmann arrive de Rimpar, Bavière, à New York. Il a perdu 8 kilos en 45 jours de traversée. Il fait venir ses deux frères pour travailler avec lui.

15 septembre 2008, disparition. La banque Lehman Brothers fait faillite. Elle a vendu au monde coton, charbon, café, acier, pétrole, armes, tabac, télévisions, ordinateurs et illusions, pendant plus de 150 ans.

Comment passe-t-on du sens du commerce à l'insensé de la finance ? Comment des pères inventent-ils un métier qu'aucun enfant ne peut comprendre ni rêver d'exercer ?

Grandeur et décadence, les Heureux et les Damnés, comment raconter ce qui est arrivé ? Non seulement par les chiffres, mais par l'esprit et la lettre ?

Par le récit détaillé de l'épopée familiale, économique et biblique. Par la répétition poétique, par la litanie prophétique, par l'humour toujours.

Par une histoire de l'Amérique, au galop comme un cheval fou dans les crises et les guerres fratricides.

Éditions Globe,  septembre 2018
838 pages
Traduit de l'italien par Nathalie Bauer
Prix Médicis Essai 2018
Prix du meilleur livre étranger 2018