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vendredi 4 septembre 2026

Sept jours ★★★★☆ de Fabrice Colin

Sept jours pour Marie. Sept ans pour ceux qui restent.

Un soir de neige, une dispute. Une portière qui claque. Une femme qui disparaît dans la nuit.

Puis le temps passe.

Sept années durant lesquelles Julien, Ninon et Edgar vont devoir apprendre à vivre avec l'absence, avec les questions sans réponse, avec cette faille béante dans leur histoire familiale. Jusqu'au jour où Marie revient.

Mais revient-on vraiment la même personne après sept ans ?

J'ai dévoré Sept Jours. Un livre qui se lit d'une traite tant il est addictif. On tourne les pages, happé par une seule question : que s'est-il passé ? Que cache cette disparition ? Quelle vérité se dérobe encore ?  

Mais ce que j'ai aimé plus encore que l'énigme, ce sont ceux qui restent. Cette famille déstabilisée par l'absence, les blessures d'un couple, les enfants qui grandissent avec un trou à la place du cœur, les parents, l'ami, l'amante... Tous cherchent à donner un sens à l'inexplicable. Tous doivent composer avec une réalité qui leur échappe.

Car Marie est partie sept jours dans sa tête. Sept ans dans la réalité.

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fabrice Colin laisse cette question ouverte. Et cette dernière partie au futur… Elle ouvre un nouvel espace-temps, où l’incertitude se répand à nouveau et où la réalité semble pouvoir exploser en vol. 

Une fin ouverte.

Mais quelle belle fin.

Et si nous avions besoin, nous aussi, d'une part d'inexplicable ?

D'un endroit où la raison ne suffit plus, où les certitudes se fissurent, où l'on accepte de ne pas savoir.

De ne plus savoir.

Peut-être est-ce aussi cette part d'inconnu que nous cherchons dans la vie.

Et vous, si quelqu'un que vous aimiez disparaissait pendant sept ans… puis revenait sans pouvoir vous expliquer où il était passé... vous feriez quoi ?

« Ce n'est qu'au bout de huit jours qu'on nous a permis de rentrer chez nous. »
DON DELILLO, Bruit de fond

« Rien n'est allé mieux. Je croyais avoir touché le fond mais je me trompais : il y a toujours un moyen de descendre plus bas. La palette de supplices disponibles est illimitée. »

« Roland Lavergne était un père défaillant, Marie me l'avait maintes fois répété. La notion même d'empathie lui était totalement étrangère, et il ne faisait pas partie de ces hommes qui s'amendent ou se bonifient en vieillissant. Ses défauts s'aggravaient, il devenait plus cassant. Pour lui, et bien qu'il jurât le contraire, les conséquences de la disparition de sa fille tenaient moins de la béance sentimentale que d'une intense frustration. Il aurait voulu retrouver personnellement la fuyarde, lui asséner ses quatre vérités, ramasser sa couronne de lauriers puis m'écarter d'un revers de bras. Je n'avais jamais été l'homme qu'il fallait pour Marie. Aucun homme n'aurait pu trouver grâce à ses yeux car aucun autre homme n'était lui.
Et Ghislaine ? Ghislaine n'avait pas son mot à dire. La dernière fois que nous avions discuté en adultes, elle et moi, c'était trois ans auparavant, lorsqu'ils étaient venus passer un week-end à Strasbourg, peu de temps après les attentats du Bataclan. On venait de lui trouver une grosseur au sein, elle était prise en charge à l'hôpital américain. Elle m'avait confié que les Arabes lui faisaient peur, qu'elle n'y pouvait rien mais que c'était ainsi, « quand je les vois lire le Coran dans le métro... ». J'avais évoqué l'anecdote avec Marie, à la gare, après que nous les avions raccompagnés, et elle avait eu un rire sans joie, « maman n'a pas pris le métro depuis dix ans et je ne suis pas sûre qu'à Neuilly... ». »

« Combien de temps faut-il pour perdre espoir ? Personne ne peut répondre à cette question à votre place, m'avait confié un jour le pasteur qui nous avait mariés. Tout semblait figé, vitrifié. Une bombe était tombée et les survivants se relevaient, hagards. Pourquoi nous ? Chaque geste nous coûtait, chaque mot devenait une offense. Les enfants étaient des ombres, et moi moins que ça encore. Nous passions notre temps devant la télé, hypnotisés par des programmes qui n'étaient ni de mon âge ni du leur. Les gendarmes étaient passés quatre ou cinq fois, puis ils avaient jeté l'éponge. Nous n'avions plus rien à nous dire. »

« Je regardais Edgar, assis à mon côté sur son rehausseur, les yeux rivés sur la route sinuant à travers les bois, je le regardais et je me disais qu'il allait bientôt souffler ses six bougies sans sa mère. Personne n'est indispensable, je me répétais, l'absence creuse une faille en nous mais on peut continuer à vivre et à rire et à aimer avec un trou à la place du cœur. Regarde-nous, mon amour irrémédiable, nous penserons à toi chaque fois qu'il neige. »

« Edgar serrait ma main. À un moment, il l'a secouée comme pour se rappeler à moi, et nous sommes arrivés au sommet, et je l'ai porté pour qu'il puisse voir, et il a fermé ses bras autour de mon cou, et il s'est mis à crier, « maman, maman ! », crier sur la montagne, crier sur les sapins noirs, les ravines, les torrents, beugler sa colère et sa tristesse et sa solitude et sa terreur pour que ce pays que nous avions fait nôtre et qui, un soir, nous avait tout pris, nous offre un peu de pitié en retour, « maman, maman ! », je le maintenais contre moi, « arrête, arrête ! », je pleurais, j'aurais voulu qu'il ne me voie pas mais je pleurais, face aux bourrasques, à la blancheur, et soudain il s'est tu, son doigt, sur ma joue mal rasée, a suivi le trajet d'une larme, comme s'il essayait encore de comprendre où naît la tristesse et dans quel désert elle s'achève. Arrête, je répétais, anéanti, perdu, « arrête s'il te plaît ou je te jure, on ne s'en sortira jamais ». »

« Je ne sais pas. Ninon se scarifie et travaille son mantra : « rien ne sert à rien ». Edgar a 8 de moyenne en maths et a déjà fugué deux fois. Je vois des moineaux tremblants. Je suis, pour ma part, un échassier songeur, une patte relevée, toujours sur le qui-vive. Notre existence est gangrenée par le doute. Nous avons le même regard et quelque chose y manque, qui commence par « essence » et finit par « ciel ». D'un autre côté, nous sommes en vie. Ninon aime les filles. Edgar s'adonne à la peinture et son professeur d'arts plastiques m'a confié il y a quelques semaines qu'il était doté d'un talent « à la limite de la normalité ». »

« Je souris, mais c'est un sourire qui ne mérite pas ce nom. C'est le sourire du type qui vient de grimper dans un express en partance pour nulle part. Le sourire de celui à qui on a remis les mauvais résultats d'analyse. Le sourire de l'homme qui réalise qu'un tremblement de terre est sur le point d'engloutir sa maison et qu'il n'a nulle part où se mettre à l'abri.
- Marie, fais-je en lui caressant délicatement la main, tu es fatiguée, c'est normal, après ce que tu as vécu, il est évident qu'il va te falloir du temps et cependant...
Elle secoue la tête.
- Tu es trop vieux, marmonne-t-elle. Tu as des cheveux blancs.
Je me passe une main sur le crâne.
- Ça t'étonne ?
Elle secoue la tête encore, mais moins vite, comme si l'énergie qui l'avait animée jusqu'à présent la désertait d'un coup.
- Quelque chose ne va pas, halète-t-elle, apeurée. Pourquoi tout est différent ?
Je m'apprête à lui répondre, mais ce ne sont pas les bons mots qui sortent, ce n'est pas « il faut que tu dormes », ce n'est pas « on en reparlera demain ».
- Marie, lui dis-je, en quelle année crois-tu que nous sommes ?
Ses joues se gonflent.
- Je t'en supplie, dit-elle. Pas ça.
- En quelle année, Marie ?
Ses paupières s'étrécissent.
- Tu me prends pour une folle, ou quoi ? »

« - Tu crois que tu as le choix ? C'est un miracle, Julien. C'est ce que vont dire les gens. C'est ce qu'ils disent déjà.
- Qui ça ?
Même si nous sommes seuls encore, à l'exception d'un vieux couple, elle englobe la salle d'un geste.
- Tout le monde. Ta femme a été vue à la pharmacie. La boulangère lui a donné son meilleur pain. Donné. Ne me dis pas que je te l'apprends. C'est un miracle, et tout le monde s'attend à ce que tu te montres à la hauteur. Tu as un rôle à jouer : celui du bon mari fou de joie. Du remarquable sensationnel et mirifique mari qui ne s'est pas remarié. Tu te vois demander le divorce ? Réponds sincèrement. »

« - Alors quoi ? Elle est partie vivre sa vie au soleil ?
- Pourquoi pas ?
- Et elle aurait décidé ça un soir le soir de notre engueulade ? Elle aurait tout organisé? Elle se serait taillée comme ça, sans se retourner. Sans le moindre égard pour vous, pour Guillaume, pour ses parents et ses amis ? Elle aurait laissé tomber la pharmacie ? Et avec quel fric ? Celui de son amant, l'amant resté derrière ? Pardon, ma fille, mais tu te rends compte à quel point ça ne tient pas debout ? »

« Il va nous falloir apprendre à vivre amputés d'une partie de la vérité, Ninon. C'est comme si une main avait tracé un cercle à l'endroit de notre cœur et qu'il fallait remplir l'espace laissé vacant avec... avec un cube. Ça ne rentre pas, ça ne convient pas, mais c'est tout ce qu'on a.
Elle s'approche.
- Tu veux dire que tu vas choisir de la croire ?
Je la prends dans mes bras, lui caresse les cheveux. J'ai la faiblesse de penser que c'est ce qu'elle attendait.
- Je ferai ce qui est le mieux pour notre bonheur à tous les trois.
- Tous les quatre ?
- Tous les trois d'abord, ma puce.
Je desserre l'étreinte, l'embrasse sur le front, redescends au salon. « OK, papa, a-t-elle susurré. Mais prends soin de toi aussi, hein. » »

« - Si tu veux qu'on divorce, je ne m'y opposerai pas, murmure Marie, et comme il est difficile de savoir si elle est sérieuse, je fais comme si je n'avais rien entendu.
Que pourrais-je répondre à ça ? Que pourrais-je répondre à cette femme qui a été la mienne, qui l'est encore et que je n'avais pas touchée depuis sept années longues et sèches ? Que répondre à l'ami qui m'encourage à cesser tout contact trop rapproché, trop confiant avec la logique? Que répondre aux parents, aux enfants, aux amis qui, tous, se concoctent une histoire différente, et attendent de moi que je lui donne un sens ?
Dans l'obscurité brouillée, la main de Marie trouve la mienne. On dirait que les étoiles ont quitté ce ciel pour un autre. »

« - J'ai discuté avec Anaïs.
- Allons bon.
- Elle m'a dit que vous faisiez une pause.
- Il s'agit essentiellement de son choix.
- Elle m'a dit que ce n'était plus possible pour elle, qu'elle ne se sentait plus à sa place parce que Marie occupait, je la cite, « toute la place du monde ».
- Son désarroi est plus que compréhensible. Elle est déstabilisée.
- Mais qu'est-ce que tu comptes faire, papa ? Même Guillaume ne comprend pas !
Je souris.
- C'est comme explorer une vallée plongée dans un brouillard complet. On découvre le vrai décor au fur et à mesure.
- Ouais. Tu parles.
Elle se penche sur son texte, suit une ligne de l'index.
- Je suis navré que cette réponse te laisse insatisfaite.
- On a un prof qui cause comme toi, en cours de SVT.
- Ça ne sonne pas comme un compliment.
Elle me considère, main sur la page.
- Toujours très calme. Jamais en colère. Des phrases toutes faites, vides de sens. Et tu sais quoi ? Personne ne l'écoute plus. »

« Les médecins du cru, eux, ne détectent aucun signe clinique patent. Tout juste la tension est-elle un peu basse, mais ça a toujours été le cas chez elle. « Elle s'enfuit, dis-je à notre ami. « Comment ça ? » « Elle se défie de nous, appuyé-je. Son énergie part ailleurs. » »

« Il se passe tant de choses étranges, autour de Marie, ces derniers temps, des choses que je suis le seul à voir, à sentir de même que Ninon en perçoit d'autres, ou Guillaume, et même Edgar, quoi qu'il en dise. Un éclat de lumière. Des fleurs inconnues. L'eau des rivières brille comme si une nymphe ancienne y avait jeté de l'or. »

« Remettrai-je de la musique ? Voire. Nous quitterons les hauts, voilà. Laisserons derrière nous pour un temps ces mystères. Rejoindrons le bruit des hommes.
Le ciel sera si pur. Des villages, des panneaux, des enseignes. La place du marché, et puis l'église, les fidèles sortant en procession.
Il y aura ce moment où Anaïs posera une main douce sur la mienne. « Arrête-toi là un instant. J'ai quelque chose à faire. »
Je la regarderai descendre, front plissé, pressant son sac contre son sein, je la regarderai s'éloigner à pas furtifs, foulard de soie verte accroché par les zéphyrs.
Une cloche sonnera au-dessus de nos têtes, la foule des paroissiens se dispersera comme une fleur offre ses pétales au vent, tout imprégnée de vérités indicibles, une lumière crue flottera sur la scène, d'une clarté qu'on ne voit plus guère de nos jours, « parle-moi, murmurerai-je, montre-moi », et je t'imaginerai, calme, ailleurs, fermant tes volets bleus avec une application de reine, te préparant pour ta sieste, déjà, la sieste du midi, la longue sieste du temps, et à travers mes larmes, je verrai trembler les contours de ce monde, et je serrerai mon volant plus fort encore. »

Quatrième de couverture

« Je l'imagine, flottant au-dessus des prairies, dansant au cœur des clairières.
Je me raconte des histoires parce qu'elle en est devenue une elle-même. »

Un soir de neige, un couple se dispute dans sa voiture.
Les enfants dorment sur la banquette arrière. Après vingt ans de complicité, Marie a trompé Julien. Le ton monte. Marie descend, claque la portière. Julien feint de poursuivre sa route, mais il fait nuit, c'est la tempête, alors il rebrousse chemin.
La forêt s'étend, impénétrable. Julien ratisse les environs pendant des heures: aucune trace de Marie. Une enquête est lancée; elle ne donnera rien.
Sept ans s'écoulent, sept ans pendant lesquels Julien et les enfants doivent apprendre à vivre avec le mystère absolu de cette disparition.
Jusqu'à ce qu'un soir, on frappe à la porte...

Un monde sur le point de basculer, des enjeux intimes bouleversants... Fabrice Colin se penche avec délicatesse sur ceux qui restent, leur deuil impossible, leurs blessures, leurs amitiés, leurs amours. Au fond : leur humanité.

Quatre fois lauréat du Grand Prix de l'imaginaire, auteur de livres pour la jeunesse, de thrillers et de romans, Fabrice Colin a également écrit des pièces radiophoniques et des scénarios de bandes dessinées. Il collabore à Lire et au Canard enchaîné.

Éditions Calmann Levy,  janvier 2026
195 pages 

mercredi 29 juillet 2026

Ultramarins ★★★★☆ de Mariette Navarro

Je suis revenue de ce voyage, le goût du sel sur les lèvres, le souffle un peu plus ample, l'envie de lever les yeux vers un horizon que l'on croyait immobile.

Mariette Navarro ne raconte pas seulement une traversée de l'Atlantique. Elle nous invite à franchir une frontière invisible, celle qui sépare la routine de l'élan, le devoir du désir, la terre ferme de cet appel mystérieux qui, parfois, nous pousse à quitter le rivage sans savoir pourquoi.

Tout commence par une baignade.

Une décision aussi soudaine qu'inexplicable. Une poignée d'hommes qui abandonnent, l'espace d'un instant, la mécanique bien huilée de leur métier pour retrouver la fraîcheur de l'eau sur leur peau. Quelques minutes suspendues. 
Et soudain, quelque chose change. L'océan n'est plus seulement une immensité à traverser. Il devient une présence. Une respiration. Une force qui efface les certitudes autant qu'elle révèle les êtres.
« On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. »
Mariette Navarro fait dialoguer les corps avec les éléments. Sous sa plume, la mer possède une mémoire, une volonté presque. Le cargo lui-même semble respirer, hésiter, s'égarer. Le réel glisse imperceptiblement vers le merveilleux sans jamais rompre le charme.
Au cœur de ce récit se tient aussi une femme, la commandante. Celle qui ne plonge pas, mais qui appartient peut-être plus que tous les autres à la mer. Son regard sur les marins est d'une beauté saisissante.
« Il y a les vivants, les morts, et les marins. »
Certains êtres vivent toujours sur une ligne de crête, entre l'ancrage et le départ, entre la présence et l'absence. Ils portent en eux un horizon que rien ne peut vraiment contenir.

Sous la beauté des images affleure aussi une réflexion discrète sur notre monde. Ces hommes transportent les marchandises qui relient les continents, nourrissent une économie qui ne s'arrête jamais. Puis, un jour, ils choisissent l'inutile. Ils s'offrent quelques instants de liberté, comme une respiration arrachée au vacarme des flux, des chiffres et des obligations.

Vous ne trouverez pas dans Ultramarins une histoire spectaculaire mais une invitation à dériver un peu, à ralentir, à écouter les appels que l'on tait. Un roman qui ne cherche pas à tout expliquer et nous laisse le soin d'habiter ses silences. Si vous n'aimez pas les récits qui laissent une part de mystère, peut-être est-il préférable de passer votre chemin ;-)

« Il y a les vivants, les morts, et les marins. 
Ils savent déjà, intimement, à quelle catégorie ils appartiennent, ils n'ont pas vraiment de surprise, pas vraiment de révélation. Ils savent, à chaque endroit où ils se trouvent, s'ils sont à leur place ou s'ils n'y sont pas. 
Il y a les vivants occupés à construire et les morts calmes au creux des tombes.
Et il y a les marins. »

« Ils glissent dans l'eau.

Pointe des pieds puis corps entier, douleur vive de la fraîcheur et du sel qui brûle comme s'il était plus cuisant au contact des peaux. Cages thoraciques compressées par l'immense océan : on dirait que la masse énorme, et par endroits grise, ne se laisse pas pénétrer si facilement, il n'y a qu'à voir comment, depuis le départ, elle referme systématiquement l'eau derrière le cargo qui pourtant met toute sa force pour la fendre. On ne la déchire pas comme un tissu, on n'y laisse pas d'empreinte comme dans le sable ou dans la neige. En y plongeant, on se condamne à l'invisibilité. En glissant, ils se demandent s'ils peuvent tous ressentir la même chose, si l'océan joue aussi ce rôle-là, de relier les esprits entre eux quand les corps s'y ébattent, de conduire les impressions comme la foudre. Au moment de toucher l'eau, ils forment une équipe dans l'exaltation, pour un peu ça illuminerait les profondeurs marines, ce courant qu'ils ont l'impression de faire jaillir de chacun de leurs gestes. »

« À chacun son image secrète de liberté, à chacun son choc en changeant d'élément. On voit sous leurs paupières passer des paysages, des vacances d'enfance, des plaines si vastes qu'on les croit préhistoriques, des pluies de déluge, des vélos lancés sous des soleils de plomb, des maisons minuscules cachées dans les rochers, des champs de tournesols et des champs de colza, des plages, des épices, des cabanes. »

« Voilà les visages extatiques, abandonnés, les corps arqués par le plaisir. Et chacun sait que c'est dans sa langue que la mer est la mer et l'océan, puissant. »

« Ils tenaient à la nudité, il semble maintenant que c'est ce qui a précédé l'idée, une envie de nudité dans l'eau, une envie bête et précise, assez pour devenir leur obsession, la peau avant tout, la peau poussant à la folie, la peau cherchant la légèreté et la fraîcheur salutaire.
Maintenant elle s'érige, la peau, et se repaît de ça, de froid, de sel, de ballottements réguliers dans les vagues même minimes. Dans la première minute ils évoluent sous l'eau, font les étoiles et se propulsent, ils ne s'orientent pas, ouvrent les yeux dans la mer à la recherche du cargo, de la grande ombre, de la coque gigantesque, et puis oublient ce qu'ils cherchaient quand le soleil scintille à la surface et que lentement ils en approchent leur visage, émergent, respirent. »

« Ils n'ont aucun problème pour se maintenir au-dessus de l'eau, ils n'ont pas d'inquiétude encore, ils sont de ces hommes familiers de leur corps, de salle de sport en entraînement, ils sont de ces hommes à l'écoute de la moindre de leurs faiblesses.
Ils ne sont pas intimidables, pas de ceux qu'une seconde d'absence peut rendre vulnérables, ils se disent qu'ils en ont vu d'autres, des moments de la vie où il faut être là, concentré au centre de soi-même. Ils savent que ce métier, ils l'ont précisément choisi pour ces heures de bras de fer entre la nature et eux. Alors ils tendent le cou autant qu'ils le peuvent et cherchent à repérer où nagent les autres. Ils savent qu'il est important, précisément maintenant, d'encourager et d'être encouragés, de reformer le groupe, de se serrer les coudes.
Ils sont une équipe, et puis des hommes adultes, n'est-ce pas, même si dans l'eau ils ont cru un instant peser le poids de leurs dix ans. »

« Ils n'auront pas dessiné un filet bien large au milieu de l'océan.
Ils n'auront pas nagé plus de trente-cinq minutes.
Ils n'auront pas été autre chose que des créatures terrestres qui paniquent dans le bleu.
Ils auront vu leur vie résumée dans une vague, espéré le rivage et le réveil. »

« Il y a les vivants, les morts, et les marins.

On peut respirer encore et être déjà mort. On peut être discret, terriblement vivant. On peut porter la mer en soi, en n'ayant jamais senti l'odeur du sel, en n'ayant même jamais quitté la campagne ou la ville.

On sait quand on est mort ou quand on est marin, même rivé au sol. On sait quand on dérive, quand on passe à côté. Quand le sol n'est pas ferme sous les pieds. On sait quand on est d'ici sans en être, et toujours appelé au départ.

Il y a les marins, qui pour certains n'ont jamais vu la mer, et ne s'appelleraient jamais eux-mêmes de ce nom qu'ils ne connaissent pas. Ils portent quelque chose des disparus alors même qu'on leur parle, qu'on les tire vers la vie pour conjurer l'angoisse, alors même qu'on les touche et leur soutire des promesses.

Il y a les marins, absents jusqu'au vertige, familiers de la mort sans en passer la frontière, travaillés par la question jusqu'à la maigreur, plus là quoi qu'il en soit, dérivant les pieds fixes, avec ce pouvoir qu'on leur envie d'observer de loin comment la vie se débrouille sans eux.

Elle pourrait dire de chaque personne croisée dans sa vie ce qu'il est et ce qui l'attend, l'errance ou l'ancrage, la maison ou le départ permanent, la verticalité ou l'horizon infini.

Cela n'a aucune importance, mais c'est sa façon de lire le monde.

Elle, elle appartient à la mer. Bien avant d'avoir navigué, dans les années terrestres de maison chaude et de fratrie, de giron maternel et de chemin vers l'école, dans les années, même, de ville éloignée de tout port, d'études et de livres lus, elle ne marchait pas sur le même sol que les autres, et cela n'empêchait en rien l'amour et les étonnements, les courses dans l'herbe et les baisers sur les bancs. Elle était seulement plus prompte à la disparition, à s'envoler au moindre courant d'air. »

« Elle se souvient que ce n'est jamais facile. Qu'on ne passe pas comme ça d'une catégorie à l'autre comme de la mort à la vie sans y perdre un peu de ses repères et de sa souplesse. Elle sait qu'on n'est pas toujours les bienvenus sur le dos des océans, qu'on ne peut pas impunément s'agripper à leur crinière. »

« Elle considère cette vingtaine d'hommes qui vont où bon leur semble, où ils peuvent, comme ils peuvent, parce qu'ils l'ont décidé, parce que tout à coup leur mission n'a plus eu d'importance, ni leur métier appris. Une idée a traversé leurs corps, ils ont eu envie de se mettre nus. Ils n'ont plus eu peur d'être surveillés, évalués, de produire un retard aux conséquences chiffrables. Elle voit ces hommes nus dans l'eau, parce qu'ils n'ont plus pensé à la sécurité ni aux limites. Ils sont comme des enfants heureux dans leur baquet, dans leur piscine, qui ne se posent pas la question de savoir nager ou pas. Elle regarde ces hommes risquer la noyade, parce que quelque chose en elle a dit d'accord. »

« Elle doit régler les formalités qu'elle connaît par cœur, les papiers pour entrer au port une fois à destination, les justificatifs d'usage. Les documents confidentiels sur les marchandises qu'elle transporte, leur degré de dangerosité, dont elle n'informera personne dans l'équipage. Elle empile dans une série de messages les données mécaniques et les données économiques, les flux, les charges et les contrats marchands. Elle sait qu'elle participe à un ballet absurde et toujours à recommencer, celui des échanges internationaux, celui de l'argent qui se fabrique lorsque des bras au port soulèvent et actionnent, lorsque des hommes dans la machine se brûlent le visage huit heures par jour dans les vapeurs de fuel. »

« Au début il envoyait des photos de l'horizon, pensait que sa passion deviendrait partageable, et que ce serait rassurant de montrer jour après jour les facettes du gros navire sur l'eau. Mais, quoi qu'il dise, c'était trop égoïste. S'émerveiller d'une vague ou d'un soleil, c'était déjà trahir l'amour et son mariage, et cette famille qui doit déjà fonctionner sans lui plus de six mois par an.

Alors, comme toujours, il ne dit rien du bateau ni de la mer, rien de son rythme laborieux, rien des tablées aux conversations techniques, rien du verre pris le soir pour appeler le sommeil. Il finit par dérouler, mécaniques, les mots d'amour, en essayant de ne pas écrire les mêmes que la veille. En essayant de les remplir de nouveau d'un sentiment unique et puissant. Mais il n'y arrive pas. Il efface. Il se contente de demander des nouvelles du petit. Je vous aime. 

Quand il sera de retour à terre, il essayera une fois ou deux de raconter la peur qui le saisit parfois, lui aussi, de ne jamais revenir, de ne plus savoir qui il est, ni à quelle vie il appartient. Il essayera de raconter comment on doit, en mer, s'accrocher à son esprit plus fermement qu'ailleurs, comment il faut chaque jour vérifier sa pensée comme on vérifie la latitude, la longitude et les moteurs. Il racontera que certains vents apportent la joie, la folie, l'inconscience.

Mais il s'arrêtera avant d'avoir prononcé le premier mot, parce que le regard de sa femme le fera taire, parce qu'ouvrir cette porte-là, ce serait pour elle des jours entiers de larmes, le corps secoué de spasmes, de maigreur accentuée. Il fera alors des projets en dur, passera son temps à courir les agences immobilières et à imaginer des travaux, à refaire le mur du jardin, à changer les meubles de la cuisine, la voiture peut-être même, sans jamais se reposer, en attendant le prochain départ.

Il essayera de dire à son fils combien il est heureux, combien il aime le défi de faire flotter sur l'eau tout ce métal. Combien il aime n'être plus d'aucune terre et ne plus pouvoir appeler personne pendant des jours entiers, même s'il s'inquiète pour lui, même s'il n'aime pas imaginer qu'il pourrait ne pas être là, s'il lui arrivait quelque chose. Il ne lui dira rien, que des histoires rassurantes de travail et de routine, que les discours qu'on sert dans les familles pour que les enfants poussent droit.

Il laisse le téléphone à côté du galet, et du ticket de métro qui lui rappelle qu'une fois il a essayé de partir, de quitter la maison trop neuve pour un studio à Paris.

Qu'au bout de quelques jours il a fait demi-tour, il a repris son rôle et ses responsabilités, accroché les rideaux, monté un second mur, enterré cette histoire au fond du jardinet. »

« C'était juste avant le dîner. Elle y repense sur son lit, maintenant, et les points se relient à chaque événement, jusqu'au moment présent : comment naviguer sans tenir compte des signaux d'humeur que l'océan nous adresse ?

- Quelque chose s'est planté dans ton gros cœur, bateau. Un harpon, invisible et puissant. L'arrêt de mort de quelques certitudes. Tu nageais dans ton propre sang, quand je n'avais en tête que la routine et les petites habitudes comptables du soir. »

Quatrième de couverture

« Ils commencent par là. Par la suspension. lls mettent, pour la toute première fois, les deux pieds dans l'océan. Ils s'y glissent. À des milliers de kilomètres de toute plage. »

À bord d'un cargo de marchandises qui traverse l'Atlantique, l'équipage décide un jour, d'un commun accord, de s'offrir une baignade en pleine mer, brèche clandestine dans le cours des choses. De cette baignade, à laquelle seule la commandante ne participe pas, naît un vertige qui contamine la suite du voyage. Le bateau n'est-il pas en train de prendre son indépendance ?

Ultramarins sacre l'irruption du mystère dans la routine et l'ivresse de la dérive.
« Ils tracent un cercle à la surface, on dirait qu'ils prennent la mer pour du papier, leurs bras pour les compas de leur enfance. »
« C'est là, sans doute, l'événement de la rentrée littéraire. »

Muriel Steinmetz, L'Humanité

« D'une poésie époustouflante. Chapeau l'artiste ! »
Astrid de Larminat, Le Figaro

Mariette Navarro s'attelle avec succès à l'écriture du vertige métaphysique. »
Zoé Courtois, Le Monde des livres

« Une langue si sensible et si belle qu'elle vous happe, vous transporte. Vous ensorcelle. »
Éric Gilbert, La Dépêche du Midi

« Ultramarins envoûte de la première à la dernière ligne. Fascinant, obsédant, et pourtant d'une légèreté admirable. »
Gabrielle Napoli, En attendant Nadeau
« Ils croient qu'on peut plonger dans un miroir sans être englouti par la vague, disparaître du côté du monde où la lumière ne passe plus. »
Éditions Quidam Éditeur,  octobre 2021
146 pages 

samedi 7 mars 2026

Élise sur les chemins ★★★★★ de Bérengère Cournut

Un texte en vers libres (j'adore les vers libres, ils me touchent plus frontalement) qui avance lentement, avec attention, presque comme une respiration. Inspiré de la vie de Jacques Élisée Reclus, ce livre trace un chemin où la nature n’est pas un décor ; elle est présence, pensée, souffle. Elle y joue un rôle de partenaire. Elle est étreinte. 
« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »
J’y ai trouvé une lecture à part, douce sans être naïve, contemplative mais traversée d’une conscience politique discrète et ferme. On avance dans ces pages par touches, par silences, par élans. Derrière l'aspect paisible du récit se trouve une remise en question du progrès non réfléchi, des hiérarchies établies, de la rupture entre l’humain et la nature. La marche devient ici geste politique, il s'agit de ralentir, d'observer, de créer des liens et de remettre en cause la domination comme principe d’organisation sociale. 

Bref une belle parenthèse, précieuse, un voyage intérieur sensible et poétique. Une œuvre très originale, ce qui n'est du reste pas étonnant venant de Bérengère Cournut, mêlant le réel et le fantastique. Elle nous invite à prendre le temps et remet le monde à hauteur d’herbe et d’humain. Une ode à la liberté franchement bienvenue dans le climat actuel !
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »
Et si marcher devenait une manière de penser le monde autrement ?
« Je le sais maintenant
Pour s'orienter, les rêves sont grands. »

« Le soir, sur le chemin du retour J'ai tenté une approche moins balourde
« Tu es triste, Zéline ?
- Non, ma fille... Juste mélancolique » »

« Zéline notre mère 
Est plus souvent féline et lointaine 
À Élie, Anna, Marie et moi-même
Le Lion paraît sans cœur
Même si Louise, la gracieuse Louise
Le dit simplement blessé, amer »

« Le soir, le Lion a voulu savoir 
Pourquoi Élie était tombé 
L'échelle laissée dans la grange 
Ne lui paraissait pas une bonne explication 
Et lorsque j'ai dit que je l'avais appelé 
Notre petit Élie perché comme un roitelet

Notre père a commencé à gronder

C'est ce moment qu'Élisée a choisi 
Pour se lever et pour danser 
Bras écartés dans la salle à manger 
Il rejouait pour nous le vol plané d'Élie 
Face à lui, assis sur les genoux de Zéline 
Élie riait et tapait des mains 
Médusé, le Lion s'est tu Élisée m'a souri 
Élie aussi

De ce jour, il m'a toujours semblé 
Voir dans les yeux d'Élie 
Une pointe d'amour muet 
La joie d'avoir pu 
Grâce à moi 
Voler »

« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »

« Certaines vérités dérangent 
Regardant le trou de la grange 
Par lequel Élie était tombé 
Je me souviens que le Lion lui-même avait nié 
Avoir fauté le premier, en oubliant l'échelle »

« Tu vas partir maintenant, murmure Louise

D'une voix blanche et déterminée

Tu vas aller vérifier que la Vouivre affabule 
Qu'il n'existe pas d'autres créatures sans scrupule 
Cherchant comme elle à capturer l'âme de nos frères 
À en faire des idiots, des zozos, des serpillières 
Entends-moi bien, Élise : 
Je ne crois pas aux femmes-serpents 
Je ne crois pas aux filles-anguilles 
Je crois aux sœurs remparts de folie
Je ne crois ni aux ondines ni aux mélusines
Je crois aux liens salvateurs de la fratrie ! »

« -23-

LE MONDE ENGLOUTI

Ils sont venus un jour d'en bas 
Avec des plans, des outils plein les bras 
Ils regardaient, sondaient notre terre 
Ils voulaient ouvrir une carrière 
Et clamaient comme des chèvres 
« Nous sommes les investisseurs ! » 
On aurait dû répondre :
« Et ta sœur... »

Mais nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti 

Alors les hommes de la ville ont foré 
Plus profond que les cochons 
Avec leurs groins dans les forêts 
En remontant, ils ont crié 
«Villageois, vous êtes riches ! 
Plus de champs, plus de friches 
Avec le marbre ici caché 
Vous deviendrez des rois ! »

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les engins sont arrivés 
Nos terres ont été fracturées 
Plus de prés, plus de vergers 
Seulement la roche découpée 
En petits, en grands carrés 
La colline était ouverte à flanc 
On l'aurait dite saignée à blanc 
Pleurant des veines grises et noires

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les hommes d'ici ont participé 
Ils ont creusé, ils ont charrié 
Ils étaient désormais carriers 
À la surface, femmes et enfants 
Se faisaient bergers et paysans 
Tout le monde travaillaient en chantant 
Ce bonheur a duré presque trente ans 
Puis une autre époque est venue

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les investisseurs étaient de retour 
Ils avaient de nouveaux plans 
De nouvelles idées, de nouveaux tours 
De leur chapeau, tout contents 
Ils sortaient des machines effrayantes 
Aux mâchoires surpuissantes 
À la force délirante
Qui faisaient un bruit de dragon 

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les carriers n'étaient plus utiles 
En aussi grand nombre qu'avant 
Alors à beaucoup on a dit « Merci » 
Et tout de suite après : « Fous l'camp» 
Les hommes sont remontés 
Ils n'étaient plus carriers 
Ils n'étaient plus bergers ni paysans 
Ils n'étaient plus que de pauvres gens

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les femmes n'ont pas tellement su 
Raccommoder le passé des hommes 
Elles les ont regardés sombrer dans l'alcool 
Nos pères, ces petits fétus, ces petits têtus 
Ne voulaient pas revenir à la vie agricole
Ils préféraient forer, miner, détruire 
Leurs propres terres, leurs propres sols 
Et boire, en bande, du vitriol

Nos grand-mères n'ont rien dit 
Et nos mères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Et maintenant, pauvres gens 
Qu'offrez-vous à vos enfants ? 
La montagne est éventrée 
L'eau est polluée 
Les animaux ont fui 
Vos brebis sont malades 
Rien n'arrêtera plus 
La grande dégringolade

Et vous n'avez rien dit ?
Et vous avez dit oui ? 
Soyez maudits 
Cent fois maudits »

« Mon père dit que les seules lois valables
Sont celles qui président à la croissance de ses salades »

« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »

Quatrième de couverture

Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre

Élise vit dans la montagne, au sein d'une famille parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d'une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds.
Elle se lance à la découverte d'un monde où réel et fantastique vont amoureusement se mêler.

Élise sur les chemins est un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). Après De pierre et d'os (Le Tripode, 2019), Bérengère Cournut offre avec ce texte un nouveau voyage sur les sentiers du rêve et de la liberté.

Éditions Le Tripode,  automne 2021
172 pages

dimanche 27 avril 2025

Seule restait la forêt ★★★★☆ de Daniel Mason

« Là, des hommes et des femmes avaient cultivé des champs le long du lit majeur de la rivière. Là, les hêtres et les chênes avaient poussé lentement à l'ombre d'arbres protecteurs. Là, les bouleaux avaient surgi après que les hommes du roi avaient coupé des pins pour servir de mâts à leurs navires... On aurait dit que le passé se lisait partout dans le paysage. Dans la taille des pierres composant les murets sinueux, qui indiquait si la terre avait été utilisée pour des cultures ou des pâturages. Dans la pruche pourrie qui laissait voir son fantôme sous les racines atrophiées du bouleau argenté. Le pin blanc qui devait sa forme bifurquée à un charançon en maraude pendant sa croissance. Les troncs aux multiples doigts qui témoignaient du passage de cerfs morts depuis longtemps. »

"Seule restait la forêt" autour de cette maison perdue dans les bois. Soumise aux aléas du temps. 
De la guerre. 
Du changement climatique. 
Fantômes rôdant. 
Amour aidant. 
Aimant. 
Enracinant. 
Une lecture empreinte de nature. 
Le temps passe. La nature reste.
Il fut bon et intéressant d'être témoin de la transformation d'un endroit emmuré au gré du temps, des saisons et de l'Histoire pendant un demi millénaire. Un retour à un entrelacs de nature. De sauvagerie.
Inévitablement. 
Quand le passé se lit partout dans le paysage.
Un roman envoûtant.  

« ... faire un feu sur Ararat avec les vestiges de l'arche. »
NATHANIEL HAWTHORNE, Carnets américains, 1835-1853 

« Mais comment pourraient-elles comprendre ma passion, celles dont le cœur n'a point subi la morsure d'une baïonnette adoucie par une reinette d'automne ? »

« verroterie abandonné par la femme d'un docker dans un moment d'indécence, un verre fendu tombé des lunettes d'un comptable, des mèches éparses emportées par une brise marine depuis l'échoppe d'un barbier au marché, des noyaux de pêches, des feuilles rongées de moisissure portant des chansons oubliées. Il y a aussi des graines, innombrables, dispersées dans la cargaison humide: trèfle violet, séneçon, spargelle, lotier corniculé, fétuque des prés, pissenlit, torilis des champs, lupuline, plantain. »

« Parmi les broussailles, l'écureuil courait 
Observé de loin par la chouette 
À la recherche de recoins secrets 
Où dissimuler sa recette. »

« L'écureuil, lui, poursuivait son banquet 
Avec sa belle demoiselle 
Lui rapportant chaque jour d'autres mets 
Cachés à l'abri sous le gel.

Et tandis que le froid de l'hiver monte, etc.

Enfin un jour, sans un coup de semonce 
Un rideau de neige tomba 
Et changea les prés envahis de ronces 
En vastes draps d'un blanc de soie.

Courant dans les galeries sous la neige 
Notre fière bête partit 
La chouette était toujours à son manège 
L'épiant d'une oreille aguerrie.

Enfin le rapace surprit un son 
Et sans attendre plus encore, 
Il plongea, laissant là sur les flocons 
L'empreinte emplumée de la mort.

L'écureuil n'est plus, mais sans lui demeurent 
Ses réserves bien enterrées 
Qui jusqu'au chaud printemps attendront l'heure 
De percer leur coque et germer.

Et tandis que le froid de l'hiver monte, etc. »

« Ici, on ne détruit pas de toute façon on ajoute seulement, on agglutine, maison à maison, cabane à cabane, comme dans un monstrueux nom allemand. Partout, on aperçoit ces masses proliférantes : une nouvelle aile est construite, l'ancienne aile devient le quartier des domestiques, l'ancien quartier des domestiques la grange, l'ancienne grange la remise à calèches, etc. Elles muent, ces maisons ! À mesure que les siècles passent, je ne serais pas étonné de les voir déambuler à travers la cam-pagne, semant d'anciennes incarnations dans leur sillage. »

« P.S. : Les fourmis ont mangé la colle à enveloppes, si bien que je n'avais pas encore scellé celle-ci ; et il se trouve que hier soir j'ai repris vos Voyages, et ai ouvert le livre sur votre description du crépuscule alors que nous quittions les Açores, ce sentiment de ne faire qu'un avec le monde - de se dissoudre. Je me demande à présent si ce n'est pas ce que je cherche lorsque je peins - à disparaître dans quelque chose. C'est peut-être cette qualité que j'avais fini par détester dans mes grandes toiles. Je me trouvais toujours au centre. Pas littéralement : pas le petit WHT, regardant par-dessus son épaule à la façon de Cole dans son Oxbow. Cependant l'acte même de composer, dans le sens précis où un peintre l'entend quand il parle d'assembler différentes parties en un tout harmonieux -, cet acte de cohésion place naturellement le sujet au premier plan. Cole en est un bon exemple : tout est censé être la nature sauvage, pourtant il ne fait aucun doute que nous la voyons à travers les yeux de l'homme. Non pas que je remette en question son talent. Mais lui est toujours là, tandis que mes instants les plus splendides sont ceux de dissolution. Que faut-il en déduire, cependant ? L'art peut-il exister sans être humain ? Voilà peut-être ce que je souhaite capturer : la bête telle que vue par la bête, l'arbre tel que vu par l'arbre.
Je plaisante, quoique. »

« P.-S.: La campagne ! Les pommes commencent à apparaître. Les fraises des bois l'ont déjà fait. Les champignons sont assez larges pour qu'on s'abrite dessous. Les gerbes d'or hochent la tête sur mon passage des connaissances qui me saluent. Les limaces laissent des hiéroglyphes sur l'écorce des bouleaux.
Une dernière observation. Un héron à la cime des arbres - vraiment, se perchent-ils si haut ? J'avais toujours imaginé qu'ils se cantonnaient aux marais. Mais là, au-dessus de moi, j'ai ma réponse. »

« La joie que ta douce compagnie a apportée 
Laisse une ombre une fois passée. »

« Je propose un nouveau calendrier : pas un automne, mais douze, cent. L'automne où les bouleaux sont jaunes, mais conservent leurs feuilles ; où les hêtres sont verts, mais les feuilles des bouleaux sont tombées ; où les chênes prennent une teinte d'abricot mûr, et les hêtres jaunissent ; où les chênes deviennent brun cigare, et les hêtres se recroquevillent en rouleaux craquants couleur cuivre. Ainsi de suite : j'en ai sauté quelques-uns.
Mais appeler tout cela simplement « l'automne » ! »

« Les premières neiges sont tombées ici. Les hêtres et les chênes n'ont pas encore perdu toutes leurs feuilles, et la neige blanche sur le brun et le rouge offre un spectacle magnifique - je travaille à une plus petite toile, pour tenter de saisir ce que j'entends par là. »

« Cher ami,
Je n'attends pas de réponse. Tu es au courant de ma situation. Katherine est partie rejoindre sa mère à Albany. Je resterai ici, avec mes fougères et ma montagne. Aucun mot ne saurait décrire les larmes, la fureur - en réalité, je ne la croyais pas capable de cela. Rien ne peut l'apaiser, quand bien même je lui assure que ce que je partage avec elle et ce que j'ai partagé avec toi existent sur des plans séparés. Elle serait toujours restée ma femme, jamais je n'ai pensé le contraire, jamais je n'ai envisagé de lui causer une telle douleur. Oh, mais qui cherché-je à convaincre ! La persuaderas-tu, Nash ? Ta présence ici est proscrite, tu le sais. La menace est très claire - ta carrière sera détruite, ta vie aussi. Je soupçonne que la mienne l'est déjà ma car-rière, j'entends; je vivrai - mais plus j'y réfléchis, plus il me semble que ma carrière a pris fin à mon arrivée ici, quand j'ai arrêté de peindre pour eux, et véritablement essayé de voir. Cependant, tu es trop remarquable pour que le monde te perde. Oh, le rêve me hante que tu puisses renoncer aux honneurs des hommes et me rejoindre, disparaître avec moi parmi mes feuilles éphémères. Mais tu es fait d'une autre étoffe c'est le monde qui a besoin de toi, pas seulement moi. Voilà ma justification, même si je sais qu'on ne m'a pas laissé le choix. Uniquement de la tristesse.
Alors : pas de scandale, pas de suppliques. J'observerai de loin, en me contentant de savoir qu'un jour je me découvrirai peut-être dans tes pages. S'il devait arriver, lors d'un voyage d'agrément dans ces montagnes, que ta calèche passe à mon bâbord, n'aie crainte je te promets de regarder à tribord. Je ne te demande qu'une chose. Si ta harpie de femme n'a pas détruit mes lettres, je te prie humblement de me les renvoyer, comme je te retourne à présent les tiennes. Il y a là des choses que je souhaite cacher au monde, et seulement garder dans ma mémoire. »

« Partout, les traces de petits animaux, les empreintes profondes de cerfs. La neige rend leur passage lisible, révèle les cartes silencieuses de la longue nuit. 
L'écouteraient-ils, les animaux? Elle sourit tristement, imagine le tamia la réprimander depuis son confession-nal en chêne. Les mésanges cancanantes. La vengeance sommaire du loup.
Non. 
Pas aux souris ni aux martres. Pas à la rivière. Pas à la terre.
Mais peut-être ?
Elle s'arrête dans la forêt, scrute les alentours. L'instant d'après, elle est à genoux, creusant dans la neige jusqu'à trouver la mousse en dessous. Elle jette ses moufles, se remet à creuser. Quand elle atteint le sol gelé, elle attrape un bâton pour racler les cailloux, les minces racines. Du terreau noir s'effrite. Plus profond encore. Jusqu'à ce qu'elle puisse appuyer son visage dans le trou.
Elle l'inspire, cette odeur froide et sucrée de mousse et de terre. Elle chuchote à l'intérieur, sent la chaleur de son souffle remonter vers elle. Elle contemple l'endroit où elle l'enterrera, puis presse ses lèvres dans le creux, et commence à parler. »

« L'été, quand les jours étaient longs, ils s'attardaient dans la forêt tant que la lumière le leur permettait.
L'automne aussi.
L'hiver, ils lisaient.
Dickens. Hawthorne. Wordsworth. Poe les nuits les plus noires. Camões pour elle, affirmait-il, lui demandant quelle sonorité cela aurait eu en portugais. Erasmus Nash, dont il avait beaucoup d'œuvres, et qui avait été son ami. Choisissez ce que vous voulez, lui avait-il dit, et elle était allée dans la bibliothèque, avait pris un livre, et le lui avait rapporté. »

« Un chant de DÉCEMBRE.
Une autre ballade par deux dames AU REPOS. sur l'air de Quand Phébus dormait, etc.
POUR FIFRE et VOIX

Chantez-nous un air tendre de décembre 
Pour apaiser le froid des nuits d'hiver. 
La fin de l'an ne saurait plus attendre 
Emportant avec elle la lumière.

L'été brûlant passé, les jours s'abrègent 
Cédant peu à peu leurs joies à la nuit.
Désormais un puissant sommeil assiège 
Nos heures de veille autrefois bénies.

L'hiver arrive du nord à pas lents 
Saisissant dans son étau sans pareil 
La terre muette, les ruisseaux stagnants 
Le papillon de nuit, la guêpe, l'abeille.

Le crapaud qui dans les feuilles s'enterre 
Ploie devant l'avancée de la saison 
Comme le rouge-gorge, lui qui naguère 
Claironnait si joyeusement ses chansons. 

Le gel laisse sur les feuilles un manteau 
De cristal pur, secoué par le vent. 
La glace fait dériver les bardeaux 
Saisit le toit, les murs et les auvents.

Saisit la lune brillant dans le puits, 
Piège les poissons vivants dans sa nasse. 
Gèle l'étang en de soyeux replis 
Des bulles noires errant sous la surface.

Saisit: la fange au fond des cabinets, 
Le ver, l'asticot aux traces si fines 
Les corps qui depuis longtemps reposaient, 
Ensevelis, les os ceints de racines.

Et saisit à présent le froid lui-même : 
Le verre éclate, le mercure s'épand. 
Le soleil à son tour apparaît blême 
C'en est fini de la course du Temps.

Ra ta, ta ta, Ra ta, ta ta Ratata tilitata »

« Ce qui se passe ensuite peut être décrit comme l'histoire de deux vents.
Un siècle s'est écoulé depuis que le lion des montagnes a massacré les moutons des Osgood, provoquant des changements qui ont transformé le paysage autour de la maison. Les pâturages ont cédé la place aux ronces, les ronces aux broussailles, et les broussailles aux bouleaux et aux pins, tandis que des chênes, des hêtres et des châtaigniers naissaient des fruits abandonnés par l'écureuil tué un matin d'hiver par l'attaque de la chouette. Au fil des ans, on a découpé de plus petites trouées dans cette deuxième forêt : un potager, un pré où peindre la course des nuages, un terrain de croquet pour des clients qui ne sont jamais arrivés. C'est au bord de cette pelouse qu'un hêtre - affaibli par une fissure apparue un matin de gel soudain, par les assauts des pics suceurs de sève, par les insectes mineurs qui ont gravé des runes énigmatiques sur ses feuilles est secoué par un vent cinglant, et se casse en deux. En tombant, il heurte un châtaignier voisin - pas très fort, mais assez pour lui arracher une branche, laissant une longue et mince cicatrice de moelle marron clair.
C'est le premier vent d'importance. Le deuxième arrive seulement quatre mois plus tard, en juin. Un vent chaud, humide aussi, qui éclabousse l'ouest des Appalaches. Il apporte dans ses rafales un bouillon de petits animaux - oiseaux, scarabées, araignées accrochées à leurs écheveaux de soie, graines en forme d'aigrettes et de parachutes. Tandis qu'il balaie les collines, il donne et reprend, et dans un bois au nord du fleuve Susquehanna il survole une forêt de cent mille châtaigniers. Pendant des générations, les châtaignes ont nourri les enfants mohawk et oneida, les colons allemands, les milices de la Révolution, les garçons de ferme, sans parler des cerfs, chevaux, ours, élans, cochons, oiseaux, vers, écureuils, porcs-épics et limaces. À présent les arbres sont morts, étranglés par des vagues épaisses et filamenteuses de chancre qui les ont frappés la décennie précédente. Des vrilles jaunes se déploient sur leur écorce à partir de cloques de la taille de têtes d'épingle, tandis que de microscopiques corps fructifères à l'aspect de fioles projettent leurs munitions dans le vent.
C'est une de ces balles qui nous intéresse maintenant.
Durant sa brève existence, la spore n'a jamais quitté son arbre hôte. En forme de fuseau arrondi, coupée en deux par un mince septum semblable à la rainure d'un comprimé, elle vit depuis une éternité dans les profondeurs humides de sa cavité, agencée avec ses sœurs en rosettes bien ordonnées. Par conséquent, sa libération, quand le vent de l'est vient emporter des rideaux de spores dans la forêt détruite, entraîne une transformation qui n'est rien de moins qu'une extase. Relâchée, virevoltant, elle s'élève au-dessus de la mort qui l'entoure, quitte la cime de son hôte, effleure la voûte des arbres, tournoie dans les remous tiraillants d'un pin d'été qui agite ses branches, puis est aspirée vers le ciel. Haut dans la ceinture de nuages gris-noir, retombant joyeusement, elle bondit par-dessus les Catskills, longe l'Hudson, remonte à toute allure les flancs des Taconic. Le vent est rapide. La spore le sent tirer sur sa membrane. Un merveilleux instant, elle semble prête à se dissoudre dans l'air, ou s'envoler si loin qu'elle ne redescendra plus. Brièvement, le plaisir - car comment appeler autrement cette alchimie ? - est presque insupportable, jusqu'à ce que dans un nuage elle frappe une goutte de pluie naissante.
Elle dégringole de nouveau. La goutte se déforme, s'aplatit. Des petites vagues roulent à sa surface tandis qu'elle accumule l'humidité du nuage. Elle descend, émerge au-dessus des forêts tourbillonnantes. L'air se réchauffe, la goutte de pluie grossit. Tombe plus vite.
Elle atterrit dans un champ près de la maison jaune dans les bois du Nord. C'est le matin. L'herbe est mouillée. Le poids de l'eau est colossal, mais il fait chaud, et une fois l'orage passé, un chien qui se roule dans l'herbe ramasse la spore sur ses poils, et s'ébroue. En une bouffée d'air, la spore décolle de nouveau.
De petits courants thermiques montent de l'herbe. La spore flotte jusqu'à la forêt, et se dépose sur le châtaignier à la balafre marron clair infligée par la chute du hêtre. Ce n'est pas la première fois que le chancre passe par la forêt. Cela fait près de vingt ans qu'il a entamé sa marche, et la moitié des châtaigneraies de la Nouvelle-Angleterre a été décimée. Des milliards de spores ont voyagé avec le vent, des milliards encore ont accompagné les pas chaloupés des oiseaux, des insectes et des mites. Cependant, il n'est pas si facile de détruire une forêt. La bonne spore doit déceler la bonne faille dans les défenses du bon arbre, doit germer et trouver les couloirs à travers lesquels déployer son éventail étouffant dans l'écorce du châtaignier. Elle doit contourner les remparts boursouflés que l'arbre dresse face à l'assaut. Doit jeter son poison, dissoudre les barricades au sein du bois.
Ainsi, jusqu'à présent, cette forêt a été épargnée. Chaque été, les châtaigniers peuplent la voûte des arbres de panaches vacillants, si éclatants qu'on les dit illuminés par leur propre soleil. Chaque automne, leurs fruits se répandent en tapis sur le sol de la forêt. Au printemps, leurs feuilles sont tendres et vertes, teintées de brun-roux. Ils sont au sommet de leur vigueur, quand l'inoculation a lieu. »

« Notre attention se tourne à présent vers le coléoptère. Si les jeunes mariés s'étaient interrompus ne serait-ce qu'un instant dans leur jouissance mutuelle, et avaient soulevé l'écorce de la bûche où Tom avait découvert qu'il pouvait appuyer les pieds pour une meilleure prise, ils se seraient peut-être demandé comment une œuvre d'art d'une telle beauté avait pu apparaître là. En effet, les galeries larvaires du scolyte de l'orme sont de pures merveilles. À quoi pourrions-nous les comparer ? Des gravures de labyrinthes vikings ? Les tatouages faciaux de certains Polynésiens ? Un gigantesque mille-pattes ? Mais elles n'ont pas leur pareil. Quelle symétrie, quelle grâce! En comparaison, les autres coléoptères sont de pauvres empotés, qui laissent des gribouillis tortueux d'ivrognes dans leur sillage.
Toutefois, nos jeunes amants auraient été encore plus stupéfaits d'apprendre que seulement six mois auparavant ce labyrinthe sinueux avait été un temple du plaisir semblable au leur.
Pour le coléoptère, le jeu avait commencé, comme les jeux sexuels le font souvent, par un peu de menuiserie. Une femelle scolyte, légèrement plus petite qu'un grain de riz, s'était retrouvée, un après-midi d'été, à vagabonder près des búches entreposées à la sortie de l'autoroute. Ne me demandez pas comment elle avait atterri là ; elle venait d'une autre búche, comme sa mère avant elle - rien que des bûches et des coléoptères, depuis des générations. En tout cas, elle était affamée, et la découverte du bois d'orme l'avait tellement réjouie qu'elle avait frétillé de son petit croupion poilu. Elle avait passé un moment à parcourir l'écorce, jusqu'à trouver un endroit où creuser son antre. C'était son premier terrier, mais elle s'était mise au travail de façon instinctive. Elle avait foré à l'intérieur du bois, dégageant et nettoyant une galerie lisse et droite, s'était installée, et avait relâché telle une sirène un panache de phéromones qui avaient dérivé dans les niches vides puis dans l'air.
Et quel parfum ! Thréo-4-méthyle-3-heptanol ! Alpha-multistriatine ! Alpha-cubébène ! Comment en vouloir au jeune soupirant qui, planant dans les parages, s'arrêta en plein vol, balaya l'air de ses antennes, et fit demi-tour vers le trou qu'elle avait percé ? Des frissons de désir traversèrent ses élytres à mesure que l'arôme se faisait plus fort. Et sous l'écorce, dans la galerie, quel paradis ! L'odeur était irrésistible - c'était comme s'il avait pénétré dans la cavité génitale même de la femelle. Il ronronna, se pencha en avant, si troublé par le parfum qu'il faillit s'accoupler avec une mite. Les insectes détalèrent - ils avaient appris depuis belle lurette à ne pas s'interposer entre deux scolytes en rut. »

« « Héritiers universels », « Fléau », « Coutures »... D'où sortait-il tout ça ? Le manuscrit était énorme, terrible et débridé, et étant une lectrice qui se targuait de ne pas reculer devant les textes difficiles, Helen fut impressionnée par sa pure étrangeté. Des outils diaboliques, une terre déchirée, des mots qui gelaient en hiver : s'il s'était agi d'un poème, pas d'une maladie, elle aurait peut-être trouvé cela fascinant. Cependant, la souffrance de Robert était bien trop proche d'elle.
L'ouvrage était aussi illisible. Avant l'arrivée du colis, elle avait nourri le fantasme que Robert ait écrit quelque chose qui puisse compenser sa maladie, apporter une sorte de conclusion triomphante à sa vie. Mais il n'y aurait pas une seule personne intéressée par l'énumération de ce qui semblait être chaque arbre et chaque pierre d'une parcelle grande comme un mouchoir de poche dans l'ouest du Massachusetts. En proposant le manuscrit à un éditeur, elle risquerait non seulement un refus, mais aussi de transformer la vie de Robert en franc objet de moquerie.
Elle essaya, comme elle essayait toujours de le faire avec ses élèves, d'offrir la réponse la plus généreuse possible. C'est une entreprise extraordinaire, écrivit-elle, un témoignage de ton expérience unique. Elle se représentait parfaitement les bois, les chemins qu'il suivait. »

« Personne n'était venu, évidemment. C'étaient simplement des choses accumulées. Elle comprit qu'elle ne pourrait pas mener à bien l'inventaire méticuleux qu'elle avait prévu. S'il y avait quoi que ce soit qui vaille la peine d'être gardé en souvenir, il faudrait le déterrer. Elle avança lentement, traversant le salon, puis la cuisine, avant de retourner au salon et de monter l'escalier. Il y avait du bazar partout. De vieux numéros de Good Housekeeping (sa mère, une ménagère !), des bocaux vides et de la porcelaine commmorative, des vieux vêtements. Elle fut frappée par les connotations divergentes que véhiculaient ces objets. La mort signifiait non seulement l'extinction d'une vie, mais aussi de vastes univers de sens. Une bougie qui avait pu procurer du réconfort dans l'obscurité de l'hiver, un châle offert par un ancien soupirant, un faisan qui rappelait son pauvre grand-père défunt. Du vieux cuivre, un vieux chiffon, un vieil oiseau. »

« Là, des hommes et des femmes avaient cultivé des champs le long du lit majeur de la rivière. Là, les hêtres et les chênes avaient poussé lentement à l'ombre d'arbres protecteurs. Là, les bouleaux avaient surgi après que les hommes du roi avaient coupé des pins pour servir de mâts à leurs navires... On aurait dit que le passé se lisait partout dans le paysage. Dans la taille des pierres composant les murets sinueux, qui indiquait si la terre avait été utilisée pour des cultures ou des pâturages. Dans la pruche pourrie qui laissait voir son fantôme sous les racines atrophiées du bouleau argenté. Le pin blanc qui devait sa forme bifurquée à un charançon en maraude pendant sa croissance. Les troncs aux multiples doigts qui témoignaient du passage de cerfs morts depuis longtemps. »

Quatrième de couverture

« Éblouissant [...] Seule restait la forêt est à la fois intime et épique, ludique et sérieux. Le lire, c'est voyager aux limites de ce que le roman peut faire. »
The Guardian

C'est dans la forêt que tout commence. Pourchassés par les membres de leur colonie puritaine, deux amoureux en fuite se réfugient dans les bois du Nord et posent la première pierre de leur foyer. Au cours des quatre cents ans qui suivront, cette cabane deviendra une maison, abritera des vies entières, des solitudes et des familles, des gloires, des doutes, des échecs et parfois des fantômes.

Sous la plume de Daniel Mason, un soldat promis à tous les honneurs leur tourne le dos pour se consacrer à la culture des pommes, un chasseur d'esclave fait face à la justice des hommes, un peintre naturaliste vit une histoire d'amour interdite et un journaliste comprend que la terre garde jalousement ses secrets.

Alors que les propriétaires se succèdent, aucun ne possède vraiment la maison, qui leur survit entre ruine et réparations. Seul triomphe le récit, qui traverse le temps, la nature et la littérature pour narrer l'histoire de tout un pays par le biais d'un arpent de forêt.

Éditions Buchet-Chastel,  août 2024
505 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claire-Marie Clévy