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dimanche 27 avril 2025

Seule restait la forêt ★★★★☆ de Daniel Mason

« Là, des hommes et des femmes avaient cultivé des champs le long du lit majeur de la rivière. Là, les hêtres et les chênes avaient poussé lentement à l'ombre d'arbres protecteurs. Là, les bouleaux avaient surgi après que les hommes du roi avaient coupé des pins pour servir de mâts à leurs navires... On aurait dit que le passé se lisait partout dans le paysage. Dans la taille des pierres composant les murets sinueux, qui indiquait si la terre avait été utilisée pour des cultures ou des pâturages. Dans la pruche pourrie qui laissait voir son fantôme sous les racines atrophiées du bouleau argenté. Le pin blanc qui devait sa forme bifurquée à un charançon en maraude pendant sa croissance. Les troncs aux multiples doigts qui témoignaient du passage de cerfs morts depuis longtemps. »

"Seule restait la forêt" autour de cette maison perdue dans les bois. Soumise aux aléas du temps. 
De la guerre. 
Du changement climatique. 
Fantômes rôdant. 
Amour aidant. 
Aimant. 
Enracinant. 
Une lecture empreinte de nature. 
Le temps passe. La nature reste.
Il fut bon et intéressant d'être témoin de la transformation d'un endroit emmuré au gré du temps, des saisons et de l'Histoire pendant un demi millénaire. Un retour à un entrelacs de nature. De sauvagerie.
Inévitablement. 
Quand le passé se lit partout dans le paysage.
Un roman envoûtant.  

« ... faire un feu sur Ararat avec les vestiges de l'arche. »
NATHANIEL HAWTHORNE, Carnets américains, 1835-1853 

« Mais comment pourraient-elles comprendre ma passion, celles dont le cœur n'a point subi la morsure d'une baïonnette adoucie par une reinette d'automne ? »

« verroterie abandonné par la femme d'un docker dans un moment d'indécence, un verre fendu tombé des lunettes d'un comptable, des mèches éparses emportées par une brise marine depuis l'échoppe d'un barbier au marché, des noyaux de pêches, des feuilles rongées de moisissure portant des chansons oubliées. Il y a aussi des graines, innombrables, dispersées dans la cargaison humide: trèfle violet, séneçon, spargelle, lotier corniculé, fétuque des prés, pissenlit, torilis des champs, lupuline, plantain. »

« Parmi les broussailles, l'écureuil courait 
Observé de loin par la chouette 
À la recherche de recoins secrets 
Où dissimuler sa recette. »

« L'écureuil, lui, poursuivait son banquet 
Avec sa belle demoiselle 
Lui rapportant chaque jour d'autres mets 
Cachés à l'abri sous le gel.

Et tandis que le froid de l'hiver monte, etc.

Enfin un jour, sans un coup de semonce 
Un rideau de neige tomba 
Et changea les prés envahis de ronces 
En vastes draps d'un blanc de soie.

Courant dans les galeries sous la neige 
Notre fière bête partit 
La chouette était toujours à son manège 
L'épiant d'une oreille aguerrie.

Enfin le rapace surprit un son 
Et sans attendre plus encore, 
Il plongea, laissant là sur les flocons 
L'empreinte emplumée de la mort.

L'écureuil n'est plus, mais sans lui demeurent 
Ses réserves bien enterrées 
Qui jusqu'au chaud printemps attendront l'heure 
De percer leur coque et germer.

Et tandis que le froid de l'hiver monte, etc. »

« Ici, on ne détruit pas de toute façon on ajoute seulement, on agglutine, maison à maison, cabane à cabane, comme dans un monstrueux nom allemand. Partout, on aperçoit ces masses proliférantes : une nouvelle aile est construite, l'ancienne aile devient le quartier des domestiques, l'ancien quartier des domestiques la grange, l'ancienne grange la remise à calèches, etc. Elles muent, ces maisons ! À mesure que les siècles passent, je ne serais pas étonné de les voir déambuler à travers la cam-pagne, semant d'anciennes incarnations dans leur sillage. »

« P.S. : Les fourmis ont mangé la colle à enveloppes, si bien que je n'avais pas encore scellé celle-ci ; et il se trouve que hier soir j'ai repris vos Voyages, et ai ouvert le livre sur votre description du crépuscule alors que nous quittions les Açores, ce sentiment de ne faire qu'un avec le monde - de se dissoudre. Je me demande à présent si ce n'est pas ce que je cherche lorsque je peins - à disparaître dans quelque chose. C'est peut-être cette qualité que j'avais fini par détester dans mes grandes toiles. Je me trouvais toujours au centre. Pas littéralement : pas le petit WHT, regardant par-dessus son épaule à la façon de Cole dans son Oxbow. Cependant l'acte même de composer, dans le sens précis où un peintre l'entend quand il parle d'assembler différentes parties en un tout harmonieux -, cet acte de cohésion place naturellement le sujet au premier plan. Cole en est un bon exemple : tout est censé être la nature sauvage, pourtant il ne fait aucun doute que nous la voyons à travers les yeux de l'homme. Non pas que je remette en question son talent. Mais lui est toujours là, tandis que mes instants les plus splendides sont ceux de dissolution. Que faut-il en déduire, cependant ? L'art peut-il exister sans être humain ? Voilà peut-être ce que je souhaite capturer : la bête telle que vue par la bête, l'arbre tel que vu par l'arbre.
Je plaisante, quoique. »

« P.-S.: La campagne ! Les pommes commencent à apparaître. Les fraises des bois l'ont déjà fait. Les champignons sont assez larges pour qu'on s'abrite dessous. Les gerbes d'or hochent la tête sur mon passage des connaissances qui me saluent. Les limaces laissent des hiéroglyphes sur l'écorce des bouleaux.
Une dernière observation. Un héron à la cime des arbres - vraiment, se perchent-ils si haut ? J'avais toujours imaginé qu'ils se cantonnaient aux marais. Mais là, au-dessus de moi, j'ai ma réponse. »

« La joie que ta douce compagnie a apportée 
Laisse une ombre une fois passée. »

« Je propose un nouveau calendrier : pas un automne, mais douze, cent. L'automne où les bouleaux sont jaunes, mais conservent leurs feuilles ; où les hêtres sont verts, mais les feuilles des bouleaux sont tombées ; où les chênes prennent une teinte d'abricot mûr, et les hêtres jaunissent ; où les chênes deviennent brun cigare, et les hêtres se recroquevillent en rouleaux craquants couleur cuivre. Ainsi de suite : j'en ai sauté quelques-uns.
Mais appeler tout cela simplement « l'automne » ! »

« Les premières neiges sont tombées ici. Les hêtres et les chênes n'ont pas encore perdu toutes leurs feuilles, et la neige blanche sur le brun et le rouge offre un spectacle magnifique - je travaille à une plus petite toile, pour tenter de saisir ce que j'entends par là. »

« Cher ami,
Je n'attends pas de réponse. Tu es au courant de ma situation. Katherine est partie rejoindre sa mère à Albany. Je resterai ici, avec mes fougères et ma montagne. Aucun mot ne saurait décrire les larmes, la fureur - en réalité, je ne la croyais pas capable de cela. Rien ne peut l'apaiser, quand bien même je lui assure que ce que je partage avec elle et ce que j'ai partagé avec toi existent sur des plans séparés. Elle serait toujours restée ma femme, jamais je n'ai pensé le contraire, jamais je n'ai envisagé de lui causer une telle douleur. Oh, mais qui cherché-je à convaincre ! La persuaderas-tu, Nash ? Ta présence ici est proscrite, tu le sais. La menace est très claire - ta carrière sera détruite, ta vie aussi. Je soupçonne que la mienne l'est déjà ma car-rière, j'entends; je vivrai - mais plus j'y réfléchis, plus il me semble que ma carrière a pris fin à mon arrivée ici, quand j'ai arrêté de peindre pour eux, et véritablement essayé de voir. Cependant, tu es trop remarquable pour que le monde te perde. Oh, le rêve me hante que tu puisses renoncer aux honneurs des hommes et me rejoindre, disparaître avec moi parmi mes feuilles éphémères. Mais tu es fait d'une autre étoffe c'est le monde qui a besoin de toi, pas seulement moi. Voilà ma justification, même si je sais qu'on ne m'a pas laissé le choix. Uniquement de la tristesse.
Alors : pas de scandale, pas de suppliques. J'observerai de loin, en me contentant de savoir qu'un jour je me découvrirai peut-être dans tes pages. S'il devait arriver, lors d'un voyage d'agrément dans ces montagnes, que ta calèche passe à mon bâbord, n'aie crainte je te promets de regarder à tribord. Je ne te demande qu'une chose. Si ta harpie de femme n'a pas détruit mes lettres, je te prie humblement de me les renvoyer, comme je te retourne à présent les tiennes. Il y a là des choses que je souhaite cacher au monde, et seulement garder dans ma mémoire. »

« Partout, les traces de petits animaux, les empreintes profondes de cerfs. La neige rend leur passage lisible, révèle les cartes silencieuses de la longue nuit. 
L'écouteraient-ils, les animaux? Elle sourit tristement, imagine le tamia la réprimander depuis son confession-nal en chêne. Les mésanges cancanantes. La vengeance sommaire du loup.
Non. 
Pas aux souris ni aux martres. Pas à la rivière. Pas à la terre.
Mais peut-être ?
Elle s'arrête dans la forêt, scrute les alentours. L'instant d'après, elle est à genoux, creusant dans la neige jusqu'à trouver la mousse en dessous. Elle jette ses moufles, se remet à creuser. Quand elle atteint le sol gelé, elle attrape un bâton pour racler les cailloux, les minces racines. Du terreau noir s'effrite. Plus profond encore. Jusqu'à ce qu'elle puisse appuyer son visage dans le trou.
Elle l'inspire, cette odeur froide et sucrée de mousse et de terre. Elle chuchote à l'intérieur, sent la chaleur de son souffle remonter vers elle. Elle contemple l'endroit où elle l'enterrera, puis presse ses lèvres dans le creux, et commence à parler. »

« L'été, quand les jours étaient longs, ils s'attardaient dans la forêt tant que la lumière le leur permettait.
L'automne aussi.
L'hiver, ils lisaient.
Dickens. Hawthorne. Wordsworth. Poe les nuits les plus noires. Camões pour elle, affirmait-il, lui demandant quelle sonorité cela aurait eu en portugais. Erasmus Nash, dont il avait beaucoup d'œuvres, et qui avait été son ami. Choisissez ce que vous voulez, lui avait-il dit, et elle était allée dans la bibliothèque, avait pris un livre, et le lui avait rapporté. »

« Un chant de DÉCEMBRE.
Une autre ballade par deux dames AU REPOS. sur l'air de Quand Phébus dormait, etc.
POUR FIFRE et VOIX

Chantez-nous un air tendre de décembre 
Pour apaiser le froid des nuits d'hiver. 
La fin de l'an ne saurait plus attendre 
Emportant avec elle la lumière.

L'été brûlant passé, les jours s'abrègent 
Cédant peu à peu leurs joies à la nuit.
Désormais un puissant sommeil assiège 
Nos heures de veille autrefois bénies.

L'hiver arrive du nord à pas lents 
Saisissant dans son étau sans pareil 
La terre muette, les ruisseaux stagnants 
Le papillon de nuit, la guêpe, l'abeille.

Le crapaud qui dans les feuilles s'enterre 
Ploie devant l'avancée de la saison 
Comme le rouge-gorge, lui qui naguère 
Claironnait si joyeusement ses chansons. 

Le gel laisse sur les feuilles un manteau 
De cristal pur, secoué par le vent. 
La glace fait dériver les bardeaux 
Saisit le toit, les murs et les auvents.

Saisit la lune brillant dans le puits, 
Piège les poissons vivants dans sa nasse. 
Gèle l'étang en de soyeux replis 
Des bulles noires errant sous la surface.

Saisit: la fange au fond des cabinets, 
Le ver, l'asticot aux traces si fines 
Les corps qui depuis longtemps reposaient, 
Ensevelis, les os ceints de racines.

Et saisit à présent le froid lui-même : 
Le verre éclate, le mercure s'épand. 
Le soleil à son tour apparaît blême 
C'en est fini de la course du Temps.

Ra ta, ta ta, Ra ta, ta ta Ratata tilitata »

« Ce qui se passe ensuite peut être décrit comme l'histoire de deux vents.
Un siècle s'est écoulé depuis que le lion des montagnes a massacré les moutons des Osgood, provoquant des changements qui ont transformé le paysage autour de la maison. Les pâturages ont cédé la place aux ronces, les ronces aux broussailles, et les broussailles aux bouleaux et aux pins, tandis que des chênes, des hêtres et des châtaigniers naissaient des fruits abandonnés par l'écureuil tué un matin d'hiver par l'attaque de la chouette. Au fil des ans, on a découpé de plus petites trouées dans cette deuxième forêt : un potager, un pré où peindre la course des nuages, un terrain de croquet pour des clients qui ne sont jamais arrivés. C'est au bord de cette pelouse qu'un hêtre - affaibli par une fissure apparue un matin de gel soudain, par les assauts des pics suceurs de sève, par les insectes mineurs qui ont gravé des runes énigmatiques sur ses feuilles est secoué par un vent cinglant, et se casse en deux. En tombant, il heurte un châtaignier voisin - pas très fort, mais assez pour lui arracher une branche, laissant une longue et mince cicatrice de moelle marron clair.
C'est le premier vent d'importance. Le deuxième arrive seulement quatre mois plus tard, en juin. Un vent chaud, humide aussi, qui éclabousse l'ouest des Appalaches. Il apporte dans ses rafales un bouillon de petits animaux - oiseaux, scarabées, araignées accrochées à leurs écheveaux de soie, graines en forme d'aigrettes et de parachutes. Tandis qu'il balaie les collines, il donne et reprend, et dans un bois au nord du fleuve Susquehanna il survole une forêt de cent mille châtaigniers. Pendant des générations, les châtaignes ont nourri les enfants mohawk et oneida, les colons allemands, les milices de la Révolution, les garçons de ferme, sans parler des cerfs, chevaux, ours, élans, cochons, oiseaux, vers, écureuils, porcs-épics et limaces. À présent les arbres sont morts, étranglés par des vagues épaisses et filamenteuses de chancre qui les ont frappés la décennie précédente. Des vrilles jaunes se déploient sur leur écorce à partir de cloques de la taille de têtes d'épingle, tandis que de microscopiques corps fructifères à l'aspect de fioles projettent leurs munitions dans le vent.
C'est une de ces balles qui nous intéresse maintenant.
Durant sa brève existence, la spore n'a jamais quitté son arbre hôte. En forme de fuseau arrondi, coupée en deux par un mince septum semblable à la rainure d'un comprimé, elle vit depuis une éternité dans les profondeurs humides de sa cavité, agencée avec ses sœurs en rosettes bien ordonnées. Par conséquent, sa libération, quand le vent de l'est vient emporter des rideaux de spores dans la forêt détruite, entraîne une transformation qui n'est rien de moins qu'une extase. Relâchée, virevoltant, elle s'élève au-dessus de la mort qui l'entoure, quitte la cime de son hôte, effleure la voûte des arbres, tournoie dans les remous tiraillants d'un pin d'été qui agite ses branches, puis est aspirée vers le ciel. Haut dans la ceinture de nuages gris-noir, retombant joyeusement, elle bondit par-dessus les Catskills, longe l'Hudson, remonte à toute allure les flancs des Taconic. Le vent est rapide. La spore le sent tirer sur sa membrane. Un merveilleux instant, elle semble prête à se dissoudre dans l'air, ou s'envoler si loin qu'elle ne redescendra plus. Brièvement, le plaisir - car comment appeler autrement cette alchimie ? - est presque insupportable, jusqu'à ce que dans un nuage elle frappe une goutte de pluie naissante.
Elle dégringole de nouveau. La goutte se déforme, s'aplatit. Des petites vagues roulent à sa surface tandis qu'elle accumule l'humidité du nuage. Elle descend, émerge au-dessus des forêts tourbillonnantes. L'air se réchauffe, la goutte de pluie grossit. Tombe plus vite.
Elle atterrit dans un champ près de la maison jaune dans les bois du Nord. C'est le matin. L'herbe est mouillée. Le poids de l'eau est colossal, mais il fait chaud, et une fois l'orage passé, un chien qui se roule dans l'herbe ramasse la spore sur ses poils, et s'ébroue. En une bouffée d'air, la spore décolle de nouveau.
De petits courants thermiques montent de l'herbe. La spore flotte jusqu'à la forêt, et se dépose sur le châtaignier à la balafre marron clair infligée par la chute du hêtre. Ce n'est pas la première fois que le chancre passe par la forêt. Cela fait près de vingt ans qu'il a entamé sa marche, et la moitié des châtaigneraies de la Nouvelle-Angleterre a été décimée. Des milliards de spores ont voyagé avec le vent, des milliards encore ont accompagné les pas chaloupés des oiseaux, des insectes et des mites. Cependant, il n'est pas si facile de détruire une forêt. La bonne spore doit déceler la bonne faille dans les défenses du bon arbre, doit germer et trouver les couloirs à travers lesquels déployer son éventail étouffant dans l'écorce du châtaignier. Elle doit contourner les remparts boursouflés que l'arbre dresse face à l'assaut. Doit jeter son poison, dissoudre les barricades au sein du bois.
Ainsi, jusqu'à présent, cette forêt a été épargnée. Chaque été, les châtaigniers peuplent la voûte des arbres de panaches vacillants, si éclatants qu'on les dit illuminés par leur propre soleil. Chaque automne, leurs fruits se répandent en tapis sur le sol de la forêt. Au printemps, leurs feuilles sont tendres et vertes, teintées de brun-roux. Ils sont au sommet de leur vigueur, quand l'inoculation a lieu. »

« Notre attention se tourne à présent vers le coléoptère. Si les jeunes mariés s'étaient interrompus ne serait-ce qu'un instant dans leur jouissance mutuelle, et avaient soulevé l'écorce de la bûche où Tom avait découvert qu'il pouvait appuyer les pieds pour une meilleure prise, ils se seraient peut-être demandé comment une œuvre d'art d'une telle beauté avait pu apparaître là. En effet, les galeries larvaires du scolyte de l'orme sont de pures merveilles. À quoi pourrions-nous les comparer ? Des gravures de labyrinthes vikings ? Les tatouages faciaux de certains Polynésiens ? Un gigantesque mille-pattes ? Mais elles n'ont pas leur pareil. Quelle symétrie, quelle grâce! En comparaison, les autres coléoptères sont de pauvres empotés, qui laissent des gribouillis tortueux d'ivrognes dans leur sillage.
Toutefois, nos jeunes amants auraient été encore plus stupéfaits d'apprendre que seulement six mois auparavant ce labyrinthe sinueux avait été un temple du plaisir semblable au leur.
Pour le coléoptère, le jeu avait commencé, comme les jeux sexuels le font souvent, par un peu de menuiserie. Une femelle scolyte, légèrement plus petite qu'un grain de riz, s'était retrouvée, un après-midi d'été, à vagabonder près des búches entreposées à la sortie de l'autoroute. Ne me demandez pas comment elle avait atterri là ; elle venait d'une autre búche, comme sa mère avant elle - rien que des bûches et des coléoptères, depuis des générations. En tout cas, elle était affamée, et la découverte du bois d'orme l'avait tellement réjouie qu'elle avait frétillé de son petit croupion poilu. Elle avait passé un moment à parcourir l'écorce, jusqu'à trouver un endroit où creuser son antre. C'était son premier terrier, mais elle s'était mise au travail de façon instinctive. Elle avait foré à l'intérieur du bois, dégageant et nettoyant une galerie lisse et droite, s'était installée, et avait relâché telle une sirène un panache de phéromones qui avaient dérivé dans les niches vides puis dans l'air.
Et quel parfum ! Thréo-4-méthyle-3-heptanol ! Alpha-multistriatine ! Alpha-cubébène ! Comment en vouloir au jeune soupirant qui, planant dans les parages, s'arrêta en plein vol, balaya l'air de ses antennes, et fit demi-tour vers le trou qu'elle avait percé ? Des frissons de désir traversèrent ses élytres à mesure que l'arôme se faisait plus fort. Et sous l'écorce, dans la galerie, quel paradis ! L'odeur était irrésistible - c'était comme s'il avait pénétré dans la cavité génitale même de la femelle. Il ronronna, se pencha en avant, si troublé par le parfum qu'il faillit s'accoupler avec une mite. Les insectes détalèrent - ils avaient appris depuis belle lurette à ne pas s'interposer entre deux scolytes en rut. »

« « Héritiers universels », « Fléau », « Coutures »... D'où sortait-il tout ça ? Le manuscrit était énorme, terrible et débridé, et étant une lectrice qui se targuait de ne pas reculer devant les textes difficiles, Helen fut impressionnée par sa pure étrangeté. Des outils diaboliques, une terre déchirée, des mots qui gelaient en hiver : s'il s'était agi d'un poème, pas d'une maladie, elle aurait peut-être trouvé cela fascinant. Cependant, la souffrance de Robert était bien trop proche d'elle.
L'ouvrage était aussi illisible. Avant l'arrivée du colis, elle avait nourri le fantasme que Robert ait écrit quelque chose qui puisse compenser sa maladie, apporter une sorte de conclusion triomphante à sa vie. Mais il n'y aurait pas une seule personne intéressée par l'énumération de ce qui semblait être chaque arbre et chaque pierre d'une parcelle grande comme un mouchoir de poche dans l'ouest du Massachusetts. En proposant le manuscrit à un éditeur, elle risquerait non seulement un refus, mais aussi de transformer la vie de Robert en franc objet de moquerie.
Elle essaya, comme elle essayait toujours de le faire avec ses élèves, d'offrir la réponse la plus généreuse possible. C'est une entreprise extraordinaire, écrivit-elle, un témoignage de ton expérience unique. Elle se représentait parfaitement les bois, les chemins qu'il suivait. »

« Personne n'était venu, évidemment. C'étaient simplement des choses accumulées. Elle comprit qu'elle ne pourrait pas mener à bien l'inventaire méticuleux qu'elle avait prévu. S'il y avait quoi que ce soit qui vaille la peine d'être gardé en souvenir, il faudrait le déterrer. Elle avança lentement, traversant le salon, puis la cuisine, avant de retourner au salon et de monter l'escalier. Il y avait du bazar partout. De vieux numéros de Good Housekeeping (sa mère, une ménagère !), des bocaux vides et de la porcelaine commmorative, des vieux vêtements. Elle fut frappée par les connotations divergentes que véhiculaient ces objets. La mort signifiait non seulement l'extinction d'une vie, mais aussi de vastes univers de sens. Une bougie qui avait pu procurer du réconfort dans l'obscurité de l'hiver, un châle offert par un ancien soupirant, un faisan qui rappelait son pauvre grand-père défunt. Du vieux cuivre, un vieux chiffon, un vieil oiseau. »

« Là, des hommes et des femmes avaient cultivé des champs le long du lit majeur de la rivière. Là, les hêtres et les chênes avaient poussé lentement à l'ombre d'arbres protecteurs. Là, les bouleaux avaient surgi après que les hommes du roi avaient coupé des pins pour servir de mâts à leurs navires... On aurait dit que le passé se lisait partout dans le paysage. Dans la taille des pierres composant les murets sinueux, qui indiquait si la terre avait été utilisée pour des cultures ou des pâturages. Dans la pruche pourrie qui laissait voir son fantôme sous les racines atrophiées du bouleau argenté. Le pin blanc qui devait sa forme bifurquée à un charançon en maraude pendant sa croissance. Les troncs aux multiples doigts qui témoignaient du passage de cerfs morts depuis longtemps. »

Quatrième de couverture

« Éblouissant [...] Seule restait la forêt est à la fois intime et épique, ludique et sérieux. Le lire, c'est voyager aux limites de ce que le roman peut faire. »
The Guardian

C'est dans la forêt que tout commence. Pourchassés par les membres de leur colonie puritaine, deux amoureux en fuite se réfugient dans les bois du Nord et posent la première pierre de leur foyer. Au cours des quatre cents ans qui suivront, cette cabane deviendra une maison, abritera des vies entières, des solitudes et des familles, des gloires, des doutes, des échecs et parfois des fantômes.

Sous la plume de Daniel Mason, un soldat promis à tous les honneurs leur tourne le dos pour se consacrer à la culture des pommes, un chasseur d'esclave fait face à la justice des hommes, un peintre naturaliste vit une histoire d'amour interdite et un journaliste comprend que la terre garde jalousement ses secrets.

Alors que les propriétaires se succèdent, aucun ne possède vraiment la maison, qui leur survit entre ruine et réparations. Seul triomphe le récit, qui traverse le temps, la nature et la littérature pour narrer l'histoire de tout un pays par le biais d'un arpent de forêt.

Éditions Buchet-Chastel,  août 2024
505 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claire-Marie Clévy

mardi 25 février 2025

Je t'ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres ★★★★☆ d'Irène Isola

Des pages peuplées de démons et de fantômes, où vivants et morts cohabitent et où le temps fait bien ce qu'il veut. 
Plusieurs générations de femmes fortes, folles, courageuses ou quelque peu déglinguées s'entremêlent dans ce livre qui conte plusieurs pans de l'Histoire de l'Espagne ... en une journée !
La première femme de cette lignée, Joana, fait un pacte avec le démon, le rompt et condamne ainsi ses descendants à naître affublés d'un petit quelque chose en moins : l'un  l'orteil, l'autre un morceau de coeur, ou carrément l'anus. Il y a celle à qui il manquera la mémoire et l'autre les cils. Ou encore les  « 3 doigts de jambe ».
Bon vous l'aurez compris, elle est un peu barrée et étonnante cette lecture, j'en ai aimé son réalisme magique, son côté foisonnant. Pas évident, toutefois, de tirer au clair l'arbre généalogique de cette famille alors un conseil si vous entrez dans cette lecture, laissez vous happer par la destinée un peu folle de la famille Clavel se confrontant au démon farceur, à Franco, à la bêtise humaine, sans trop analyser la temporalité, ni réfléchir aux liens qui unissent les protagonistes et ainsi en savourer toute la substance.
Tout s'éclaire à la fin. Et c'est d'une beauté folle.

« Matin

for women live much more in the past than we do, he thought, they attach themselves to places !...
VIRGINIA WOOLF, Mrs Dalloway

La fenêtre de la cuisine était étroite et profonde comme le trou d'une oreille. Il s'y glissait une lumière indirecte, matinale, bleutée, qui amortissait les formes et les couleurs. Les murs décrépits et la hotte de la cheminée étaient blancs, les taches d'humidité, grises, le marbre, jaune, les craquelures de l'évier, noires, les armoires, de tonalités fumées, avec des poignées métalliques piquées de rouille, le sol était en carrelage grenat, les bancs, les chaises et la table étaient en bois de pin verni, avec différentes patines dues à l'usure. La cuisine avait deux portes. Une porte massive, avec deux marches, qui menait à une resserre violette et froide comme un foie. Et une autre avec des panneaux vitrés qui donnait sur l'entrée. L'entrée du mas était humide et sombre, comme une gueule. Ses murs rêches étaient la chair à l'intérieur des joues. Des poutres au plafond, comme un palais rayé, et un sol de roche, une langue usée après tant d'années passées à engloutir. Il y avait un meuble à chaussures plein de chaussures mises n'importe comment. Un banc. Un placard aux portes vermoulues, avec un loquet en bois. Trois crochets couverts de vestes, comme des bosses. Une caisse pleine de bouteilles vides. Aux murs étaient accrochés des instruments pour faire du fromage; une lyre et des moules en osier. Par terre, il y avait deux bidons à lait pour faire joli. La voûte de l'entrée, c'était des gencives. La porte fermée qui donnait à l'extérieur, des dents serrées. Un escalier carrelé, étroit comme une épine dorsale, conduisait à l'étage. Le fond de la gueule, c'était l'ouverture qui donnait sur une étable allongée, au sol de terre battu, avec une seule fenêtre, les murs garnis de mangeoires encastrées, une auge rudimentaire, des sacs, des bassines, une fourche, du fourrage et de la paille, une étagère métallique couverte d'outils et de poussière, une porte qui donnait sur une basse-cour. L'étable était divisée en deux. D'un côté il y avait quatre chèvres faméliques. De l'autre, un char. Une des chèvres était blanche. L'autre était brune. Le bouc était noir. Et il y avait un cabri, brun avec le museau blanc. Le char était doré et bleu, avec des coussins, des festons brodés, des franges en soie plissée et des étoiles peintes en or. 

1.... les femmes vivent beaucoup plus que nous dans le passé. Elles s'attachent aux lieux...» »

« Les mouches se posèrent à nouveau sur le marbre. Maintenant, elles ne s'élevaient plus dans les airs, elles léchaient les parcelles de nourriture. Elisabet et Blanca rincèrent les tripes. Elles les égouttèrent et les firent sauter avec de l'oignon haché, du persil et du vin. Et Blanca pensa que lorsque Margarida avait dit que dans cette maison n'entreraient plus jamais ni voleurs, ni charretiers, ni hommes du vice-roi, ni tonneliers, ni valets, ni maîtres louvetiers, ni soldats, ni prétendants, ni fils cadets, ni journaliers, ni commerçants, ni colporteurs honnêtes, ni vendeurs, ni marchands, ni charbonniers, ni soldats errants, ni passants, elle n'avait pas parlé de ne laisser y entrer ni fouines, ni femmes sales, ni genettes, ni belettes, ni traînées, ni catins, ni ramassis de vices, ni portes par où le démon se glisse à l'intérieur des hommes et en fait de grands pécheurs. Et c'est pourquoi, bien que Margarida ait crié: « Non, non, non! Qu'elle accouche dans la forêt, que les renards mangent son bébé ! », quand Blanca vit Elisabet dans la cour, comme un animal égaré au milieu du brouillard, elle la prit par la main et la fit entrer dans le mas. Elle avait les doigts gelés et le ventre encore plus gros et protubérant que celui que charriait Blanca. Elles avaient l'air d'un miroir. Et depuis ce jour Blanca et Elisabet s'étaient aimées. De toutes les façons qu'il y avait de s'aimer. Comme les chevreuils. Avec délicatesse. Comme les poules. Recroquevillées. Comme les canards, avec une force brutale. Comme les chèvres, dans l'affolement. Comme les lièvres, en jouant. Comme les chiens, assoiffées. Comme les mouches, mine de rien. Comme les chats, sans pitié. Comme les renards, avec coquetterie. Comme les porcs, comme s'il y avait des siècles qu'elles s'aimalent. »

« Bernadeta la croyait, détournait le regard et, au lieu de contempler Margarida, les yeux comme deux citrouilles, morte par terre, elle cherchait la chevrette. Et si, alors qu'elle était devenue une femme accomplie, elle était assaillie par ces brigands qui tuaient tous les habitants des mas à coups de couteau, ou les hommes pendus et écartelés, elle guettait le taureau. Et elle ne voyait pas comment ils les poignardaient, ni comment ils les coupaient en morceaux, et elle n'avait pas à regarder l'enfant gonflé d'excréments, ni l'homme qui chiait sur des vipères, ni les loups bleus qui vomissaient, parce que le taureau était gros comme une étreinte et remplissait son regard. Même quand sa mère avait exigé : « Où sont-ils ? Que sais-tu ? » Bernadeta s'était consolée en regardant le taureau, la chatte, le bouc, la chèvre et l'homme qui avait la bouche à la fois laide et jolie. D'abord, elle ne disait rien, parce qu'elle ne savait pas ce qui se passerait si elle répondait. Mais Angela avait tellement insisté, « Je veux que tu me dises », « Et après ? Et après ? Et après ? » que Bernadeta lui avait raconté comment ils avaient tué son père, son oncle et son frère, et sa mère était morte de chagrin, desséchée comme un morceau de jambon salé. »

« À partir de ce jour, Bernadeta se fourrait tous les jours dans ce repaire et, dans le ventre obscur de la montagne, enlaçait ce corps changeant et instable. Elle ouvrait les yeux et la seule chose qu'elle voyait, c'étaient des ténèbres bleues. Lilas, noires, violettes. Qui dansaient, jusqu'à ce que soudain l'obs-curité éclate. Brillante, orange, jaune, grenat. L'espace d'un instant, la lumière déchirait la noirceur. Ensuite, l'obscurité l'avalait. D'abord les éclats, puis le noir. Et davantage d'éclairs et encore plus de ténèbres. Mais, dans tout ce noir, il n'y avait pas d'hommes sans oreilles, ni de femmes sans visage, ni d'enfants gonflés pleins d'excréments, ni de nouveau-nés jaunes, ni de vipères, ni de loups, ni de pendus, ni d'écartelés, ni de femmes forcées, ni de gens poignardés. Rien que des flammes. Rien qu'un ciel toujours nocturne. Et soudain des claquements. Des fulgurances. Et des étoiles. Et ensuite une tempête sans fin. Il pleuvait et pleuvait, et il plut tellement que de la pluie infatigable naquirent les rivières et les lacs. L'eau était noire et avançait. Ensuite elle se retirait. Et la mer s'ouvrait et, de la blessure, il sortait du feu. Comme du sang. Les nuages s'effilochaient et on distinguait un soleil. Comme une fleur. Nouvelle. D'abord blanche. Plus tard, si jaune qu'elle tuait. Et elle se mettait à vrombir dès qu'elle s'élevait. La lune était grosse et rose et on aurait dit qu'on pouvait la toucher. Les étoiles s'allumaient et dégringolaient, avec leur queue, bleue. Il n'y avait ni maisons, ni arbres, ni montagnes. Il n'y avait pas de mas qui s'appelait mas Clavell, parce que tout était couvert d'eau. Les étoiles s'y précipitaient. Il en sortait des fumerolles. Et l'eau s'agitait, se lacérait et les sommets griffaient, là-haut, dans le fracas, pour se hausser. Mais les étoiles ne cessaient de tomber. Et les nuages revenaient et alors ils apportaient le froid et avec le froid, la glace. La mer gelait, blanche. Elle dégelait, bleue. Et alors venait la chaleur, qui desséchait tout. Ensuite la glace revenait. Puis à nouveau la chaleur. Et plus tard la mousse et les buissons et les arbres qui sortaient de l'eau et les insectes qui volaient et les fleurs et les poissons qui marchaient. Mais le froid ne se lassait jamais, ni la chaleur, ni les nuages, ni l'obscurité, ni les grenouilles laides, ni les crapauds revêches, ni les petits cochons de saint Antoine, qui étaient gros comme des chèvres, ni les mille-pattes comme des serpents, ni les lézards comme des chevaux, ni les poules monstrueuses, avec des dents à la place du bec et des peaux velues et des peaux squameuses et des peaux emplumées, qui se tuaient et se mangeaient les unes les autres. »

« Elle ne disait pas non plus qu'il y a deux miracles dans cette vie, le miracle de naître et le miracle de mourir, parce que Dolça avait sommeil. Ses yeux se fermaient et sa tête tombait en arrière. Et elle ne murmurait pas qu'elle aurait aimé lui répéter plus souvent qu'elle était la plus jolie chevrette de toutes les chevrettes, parce que Dolça ouvrait grand les paupières et regardait l'enfant qu'elle venait de mettre au monde, tranquille. Assoupie. Contente. C'est pourquoi elle ne disait rien, Bernadeta. Parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas dire. Parce qu'on peut dire les malheurs et on peut dire le chagrin, on peut dire le remords et la culpabilité et on peut dire la mort et le mal et les choses que font les hommes. Les bonnes et les mauvaises. Mais on ne peut pas dire comment on fait une petite fille. Et il n'y a pas de mots pour expliquer comment tu l'as faite, parce que tu l'as faite comme la terre fait les arbres et les arbres font les branches et les branches font les fruits et les fruits font les graines. Dans l'obscurité. Depuis un lieu enfoui tellement profondément que tu ne savais pas que tu savais faire. »

« [...] en réalité c'étaient les années qui avaient perdu la tête, de plus en plus rapides, passagères, effrénées. Et dans cette maison et dans cette montagne et partout, si on y réfléchissait, le temps avait toujours fait ce qui lui passait par la tête. Maintenant, Marta était une femme qui avait une fille et Alexandra, qui aurait dû être un bébé emmailloté, était une grande jeune fille, dépourvue de patience, qui continuait de trouver la plupart des choses ridicules et mal faites. Et qui disait « Quels ânes ! » à tout bout de champ, d'une voix grave et aigre, qui faisait qu'on se demandait si c'était souhaitable ou pas, d'être un âne. Elle ressemblait à Elisabet, même si elle ne le savait pas. Mais elle était aussi prétentieuse que Dolça. Elle se prenait sans cesse en photo, fronçant les lèvres et penchant la tête. Et à chaque instant elle se plaignait de ce que le mas Clavell était une vieille maison et qu'il fallait la rénover, sur un ton digne de Margarida. Alexandra étudiait quelque chose que Bernadeta ne comprenait qu'à moitié, et non seulement elle ne faisait pas de rallyes, comme sa mère, mais elle ne conduisait même pas, parce que cette chevrette stricte et impatiente obtenait invariablement ce qu'elle voulait et elle n'avait aucun mal à se faire conduire là où elle voulait aller. Maintenant, elle fréquentait un garçon d'Olot qui l'emmenait ici et là, toute la journée. Les deux premières choses qu'Alexandra avait dites de ce garçon, c'était: « Il a une Audi » et « Sa maison a été rénovée ». Et un jour, alors que Bernadeta était encore en très bonne santé et qu'elles étaient assises toutes les trois dans la cour, elle leur avait raconté comment ils s'étaient rencontrés, quand elle travaillait dans la brigade de la jeunesse de la mairie. Le travail était « super ennuyeux » et on leur faisait porter des blouses orange « horribles », mais Alexandra avait raccourci la sienne pour la rendre moins laide, sans demander l'autorisation de la couper, parce qu'on ne la lui aurait pas donnée, si bien que quand on lui dit qu'elle ne pouvait pas la raccourcir, c'était trop tard et elle avait le ventre à l'air. Et elle leur disait : « La première fois qu'on s'est parlé, Eloi, qui était en vacances avec ses parents, m'a dit qu'il aimait bien le tee-shirt que je portais. Le tee-shirt orange raccourci. Et moi j'ai répondu quel âne, tu ne vois pas que je ressemble à une bombonne de butane ? » Marta et Bernadeta riaient et Marta avait demandé : « Tu l'as traité d'âne ? » et Alexandra avait répondu : « Bien sûr. »

Marta s'approcha du lit et Bernadeta lui prit la main comme si elle l'avait attrapée au vol. Elle l'approcha de sa poitrine. Elle dit, de sa voix rauque et reposée, qu'elle n'avait pas utilisée de toute la journée :
- On a été bien, toutes les deux. On s'est bien tenu compagnie. »

Quatrième de couverture

Entre les falaises des montagnes catalanes, se cache le mas Clavell. Dans cette maison reculée, à l'aube, une femme âgée, exagérément âgée, entame son dernier jour. Et toutes les femmes nées et mortes entre ces murs sont là pour la veiller. Joyeuses, elles préparent une fête en l'honneur de celle qui au soir viendra les rejoindre. Cette seule journée contient dès lors quatre siècles de souvenirs. Ceux de Joana, qui voulait un mari. Ceux de Bernadeta, dont les yeux voient ce qu'ils ne devraient pas. Ceux d'Angela, qui n'a jamais mal. Ceux de Margarida, qui au lieu d'un cœur entier a un cœur aux trois quarts, plein de rage. Ou ceux de Blanca, née sans langue, la bouche comme un nid vide, qui se contente d'observer. Ou d'autres encore.

Après Je chante et la montagne danse, Irene Solà signe un roman vivant et drôle, peuplé de légendes et profondément poétique. De sa prose puissante et musicale, elle célèbre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la mémoire et l'oubli.

Éditions du Seuil, août 2024
183 pages
Traduit du catalan par Edmond Railllard 

samedi 5 février 2022

Dix âmes, pas plus ★★★★☆ de Ragnar Jónasson



Un hameau, isolé, perdu au milieu de nulle part, refermé sur lui-même, où le temps n'a pas de prise, le bout du monde. Dix âmes y vivent, pas plus, qui vont accueillir une enseignante venue de la ville pour faire la classe aux deux petites filles de cette communauté très soudée. Una, à l'instar de Simeon, dans Les saisons de Maurice Pons, nourrit tous les espoirs de trouver dans cette contrée la tranquillité, la sérénité, un peu de répit.
Elle ne sait pas bien où elle met les pieds, surtout que des choses plutôt étranges se passent dans cet endroit, et l'hostilité envers sa personne se fait bien vite ressentir.
J'ai adoré ce livre, et découvrir un nouvel auteur que je ne vais pas lâcher et dont j'ai très envie de découvrir ces précédents opus qui semblent faire l'unanimité. 
Un thriller comme je les aime, une atmosphère unique et pesante, pas de policiers ou très peu, une lecture qui happe, qui nous tient en haleine, lourde de secrets que l'on cherche à percer tout au long de la lecture, un dénouement savamment orchestré qui vient cueillir son lecteur en toute subtilité.
Génial !
Je remercie Masse critique Babelio et les éditions de la Martinière pour ce beau cadeau !

« Tandis qu'elle approchait de Skálar, le brouillard s'abattit d'un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, ma projetant au coeur d'une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu'elle se dirigeait vers le néant, où tout le temps n'avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l'attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l'heure n'avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu'un avec la nature. »

« Les choses les plus innocentes peuvent revêtir une apparence surnaturelle dans la solitude et l'obscurité. »

« Je sais d'expérience que le monde est suffisamment dangereux, suffisamment dur et injuste pour qu'on ait en plus besoin d'inventer des revenants et des monstres. »

« Il faut réussir à s'immerger dedans, comprendre son rythme [...]; Ici, le gens se serrent les coudes. Tu t'en rendras compte. Nous sommes tous profondément ancrés dans cette terre. »

« Et lorsqu'on est seul au monde, les concepts de culpabilité ou d'innocence n'ont plus vraiment de signification. »

Quatrième de couverture

Dix habitants au bout du monde.
Un mort.
Neuf suspects.

Recherche professeur au bout du monde. Voici une petite annonce qui découragerait toute personne saine d’esprit. Pas Una. La jeune femme quitte Reykjavík pour Skálar, l’un des villages les plus reculés d’Islande, qui ne compte que dix habitants. Malgré l’hostilité des villageois. Malgré l’isolement vertigineux.
Là-bas, Una entend des voix et le son fantomatique d’une berceuse. Et bientôt, une mort brutale survient. Quels secrets cache ce village ? Jusqu’où iront ses habitants pour les protéger ?

Le maître du polar islandais, Ragnar Jónasson, est devenu l’un des romanciers internationaux les plus reconnus. Et c’est en France, un pays qu’il aime profondément, qu’il remporte le plus grand succès : plus d’un million de livres vendus. Il est l’auteur de la série mettant en scène l’enquêteur Ari Thór (dont le roman-phénomène Snjór) et de la trilogie à succès « La Dame de Reykjavík ». Grand lecteur d’Agatha Christie, il a aussi traduit la plupart de ses romans en islandais.

Éditions de La Martinière, janvier 2022
347 pages
Traduit de l'islandais par Jean-Christophe Salaün

dimanche 7 novembre 2021

Soixante-neuf tiroirs ★★★★★♥ de Goran Petrović

Adam Lozanitch, un étudiant en langue et littérature serbes et correcteur provisoire du magazine bimensuel de tourisme et nature Beautés de notre pays, est capable de tâter le pouls d'un texte rien qu'en posant la main sur un livre. Je m'y suis essayé après ma lecture, et bien je confirme, le pouls secret de ce livre battait bien sous mes doigts, brûlant des angoisses et des espoirs fiévreux de l'auteur dont il est question entre ces pages et dont on découvre l'étonnant destin...Forcément plus simple quand on a lu le livre ;-) 
Et quel livre ! Un livre érudit, intelligent, savoureux, un soupçon exigeant pour ceux qui n'aimeraient pas les lectures non linéaires, quelques petites longueurs aussi, mais qui valent vraiment la peine d'être surmontées. Car tourner les pages de ce livre, c'est avoir dans ses yeux, quelque chose qui est de l'ordre de l'enchantement, de l'émerveillement. Il est bluffant, éblouissant. Quelques gouttes de ce texte et c'est l'enivrement assuré ! J'aime bien cette image ;-). Elle est le reflet un tantinet exagéré de ce que j'ai ressenti à cette lecture, mais si peu, car cette lecture a été pour moi synonyme d'évasion. Un voyage particulier, entre réalité, onirisme et imaginaire qui vaut le détour pour qui aime les livres.
En refermant ce livre, je me suis dit que je ne prenais pas toujours le temps de me plonger dans mes lectures, de m'y échapper, d'y vagabonder sereinement, sans parasites ni fritures sur la ligne, que je ne la considérerais pas assez comme « un temps dans le temps »...  C'est aussi ça Soixante-neuf chapitres, un livre qui donne très envie de s'engouffrer dans une lecture comme on le ferait dans un labyrinthe de compartiments secrets et avoir l'espoir de déboucher sur un espace sans fin (ceux qui ont lu le livre comprendront ce petit clin d'oeil ;-) ) 
Une ode à la littérature et à ce qu'elle est capable de créer, de susciter chez un lecteur. Le pouvoir des mots est infini.
Lu et beaucoup aimé ! Merci aux bibliothécaires de ma ville qui ont mis en avant ce livre et qui m'ont ainsi permis de ne pas passer à côté de cette superbe et atypique aventure. 

« « Dis, Stévan, quand tu te plonges totalement dans un livre, as-tu le sentiment de ne pas être seul, je veux dire qu'il y a à part toi d'autres personnes pareillement envoûtées qui, par un concours de circonstances, selon les lois de la probabilité, commencent à lire le même livre au même moment à l'autre bout de la ville, dans une autre ville, peut-être à l'autre bout du monde? » laissa échapper Adam, mais il le regretta aussitôt, car son ami le dévisagea d'un air ahuri. Puis, au bout d'un moment, s'étant ressaisi, Stévan se mit à débiter des propos de simple bon sens :
« Il existe trois sortes de lecteurs, selon la classification de Goethe, ce grand pointilleux. La première prend du plaisir sans analyser. La troisième analyse sans prendre du plaisir. Et, entre les deux, il y a celle qui analyse tout en prenant du plaisir et prend du plaisir tout en analysant. C'est cette dernière qui, en fait, recrée l'œuvre. Roland Barthes dit cependant...» Mais Adam ne l'écoutait plus «...Iouri Tynianov... Hans Robert Jauss... Wolfgang Iser ... Manfred Naumann... la théorie de la réception des  œuvres littéraires ... œuvre ouverte... horizon d'attente... concrétisation du texte... Le triangle auteur-œuvre-public... La sémiotique... Enchaînement des signes... Bien qu'il s'agisse dans ce cas du domaine de la peinture, laisse-moi te recommander l'étude récemment traduite de Wilhelm Worringer, Abstraction et empathie ... »
Adam ne l'écoutait pas. Il regardait la jeune fille au chapeau cloche. Il l'observait tandis qu'elle buvait son thé, et trouvait une extraordinaire grâce à ces gestes tout simples. Il la vit se lever et passer près de lui en laissant derrière elle un parfum câlin. Seul le grand travail qui l'attendait le lendemain le décida à ne pas se lever pour suivre ce parfum et à ne pas demander le même dictionnaire pour essayer de parcourir les mêmes lignes que la jeune fille. C'est ainsi qu'il est sorti de la bibliothèque un regret noué dans la poitrine. Les couleurs automnales du jardin de Karageorges viraient au noir. Les chiens en laisse tiraillaient leurs maîtres le long des sentiers et autour du monument du grand chef de l'insurrection. Les croix dorées de l'église Saint-Sava inachevée depuis des décennies veillaient dans le crépuscule qui s'étendait sur les toits du quartier de Vratchar. C'est à peu près à ce moment-là que les premières gouttes de pluie se sont mises à tomber. » »

« Il y avait dans ses yeux, en ce lundi de décembre, quelque chose d'une canicule d'août, d'un friselis de feuilles de saules et d'osiers, des frissons d'oisillons dans un nid construit à la proue d'une barque tirée sur la rive, puis oubliée là ; quelque chose de ces soleils scintillants qui couronnent les vaguelettes d'une rivière, de la brume de chaleur sur la roselière de la rive d'en face et de la grisaille bleutée d'un massif montagneux ramassé sur lui-même, des clairières lointaines sous les neiges éternelles ... Il y eut aussi, lorsque la vieille dame bougea la tête, le contour tremblé d'une maison solitaire d'un étage et d'un ocre clair-obscur, dans un isolement irréel, sur une douce élévation au milieu d'une vallée boisée. Il faisait maintenant plus chaud dans la pièce qu'au moment où elles avaient commencé leur lecture, on y sentait les immensités des eaux qui, depuis des siècles, depuis la création du monde peut-être, coulent on ne sait d'où, vers on ne sait où ... »

« Les livres sont pareils aux éponges. Leur tissu alvéolaire, poreux, de dimension apparemment modeste, est capable d'absorber d'innombrables destinées, d'abriter même des peuples entiers. Que sont les livres sur les civilisations disparues, sinon des éponges qui ont condensé en elles des époques entières ? Jusqu'à la dernière goutte de vie, jusqu'à ce qu'elles-mêmes aient commencé à se dessécher, à se pétrifier... »

« « [...] Nous lisons ensemble, avec la petite, on se dit que c'est un temps dans le temps... »
« Un temps dans le temps. » Adam s'est rappelé avoir entendu parler d'un homme de là-bas, où les gens ne semblent construire des ponts et des bacs en temps de paix que pour pouvoir fuir en temps de guerre, qui refusait d'alimenter un maigre feu avec un livre, alors que la famille entière gelait, avant que tous l'eussent relu. Un temps dans le temps. »

« Les tirades habituelles de Moïssilovitch ne péchaient jamais par la concision ; le jeune homme se disait qu'en guise d'études le propriétaire n'avait certainement suivi que des cours d'anatomie, pour apprendre à écorcher quelqu'un sans le tuer tout à fait, afin qu'il puisse continuer de payer. »

« [...] il rêva - quel cauchemar ! - qu'il s'était réveillé et n'arrivait plus à rêver. »
« C'est à cause de ce frémissement qui est en vous. D'ailleurs, c'est bien d'une harmonieuse vibration des sens que naissent les mélodies... »

Quatrième de couverture

Certains livres traversent les décennies de façon surprenante. C’est l’un d’eux, à la reliure de maroquin rouge, qui tombe entre les mains d’Adam. À première vue, ni intrigue, ni personnages. Adam s’étonne, mais emporté par la magie de son univers et son imaginaire, il ne réussit bientôt plus à s’en détacher. Car voilà qu’apparaissent, au détour des paragraphes, une jeune fille au chapeau cloche, une vieille dame excentrique en tenue de voyage, une cuisinière hors pair et un jardinier trop curieux… Autant de rencontres insolites qui prennent pour Adam la forme de rendez-vous en lui révélant d’étranges similitudes avec la réalité. Le roman culte de tous les amoureux de la lecture, une ode magistrale au pouvoir de la littérature. 

Goran Petrović vit à Belgrade. Son œuvre, traduite dans une vingtaine de langues et souvent primée, lui vaut aujourd'hui une reconnaissance internationale.

« Un formidable conteur. » Le Monde des Livres

Éditions Stock, collection La Bleue, août 2021
361 pages
Traduit du serbe par Gojko Lukić
Prix NIN du meilleur roman 2000

vendredi 30 avril 2021

La Porte des Enfers ★★★★★ de Laurent Gaudé

La Porte des Enfers, c'est un récit épique cousu de déchirures, une tragédie shakespearienne, une lecture qui porte la douleur immense de la perte, une lecture comme un pont entre les vivants et les morts, des pages qui se tournent, avec nos disparus, immanquablement. L'amour filial, et l'amour maternel, chamboulés jusqu'au plus profond des entrailles, jusqu'à se donner entièrement aux Enfers, jusqu'à se meurtrir les chairs. Crier. Implorer. Parce que la détresse quand on perd un enfant est immense. 

Laurent Gaudé nous raconte une émouvante tragédie fantastique, une belle histoire de morts et de vivants, d'amour et de vengeance, de folie et de tendresse, les récits d'une époque à l'autre s'imbriquent, des indices sont distillés tout au long de la lecture et dans le dernier quart, tout fait sens. 
Quel talent !

« Quelques secondes, chaque fois, auraient suffi, pour qu'ils soient ailleurs de quelques centimètres. Quelques secondes d'avance ou de retard et la trajectoire de la balle était évitée. Des événements dérisoires : une voix que l'on croit reconnaître et qui lui aurait  fait marquer un temps d'arrêt. Une vespa qui déboule et qui les aurait obligés à faire un pas en arrière. Mais non. Tout avait concouru à la rencontre terrible du corps et de la balle. Quelle volonté avait voulu cela ? Quelle horrible précision du hasard pour que tout convergeât ainsi. Était-ce cela que l'on appelait le mauvais oeil ? Et, si oui, pourquoi les avait-il choisis, eux, ce jour-là ? Par ennui ou par désir de jouer un peu ? »

« Je te maudis, Matteo. Comme les autres. Car tu ne vaux pas mieux. Le monde est lâche qui laisse les enfants mourir et les pères trembler. Je te maudis parce que tu n’as pas tiré. Qu’est-ce qui t’a fait hésiter ? Un bruit inattendu ? La silhouette d’un passant au loin ? Le regard suppliant de Cullaccio ? Tu as dû réfléchir alors qu’il fallait te faire sourd à tout ce qui t’entourait. Les balles ne pensent pas, Matteo. Tu avais accepté d’être ma balle. Je te maudis car durant toutes ces années tu t’es tenu à mes côtés avec discrétion et constance – mais tu n’as rien pu empêcher, ni rien réparé. A quoi sers-tu, Matteo ? Je comptais sur ta force. Le jour de l’enterrement, tu me tenais serrée pour que je ne flanche pas. Tu as toujours pensé qu’il y avait une sorte de gloire à traverser les moments de douleur avec stoïcisme et retenue. Moi pas, Matteo. Cela m’était égal. Le plus juste aurait été que je me jette sur le cercueil et que j’en arrache les planches avec mes doigts. Le plus juste aurait été que mes jambes se dérobent et que je me vide de toute l’eau de mon corps en pleurant, en crachant, en reniflant comme une bête. Tu m’as empêchée de faire cela parce qu’il y a là quelque chose que tu ne peux pas comprendre et qui te semble inconvenant. Seule la mort de Pippo est inconvenante.
Je te maudis, Matteo, car tu n’es capable de rien.»

« Je suis pliée en deux sur cette dalle de marbre et je bave de rage. Maudite soit-elle cette pierre que je n’ai pas choisie et qui recouvre désormais pour l’éternité mon enfant. J’embrasse tout cela du regard et je crache par terre. Je ne viendrai plus jamais ici. Je ne déposerai aucune couronne. Je n’arroserai aucune fleur et ne ferai plus jamais aucune prière. Il n’y aura pas de recueillement. Je ne parlerai pas à cette pierre, tête basse, avec l’air résigné des veuves de guerre. Je ne viendrai plus jamais parce qu’il n’y a rien ici. Pippo n’est pas là. Je maudis tous ceux qui ont pleuré autour de moi croyant que c’est ce qu’il fallait faire en pareille occasion. Je sais, moi, et je le redis : Pippo n’est pas là. »

« Il savait de quelle tristesse étaient ridés les yeux de sa femme. »

« Ils nous ont tués, Matteo, ajouta-t-elle. La mort est là. En nous. Elle contamine tout. Nous l'avons au fond du ventre et elle n'en sortira plus. »

« Cela le laissa sans voix. Il devait être quatre heures du matin. Ils étaient tous les deux au milieu d'un quartier laid comme un cadavre de chien sur le bord d'une route et elle parlait d'église et de confession avec un air de petit garçon pressé d'aller faire pipi, comme si les mots s'étaient agglutinés sur le bord de ses lèvres et menaçaient, à tout moment, de jaillir. »

« Ils ne pouvaient plus rien l'un pour l'autre, que s'écorcher de leur présence commune, de leurs souvenirs douloureux et de leurs pleurs secrets. »

« Ils avaient été renversés par la vie et rien ne pourrait plus les relever. »

« Giuliana venait de le quitter avec le geste inachevé d'une femme qui regrette de ne plus pouvoir aimer. »

« Je comptais sur ta force. Le jour de l'enterrement, tu me tenais serrée pour que je ne flanche pas. Tu as toujours pensé qu'il y avait une sorte de gloire à traverser les moments de douleur avec stoïcisme et retenue. Moi pas, Matteo. Cela m'était égal. Le plus juste aurait été que je me jette sur le cercueil et que j'en arrache les planches avec les doigts. Le plus juste aurait été que mes jambes se dérobent et que je me vide de toute l'eau de mon corps en pleurant, en crachant, en reniflant comme une bête. Tu m'as empêchée de faire cela parce qu'il y a là quelque chose que tu ne peux pas comprendre et qui te semble inconvenant. Seule la mort de Pippo est inconvenante. »

« Nous avons le même âge, cette ville et moi. Elle est née en 1980, avec le tremblement de terre. C'est d'ici qu'est partie la secousse qui a ravagé Naples et tout le Mezzogiorno. C'est ici que tout est mort en quelques secondes. Je passe à l'endroit précis de l'épicentre de la grande déflagration qui a mis à terre les maisons sur des kilomètres. Ici, tout a été reconstruit, sans nuances ni caractère, avec la seule nécessité d'être fonctionnel et rapide. Plus rien n'est beau, plus rien n'est patiné. L'histoire a disparu dans les gravats. Et finalement, cette modernité sans charme est la trace la plus horrible de la dévastation. »

« Parce que c'est vrai… La société d'aujourd'hui, rationaliste et sèche, ne jure que par l'imperméabilité de toute frontière mais il n'y a rien de plus faux… On n'est pas mort ou vivant. En aucune manière… C'est infiniment plus compliqué. Tout se confond et se superpose… Les Anciens le savaient… Le monde des vivants et celui des morts se chevauchent. Il existe des ponts, des intersections, des zones troubles… Nous avons simplement désappris à le voir et à le sentir. »

« Vous n'avez jamais l'impression que ces êtres-là vivent en vous ?... Vraiment… Qu'ils ont déposé en quelque chose qui ne disparaîtra que lorsque vous mourrez vous-mêmes ?... Des gestes… Une façon de parler ou de penser… Une fidélité à certaines choses et à certains lieux… Croyez-moi. Les morts vivent. Ils nous font faire des choses. Ils influent sur nos décisions. Ils nous forcent. Nous façonnent. »

« S'il y a trop de vies en nous, la porte ne s'ouvrira pas. Il faut avoir en soi suffisamment de mort pour passer. »

« Les moments de beauté étaient entachés de petitesse. Tout devenait gris. Le fleuve les torturait. Il n'inventait rien mais accentuait ce qui avait été. Celui qui, au moment de se battre, avait eu une seconde d'hésitation devenait un lâche. Celui qui, par pure rêverie, avait pensé à la femme d'un ami se voyait comme un pourceau lubrique. Le fleuve enlaidissait la vie pour que les âmes la laissent derrière elles sans regret. Ce qu'elles avaient aimé devenait méprisable. Ce dont elles se souvenaient avec bonheur leur faisait honte. Les moments lumineux de leur existence devenaient poisseux. Au sortir du fleuve, battues et rebattues par les eaux, les âmes étaient prêtes à ne plus jamais retourner à la vie. Elles allaient désormais où les portait la mort d'un pas lent, tête basse. »

« Il pleura sur la cruauté de la mort qui se joue ainsi des âmes pour asseoir son pouvoir et pour que ne règne sur son royaume sans fin, comme cela a toujours été, que le silence résigné de ceux qui ne savent plus ce que furent le désir, les larmes, la rage et la lumière, et qui marchent sans savoir où ils vont, creux comme des arbres morts dans lesquels siffle le vent. »

« La seule arme dont disposent les ombres pour ralentir leur aspiration vers le néant, ce sont les pensées des vivants. Chaque pensée, même fugace, même légère, leur donne un peu de force. »

« Le téléphone et la désolation qui vous appuie dessus de tout son poids comme si elle avait décidé de vous faire entrer sous terre. »

« Mes hommes ont été terrassés et je n'ai rien fait. Je ne les ai pas aidés. Je ne les ai pas accompagnés. Je les ai bannis de mon esprit. Je suis Giuliana la lâche qui a voulu se préserver de la douleur. Alors je prends ce couteau, et je me coupe les tétons. »

Quatrième de couverture

Au lendemain d’une fusillade à Naples, Matteo voit s’effondrer toute raison d’être. Son petit garçon est mort. Sa femme, Giuliana, disparaît. Lui-même s’enfonce dans la solitude et, nuit après nuit, à bord de son taxi vide, parcourt sans raison les rues de la ville. Mais, un soir, il laisse monter en voiture une cliente étrange qui, pour paiement de sa course, lui offre à boire dans un minuscule café. Matteo y fera la connaissance du patron, Garibaldo, de l’impénitent curé don Mazerotti, et surtout du professeur Provolone, personnage haut en couleur, aussi érudit que sulfureux, qui tient d’étranges discours sur la réalité des Enfers. Et qui prétend qu’on peut y descendre… Ceux qui meurent emmènent dans l’Au-Delà un peu de notre vie, et nous désespérons de la recouvrer, tant pour eux-mêmes que pour apaiser notre douleur. C’est dans la conscience de tous les deuils – les siens, les nôtres) que Laurent Gaudé oppose à la mort un des mythes les plus forts de l’histoire de l’humanité. Solaire et ténébreux, captivant et haletant, son nouveau roman nous emporte dans un « voyage » où le temps et le destin sont détournés par la volonté d’arracher un être au néant.

Éditions Actes Sud, août 2008
267 pages
Prix du Magazine Gaël (Belgique) 2009 

lundi 22 février 2021

Paris, mille vies ★★★★★♥ de Laurent Gaudé

Soufflée, je suis, par cette errance nocturne, par cet élan du coeur, par cette déambulation épique entre passé et présent, par les mots de Laurent Gaudé qui soulèvent des passés, par cette invitation à raviver les souvenirs  le temps d'une nuit, et à convoquer les mille et une vies, tant de vies qui sont passées dans Paris, « tant d'existences qui se sont pressées, puis ont disparu pour faire place à d'autres ».

Paris, lieu de vie, lieu de combats, lieu de mort, lieu d'amour, lieu de mémoire. Un amoncellement d'ombres et d'histoires à faire revivre, à tirer de la nuit, « un amoncellement de tout : tristes défaites, destins heurtés, héroïsme anonyme et vies de rien »
« Puisses-tu ne jamais oublier ceux qui meurent sur tes pavés
Comme ceux qui s'embrasent sur tes bancs...»
Quel livre ! D'une intensité incroyable !

À la frontière entre l'épopée et la poésie, le fantastique et l'autofiction, Laurent Gaudé met en lumière Paris et certains de ses grands moments historiques, et fait revivre Villon, Rimbaud, Hugo, Artaud, d'autres fragments de vies anonymes si justement contées par Laurent Gaudé, pour faire ressortir la quintessence de la vie, en sublimer l'insouciance, la force, l'héroïsme mais aussi, attirer notre regard, comme il le fait si bien, sur la violence que l'homme  exerce inexorablement sur ses frères.  

Un sublime, onirique et libérateur voyage dans le temps et dans l'espace, « Tressage d'époque et fouillis de souvenirs », dans un quartier de Paris, dans lequel j'ai habité quelques temps une chambre de bonne, donnant sur le cimetière de Montparnasse et son silence.   

Un petit bijou littéraire à ne pas bouder, vraiment ! Glissez-vous dans cette longue nuit parisienne, laissez-vous porter par les mots de l'auteur, emporter par leur souffle, laissez-vous happer par la ville, devenez à votre tour le prisonnier de soixante et unième minute...« Il faut accepter de parler avec le ventre, de recevoir avec les muscles, les tripes, de se laisser ébranler au coeur. »
« C'est l'heure de l'invisible et des mots. »

« « Qui es-tu, toi ?... » Je n'arrive pas à me débarrasser de sa question. Je reprends lentement ma marche, mais c'est comme s'il continuait de me la poser. Et pourtant, il est parti. Cela n'a duré que quelques secondes. Nous n'avons été que deux hommes qui se croisent dans une ville immense, deux hommes au milieu de centaines de milliers de vies qui vont, viennent, s'agitent, parlent, rient, souffrent, espèrent...Il est parti en me donnant probablement la seule chose qu'il possédait, sa question, et je réalise que jamais personne ne me l'avait posée, que jamais, donc, je n'ai eu à y répondre, et c'est probablement ce qui m'a fait supposer que la réponse était évidente, qu'il suffisait d'énoncer son âge ou sa profession, d'avancer que l'on est marié ou pas, père ou pas, tous ces attributs qui nous définissent, alors que maintenant, soudain, en essayant de convoquer quelque chose en mon esprit, je prends conscience que je ne trouve rien , ou plutôt trop, bien trop de choses, de souvenirs, de définitions possibles, superposables, et je me dis alors que la vie a passé. »

« La jeunesse est là, aux terrasses des cafés du boulevard Edgard-Quinet. Je la vois. Elle a envie de vivre plus vite, plus fort, de faire résonner l'instant avec fracas, et je ne suis plus tout à fait avec eux. Ils sont si nombreux, tous ces jeunes gens. J'ai longtemps été l'un d'eux et j'aimais, moi aussi, me glisser dans les longues nuits de Paris. Soirées de vin, de bière et de rires. Soirées d'irrévérence et de promesses que l'on se fait à soi et aux autres de toujours garder grand appétit du monde. J'ai eu, moi aussi, cet âge-là et nous avons dévoré ces années en nous léchant les doigts pour ne rien en perdre. Je les regarde. Rien n'a changé. Les mains se frôlent, les cigarettes se fument. Il y a des rires un peu forcés, des éclats de voix, des œillades plus discrètes. Dans tout Paris, des milliers, des dizaines de milliers de jeunes gens discutent, trinquent et font joyeusement du bruit. Tant de vies sont là, sous mes yeux, tant d'existences : ceux venus de province, ceux qui sont en train de passer leurs examens, ceux qui hésitent, ont peur, viennent de tomber amoureux, cherchent un petit boulot pour l'été. Tous ces rêves de métier, de voyages, d'amour, toutes ces adresses échangées, ces messages envoyés, comme chaque fois, pour faire vibrer la vie. Je les contemple, mais je suis déjà ailleurs. Et eux ne me voient plus. Peut-être est-il temps de m'éloigner et de tout saluer pour la dernière fois ? »

« Tout pourrait être différent de mille façons, de mille variations. Mais non, le malheur a faim. »

« Tout est dangereux. Oui, je le sens : Paris retient son souffle, devinant que l'Histoire va avancer d'un coup, que tout va s'accélérer - ce qui veut dire : sang, cris, vies perdues, courses dans les rues, ce qui veut dire urgence et inattendu, comme toujours lorsque l'Histoire se réveille. Il faudra faire vite, avoir de la chance, garder son sang-froid. Tous les jeunes qui sont dans les comités de résistance ont hâte, ont peur, regardent le ciel, attendent des nouvelles, ont du mal à s'endormir, craignent de ne pas être à la hauteur, se demandent ce qui sera demain, ce qui ne sera plus [...]. »

« Villon prend sa part de rire et de farce. Peut-être est-ce que ce sont ces cris-là, ces visages au sourire large qu'il reconvoquera en son esprit lorsqu'il sera au fond d'une cellule ? Il le fera pour se dire qu'il a vécu, oui, vécu, qu'il est riche de tant d'éclats de vie qu'il peut bien disparaître puisqu'il ne meurt pas vide. »

« En ces rues, la colère et la joie se sont toujours embrassées à pleine bouche. La danse et la bagarre, les nuits douces et les heures sombres. En ces rues, du sang a coulé sur le pavé. »

« La rue Saint-Jacques est belle comme une femme qui s'attache les cheveux pour que sèche la sueur de la danse. »

« Paris n'arrive plus à compter tout ce qui a vécu, crié et saigné en elle. Elle est trop pleine et cherche des bouches pour la dire. Il faut retourner les morts, mais il y en a trop... »

« À cet instant, vous êtes les souverains d'une ville aveugle. Rencontre inouïe où Haïti parle à New York et Bamako à Fort-de-France. Des hommes monde se réunissent, passent devant la vieille statue de Montaigne au pied lustré par les années, et ils ont la force de ceux qui font trembler la pensée et fécondent le fleuve des mots. Je les regarde. Ils profitent de ces instants pour se parler, échanger, revenir sur un point, poursuivre leurs discussions de grandes voix de colère. Ils savent qu'ils ne seront plus jamais ensemble et que Paris, sans le savoir, leur offre le précieux cadeau d'un banquet de la pensée. » (Ces hommes, ce sont : Aimé Césaire, Amadou Hampâté Bâ, James Baldwin, Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Léopold Sédar Senghor...) 

« Folie, folie...La ville s'emplit d'ombres. Elles sont bancales, trouées, se sentent désarmées face à la brutalité des regards. Folie... Ayez pitié d'eux car il y a, dans le dessin de leur geste, dans la brûlure qu'ils ont au fond des yeux, une vérité nue qui touche aux grands mystères. »

« Il faut accepter de parler avec le ventre, de recevoir avec les muscles, les tripes, de se laisser ébranler au coeur. »

« La beauté n'a jamais été fille de raison. »

« Paris aime les gares, comme un aveugle aime celui venu de loin qui lui parle de terres qu'il ne verra pas. Sept gares comme sept portes à avaler le monde. Sept gares à foule par lesquelles fuir lorsqu'il faut tout quitter. Paris aime le bruit des wagons, les annonces de retard ou de changement de quai, les regards perdus de tous ceux qui se croisent mais ne se voient pas. Paris et ses sept gares, filles de l'acier, du charbon et des foules pressées. Carrefours affairés où tout converge. Sept gares et des milliers d'annonces, de crissements de roue, de sifflets. Paris à tous les vents et où tout se mêle : le désir et l'épuisement, le rêve et l 'ennui. »

« La terre, aujourd'hui, ce sont mes mots, et je les jette doucement sur les âmes tourmentées. »

« Il n'y a eu pour eux que le peloton et l'outrage. Antigone crie parce que leurs meurtriers les ont salis en les tuant à la va-vite. Ils ont escamoté leur exécution et se sont débarrassés des dépouilles avec honte. Les assassins savaient probablement que la mort de ces deux garçons ne changerait rien, ne suffirait pas à inverser le cours des choses et à les préserver de la défaite. Mais ils ont tiré tout de même. Par habitude. Ne sachant que faire d'autre. Ou par plaisir. Pour châtier ceux qui allaient gagner, leur faire mal jusqu'au bout. Et tant pis si cela n'a pas de sens. Tant pis si ce sont deux jeunes gens de vingt ans qu'on immole. L'affront brûle autant que le meurtre et Antigone n'en finit plus de crier sur cette jeunesse saccagée. »

« Une seule chose nous sauve, c'est 'intensité. Il n'y a qu'elle à opposer à la fragilité de nos existences. Vivre. Vivre avec densité. Comme une course à n'avoir pas le temps de tout embrasser. »

« Paris s'apaise. Mon père est tout près, je le sens. Je retrouve son odeur, le grain de sa voix, tous ces détails que la mort nous vole. Je vais devoir le laisser partir à nouveau mais je l'ai ramené au présent. Il a marché sur mes épaules, déambulé dans les rues de cette ville qu'il nous a offerte, à mon frère et moi. C'est le rêve qu'ils ont eu, avec ma mère : offrir Paris à leurs enfants. Que tout commence ici. Alors cette ville est mienne, oui, parce qu'elle m'a été donnée. Et tout ce qui bruisse en elle, la clameur du passé, le fracas, les révoltes, les foules pressées, le pas hésitant des poètes, les solitudes côte à côte et les grands espoirs des foules, sont miens. Je prends tout. Je retrouve Paris. Et je sens mon père sourire avec douceur, heureux de voir que tout continue au-delà de lui. »

« Nous avons inventé l'immortalité et elle fait un doux bruit de papier. Les mots se transmettent de siècle en siècle. L'éternité est là : dans chacun des livres que nous ouvrons. Tout est intact. Sur les pages que nous parcourons des yeux, nous retrouvons la voix exacte du passé. Tout ce qui semblait fragile, voué à un oubli certain, la description d'une sensation fugace ou d'un paysage changeant, tout cela est gravé. Alors, oui je retourne aux mots. J'ai peuplé ma vie avec eux. »

« Hier est perdu, aujourd'hui, déjà, s'éclipse mais je connais les mots qui me consolent et je vais les dires [...] « C'est à cause que tout doit finir que tout est si beau. » »

Quatrième de couverture

     Un soir de juillet, sur l'esplanade de la gare Montparnasse, le narrateur est apostrophé par un homme agité qui répète plusieurs fois sa question : Qui es-tu, toi ?
       Guidé par cette ombre errante, il déambule de nuit dans un Paris étrangement vide où les époques se mêlent. Tant de présences l'ont précédé dans cette ville qui l'a vu naître, et ce sont autant de fantômes qu'il faut dire, apaiser, écrire, avant de revenir au grand appétit de la vie.
      Entre art poétique et récit fantastique, l'auteur célèbre sa ville et se souvient, à la fois sincère et discret, heureux d'être un parmi les hommes et de chanter, le temps d'une nuit, ces mille vies qui nous devancent, nous accompagnent, nous prolongeront.

Éditions Actes Sud, octobre 2020
88 pages