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samedi 26 septembre 2026

Alors c'est bien ★★★★☆ de Clémentine Mélois

Un livre sur le deuil qui nous donne envie de regarder la vie 🩷
Clémentine Mélois raconte les derniers jours de son père, le sculpteur Bernard Mélois, puis sa mort et les jours qui suivent. Mais elle raconte surtout un homme, une famille, une enfance, une maison, un atelier, des objets ... et tout ce qui continue de vivre après quelqu'un.
J'ai aimé la construction du récit, cette alternance entre souvenirs, réflexions, références, anecdotes et dialogues avec son père. Ces échanges sont d'une tendresse folle. Il y a de l'humour partout, même au cœur de ce qui fait mal. Jamais de pathos. La mort est là, évidemment, mais elle cohabite avec les lasagnes encore chaudes, les chiens joyeux, les bricolages, les disputes, les blagues et les chansons. Et ce passage merveilleux autour d'un simple porte-savon. Un petit objet retrouvé dans les ruines d'une maison d'enfance devient soudain le point de départ d'une histoire familiale, de la guerre, des vacances, des grands-parents, de l'enfance. Comme si les objets minuscules savaient mieux que nous retenir ce qui menace de disparaître.
J'ai été particulièrement touchée par cette famille aimante, bienveillante, profondément complice, et par ce père qui transmet à ses filles son humour inquiet, son amour des mots et son besoin viscéral de créer.
« On ne peut pas tout raconter d'une vie. »
Alors Clémentine Mélois choisit des fragments. Quelques images. Quelques paroles. Des souvenirs parfois drôles, parfois bouleversants. Qui font qu'une vie reste.

J'ai attendu avant de lire ce livre. Peut-être parce que je savais qu'il allait faire remonter mes propres souvenirs, vieux de plus de dix ans maintenant.
Il l'a fait.
Et je suis heureuse d'avoir attendu le bon moment pour aller à sa rencontre.

« Pour en revenir aux cercueils, j'ai trouvé qu'ils étaient chers d'autant que c'est un achat ingrat. Encore pire que de devoir payer une police d'assurance, changer ses fenêtres ou la courroie de distribution de sa Twingo. «C'est bête, se dit-on, avec ça j'aurais pu m'offrir des vacances à Tahiti ». Enfin, c'est ainsi, on le sait bien : la vie est faite de beaucoup de courroies de distribution à changer, et de très peu de vacances à Tahiti.
Quoi qu'il en soit, le choix a été vite fait. Pas besoin de réfléchir. Nous avons pris le cercueil le plus simple, en bois de peuplier brut. Qu'importent leur prix ou leur particule, les cercueils aux noms d'écrivains étaient tous égaux dans la laideur, en bois ultra verni avec des poi-gnées tarabiscotées. Papa avait dit: « Je veux une caisse en bois, quatre planches et un couvercle», et de toute façon nous avions prévu de le peindre. J'en avais discuté avec lui quelques jours plus tôt. »

« - On va peindre ton cercueil, Papa. Quelle couleur tu voudrais ? Rouge ? Jaune ? Ou alors doré à la feuille, comme un sarcophage !
- Oh non, vous n'allez pas user de la feuille d'or pour ça... Le bleu de la croix, ça sera bien. »

« Une fois mariés, mes parents sont venus s'installer à La Ferté-Milon, dans une petite maison en bordure de forêt appelée La Folie. Mon père y avait un atelier qui tombait en ruine, et ma mère un tout petit endroit à elle, pompeusement appelé son « boudoir ». C'était la seule pièce à posséder un poêle et lorsqu'on le poussait à fond, on pouvait atteindre une chaleur tropicale.
Le confort, pour le reste, était rudimentaire. Pour avoir de l'eau, il fallait la tirer au puits ou, en hiver, faire fondre la neige. Mes parents s'en fichaient. De toute façon, à l'époque, personne n'aurait eu l'idée de faire installer une salle de bains double vasque » ou une « suite parentale avec dressing ». 
Sur une pierre dans l'encadrement de la porte, Papa avait gravé en lettres capitales : « Ici l'on vit heureux », et ce bonheur se sent sur les photos en noir et blanc et les images saccadées des films en super-huit. Il y avait un âne, un chien, des chats et une chèvre. Le linge séchait sur le fil barbelé du pré d'en face. Un bœuf, un jour, avait ruminé un t-shirt, ressorti troué comme une passoire. L'âne Basile avait volé par la fenêtre le pantalon de mon père, qui avait dù le poursuivre en slip à travers le jardin. Des tableaux, des sculptures et des objets astucieux occupaient déjà tout l'espace: un gros œil motorisé qui regardait autour de lui; une bicyclette enceinte d'un tout petit vélo; une chèvre en plâtre; une femme nue avec une tête en crâne de chat, qui ouvrait et refermait son manteau quand on pressait un interrupteur ; un Christ en croix dont les bras ballants pouvaient être remontés en tirant sur une ficelle; une sculpture d'araignée aux pattes de trois mètres de haut, entre lesquelles Barbara faisait du tricycle ; et aussi un cheval à roulettes ancien. C'est ce cheval qui avait permis à Papa de gagner l'estime de son beau-père, bricoleur de génie, comme lui. Il l'avait trouvé en morceaux au tas d'ordures, et l'avait reconstitué comme un puzzle. L'artiste incapable de couper du bois et de saigner le cochon était peut-être fréquentable. »

« - Tu sais, avec Michèle, on s'est aimés! Elle avait dix-neuf ans quand je l'ai rencontrée. Au restaurant uni-versitaire, elle m'échangeait ses choucroutes contre des yaourts... C'est pour ça qu'à l'anniversaire de ses vingt ans, je lui avais offert vingt yaourts...
- Cette année, tu aurais pu lui en offrir quatre-vingts, mais ça aurait fait beaucoup de yaourts !
- Sans elle, je n'aurais pas pu faire ce que j'ai fait. Pendant quinze ans, on a vécu avec son seul salaire. Elle se levait tous les matins pour aller travailler, pour que je puisse faire mes sculptures sans avoir à me soucier de questions d'argent. Il faut l'associer à mon œuvre! C'est elle et c'est moi! On forme une équipe !
- Je sais tout ça, Papa, tu l'as déjà dit...
- Oui, mais je veux que tout le monde le sache ! »

« Mon père disait que le fond importait plus que la forme et chacune de ses sculptures naissait d'abord d'une idée et d'un titre. Des titres astucieux, inspirés de ses grandes amours ou de ses réactions épidermiques face à ce qui l'agaçait, et dans lesquels il laissait libre cours à son anarchisme, sa tendresse, sa poésie, son antimilitarisme et son anticapitalisme. Nous sommes le monde à nous deux, au hasard, est un hommage à ma mère, au couple qu'ils formaient, à leur complicité ; Le Grand Égologiste se moque de la récupération de l'écologie par les politiques; Les Faux Poètes est né de son irritation à l'égard des mondains qui voudraient paraître ce qu'ils ne sont pas... En manière d'hommage, il choisissait aussi des personnages ou des objets parmi les tableaux inscrits dans l'imaginaire collectif, et il en faisait des sculptures : la table de la chambre de Van Gogh à Arles, une nature morte de Cézanne ou de Morandi, une petite fille de Paolo Uccello, de Vélasquez ou Breughel, et des figures grimaçantes du Jardin des délices de Jérôme Bosch.
Il commençait par faire des esquisses sous différents angles. Agrandies et accrochées au mur de son atelier, elles lui servaient à réaliser une structure en fer à béton, « véritable dessin en volume » qui formait l'ossature du corps à venir.
Mon père, à cette étape du travail, avait l'œil flou pendant plusieurs semaines. Comme l'oncle fameux bricoleur dans la chanson de Boris Vian, il répondait à nos questions par monosyllabes, trop occupé à regarder fixement nos chaussures pour voir comment elles étaient lacées, à analyser la forme d'une oreille ou la courbure d'une épaule. 
Je le revois assis à table, citer Jean Racine tout en beurrant généreusement une tartine : « La tragédie est faite, il n'y a plus qu'à l'écrire ! » Une fois la structure terminée, la sculpture était faite : il ne restait qu'à l'ha-biller de tôles colorées, découpées au chalumeau dans des faitouts, des brocs et des seaux hygiéniques. Il lui fallait deux jours pour souder une main, une semaine pour concevoir le mouvement d'un bras, trois mois pour achever une grande sculpture et beaucoup de Petite Fleur interrompus de « nom de Dieu ! ». Car l'émail casse si on le plie, et chacune des tôles devait s'adapter parfaitement à la forme désirée: ainsi, une louche devenait l'extrémité d'une chaussure; l'anse d'une cafetière servait à faire un doigt ; un bidet était transformé en visage.
Avant de recouvrir la structure, mon père soudait en son centre un cœur en émail, pour donner vie à la sculpture. J'aimais regarder entre deux tôles, comme on colle son œil au trou d'une serrure. J'observais avec émotion ce cœur d'émail, une toute dernière fois, avant que la sculpture ne soit entièrement recouverte et qu'il ne soit caché à jamais. »

« Peut-être est-ce le cas pour la plupart des parents ? Il est certain qu'aux yeux de mon père, nous sommes restées des enfants pour toujours. Chacune de nous trois avait son champ d'expertise bien défini. Barbara partageait sa virtuosité pratique : pour ses six ans, il lui avait offert un établi, avec de vrais outils à sa mesure dont il avait peint le manche en orange. Mathilde avait le don des langues : c'est à elle qu'il avait confié le soin de concevoir les dizaines d'exemplaires de son livre d'artiste The Thing, qu'il voulait plus traduit que La Bible une manicule s'y répète de page en page, jusqu'à pointer un petit trou fait à l'emporte-pièce, au centre du livre. La chose. Das Ding. அந்த பாெரீள. . Quant à moi, j'étais un écrivain à lunettes et à joues roses de six ans et demi. Il y a quelques années, à la sortie de l'un de mes livres, j'avais un peu traîné à lui envoyer un exemplaire. Il m'avait demandé un fichier PDF, qu'il avait imprimé, relié et qu'il s'était dédicacé : « À mon vieux père ». Le titre était composé à l'aide de grosses lettres en bois peintes, collées à la Néoprène.
Après chaque dispute, Maman me disait: « Mais enfin, c'est de ta faute, Clémentine ! Quand tu fais quelque chose, il faut le cacher, tu sais très bien qu'il ne peut pas s'en empêcher ! »
La grandiloquence de notre père lorsqu'il parlait d'art nous agaçait, mes sœurs et moi. Sa légèreté et son humour étaient escamotés au profit de grandes phrases sur la création démiurgique et autres citations immortelles de Rodin ou de Verlaine. Lui qui allait jusqu'à apposer sa signature d'artiste sur les mots adressés à l'institutrice ne comprenait pas que je ne signe pas tout ce que je faisais. Un jour, je lui avais amené un prototype de plaque émaillée Licence poétique que je venais de sérigraphier. Ce n'était qu'un essai, mais il avait insisté pour que je le signe. Devant mon refus à obtempérer, il avait gravé « Caca boudin » au dos de la plaque, avec une écriture d'enfant. Obstination contre Obstination. Panda contre Panda. Barbara, elle, résume les choses ainsi : « Oh oui, vous étiez chiants ! » »

« - Vous avez commandé le cercueil ?
- Ah non, Papa, ça c'est notre limite. On peut parler de tout, mais commander le cercueil alors que tu es encore vivant, ça ce n'est pas possible !
- C'est bien de s'y prendre à l'avance. Peut-être qu'il y a des ruptures de stock, tu vois...
- Ah non, non, non !
- Bon, bon. »

« Le soir, j'avais les mains aussi noires que celles de mon père. J'ai eu beau frotter, impossible de les ravoir - comme la clef dans l'histoire de Barbe-Bleue. J'avais toujours pensé qu'il ne se lavait pas sérieusement les mains, mais j'avais médit. La poussière de métal s'incruste, et il est très difficile de s'en débarrasser. J'avais appris quelque chose. »

« - Verte, une mouche à merde...
- ... volait, virevoltait
- ... venait, allait
- ... de miel, à lait...
- ... qui pourtant ne tenaient ni le goût ni l'odeur de ce que par nature goûtent les mouches...
- ... vertes, à merde.

- Tu te souviens de mon poème ?
- Ben oui, Pap.
- Comment ça se fait ?
- Je l'aime bien. »

« Heureusement, tout est soluble dans le temps. Comme l'écrivait Proust à la fin de la Recherche : « Nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres. » Peu à peu, la vie a repris son cours normal place du Vieux-Marché. Si ça avait été à refaire, mon père l'aurait refait. Tout bien réfléchi, il était sorti de son atelier, avait découvert un monde inconnu et vécu des choses exceptionnelles, ça valait quand même le coup. Il continua à travailler dans son atelier en chantant Petite Fleur, comme toujours. Quoi qu'il arrive - et même s'il avait été tout seul dans une grotte -, il aurait créé avec la même absolue nécessité. »

« Chez mes sœurs et chez moi aussi, il y a des sculptures, des tableaux et des objets partout. Je pourrais raconter l'histoire de chacun.
Il était une fois un porte-savon. Je l'ai ramassé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, en bordure d'une galaxie désignée sous le nom de Voie lactée, sur la troisième des planètes principales du système solaire, sur le continent européen, en France, dans la région Bretagne, dans le département du Morbihan, sur la commune de Pleucadeuc, près de Malestroit, dans les ruines d'une petite maison au milieu des bois du Lézigot, sur le sol de ce qui fut une cuisine qui n'existe plus que dans nos mémoires.
Aux origines de ce porte-savon, il y a un grand jardin traversé par un ruisseau. Mon grand-père y faisait pous-ser des fleurs et des arbres. Sur les photos, c'est un bel homme à l'air malicieux. Il porte des moustaches et un pantalon à pinces incroyablement large, de ceux en vogue à son époque.
Pour ranger ses outils de jardin, le bel homme à moustaches avait besoin d'une remise. Il confia les travaux à un maçon qui, pris de zèle, lui construisit une maisonnette. Deux pièces, une cheminée, un grenier, le tout nappé de crépi rose à la mode italienne.
J'ai découvert récemment que pour s'éviter les tracas d'une demande de permis de construire, on peut aujourd'hui commander sur internet des abris de jardin en kit de toutes les formes : pavillon miniature avec auvent, petit chalet, mini manoir et même (pour 3999 euros moins les options) un étonnant «tonneau de camping en bois massif, classé dans la rubrique « abris insolites ». Mais mon histoire se passe il y a longtemps, internet et les chalets de loisir double pente n'existaient pas encore.
Aux origines de ce souvenir, de ces décombres et de ce porte-savon, c'est la guerre, et l'action se déroule en noir et blanc. Trois parachutistes français sont blessés dans un maquis de la région. Déguisés en nonnes, ils sont cachés dans un cloître. Puis mon grand-père les conduit en charrette dans sa cabane au milieu des bois. Mes tantes, alors adolescentes, vont leur porter à manger. « Reste ici, nous allons nourrir le perroquet d'une dame », disent-elles à mon père, trop jeune pour les accompagner.
La maison rose n'a encore ni porte ni fenêtres, lorsque le bruit court que l'armée allemande s'apprête à dynamiter les deux ponts qui mènent à la ville, pour freiner l'avancée des Américains. Ma famille part se mettre à l'abri au Lézigot. Ils barricadent les ouvertures à l'aide de planches et s'allongent pour la nuit sur des sacs emplis de fougères. De là, ils entendent exploser les ponts.

Coupure publicitaire, musique, fondu enchaîné : la guerre est finie mais l'image reste en noir et blanc. La maison est désormais terminée, elle une porte et des fenêtres, et Papa y passe l'été avec son père. Le petit Bernard est trop maigre, et sa mère se fait du souci. L'idée de cette villégiature est de l'engraisser en lui donnant du bon air et des pommes de terre écrasées dans du lait. Pour en avoir du frais, mon grand-père achète une vache qui vient de mettre bas. Après l'été, quand il n'en a plus besoin, il la revend. 

[...] 
Nous partions tôt le matin de La Ferté-Milon. La route était longue. Au volant d'une Méhari en plastique vert pleine comme un œuf, qui prenait l'eau et peinait à dépasser les 100 km/h, mon père était environné par la fumée de sa pipe. Ma mère était assise à ses côtés. À l'arrière, mes deux sœurs, moi petite au milieu et, à nos pieds, Maja, notre énorme chienne berger briard. Avec le recul, cette expédition me semble héroïque. Cette époque-là aussi appartient au passé. Sur les photographies aux couleurs vives, tout le monde a trop de cheveux, même la chienne. Je suis une enfant rigolote aux joues du haut et du bas rebondies, ma mère n'a aucun souci à se faire, pas besoin d'acheter de vache pour me donner du lait.

C'est drôle, les moments paisibles n'ont rien de particulier à raconter. Ils se confondent et s'agglomèrent en une sensation globale d'où émergent quelques images sans grand intérêt : un canif ou un bol avec son prénom peint à la main achetés au tabac-presse de Malestroit ; la sculpture d'un bœuf sur le pignon de l'église dont l'ombre projette le parfait profil de Voltaire; notre mère qui compte les mailles de son tricot sur un fond uni de végétation. Je ne sais plus ce que nous faisions, l'été au Lézigot, mais c'était bien. 
Ça s'est arrêté brusquement en 1986, quand ma grand-mère est morte. Nous n'avions plus de raison de revenir dans la région, et puis cela devait faire de la peine à Papa. Les vacances étaient finies.

Nous n'y sommes retournés qu'une fois, il y a six ans. Mon père avait les cheveux blancs, et il était déjà fatigué. Cette fois, c'est moi qui conduisais, et il m'indiquait le chemin : « Tu prends la route de Saint-Congard, et on tournera de ce côté-là. À gauche. Non, l'autre gauche ! Enfin, par là, quoi. »
Il est rare de pouvoir vraiment marcher dans un souvenir. À chaque fois qu'il m'est arrivé de repasser dans un endroit où j'ai vécu, les lieux m'étaient devenus étrangement étrangers. Je ne m'y sentais plus chez moi. Un immeuble s'était construit, la boulangerie était devenue une boutique de e-cigarettes, la rue n'était plus à sens unique. Rien n'était plus pareil. C'est une sensation curieuse que de se sentir touriste dans une rue jadis si familière.
[...] 
Cette journée d'automne est déjà loin, mais c'est comme si j'y étais encore. Le porte-savon est accroché au-dessus de mon évier. J'y tiens énormément. Je l'ai trouvé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, au Lézigot, dans une maisonnette au crépi rose près de Pleucadeuc. Il y était déjà pendant la guerre, quand le savon venait à manquer. Il était encore là quand nous étions enfants, Papa et moi, lui maigrichon et moi gras-souillette. Quand mon grand-père allait puiser de l'eau orange au ruisseau pour faire le café, quand mes sœurs pêchaient et que ma mère comptait ses mailles. Et pendant ces autres jours d'été qui se suffisent à eux-mêmes et que tout le monde a oubliés. »

« - Mon père a eu une belle vie, lui aussi... Rhoo, c'était quand même un drôle de type... Ça doit être de lui que nous tenons l'humour familial ! Il avait deux alambics, qu'il menait de ferme en ferme. Le travail ne lui prenait que six mois dans l'année, et le reste du temps, il le consacrait à s'occuper de son jardin, au Lézigot. Il y avait des rosiers par centaines. Il faisait venir ses plantes de Nantes, par le canal de Nantes à Brest.
- Maman dit qu'il avait un accent breton à couper au couteau et qu'elle ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait !
- Oh oui, c'est drôle, elle dit ça. Je ne m'en suis jamais rendu compte. Je n'en ai que des souvenirs merveilleux. Je donnerais un jour du temps qu'il me reste pour passer une heure avec lui.
- Avant, tu disais que tu donnerais une semaine pour passer un jour avec lui.
- Oui tu vois, je m'adapte. »

« Nous avons vécu les deux semaines qui ont suivi en état d'hypnose, comme dans un rêve. Je garde de ces journées un sentiment étrange et flou d'urgence, de joie, de fatigue, de tristesse et de tendresse mêlées. Papa n'en avait plus pour longtemps, il le savait et nous aussi. Nous ignorions de combien de temps exactement nous disposions, mais il s'affaiblissait chaque jour un peu plus, et personne ne se faisait d'illusions. Chaque moment passé ensemble comptait. Il fallait lui dire ce que nous avions à lui dire, lui poser les questions qu'il fallait lui poser, il fallait apaiser sa douleur et notre chagrin, il fallait qu'il voie son atelier transformé et puisse imaginer ce que serait cet endroit quand il ne serait plus là. Il fallait faire tout cela sans trop réfléchir, sans se laisser rattraper par le désespoir ni tomber d'épuisement - Maman avait le visage creusé et Barbara des yeux terrifiés. Moi, je ne sais pas quelle tête j'avais, ce n'était pas le moment de se regarder dans la glace. »

« Dans des périodes comme celles-là, les paroles compatissantes ne servent à rien, et je ne connais pas de plus grand réconfort que le miracle de lasagnes encore chaudes, d'un cake au citron et d'un raccordement électrique tout neuf au plafond d'un atelier. »

« - Tu ne manges rien...
- Écoute, ma petite chérie, il faut que je t'explique quelque chose. Pour moi, tout a un goût de carton. Les frites et les gâteaux, les tartines de beurre, tout. Je me force à manger parce que je vous aime, mais je n'ai envie de rien.
- Je pourrais te refaire de la bouillie comme te faisait mamie quand tu étais petit, avec de la farine et du lait.
- Oui, ça je pourrais essayer d'en manger. Mais la sienne n'était pas pareille, elle accrochait au fond de la casserole, la cuillère tenait toute droite dedans.
- Je sais bien, j'ai essayé de la faire trop cuire, comme elle, mais la casserole est en Tefal alors ça n'attache pas... »

« - Ah, quelle vacherie, quand même ! J'aurais préféré vivre en me croyant en bonne santé plutôt que mourir en me sachant malade. »

« Savoir qu'il s'agissait d'une douce agonie ne nous était d'aucun réconfort. La mort n'est pas une chose qui prête au relativisme. »

« Quiconque a un jour observé une croûte de fromage au microscope ne peut se leurrer sur la vacuité de nos existences. En regardant à travers la lunette, on voit des acariens (appelés « artisons ») vaquer à leurs occupations. On ne sait quelles pensées s'agitent derrière leurs yeux noirs, ni vers quel rendez-vous ils se hâtent. On ignore s'ils ont des joies, des peurs ou des souvenirs. Mais en les regardant, on comprend que nous sommes, comme eux, des insectes insignifiants, voués à la mort et à l'oubli, perdus dans l'infinité de l'Univers sans cesse en expansion. Cette idée est insupportable. Pour ne pas y penser, l'humain est obligé de faire diversion. Ceux d'entre nous qui ne se démènent pas pour leur survie s'occupent à n'importe quoi d'autre: ils déclenchent des guerres ou militent contre l'immigration. Ils s'accrochent à leurs certitudes, collectionnent des fèves ou des boîtes à biscuits, signent des pétitions, baisent tant qu'ils peuvent, bricolent par-ci par-là, se passionnent pour des polices d'assurance, repassent leurs slips, font des réunions ou achètent la dernière voiture toutes options. Tout, plutôt que regarder la mort en face.
Mais ces jours-là, je n'avais pas le choix. »

« Nous étions complètement perdues. Avant d'y être confrontées, nous ne savions rien des mystères qui entourent la mort d'un proche. Nous découvrions qu'il ne suffisait pas de faire des travaux dans l'atelier ou de bomber un déambulateur pour que tout se passe au mieux. »

« L'humour est comme une torche enflammée qui tient à distance les bêtes sauvages autour des feux de camp, dans les romans d'aventures. C'est un peu ce que nous étions, ce soir-là, assis sur le canapé de la salle de séjour, dans la maison soudain terriblement silencieuse: des trappeurs au cœur d'une forêt, serrés autour d'un Banco pour se tenir chaud et lutter contre la peur. Ceux qu'on aime souffrent et meurent, et on se surprend à rire encore. Le chocolat est délicieux. Le champ de lin n'a rien perdu de sa beauté, la clématite sauvage croule sous les fleurs. Ça sent le maquis corse et la lande bretonne, les ronces larges comme des tuyaux d'arrosage promettent des mûres aussi grosses que des noix, on se dit qu'on pourra en faire des tonnes de confiture. Malgré tout.
Après ça, nous sommes allés promener Gommette.
Sa joie était drôle à voir. Elle exultait, frétillant de partout, poussant des aboiements d'excitation, secouant une chaussure, mâchouillant sa laisse, inconsciente du drame et de notre stupeur.
Un ticket gagnant, un bon mot, l'été et un chien content, tout cela était irréel, en inadéquation avec ce qu'aurait dû être notre humeur. Tout avait changé, mais rien n'était différent, la vie continuait. »

« Pour saisir les préoccupations d'une époque, il suffit d'écouter des chansons populaires. Celles d'aujourd'hui parlent pour la plupart de chagrins d'amour. Du temps des yéyés, on chantait l'interdiction de coucher avant le mariage. Les chansons du Moyen Âge, elles, avaient toutes quelque chose à voir avec la mort, le plus souvent prématurée. Cela faisait partie de la vie. Le jeune François Villon, avant de partir en voyage, avait écrit son testament, selon l'usage de l'époque. Car lui savait déjà que ce monde n'est qu'abusion - il n'est qui contre mort résiste, ne qui treuve provision. »

« L'habitude des masques mortuaires de cire ou de plâtre s'est aussi perdue. Ils étaient réalisés à des fins de commémoration ou d'expertise médico-légale et l'on trouve encore toute une collection de visages de grands hommes saisis quelques minutes après leur mort. Les masques de Napoléon, Dante, Beethoven ou Tolstoï ferment les yeux : ils ne pensent plus à conquérir le monde, à composer la rime, le roman ou l'accord parfaits on dirait qu'ils se reposent. Le moulage le plus célèbre est celui d'une jeune femme au doux sourire, une inconnue prétendument noyée dans la Seine. Elle fut l'objet d'un engouement populaire. Rilke en parle dans ses Cahiers de Malte Laurids Brigge, elle est la « Joconde suicidée » de l'Auré-lien d'Aragon, Nabokov lui consacre un poème et elle a même inspiré Guillaume Musso. En 1960 comble de la consécration, l'inconnue de la Seine servit de modèle à « Resusci Anne », le mannequin utilisé pour les entraînements à la réanimation - des noyés et des autres - par le bouche-à-bouche. Elle gagna par là même le surnom de femme la plus embrassée du monde».
J'ai vaguement pensé à mouler le visage de Papa, mais je nous imaginais mal arriver au funérarium avec une bassine et un sac de plâtre. Ça en aurait mis partout, et Maman n'aurait certainement pas été d'accord. Je n'ai pas non plus osé faire de belle photographie à la façon de Victor Hugo immortalisé par les studios Nadar. Mon père aurait sans doute apprécié la solennité du procédé, mais les temps changent, et j'étais déjà à mon maximum. »

« Lorsque nous avons tous été réunis autour du cercueil, Barbara a distribué aux enfants des pistolets à bulles peints du même bleu. « Papa disait qu'il ne cherchait pas ses idées, mais qu'elles lui venaient spontanément, comme des bulles viennent éclater à la surface d'une cuve en fermentation, a-t-elle dit. Il n'est plus avec nous, mais ses idées sont toujours là. » Les enfants se sont égaillés entre les tombes, une nuée de bulles de savon s'est élevée dans les airs, voletant joyeusement au-dessus de nos têtes. Alors, Barbara s'est mise à jouer à l'accordéon un air qu'elle avait composé lorsque notre père était à l'hôpital. Elle s'accompagnait en soufflant dans un étrange instrument de son invention, fait d'un tube en plastique gainé de tissu, dont le son doux et mélancolique faisait penser à celui d'un thérémine. »

« On ne peut pas tout raconter d'une vie, surtout lorsqu'elle a été beaucoup vécue et qu'elle est vue à hauteur d'enfant. Lorsqu'on referme un livre, il ne nous reste en tête que quelques passages, une impression diffuse, des souvenirs plus ou moins fidèles, parfois une phrase seulement. S'il m'arrive d'oublier les images, j'ai la mémoire précise des mots, et il ne se passe pas un jour sans que je ne repense aux dernières paroles de mon père. »

Quatrième de couverture

Il faut que je raconte cette histoire tant qu'il me reste de la peinture bleue sur les mains. Elle finira par disparaître, et j'ai peur que les souvenirs s'en aillent avec elle, comme un rêve qui s'échappe au réveil et qu'on ne peut retenir. Avec ce bleu, j'ai peint le cercueil de Papa.

Bernard Mélois est sculpteur. Il a consacré son existence à souder des figures spectaculaires dans le capharnaüm de son atelier, en chantant sous une pluie d'étincelles. Alors qu'il vit ses derniers jours, ses filles reviennent dans leur maison d'enfance. En compagnie de leur mère, des amis, des voisins, elles vont faire de sa mort une fête, et de son enterrement une cœuvre d'art. Périple en Bretagne pour faire émailler la croix, customisation du cercueil, préparatifs d'une cérémonie digne d'un concert au Stade de France: l'autrice raconte cette période irréelle et l'histoire de ce père hors du commun dont la voix éclaire le récit.

D'une fantaisie irrésistible, Alors c'est bien offre un regard sensible et inattendu sur la perte et la filiation. C'est aussi l'hommage de l'artiste Clémentine Mélois à son père, ce bricoleur de génie qui lui a transmis son humour inquiet, son amour des mots et son vital élan de création.

Clémentine Mélois est artiste plasticienne et écrivaine. Membre de l'Oulipo, elle est notamment l'autrice, aux Éditions Grasset, de Cent titres (2014), Sinon j'oublie (2017) et Dehors, la tempête (2020).

Éditions l'arbalète gallimard,  juin 2024
202 pages

vendredi 4 septembre 2026

Sept jours ★★★★☆ de Fabrice Colin

Sept jours pour Marie. Sept ans pour ceux qui restent.

Un soir de neige, une dispute. Une portière qui claque. Une femme qui disparaît dans la nuit.

Puis le temps passe.

Sept années durant lesquelles Julien, Ninon et Edgar vont devoir apprendre à vivre avec l'absence, avec les questions sans réponse, avec cette faille béante dans leur histoire familiale. Jusqu'au jour où Marie revient.

Mais revient-on vraiment la même personne après sept ans ?

J'ai dévoré Sept Jours. Un livre qui se lit d'une traite tant il est addictif. On tourne les pages, happé par une seule question : que s'est-il passé ? Que cache cette disparition ? Quelle vérité se dérobe encore ?  

Mais ce que j'ai aimé plus encore que l'énigme, ce sont ceux qui restent. Cette famille déstabilisée par l'absence, les blessures d'un couple, les enfants qui grandissent avec un trou à la place du cœur, les parents, l'ami, l'amante... Tous cherchent à donner un sens à l'inexplicable. Tous doivent composer avec une réalité qui leur échappe.

Car Marie est partie sept jours dans sa tête. Sept ans dans la réalité.

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fabrice Colin laisse cette question ouverte. Et cette dernière partie au futur… Elle ouvre un nouvel espace-temps, où l’incertitude se répand à nouveau et où la réalité semble pouvoir exploser en vol. 

Une fin ouverte.

Mais quelle belle fin.

Et si nous avions besoin, nous aussi, d'une part d'inexplicable ?

D'un endroit où la raison ne suffit plus, où les certitudes se fissurent, où l'on accepte de ne pas savoir.

De ne plus savoir.

Peut-être est-ce aussi cette part d'inconnu que nous cherchons dans la vie.

Et vous, si quelqu'un que vous aimiez disparaissait pendant sept ans… puis revenait sans pouvoir vous expliquer où il était passé... vous feriez quoi ?

« Ce n'est qu'au bout de huit jours qu'on nous a permis de rentrer chez nous. »
DON DELILLO, Bruit de fond

« Rien n'est allé mieux. Je croyais avoir touché le fond mais je me trompais : il y a toujours un moyen de descendre plus bas. La palette de supplices disponibles est illimitée. »

« Roland Lavergne était un père défaillant, Marie me l'avait maintes fois répété. La notion même d'empathie lui était totalement étrangère, et il ne faisait pas partie de ces hommes qui s'amendent ou se bonifient en vieillissant. Ses défauts s'aggravaient, il devenait plus cassant. Pour lui, et bien qu'il jurât le contraire, les conséquences de la disparition de sa fille tenaient moins de la béance sentimentale que d'une intense frustration. Il aurait voulu retrouver personnellement la fuyarde, lui asséner ses quatre vérités, ramasser sa couronne de lauriers puis m'écarter d'un revers de bras. Je n'avais jamais été l'homme qu'il fallait pour Marie. Aucun homme n'aurait pu trouver grâce à ses yeux car aucun autre homme n'était lui.
Et Ghislaine ? Ghislaine n'avait pas son mot à dire. La dernière fois que nous avions discuté en adultes, elle et moi, c'était trois ans auparavant, lorsqu'ils étaient venus passer un week-end à Strasbourg, peu de temps après les attentats du Bataclan. On venait de lui trouver une grosseur au sein, elle était prise en charge à l'hôpital américain. Elle m'avait confié que les Arabes lui faisaient peur, qu'elle n'y pouvait rien mais que c'était ainsi, « quand je les vois lire le Coran dans le métro... ». J'avais évoqué l'anecdote avec Marie, à la gare, après que nous les avions raccompagnés, et elle avait eu un rire sans joie, « maman n'a pas pris le métro depuis dix ans et je ne suis pas sûre qu'à Neuilly... ». »

« Combien de temps faut-il pour perdre espoir ? Personne ne peut répondre à cette question à votre place, m'avait confié un jour le pasteur qui nous avait mariés. Tout semblait figé, vitrifié. Une bombe était tombée et les survivants se relevaient, hagards. Pourquoi nous ? Chaque geste nous coûtait, chaque mot devenait une offense. Les enfants étaient des ombres, et moi moins que ça encore. Nous passions notre temps devant la télé, hypnotisés par des programmes qui n'étaient ni de mon âge ni du leur. Les gendarmes étaient passés quatre ou cinq fois, puis ils avaient jeté l'éponge. Nous n'avions plus rien à nous dire. »

« Je regardais Edgar, assis à mon côté sur son rehausseur, les yeux rivés sur la route sinuant à travers les bois, je le regardais et je me disais qu'il allait bientôt souffler ses six bougies sans sa mère. Personne n'est indispensable, je me répétais, l'absence creuse une faille en nous mais on peut continuer à vivre et à rire et à aimer avec un trou à la place du cœur. Regarde-nous, mon amour irrémédiable, nous penserons à toi chaque fois qu'il neige. »

« Edgar serrait ma main. À un moment, il l'a secouée comme pour se rappeler à moi, et nous sommes arrivés au sommet, et je l'ai porté pour qu'il puisse voir, et il a fermé ses bras autour de mon cou, et il s'est mis à crier, « maman, maman ! », crier sur la montagne, crier sur les sapins noirs, les ravines, les torrents, beugler sa colère et sa tristesse et sa solitude et sa terreur pour que ce pays que nous avions fait nôtre et qui, un soir, nous avait tout pris, nous offre un peu de pitié en retour, « maman, maman ! », je le maintenais contre moi, « arrête, arrête ! », je pleurais, j'aurais voulu qu'il ne me voie pas mais je pleurais, face aux bourrasques, à la blancheur, et soudain il s'est tu, son doigt, sur ma joue mal rasée, a suivi le trajet d'une larme, comme s'il essayait encore de comprendre où naît la tristesse et dans quel désert elle s'achève. Arrête, je répétais, anéanti, perdu, « arrête s'il te plaît ou je te jure, on ne s'en sortira jamais ». »

« Je ne sais pas. Ninon se scarifie et travaille son mantra : « rien ne sert à rien ». Edgar a 8 de moyenne en maths et a déjà fugué deux fois. Je vois des moineaux tremblants. Je suis, pour ma part, un échassier songeur, une patte relevée, toujours sur le qui-vive. Notre existence est gangrenée par le doute. Nous avons le même regard et quelque chose y manque, qui commence par « essence » et finit par « ciel ». D'un autre côté, nous sommes en vie. Ninon aime les filles. Edgar s'adonne à la peinture et son professeur d'arts plastiques m'a confié il y a quelques semaines qu'il était doté d'un talent « à la limite de la normalité ». »

« Je souris, mais c'est un sourire qui ne mérite pas ce nom. C'est le sourire du type qui vient de grimper dans un express en partance pour nulle part. Le sourire de celui à qui on a remis les mauvais résultats d'analyse. Le sourire de l'homme qui réalise qu'un tremblement de terre est sur le point d'engloutir sa maison et qu'il n'a nulle part où se mettre à l'abri.
- Marie, fais-je en lui caressant délicatement la main, tu es fatiguée, c'est normal, après ce que tu as vécu, il est évident qu'il va te falloir du temps et cependant...
Elle secoue la tête.
- Tu es trop vieux, marmonne-t-elle. Tu as des cheveux blancs.
Je me passe une main sur le crâne.
- Ça t'étonne ?
Elle secoue la tête encore, mais moins vite, comme si l'énergie qui l'avait animée jusqu'à présent la désertait d'un coup.
- Quelque chose ne va pas, halète-t-elle, apeurée. Pourquoi tout est différent ?
Je m'apprête à lui répondre, mais ce ne sont pas les bons mots qui sortent, ce n'est pas « il faut que tu dormes », ce n'est pas « on en reparlera demain ».
- Marie, lui dis-je, en quelle année crois-tu que nous sommes ?
Ses joues se gonflent.
- Je t'en supplie, dit-elle. Pas ça.
- En quelle année, Marie ?
Ses paupières s'étrécissent.
- Tu me prends pour une folle, ou quoi ? »

« - Tu crois que tu as le choix ? C'est un miracle, Julien. C'est ce que vont dire les gens. C'est ce qu'ils disent déjà.
- Qui ça ?
Même si nous sommes seuls encore, à l'exception d'un vieux couple, elle englobe la salle d'un geste.
- Tout le monde. Ta femme a été vue à la pharmacie. La boulangère lui a donné son meilleur pain. Donné. Ne me dis pas que je te l'apprends. C'est un miracle, et tout le monde s'attend à ce que tu te montres à la hauteur. Tu as un rôle à jouer : celui du bon mari fou de joie. Du remarquable sensationnel et mirifique mari qui ne s'est pas remarié. Tu te vois demander le divorce ? Réponds sincèrement. »

« - Alors quoi ? Elle est partie vivre sa vie au soleil ?
- Pourquoi pas ?
- Et elle aurait décidé ça un soir le soir de notre engueulade ? Elle aurait tout organisé? Elle se serait taillée comme ça, sans se retourner. Sans le moindre égard pour vous, pour Guillaume, pour ses parents et ses amis ? Elle aurait laissé tomber la pharmacie ? Et avec quel fric ? Celui de son amant, l'amant resté derrière ? Pardon, ma fille, mais tu te rends compte à quel point ça ne tient pas debout ? »

« Il va nous falloir apprendre à vivre amputés d'une partie de la vérité, Ninon. C'est comme si une main avait tracé un cercle à l'endroit de notre cœur et qu'il fallait remplir l'espace laissé vacant avec... avec un cube. Ça ne rentre pas, ça ne convient pas, mais c'est tout ce qu'on a.
Elle s'approche.
- Tu veux dire que tu vas choisir de la croire ?
Je la prends dans mes bras, lui caresse les cheveux. J'ai la faiblesse de penser que c'est ce qu'elle attendait.
- Je ferai ce qui est le mieux pour notre bonheur à tous les trois.
- Tous les quatre ?
- Tous les trois d'abord, ma puce.
Je desserre l'étreinte, l'embrasse sur le front, redescends au salon. « OK, papa, a-t-elle susurré. Mais prends soin de toi aussi, hein. » »

« - Si tu veux qu'on divorce, je ne m'y opposerai pas, murmure Marie, et comme il est difficile de savoir si elle est sérieuse, je fais comme si je n'avais rien entendu.
Que pourrais-je répondre à ça ? Que pourrais-je répondre à cette femme qui a été la mienne, qui l'est encore et que je n'avais pas touchée depuis sept années longues et sèches ? Que répondre à l'ami qui m'encourage à cesser tout contact trop rapproché, trop confiant avec la logique? Que répondre aux parents, aux enfants, aux amis qui, tous, se concoctent une histoire différente, et attendent de moi que je lui donne un sens ?
Dans l'obscurité brouillée, la main de Marie trouve la mienne. On dirait que les étoiles ont quitté ce ciel pour un autre. »

« - J'ai discuté avec Anaïs.
- Allons bon.
- Elle m'a dit que vous faisiez une pause.
- Il s'agit essentiellement de son choix.
- Elle m'a dit que ce n'était plus possible pour elle, qu'elle ne se sentait plus à sa place parce que Marie occupait, je la cite, « toute la place du monde ».
- Son désarroi est plus que compréhensible. Elle est déstabilisée.
- Mais qu'est-ce que tu comptes faire, papa ? Même Guillaume ne comprend pas !
Je souris.
- C'est comme explorer une vallée plongée dans un brouillard complet. On découvre le vrai décor au fur et à mesure.
- Ouais. Tu parles.
Elle se penche sur son texte, suit une ligne de l'index.
- Je suis navré que cette réponse te laisse insatisfaite.
- On a un prof qui cause comme toi, en cours de SVT.
- Ça ne sonne pas comme un compliment.
Elle me considère, main sur la page.
- Toujours très calme. Jamais en colère. Des phrases toutes faites, vides de sens. Et tu sais quoi ? Personne ne l'écoute plus. »

« Les médecins du cru, eux, ne détectent aucun signe clinique patent. Tout juste la tension est-elle un peu basse, mais ça a toujours été le cas chez elle. « Elle s'enfuit, dis-je à notre ami. « Comment ça ? » « Elle se défie de nous, appuyé-je. Son énergie part ailleurs. » »

« Il se passe tant de choses étranges, autour de Marie, ces derniers temps, des choses que je suis le seul à voir, à sentir de même que Ninon en perçoit d'autres, ou Guillaume, et même Edgar, quoi qu'il en dise. Un éclat de lumière. Des fleurs inconnues. L'eau des rivières brille comme si une nymphe ancienne y avait jeté de l'or. »

« Remettrai-je de la musique ? Voire. Nous quitterons les hauts, voilà. Laisserons derrière nous pour un temps ces mystères. Rejoindrons le bruit des hommes.
Le ciel sera si pur. Des villages, des panneaux, des enseignes. La place du marché, et puis l'église, les fidèles sortant en procession.
Il y aura ce moment où Anaïs posera une main douce sur la mienne. « Arrête-toi là un instant. J'ai quelque chose à faire. »
Je la regarderai descendre, front plissé, pressant son sac contre son sein, je la regarderai s'éloigner à pas furtifs, foulard de soie verte accroché par les zéphyrs.
Une cloche sonnera au-dessus de nos têtes, la foule des paroissiens se dispersera comme une fleur offre ses pétales au vent, tout imprégnée de vérités indicibles, une lumière crue flottera sur la scène, d'une clarté qu'on ne voit plus guère de nos jours, « parle-moi, murmurerai-je, montre-moi », et je t'imaginerai, calme, ailleurs, fermant tes volets bleus avec une application de reine, te préparant pour ta sieste, déjà, la sieste du midi, la longue sieste du temps, et à travers mes larmes, je verrai trembler les contours de ce monde, et je serrerai mon volant plus fort encore. »

Quatrième de couverture

« Je l'imagine, flottant au-dessus des prairies, dansant au cœur des clairières.
Je me raconte des histoires parce qu'elle en est devenue une elle-même. »

Un soir de neige, un couple se dispute dans sa voiture.
Les enfants dorment sur la banquette arrière. Après vingt ans de complicité, Marie a trompé Julien. Le ton monte. Marie descend, claque la portière. Julien feint de poursuivre sa route, mais il fait nuit, c'est la tempête, alors il rebrousse chemin.
La forêt s'étend, impénétrable. Julien ratisse les environs pendant des heures: aucune trace de Marie. Une enquête est lancée; elle ne donnera rien.
Sept ans s'écoulent, sept ans pendant lesquels Julien et les enfants doivent apprendre à vivre avec le mystère absolu de cette disparition.
Jusqu'à ce qu'un soir, on frappe à la porte...

Un monde sur le point de basculer, des enjeux intimes bouleversants... Fabrice Colin se penche avec délicatesse sur ceux qui restent, leur deuil impossible, leurs blessures, leurs amitiés, leurs amours. Au fond : leur humanité.

Quatre fois lauréat du Grand Prix de l'imaginaire, auteur de livres pour la jeunesse, de thrillers et de romans, Fabrice Colin a également écrit des pièces radiophoniques et des scénarios de bandes dessinées. Il collabore à Lire et au Canard enchaîné.

Éditions Calmann Levy,  janvier 2026
195 pages 

vendredi 14 août 2026

Je rouille ★★★★☆ de Robin Watine

Un été au bord de la mer. Les copains, les flirts, les soirées qui s'étirent, le soleil et Léna, la Parisienne que Noé attend chaque année.

❤️☀️Une histoire d'amour de vacances, mais surtout l'histoire d'un garçon de dix-sept ans qui cherche encore à savoir qui il est.
Noé se regarde constamment à travers les yeux des autres. Ceux de Léna, dont il voudrait tant être aimé. Ceux de ses amis, qui décident souvent pour lui de ce qu'il faut aimer, penser, écouter. Ceux de Lionel surtout, dont il suit les idées et les mauvais coups par peur de le décevoir. Jusqu'au jour où il comprend qu'à force de vouloir ressembler aux autres, il risque de ne plus savoir qui il est.

J'ai aimé ce portrait d'une adolescence faite de doutes, de contradictions et de maladresses, mais aussi cette réflexion sur le poids du regard des autres et sur ces choix qui, parfois, nous éloignent définitivement de toutes les vies que nous aurions pu vivre.
Comme pour Sicario bébé, j’ai eu besoin d’un petit temps d’adaptation à la langue, très orale, nerveuse, parfois presque brute. Mais je me suis laissée embarquer et au final, ce roman sensible et lucide sur l’adolescence, sur ce moment où l’on cherche encore à devenir soi, m'a touchée et ramenée deux, allez ... trois décennies en arrière, au camping de l’Espiguette. De sacrés souvenirs ! 😁☀️

« Le soleil, il tape moins fort. J'ai plus besoin de plisser les yeux comme un con pour regarder Léna. Ça fait ressortir mon bronzage, et avec le sel et le vent, je sais pas, ça fait un bon mélange et mes cheveux, ils sont comme je les aime. Et si je les aime comme ça, c'est surtout que Léna m'avait dit une fois que ça me rendait plus beau et que ça me donnait un air plus farouche. Je savais pas trop ce que ça voulait dire, mais j'avais déjà entendu ce mot et je crois que je comprenais un peu le sens au fond. De toute façon je m'en foutais, l'important c'est que ça me rendait plus beau. Et y a qu'à voir comment elle me regardait en disant ça.
Léna, son regard il ment jamais, et quand elle me trouve beau elle le dit soit avec la bouche, soit avec les yeux. Moi, je dis jamais des trucs comme ça, et encore moins quand je les pense. Mais ça Léna, elle s'en fout. Elle a pas besoin que je lui dise pour le savoir, qu'elle est belle. »

« J'ai un peu honte de pas être capable de juger une musique autrement qu'à travers ce que les autres en disent. Lire tout à travers les yeux des autres, comme s'ils savaient tout mieux que moi. Faire semblant de savoir autant qu'eux. Comme si j'étais un humain de moins bonne qualité et que mes cinq sens, et tout ce qui me permet d'avoir des goûts, étaient pas fiables. Comme si je pouvais pas simplement sentir, écouter, regarder les choses, et faire confiance à mon cœur pour en juger. Est-ce qu'il faut être entraîné pour prendre goût aux belles choses ? J'ai pas de réponse, et toute façon j'ai réponse à rien. Mes pensées et tout ce qui me passe par la tête, c'est qu'une succession de questions, et le soleil, j'ai l'impression qu'à part me blondir les cheveux, il me crame aussi pas mal la cervelle. »

« - Comment ça, partir ?
- Partir d'ici. Aller vivre ailleurs... Ça te dit rien ?
- Je suis bien ici, je vois pas pourquoi je partirais. 
- Je sais pas, pour découvrir autre chose. Ici, il se passe rien, non ? C'est cool pour les vacances, mais après... Ça rouille quoi.
- Qu'est-ce qui rouille ? je lui demande.
- Je sais pas, les gens.
- Les gens, ils rouillent... je dis avec ironie, en comprenant sans comprendre, mais en comprenant quand même un peu.
- Bah ouais, ça vole pas haut, quoi. Même tes potes, j'suis désolée mais au final si vous êtes amis c'est surtout parce que vous habitez à côté et qu'il y a que vous. En vrai, c'est surtout que vous avez pas trop le choix. Franchement, j'ai toujours pas compris ce que tu fous à traîner avec un mec comme Lionel...
J'aurais bien envie de l'envoyer chier, mais je sais qu'il y a que la vérité qui blesse, alors je dis rien. Et je me demande ce que ça peut bien lui faire que je rouille ou pas. Léna elle vient, elle part et ce que je fais de ma vie entre les deux, ça change rien à la sienne. »

« Et le passé c'est peut-être le passé mais on peut pas l'effacer, et ça, y a pas plus con, mais c'est bien la première fois que ça me saute aux yeux. À partir du moment où j'ai choisi de suivre Lionel, peut-être que tout le reste de ma vie en a été changé. Ce soir, j'ai pris une direction, et les autres directions que j'aurais pu prendre sont derrière moi pour toujours. Le Noé qui refuse de cambrioler la maison de Léna aurait pu exister. Mais il peut plus, c'est terminé. Des centaines de vies parallèles qui seront plus jamais la mienne. J'avance comme ça, et chaque jour, je vais un peu plus loin sans demi-tour possible. Et s'il y a un Noé que j'aurais dû être, je l'aurai finalement jamais été. »

« « Les gars, j'ai une idée de génie ! » Et ma peur de le décevoir qui a fait qu'à aucun moment j'ai osé remettre en question cette idée pourrie de cambriolage, parce que la déception, chez Lionel, ça devient vite de la rancœur, et le plus souvent ça s'exprime par une forme ou une autre de violence. Alors je l'ai suivi tête baissée comme un débile, comme je le fais tout le temps, dans tous ses plans foireux. Pas foutu de prendre la moindre décision par moi-même. Et ça quand j'y pense c'est vrai même des décisions les plus insignifiantes, comme le choix de la bouteille au Spar, le soft pour la diluer, la marque des clopes au tabac, la chaîne à la télé, le film de cul sur lequel on va se branler tous ensemble en se disant que celui qui finit en dernier il est pédé, alors qu'en réalité je trouve que l'inverse serait plus logique... Bref, en général, c'est pas compliqué de laisser les autres diriger, il y en a toujours que ça arrange d'avoir le rôle de leader. Mais quand ça arrive qu'on me demande mon avis, je me débrouille pour faire des choix de sécurité. Pour les clopes, Philip Morris ou Camel, moi je vois pas la différence de goût avec les autres marques mais les autres disent que c'est les meilleures. Pour l'alcool, whisky, vodka, facile, surtout pas Manzana, Passoã ou Malibu, ces « boissons de campeurs ». Vodka-orange, on buvait ça le premier été où je suis allé à L'Odyssée, mais je sais plus si c'est Rémi ou Théo qui a dit un jour que c'était dégueulasse, on a fini par arrêter. Donc Coca pour whisky, jus de pomme pour vodka, et pour la musique, les Strokes ça marche à tous les coups. Et puis y a mes vraies envies, mes vrais goûts à moi, les musiques que je découvre quand je suis tout seul. Tout ce que je garde pour moi, pour les moments où je suis tranquille, à l'abri de leur jugement. »

« On peut pas vraiment dire que j'ai été faible. Je suis moins fort que Lionel et ça c'est un mystère pour personne, alors pourquoi je me sens si con d'avoir été aidé par mon frère ? Si faible dans son regard maintenant qu'il se tourne vers moi avec l'amour que personne d'autre ici ne m'a jamais montré. Que moi non plus, je lui ai jamais donné. J'en ai donné plus à celui qui vient de me faire perdre connaissance, qu'à lui, qui a eu le courage qui manque à tous mes potes et à moi, et qui a pas réfléchi une seule seconde au danger pour me venir en aide. J'aurais plutôt mérité qu'il se marre pour toutes les fois où j'ai été à la place de Lionel et lui à la mienne, la tête écrasée contre le carrelage du salon, le parquet de ma chambre ou le sable mouillé, quand je tirais plaisir de lui faire mal. Faible de mon ingratitude, en réalité, que Nathan pense même pas à me faire payer, parce que ça a toujours été comme ça, comme si c'était l'ordre naturel des choses, que le grand frère fasse souffrir le petit. Et y a une question que je veux pas me poser, et pourtant elle est là, elle me laisse pas le choix. Et si j'ai pas envie de me la poser, c'est sûrement que la réponse me fait un peu honte, aussi. Est-ce que j'aurais eu les couilles de m'en prendre physiquement à Lionel, si mon frère s'était retrouvé à ma place ? »

« J'observe Lionel qui continue de faire le clown là-bas, comme si de rien n'était. Comme s'il venait pas d'humilier un des seuls mecs qui a toujours été là pour lui. Je l'envie, de pouvoir se reposer sur sa force et d'avoir à se soucier de rien ni personne. Et en même temps, je crois que ça me ferait chier de savoir que les autres me respectent juste par peur. Lui il s'en rend peut-être pas compte, c'est d'autres choses qui lui font peur, et des choses plus flippantes, parce qu'il a pas ses parents pour l'aider et qu'il va sûrement travailler dans des jardins toute sa vie et que pour l'instant ça va mais quand il aura quarante ans dont vingt d'espaces verts derrière lui, le dos en miettes et accro au pétard... Et je me mets presque à le plaindre puis je me souviens de ce qu'il vient de faire, et toutes les conneries dans lesquelles il m'embarque, tous les risques qu'il me fait prendre tout le temps, et comment ça l'arrange bien de savoir que s'il se fait choper, il sera pas seul dans sa merde. D'un autre côté, c'est peut-être pas sa faute si on est là, à côté, et que la vie, elle nous a donné plus qu'à lui. Il a juste besoin de gars qui se mettent un peu à sa place, des gars qui le comprennent et qu'il peut appeler ses potes... Mais je commence à en avoir marre, moi, de faire l'effort de le comprendre, Lionel. Et vouloir faire le beau devant Léna ça m'aura au moins donné le courage de me dresser contre lui et de me rendre compte que je ferais mieux d'arrêter de vouloir lui ressembler. »

« Je vois bien comment il nous regarde, Lionel. Ça lui plaît pas qu'on sympathise avec le genre de bourges à qui on met la misère d'habitude. Et c'est bien fait pour sa gueule. Ça le fait chier, parce que lui quand il sympathise avec eux, c'est pour leur mettre des carottes en leur vendant de la coke coupée au Doliprane à ces peigne-culs, comme il dit, qui nous regardent de haut comme si on était des sauvages incultes, qui traînent dans leurs piscines toute la journée en parlant du biff qu'ils ont claqué la veille à Saint-Tropez pendant que lui, il taille la haie du jardin en plein cagnard. Il aime pas. Ça lui rappelle tout ce qu'on a en commun avec eux et qui nous différencie de lui ; les réunions de famille pour Noël tous les ans, les bonnes manières devant les grands-parents, les cousinades, l'avion au moins une fois par an pour partir en voyage, le bac, le choix des études, l'avenir à construire... Lionel, son avenir, c'est son présent. Son travail, c'est vraiment son métier, pas le job d'été dans le business de papa et maman. Parce que ça aussi c'est quelque chose qu'on a en commun avec les gosses de riches, Théo, Rémi et moi, que nos parents ils ont des business qui nous assurent une sécurité si on décide de les reprendre un jour. »

« Je m'y vois, dans ses yeux, et je me dis que lui et moi, on aurait beau essayer, on sera jamais du même monde, c'est pas possible. D'un autre côté, je crois qu'il y a un endroit où nos mondes se touchent et qu'à force de passer du temps à cet endroit, y a un peu de son monde dans le mien. Peut-être même un peu du mien dans le sien, mais ça j'en doute, parce que l'influence, c'est clair qu'elle est plus de lui à moi que de moi à lui. »

« VACANCE (n.) :
État de ce qui est vide, inoccupé, disponible.
État de repos, d'inaction.

Je suis donc un amour vide. Un amour disponible, inoccupé, un amour de repos. Et c'est pas moi qu'elle a gardé à distance, Léna, mais plutôt tout ce qui en moi lui demande des efforts. Avec moi elle s'est reposée de l'amour. Elle s'est vidé la tête, et je peux pas lui en vouloir, une fois que c'est vide, on peut pas vider plus. Elle a pris ce dont elle avait besoin avant de retourner à Paris retrouver toutes les questions qu'elle aime se poser avec son copain, et pas avec moi. À se demander si oui ou non elle l'aime encore, à se dire que si la question se pose, c'est pas bon signe, et « quand y a des doutes y a pas de doute », mais en même temps « si je me bats autant pour sauver mon couple, c'est qu'il a de l'importance », et les soupçons : « est-ce qu'il m'aime que pour le sexe ou c'est plus que ça ? », toutes ces choses qu'elle dit à ses copines en parlant de lui quand je fais semblant de pas entendre...
C'est bien beau cette histoire d'amour de vacances pour se reposer, mais pour que le contrat soit respecté, il aurait fallu que ça nous vide la tête à tous les deux. Seulement Léna, c'est comme si sa tête s'était vidée dans la mienne. Et ça, c'est ma faute, à moi qui sais pas reconnaître la nature des sentiments, et pas reconnaître grand-chose. La direction du vent à la limite, c'est pas compliqué, suffit de se foutre le doigt dans la bouche et de savoir que les îles en face, c'est à peu près le sud. Alors si je devais en vouloir à quelqu'un, ce serait à moi, d'avoir rendu la tâche si facile à Léna de jouer avec moi. Elle, elle faisait que suivre la règle du jeu... »

« Je me dis que mon père doit être un peu perdu avec moi. Il doit pas trop savoir comment me parler, à cause de l'impression qu'on vit dans des mondes parallèles. Comme si j'étais pas capable d'éprouver les choses qu'il a pu éprouver, comme si en réussissant sa vie, il avait fait des enfants sans problème, comme si tout allait forcément bien pour moi et que mes soucis, les questions que je me pose, c'étaient des faux problèmes, comme s'il avait pas le temps pour ces conneries-là. Il serait peut-être surpris de savoir qu'on peut ressentir la même chose à dix-sept ans qu'à cinquante. En tout cas, moi, j'avais peut-être quinze ans, mais j'étais là, le jour où il m'a appelé en pleine nuit au milieu de l'hiver, pour que je le rejoigne sur la plage, et qu'il s'est mis à chialer en disant qu'il comprenait pas ce qu'il avait fait pour mériter ça. J'ai pas rigolé, moi, même si je trouvais ça ridicule de pleurer comme un bébé devant son fils, parce qu'il fallait être con pour pas la voir venir, leur séparation, et pour pas voir non plus tout ce qu'il aurait pu faire depuis des années pour l'éviter... Je trouvais ça ridicule, mais je trouvais pas ça drôle du tout, et c'était même pas que mes parents se séparent qui me faisait de la peine ça c'était plutôt la confirmation de ce que je pensais depuis longtemps, c'était juste de le voir si triste. »

Quatrième de couverture

« Ils sont rares les moments comme maintenant où je la regarde vraiment, juste pour savourer. La plupart du temps je suis plutôt occupé à essayer de savoir de quoi j'ai l'air dans ses yeux. »

Comme chaque été, les touristes affluent sur le littoral, quelque part au sud de la France. Et Noé navigue entre ses amis, toujours les mêmes, et le restaurant de la plage où il travaille pour son père.

Comme chaque été, Noé n'attend qu'une chose : retrouver Léna.

Léna est parisienne, charismatique, cultivée, rien ne semble l'atteindre. Elle rayonne tandis que Noé se perd dans ses incertitudes. Qu'est-ce qu'elle peut bien lui trouver, à lui qui n'a rien d'autre à offrir que ce bord de mer et cette bande de copains un peu bancale ? Il le sait, un amour de vacances, ça ne dure pas. Mais est-ce une raison pour tout gâcher ?

Dans une langue nerveuse et ciselée, Je rouille dépeint un amour incandescent, à la fois unique et inquiétant. Et révèle ainsi un jeune homme qui se cherche et qui pense trouver des réponses dans le regard de l'autre.

Éditions Calmann Lévy,  août 2025
152 pages 

jeudi 6 août 2026

Sicario bébé ★★★☆☆ de Fanny Taillandier

J'ai eu du mal à entrer dans Sicario bébé. L'écriture, très orale, m'a demandé un temps d'adaptation. Et puis, presque sans m'en rendre compte, je me suis laissée embarquer.

Blaise et Djen ont dix-sept ans, ils s'aiment, attendent un enfant et rêvent simplement d'une vie meilleure. Mais ils ne sont pas nés du bon côté des inégalités. 
Quand l'avenir semble déjà bouché, quand l'argent devient la seule promesse d'un lendemain plus doux, jusqu'où est-on prêt à aller ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fanny Taillandier regarde ses personnages. Elle ne les juge jamais. Elle leur laisse toute leur complexité, leur tendresse, leurs contradictions.

J'ai été particulièrement émue par Blaise. Ce grand adolescent qui lit de la poésie avant de s'endormir. « Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. » Derrière sa maladresse et son langage familier, il y a une infinie délicatesse.
Sous ses allures de thriller, Sicario bébé est avant tout un roman social profondément humain. Un roman qui parle d'amour, de déterminisme, de transmission, de choix... ou parfois d'absence de choix.
« Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »
Une lecture qui m'a demandé un peu de patience au début, mais que je n'ai plus réussi à lâcher ensuite.

« "Ils jouaient gros", dit-il. Du fric, est-ce que c'est gros ? Si on le décide, c'est aussi gros que n'importe quoi. »
Jean GIONO, Les Grands Chemins, 1951

« Je leur ferai la guerre pour que tu te prélasses »
TIF, Hélas, 2025 

« La nature chaque jour affirmait que le temps file à toute vitesse et que bientôt j'allais me retrouver papa sans un radis. La vie bonheur et terreur à la fois. »

« Pour en revenir à la grossesse, je n'en ai rien dit ; je le sentais pas. Chez moi de façon générale on peut faire plein de choses du moment qu'elles restent tues, et si elle parlait pas, je me disais que c'était pour une bonne raison. Elle peut être très dure, ma mère. J'avais pas envie de tenter le diable. Donc je restais sur le canapé à côté d'elle, comme si de rien n'était, et une fois que L'amour est dans le pré était fini, elle prenait son polar et elle allait se coucher. Et j'en faisais autant, seulement moi je préférais lire de la poésie; à la bibliothèque on a chacune notre rayon. Je choisis en fonction des titres. Là j'avais pris Travailler fatigue / La mort viendra et elle aura tes yeux. Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. Ici, dans le noir, solitaire, mon corps est tranquille et se sent souverain. »

« Vous parlez de patience, que ça n'aurait été que provisoire le temps de finir la formation. Mais on n'est pas patient quand on a dix-sept ans. »

« Tout change et se transforme en ce monde, selon Sanoune, et tante Césaria n'a pas échappé à cette loi, la même qui fait que j'ai changé de responsable plusieurs fois ensuite. L'an dernier, d'ailleurs, la juge des affaires sociales a accepté mon émancipation, maintenant c'est moi le responsable de moi. Et bientôt responsable aussi d'un humain miniature, puisqu'une autre loi fait qu'une emmerde n'arrive jamais seule, et « responsable » est clairement un mot qui suggère l'emmerde. Il va falloir faire avec ; au moins, je n'ai plus de signatures à demander. »

« Tu devrais venir au centre logistique lundi prochain, on bloque le courrier, ça va faire du bruit, me dit-il, me coulant son regard par en dessous qui exige avec la douceur de la prière.
Mmm, lundi je peux pas, répondis-je en observant trois ou quatre enfants qui piaillaient sur l'aire de jeux, de l'autre côté de la rue, dans le petit parc.
Il continuait à me regarder, cette fois avec ce mélange d'ironie et de suspicion aimable que je connais bien.
« L'esclave qui n'est pas capable d'assumer sa révolte ne mérite pas que l'on s'apitoie sur son sort », cita-t-il d'un ton sentencieux.
Je suis pas un esclave, oh! rétorquai-je, un peu vexé.
Sanoune rigola.
Mais tu n'assumes pas ta révolte, je le vois bien.
Les enfants jouaient sur le toboggan, sautillant comme des moineaux autour d'une flaque en été lorsqu'il fait chaud ; pouvais-je dire à Sanoune, célibataire endurci encore tourné vers sa mère, que Djen et moi attendions un enfant ? Pouvais-je dire à Sanoune, chantre de l'émancipation salariale et du tiers-mondisme, que j'envisageais des gains tout à fait hors de la morale ? Pouvais-je assumer ma révolte ? Personnellement je voulais juste tourner la page de la hess une bonne fois pour toutes, pas de la révolte ou de la pitié. Oser lutter, savoir vaincre, OK : du moment que l'enfant jouerait sur le toboggan avec la même insouciance, j'étais partant pour me lever tôt. Seulement, pas pour aller me faire ramasser par les keufs à l'aube au milieu de colis Amazon pour avoir chanté trois slogans. Chacun ses victoires.
J'avais grandi, en fait, pensai-je. Ou alors, je me plantais complètement. »

« Petit à petit les bises devinrent des baisers, puis des patins, et on dériva vers l'amour physique. J'avais quelques craintes concernant le bébé ; elle m'assura que c'était sans problème, alors on fit vraiment l'amour. Elle était magnifique. Ses seins me procuraient une joie cosmique. Son visage quand elle fermait les yeux me foudroyait comme l'image de la perfection qui n'est pourtant pas de ce monde, mais l'amour est un autre monde. D'ailleurs c'est marrant, l'amour réel n'a pour ainsi dire rien en commun avec ce qu'on peut voir en cliquant sur les liens dédiés. Avec Djen c'est comme ça depuis la première fois, et notre première fois on l'a eue ensemble bien sûr. Pour tous les deux terra incognita comme dit la prof d'histoire; ensuite au fur et à mesure c'est devenu terra cognita mais terra secreta un endroit où on va tous les deux, qui n'est qu'à nous, dont on ne parle à personne, et c'est de cet endroit que vient le bébé. Ce n'est pas un endroit qui peut se décrire visuellement, ce que je peux dire c'est qu'il en émane une évidence accompagnée d'énormément de joie. »

« Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. »

« Ça se passa pas trop mal ; du moins ce fut mon sentiment le vendredi, à l'issue de la dernière épreuve, éducation morale et civique, où le collègue chauve de la prof d'histoire-géo m'interrogea sur le thème « la liberté, nos libertés, ma liberté ». La prof nous avait donné comme œuvre dans la liste La Liberté dévoilée, une photographie de Gérard Rancinan. On l'avait vue dans histoires au pluriel, un vendredi humide et froid de novembre. Gérard reprend la construction du tableau La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, mais les costumes des personnages sont différents. La liberté d'Eugène est un peu nue alors que celle de Gérard est habillée d'une burka noire et néanmoins décolletée. Derrière elle, un gangsta-rappeur contemple des cadavres menottés à côté d'un moine bouddhiste cagoulé. D'autre part, une zouz rousse et torse nu, ressemblant à Nami dans One Piece ou à Mylène Farmer selon la prof d'histoire, arrache des barbelés sur un mur de béton du style de celui de Palestine. Enfin, Gavroche est un enfant-soldat qui porte un doudou, une kalach, un maillot de foot du Brésil et des tongs.
Toujours selon la prof d'histoire, et ainsi que je m'empressai de le répéter à son collègue chauve, la photographie de Gérard propose d'actualiser les allégories, celles du peuple et celle de la liberté. Elle les fait entrer dans un univers contemporain (on reconnaît bien des gratte-ciel à l'arrière-plan) avec le ciel tout noir de la pollution comme de nos jours.
Pour conclure, conclus-je par cœur, le photographe vise à nous questionner dans nos imaginaires de la liberté collective, en représentant des personnages qui sont peu visibles dans les discours contemporains et en les intégrant à un récit mythifié, celui de la République.
Le prof m'a mis treize, et il m'a dit qu'il ne fallait pas appeler les artistes par leur prénom. J'ai dit d'accord monsieur. Treize, franchement, c'est bien.
Et je suis parti vers ma destinée. »

« J'eus un tout petit peu envie de pleurer. Sa tendresse venue du fond des âges m'a cueillie; peut-être que le passé ça se domestique et que j'ai pas encore eu le temps de le domestiquer, moi, du haut de mes dix-sept piges. J'inspirai par le nez et ça passa. Depuis que je suis enceinte franchement je suis une vraie chiffe molle à ce niveau-là, à tel point que l'autre jour j'ai failli me mettre à chialer devant une pub pour une lessive. »

« On passa un moment comme ça. De temps en temps l'ordinateur branché sur Myriam bipait et un tuyau faisait un bruit de succion. La voisine regardait le plafond. Puis je sentis quelque chose de mouillé sur ma main. C'était une larme qui était tombée de la joue d'Aïcha, qui jouait toujours, les yeux rivés à l'écran à trois centimètres de son visage. Je lui fis un bisou. Elle se mordait les lèvres pour pas qu'on l'entende pleurer. Elle n'avait plus du tout l'air d'une presque adulte ; soit d'une toute petite fille, soit d'une vieillarde. Le courage n'a pas d'âge, la douleur non plus. »

« Le matin du jour J je n'eus pas besoin de réveiller Bobby : quand je sortis de ma chambre, il était déjà dans le salon. En boxer et T-shirt, il avait entrepris d'ouvrir le sac en plastique noir. Je le regardai faire, à la fois inquiet et fasciné. Le visage fin et enfantin de mon poto, sa blondeur de garçonnet fragile à peine rehaussée de quelques chtars inoffensifs, tout ça se métamorphosait sous mes yeux. Son regard habituellement flou était devenu sombre, presque noir. Ses grands bras noueux aux coudes calés sur ses cuisses, ses mains aux ongles brefs occupées à déscotcher le gaffeur noir qui entourait le colis, tout ça c'était plus le Bobby habituel de la zone, c'était autre chose. Que je connaissais pas. »

« Je savais pas ce qui nous attendait, bien sûr. Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »

« Mais comment tu fais pour arrêter d'y croire ? reprit Bobby. Tu peux aller n'importe où sur terre, si t'as des euros, t'es plus riche que si t'en as pas.
La question elle est plutôt de voir où la croyance en l'argent nous mène, tempéra doctement Jonathan en frisant sa barbe du bout des doigts. Ici par exemple : la forêt, si l'argent ne guidait pas les idées des gens, elle resterait une forêt. S'ils veulent faire des panneaux solaires ici, en rasant les arbres, c'est parce qu'ils en attendent des sous, beaucoup: si c'était pour produire de l'énergie destinée aux besoins locaux, ils mettraient les panneaux ailleurs, genre sur les toits des maisons qui existent déjà. Ce serait plus simple, plus rapide, plus efficace. Sauf que ce qui intéresse la start-up, c'est de vendre en masse de l'électricité : et pour ça, raser la forêt devient plus intéressant. Ils suivent l'argent, pas quelque chose de concret, réel. »

« Le 27 août, Djen a ressenti les contractions et je l'ai rejointe à l'hôpital de V. où Tatie l'avait amenée en Twingo. Je lui ai tenu la main pendant l'accouchement, cependant, j'avoue, j'ai préféré pas trop regarder. Et puis l'enfant a poussé son cri, un cri trop bizarre. La sage-femme l'a posé tout gluant sur le ventre de Djen. Djen a pleuré, moi j'ai ri, ça aurait pu être l'inverse. Et ça a fait une grande bourrasque, qui emportait les souvenirs comme des feuilles mortes. »

Quatrième de couverture

« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c'était la marche tout entière du monde qu'il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. » 
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l'un ni l'autre n'a les ressources pour l'accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur... Commence alors une folle cavalcade à travers le pays - de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l'école jusqu'à l'océan, une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal mais portés par une seule force : le désir de vivre.
Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d'aujourd'hui de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes - est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.

Fanny Taillandier a écrit notamment Par les écrans du monde, Delta, Foudres et Farouches.

Éditions Rivages,  janvier 2026
199 pages

jeudi 11 juin 2026

Le Roman d'Alexandre ★★★★★♥ de Louis Meunier

🏔💚💙Coup de coeur.

Louis Meunier raconte la guerre, mais surtout ce qui lui résiste. La beauté, l'amour, les montagnes et les histoires. 
« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »
J'ai voyagé loin. Très loin.

Ces pages  nous entraînent dans les montagnes de Savoie et de l'Hindou Kouch, sur les traces d'Alexandre, soldat français envoyé en Afghanistan. Mais ce roman est bien plus qu'un récit de guerre. C'est un conte moderne où se croisent des destins bouleversants, où l'amitié, l'amour, la fraternité et la transmission tentent de survivre au milieu de la violence des hommes.
À travers une écriture d'une grande beauté, poétique sans jamais perdre sa justesse, l'auteur donne à voir toute la complexité de l'Afghanistan.  Ses blessures, ses contradictions, ses traditions, mais aussi la dignité de celles et ceux qui y vivent. Certains passages sur la guerre nouent l'estomac, d'autres illuminent par leur humanité.
« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »
Et c'est peut-être cela qui m'a le plus touchée. Cette réflexion sur les récits qui nous façonnent, nous relient les uns aux autres et traversent les générations. Les mots de Louis Meunier m'ont émue aux larmes. Ils racontent la folie des hommes, mais aussi l'amour,  les montagnes, les histoires, la mémoire qui demeurent quand tout semble chanceler.

Un roman magnifique, habité par le souffle du sauvage et la beauté des sommets.
« Il sait que l'on ne revient jamais indemne dane sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »
Je vais y rester un moment dans ces montagnes. 
Et cette phrase ...
« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »
À lire 💙💙💙

« Du ciel tombent des cordes
Faut-il y grimper ou s'y pendre ? »
Feu! Chatterton 

« Si mon histoire arrive jusqu'à vous, c'est que vos regards sont tournés vers mes montagnes depuis que des fanatiques financés par l'or noir ont lancé des avions au-delà des mers contre des tours érigées par des fous adorateurs du dieu argent. En un instant, les deux extrémités du globe se sont rejointes et ces tours, qui avaient été voulues si hautes qu'elles touchent le ciel et réunissent en leur sein des hommes issus de toutes les tribus, sont retombées à l'état de poussière. 

D'autres ont tenté avant de régner sur l'étendue de la Terre, depuis le début des temps les civilisations s'entrechoquent dans un mouvement de va-et-vient. Chaque génération parcourt les vestiges du monde précédent en se demandant de quelle démence souffraient ses ancêtres, sans réaliser qu'elle est aveuglée par la même fièvre et qu'elle laisse dans son sillage un lot renouvelé de bonheurs et de malheurs.

J'ai dans ma poche une pièce en or jaune à l'effigie de Sikandar le Conquérant. Elle est vieille de plus de deux mille ans, sa valeur était reconnue sur plusieurs continents. Je pourrais en obtenir une jolie somme dans n'importe quelle échoppe, pourtant je la garde pour me souvenir que les devises ont beau avoir changé de noms et les conquérants de visages, la folie humaine n'a pas décru et le soleil pas bougé, si bien que c'est toujours la même histoire qui se déroule dans son ombre et sa lumière. »

« Raconter, c'est résister. Transmettre, c'est croire qu'une étincelle, même infime, peut défier l'effacement. »

« [...] je sais qu'après moi subsistera quelque chose de plus tenace que la mémoire d'un homme : une histoire. Celle d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. »

« Avec sa viande et les pouvoirs de son corps disséqué, l'animal représente le salut de son épouse et de la lignée Bosson. Pierre va prendre sa chair et tirer un bon prix du reste. Cette grosse chèvre sauvage est une pharmacopée ambulante. Son bézoard¹ guérit de la dysenterie et des affections respiratoires, son sang soulage les calculs rénaux, ses cornes réduites en poudre soignent l'anémie. Et sa croix de cœur, le cartilage logé entre les ventricules de son organe vital, est un talisman qui confère à celui qui le porte sa vigueur, son endurance et sa résistance au froid. C'est à cause de cette petite croix fichée dans la partie la plus intime de son être que le bouquetin a été exterminé. »
1. Mot originaire des montagnes de Perse qui signifie « remède au poison » et désigne une concrétion ronde constituée d'un agrégat de débris végétaux présente dans l'estomac des ruminants. 

« La guerre, toujours la guerre. Les royaumes naissent, s'élèvent dans l'éclat du fer et du feu, et s'effondrent dans la poussière. Chaque siècle voit surgir de nouveaux prétendants, qui veulent graver leur règne dans la pierre pour laisser derrière eux des preuves de leur puissance, mais seul le sol garde la mémoire de leurs passages, mêlant les cendres d'hier à la boue de demain. Les hommes, avec leurs machines volantes réduisant le monde à la taille d'un poing, ne parviennent jamais à retenir entre leurs doigts le temps qui s'échappe. »

« Il sait que l'on ne revient jamais indemne d'une sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »

« Marie pense au temps révolu, à ce qui ne reviendra pas. À son enfance écoulée dans les odeurs de paille, de lait, de feu de bois. Au quotidien rythmé par les saisons, aux gestes qu'on répétait sans y penser. »

« Aristote aurait dit qu'il y a trois sortes d'hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. Alexandre a toujours pensé que l'adage s'appliquait aussi à la montagne, surtout quand on y fait la guerre. Aux risques de l'altitude s'ajoutent ceux du métier de soldat : les mines, les tirs embusqués, et tous les dangers invisibles, plus sournois encore, qui s'immiscent sous le gilet pare-balles, collent au corps, s'emparent de l'esprit et rongent la volonté plus méchamment que toutes les salves d'artillerie. »

« C'est biologique. Les affres et les joies intenses s'impriment dans les gènes. Provoquées par la peur ou le désir, la douleur ou l'amour, elles voyagent dans le temps en passagères clandestines, se transmettent d'une génération à l'autre. Elles restent tapies des années durant sans se manifester et, sans préavis, remontent à la surface, murmurent les injonctions déposées par une cohorte d'ancêtres, commandent de fuir ou de succomber devant la courbe d'une montagne, la ligne d'un visage, la lumière après une nuit sans fin, la chaleur des pierres que le matin ranime. »

« Ils se demandent s'ils rentreront les pieds devant, s'ils devront tuer pour vivre, s'ils auront à tourner leurs FAMAS contre des enfants, s'ils reviendront avec un membre en moins et une névrose en plus, un stress post-traumatique qui les hantera le reste de leurs jours et de leurs nuits. »

« Le Cam est le seul à ne pas s'en faire, il regarde un film sur son téléphone portable en faisant tourner un hand spinner entre ses doigts comme si c'était la roue du destin. Un film drôle, apparemment. Les éclats de son rire ample couvrent le bruit du moteur. Cet homme a la sagesse de ceux qui ont passé leur existence en équilibre au bord d'un précipice, il sait que demain n'est promis à personne. Il s'en remet à la providence car la vie relève du miracle et la mort fait partie du métier. Il danse tant que la musique joue. »

« Étranger à sa propre histoire, écartelé entre deux mondes, il découvre la réalité d'une guerre qu'il avait imaginée à sens unique. »

« - Il est plus facile d'être en guerre avec des ennemis sages que d'être en paix avec des amis qui manquent de raison.
La force tranquille émanant du vieil homme s'accorde avec la douceur de ses traits. Ce n'est plus un aveugle mais une voix, sage et profonde.
- L'Afghanistan subit les fléaux de la guerre depuis trop longtemps, nos jeunes n'ont jamais connu autre chose que les combats. Mes yeux qui ne voient plus pleurent sur les tombes des enfants à qui on a arraché la vie, ils se désolent devant le sort des mères qui souffrent sans pouvoir faire entendre leurs cris, ils se lamentent face aux pères qui croient défendre leur honneur en prenant leurs kalach-nikovs. Il est temps de faire taire les armes, l'horizon ne pourra s'éclaircir que si l'on met un terme au cycle de la vengeance! Le vrai djihad est celui que mène l'homme contre lui-même pour ouvrir son cœur au Très-Haut, qui veille sur toute chose. Arrêtez de brûler, de tuer, de répondre à vos ennemis ! Souvenez-vous que la vérité est un miroir brisé tombé de la main de Dieu, chaque homme en ramasse un morceau en croyant qu'il contient toute la vérité. L'islam est une religion de paix, « n'attentez pas à la vie de votre semblable, que Dieu a rendue sacrée¹». »
1. Coran, sourate Al Isra, 33:43. 

« Tous les hameaux, tous les hommes de la vallée se sont donné rendez-vous au bazar. Ceux qui n'ont pas été invités à la jirga sont là aussi. Basir repère deux combattants de l'Ingénieur, qui déambulent avec des regards brûlants de colère. Des frustrés, dangereux parce qu'ils n'ont rien à défendre de ce qui fait un homme. Ni femme, ni or, ni terre¹. Ils doivent patienter jusqu'à l'au-delà pour avoir tout cela, ils n'en peuvent plus d'attendre leur paradis. Ils ont faim et débordent de haine. Ils marchent côte à côte entre les échoppes en lançant des flammes avec leurs yeux pour intimider les passants sans les kalachnikovs qu'ils ne pourront sortir qu'à la nuit tombée. Basir baisse la tête, s'occupe en ouvrant une grenade. Ne rien avoir à faire avec les talibans et les étrangers est toujours la meilleure façon de se ménager un avenir. »
1. La femme, l'or, la terre », « zan, zar, zameen » en pachtoune, sont les trois piliers de l'honneur et les trois causes pour lesquelles un homme peut être amené à prendre les armes. 

« L'homme a une soif infinie de pouvoir et une idée de l'amour incompatible avec la vertu. Pour prouver son attachement, il veut posséder et soumettre - la liberté, la virginité des femmes, l'immanence de Dieu, toutes ces choses qui n'existent plus une fois qu'on les enferme et qu'on les fait saigner. Quand il réalise qu'il les a perdues, il en fait une question de fierté, il saisit son arme et fait couler plus de sang. »

« Aujourd'hui l'Afghanistan est le foyer d'une fureur sans visage, sans mémoire, sans beauté. La colère frappe sans héritage et sans horizon, elle anéantit le passé pour que le présent se croie pur. Les mains qui façonnaient le divin ne serrent plus que des armes. Là où l'on peignait des fresques célestes, on brise les statues, on efface les visages. Les dieux sont décapités, les saints dynamités, les femmes voilées jusqu'à disparaître, comme si la beauté elle-même était devenue une menace. Là où l'art célébrait la vie, la fécondité, la joie d'exister, on prêche la mort avec des mots sacrés transformés en lames. Les montagnes n'abritent plus les sages et les conteurs, qui liaient les hommes par les récits et apaisaient la nuit par la parole, mais les faiseurs d'ombres, qui invoquent l'apocalypse à coups de balles et de prières. Vous me direz que l'on peut à la fois célébrer la vie et répandre la mort, comme ces hommes de guerre qui, le matin, taillent leurs rosiers en récitant des poèmes et, l'après-midi, mutilent des corps sans trembler - ils sont quelques-uns dans la vallée. »

« Ce ne sont pas les yeux qui deviennent aveugles, ce sont les cœurs dans les poitrines¹.»
1. Coran, sourate Al Haj, 22:46.

« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »

« Chacun aura un avis sur la situation, mais ici les gars ne comprennent rien, seulement que cela fait un mois qu'ils sont en Afghanistan, et que la mort, qui les traquait comme un prédateur patient et méthodique, vient de s'inviter sur leur base pour y prélever son lot d'âmes en clamant que ce petit bout de territoire, qu'ils pensaient citadelle, n'est qu'un piège placé au centre de son terrain de chasse. »

« Chaque Afghan qu'ils tuent engendre dix talibans avec la vengeance chevillée au corps. Ils ont appris à leurs dépens les mathématiques de la guerre. »

« On avait discuté, de ses moutons, des hivers, de ce qu'il appelait « le souffle des montagnes ». On lui avait demandé ce que ça voulait dire, il avait haussé les épaules : « Leur force, leur patience. Elles nous tiennent debout, même quand tout vacille. » »

« Il n'est qu'un figurant dans l'histoire d'un autre, un enfant qui s'est fait berner par des légendes de chamois volant au secours des humains et des fables de chasseurs alpins courant sur les hauts plateaux, escaladant les faces gelées, traversant les massifs pour bloquer la voie à l'ennemi, sauver une vallée, faire triompher le bien. Le garçon tournait tour à tour les yeux vers son père, vers sa mère, vers les sommets, et pensait avoir trouvé un projet de vie conciliant héritage familial, montagne et justice. Foutaises ! »

« La montagne est la mère des Afghans. Elle fait d'eux des éleveurs et des agriculteurs humbles face au cycle des saisons mais forts de l'immensité qui les entoure, n'acceptant pour autorité que celle d'un dieu régnant sur des sommets si hauts qu'ils crèvent le ciel. Elle donne sa couleur ocre à la terre dans laquelle ils puisent leur pitance, aux maisons de leurs villages accrochés aux coteaux, à leur peau qui absorbe le soleil. À la fois nourricière et meurtrière, elle alterne les étés brûlants et les hivers glacés pour ne laisser vivre que les plus forts. Son sous-sol regorge de richesses, de l'or, du lapis-lazuli, du cuivre et toutes sortes de minerais précieux, pourtant à la surface elle n'engendre que la pauvreté. Elle est implacable mais transforme en beauté toute l'opulence qu'elle ne transmet pas aux hommes et offre au regard des paysages saisissants, comme si Dieu avait choisi l'Hindou Kouch pour placer en un même lieu l'enfer et le paradis, et qu'il compensait tous les fléaux qu'il inflige aux Afghans en leur permettant de profiter d'une nature merveilleuse. C'est parce qu'ils habitent le plus somptueux décor de montagnes que, depuis l'antiquité, les étrangers sont si nombreux à défiler dans son pays, m'a raconté avec conviction un agriculteur par l'intermédiaire de l'interprète. Les Afghans sont fiers, aussi chauvins que les Français. Cet homme, qui n'est jamais sorti de sa vallée, n'a pas besoin de voyager pour vérifier ce qu'il annonce. Il en est sûr et je crois que tu lui donnerais raison. »

« En fin de journée, le soleil pose une lueur rose sur les cimes, teinte la roche de reflets dorés, et fait ressortir le vert intense dans lequel baigne le fond des vallées. Alors on sent grandir en soi une envie de s'élever vers le ciel et on a l'impression de toucher à l'essentiel. »

« Il se demande ce qu'il fait parmi cette bande d'étrangers qui voudraient sauver son pays avec de l'argent, du feu et de grandes paroles. Il les trouve sympathiques. Un peu naïfs, parfois grossiers, mais plutôt dignes de respect. Ils sont beaux, en bonne santé, et n'ont goûté au malheur qu'à travers les déboires de leurs missions. Ils ont la supériorité des armes et leurs idéaux sont nobles. Ils obéissent à des maîtres qui ne sont pas pires que les autres, pas des saints, juste des charla-tans qui bâtissent des empires sur des monceaux de men-songes et ne savent pas que le pouvoir passe aussi vite que les hommes. »

« Il ne sait pas que c'est le même vent qui souffle sur les crêtes des Alpes et celles de l'Hindou Kouch. Et que la neige, partout, recouvre les blessures de la même blancheur. Elle dérobe les pas des bergers comme ceux des soldats, sans faire de différence. On parle de deux mondes. Deux pays, deux cultures, deux histoires. La roche ne fait pas de distinction, elle parle la langue du temps. »

« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »

« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »

« Comment Dieu décide-t-il de la répartition géographique des âmes ? À qui attribue-t-il le châtiment de naître dans cette partie du monde ? Ici, un enfant qui survit aux maladies affrontera la faim et la guerre. Il sera privé des bonheurs matériels et devra se contenter de joies simples : écouter les histoires de ses parents, adorer un Dieu omnipotent, s'émerveiller devant la beauté de la Création. Est-ce que cela suffit à nourrir une existence ? »

« [...] ce pays où la vie est éphémère, où le prix d'une femme se compte en moutons, où les familles fêtent la naissance d'une brebis et pleurent celle d'une fille. »

« Ils s'embrassaient, s'allongeaient sur l'herbe, se couvraient de caresses et laissaient les murmures de la rivière porter leur ivresse. »

« Même s'ils vivent dans la douleur, les Afghans ont pour eux la beauté du monde. »

« Il sait que les mots, lorsqu'ils sont justes, peuvent rallumer la lumière là où elle vacille, faire fleurir un sens nouveau sur les ruines du désespoir. »

« Je n'ai rien de plus que ces mots : la grandeur se forge dans l'épreuve, seule l'obscurité des vallées prépare l'âme à la lumière des cimes. »

« À mesure que les titres se succèdent, elle devine la violence qui encercle les Français. Avec elle, l'Occident redécouvre que la guerre engendre la mort.

Il n'y a pas si longtemps, on ne discutait pas de chaque vie perdue. C'était la guerre, la vraie. Des masses lancées au front comme du bétail, des morts par milliers, des villes vidées de leurs jeunes, des familles réduites à des noms gravés sur des monuments. Campagne de Russie : 400000 morts en six mois. Verdun, 300000 en dix mois. Waterloo, 10000 en une seule journée. Maintenant, on s'indigne quand on perd cinq soldats dans un attentat. Comme si la guerre devait être propre, sans égratignures.

Dans un rêve noir et blanc
Tu perdais tout ton sang 
Dans une bataille perdue 
Tu me disais : Oui, c'est foutu ! 
Le progrès, le profit ont volé tant de vies 
Et les nouveaux messies 
Nous plongent dans la nuit

T'en fais pas, Cathy, je rentrerai. Les chiffres sont de mon côté : aujourd'hui la guerre fait moins de victimes que les accidents de la route, le tabac ou les violences conjugales des vies qui s'éteignent loin des caméras, dans des carambolages, des cancers, des coups, et qui n'intéressent personne en dehors des statistiques sanitaires. La société de paix a ses zones d'ombre, ses victimes qui s'accumulent sans mobilisation ni grand discours. »

« La vie est un voyage dans l'hiver et la nuit. Les hommes avancent sans carte, les yeux levés vers le ciel comme s'il allait leur offrir son assentiment ou déverser sa colère. Ils espèrent autant qu'ils craignent ce qui vient d'en haut, le tonnerre et la main de Dieu. Moi, ce que je redoute, c'est ce qu'ils font sous le ciel quand ils croient que Dieu les regarde, les choisit, les absout. C'est là, dans le sillage d'une bénédiction, qu'ils commettent leurs actes les plus sombres. »

« Dis, maman, est-ce que les histoires finissent par exister quand on y croit assez fort ? »

« Si tu ne reviens pas, quelque chose disparaîtra. Quelque chose que je ne pourrai pas recoudre. Ni avec du fil rouge. Ni avec la foi. »

« Qui appelle-t-on lorsque la mort n'est plus une hypothèse mais une présence ? Alexandre respire comme un homme qui se noie. Il a le mal de ceux qui ont passé trop de temps sur les hauteurs : « Quand un homme avale le ciel, son esprit s'embrume et il étouffe par le haut », disait son père. L'air glacé s'infiltre par les poumons, monte jusqu'au cerveau, prend possession de l'âme et la tire hors du corps pour l'offrir à la montagne. »

« On reste toujours du pays de son enfance. Elle n'est pas d'ici, cette ville où la violence et la cruauté débordent, rendent les jours pesants, dangereux. Elle est des vallées profondes, des ciels tranchants, des torrents glacés que l'on traverse en riant, des jours qui passent dans la lumière des cols, des soirs qui se tissent autour des flammes aux sons d'une guimbarde pour chanter l'amour, la mémoire des anciens, la beauté de la création. C'est ce monde-là qu'elle a dans le ventre, ce monde qu'elle veut donner à son enfant. »

« - [...] Vous êtes nos invités, pourtant votre présence interroge. L'Afghanistan est en guerre, aucun recoin du pays n'est épargné. Des soldats étrangers prennent posi-tion dans nos montagnes pour y faire rugir leurs armes.
Dites-nous : qu'espèrent-ils accomplir ici ?
Alexandre baisse la tête.
- Ils disent qu'ils viennent apporter la paix et la démocratie.
Des rires parcourent l'assistance. Le chef fronce les sourcils, ses yeux sondent ceux d'Alexandre.
- La paix, avec des armes ?
- Parfois, il faut se battre pour la paix.
- Ah donc, pour soigner un malade, on commence par lui briser les os ?
Alexandre ne répond pas.
- Et la démocratie, poursuit le chef, elle arrive comment ? Dans des sacs, sur des camions ? Vous la déversez dans nos rivières en espérant qu'elle irrigue nos villages ? »

« Entre les voleurs qui pillent nos forêts, les talibans qui imposent leurs lois, les étrangers qui apportent leurs dieux, et tous les autres qui brandissent leurs vérités, le sang se répand en vain. Les empires bâtis sur l'orgueil passent, seules les montagnes demeurent. »

« Un chemin rude, incertain, escarpé comme un sentier d'altitude, où chaque pas vous élève si vous gardez le cœur ouvert. Les hommes craignent l'amour, qui engendre un monde qu'ils ne peuvent pas contrôler, pourtant il est la voie. « Par l'amour, tout ce qui est amer devient doux, le cuivre devient or, la lie devient vin, la douleur devient remède, le mort devient vivant¹. » Alors je vous dis de vivre. Pleinement, sans regret ni rancune. Pensez à moi, et portez la lumière dans vos cœurs pour aller plus loin que la douleur. »
1. D'après Djalal-el-din Rumi, Mathnawî, Livre I.

Quatrième de couverture

« L'histoire que je vais vous raconter se répète dans chaque recoin du monde. L'histoire d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. Une histoire dans laquelle chacun tente de s'arranger avec les cartes que le destin lui a données. »

Lieutenant dans une section de chasseurs alpins, Alexandre s'apprête à quitter ses montagnes de Savoie pour affronter les talibans dans celles d'Afghanistan. Depuis toujours, il entend parler de ce pays. Ses parents, engagés auprès de Médecins sans frontières, y ont longtemps travaillé. Et c'est là qu'il est né. Lancé sur les traces d'un redoutable chef de guerre, il va entraîner ses hommes au cœur du massif de l'Hindou Kouch et découvrir une vérité qu'on lui cache depuis toujours.

Conte moderne, Le Roman d'Alexandre fait se répondre avec poésie la beauté impitoyable des montagnes et l'intemporalité de la tragédie humaine.

Réalisateur et producteur, membre de la Royal Geographical Society et de la Société des explorateurs français, Louis Meunier a arpenté les montagnes d'Asie pendant vingt ans. Le Roman d'Alexandre est son quatrième livre et son premier roman.

Éditions Calmann-Levy,  mai 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson