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lundi 22 juin 2026

Le chant du sol ★★★☆☆ de Julien Denormandie

Le Sol est partout sous nos pieds et pourtant nous l'oublions. C'est à lui que Julien Denormandie choisit de donner la parole dans ce court conte écologique où survient un événement inattendu car le Sol se met en grève.

L'idée est originale et permet d'aborder de façon accessible des sujets essentiels comme la biodiversité souterraine, le rôle des vers de terre, le stockage du carbone, l'artificialisation des terres ou encore notre rapport à l'agriculture. Le récit se lit facilement et a le mérite de rappeler que le Sol n'est pas un simple support mais un écosystème vivant dont dépend notre avenir.
« Le Sol nous est indispensable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant. »
Pourtant, malgré la pertinence du propos, je suis restée un peu à distance. Comme le souligne Erik Orsenna dans sa préface, ce livre entend « sonner l'alarme ». Mais cette alerte n'est-elle pas lancée depuis longtemps déjà par de nombreux scientifiques, agronomes et naturalistes ? Le constat est largement posé, les diagnostics sont connus. Au-delà des mots, des essais et des prises de conscience, quelles actions concrètes suivront ?

Les mots sont nécessaires pour sensibiliser, mais ils interrogent aussi notre capacité collective à agir. Car pendant que les alertes se multiplient, les sols, eux, continuent de s'appauvrir, de s'artificialiser et de disparaître sous le béton.
« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »
Nous dépendons bien davantage du Sol qu'il ne dépend de nous et le Chant du Sol en conte pédagogique nous rappelle cette évidence trop souvent oubliée avec justesse.
« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations. »
Une lecture intéressante, même si elle ne m'a pas autant marquée que d'autres ouvrages consacrés à ce sujet, notamment "Humus", dont la puissance romanesque et la profondeur m'avaient davantage embarquée.

« Enfin !
Depuis si longtemps qu'on le tenait pour négligeable, juste bon à piétiner, à forer pour faire jaillir du pétrole, à creuser pour extirper des métaux plus ou moins précieux, à entrebâiller pour recevoir des tombes, des métros et des canalisations.
Pour le reste, rarement étudié dans toutes ses dimensions. Bien moins que le ciel et par suite bien moins connu que lui.
Donc plus vraiment protégé.
Et jamais, jamais remercié.
Alors que nous lui devons la vie.
Le Sol.

Pourtant économiste des « matières premières », je n'avais pas la moindre idée de son fonctionnement, de son habitat, de sa fragilité.
Heureusement, quoique toujours trop tardivement, un certain nombre de professeurs, à commencer par Gilles Boeuf et Marc-André Selosse, ont entrepris de me déniaiser. Mais j'avais du mal à comprendre, c'était compliqué, et j'ai cette maladie d'avoir besoin d'une histoire pour cela. « Il était une fois » est la phrase magique qui m'ouvre le cerveau.
Voilà pourquoi merci à Julien, Julien Denormandie !
Je le connais depuis des années. Et ensemble, ce qui éloigne à jamais ou rapproche pour toujours, nous avons écrit Nourrir sans dévaster, un livre d'échanges, parfois tendus, et de conviction, toujours partagée, sur notre passion commune pour l'agriculture et notre infini respect pour les agriculteurs.
Un beau jour, il m'a tendu des feuilles.
- C'est pour toi. Et pour les enfants. J'ai osé.
- De quoi ça parle ?
- Tu devrais plutôt me demander : de qui ça parle ? Ou même qui parle ?
J'ai lu d'une traite.
Pour sonner l'alarme, Julien, l'ingénieur et ex-ministre, s'est fait conteur.
Nous avions souvent parlé de ces métamorphoses nécessaires. Alertant sur la rareté croissante de l'eau, je n'avais rencontré qu'un intérêt poli mais lointain. L'eau n'est qu'une matière, même si la plus absolument nécessaire. Pour cette raison, maintenant je donne voix aux rivières et aux fleuves, en les présentant pour ce qu'ils sont autant d'êtres vivants. Julien, pour de semblables raisons d'urgence et de pédagogie, a suivi le même parcours.
Pas facile pour un scientifique ! Ces doctes-là sont irremplaçables, bien sûr ! Mais ils ont tendance à se méfier des comparaisons et à répéter jusqu'à plus soif :
« C'est plus complexe que ça ! »
Julien a donc osé.
Et vous allez voir, le résultat est saisissant.
Il était une fois le Sol.
S'ensuit un bref et formidable texte. Où s'agite la planète entière, des puissants en costume aux vers de terre.
Quelle histoire, pleine de bruit et de fureur, d'aveuglement vaincu par l'évidence !
Avec, chemin faisant, le portrait de notre indispensable.
Le premier moteur de la Vie.
Le Sol.
Enfin compris.
Donc peut-être enfin, bientôt, considéré comme il le mérite. »
Préface écrite par Erik Orsenna

« Une nation qui détruit ses sols se détruit elle-même. »
Franklin D. Roosevelt, 1937

« Le Sol, qui ne suscitait donc guère de passion avant qu'il n'entre en grève, était désormais au centre de toutes les discussions. Même les plus puissants de ce monde n'avaient que ce nom à la bouche. Il faut dire que leurs intérêts économiques étaient directement menacés. Pour quelles revendications ? Ils l'ignoraient. « Assurément, le pouvoir de l'argent ne sert à rien en pareille circonstance », se disait monsieur Victor en se rendant à l'invitation du patronat, avenue Bosquet dans le 7º arrondissement de Paris. »

« - Grâce aux vers de terre et à leurs compagnons, les Sols stockent 1 500 milliards de tonnes de carbone organique, deux fois plus que la quantité de carbone présente dans l'atmosphère. Sans cette action, la planète brûlera, et nous avec. 
Monsieur Victor n'avait pas besoin de ces explications. Il baissa son regard sur les quarante-deux parcelles puis le releva pour le fixer au loin. Il voyait déjà les premières feuilles d'automne s'accumuler sur le Sol, faute d'activité des lombrics. « Si cela continue, l'amas de feuilles va atteindre l'horizon. Darwin avait raison, les vers de terre sont peut-être les animaux les plus importants sur la planète », soupira-t-il. »

« « Mon Dieu, où est passée l'odeur du Sol humide ? Cette odeur reconnaissable parmi tant d'autres. Celle qui suit l'averse ou la rosée du matin ! » s'écria-t-il.
Monsieur Victor se souvenait de ses recherches sur cette odeur de terre mouillée, le pétrichor « sang des dieux qui coule dans la pierre », selon l'étymologie. Il savait qu'elle était liée à des bactéries qui dégageaient des molécules odorantes. Il se jeta au Sol. Le renifla. Encore et encore. Il creusa avec son couteau de fines tranchées, espérant libérer une odeur. Mais rien n'y faisait. Le Sol ne sentait plus !
« Cela veut donc dire que les bactéries sont elles aussi entrées en grève. »
Monsieur Victor blêmit.
« Sans les bactéries, qui va décomposer la matière organique et en faire des nutriments disponibles pour les racines des plantes ? » »

« « Peut-être qu'il aurait été bon, et depuis fort longtemps, d'écouter le Sol. Ce qu'il a enfoui, au prix de millénaires, nous aurions dû le laisser sous terre. Ce qu'il nous offre, nous devrions l'utiliser avec parcimonie. La nature ne laisse rien au hasard », dit-il en face de la caméra.
Puis monsieur Victor étala une carte sur la table du studio télé, une carte Michelin jaune exactement.
« Regardez ces espaces, dit-il d'une voix profonde. Les maisons, les routes, tout ce que nous avons bâti est représenté en noir. Les forêts sont en vert et les rivières en bleu. Eh bien, le Sol, lui, sur toutes les cartes, il est en blanc. En blanc, la couleur du vide ! »
Monsieur Victor continua, ne se laissant pas perturber par les tentatives de l'intervieweur.
« Ce blanc cache un monde entier, un univers souvent invisible et pourtant vibrant. Chaque parcelle de ce blanc est pleine de minéraux, de bactéries, champignons, insectes, petits et grands organismes. Le Sol nous est indispen-sable, c'est l'origine du monde. Nos modes de vie bitumés nous le font oublier, mais le Sol n'est pas un simple support, c'est un écosystème vivant, 59% des espèces terrestres vivent sous nos pieds. » »

« Le Sol est lié au temps. C'est une archive naturelle. Il conserve l'histoire des espèces et des civilisations, y compris celle que nous sommes en train d'écrire. Il mérite considération. »

« C'est simple, reprit-il, les mains posées sur la table pour soutenir son propos. Depuis des décennies, nos recherches génétiques se sont concentrées sur l'optimisation des rendements. On a sélectionné des plantes avec des racines courtes capables de produire rapidement de larges épis et de longues tiges grâce à l'apport massif d'engrais. Mais, à force de raccourcir les racines, on a oublié ce qu'elles apportaient au Sol : de la matière organique et des nutriments. Elles le structurent et le composent. Il faut ramener les racines longues. »

« « Le commerce doit se faire avec le moins de barrières possible. Chaque pays doit pouvoir exporter et importer comme bon lui semble, et tirer les avantages de son modèle de production. N'oubliez jamais les enseignements d'Adam Smith et de David Ricardo, les pères des avantages com-paratifs », expliquait-il.
Mais comment peut-il dire des âneries pareilles ! Abel éructait dans son Renault Scenic. Il s'arrêta sur le bord de la route et composa le numéro de l'émission de radio. Une, puis deux, puis trois sonneries avant qu'une charmante personne ne le prenne au téléphone et n'accepte que sa question soit posée à l'antenne. Une question aussi simple que pertinente : « Et que dites-vous du tourteau de soja et de colza qui vient des Amériques et que je suis obligé de donner à manger à mes vaches ? Il est issu de la déforestation et d'une agriculture intensive en pesticides. Nous n'aurions même pas le droit de le produire chez nous. Interdisez ce commerce déloyal. »
Abel dut se contenter d'une courte réponse : « Les cent soixante-quatre membres de l'OMC ne sont pas d'accord entre eux, donc rien ne bougera. »
« Mais combien de temps faudra-t-il encore avant que le gendarme du commerce se réveille ? » se demanda Abel.
Les amas de feuilles continuaient à s'empiler autour de lui.
Les tapis de moisissures aussi. »

« Alexandra savait. Elle voyait la catastrophe se profiler. Mais, à la différence d'Éric, elle refusait d'abandonner. Il devait y avoir une solution. Son regard tomba sur un dossier. Une photo. L'éco-quartier des Rives-du-Bohrie, situé à Ostwald, au sud de l'agglomération strasbourgeoise. Les zones humides y étaient préservées, des espaces naturels reconstitués, les immeubles étaient majoritairement en bois et matériaux biosourcés, les toits étaient végétalisés, l'aménagement épousait la topographie, il semblait s'adapter au territoire, et non tenter de le dompter. »

« Nous avons bétonné au-dessus des nappes phréatiques. Nous avons sacrifié les terres fertiles. Nous avons ignoré la mémoire des Sols. »

« Savez-vous combien d'habits achète un indi-vidu chaque année ? Quarante en moyenne en France, près de soixante-dix aux États-Unis, c'est énorme ! Alors même que c'est l'une des industries les plus polluantes. Songez un peu, la production de vêtements émet plus de CO₂ que les avions et bateaux combinés ! Il faut 2 700 litres d'eau pour produire un tee-shirt, 7 500 litres pour un jean. Et que dire de la pollution des Sols ? La culture du coton, c'est 25% des pesticides déversés chaque année. L'industrie textile utilise plus de 8 000 substances chimiques, dont certaines sont rejetées directement dans les rivières, contaminant les eaux en métaux lourds ou colorants toxiques... »

« Et si le capitalisme était en fait chronophobe ? En 1748, le père fondateur des États-Unis d'Amérique, Benjamin Franklin, enseigna à un jeune commerçant que le temps, c'est de l'argent. Depuis lors, chaque minute mal utilisée est considérée comme un manque à gagner. Une course effrénée sans ligne d'arrivée, des sociétés construites autour d'une quête épuisante à l'optimisation. Une autre voie est-elle possible ? Souvenons-nous des physiocrates, ces penseurs du xvIII siècle, pour qui le revenu n'est rien sans renouvellement de la ressource. Écoutons Olivier Hamant, chercheur et biologiste du xxr siècle, qui propose un antidote au culte de la performance, à savoir la robustesse. Celle enseignée par le vivant qui a su s'adapter et survivre à 5,8 milliards d'années d'incertitudes et de fluctuations. Enfin, acceptons qu'il soit impossible de maximiser performance et robustesse en même temps. »

« Le Sol avait effacé les nuances, les arômes, les clins d'œil aux saisons. Il avait cessé d'être généreux. »

Quatrième de couverture

Il y a des personnages que nous regardons sans réellement les voir, que nous pensons connaitre mais dont nous ignorons tout, que nous croyons aimer mais sans considération.
Et si le Sol se mettait en grève ? Lui, cet ami précieux qui nous veut du bien. Lui, qui souffre en silence.
Un conte ne relate pas une véritable histoire. Il peut, en revanche, reposer sur des éléments réels.
Ainsi, tout débute dans la capitale, un 22 septembre, par un étrange bruit...

Éditions du Seuil,  février 2026
156 pages

mercredi 27 mai 2026

Cairns ★★★★☆ de Martin Baldysz

Il faut parfois peu de pages pour ouvrir de grands espaces intérieurs.
Dans un hameau norvégien battu par les vents, Sebastian Ribe, un jeune pasteur, part à la recherche de Kirsten Nesse, une bergère disparue et soupçonnée de meurtre. Pour traverser la montagne et ses brumes, il n'a qu'un guide possible, Reidar Skåren, le Montagnard. Un homme rongé par l'alcool, hanté par ses souvenirs, plus à l'aise parmi les pierres, les lacs et les bêtes qu'au milieu des hommes.
Commence alors une étrange traversée, physique autant qu'intérieure, dans une montagne où tout semble poreux, les rêves, les souvenirs, les légendes, les vivants et les morts.
J'ai été profondément saisie par l'atmosphère de ce roman. Une atmosphère crépusculaire, presque irréelle, où la nature paraît respirer, observer, murmurer. La montagne n'est pas un décor ici, elle est vraiment une présence. Une force sauvage et mystique qui révèle les failles, les manques, les regrets.
Martin Baldysz écrit avec une concision étonnante. Sur le moment, j'ai parfois eu l'impression d'un texte presque trop bref. Et pourtant, en refermant le livre puis en relisant mes passages annotés, je me suis rendu compte de tout ce qui restait. Des sensations, des odeurs, des visions. La mousse humide, les pierres noires, le goût du genévrier, le brouillard, les silhouettes dans la nuit. 
« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »
C'est un roman habité par le manque et le vertige. On y retrouve les thèmes du deuil, de la solitude, de la tentation, de la rédemption, et l'appel du sauvage aussi qui traverse tout le livre. L'auteur mêle l’onirisme aux paysages norvégiens. On sent qu'il connaît intimement cette terre de fjords et de montagnes ; chaque description semble née du vent, de la roche et des lacs.
Un texte bref, dense, étrange, parfois hypnotique.
Une excursion dans les tréfonds de l'âme humaine, au bord du vide, là où les cairns sont peut-être les derniers repères avant de se perdre.
J'ai refermé ce livre avec davantage des images qu'avec des certitudes 😉
« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »
Lu dans la cadre du challenge #laouviventleslivres et le thème de la.montagne en ce mois de mai.

« [...] il ressentait l'appel du large. L'appel d'une vie simple, où la seule chose qui comptait était de ne pas passer par-dessus bord ; il apprendrait le reste sur le tas. Mais qui serait là pour l'accueillir quand il reviendrait après des mois de pêche dans les flots furieux ? Qui l'attendrait au bout de la grève et l'accompagnerait à Skåra, jusqu'à cette chaude maison dont il aurait rêvé durant cet éprouvant voyage ? À qui raconterait-il la vie en mer et les péripéties de cette fabuleuse expédition ? »

« L'homme d'Église jeta un coup d'œil à la bouteille vide et se mit à rire. Puis il adressa à Reidar un regard si chaleureux que ce dernier eut presque pitié de lui-même. Cependant, il ressentait une vive émotion. Était-ce le salut que le pasteur lui apportait là, comme il allait le faire avec la fille Nesse ?
- Nous avons tous un démon qui couve au fond de nous, n'est-ce pas ?
Reidar opina. Un démon, oui, voilà ce que c'était : un démon brûlant qui cognait au fond de lui. Une barrière. Des griffes diaboliques dont il aurait du mal à se défaire le lendemain, mais, à cet instant précis, un chant résonnait dans sa tête. »

« Là-haut, il était le Montagnard, et non le Marginal. Il allait conduire le pasteur vers une mission capitale. Il ne le trahirait pas, non. Mais Dieu qu'il aurait aimé boire un coup. Pas grand-chose. Rien qu'une larme. Humer le parfum en ouvrant la bouteille et avaler une petite gorgée avant de se remettre en marche avec le pasteur à travers monts. Alors, l'homme d'Église aurait vu de quel bois était fait le Montagnard. »

« En goûtant le breuvage, les yeux clos, il eut l'impres-sion de tomber dans un buisson de genévriers, comme lorsqu'il était enfant. Un goût poivré se répandit au fond de lui, une odeur de mousse et de terre retournée. Puis l'odeur d'un cheval marchant d'un pas lourd dans une neige épaisse. »

« L'air frais se déversa à l'intérieur, et il resta là, à se demander d'où venait l'odeur de la nuit, si fraîche et si agréable. Dieu qu'il se sentait bien. Bien et libre. La nuit, en montagne, tout rentrait dans l'ordre, en quelque sorte. Certes, il était un peu ivre, mais il avait les idées claires. Sa tête frétillait comme un filet plein de harengs ! Ses pensées s'envolaient par la fenêtre, et certaines revenaient droit vers lui. Il se mit à rire en songeant au pasteur, dehors, et à Indis, dans le fournil, pendant que lui se tenait là, à la fenêtre. Puis il se palpa le crâne, soudain plus étourdi que d'ordinaire. Quelque chose n'allait pas. Était-ce la route qui avait épuisé toutes ses forces et qui, combinée à la boisson, provoquait des démangeaisons dans son ventre et ses jambes ? Il avait l'impression que quelqu'un se penchait sur lui, la main tendue pour fermer la fenêtre. Il sursauta et regarda autour de lui avec la désagréable impression d'être observé. »

« Kirsten Nesse. Était-ce elle qui lui était apparue en rêve ? Elle qui avait tendu le bras pour fermer la fenêtre ? Le temps semblait s'être effondré. Reidar voyait son père faucher l'herbe sous un soleil éblouissant. Il voyait le regard luisant de sa mère, gisant dans son cercueil. Les yeux écarquillés de l'églefin lorsque le couteau passait sur sa chair. La laine froide des agneaux enterrés dans le marais. Elles étaient si étranges, ces images qui peuplaient ses rêves dans la lumière vacillante d'un feu effrayé. »

« Rester là et garder les bêtes dans la montagne, puis les ramener aux bergères et s'endormir au crépuscule. Comme il regrettait ces jours heureux. »

« La linaigrette était de ces rares plantes encore debout, seule la neige ayant le pouvoir de terrasser ces jolies petites touffes de laine blanche. Celui qui ne s'était jamais allongé sur la roche au milieu de ces fleurs, par une chaude journée, ne connaissait pas la montagne. »

« La vallée, le troupeau et la maison, tout ça lui paraissait loin. Les moutons, il y pensait, mais le reste pouvait tomber aux oubliettes. C'était ici, en haut, que le vent soufflait. C'était ici, en haut, que les poissons remontaient à la surface et que des choses enfouies se réveillaient au fond de lui, que le chant du coucou, aux accents solennels, se révélait différent des cris qui alimentaient les superstitions des villageois. Ici, le corbeau qui volait au-dessus de sa tête ne laissait présager ni conflit ni inimitié. Ici, on était seul avec tout. Ici, les bergères s'occupaient des bêtes. Ici, le plongeon appelait depuis les lacs avoisinants, caché entre les reliefs, et lorsque tout le monde dormait et que Reidar flottait, nu, dans son lac de montagne, il l'entendait au cœur de l'obscurité. »

« Dans cette nuit qui brouillait les contours du monde, tout était si intensément vivant. Il écouta, flaira, respira. Passa ses mains sur la bruyère sèche. De bonnes touffes de bruyère sèche qui le rassuraient. »

« Un cairn.
Elle rejoint avec recueillement les pierres empilées devant elle. C'est la preuve qu'elle n'est pas perdue dans un autre monde. Elle pourra retrouver le chemin de chez elle, pour peu que ce brouillard se dissipe. Elle s'assied à côté du cairn comme s'il s'agissait d'un vieil ami, veillant néanmoins à ne pas le toucher. Comme les pierres sont noires, observe-t-elle. Ses doigts les effleurent, et elle laisse échapper de petits sanglots. Rien ne pousse sur ces pierres, ni lichen ni mousse, et ce constat l'apaise. Des pierres noires empilées les unes sur les autres. Une tour. Un cairn. Un lieu de passage. Ici, au milieu de tout ce gris, de cette lumière infinie. Elle brûle de le toucher, mais elle n'ose pas. Maintenant qu'elle a étanché sa soif, la faim la tenaille, et elle a la gorge si serrée qu'elle est prise de nausées. »

Quatrième de couverture

Tout commence, dans un paisible hameau norvégien, par le meurtre d'un homme et la disparition d'une fille de ferme. Un an après cette tragédie, les recherches menées pour retrouver Kirsten restent infructueuses. Pourtant, la rumeur se propage : là-haut, dans la montagne, elle réclame le pasteur.
Le jeune Sebastian Ribe, récemment arrivé au village, accepte d'aller à la rencontre de la disparue. Pour s'aventurer sur ces versants abrupts, enveloppés de brume et balayés par des vents contraires, il a besoin de l'aide de Reidar Skåren, le Montagnard. Dans cet entre-deux mondes où le moindre faux pas peut vous coûter la vie, les cairns sont-ils la meilleure façon de rester sur le droit chemin ?
Entre ces pages crépusculaires, au bord du vide, la montagne seule connaît le cœur des hommes et révèle leur vrai visage.
Martin Baldysz est né en 1977 dans le district de Sunnmøre, entre mer et montagne. Profondément attaché à sa région natale, il vit aujourd'hui avec sa famille dans une ferme en pleine nature. Ses romans, imprégnés de mythologie nordique, puisent leurs racines dans l'Ouest norvégien.

« Baldysz révèle comme personne la splendeur et les dangers de la montagne... »
Dagbladet

« Un véritable tour de force : c'est entre les lignes que résonne intensément ce roman d'une extrême concision. »
Stavanger Aftenblad

Éditions Paulsen,  janvier 2025
112 pages
Traduit du norvégien par Marina Heide

samedi 7 mars 2026

Élise sur les chemins ★★★★★ de Bérengère Cournut

Un texte en vers libres (j'adore les vers libres, ils me touchent plus frontalement) qui avance lentement, avec attention, presque comme une respiration. Inspiré de la vie de Jacques Élisée Reclus, ce livre trace un chemin où la nature n’est pas un décor ; elle est présence, pensée, souffle. Elle y joue un rôle de partenaire. Elle est étreinte. 
« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »
J’y ai trouvé une lecture à part, douce sans être naïve, contemplative mais traversée d’une conscience politique discrète et ferme. On avance dans ces pages par touches, par silences, par élans. Derrière l'aspect paisible du récit se trouve une remise en question du progrès non réfléchi, des hiérarchies établies, de la rupture entre l’humain et la nature. La marche devient ici geste politique, il s'agit de ralentir, d'observer, de créer des liens et de remettre en cause la domination comme principe d’organisation sociale. 

Bref une belle parenthèse, précieuse, un voyage intérieur sensible et poétique. Une œuvre très originale, ce qui n'est du reste pas étonnant venant de Bérengère Cournut, mêlant le réel et le fantastique. Elle nous invite à prendre le temps et remet le monde à hauteur d’herbe et d’humain. Une ode à la liberté franchement bienvenue dans le climat actuel !
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »
Et si marcher devenait une manière de penser le monde autrement ?
« Je le sais maintenant
Pour s'orienter, les rêves sont grands. »

« Le soir, sur le chemin du retour J'ai tenté une approche moins balourde
« Tu es triste, Zéline ?
- Non, ma fille... Juste mélancolique » »

« Zéline notre mère 
Est plus souvent féline et lointaine 
À Élie, Anna, Marie et moi-même
Le Lion paraît sans cœur
Même si Louise, la gracieuse Louise
Le dit simplement blessé, amer »

« Le soir, le Lion a voulu savoir 
Pourquoi Élie était tombé 
L'échelle laissée dans la grange 
Ne lui paraissait pas une bonne explication 
Et lorsque j'ai dit que je l'avais appelé 
Notre petit Élie perché comme un roitelet

Notre père a commencé à gronder

C'est ce moment qu'Élisée a choisi 
Pour se lever et pour danser 
Bras écartés dans la salle à manger 
Il rejouait pour nous le vol plané d'Élie 
Face à lui, assis sur les genoux de Zéline 
Élie riait et tapait des mains 
Médusé, le Lion s'est tu Élisée m'a souri 
Élie aussi

De ce jour, il m'a toujours semblé 
Voir dans les yeux d'Élie 
Une pointe d'amour muet 
La joie d'avoir pu 
Grâce à moi 
Voler »

« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »

« Certaines vérités dérangent 
Regardant le trou de la grange 
Par lequel Élie était tombé 
Je me souviens que le Lion lui-même avait nié 
Avoir fauté le premier, en oubliant l'échelle »

« Tu vas partir maintenant, murmure Louise

D'une voix blanche et déterminée

Tu vas aller vérifier que la Vouivre affabule 
Qu'il n'existe pas d'autres créatures sans scrupule 
Cherchant comme elle à capturer l'âme de nos frères 
À en faire des idiots, des zozos, des serpillières 
Entends-moi bien, Élise : 
Je ne crois pas aux femmes-serpents 
Je ne crois pas aux filles-anguilles 
Je crois aux sœurs remparts de folie
Je ne crois ni aux ondines ni aux mélusines
Je crois aux liens salvateurs de la fratrie ! »

« -23-

LE MONDE ENGLOUTI

Ils sont venus un jour d'en bas 
Avec des plans, des outils plein les bras 
Ils regardaient, sondaient notre terre 
Ils voulaient ouvrir une carrière 
Et clamaient comme des chèvres 
« Nous sommes les investisseurs ! » 
On aurait dû répondre :
« Et ta sœur... »

Mais nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti 

Alors les hommes de la ville ont foré 
Plus profond que les cochons 
Avec leurs groins dans les forêts 
En remontant, ils ont crié 
«Villageois, vous êtes riches ! 
Plus de champs, plus de friches 
Avec le marbre ici caché 
Vous deviendrez des rois ! »

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les engins sont arrivés 
Nos terres ont été fracturées 
Plus de prés, plus de vergers 
Seulement la roche découpée 
En petits, en grands carrés 
La colline était ouverte à flanc 
On l'aurait dite saignée à blanc 
Pleurant des veines grises et noires

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les hommes d'ici ont participé 
Ils ont creusé, ils ont charrié 
Ils étaient désormais carriers 
À la surface, femmes et enfants 
Se faisaient bergers et paysans 
Tout le monde travaillaient en chantant 
Ce bonheur a duré presque trente ans 
Puis une autre époque est venue

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les investisseurs étaient de retour 
Ils avaient de nouveaux plans 
De nouvelles idées, de nouveaux tours 
De leur chapeau, tout contents 
Ils sortaient des machines effrayantes 
Aux mâchoires surpuissantes 
À la force délirante
Qui faisaient un bruit de dragon 

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les carriers n'étaient plus utiles 
En aussi grand nombre qu'avant 
Alors à beaucoup on a dit « Merci » 
Et tout de suite après : « Fous l'camp» 
Les hommes sont remontés 
Ils n'étaient plus carriers 
Ils n'étaient plus bergers ni paysans 
Ils n'étaient plus que de pauvres gens

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les femmes n'ont pas tellement su 
Raccommoder le passé des hommes 
Elles les ont regardés sombrer dans l'alcool 
Nos pères, ces petits fétus, ces petits têtus 
Ne voulaient pas revenir à la vie agricole
Ils préféraient forer, miner, détruire 
Leurs propres terres, leurs propres sols 
Et boire, en bande, du vitriol

Nos grand-mères n'ont rien dit 
Et nos mères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Et maintenant, pauvres gens 
Qu'offrez-vous à vos enfants ? 
La montagne est éventrée 
L'eau est polluée 
Les animaux ont fui 
Vos brebis sont malades 
Rien n'arrêtera plus 
La grande dégringolade

Et vous n'avez rien dit ?
Et vous avez dit oui ? 
Soyez maudits 
Cent fois maudits »

« Mon père dit que les seules lois valables
Sont celles qui président à la croissance de ses salades »

« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »

Quatrième de couverture

Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre

Élise vit dans la montagne, au sein d'une famille parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d'une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds.
Elle se lance à la découverte d'un monde où réel et fantastique vont amoureusement se mêler.

Élise sur les chemins est un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). Après De pierre et d'os (Le Tripode, 2019), Bérengère Cournut offre avec ce texte un nouveau voyage sur les sentiers du rêve et de la liberté.

Éditions Le Tripode,  automne 2021
172 pages

mardi 25 février 2025

Je t'ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres ★★★★☆ d'Irène Sola

Des pages peuplées de démons et de fantômes, où vivants et morts cohabitent et où le temps fait bien ce qu'il veut. 
Plusieurs générations de femmes fortes, folles, courageuses ou quelque peu déglinguées s'entremêlent dans ce livre qui conte plusieurs pans de l'Histoire de l'Espagne ... en une journée !
La première femme de cette lignée, Joana, fait un pacte avec le démon, le rompt et condamne ainsi ses descendants à naître affublés d'un petit quelque chose en moins : l'un  l'orteil, l'autre un morceau de coeur, ou carrément l'anus. Il y a celle à qui il manquera la mémoire et l'autre les cils. Ou encore les  « 3 doigts de jambe ».
Bon vous l'aurez compris, elle est un peu barrée et étonnante cette lecture, j'en ai aimé son réalisme magique, son côté foisonnant. Pas évident, toutefois, de tirer au clair l'arbre généalogique de cette famille alors un conseil si vous entrez dans cette lecture, laissez vous happer par la destinée un peu folle de la famille Clavel se confrontant au démon farceur, à Franco, à la bêtise humaine, sans trop analyser la temporalité, ni réfléchir aux liens qui unissent les protagonistes et ainsi en savourer toute la substance.
Tout s'éclaire à la fin. Et c'est d'une beauté folle.

« Matin

for women live much more in the past than we do, he thought, they attach themselves to places !...
VIRGINIA WOOLF, Mrs Dalloway

La fenêtre de la cuisine était étroite et profonde comme le trou d'une oreille. Il s'y glissait une lumière indirecte, matinale, bleutée, qui amortissait les formes et les couleurs. Les murs décrépits et la hotte de la cheminée étaient blancs, les taches d'humidité, grises, le marbre, jaune, les craquelures de l'évier, noires, les armoires, de tonalités fumées, avec des poignées métalliques piquées de rouille, le sol était en carrelage grenat, les bancs, les chaises et la table étaient en bois de pin verni, avec différentes patines dues à l'usure. La cuisine avait deux portes. Une porte massive, avec deux marches, qui menait à une resserre violette et froide comme un foie. Et une autre avec des panneaux vitrés qui donnait sur l'entrée. L'entrée du mas était humide et sombre, comme une gueule. Ses murs rêches étaient la chair à l'intérieur des joues. Des poutres au plafond, comme un palais rayé, et un sol de roche, une langue usée après tant d'années passées à engloutir. Il y avait un meuble à chaussures plein de chaussures mises n'importe comment. Un banc. Un placard aux portes vermoulues, avec un loquet en bois. Trois crochets couverts de vestes, comme des bosses. Une caisse pleine de bouteilles vides. Aux murs étaient accrochés des instruments pour faire du fromage; une lyre et des moules en osier. Par terre, il y avait deux bidons à lait pour faire joli. La voûte de l'entrée, c'était des gencives. La porte fermée qui donnait à l'extérieur, des dents serrées. Un escalier carrelé, étroit comme une épine dorsale, conduisait à l'étage. Le fond de la gueule, c'était l'ouverture qui donnait sur une étable allongée, au sol de terre battu, avec une seule fenêtre, les murs garnis de mangeoires encastrées, une auge rudimentaire, des sacs, des bassines, une fourche, du fourrage et de la paille, une étagère métallique couverte d'outils et de poussière, une porte qui donnait sur une basse-cour. L'étable était divisée en deux. D'un côté il y avait quatre chèvres faméliques. De l'autre, un char. Une des chèvres était blanche. L'autre était brune. Le bouc était noir. Et il y avait un cabri, brun avec le museau blanc. Le char était doré et bleu, avec des coussins, des festons brodés, des franges en soie plissée et des étoiles peintes en or. 

1.... les femmes vivent beaucoup plus que nous dans le passé. Elles s'attachent aux lieux...» »

« Les mouches se posèrent à nouveau sur le marbre. Maintenant, elles ne s'élevaient plus dans les airs, elles léchaient les parcelles de nourriture. Elisabet et Blanca rincèrent les tripes. Elles les égouttèrent et les firent sauter avec de l'oignon haché, du persil et du vin. Et Blanca pensa que lorsque Margarida avait dit que dans cette maison n'entreraient plus jamais ni voleurs, ni charretiers, ni hommes du vice-roi, ni tonneliers, ni valets, ni maîtres louvetiers, ni soldats, ni prétendants, ni fils cadets, ni journaliers, ni commerçants, ni colporteurs honnêtes, ni vendeurs, ni marchands, ni charbonniers, ni soldats errants, ni passants, elle n'avait pas parlé de ne laisser y entrer ni fouines, ni femmes sales, ni genettes, ni belettes, ni traînées, ni catins, ni ramassis de vices, ni portes par où le démon se glisse à l'intérieur des hommes et en fait de grands pécheurs. Et c'est pourquoi, bien que Margarida ait crié: « Non, non, non! Qu'elle accouche dans la forêt, que les renards mangent son bébé ! », quand Blanca vit Elisabet dans la cour, comme un animal égaré au milieu du brouillard, elle la prit par la main et la fit entrer dans le mas. Elle avait les doigts gelés et le ventre encore plus gros et protubérant que celui que charriait Blanca. Elles avaient l'air d'un miroir. Et depuis ce jour Blanca et Elisabet s'étaient aimées. De toutes les façons qu'il y avait de s'aimer. Comme les chevreuils. Avec délicatesse. Comme les poules. Recroquevillées. Comme les canards, avec une force brutale. Comme les chèvres, dans l'affolement. Comme les lièvres, en jouant. Comme les chiens, assoiffées. Comme les mouches, mine de rien. Comme les chats, sans pitié. Comme les renards, avec coquetterie. Comme les porcs, comme s'il y avait des siècles qu'elles s'aimalent. »

« Bernadeta la croyait, détournait le regard et, au lieu de contempler Margarida, les yeux comme deux citrouilles, morte par terre, elle cherchait la chevrette. Et si, alors qu'elle était devenue une femme accomplie, elle était assaillie par ces brigands qui tuaient tous les habitants des mas à coups de couteau, ou les hommes pendus et écartelés, elle guettait le taureau. Et elle ne voyait pas comment ils les poignardaient, ni comment ils les coupaient en morceaux, et elle n'avait pas à regarder l'enfant gonflé d'excréments, ni l'homme qui chiait sur des vipères, ni les loups bleus qui vomissaient, parce que le taureau était gros comme une étreinte et remplissait son regard. Même quand sa mère avait exigé : « Où sont-ils ? Que sais-tu ? » Bernadeta s'était consolée en regardant le taureau, la chatte, le bouc, la chèvre et l'homme qui avait la bouche à la fois laide et jolie. D'abord, elle ne disait rien, parce qu'elle ne savait pas ce qui se passerait si elle répondait. Mais Angela avait tellement insisté, « Je veux que tu me dises », « Et après ? Et après ? Et après ? » que Bernadeta lui avait raconté comment ils avaient tué son père, son oncle et son frère, et sa mère était morte de chagrin, desséchée comme un morceau de jambon salé. »

« À partir de ce jour, Bernadeta se fourrait tous les jours dans ce repaire et, dans le ventre obscur de la montagne, enlaçait ce corps changeant et instable. Elle ouvrait les yeux et la seule chose qu'elle voyait, c'étaient des ténèbres bleues. Lilas, noires, violettes. Qui dansaient, jusqu'à ce que soudain l'obs-curité éclate. Brillante, orange, jaune, grenat. L'espace d'un instant, la lumière déchirait la noirceur. Ensuite, l'obscurité l'avalait. D'abord les éclats, puis le noir. Et davantage d'éclairs et encore plus de ténèbres. Mais, dans tout ce noir, il n'y avait pas d'hommes sans oreilles, ni de femmes sans visage, ni d'enfants gonflés pleins d'excréments, ni de nouveau-nés jaunes, ni de vipères, ni de loups, ni de pendus, ni d'écartelés, ni de femmes forcées, ni de gens poignardés. Rien que des flammes. Rien qu'un ciel toujours nocturne. Et soudain des claquements. Des fulgurances. Et des étoiles. Et ensuite une tempête sans fin. Il pleuvait et pleuvait, et il plut tellement que de la pluie infatigable naquirent les rivières et les lacs. L'eau était noire et avançait. Ensuite elle se retirait. Et la mer s'ouvrait et, de la blessure, il sortait du feu. Comme du sang. Les nuages s'effilochaient et on distinguait un soleil. Comme une fleur. Nouvelle. D'abord blanche. Plus tard, si jaune qu'elle tuait. Et elle se mettait à vrombir dès qu'elle s'élevait. La lune était grosse et rose et on aurait dit qu'on pouvait la toucher. Les étoiles s'allumaient et dégringolaient, avec leur queue, bleue. Il n'y avait ni maisons, ni arbres, ni montagnes. Il n'y avait pas de mas qui s'appelait mas Clavell, parce que tout était couvert d'eau. Les étoiles s'y précipitaient. Il en sortait des fumerolles. Et l'eau s'agitait, se lacérait et les sommets griffaient, là-haut, dans le fracas, pour se hausser. Mais les étoiles ne cessaient de tomber. Et les nuages revenaient et alors ils apportaient le froid et avec le froid, la glace. La mer gelait, blanche. Elle dégelait, bleue. Et alors venait la chaleur, qui desséchait tout. Ensuite la glace revenait. Puis à nouveau la chaleur. Et plus tard la mousse et les buissons et les arbres qui sortaient de l'eau et les insectes qui volaient et les fleurs et les poissons qui marchaient. Mais le froid ne se lassait jamais, ni la chaleur, ni les nuages, ni l'obscurité, ni les grenouilles laides, ni les crapauds revêches, ni les petits cochons de saint Antoine, qui étaient gros comme des chèvres, ni les mille-pattes comme des serpents, ni les lézards comme des chevaux, ni les poules monstrueuses, avec des dents à la place du bec et des peaux velues et des peaux squameuses et des peaux emplumées, qui se tuaient et se mangeaient les unes les autres. »

« Elle ne disait pas non plus qu'il y a deux miracles dans cette vie, le miracle de naître et le miracle de mourir, parce que Dolça avait sommeil. Ses yeux se fermaient et sa tête tombait en arrière. Et elle ne murmurait pas qu'elle aurait aimé lui répéter plus souvent qu'elle était la plus jolie chevrette de toutes les chevrettes, parce que Dolça ouvrait grand les paupières et regardait l'enfant qu'elle venait de mettre au monde, tranquille. Assoupie. Contente. C'est pourquoi elle ne disait rien, Bernadeta. Parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas dire. Parce qu'on peut dire les malheurs et on peut dire le chagrin, on peut dire le remords et la culpabilité et on peut dire la mort et le mal et les choses que font les hommes. Les bonnes et les mauvaises. Mais on ne peut pas dire comment on fait une petite fille. Et il n'y a pas de mots pour expliquer comment tu l'as faite, parce que tu l'as faite comme la terre fait les arbres et les arbres font les branches et les branches font les fruits et les fruits font les graines. Dans l'obscurité. Depuis un lieu enfoui tellement profondément que tu ne savais pas que tu savais faire. »

« [...] en réalité c'étaient les années qui avaient perdu la tête, de plus en plus rapides, passagères, effrénées. Et dans cette maison et dans cette montagne et partout, si on y réfléchissait, le temps avait toujours fait ce qui lui passait par la tête. Maintenant, Marta était une femme qui avait une fille et Alexandra, qui aurait dû être un bébé emmailloté, était une grande jeune fille, dépourvue de patience, qui continuait de trouver la plupart des choses ridicules et mal faites. Et qui disait « Quels ânes ! » à tout bout de champ, d'une voix grave et aigre, qui faisait qu'on se demandait si c'était souhaitable ou pas, d'être un âne. Elle ressemblait à Elisabet, même si elle ne le savait pas. Mais elle était aussi prétentieuse que Dolça. Elle se prenait sans cesse en photo, fronçant les lèvres et penchant la tête. Et à chaque instant elle se plaignait de ce que le mas Clavell était une vieille maison et qu'il fallait la rénover, sur un ton digne de Margarida. Alexandra étudiait quelque chose que Bernadeta ne comprenait qu'à moitié, et non seulement elle ne faisait pas de rallyes, comme sa mère, mais elle ne conduisait même pas, parce que cette chevrette stricte et impatiente obtenait invariablement ce qu'elle voulait et elle n'avait aucun mal à se faire conduire là où elle voulait aller. Maintenant, elle fréquentait un garçon d'Olot qui l'emmenait ici et là, toute la journée. Les deux premières choses qu'Alexandra avait dites de ce garçon, c'était: « Il a une Audi » et « Sa maison a été rénovée ». Et un jour, alors que Bernadeta était encore en très bonne santé et qu'elles étaient assises toutes les trois dans la cour, elle leur avait raconté comment ils s'étaient rencontrés, quand elle travaillait dans la brigade de la jeunesse de la mairie. Le travail était « super ennuyeux » et on leur faisait porter des blouses orange « horribles », mais Alexandra avait raccourci la sienne pour la rendre moins laide, sans demander l'autorisation de la couper, parce qu'on ne la lui aurait pas donnée, si bien que quand on lui dit qu'elle ne pouvait pas la raccourcir, c'était trop tard et elle avait le ventre à l'air. Et elle leur disait : « La première fois qu'on s'est parlé, Eloi, qui était en vacances avec ses parents, m'a dit qu'il aimait bien le tee-shirt que je portais. Le tee-shirt orange raccourci. Et moi j'ai répondu quel âne, tu ne vois pas que je ressemble à une bombonne de butane ? » Marta et Bernadeta riaient et Marta avait demandé : « Tu l'as traité d'âne ? » et Alexandra avait répondu : « Bien sûr. »

Marta s'approcha du lit et Bernadeta lui prit la main comme si elle l'avait attrapée au vol. Elle l'approcha de sa poitrine. Elle dit, de sa voix rauque et reposée, qu'elle n'avait pas utilisée de toute la journée :
- On a été bien, toutes les deux. On s'est bien tenu compagnie. »

Quatrième de couverture

Entre les falaises des montagnes catalanes, se cache le mas Clavell. Dans cette maison reculée, à l'aube, une femme âgée, exagérément âgée, entame son dernier jour. Et toutes les femmes nées et mortes entre ces murs sont là pour la veiller. Joyeuses, elles préparent une fête en l'honneur de celle qui au soir viendra les rejoindre. Cette seule journée contient dès lors quatre siècles de souvenirs. Ceux de Joana, qui voulait un mari. Ceux de Bernadeta, dont les yeux voient ce qu'ils ne devraient pas. Ceux d'Angela, qui n'a jamais mal. Ceux de Margarida, qui au lieu d'un cœur entier a un cœur aux trois quarts, plein de rage. Ou ceux de Blanca, née sans langue, la bouche comme un nid vide, qui se contente d'observer. Ou d'autres encore.

Après Je chante et la montagne danse, Irene Solà signe un roman vivant et drôle, peuplé de légendes et profondément poétique. De sa prose puissante et musicale, elle célèbre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la mémoire et l'oubli.

Éditions du Seuil, août 2024
183 pages
Traduit du catalan par Edmond Railllard 

dimanche 29 septembre 2024

Le rêve du Jaguar ★★★★☆ de Miguel Bonnefoy

Un livre qui invite au voyage, une chouette rencontre à l'occasion d'une délicieuse et émouvante lecture musicale et une agréable soirée en terrasse dans le spot très sympathique du bar à bulles dans le XVIIIeme arrondissement parisien... autant d'images et de sons qui m'ont fait me sentir incroyablement bien 💙

On retrouve dans Le rêve du jaguar les envolées lyriques, épiques et oniriques, que j'ai trouvées une nouvelle fois extraordinaires. Cette trajectoire de balle écoutée, puis lue et lue une nouvelle fois à voix haute, mais quel plaisir ! Et ces émouvantes histoires - dans l'Histoire contemporaine Venezuela si bien contées, nous faisant témoins de la folie du monde - qui nous emmènent bien loin du quotidien, aux personnages si vite attachants et à la destinée parfois incroyables.  
« [...] il lui avait fallu gagner tous les prix et recevoir toutes les distinctions, pour découvrir après quinze ans de profession la supériorité de l'amour. »
Quel plaisir aussi ces traits d'union entre chacun des livres de l'auteur qui nous permettent de retrouver des personnages rencontrés auparavant.

💙Et quel plaisir irrésistible de savourer une nouvelle fois la langue poétique de l'auteur !

Les tableaux s'enchaînent vite, peut-être un peu trop vite cette fois à mon goût. J'aurais aimé m'attarder un peu plus, sillonner, déambuler davantage aux côtés des personnages pour m'imprégner encore davantage des événements autour. Du condensé qui fait mouche malgré tout et s'est accompagné, pour moi, de vives sensations de lecture véritablement. 

✨️💙 Un hommage personnel. Tendre et beau. « Il y a des trésors de famille qui n'ont pas de prix [...]. » 

Comme beaucoup, j'aime lire et écouter Miguel Bonnefoy. Il me reste Jungle à découvrir, vous l'avez lu ?

« - Un jour, je serai un homme et je n'aurai plus peur, lui dit-il depuis le sommet du palmier. Je lui apprendrai qui est le patron.
Mais la muette Teresa ne répondit pas. Le voyant là, juché sur cet arbre, caché et oublié de tous dans la désolation du monde, elle eut une douleur à l'âme, car elle ne pouvait concevoir un autre avenir pour Antonio que celui d'un voyou des rues, né au mauvais endroit, traînant sa solitude jusqu'à sa mort dans des rhumeries malheureuses où seuls s'égarent les rufians et les délinquants, les hommes désespérés qui n'attendent rien de la beauté, et qui ne savent plus pour qui il faut mourir. Elle l'imaginait comme ceux qui le recherchaient, ceux qui voulaient le battre, méchants et arrogants, éduqués par la violence du lac et par des pères avares, dont le cœur est une ronce sans fleur. Pire encore, elle se le représentait comme elle, une vie faite de désastres et de frustrations, assis sur les marches d'une église en tendant une main osseuse à des inconnus, ruminant des humiliations et des erreurs de jeunesse, ayant survécu à une enfance sans foyer ni refuge, sans amour ni protection, une enfance où personne ne lui avait appris à vivre. »

« Ana Maria resta sérieuse et affirma, avec une voix pleine de sarcasme et toute l'ironie du monde :
- Car je ne me marierai qu'avec l'homme qui me racontera la plus belle histoire d'amour.
Or, Antonio ignorait tout de l'amour. Il avait grandi dans un bordel où les histoires d'amour n'étaient que des ruses pour obtenir une réduction sur des passes. Il n'avait connu que des femmes qui, pour quelques pesos, faisaient tourner leurs corsets et leurs jupons au-dessus de leurs têtes, des jeunes filles dont on vantait les pouvoirs sataniques dans la pénombre, et dont la fidélité et l'obéissance соûtaient un supplément sur le prix. Il ne savait des femmes que les acrobaties de l'intimité et les astuces de l'expérience, les prudences face aux nouveaux clients et les petites gâteries aux habitués, mais aucune ne lui avait jamais raconté une histoire d'amour. Les seules qu'il connaissait n'avaient germé que dans la fantaisie des lieutenants les plus fous, des marins les plus pervers, des curés les plus corrompus, des politiciens les plus concupiscents, et jamais il n'avait imaginé qu'on puisse offrir une fleur à quelqu'un sans exiger un pétale en retour.
Incapable de retrouver dans son souvenir une seule histoire qui vaille la peine d'être racontée, un seul poème évoquant des sentiments, une seule ligne de romantisme dans sa jeunesse faite de cabarets, il baissa les bras et renonça à Ana Maria, résigné à finir sa vie comme un vieux célibataire. Ce fut son ami Paz Galarraga qui, apprenant toute l'affaire, le fit asseoir à la table des Cafés Maurice et lui dit, en le regardant droit dans les yeux :
- Personne n'a jamais rien inventé, Antonio. Les plus grandes histoires d'amour courent les rues.
Ces mots, l'ardent désir de livrer cette bataille, et la ténacité dont il avait toujours fait preuve, lui inspirèrent une idée. Le lendemain, dès l'aube, il découpa un morceau de carton, prit deux tabourets et se rendit, d'un pas décidé, à la gare routière qui était la plus grande fourmilière de la région. Au milieu du hall central, il installa les tabourets l'un en face de l'autre. Il posa le carton au centre sur lequel il avait peint en noir pour que les lettres soient visibles de loin :
" J'écoute des histoires d'amour." »

« Pas un seul quotidien ne manqua de faire un article sur Policarpio, la mascotte de la ville, qui devint pour certains journalistes le dernier de son espèce et, pour d'autres, le premier d'une invasion à venir. On publia une annonce pour savoir si un bateau étranger ou un zoo marin avait remarqué une perte. Comme personne ne se manifesta, on pensa qu'il s'était peut-être échappé d'un chalutier consacré au trafic illégal d'animaux rares. Cette hypothèse resta la plus plausible et, au bout de quelques semaines, ses gestes furent répertoriés et classés avec une telle minutie, ses heures de sommeil furent archivées avec une telle sollicitude, qu'on finit par en apprendre davantage sur cet oiseau austral que sur les flamants roses qui vivaient au bord du lac depuis deux mille ans. »

« Chinco ne reprit pas la place du père dans l'arrière-salle de la bijouterie. Quand il eut vingt ans, il refusa de le remplacer au magasin et devint typographe pour une entreprise française qui construisait un chemin de fer dans la province de Táchira. Il créa le premier syndicat des machinistes, s'occupa de luttes et de revendications civiques, eut la charge d'établir l'ordre du jour des réunions ouvrières, et jugea que les seuls bijoux qui devaient décorer la poitrine des hommes étaient ceux de la liberté et du droit social. Son père regrettait secrètement le choix de son fils, en constatant qu'il ne comprenait rien à la joaillerie, mais saisissait tout de la lutte des classes, qu'il ne vivrait pas entouré de pierres fines, mais parmi les ouvriers dans les usines, et qu'il s'émouvait plus facilement des injustices de la métallurgie que des préciosités des métaux. Un dimanche, pendant qu'il préparait un discours pour le syndicat, son père lui demanda :
- Comptes-tu te marier avec la révolution ou avec une femme ?
Chinco, qui était un garçon jovial et enjoué, doté d'un beau regard songeur, eut un discret sourire qui ne laissa rien entrevoir. « Peut-être un mariage à trois », dit-il sans réfléchir. »

« - Votre mère n'a plus de linge à vous faire repasser, señorita ?
Tous les hommes rirent dans la salle. Puis il ajouta : 
- Vous voulez être médecin ? Alors citez-moi les sept os de l'orbite.
Jamais Ana Maria n'avait entendu parler de l'orbite. Son visage devint si rouge qu'elle dut baisser la tête. Des années plus tard, se remémorant ces rires moqueurs autour d'elle, elle comprit qu'elle avait alors senti palpiter quelque chose de nouveau en elle, son sang combattant. Dans ses veines s'étaient brus- quement réveillées des lignées de femmes assoupies, la dague ensanglantée de María Lionza chevauchant un tapir géant, l'arc de la reine des Amazones, la dignité d'Ana María Campos, les cheveux coupés d'Agnodice, le martyre héroïque de Domitila Flores, des hordes de cavalières fonçant vers les forteresses d'hier. Elle comprit qu'elle avait une double lutte à mener, celle de la médecine et celle des femmes. Elle saisit pourquoi il ne lui serait pas permis de fréquen- ter comme tout le monde les auberges et les bars, pourquoi elle n'aurait pas droit à l'erreur, pourquoi elle n'aurait d'autre choix que la réussite, mais elle comprit par-dessus tout que l'inépuisable pouvoir de la connaissance, le savoir qui rend plus fort, l'aiderait aussi à vaincre. »

« Ils firent le chemin de retour par la route trans- andine, la même qu'Ana Maria avait prise avec Mama Concha, six ans plus tôt, persuadée que les récits de voyageurs disaient la vérité. Tandis que le bus les berçait par le brimbalement de ses roues, Ana Maria ferma les yeux et s'endormit d'un sommeil sans bruit, la tête sur l'épaule d'Antonio.
Elle fit le rêve étrange d'une tara noire, un papillon géant, posée sur la nuque de son père, pendant que le bus roulait à travers la jungle de Choroní. Ses ailes lui couvrirent le paysage, et elle ne vit pas les fromagers aux branches dégoulinantes comme des cascades de bois, où des toucans cachaient leurs becs aux mille couleurs, ni l'épaisseur du tapis de fougères où la femelle ocelot accouchait dans un rugissement, ni le paresseux dans son pelage, ni les murs végétaux de jacarandas et de caroubiers, ni le caméléon mâchant une mouche grosse comme un taon, elle ne distingua pas les champs de maïs rouges et mauves, qui ont la couleur de l'œil du crépuscule, ni les canopées impénétrables dont les rosaces de feuilles ressemblent aux vitraux des cathédrales. »

« Ana Maria comprit alors que venait de surgir des labyrinthes de son pays un minotaure terrifiant qui, non seulement obscurcirait les dix années suivantes, mais fendrait la sérénité de sa vie. »

« Ainsi, ils décidèrent de rester sous leur pergola, étrangers aux rumeurs atroces d'une dictature qui rongeait le pays, en faisant l'amour avec la précipitation de ceux qui ne pensent pas au lendemain. Vingt ans plus tard, Ana Maria pouvait facilement remonter au souvenir de cet instant d'inspiration et de frénésie, quand elle se jetait sur Antonio au milieu de la journée dans les couloirs de la maison, dans les chambres vides du fond, et se livrait à lui sans protection, défiant les cycles de son corps. »

« Antonio sentit alors son cœur se gonfler dans sa poitrine. Il pointa son doigt vers le ciel. 
- Dieu nous donnera un garçon, dit-il, et il sera cardiologue.
Mais Ana Maria lui répondit très calmement, en se couvrant d'un peignoir en soie qu'elle n'enlèverait plus jusqu'à son accouchement :
- Dieu n'a rien à faire ici. Je veux une fille. »

« [...] il lui avait fallu gagner tous les prix et recevoir toutes les distinctions, pour découvrir après quinze ans de profession la supériorité de l'amour. »

« Il ne pouvait savoir que, dehors, mille petits événements avaient commencé à fissurer le mur inviolable du régime, que des révélations sortaient à la lumière, que les masses cherchaient à se lever, que les syndicats s'organisaient dans l'ombre, que la lutte renaissait d'un monde enfoui, que tout s'agitait, que tout s'affairait, que tout était possible. »

« L'enfant pesait un poids démesuré, celui d'hier et celui de demain. »

« Tout en elle était action, mouvement, départ, tout en elle brûlait du désir d'explorer, et ce rêve qui pour d'autres n'aurait été qu'un simple passage éphémère de l'enfance resta imprimé, dans l'esprit de Venezuela, comme une nécessité de conquête. Elle s'amusait à lire dans les écorces de bouleaux et de hêtres la forme de villes imaginaires, et elle pouvait s'attarder des heures à interpréter les traces de moisissures et les lézardes des murs, les figurant comme de grands navires perdus dans des fleuves de plâtre. »

« D'accord. Tu partiras. Mais rappelle-toi une chose : on est esclave de ce qu'on dit et maître de ce qu'on tait. »

« [Elle] savait qu'elle ne reviendrait plus, que son destin se jouerait ailleurs, elle savait mieux que personne que le voyage est comme un aimant irrésistible, qu'il aspire à lui les âmes les plus gourmandes, celles qui sont à sa mesure, mais elle ne dit rien. Antonio, en dépit de sa sévérité, pleura en silence, car il ne pouvait s'empêcher d'imaginer tous les dangers qui guettaient son innocence et avait l'impression de livrer sa fille à des minotaures. »

« Pendant toute la matinée, dans la fournaise de la chaussée, il fut plus tourmenté par les rémanences crépusculaires de sa vie que par les honneurs qu'on lui exprimait, car il avait atteint un seuil d'indifférence face à la gloire, libéré enfin du poids des rêves, et il ne restait au fond de sa bouche que le goût insistant d'une cendre ancienne. »

« - Lire, c'est voyager.
Or, pour Cristóbal, dont l'enfance n'avait été que voyages, lire c'était rester. Les villes changeaient, les langues se multipliaient, les cultures défilaient sous ses yeux, or les livres, eux, ne changeaient pas. Qu'ils aient été à Lisbonne, à Rome, à Caracas, à Buenos Aires, les romans de sa jeunesse ne changeaient pas. Il demeurait ainsi auprès de ses livres comme on serait resté auprès de bêtes dont il aimait caresser les crinières lourdes. Leurs dos aux couvertures soyeuses comme des pelages et les caractères familiers de leurs titres lui apportaient un apaisement plus rassurant que celui des noms des pays. Lire, ce n'est pas voyager. Les pages ont l'immobilité du métal et de l'agate. Cristóbal s'attelait à ces royaumes pétrifiés, plongé dans leurs géométries d'encre et de grain, se perdant dans ses labyrinthes pour mieux se retrouver, se heurtant chaque fois aux mêmes mâts de leur beauté. C'est là que réside la fondation invariable des hommes, la part de refuge où se reposer du chaos, un havre sans départ ni exil. Les romans sont une île entourée de terre. »

« En deux siècles, il y avait déjà eu des milliers de groupes paysans armés sous Ezequiel Zamora, d'infanteries sortant des fermes, de réformes agraires et de luttes contre le latifundiste. En deux siècles, entre décrets et actuali- sations, il y avait déjà eu presque trente constitutions écrites, d'armées de guérilleros sous la bannière de Fabricio Ojeda, des centaines de mouvements syndi- caux aboutissant à des grèves nationales, une dizaine de coups d'État, civils et militaires. En deux siècles, le peuple vénézuélien avait tant aimé la liberté qu'il en était devenu son esclave.
C'est pourquoi, le 4 février 1992, lorsque de jeunes militaires, inspirés par une mémoire collective, tentèrent une révolution au milieu de la nuit, cela ne surprit personne. Elle était le fruit d'un long combat contre la servitude qui attendait, qui venait de beaucoup plus loin, comme exhumée de l'oubli par des forces anciennes, qui était en marche depuis le jour où Samuel Smith n'avait pu contenir le jet Barroso, depuis le jour où les premières compagnies étrangères aspirèrent à elles les richesses, depuis le jour où Chinco se battit contre le régime de Gómez, depuis le jour où Ana Maria s'engagea contre la dictature de Pérez Jiménez, depuis le jour où Antonio fut torturé dans les geôles du Cuartel Libertador, pétrie dans l'argile d'une suite de frustrations et d'abus, sans savoir que cette révolution finirait par reproduire précisément, elle aussi, ce qu'elle combattait. »

« Sourd à la rumeur du coup d'État et aux bouleversements politiques, c'est à peine si Antonio comprit que le secret d'une mort heureuse était d'abord de l'avoir décidée. »

« Si tu veux devenir écrivain, parle avec ceux qui ne le sont pas. »

« Le pays se divisa. On parlait de l'abandon des investissements, de la fuite des oligarchies financières, de l'isolement où se trouvait le pays. La révolution n'était qu'une « dictature maquillée ». La dévaluation fut inévitable. En l'espace de quinze ans, la monnaie nationale souffrit trois reconversions, ce qui lui fit perdre quatorze zéros. À travers le pays, des centaines de femmes et d'hommes effectuaient chaque jour, à la même heure, une prière collective contre la tyrannie. Avant 8 heures, dans les jardins et les terrasses, dans chaque village perdu, dans chaque île au large des côtes, dans les campagnes et sur les plages, dans les hôpitaux et dans les voitures en plein embouteillage, tous ceux qui s'opposaient à ce gouvernement levaient ensemble une grande veillée, pour réunir leurs forces et renvoyer ce lieutenant au béret rouge dans la prison d'où il n'aurait jamais dû sortir. »

« C'est ainsi qu'il ne trouva pas le repos qu'il avait attendu pendant si longtemps, et seule persista en lui l'idée que tout ce qui triomphe est condamné à échouer. Il en parla à Ana Maria qui n'avait pas quitté son lit à baldaquin, couchée avec son téléphone au milieu des draps. Elle lui répondit qu'elle avait passé toute sa vie à attendre cet instant pour découvrir qu'on avait remplacé des tigres par des tigres.
- Le peuple est fatigué, dit-elle. La corruption rongera ce projet.
Cristóbal ne dit rien. Pour son esprit idéaliste, la corruption était un fantôme anonyme et sans visage, une pomme pourrie qui ne poussait que dans l'arbre du capitalisme, et qui ne rongeait que les peuples ayant vendu leur âme au diable, comme s'il s'agis- sait d'une punition pour leur gourmandise. Jamais la pensée ne lui avait traversé l'esprit que la corruption puisse croître à ses côtés, fille de l'excès, dans le terreau humide des révolutions, nourrie par ceux qui la combattaient, dans les bureaux même où l'on clamait sa destruction, dans la bouche des dirigeants les plus progressistes. Il n'avait jamais imaginé qu'elle puisse faire la queue au supermarché, boire une bière en terrasse, aller à la piscine, faire du sport, emmener les enfants à la crèche, faire l'amour, il n'imaginait pas que la corruption n'était pas l'apanage des régimes impérialistes, mais qu'elle était partout. Les révolu- tions s'y abreuvaient aussi. Elles échouaient parce qu'on oubliait de faire, pour les stimuler, ce qu'on avait fait pour les susciter. »

Quatrième de couverture

Quand une mendiante muette de Maracaibo, au Venezuela, recueille un nouveau-né sur les marches d'une église, elle ne se doute pas du destin hors du commun qui attend l'orphelin. Élevé dans la misère, Antonio sera tour à tour vendeur de cigarettes, porteur sur les quais, domestique dans une maison close avant de devenir, grâce à son énergie bouillonnante, un des plus illustres chirurgiens de son pays. Une compagne d'exception l'inspirera. Ana María se distinguera comme la première femme médecin de la région. Ils donneront naissance à une fille qu'ils baptiseront du nom de leur propre nation : Venezuela.
Liée par son prénom autant que par ses origines à l'Amérique du Sud, elle n'a d'yeux que pour Paris. Mais on ne quitte jamais vraiment les siens. C'est dans le carnet de Cristóbal, dernier maillon de la descendance, que les mille histoires de cette étonnante lignée pourront, enfin, s'ancrer.
Dans cette saga vibrante aux personnages inoubliables, Miguel Bonnefoy campe dans un style flamboyant le tableau, inspiré de ses ancêtres, d'une extraordinaire famille dont la destinée s'entrelace à celle du Venezuela.
Miguel Bonnefoy, auteur franco-vénézuélien, a écrit plusieurs romans, dont Le voyage d'Octavio (Rivages, prix de la Vocation 2015) et Héritage (Rivages, prix des Libraires 2021). Il est traduit dans plus de vingt langues.

Éditions Rivages,  septembre 2024
295 pages 

vendredi 6 janvier 2023

Zizi cabane ★★★★☆ de Bérengère Cournut

Émotions et fantaisie sont au rendez-vous pour une lecture tout en poésie et tendresse. 

La mort, le deuil et la reconstruction avec l'absence quoique in fine,  la disparue n'est pas tout à fait absente. Car ce livre est un conte où les songes, les rêves, la douce folie des choses et des êtres se matérialisent et ainsi apaisent, allègent les âmes. 

Zizi Cabane - à la lecture vous découvrirez la chouette explication de ce titre, de même que des prénoms farfelus des enfants, si attachants, notamment "Chiffon" qui rend de vieux chiffons plus beaux que des cartes - est un beau moment suspendu de lecture, une  charmante, onirique et réjouissante lecture.

Une lecture qui met du baume au cœur.

« J'ai été la femme de Ferment 
et la mère de trois enfants

Je m'appelais Odile, j'étais jeune 
j'aimais rire et pleurer en même temps 
J'avais parfois peur de la vie 
et beaucoup, beaucoup d'envies

Puis il y a eu ce jour où je suis partie 
Ce n'était pas volontaire 
c'est venu comme un truc qui sort de terre

Ça avait la tête, la silhouette d'un poisson 
ainsi que ses couleurs, ses reflets 
ça filait dans le ruisseau du jardin - 
parfois par bancs entiers 
Je les voyais chaque matin - 
je jure que je les voyais!
et qu'ils m'appelaient
un à un

Alors une nuit où il faisait chaud et clair 
j'ai mis les pieds dans le ruisseau
J'ai descendu le cours d'eau 
jusqu'à l'endroit où ils allaient 
- c'était loin-

J'ai parcouru
beaucoup de terres et d'océans 
mais ce devait être à la vitesse de la lumière 
car au matin, j'étais de nouveau 
près de Ferment et des enfants - 
bien plus enveloppante qu'avant

Ils ne me voyaient plus 
ou plutôt pas encore 
car j'étais tressée d'or 
Mais j'étais là
sous leur peau, sous leurs doigts 
sous chacun de leurs pas - 
et dans leur âme je crois

C'est ainsi qu'a commencé
le plus beau, le plus long des voyages 
dont le mouvement tient
dans un nom
dans une mémoire...
le nom et la mémoire de
Zizi Cabane »

« Ferment, faut chercher à comprendre, pas ni à contrarier la nature. L'eau veut couler ? Y a qu'à la laisser faire. On va lui aménager un lit. »

« En tout cas, même si ce n'est pas flagrant, il y a un air de ressemblance entre Odile et lui... Pas dans les traits, car Odile était le portrait de maman, mais dans la silhouette. Le même élancement, peut-être. Et puis cette joie perpétuelle, mêlée d'angoisse et de timidité... C'est très troublant.  »

« Odile, mon Odile, est-ce toi qui nous as envoyé Marcel Tremble ? Tu me connais, j'ai du mal à croire aux romances : Marie Madeleine trompant Henri la veille de leur mariage, Suzanne ne sachant rien ou se taisant de façon têtue jusqu'à aujourd'hui, tas Jeanne embrassant ce conte de fées sur fond de station essence... C'est beaucoup pour moi, qui t'ai aimée notamment parce que fuyais les familles compliquées, les non-dits, les secrets... Pourtant, veux-tu que je te dise ? Je l'aime comme s'il était ton père, ce Marcel Tremble.
D'abord, parce qu'il amuse les enfants - ce que j'ai du mal à faire depuis un an et demi que tu es partie. L'autre jour, j'ai entendu Chiffon rire aux éclats en voyant Zizi courir et crier sous le jet du tuyau d'arrosage que Marcel faisait semblant de ne pas maîtriser. Ça m'a donné le frisson, tant il y avait longtemps que notre cadet n'avait pas montré une telle joie. Quand Béguin est là, et a fortiori ta sœur, je peux les laisser tout seuls, je n'ai plus peur. Car jusqu'à présent, j'ai eu beaucoup de mal à m'éloigner d'eux, ne serait-ce qu'aux heures de travail. Et c'est pire lorsque je suis dans notre jardin ou notre maison.
Et je crois que si je veux être parfaitement honnête, ce n'est pas pour les enfants que j'ai peur - mais pour moi. Que t'est-il arrivé. Odile ? J'ai parfois la crainte de disparaître moi aussi, sans avoir d'explication à cela. »

« C'est étrange comme, parfois, rien a l'air d'être quelqu'un. »

« Ai-je seulement imaginé un jour que je pourrais être une source en même temps qu'une maison ? Que je pourrais couler depuis le haut d'une colline et rendre fous deux hommes d'un coup sans en concevoir d'embarras ? Ferment me ravage, Marcel me jardine. »

« En ajoutant du bleu ou du vert à des traces de graisse et de cambouis, il fait apparaître des rivières, des rivages, des montagnes. Les grosses taches deviennent des iles volcaniques: je vois aussi des plages et des cavernes. Comment fait-il de si belles choses à partir de ramasse-poussière et de chiffons de vidange ? Et surtout pourquoi ne nous les a-t-il jamais montrés ? En reposant soigneusement les chiffons l'un sur l'autre, je m'aperçois que celui du haut n'est pas tout à fait sec. Quand a-t-il fait cela ? Et surtout, pourquoi en cachette de moi ? »

« ... des lambeaux magnifiés, qui s'effilochent vers la mer ou les montagnes. Je suis subjuguée par la finesse des traits sur ces trames grossières. Je ne sais rien dire, aucun mot ne sort de ma bouche. Seulement des larmes de mes yeux en cascade. Et bientôt, ce sont carrément des hoquets qui me secouent. 
« Qu'est-ce que tu as, ma banane ? demande Chiffon. Pourquoi tu pleures ? » Je ne peux pas lui répondre, mais je crois qu'il voit aussi le sourire qui se cache derrière mes larmes. Je finis par me calmer, et il me montre les cartes une par une, tout en racontant d'invraisemblables voyages. Tous partent d'un ruisseau dans la campagne, mais pas forcément le nôtre. Il y en a qui courent d'abord dans des prairies pour aller chatouiller de grands moulins tandis que d'autres sortent des parois d'une montagne avant de devenir torrents et de creuser des gorges. Il y en a qui naissent d'un lavoir - ça, ça ressemble quand même pas mal au nôtre - et qui finissent en canaux dans des villes qu'on appelle Amsterdam, Venise ou Amiens. Il y en a aussi qui commencent à la fontaine d'un village, d'autres encore qui jaillissent directement des entrailles de la terre. lls immergent d'abord les herbes alentour, formant un gour puis des marais, mettent longtemps à se décider, puis cheminent finale- ment dans une douce plaine, descendent lentement jusqu'à la mer. Ils sont innombrables, ces ruisseaux, me semble-t-il, et je les aime tous. Mais il y en a un qui m'émeut particulièrement, c'est celui qui part d'une source dans la rocaille et qui disparaît aussitôt sous terre pour ne reparaitre que tout au bord d'une rivière, à laquelle il se mêle discrètement, dans les joncs. Chiffon raconte comment ses eaux caressent les poissons sans être vues de quiconque, et coiffent les algues au fond du lit. Je m'étais calmée au récit des premiers voyages ; voici qu'à l'évocation de celui-ci, je pleure de plus belle.
« Ça va aller, Zizi, ça va aller, je te le promets », murmure Chiffon en me prenant dans ses bras. Je vois bien qu'il est ému lui aussi. Nous regardons les cartes à terre, et nous pleurons de joie. »

« Ça se passe dans la grande salle du réfectoire, rendue silencieuse par la vigilance des surveillants. Les élèves sont assis chacun à une table, empêchés d'être bêtes par les règles du silence... C'est merveilleux. »

« Mais ce soir, oui, je reflète la lune pour eux, comme je jouais 
autrefois du hochet devant leurs yeux. Comment me souvenir 
des soins que je leur prodiguais alors ? Lorsque j'étais leur mère, 
qu'ils étaient mes boutons d'or ?
J'ai aimé, je crois, porter ces petits êtres, avoir dans ma main 
l'entièreté de leurs têtes - et même les sentir bouger en moi avant  de les connaitre
Ferment, j'ai aussi aimé les concevoir dans le secret de notre 
chambre. J'ai aimé te voir en père ébahi, tendre et attentif lorsque 
nous étions tous à bord du même lit
Chaque enfant a été l'occasion d'un nouveau voyage dans nos 
identités mêlées. Tu étais si inquiet lorsque je portais Zizi. 
Moi, j'étais alors si lourde et si légère, abandonnée au désordre annoncé de la fratrie  ... »

« Il faudra que tu sois brave alors, il ne faudra pas le retenir. 
Nous débordons tous un jour du lit qui ne peut plus nous contenir. 
Oh, Ferment... si tu savais comme je danse là-bas, dans le grand 
large et le froid. Comme je t'aime aussi - et comme je m'abreuve 
au brouillard de tes nuits...

Il est temps, maintenant - 
adieu, Ferment »

« Je travaillais toute la journée, je ne supportais plus le contact du gravier froid et du béton. Alors j'ai creusé plus profondément - carrément jusqu'à la terre meuble et grasse. Je l'ai fait remonter cerne bonne terre, puis j'ai amené de la chaleur et de la lumière. L'eau de la chaudière et les lampes à incandescence ont tout de suite produit leur effet, l'atmosphère est devenue douce et tiède. Ça m'a rappelé les serres qu'on avait visitées une fois ensemble, avec les enfants. Tu avais aimé cette ambiance calme et lumineuse. J'ai cru que j'allais parvenir au même résultat. Que j'allais pouvoir faire pousser des plantes et que ça allait m'apaiser, dissoudre cette boule que j'ai au ventre depuis que tu as disparu. Est-ce bien une boule au ventre, d'ailleurs ? C'est plutôt comme un trou sans fond, un truc qui, chaque matin, menace de m'aspirer... »

« Comment puis-je encore me souvenir de toi ? Et de notre mère qui 
s'obstinait à nous mettre des chaussettes qui nous laissaient les genoux 
à l'air, quand nous aurions voulu cacher nos jambes maigrelettes ?

Tu étais la plus jeune, et maintenant c'est toi qui as pris place auprès 
de ma famille, et qui fais la louve aussi bien que moi. Même si 
ces temps-ci, tu as les larmes faciles et que ça t'agace

Tu ne peux pas savoir que c'est juste un peu de moi qui se glisse 
par tes interstices, que c'est avec toi que je partage encore des 
élans, des pudeurs, des caprices. Tu ignores à quel point cette nuit, 
ta présence m'apaise 
[...]
Et toi, Jeanne, tu prendras le même envol. Tu n'as pas à demeurer 
sans homme, sans amour, sans désir d'écrire la vie autrement qu'en 
chiffres. Ton professeur de maths me plaît. Il a un détachement 
discret, ce corps un peu replet qui fait les bonnes demeures 
des femmes inquiètes. Il fuit parfois un peu, mais quand il sourit et 
te presse, Jeanne, ses yeux laissent passer le flot de son âme. Ne me 
demande pas comment je sais cela. D'où je suis désormais, je vois 
ce que j'ignorais auparavant 
[...]
À présent, je passe par l'espagnolette, c'est bien assez. Ne t'inquiète 
pas, Jeanne. Une dernière caresse sur tes épaules, un dernier frisson 
sur ton échine; je suis heureuse de t'avoir revue, frangine. Je prends 
avec moi les rêves des deux petits, celui de Chiffon, celui de Zizi.
Ils sont fous, ces deux-là! Emplis d'eau et de marais spongieux, 
habités par des brumes sans mémoire, ils voyagent dans des paysages 
qui sont comme eux, sans âge ni origine

Je suis le vent, Jeanne
Et je vous emporte tous 
plus loin encore 
là où le chagrin et la mort 
ne sont plus rien »

« J'ai des enfants
- je me souviens -
J'ai un mari
- je me souviens - 
Tous ont un jour ou l'autre 
dormi contre mon sein 
Et je sais désormais 
par quel moyen 
prolonger notre lien
C'est une histoire de veines 
et de chagrins qu'on mêle 
De nappes, de mares et de sels 
De charbon aussi - 
d'eaux profondes et de gemmes »

« [...] on ne peut pas toujours vivre sous une épaisseur de mystère. J'avais une femme, elle a disparu, sans laisser de traces. Ou plutôt : sans laisser de traces de sa mort, parce que, des traces de sa vie, les nôtres en sont remplies. Ce sont les révoltes de Béguin, les obsessions de Chiffon, les rires et les chagrins de Zizi... Leur mère est partie tout en restant en eux ; et moi, je ne peux plus être un éternel tourment. »

« Au final, je ne sais pas, moi, à qui parler de ce souffle froid... parce que même tata ne comprend pas. Quand j'essaie de savoir si elle le sent aussi, elle court me chercher un gilet, un anorak, une écharpe... En fait, elle ne m'entend pas.

Alors j'y pense la nuit. Je me demande si Odile, elle, comprendrait et quand est-ce qu'on pourra en parler. Je commence à avoir des doutes sur le fait qu'on pourra un jour la revoir. Je me demande pourquoi elle est partie, ce qu'elle avait à faire... Si elle n'était pas malade, elle aussi. »

« Dis-moi, Odile, dis-moi comment on survit à tout ça. Dis-moi où nous avons trouvé la force de tant nous réjouir ce soir, alors que je vois la béance que tu laisses en chacun de tes enfants, comme en moi ou en Jeanne. »

« « Non, attends, arrête ! je suis chatouilleuse....» Puis m'est revenue dans la foulée la fluidité trouvée avec les années celle de tout ton être s'offrant à moi, nuit après nuit. Même lorsque tu portais nos enfants, Odile, tu restais souple et légère à mon approche. J'ai l'impression de n'avoir jamais usé de mes muscles avec toi. T'aimer, c'était comme descendre un cours d'eau, je me laissais porter par le courant. Nous finissions toujours ensemble dans la furie de la mer, mais ton corps était l'élément premier dans lequel je me noyais... D'où te venait cet abandon, Odile ? Est-ce lui qui t'a finalement emportée tout entière, cette nuit-là ? Odile... Je n'en peux plus de ton absence. Je n'en sortirai pas. »

Quatrième de couverture


Éditions Le Tripode,  août 2022
240 pages