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vendredi 4 septembre 2026

Sept jours ★★★★☆ de Fabrice Colin

Sept jours pour Marie. Sept ans pour ceux qui restent.

Un soir de neige, une dispute. Une portière qui claque. Une femme qui disparaît dans la nuit.

Puis le temps passe.

Sept années durant lesquelles Julien, Ninon et Edgar vont devoir apprendre à vivre avec l'absence, avec les questions sans réponse, avec cette faille béante dans leur histoire familiale. Jusqu'au jour où Marie revient.

Mais revient-on vraiment la même personne après sept ans ?

J'ai dévoré Sept Jours. Un livre qui se lit d'une traite tant il est addictif. On tourne les pages, happé par une seule question : que s'est-il passé ? Que cache cette disparition ? Quelle vérité se dérobe encore ?  

Mais ce que j'ai aimé plus encore que l'énigme, ce sont ceux qui restent. Cette famille déstabilisée par l'absence, les blessures d'un couple, les enfants qui grandissent avec un trou à la place du cœur, les parents, l'ami, l'amante... Tous cherchent à donner un sens à l'inexplicable. Tous doivent composer avec une réalité qui leur échappe.

Car Marie est partie sept jours dans sa tête. Sept ans dans la réalité.

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fabrice Colin laisse cette question ouverte. Et cette dernière partie au futur… Elle ouvre un nouvel espace-temps, où l’incertitude se répand à nouveau et où la réalité semble pouvoir exploser en vol. 

Une fin ouverte.

Mais quelle belle fin.

Et si nous avions besoin, nous aussi, d'une part d'inexplicable ?

D'un endroit où la raison ne suffit plus, où les certitudes se fissurent, où l'on accepte de ne pas savoir.

De ne plus savoir.

Peut-être est-ce aussi cette part d'inconnu que nous cherchons dans la vie.

Et vous, si quelqu'un que vous aimiez disparaissait pendant sept ans… puis revenait sans pouvoir vous expliquer où il était passé... vous feriez quoi ?

« Ce n'est qu'au bout de huit jours qu'on nous a permis de rentrer chez nous. »
DON DELILLO, Bruit de fond

« Rien n'est allé mieux. Je croyais avoir touché le fond mais je me trompais : il y a toujours un moyen de descendre plus bas. La palette de supplices disponibles est illimitée. »

« Roland Lavergne était un père défaillant, Marie me l'avait maintes fois répété. La notion même d'empathie lui était totalement étrangère, et il ne faisait pas partie de ces hommes qui s'amendent ou se bonifient en vieillissant. Ses défauts s'aggravaient, il devenait plus cassant. Pour lui, et bien qu'il jurât le contraire, les conséquences de la disparition de sa fille tenaient moins de la béance sentimentale que d'une intense frustration. Il aurait voulu retrouver personnellement la fuyarde, lui asséner ses quatre vérités, ramasser sa couronne de lauriers puis m'écarter d'un revers de bras. Je n'avais jamais été l'homme qu'il fallait pour Marie. Aucun homme n'aurait pu trouver grâce à ses yeux car aucun autre homme n'était lui.
Et Ghislaine ? Ghislaine n'avait pas son mot à dire. La dernière fois que nous avions discuté en adultes, elle et moi, c'était trois ans auparavant, lorsqu'ils étaient venus passer un week-end à Strasbourg, peu de temps après les attentats du Bataclan. On venait de lui trouver une grosseur au sein, elle était prise en charge à l'hôpital américain. Elle m'avait confié que les Arabes lui faisaient peur, qu'elle n'y pouvait rien mais que c'était ainsi, « quand je les vois lire le Coran dans le métro... ». J'avais évoqué l'anecdote avec Marie, à la gare, après que nous les avions raccompagnés, et elle avait eu un rire sans joie, « maman n'a pas pris le métro depuis dix ans et je ne suis pas sûre qu'à Neuilly... ». »

« Combien de temps faut-il pour perdre espoir ? Personne ne peut répondre à cette question à votre place, m'avait confié un jour le pasteur qui nous avait mariés. Tout semblait figé, vitrifié. Une bombe était tombée et les survivants se relevaient, hagards. Pourquoi nous ? Chaque geste nous coûtait, chaque mot devenait une offense. Les enfants étaient des ombres, et moi moins que ça encore. Nous passions notre temps devant la télé, hypnotisés par des programmes qui n'étaient ni de mon âge ni du leur. Les gendarmes étaient passés quatre ou cinq fois, puis ils avaient jeté l'éponge. Nous n'avions plus rien à nous dire. »

« Je regardais Edgar, assis à mon côté sur son rehausseur, les yeux rivés sur la route sinuant à travers les bois, je le regardais et je me disais qu'il allait bientôt souffler ses six bougies sans sa mère. Personne n'est indispensable, je me répétais, l'absence creuse une faille en nous mais on peut continuer à vivre et à rire et à aimer avec un trou à la place du cœur. Regarde-nous, mon amour irrémédiable, nous penserons à toi chaque fois qu'il neige. »

« Edgar serrait ma main. À un moment, il l'a secouée comme pour se rappeler à moi, et nous sommes arrivés au sommet, et je l'ai porté pour qu'il puisse voir, et il a fermé ses bras autour de mon cou, et il s'est mis à crier, « maman, maman ! », crier sur la montagne, crier sur les sapins noirs, les ravines, les torrents, beugler sa colère et sa tristesse et sa solitude et sa terreur pour que ce pays que nous avions fait nôtre et qui, un soir, nous avait tout pris, nous offre un peu de pitié en retour, « maman, maman ! », je le maintenais contre moi, « arrête, arrête ! », je pleurais, j'aurais voulu qu'il ne me voie pas mais je pleurais, face aux bourrasques, à la blancheur, et soudain il s'est tu, son doigt, sur ma joue mal rasée, a suivi le trajet d'une larme, comme s'il essayait encore de comprendre où naît la tristesse et dans quel désert elle s'achève. Arrête, je répétais, anéanti, perdu, « arrête s'il te plaît ou je te jure, on ne s'en sortira jamais ». »

« Je ne sais pas. Ninon se scarifie et travaille son mantra : « rien ne sert à rien ». Edgar a 8 de moyenne en maths et a déjà fugué deux fois. Je vois des moineaux tremblants. Je suis, pour ma part, un échassier songeur, une patte relevée, toujours sur le qui-vive. Notre existence est gangrenée par le doute. Nous avons le même regard et quelque chose y manque, qui commence par « essence » et finit par « ciel ». D'un autre côté, nous sommes en vie. Ninon aime les filles. Edgar s'adonne à la peinture et son professeur d'arts plastiques m'a confié il y a quelques semaines qu'il était doté d'un talent « à la limite de la normalité ». »

« Je souris, mais c'est un sourire qui ne mérite pas ce nom. C'est le sourire du type qui vient de grimper dans un express en partance pour nulle part. Le sourire de celui à qui on a remis les mauvais résultats d'analyse. Le sourire de l'homme qui réalise qu'un tremblement de terre est sur le point d'engloutir sa maison et qu'il n'a nulle part où se mettre à l'abri.
- Marie, fais-je en lui caressant délicatement la main, tu es fatiguée, c'est normal, après ce que tu as vécu, il est évident qu'il va te falloir du temps et cependant...
Elle secoue la tête.
- Tu es trop vieux, marmonne-t-elle. Tu as des cheveux blancs.
Je me passe une main sur le crâne.
- Ça t'étonne ?
Elle secoue la tête encore, mais moins vite, comme si l'énergie qui l'avait animée jusqu'à présent la désertait d'un coup.
- Quelque chose ne va pas, halète-t-elle, apeurée. Pourquoi tout est différent ?
Je m'apprête à lui répondre, mais ce ne sont pas les bons mots qui sortent, ce n'est pas « il faut que tu dormes », ce n'est pas « on en reparlera demain ».
- Marie, lui dis-je, en quelle année crois-tu que nous sommes ?
Ses joues se gonflent.
- Je t'en supplie, dit-elle. Pas ça.
- En quelle année, Marie ?
Ses paupières s'étrécissent.
- Tu me prends pour une folle, ou quoi ? »

« - Tu crois que tu as le choix ? C'est un miracle, Julien. C'est ce que vont dire les gens. C'est ce qu'ils disent déjà.
- Qui ça ?
Même si nous sommes seuls encore, à l'exception d'un vieux couple, elle englobe la salle d'un geste.
- Tout le monde. Ta femme a été vue à la pharmacie. La boulangère lui a donné son meilleur pain. Donné. Ne me dis pas que je te l'apprends. C'est un miracle, et tout le monde s'attend à ce que tu te montres à la hauteur. Tu as un rôle à jouer : celui du bon mari fou de joie. Du remarquable sensationnel et mirifique mari qui ne s'est pas remarié. Tu te vois demander le divorce ? Réponds sincèrement. »

« - Alors quoi ? Elle est partie vivre sa vie au soleil ?
- Pourquoi pas ?
- Et elle aurait décidé ça un soir le soir de notre engueulade ? Elle aurait tout organisé? Elle se serait taillée comme ça, sans se retourner. Sans le moindre égard pour vous, pour Guillaume, pour ses parents et ses amis ? Elle aurait laissé tomber la pharmacie ? Et avec quel fric ? Celui de son amant, l'amant resté derrière ? Pardon, ma fille, mais tu te rends compte à quel point ça ne tient pas debout ? »

« Il va nous falloir apprendre à vivre amputés d'une partie de la vérité, Ninon. C'est comme si une main avait tracé un cercle à l'endroit de notre cœur et qu'il fallait remplir l'espace laissé vacant avec... avec un cube. Ça ne rentre pas, ça ne convient pas, mais c'est tout ce qu'on a.
Elle s'approche.
- Tu veux dire que tu vas choisir de la croire ?
Je la prends dans mes bras, lui caresse les cheveux. J'ai la faiblesse de penser que c'est ce qu'elle attendait.
- Je ferai ce qui est le mieux pour notre bonheur à tous les trois.
- Tous les quatre ?
- Tous les trois d'abord, ma puce.
Je desserre l'étreinte, l'embrasse sur le front, redescends au salon. « OK, papa, a-t-elle susurré. Mais prends soin de toi aussi, hein. » »

« - Si tu veux qu'on divorce, je ne m'y opposerai pas, murmure Marie, et comme il est difficile de savoir si elle est sérieuse, je fais comme si je n'avais rien entendu.
Que pourrais-je répondre à ça ? Que pourrais-je répondre à cette femme qui a été la mienne, qui l'est encore et que je n'avais pas touchée depuis sept années longues et sèches ? Que répondre à l'ami qui m'encourage à cesser tout contact trop rapproché, trop confiant avec la logique? Que répondre aux parents, aux enfants, aux amis qui, tous, se concoctent une histoire différente, et attendent de moi que je lui donne un sens ?
Dans l'obscurité brouillée, la main de Marie trouve la mienne. On dirait que les étoiles ont quitté ce ciel pour un autre. »

« - J'ai discuté avec Anaïs.
- Allons bon.
- Elle m'a dit que vous faisiez une pause.
- Il s'agit essentiellement de son choix.
- Elle m'a dit que ce n'était plus possible pour elle, qu'elle ne se sentait plus à sa place parce que Marie occupait, je la cite, « toute la place du monde ».
- Son désarroi est plus que compréhensible. Elle est déstabilisée.
- Mais qu'est-ce que tu comptes faire, papa ? Même Guillaume ne comprend pas !
Je souris.
- C'est comme explorer une vallée plongée dans un brouillard complet. On découvre le vrai décor au fur et à mesure.
- Ouais. Tu parles.
Elle se penche sur son texte, suit une ligne de l'index.
- Je suis navré que cette réponse te laisse insatisfaite.
- On a un prof qui cause comme toi, en cours de SVT.
- Ça ne sonne pas comme un compliment.
Elle me considère, main sur la page.
- Toujours très calme. Jamais en colère. Des phrases toutes faites, vides de sens. Et tu sais quoi ? Personne ne l'écoute plus. »

« Les médecins du cru, eux, ne détectent aucun signe clinique patent. Tout juste la tension est-elle un peu basse, mais ça a toujours été le cas chez elle. « Elle s'enfuit, dis-je à notre ami. « Comment ça ? » « Elle se défie de nous, appuyé-je. Son énergie part ailleurs. » »

« Il se passe tant de choses étranges, autour de Marie, ces derniers temps, des choses que je suis le seul à voir, à sentir de même que Ninon en perçoit d'autres, ou Guillaume, et même Edgar, quoi qu'il en dise. Un éclat de lumière. Des fleurs inconnues. L'eau des rivières brille comme si une nymphe ancienne y avait jeté de l'or. »

« Remettrai-je de la musique ? Voire. Nous quitterons les hauts, voilà. Laisserons derrière nous pour un temps ces mystères. Rejoindrons le bruit des hommes.
Le ciel sera si pur. Des villages, des panneaux, des enseignes. La place du marché, et puis l'église, les fidèles sortant en procession.
Il y aura ce moment où Anaïs posera une main douce sur la mienne. « Arrête-toi là un instant. J'ai quelque chose à faire. »
Je la regarderai descendre, front plissé, pressant son sac contre son sein, je la regarderai s'éloigner à pas furtifs, foulard de soie verte accroché par les zéphyrs.
Une cloche sonnera au-dessus de nos têtes, la foule des paroissiens se dispersera comme une fleur offre ses pétales au vent, tout imprégnée de vérités indicibles, une lumière crue flottera sur la scène, d'une clarté qu'on ne voit plus guère de nos jours, « parle-moi, murmurerai-je, montre-moi », et je t'imaginerai, calme, ailleurs, fermant tes volets bleus avec une application de reine, te préparant pour ta sieste, déjà, la sieste du midi, la longue sieste du temps, et à travers mes larmes, je verrai trembler les contours de ce monde, et je serrerai mon volant plus fort encore. »

Quatrième de couverture

« Je l'imagine, flottant au-dessus des prairies, dansant au cœur des clairières.
Je me raconte des histoires parce qu'elle en est devenue une elle-même. »

Un soir de neige, un couple se dispute dans sa voiture.
Les enfants dorment sur la banquette arrière. Après vingt ans de complicité, Marie a trompé Julien. Le ton monte. Marie descend, claque la portière. Julien feint de poursuivre sa route, mais il fait nuit, c'est la tempête, alors il rebrousse chemin.
La forêt s'étend, impénétrable. Julien ratisse les environs pendant des heures: aucune trace de Marie. Une enquête est lancée; elle ne donnera rien.
Sept ans s'écoulent, sept ans pendant lesquels Julien et les enfants doivent apprendre à vivre avec le mystère absolu de cette disparition.
Jusqu'à ce qu'un soir, on frappe à la porte...

Un monde sur le point de basculer, des enjeux intimes bouleversants... Fabrice Colin se penche avec délicatesse sur ceux qui restent, leur deuil impossible, leurs blessures, leurs amitiés, leurs amours. Au fond : leur humanité.

Quatre fois lauréat du Grand Prix de l'imaginaire, auteur de livres pour la jeunesse, de thrillers et de romans, Fabrice Colin a également écrit des pièces radiophoniques et des scénarios de bandes dessinées. Il collabore à Lire et au Canard enchaîné.

Éditions Calmann Levy,  janvier 2026
195 pages 

vendredi 14 août 2026

Je rouille ★★★★☆ de Robin Watine

Un été au bord de la mer. Les copains, les flirts, les soirées qui s'étirent, le soleil et Léna, la Parisienne que Noé attend chaque année.

❤️☀️Une histoire d'amour de vacances, mais surtout l'histoire d'un garçon de dix-sept ans qui cherche encore à savoir qui il est.
Noé se regarde constamment à travers les yeux des autres. Ceux de Léna, dont il voudrait tant être aimé. Ceux de ses amis, qui décident souvent pour lui de ce qu'il faut aimer, penser, écouter. Ceux de Lionel surtout, dont il suit les idées et les mauvais coups par peur de le décevoir. Jusqu'au jour où il comprend qu'à force de vouloir ressembler aux autres, il risque de ne plus savoir qui il est.

J'ai aimé ce portrait d'une adolescence faite de doutes, de contradictions et de maladresses, mais aussi cette réflexion sur le poids du regard des autres et sur ces choix qui, parfois, nous éloignent définitivement de toutes les vies que nous aurions pu vivre.
Comme pour Sicario bébé, j’ai eu besoin d’un petit temps d’adaptation à la langue, très orale, nerveuse, parfois presque brute. Mais je me suis laissée embarquer et au final, ce roman sensible et lucide sur l’adolescence, sur ce moment où l’on cherche encore à devenir soi, m'a touchée et ramenée deux, allez ... trois décennies en arrière, au camping de l’Espiguette. De sacrés souvenirs ! 😁☀️

« Le soleil, il tape moins fort. J'ai plus besoin de plisser les yeux comme un con pour regarder Léna. Ça fait ressortir mon bronzage, et avec le sel et le vent, je sais pas, ça fait un bon mélange et mes cheveux, ils sont comme je les aime. Et si je les aime comme ça, c'est surtout que Léna m'avait dit une fois que ça me rendait plus beau et que ça me donnait un air plus farouche. Je savais pas trop ce que ça voulait dire, mais j'avais déjà entendu ce mot et je crois que je comprenais un peu le sens au fond. De toute façon je m'en foutais, l'important c'est que ça me rendait plus beau. Et y a qu'à voir comment elle me regardait en disant ça.
Léna, son regard il ment jamais, et quand elle me trouve beau elle le dit soit avec la bouche, soit avec les yeux. Moi, je dis jamais des trucs comme ça, et encore moins quand je les pense. Mais ça Léna, elle s'en fout. Elle a pas besoin que je lui dise pour le savoir, qu'elle est belle. »

« J'ai un peu honte de pas être capable de juger une musique autrement qu'à travers ce que les autres en disent. Lire tout à travers les yeux des autres, comme s'ils savaient tout mieux que moi. Faire semblant de savoir autant qu'eux. Comme si j'étais un humain de moins bonne qualité et que mes cinq sens, et tout ce qui me permet d'avoir des goûts, étaient pas fiables. Comme si je pouvais pas simplement sentir, écouter, regarder les choses, et faire confiance à mon cœur pour en juger. Est-ce qu'il faut être entraîné pour prendre goût aux belles choses ? J'ai pas de réponse, et toute façon j'ai réponse à rien. Mes pensées et tout ce qui me passe par la tête, c'est qu'une succession de questions, et le soleil, j'ai l'impression qu'à part me blondir les cheveux, il me crame aussi pas mal la cervelle. »

« - Comment ça, partir ?
- Partir d'ici. Aller vivre ailleurs... Ça te dit rien ?
- Je suis bien ici, je vois pas pourquoi je partirais. 
- Je sais pas, pour découvrir autre chose. Ici, il se passe rien, non ? C'est cool pour les vacances, mais après... Ça rouille quoi.
- Qu'est-ce qui rouille ? je lui demande.
- Je sais pas, les gens.
- Les gens, ils rouillent... je dis avec ironie, en comprenant sans comprendre, mais en comprenant quand même un peu.
- Bah ouais, ça vole pas haut, quoi. Même tes potes, j'suis désolée mais au final si vous êtes amis c'est surtout parce que vous habitez à côté et qu'il y a que vous. En vrai, c'est surtout que vous avez pas trop le choix. Franchement, j'ai toujours pas compris ce que tu fous à traîner avec un mec comme Lionel...
J'aurais bien envie de l'envoyer chier, mais je sais qu'il y a que la vérité qui blesse, alors je dis rien. Et je me demande ce que ça peut bien lui faire que je rouille ou pas. Léna elle vient, elle part et ce que je fais de ma vie entre les deux, ça change rien à la sienne. »

« Et le passé c'est peut-être le passé mais on peut pas l'effacer, et ça, y a pas plus con, mais c'est bien la première fois que ça me saute aux yeux. À partir du moment où j'ai choisi de suivre Lionel, peut-être que tout le reste de ma vie en a été changé. Ce soir, j'ai pris une direction, et les autres directions que j'aurais pu prendre sont derrière moi pour toujours. Le Noé qui refuse de cambrioler la maison de Léna aurait pu exister. Mais il peut plus, c'est terminé. Des centaines de vies parallèles qui seront plus jamais la mienne. J'avance comme ça, et chaque jour, je vais un peu plus loin sans demi-tour possible. Et s'il y a un Noé que j'aurais dû être, je l'aurai finalement jamais été. »

« « Les gars, j'ai une idée de génie ! » Et ma peur de le décevoir qui a fait qu'à aucun moment j'ai osé remettre en question cette idée pourrie de cambriolage, parce que la déception, chez Lionel, ça devient vite de la rancœur, et le plus souvent ça s'exprime par une forme ou une autre de violence. Alors je l'ai suivi tête baissée comme un débile, comme je le fais tout le temps, dans tous ses plans foireux. Pas foutu de prendre la moindre décision par moi-même. Et ça quand j'y pense c'est vrai même des décisions les plus insignifiantes, comme le choix de la bouteille au Spar, le soft pour la diluer, la marque des clopes au tabac, la chaîne à la télé, le film de cul sur lequel on va se branler tous ensemble en se disant que celui qui finit en dernier il est pédé, alors qu'en réalité je trouve que l'inverse serait plus logique... Bref, en général, c'est pas compliqué de laisser les autres diriger, il y en a toujours que ça arrange d'avoir le rôle de leader. Mais quand ça arrive qu'on me demande mon avis, je me débrouille pour faire des choix de sécurité. Pour les clopes, Philip Morris ou Camel, moi je vois pas la différence de goût avec les autres marques mais les autres disent que c'est les meilleures. Pour l'alcool, whisky, vodka, facile, surtout pas Manzana, Passoã ou Malibu, ces « boissons de campeurs ». Vodka-orange, on buvait ça le premier été où je suis allé à L'Odyssée, mais je sais plus si c'est Rémi ou Théo qui a dit un jour que c'était dégueulasse, on a fini par arrêter. Donc Coca pour whisky, jus de pomme pour vodka, et pour la musique, les Strokes ça marche à tous les coups. Et puis y a mes vraies envies, mes vrais goûts à moi, les musiques que je découvre quand je suis tout seul. Tout ce que je garde pour moi, pour les moments où je suis tranquille, à l'abri de leur jugement. »

« On peut pas vraiment dire que j'ai été faible. Je suis moins fort que Lionel et ça c'est un mystère pour personne, alors pourquoi je me sens si con d'avoir été aidé par mon frère ? Si faible dans son regard maintenant qu'il se tourne vers moi avec l'amour que personne d'autre ici ne m'a jamais montré. Que moi non plus, je lui ai jamais donné. J'en ai donné plus à celui qui vient de me faire perdre connaissance, qu'à lui, qui a eu le courage qui manque à tous mes potes et à moi, et qui a pas réfléchi une seule seconde au danger pour me venir en aide. J'aurais plutôt mérité qu'il se marre pour toutes les fois où j'ai été à la place de Lionel et lui à la mienne, la tête écrasée contre le carrelage du salon, le parquet de ma chambre ou le sable mouillé, quand je tirais plaisir de lui faire mal. Faible de mon ingratitude, en réalité, que Nathan pense même pas à me faire payer, parce que ça a toujours été comme ça, comme si c'était l'ordre naturel des choses, que le grand frère fasse souffrir le petit. Et y a une question que je veux pas me poser, et pourtant elle est là, elle me laisse pas le choix. Et si j'ai pas envie de me la poser, c'est sûrement que la réponse me fait un peu honte, aussi. Est-ce que j'aurais eu les couilles de m'en prendre physiquement à Lionel, si mon frère s'était retrouvé à ma place ? »

« J'observe Lionel qui continue de faire le clown là-bas, comme si de rien n'était. Comme s'il venait pas d'humilier un des seuls mecs qui a toujours été là pour lui. Je l'envie, de pouvoir se reposer sur sa force et d'avoir à se soucier de rien ni personne. Et en même temps, je crois que ça me ferait chier de savoir que les autres me respectent juste par peur. Lui il s'en rend peut-être pas compte, c'est d'autres choses qui lui font peur, et des choses plus flippantes, parce qu'il a pas ses parents pour l'aider et qu'il va sûrement travailler dans des jardins toute sa vie et que pour l'instant ça va mais quand il aura quarante ans dont vingt d'espaces verts derrière lui, le dos en miettes et accro au pétard... Et je me mets presque à le plaindre puis je me souviens de ce qu'il vient de faire, et toutes les conneries dans lesquelles il m'embarque, tous les risques qu'il me fait prendre tout le temps, et comment ça l'arrange bien de savoir que s'il se fait choper, il sera pas seul dans sa merde. D'un autre côté, c'est peut-être pas sa faute si on est là, à côté, et que la vie, elle nous a donné plus qu'à lui. Il a juste besoin de gars qui se mettent un peu à sa place, des gars qui le comprennent et qu'il peut appeler ses potes... Mais je commence à en avoir marre, moi, de faire l'effort de le comprendre, Lionel. Et vouloir faire le beau devant Léna ça m'aura au moins donné le courage de me dresser contre lui et de me rendre compte que je ferais mieux d'arrêter de vouloir lui ressembler. »

« Je vois bien comment il nous regarde, Lionel. Ça lui plaît pas qu'on sympathise avec le genre de bourges à qui on met la misère d'habitude. Et c'est bien fait pour sa gueule. Ça le fait chier, parce que lui quand il sympathise avec eux, c'est pour leur mettre des carottes en leur vendant de la coke coupée au Doliprane à ces peigne-culs, comme il dit, qui nous regardent de haut comme si on était des sauvages incultes, qui traînent dans leurs piscines toute la journée en parlant du biff qu'ils ont claqué la veille à Saint-Tropez pendant que lui, il taille la haie du jardin en plein cagnard. Il aime pas. Ça lui rappelle tout ce qu'on a en commun avec eux et qui nous différencie de lui ; les réunions de famille pour Noël tous les ans, les bonnes manières devant les grands-parents, les cousinades, l'avion au moins une fois par an pour partir en voyage, le bac, le choix des études, l'avenir à construire... Lionel, son avenir, c'est son présent. Son travail, c'est vraiment son métier, pas le job d'été dans le business de papa et maman. Parce que ça aussi c'est quelque chose qu'on a en commun avec les gosses de riches, Théo, Rémi et moi, que nos parents ils ont des business qui nous assurent une sécurité si on décide de les reprendre un jour. »

« Je m'y vois, dans ses yeux, et je me dis que lui et moi, on aurait beau essayer, on sera jamais du même monde, c'est pas possible. D'un autre côté, je crois qu'il y a un endroit où nos mondes se touchent et qu'à force de passer du temps à cet endroit, y a un peu de son monde dans le mien. Peut-être même un peu du mien dans le sien, mais ça j'en doute, parce que l'influence, c'est clair qu'elle est plus de lui à moi que de moi à lui. »

« VACANCE (n.) :
État de ce qui est vide, inoccupé, disponible.
État de repos, d'inaction.

Je suis donc un amour vide. Un amour disponible, inoccupé, un amour de repos. Et c'est pas moi qu'elle a gardé à distance, Léna, mais plutôt tout ce qui en moi lui demande des efforts. Avec moi elle s'est reposée de l'amour. Elle s'est vidé la tête, et je peux pas lui en vouloir, une fois que c'est vide, on peut pas vider plus. Elle a pris ce dont elle avait besoin avant de retourner à Paris retrouver toutes les questions qu'elle aime se poser avec son copain, et pas avec moi. À se demander si oui ou non elle l'aime encore, à se dire que si la question se pose, c'est pas bon signe, et « quand y a des doutes y a pas de doute », mais en même temps « si je me bats autant pour sauver mon couple, c'est qu'il a de l'importance », et les soupçons : « est-ce qu'il m'aime que pour le sexe ou c'est plus que ça ? », toutes ces choses qu'elle dit à ses copines en parlant de lui quand je fais semblant de pas entendre...
C'est bien beau cette histoire d'amour de vacances pour se reposer, mais pour que le contrat soit respecté, il aurait fallu que ça nous vide la tête à tous les deux. Seulement Léna, c'est comme si sa tête s'était vidée dans la mienne. Et ça, c'est ma faute, à moi qui sais pas reconnaître la nature des sentiments, et pas reconnaître grand-chose. La direction du vent à la limite, c'est pas compliqué, suffit de se foutre le doigt dans la bouche et de savoir que les îles en face, c'est à peu près le sud. Alors si je devais en vouloir à quelqu'un, ce serait à moi, d'avoir rendu la tâche si facile à Léna de jouer avec moi. Elle, elle faisait que suivre la règle du jeu... »

« Je me dis que mon père doit être un peu perdu avec moi. Il doit pas trop savoir comment me parler, à cause de l'impression qu'on vit dans des mondes parallèles. Comme si j'étais pas capable d'éprouver les choses qu'il a pu éprouver, comme si en réussissant sa vie, il avait fait des enfants sans problème, comme si tout allait forcément bien pour moi et que mes soucis, les questions que je me pose, c'étaient des faux problèmes, comme s'il avait pas le temps pour ces conneries-là. Il serait peut-être surpris de savoir qu'on peut ressentir la même chose à dix-sept ans qu'à cinquante. En tout cas, moi, j'avais peut-être quinze ans, mais j'étais là, le jour où il m'a appelé en pleine nuit au milieu de l'hiver, pour que je le rejoigne sur la plage, et qu'il s'est mis à chialer en disant qu'il comprenait pas ce qu'il avait fait pour mériter ça. J'ai pas rigolé, moi, même si je trouvais ça ridicule de pleurer comme un bébé devant son fils, parce qu'il fallait être con pour pas la voir venir, leur séparation, et pour pas voir non plus tout ce qu'il aurait pu faire depuis des années pour l'éviter... Je trouvais ça ridicule, mais je trouvais pas ça drôle du tout, et c'était même pas que mes parents se séparent qui me faisait de la peine ça c'était plutôt la confirmation de ce que je pensais depuis longtemps, c'était juste de le voir si triste. »

Quatrième de couverture

« Ils sont rares les moments comme maintenant où je la regarde vraiment, juste pour savourer. La plupart du temps je suis plutôt occupé à essayer de savoir de quoi j'ai l'air dans ses yeux. »

Comme chaque été, les touristes affluent sur le littoral, quelque part au sud de la France. Et Noé navigue entre ses amis, toujours les mêmes, et le restaurant de la plage où il travaille pour son père.

Comme chaque été, Noé n'attend qu'une chose : retrouver Léna.

Léna est parisienne, charismatique, cultivée, rien ne semble l'atteindre. Elle rayonne tandis que Noé se perd dans ses incertitudes. Qu'est-ce qu'elle peut bien lui trouver, à lui qui n'a rien d'autre à offrir que ce bord de mer et cette bande de copains un peu bancale ? Il le sait, un amour de vacances, ça ne dure pas. Mais est-ce une raison pour tout gâcher ?

Dans une langue nerveuse et ciselée, Je rouille dépeint un amour incandescent, à la fois unique et inquiétant. Et révèle ainsi un jeune homme qui se cherche et qui pense trouver des réponses dans le regard de l'autre.

Éditions Calmann Lévy,  août 2025
152 pages 

jeudi 6 août 2026

Sicario bébé ★★★☆☆ de Fanny Taillandier

J'ai eu du mal à entrer dans Sicario bébé. L'écriture, très orale, m'a demandé un temps d'adaptation. Et puis, presque sans m'en rendre compte, je me suis laissée embarquer.

Blaise et Djen ont dix-sept ans, ils s'aiment, attendent un enfant et rêvent simplement d'une vie meilleure. Mais ils ne sont pas nés du bon côté des inégalités. 
Quand l'avenir semble déjà bouché, quand l'argent devient la seule promesse d'un lendemain plus doux, jusqu'où est-on prêt à aller ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fanny Taillandier regarde ses personnages. Elle ne les juge jamais. Elle leur laisse toute leur complexité, leur tendresse, leurs contradictions.

J'ai été particulièrement émue par Blaise. Ce grand adolescent qui lit de la poésie avant de s'endormir. « Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. » Derrière sa maladresse et son langage familier, il y a une infinie délicatesse.
Sous ses allures de thriller, Sicario bébé est avant tout un roman social profondément humain. Un roman qui parle d'amour, de déterminisme, de transmission, de choix... ou parfois d'absence de choix.
« Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »
Une lecture qui m'a demandé un peu de patience au début, mais que je n'ai plus réussi à lâcher ensuite.

« "Ils jouaient gros", dit-il. Du fric, est-ce que c'est gros ? Si on le décide, c'est aussi gros que n'importe quoi. »
Jean GIONO, Les Grands Chemins, 1951

« Je leur ferai la guerre pour que tu te prélasses »
TIF, Hélas, 2025 

« La nature chaque jour affirmait que le temps file à toute vitesse et que bientôt j'allais me retrouver papa sans un radis. La vie bonheur et terreur à la fois. »

« Pour en revenir à la grossesse, je n'en ai rien dit ; je le sentais pas. Chez moi de façon générale on peut faire plein de choses du moment qu'elles restent tues, et si elle parlait pas, je me disais que c'était pour une bonne raison. Elle peut être très dure, ma mère. J'avais pas envie de tenter le diable. Donc je restais sur le canapé à côté d'elle, comme si de rien n'était, et une fois que L'amour est dans le pré était fini, elle prenait son polar et elle allait se coucher. Et j'en faisais autant, seulement moi je préférais lire de la poésie; à la bibliothèque on a chacune notre rayon. Je choisis en fonction des titres. Là j'avais pris Travailler fatigue / La mort viendra et elle aura tes yeux. Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. Ici, dans le noir, solitaire, mon corps est tranquille et se sent souverain. »

« Vous parlez de patience, que ça n'aurait été que provisoire le temps de finir la formation. Mais on n'est pas patient quand on a dix-sept ans. »

« Tout change et se transforme en ce monde, selon Sanoune, et tante Césaria n'a pas échappé à cette loi, la même qui fait que j'ai changé de responsable plusieurs fois ensuite. L'an dernier, d'ailleurs, la juge des affaires sociales a accepté mon émancipation, maintenant c'est moi le responsable de moi. Et bientôt responsable aussi d'un humain miniature, puisqu'une autre loi fait qu'une emmerde n'arrive jamais seule, et « responsable » est clairement un mot qui suggère l'emmerde. Il va falloir faire avec ; au moins, je n'ai plus de signatures à demander. »

« Tu devrais venir au centre logistique lundi prochain, on bloque le courrier, ça va faire du bruit, me dit-il, me coulant son regard par en dessous qui exige avec la douceur de la prière.
Mmm, lundi je peux pas, répondis-je en observant trois ou quatre enfants qui piaillaient sur l'aire de jeux, de l'autre côté de la rue, dans le petit parc.
Il continuait à me regarder, cette fois avec ce mélange d'ironie et de suspicion aimable que je connais bien.
« L'esclave qui n'est pas capable d'assumer sa révolte ne mérite pas que l'on s'apitoie sur son sort », cita-t-il d'un ton sentencieux.
Je suis pas un esclave, oh! rétorquai-je, un peu vexé.
Sanoune rigola.
Mais tu n'assumes pas ta révolte, je le vois bien.
Les enfants jouaient sur le toboggan, sautillant comme des moineaux autour d'une flaque en été lorsqu'il fait chaud ; pouvais-je dire à Sanoune, célibataire endurci encore tourné vers sa mère, que Djen et moi attendions un enfant ? Pouvais-je dire à Sanoune, chantre de l'émancipation salariale et du tiers-mondisme, que j'envisageais des gains tout à fait hors de la morale ? Pouvais-je assumer ma révolte ? Personnellement je voulais juste tourner la page de la hess une bonne fois pour toutes, pas de la révolte ou de la pitié. Oser lutter, savoir vaincre, OK : du moment que l'enfant jouerait sur le toboggan avec la même insouciance, j'étais partant pour me lever tôt. Seulement, pas pour aller me faire ramasser par les keufs à l'aube au milieu de colis Amazon pour avoir chanté trois slogans. Chacun ses victoires.
J'avais grandi, en fait, pensai-je. Ou alors, je me plantais complètement. »

« Petit à petit les bises devinrent des baisers, puis des patins, et on dériva vers l'amour physique. J'avais quelques craintes concernant le bébé ; elle m'assura que c'était sans problème, alors on fit vraiment l'amour. Elle était magnifique. Ses seins me procuraient une joie cosmique. Son visage quand elle fermait les yeux me foudroyait comme l'image de la perfection qui n'est pourtant pas de ce monde, mais l'amour est un autre monde. D'ailleurs c'est marrant, l'amour réel n'a pour ainsi dire rien en commun avec ce qu'on peut voir en cliquant sur les liens dédiés. Avec Djen c'est comme ça depuis la première fois, et notre première fois on l'a eue ensemble bien sûr. Pour tous les deux terra incognita comme dit la prof d'histoire; ensuite au fur et à mesure c'est devenu terra cognita mais terra secreta un endroit où on va tous les deux, qui n'est qu'à nous, dont on ne parle à personne, et c'est de cet endroit que vient le bébé. Ce n'est pas un endroit qui peut se décrire visuellement, ce que je peux dire c'est qu'il en émane une évidence accompagnée d'énormément de joie. »

« Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. »

« Ça se passa pas trop mal ; du moins ce fut mon sentiment le vendredi, à l'issue de la dernière épreuve, éducation morale et civique, où le collègue chauve de la prof d'histoire-géo m'interrogea sur le thème « la liberté, nos libertés, ma liberté ». La prof nous avait donné comme œuvre dans la liste La Liberté dévoilée, une photographie de Gérard Rancinan. On l'avait vue dans histoires au pluriel, un vendredi humide et froid de novembre. Gérard reprend la construction du tableau La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, mais les costumes des personnages sont différents. La liberté d'Eugène est un peu nue alors que celle de Gérard est habillée d'une burka noire et néanmoins décolletée. Derrière elle, un gangsta-rappeur contemple des cadavres menottés à côté d'un moine bouddhiste cagoulé. D'autre part, une zouz rousse et torse nu, ressemblant à Nami dans One Piece ou à Mylène Farmer selon la prof d'histoire, arrache des barbelés sur un mur de béton du style de celui de Palestine. Enfin, Gavroche est un enfant-soldat qui porte un doudou, une kalach, un maillot de foot du Brésil et des tongs.
Toujours selon la prof d'histoire, et ainsi que je m'empressai de le répéter à son collègue chauve, la photographie de Gérard propose d'actualiser les allégories, celles du peuple et celle de la liberté. Elle les fait entrer dans un univers contemporain (on reconnaît bien des gratte-ciel à l'arrière-plan) avec le ciel tout noir de la pollution comme de nos jours.
Pour conclure, conclus-je par cœur, le photographe vise à nous questionner dans nos imaginaires de la liberté collective, en représentant des personnages qui sont peu visibles dans les discours contemporains et en les intégrant à un récit mythifié, celui de la République.
Le prof m'a mis treize, et il m'a dit qu'il ne fallait pas appeler les artistes par leur prénom. J'ai dit d'accord monsieur. Treize, franchement, c'est bien.
Et je suis parti vers ma destinée. »

« J'eus un tout petit peu envie de pleurer. Sa tendresse venue du fond des âges m'a cueillie; peut-être que le passé ça se domestique et que j'ai pas encore eu le temps de le domestiquer, moi, du haut de mes dix-sept piges. J'inspirai par le nez et ça passa. Depuis que je suis enceinte franchement je suis une vraie chiffe molle à ce niveau-là, à tel point que l'autre jour j'ai failli me mettre à chialer devant une pub pour une lessive. »

« On passa un moment comme ça. De temps en temps l'ordinateur branché sur Myriam bipait et un tuyau faisait un bruit de succion. La voisine regardait le plafond. Puis je sentis quelque chose de mouillé sur ma main. C'était une larme qui était tombée de la joue d'Aïcha, qui jouait toujours, les yeux rivés à l'écran à trois centimètres de son visage. Je lui fis un bisou. Elle se mordait les lèvres pour pas qu'on l'entende pleurer. Elle n'avait plus du tout l'air d'une presque adulte ; soit d'une toute petite fille, soit d'une vieillarde. Le courage n'a pas d'âge, la douleur non plus. »

« Le matin du jour J je n'eus pas besoin de réveiller Bobby : quand je sortis de ma chambre, il était déjà dans le salon. En boxer et T-shirt, il avait entrepris d'ouvrir le sac en plastique noir. Je le regardai faire, à la fois inquiet et fasciné. Le visage fin et enfantin de mon poto, sa blondeur de garçonnet fragile à peine rehaussée de quelques chtars inoffensifs, tout ça se métamorphosait sous mes yeux. Son regard habituellement flou était devenu sombre, presque noir. Ses grands bras noueux aux coudes calés sur ses cuisses, ses mains aux ongles brefs occupées à déscotcher le gaffeur noir qui entourait le colis, tout ça c'était plus le Bobby habituel de la zone, c'était autre chose. Que je connaissais pas. »

« Je savais pas ce qui nous attendait, bien sûr. Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »

« Mais comment tu fais pour arrêter d'y croire ? reprit Bobby. Tu peux aller n'importe où sur terre, si t'as des euros, t'es plus riche que si t'en as pas.
La question elle est plutôt de voir où la croyance en l'argent nous mène, tempéra doctement Jonathan en frisant sa barbe du bout des doigts. Ici par exemple : la forêt, si l'argent ne guidait pas les idées des gens, elle resterait une forêt. S'ils veulent faire des panneaux solaires ici, en rasant les arbres, c'est parce qu'ils en attendent des sous, beaucoup: si c'était pour produire de l'énergie destinée aux besoins locaux, ils mettraient les panneaux ailleurs, genre sur les toits des maisons qui existent déjà. Ce serait plus simple, plus rapide, plus efficace. Sauf que ce qui intéresse la start-up, c'est de vendre en masse de l'électricité : et pour ça, raser la forêt devient plus intéressant. Ils suivent l'argent, pas quelque chose de concret, réel. »

« Le 27 août, Djen a ressenti les contractions et je l'ai rejointe à l'hôpital de V. où Tatie l'avait amenée en Twingo. Je lui ai tenu la main pendant l'accouchement, cependant, j'avoue, j'ai préféré pas trop regarder. Et puis l'enfant a poussé son cri, un cri trop bizarre. La sage-femme l'a posé tout gluant sur le ventre de Djen. Djen a pleuré, moi j'ai ri, ça aurait pu être l'inverse. Et ça a fait une grande bourrasque, qui emportait les souvenirs comme des feuilles mortes. »

Quatrième de couverture

« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c'était la marche tout entière du monde qu'il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. » 
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l'un ni l'autre n'a les ressources pour l'accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur... Commence alors une folle cavalcade à travers le pays - de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l'école jusqu'à l'océan, une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal mais portés par une seule force : le désir de vivre.
Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d'aujourd'hui de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes - est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.

Fanny Taillandier a écrit notamment Par les écrans du monde, Delta, Foudres et Farouches.

Éditions Rivages,  janvier 2026
199 pages

jeudi 11 juin 2026

Le Roman d'Alexandre ★★★★★♥ de Louis Meunier

🏔💚💙Coup de coeur.

Louis Meunier raconte la guerre, mais surtout ce qui lui résiste. La beauté, l'amour, les montagnes et les histoires. 
« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »
J'ai voyagé loin. Très loin.

Ces pages  nous entraînent dans les montagnes de Savoie et de l'Hindou Kouch, sur les traces d'Alexandre, soldat français envoyé en Afghanistan. Mais ce roman est bien plus qu'un récit de guerre. C'est un conte moderne où se croisent des destins bouleversants, où l'amitié, l'amour, la fraternité et la transmission tentent de survivre au milieu de la violence des hommes.
À travers une écriture d'une grande beauté, poétique sans jamais perdre sa justesse, l'auteur donne à voir toute la complexité de l'Afghanistan.  Ses blessures, ses contradictions, ses traditions, mais aussi la dignité de celles et ceux qui y vivent. Certains passages sur la guerre nouent l'estomac, d'autres illuminent par leur humanité.
« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »
Et c'est peut-être cela qui m'a le plus touchée. Cette réflexion sur les récits qui nous façonnent, nous relient les uns aux autres et traversent les générations. Les mots de Louis Meunier m'ont émue aux larmes. Ils racontent la folie des hommes, mais aussi l'amour,  les montagnes, les histoires, la mémoire qui demeurent quand tout semble chanceler.

Un roman magnifique, habité par le souffle du sauvage et la beauté des sommets.
« Il sait que l'on ne revient jamais indemne dane sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »
Je vais y rester un moment dans ces montagnes. 
Et cette phrase ...
« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »
À lire 💙💙💙

« Du ciel tombent des cordes
Faut-il y grimper ou s'y pendre ? »
Feu! Chatterton 

« Si mon histoire arrive jusqu'à vous, c'est que vos regards sont tournés vers mes montagnes depuis que des fanatiques financés par l'or noir ont lancé des avions au-delà des mers contre des tours érigées par des fous adorateurs du dieu argent. En un instant, les deux extrémités du globe se sont rejointes et ces tours, qui avaient été voulues si hautes qu'elles touchent le ciel et réunissent en leur sein des hommes issus de toutes les tribus, sont retombées à l'état de poussière. 

D'autres ont tenté avant de régner sur l'étendue de la Terre, depuis le début des temps les civilisations s'entrechoquent dans un mouvement de va-et-vient. Chaque génération parcourt les vestiges du monde précédent en se demandant de quelle démence souffraient ses ancêtres, sans réaliser qu'elle est aveuglée par la même fièvre et qu'elle laisse dans son sillage un lot renouvelé de bonheurs et de malheurs.

J'ai dans ma poche une pièce en or jaune à l'effigie de Sikandar le Conquérant. Elle est vieille de plus de deux mille ans, sa valeur était reconnue sur plusieurs continents. Je pourrais en obtenir une jolie somme dans n'importe quelle échoppe, pourtant je la garde pour me souvenir que les devises ont beau avoir changé de noms et les conquérants de visages, la folie humaine n'a pas décru et le soleil pas bougé, si bien que c'est toujours la même histoire qui se déroule dans son ombre et sa lumière. »

« Raconter, c'est résister. Transmettre, c'est croire qu'une étincelle, même infime, peut défier l'effacement. »

« [...] je sais qu'après moi subsistera quelque chose de plus tenace que la mémoire d'un homme : une histoire. Celle d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. »

« Avec sa viande et les pouvoirs de son corps disséqué, l'animal représente le salut de son épouse et de la lignée Bosson. Pierre va prendre sa chair et tirer un bon prix du reste. Cette grosse chèvre sauvage est une pharmacopée ambulante. Son bézoard¹ guérit de la dysenterie et des affections respiratoires, son sang soulage les calculs rénaux, ses cornes réduites en poudre soignent l'anémie. Et sa croix de cœur, le cartilage logé entre les ventricules de son organe vital, est un talisman qui confère à celui qui le porte sa vigueur, son endurance et sa résistance au froid. C'est à cause de cette petite croix fichée dans la partie la plus intime de son être que le bouquetin a été exterminé. »
1. Mot originaire des montagnes de Perse qui signifie « remède au poison » et désigne une concrétion ronde constituée d'un agrégat de débris végétaux présente dans l'estomac des ruminants. 

« La guerre, toujours la guerre. Les royaumes naissent, s'élèvent dans l'éclat du fer et du feu, et s'effondrent dans la poussière. Chaque siècle voit surgir de nouveaux prétendants, qui veulent graver leur règne dans la pierre pour laisser derrière eux des preuves de leur puissance, mais seul le sol garde la mémoire de leurs passages, mêlant les cendres d'hier à la boue de demain. Les hommes, avec leurs machines volantes réduisant le monde à la taille d'un poing, ne parviennent jamais à retenir entre leurs doigts le temps qui s'échappe. »

« Il sait que l'on ne revient jamais indemne d'une sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »

« Marie pense au temps révolu, à ce qui ne reviendra pas. À son enfance écoulée dans les odeurs de paille, de lait, de feu de bois. Au quotidien rythmé par les saisons, aux gestes qu'on répétait sans y penser. »

« Aristote aurait dit qu'il y a trois sortes d'hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. Alexandre a toujours pensé que l'adage s'appliquait aussi à la montagne, surtout quand on y fait la guerre. Aux risques de l'altitude s'ajoutent ceux du métier de soldat : les mines, les tirs embusqués, et tous les dangers invisibles, plus sournois encore, qui s'immiscent sous le gilet pare-balles, collent au corps, s'emparent de l'esprit et rongent la volonté plus méchamment que toutes les salves d'artillerie. »

« C'est biologique. Les affres et les joies intenses s'impriment dans les gènes. Provoquées par la peur ou le désir, la douleur ou l'amour, elles voyagent dans le temps en passagères clandestines, se transmettent d'une génération à l'autre. Elles restent tapies des années durant sans se manifester et, sans préavis, remontent à la surface, murmurent les injonctions déposées par une cohorte d'ancêtres, commandent de fuir ou de succomber devant la courbe d'une montagne, la ligne d'un visage, la lumière après une nuit sans fin, la chaleur des pierres que le matin ranime. »

« Ils se demandent s'ils rentreront les pieds devant, s'ils devront tuer pour vivre, s'ils auront à tourner leurs FAMAS contre des enfants, s'ils reviendront avec un membre en moins et une névrose en plus, un stress post-traumatique qui les hantera le reste de leurs jours et de leurs nuits. »

« Le Cam est le seul à ne pas s'en faire, il regarde un film sur son téléphone portable en faisant tourner un hand spinner entre ses doigts comme si c'était la roue du destin. Un film drôle, apparemment. Les éclats de son rire ample couvrent le bruit du moteur. Cet homme a la sagesse de ceux qui ont passé leur existence en équilibre au bord d'un précipice, il sait que demain n'est promis à personne. Il s'en remet à la providence car la vie relève du miracle et la mort fait partie du métier. Il danse tant que la musique joue. »

« Étranger à sa propre histoire, écartelé entre deux mondes, il découvre la réalité d'une guerre qu'il avait imaginée à sens unique. »

« - Il est plus facile d'être en guerre avec des ennemis sages que d'être en paix avec des amis qui manquent de raison.
La force tranquille émanant du vieil homme s'accorde avec la douceur de ses traits. Ce n'est plus un aveugle mais une voix, sage et profonde.
- L'Afghanistan subit les fléaux de la guerre depuis trop longtemps, nos jeunes n'ont jamais connu autre chose que les combats. Mes yeux qui ne voient plus pleurent sur les tombes des enfants à qui on a arraché la vie, ils se désolent devant le sort des mères qui souffrent sans pouvoir faire entendre leurs cris, ils se lamentent face aux pères qui croient défendre leur honneur en prenant leurs kalach-nikovs. Il est temps de faire taire les armes, l'horizon ne pourra s'éclaircir que si l'on met un terme au cycle de la vengeance! Le vrai djihad est celui que mène l'homme contre lui-même pour ouvrir son cœur au Très-Haut, qui veille sur toute chose. Arrêtez de brûler, de tuer, de répondre à vos ennemis ! Souvenez-vous que la vérité est un miroir brisé tombé de la main de Dieu, chaque homme en ramasse un morceau en croyant qu'il contient toute la vérité. L'islam est une religion de paix, « n'attentez pas à la vie de votre semblable, que Dieu a rendue sacrée¹». »
1. Coran, sourate Al Isra, 33:43. 

« Tous les hameaux, tous les hommes de la vallée se sont donné rendez-vous au bazar. Ceux qui n'ont pas été invités à la jirga sont là aussi. Basir repère deux combattants de l'Ingénieur, qui déambulent avec des regards brûlants de colère. Des frustrés, dangereux parce qu'ils n'ont rien à défendre de ce qui fait un homme. Ni femme, ni or, ni terre¹. Ils doivent patienter jusqu'à l'au-delà pour avoir tout cela, ils n'en peuvent plus d'attendre leur paradis. Ils ont faim et débordent de haine. Ils marchent côte à côte entre les échoppes en lançant des flammes avec leurs yeux pour intimider les passants sans les kalachnikovs qu'ils ne pourront sortir qu'à la nuit tombée. Basir baisse la tête, s'occupe en ouvrant une grenade. Ne rien avoir à faire avec les talibans et les étrangers est toujours la meilleure façon de se ménager un avenir. »
1. La femme, l'or, la terre », « zan, zar, zameen » en pachtoune, sont les trois piliers de l'honneur et les trois causes pour lesquelles un homme peut être amené à prendre les armes. 

« L'homme a une soif infinie de pouvoir et une idée de l'amour incompatible avec la vertu. Pour prouver son attachement, il veut posséder et soumettre - la liberté, la virginité des femmes, l'immanence de Dieu, toutes ces choses qui n'existent plus une fois qu'on les enferme et qu'on les fait saigner. Quand il réalise qu'il les a perdues, il en fait une question de fierté, il saisit son arme et fait couler plus de sang. »

« Aujourd'hui l'Afghanistan est le foyer d'une fureur sans visage, sans mémoire, sans beauté. La colère frappe sans héritage et sans horizon, elle anéantit le passé pour que le présent se croie pur. Les mains qui façonnaient le divin ne serrent plus que des armes. Là où l'on peignait des fresques célestes, on brise les statues, on efface les visages. Les dieux sont décapités, les saints dynamités, les femmes voilées jusqu'à disparaître, comme si la beauté elle-même était devenue une menace. Là où l'art célébrait la vie, la fécondité, la joie d'exister, on prêche la mort avec des mots sacrés transformés en lames. Les montagnes n'abritent plus les sages et les conteurs, qui liaient les hommes par les récits et apaisaient la nuit par la parole, mais les faiseurs d'ombres, qui invoquent l'apocalypse à coups de balles et de prières. Vous me direz que l'on peut à la fois célébrer la vie et répandre la mort, comme ces hommes de guerre qui, le matin, taillent leurs rosiers en récitant des poèmes et, l'après-midi, mutilent des corps sans trembler - ils sont quelques-uns dans la vallée. »

« Ce ne sont pas les yeux qui deviennent aveugles, ce sont les cœurs dans les poitrines¹.»
1. Coran, sourate Al Haj, 22:46.

« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »

« Chacun aura un avis sur la situation, mais ici les gars ne comprennent rien, seulement que cela fait un mois qu'ils sont en Afghanistan, et que la mort, qui les traquait comme un prédateur patient et méthodique, vient de s'inviter sur leur base pour y prélever son lot d'âmes en clamant que ce petit bout de territoire, qu'ils pensaient citadelle, n'est qu'un piège placé au centre de son terrain de chasse. »

« Chaque Afghan qu'ils tuent engendre dix talibans avec la vengeance chevillée au corps. Ils ont appris à leurs dépens les mathématiques de la guerre. »

« On avait discuté, de ses moutons, des hivers, de ce qu'il appelait « le souffle des montagnes ». On lui avait demandé ce que ça voulait dire, il avait haussé les épaules : « Leur force, leur patience. Elles nous tiennent debout, même quand tout vacille. » »

« Il n'est qu'un figurant dans l'histoire d'un autre, un enfant qui s'est fait berner par des légendes de chamois volant au secours des humains et des fables de chasseurs alpins courant sur les hauts plateaux, escaladant les faces gelées, traversant les massifs pour bloquer la voie à l'ennemi, sauver une vallée, faire triompher le bien. Le garçon tournait tour à tour les yeux vers son père, vers sa mère, vers les sommets, et pensait avoir trouvé un projet de vie conciliant héritage familial, montagne et justice. Foutaises ! »

« La montagne est la mère des Afghans. Elle fait d'eux des éleveurs et des agriculteurs humbles face au cycle des saisons mais forts de l'immensité qui les entoure, n'acceptant pour autorité que celle d'un dieu régnant sur des sommets si hauts qu'ils crèvent le ciel. Elle donne sa couleur ocre à la terre dans laquelle ils puisent leur pitance, aux maisons de leurs villages accrochés aux coteaux, à leur peau qui absorbe le soleil. À la fois nourricière et meurtrière, elle alterne les étés brûlants et les hivers glacés pour ne laisser vivre que les plus forts. Son sous-sol regorge de richesses, de l'or, du lapis-lazuli, du cuivre et toutes sortes de minerais précieux, pourtant à la surface elle n'engendre que la pauvreté. Elle est implacable mais transforme en beauté toute l'opulence qu'elle ne transmet pas aux hommes et offre au regard des paysages saisissants, comme si Dieu avait choisi l'Hindou Kouch pour placer en un même lieu l'enfer et le paradis, et qu'il compensait tous les fléaux qu'il inflige aux Afghans en leur permettant de profiter d'une nature merveilleuse. C'est parce qu'ils habitent le plus somptueux décor de montagnes que, depuis l'antiquité, les étrangers sont si nombreux à défiler dans son pays, m'a raconté avec conviction un agriculteur par l'intermédiaire de l'interprète. Les Afghans sont fiers, aussi chauvins que les Français. Cet homme, qui n'est jamais sorti de sa vallée, n'a pas besoin de voyager pour vérifier ce qu'il annonce. Il en est sûr et je crois que tu lui donnerais raison. »

« En fin de journée, le soleil pose une lueur rose sur les cimes, teinte la roche de reflets dorés, et fait ressortir le vert intense dans lequel baigne le fond des vallées. Alors on sent grandir en soi une envie de s'élever vers le ciel et on a l'impression de toucher à l'essentiel. »

« Il se demande ce qu'il fait parmi cette bande d'étrangers qui voudraient sauver son pays avec de l'argent, du feu et de grandes paroles. Il les trouve sympathiques. Un peu naïfs, parfois grossiers, mais plutôt dignes de respect. Ils sont beaux, en bonne santé, et n'ont goûté au malheur qu'à travers les déboires de leurs missions. Ils ont la supériorité des armes et leurs idéaux sont nobles. Ils obéissent à des maîtres qui ne sont pas pires que les autres, pas des saints, juste des charla-tans qui bâtissent des empires sur des monceaux de men-songes et ne savent pas que le pouvoir passe aussi vite que les hommes. »

« Il ne sait pas que c'est le même vent qui souffle sur les crêtes des Alpes et celles de l'Hindou Kouch. Et que la neige, partout, recouvre les blessures de la même blancheur. Elle dérobe les pas des bergers comme ceux des soldats, sans faire de différence. On parle de deux mondes. Deux pays, deux cultures, deux histoires. La roche ne fait pas de distinction, elle parle la langue du temps. »

« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »

« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »

« Comment Dieu décide-t-il de la répartition géographique des âmes ? À qui attribue-t-il le châtiment de naître dans cette partie du monde ? Ici, un enfant qui survit aux maladies affrontera la faim et la guerre. Il sera privé des bonheurs matériels et devra se contenter de joies simples : écouter les histoires de ses parents, adorer un Dieu omnipotent, s'émerveiller devant la beauté de la Création. Est-ce que cela suffit à nourrir une existence ? »

« [...] ce pays où la vie est éphémère, où le prix d'une femme se compte en moutons, où les familles fêtent la naissance d'une brebis et pleurent celle d'une fille. »

« Ils s'embrassaient, s'allongeaient sur l'herbe, se couvraient de caresses et laissaient les murmures de la rivière porter leur ivresse. »

« Même s'ils vivent dans la douleur, les Afghans ont pour eux la beauté du monde. »

« Il sait que les mots, lorsqu'ils sont justes, peuvent rallumer la lumière là où elle vacille, faire fleurir un sens nouveau sur les ruines du désespoir. »

« Je n'ai rien de plus que ces mots : la grandeur se forge dans l'épreuve, seule l'obscurité des vallées prépare l'âme à la lumière des cimes. »

« À mesure que les titres se succèdent, elle devine la violence qui encercle les Français. Avec elle, l'Occident redécouvre que la guerre engendre la mort.

Il n'y a pas si longtemps, on ne discutait pas de chaque vie perdue. C'était la guerre, la vraie. Des masses lancées au front comme du bétail, des morts par milliers, des villes vidées de leurs jeunes, des familles réduites à des noms gravés sur des monuments. Campagne de Russie : 400000 morts en six mois. Verdun, 300000 en dix mois. Waterloo, 10000 en une seule journée. Maintenant, on s'indigne quand on perd cinq soldats dans un attentat. Comme si la guerre devait être propre, sans égratignures.

Dans un rêve noir et blanc
Tu perdais tout ton sang 
Dans une bataille perdue 
Tu me disais : Oui, c'est foutu ! 
Le progrès, le profit ont volé tant de vies 
Et les nouveaux messies 
Nous plongent dans la nuit

T'en fais pas, Cathy, je rentrerai. Les chiffres sont de mon côté : aujourd'hui la guerre fait moins de victimes que les accidents de la route, le tabac ou les violences conjugales des vies qui s'éteignent loin des caméras, dans des carambolages, des cancers, des coups, et qui n'intéressent personne en dehors des statistiques sanitaires. La société de paix a ses zones d'ombre, ses victimes qui s'accumulent sans mobilisation ni grand discours. »

« La vie est un voyage dans l'hiver et la nuit. Les hommes avancent sans carte, les yeux levés vers le ciel comme s'il allait leur offrir son assentiment ou déverser sa colère. Ils espèrent autant qu'ils craignent ce qui vient d'en haut, le tonnerre et la main de Dieu. Moi, ce que je redoute, c'est ce qu'ils font sous le ciel quand ils croient que Dieu les regarde, les choisit, les absout. C'est là, dans le sillage d'une bénédiction, qu'ils commettent leurs actes les plus sombres. »

« Dis, maman, est-ce que les histoires finissent par exister quand on y croit assez fort ? »

« Si tu ne reviens pas, quelque chose disparaîtra. Quelque chose que je ne pourrai pas recoudre. Ni avec du fil rouge. Ni avec la foi. »

« Qui appelle-t-on lorsque la mort n'est plus une hypothèse mais une présence ? Alexandre respire comme un homme qui se noie. Il a le mal de ceux qui ont passé trop de temps sur les hauteurs : « Quand un homme avale le ciel, son esprit s'embrume et il étouffe par le haut », disait son père. L'air glacé s'infiltre par les poumons, monte jusqu'au cerveau, prend possession de l'âme et la tire hors du corps pour l'offrir à la montagne. »

« On reste toujours du pays de son enfance. Elle n'est pas d'ici, cette ville où la violence et la cruauté débordent, rendent les jours pesants, dangereux. Elle est des vallées profondes, des ciels tranchants, des torrents glacés que l'on traverse en riant, des jours qui passent dans la lumière des cols, des soirs qui se tissent autour des flammes aux sons d'une guimbarde pour chanter l'amour, la mémoire des anciens, la beauté de la création. C'est ce monde-là qu'elle a dans le ventre, ce monde qu'elle veut donner à son enfant. »

« - [...] Vous êtes nos invités, pourtant votre présence interroge. L'Afghanistan est en guerre, aucun recoin du pays n'est épargné. Des soldats étrangers prennent posi-tion dans nos montagnes pour y faire rugir leurs armes.
Dites-nous : qu'espèrent-ils accomplir ici ?
Alexandre baisse la tête.
- Ils disent qu'ils viennent apporter la paix et la démocratie.
Des rires parcourent l'assistance. Le chef fronce les sourcils, ses yeux sondent ceux d'Alexandre.
- La paix, avec des armes ?
- Parfois, il faut se battre pour la paix.
- Ah donc, pour soigner un malade, on commence par lui briser les os ?
Alexandre ne répond pas.
- Et la démocratie, poursuit le chef, elle arrive comment ? Dans des sacs, sur des camions ? Vous la déversez dans nos rivières en espérant qu'elle irrigue nos villages ? »

« Entre les voleurs qui pillent nos forêts, les talibans qui imposent leurs lois, les étrangers qui apportent leurs dieux, et tous les autres qui brandissent leurs vérités, le sang se répand en vain. Les empires bâtis sur l'orgueil passent, seules les montagnes demeurent. »

« Un chemin rude, incertain, escarpé comme un sentier d'altitude, où chaque pas vous élève si vous gardez le cœur ouvert. Les hommes craignent l'amour, qui engendre un monde qu'ils ne peuvent pas contrôler, pourtant il est la voie. « Par l'amour, tout ce qui est amer devient doux, le cuivre devient or, la lie devient vin, la douleur devient remède, le mort devient vivant¹. » Alors je vous dis de vivre. Pleinement, sans regret ni rancune. Pensez à moi, et portez la lumière dans vos cœurs pour aller plus loin que la douleur. »
1. D'après Djalal-el-din Rumi, Mathnawî, Livre I.

Quatrième de couverture

« L'histoire que je vais vous raconter se répète dans chaque recoin du monde. L'histoire d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. Une histoire dans laquelle chacun tente de s'arranger avec les cartes que le destin lui a données. »

Lieutenant dans une section de chasseurs alpins, Alexandre s'apprête à quitter ses montagnes de Savoie pour affronter les talibans dans celles d'Afghanistan. Depuis toujours, il entend parler de ce pays. Ses parents, engagés auprès de Médecins sans frontières, y ont longtemps travaillé. Et c'est là qu'il est né. Lancé sur les traces d'un redoutable chef de guerre, il va entraîner ses hommes au cœur du massif de l'Hindou Kouch et découvrir une vérité qu'on lui cache depuis toujours.

Conte moderne, Le Roman d'Alexandre fait se répondre avec poésie la beauté impitoyable des montagnes et l'intemporalité de la tragédie humaine.

Réalisateur et producteur, membre de la Royal Geographical Society et de la Société des explorateurs français, Louis Meunier a arpenté les montagnes d'Asie pendant vingt ans. Le Roman d'Alexandre est son quatrième livre et son premier roman.

Éditions Calmann-Levy,  mai 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

lundi 11 mai 2026

London 53 ★★★★★ de Sophie Prat

London 53 est un livre qui s'imprime sur la peau.
Il est une lecture délicate et profonde, une caresse mélancolique, un frisson silencieux qui remonte jusqu’au bout des doigts.
Un roman d'une infinie douceur, traversé par la question des traces que l’on laisse, ou non.
Josiane est esthéticienne. Elle lime, polit, vernit, lisse. Elle tente de maintenir le désordre du monde à distance. Sa vie est réglée comme les présentoirs de son institut. Rien ne dépasse. Rien ne doit froisser. Jusqu'au jour où elle découvre qu’elle est adermatoglyphe.
À partir de là, la vie de Josiane vacille quelque peu.

« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »

Quelle splendeur dans l'écriture de Sophie Prat. Chaque phrase semble déposée avec une précision d'orfèvre.
La peau devient paysage. Les falaises gardent la mémoire des êtres. Les couleurs racontent les villes. Les ongles vernis deviennent des éclats de vie. Même les silences ont une texture.

J'ai été bouleversée par Josiane.
Par cette femme discrète, effacée presque, qui voudrait traverser l'existence sans déranger personne. Par cette manière qu'a le roman de parler des blessures invisibles, de la dignité des êtres, des failles que l'on cache sous le vernis.

Un livre empreint d'une belle humanité. Dans les gestes vers ceux qui ont fui, ceux qui cherchent encore leur place dans le monde, ceux qu'on oublie, qu'on ne veut pas voir.
Dans les corps abîmés.
Dans les peaux qui portent plus de mémoire que les mots.

« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »

Ce roman est une mue. Une lente fissure dans une vie peut-être trop lisse. Une réflexion magnifique sur l'identité, la mémoire, les cicatrices, les paysages qui nous façonnent et les êtres qui nous marquent au fer doux.

« La mémoire est une peau. »

J'avais rencontré Sophie Prat au Festival du Livre de Paris et j'avais aimé la délicatesse de nos échanges. Je suis aujourd’hui profondément heureuse d’avoir découvert ses mots.
Et heureuse aussi de découvrir les éditions Quartier Libre, une maison indépendante qui semble déjà promettre de très belles pépites littéraires.

London 53 est un premier roman d'une grande beauté.

Une lecture à ne pas bouder, vraiment !!

« -Ton Georges est mort depuis plus de trois ans, Josie. Tu as cinquante-sept ans. La vie c'est comme du vernis, ça finit par partir. Tu mettras un mot sur la vitrine. Et puis nos poils attendront bien ! »

« En quelques années, son amour des coloris, des résines, des pigments et des nacres a fini par former chez elle la légende d'une cartographie secrète où les grandes villes du monde se décryptent par couleurs. En appliquant le Jaipur 302 sur les ongles d'une cliente, c'est l'orange vibrant des saris indiens, le flamboiement des guirlandes hindoues de marigolds que Josiane étale. Tout un monde à portée de doigts. »

« Georges s'était dit que Josiane devait avoir le cœur comme la craie bleue que l'on trouvait sous la Manche, fracturé par endroits. »

« Sans détour, elle avait demandé à Josiane si Josie était son vrai prénom, car elle trouvait ça joli. Le prénom Françoise, elle le jugeait «chiant». Elle n'avait pas laissé à Josiane le temps de répondre. Elle avait poursuivi sur le fait qu'elle l'invitait à la tutoyer ou la vouvoyer, parce qu'elle n'aimait pas s'entendre dire « on va », « on va passer au maillot, on va se tourner sur le ventre». Ça lui rappelait sa mère qui venait de mourir en maison de retraite et à qui les infirmières répétaient : « On va aller aux toilettes. On va prendre ses petites pilules. On va être gentille maintenant». Vraiment, elle n'aimait pas. C'était de l'empathie linguis-tique à deux sous, de la tournure pour faire comme si « on » se souciait. Fadaises. En maison de retraite, le personnel pourrait bien lui dire : « On va mourir tranquillement, Mme Baudard», elle n'en mourrait pas moins seule. Alors « On va passer au maillot, on va s'occuper des aisselles », pour elle, c'était un peu pareil. Ce serait toujours à elle que ça ferait mal. Elle ne disait pas cela parce qu'elle pensait que les esthéticiennes étaient des tortionnaires, non, elle disait juste qu'elle n'aimait pas ce tic de langage qui se donnait l'air de prendre une part de sa douleur.
Ne sachant que faire d'une telle tirade, Josiane avait simplement répondu qu'elle ne se prénommait pas Josie, mais Josiane. Françoise avait rebondi en déclarant qu'elle trouvait ça excitant, comme une identité double en quelque sorte. Josie au boulot. Josiane aux fourneaux. En tout cas, elle, il ne fallait pas l'appeler « madame », ni « Mme Baudard », mais simplement Françoise. »

« Le passé de Josiane est à l'image de la boutique de ses parents quincailliers, il est rangé. Josiane n'y revient donc jamais. Comme ses présentoirs et le reste de sa vie, elle a ordonné ses souvenirs. Rien ne dépasse, tout est à sa place. Cette absence d'empreintes, c'est une rayure sur un miroir, un article de magasin dans le mauvais rayonnage. Cela explique probablement pourquoi elle pense à ses parents, là, effondrée sur son canapé. À moins que ce ne soit à cause de la doublure de sa jupe qu'elle sent à l'arrière de sa cuisse gauche et qui va lui cisailler la peau si elle ne la remet pas correctement. Il y a un faux pli quelque part. »

« Ils l'avaient éduquée avec une affectueuse exigence, mais sans épanchement de ten-dresse et surtout selon une règle simple : ne pas déranger. Ni les choses, ni les gens. Ni le médecin, ni le linge. « Tout vient à point à qui tient ménage » ou « Charité bien ordonnée commence par soi-même » répétaient-ils à Josiane. Le jour de leur enterrement, elle s'était rendu compte qu'elle ne leur avait jamais dit « Je t'aime ». Eux non plus. Il ne fallait pas non plus incommoder les cœurs; ceux des Louyot semblaient vissés par un invisible tour de cruciforme. »

« Elle est adermatoglyphe. Oui, c'est un mot bien compliqué pour exprimer l'absence, le rien. Elle, à qui justement il n'arrive jamais rien et à qui cela convient très bien. Elle qui pense toujours que son destin est de ne pas en avoir. Elle qui veut une vie de linoléum, homogène, sans joints apparents, comme un sol d'hôpital. Elle qui tâche de passer inaperçue pour ne pas chiffonner quoi que ce soit, qui que ce soit. Elle, la femme sans trace, et voilà le hasard qui vient tout froisser, tout, sauf la pulpe de ses doigts. Cas exceptionnel, rareté. Un gène diffère. Dans le ventre de sa mère, elle aurait dû avoir au bout des doigts des tourbillons, des arches, des spirales. Elle est née lisse comme une vitre. Sans creux ni bosses. Pas de plis papillaires. Pas de minuties. »

« L'évidence est une écharde, vive, douloureuse. Ne pas posséder d'empreintes, c'est ne pas pouvoir en laisser. »

« Derrière sa vitre, elle se sent invisible, invisible et plate. Plus plate que le sol des océans dont Georges lui parlait tant. Oui, il y avait aussi des montagnes au fond de la mer et, dans les plus grands abîmes océanographiques, là encore on trouvait du relief. On pouvait tout cartographier. Tout. Tout, sauf elle.
Derrière sa vitre, elle se sent sous la peau du monde, coincée sous la surface. »

« Quand elle parvient à leur niveau, elle ne voit que ça : des bouts de gens, des bouts de vie, des hommes déchirés. Elle s'étonne de ne pouvoir identifier clairement nulle couleur. La file est un pan de tissu délavé. Ah si, ça y est, cela lui fait penser aux wassingues grises bouclées avec leur liseré rouge qu'elle utilise pour nettoyer le sol de l'institut et qui, après usage, n'ont plus de couleur si ce n'est celle de la crasse. On a beau les passer à la machine, les fins liserés rouges disparaissent toujours, avalés, disloqués par la masse grisâtre devenue à peine chinée. Elle s'en veut de cette image de serpillière qui lui vient à l'esprit, pourtant, quand elle observe ces hommes, elle ne peut s'en empêcher : leurs visages sont flétris, leurs regards déteints. Avec son man-teau rouge, elle fait tache. »

« Il a dû pleuvoir ici [...], le paysage est de gouache, frais et neuf. Dans le Boulonnais, au grain le plus violent succède toujours une éclaircie éblouissante. La lumière semble toucher la terre pour la première fois, faisant éclater le vert des prairies, le blanc de chaux des phares et des villages au loin. »

« Il conduisait toujours quand ils venaient se promener ensemble entre les caps Gris-Nez et Blanc-Nez. Georges adorait cette départementale. Il ne cessait de répéter que les falaises étaient du temps rendu visible. Que l'on puisse rouler ou marcher sur l'ancien rivage de l'ère quaternaire sans le savoir lui était insupportable, alors à chaque fois il racontait à Josiane l'histoire de cette roche calcaire du Crétacé, des ammonites, marcassites et autres fossiles que les gens foulaient sans le savoir. Josiane l'écoutait, trouvait ça beau. Les nuages dessinaient leurs ombres sur les prés. »

« À la dixième semaine de la vie intra-utérine, c'est comme si la vie nous marquait de façon définitive. Une géographie intime nous est offerte pour toute notre existence. Seule notre croissance la modifie, mais toujours de façon homothétique, avec les mêmes proportions, les mêmes particularités, le même dessin. »

« On ne peut pas faire taire la peau, la peau refuse. La peau lutte. Elle ne capitule jamais. La vie n'a aucune prise sur les empreintes des hommes, mais les empreintes, elles, se remémorent toujours à eux, à cette part immuable qu'ils possèdent. Les empreintes sont notre pays, un paysage que l'on porte en soi et dont jamais on ne se défait. Mais alors, quel est le sien ? »

« Son petit quotidien lustré, le banal orchestré, la vie passée au vernis, la vie passée au tamis pour que rien ne dépasse, que rien ne se froisse, qu'aucun pli à l'âme ne se fasse. Voilà ce qu'elle aime, ce qu'elle veut, ce qu'elle doit protéger. Son ordinaire est ce qui la contient, ce qui lui convient, qui la rend invisible. L'absence d'empreintes est la preuve ultime qu'elle n'est personne et c'est très bien. »

« London 53. [...] :
- C'est le rouge de la garde de la reine d'Angleterre, la couleur de l'amour royal. Et puis, avec mon tunnel, j'ai un peu rapproché Londres de toi.
Les sentiments de Georges se terraient toujours derrière les tunneliers, les mètres cubes et les tractopelles. À chaque fois, ça faisait monter la mer dans les yeux de Josiane. »

« Elle trouve ça beau d'être la témoin muette de ces trois âges de la peau, de découvrir des ressemblances d'un épiderme à l'autre une carnation, un grain de beauté, des taches de rousseur. La peau a son caractère et, comme certains traits de personnalité, cela se transmet. Sous ses mains, Josiane aime sentir le tissu qui relie ces femmes entre elles, l'enveloppe fragile de leur monde qui tient ensemble leurs blessures et leurs naissances. »

« Le premier, je l'ai fait à Londres. C'est la marguerite. Il lui manque un pétale. Voyez ? dit-elle en montrant son omoplate. Le pétale « Je t'aime » qui manque, eh bien il est pour ma mère. Elle est morte. Quand j'ai expliqué ça à mon père, il a pleuré. Depuis, il me laisse faire. La pivoine, c'est différent. Je voulais me rappeler la première fois que je suis tombée amoureuse. Mon cœur, il était gros comme une pivoine, lourd et léger. Mon cœur il allait exploser, il ne faisait pas boum, il faisait bloom. Vous savez bloom, ça veut dire éclore en anglais. Eh bien moi, en quelque sorte, j'étais en train d'éclore. Vous voyez ? »

« Avec les ongles faits, on a moins le cœur en crépi. »

« Sans doute des êtres nous marquent-ils plus que d'autres, parce que sans le savoir ils portent en eux une partie de ce qui nous manque. Voilà où Josiane en est : celle qu'elle a été, celle qui a aimé, rôde encore sous sa propre peau. Et celle qu'elle a été n'a attendu qu'une brèche dans sa mémoire, à l'affût d'un vol de goéland, d'un souffle d'argile, d'un bloom de pivoine, pour se faufiler, faire craquer la peau, le vernis et enfin, enfin déclencher sa mue. »

« Mille deux cents fois, on change d'épidermes dans une vie, mille deux cents fois, on part en lambeaux. Savoir danser sur ses copeaux, c'est peut-être cela apprendre à vivre. Devenir falaise, devenir plis, accepter d'être sans cesse ce qui vient et se retire, un paysage en devenir et dont on ne se défait jamais. La peau est une île. Il n'y a pas de peau sans blessures. Il n'y a pas de vie sans brisures. Il n'y a pas d'humus sans esquilles, ni fragments, ni plissures. La mémoire est une peau, une peau de cicatrices, de boursouflures. Dans ses replis, les souvenirs mènent leur existence, pareils aux oiseaux marins solitaires nichés dans les ourlets des falaises. Et il n'est pas permis aux falaises d'oublier, car elles tiennent sur ce qui a été. Le présent s'enroule sur le passé. Comme la peau de l'arbre sur le tronc. Et il n'est pas permis à l'arbre d'oublier. On ne peut pas être en exil de soi ni de sa peau. Ce soir, il est temps de s'écorcher, de s'écorcer, de danser sur soi, sur ses falaises et ses récifs. Ce soir, il est temps de se faire la peau. »

« Elle lui racontera aussi comment la jeune femme a planté ses yeux dans les siens, comment elle, Josiane, n'a pas pu s'en détacher, comment elle a senti quelque chose se graver en elle, profond et loin, comment elle s'est laissé dévisager, comment elle a accepté l'empreinte. Josiane sait désormais qu'il y a des images, des instants, des regards qui vous perforent l'âme, comme des inclusions dans la roche. Ils vont se nicher sous notre peau, se façonnent tels des diamants pour, un beau jour, se réveiller, remonter violemment à la surface comme la kimberlite. Oui, cela même qu'on a à peine perçu peut percer en nous, déplaçant tout, faisant vaciller les coœurs et s'écrouler les falaises. Ainsi va la peau des hommes, ainsi va aussi la peau du monde. »

« Toute la vie durant, nous portons sur nos mains, dans les plis, les replis et les crêtes papillaires notre singularité biométrique, mais rien de nos caresses, de nos blessures, ni des traces de ceux que nous avons aimés, de ceux que nous avons touchés, de ceux qui nous ont touchés. Que disent nos empreintes de ce que nous avons vécu ? Rien. Alors, comment peut-on décider du destin de femmes et d'hommes à partir d'empreintes sans mémoire ? »

Quatrième de couverture

2009, Audruicq, près de Calais.

Josiane, esthéticienne, mène une vie aussi lisse que la peau qu'elle promet à ses clientes. Le jour où elle demande son passeport biométrique, elle fait une découverte qui la bouleverse... Si administrativement tout se complique, c'est surtout Josiane qui vacille. Peu à peu, le quotidien se craquelle, les souvenirs refont surface, révélant la femme qu'elle n'a jamais cessé d'être.

Dans un roman tendre et alerte, Sophie Prat interroge nos identités, les paysages qui nous façonnent, les empreintes invisibles qui nous relient aux autres.

Née en 1975, Sophie Prat a étudié l'histoire médiévale. Conceptrice-rédactrice free-lance, elle se forme actuellement à la biographie hospitalière. London 53 est son premier roman.

Éditions Quartier Libre,  janvier 2026
176 pages
Sélection Prix Hors-Concours 2026