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jeudi 10 septembre 2026

Une histoire d'amour et de violence ★★★☆☆ d'Olivier Bourdeaut

Il en faut du courage pour écrire un tel texte. Pour revenir sur une enfance marquée par les coups, les humiliations et l'emprise d'un père violent. Pour tenter, des années plus tard, de comprendre celui qui a fait tant de mal.

Et pourtant...

Il y a de l'amour dans les propos d'Olivier Bourdeaut envers son père. Il reste un père. Et je peux comprendre que les sentiments soient plus complexes que la seule colère ou le ressentiment. Mais j'ai été gênée par la tendresse qui transparaît malgré tout, car certaines scènes de violence sont d'une brutalité inouïe, et j'ai eu du mal à les faire coexister avec le regard que l'auteur continue de porter sur lui.

Le syndrome de Korsakoff éclaire en partie son comportement. Plus loin, l'auteur cherche aussi à comprendre ce qui a pu arriver au fils pour qu'il devienne ce père-là. Je comprends cette démarche. Mais pour moi, comprendre n'est pas excuser. Certains comportements restent, à mes yeux, profondément condamnables.

La scène du pardon m'a particulièrement questionnée. Non pas parce que je ne comprends pas que l'on puisse pardonner, mais parce que j'ai eu le sentiment que la victime portait, une fois encore, une charge qui ne devrait pas lui appartenir. Comment sortir d'une telle histoire sans continuer à porter ce qui appartient à celui qui vous a fait du mal ?

Peut-être est-ce justement ce que cherche à faire Olivier Bourdeaut : comprendre ce qu'il est devenu à cause de son père, mesurer ce qu'il risque de transmettre à son tour, et, surtout, tenter de rompre la chaîne.

« Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »
Cette phrase m'a beaucoup marquée. Comme celle-ci : « J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

C'est là que j'ai le mieux saisi la nécessité de ce récit : déposer enfin quelque chose, se libérer, ne pas reproduire la violence. Je perçois la puissance de cette démarche. Malgré cela, je suis restée en marge du mouvement émotionnel que l'auteur nous propose.

L'écriture est belle, souvent drôle malgré la gravité du sujet, et j'ai lu ce livre presque d'une traite. J'y ai retrouvé, par moments, cet humour qui m'avait tant plu dans "En attendant Bojangles", et c'est d'ailleurs avec cette attente que je l'avais ouvert : je voulais comprendre comment un écrivain marqué par une enfance aussi sombre avait pu imaginer une histoire aussi lumineuse. Sur ce point précis, je ne suis pas certaine d'avoir trouvé ce que je cherchais.

Je ressors donc de cette lecture avec des sentiments partagés : beaucoup de respect pour la démarche de l'auteur, mais aussi un malaise qui ne m'a presque jamais quittée.

Si vous aimez les récits intimes et les histoires de filiation, les textes qui interrogent les blessures de l'enfance, la transmission et la possibilité de se libérer de son histoire, alors ce livre pourrait vous toucher.

« J'ai un mauvais pressentiment depuis l'apostrophe d'un cousin sur le parking de la place du village. Il est psychiatre, et les psychiatres sont de grands enfants égocentriques, ils veulent se faire remarquer, marquer les esprits à tout prix, Il me lance : « Alors tu as enfin laissé partir ton père ? » « Alors tu as enfin laissé partir ton père ! » J'écris les deux versions car je ne sais toujours pas si c'était une question ou une affirmation. Je souris poliment, car c'est ainsi qu'il faut procéder avec ces gens étranges, mais je dois reconnaître que cette phrase idiote m'accompagne jusqu'au parvis de l'église. Il a réussi son tour de magie. En me balançant sa petite charade, un sourire en coin, il a parasité le début de la journée.
Comment ça, je l'ai enfin laissé partir ? Est-ce à dire que c'est moi qui ai décidé du moment où mon père allait mourir ? Que c'est moi qui l'empêchais de rendre son dernier soupir ? Que je retenais mon père ou qu'il s'accrochait à la vie à cause de moi ? Et d'ailleurs, j'ai deux frères et deux sœurs, pourquoi n'a-t-il pas dit : « Alors vous avez enfin laissé partir votre père. » J'aurais donc été le seul à avoir décidé de le laisser mourir ? 
Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois: « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. » Mon père aurait pu être publicitaire, de ceux qui font passer des messages atroces avec le sourire. C'est lui qui s'est laissé partir, ses enfants n'y sont pour rien, je n'y suis pour rien. Même si j'ai rêvé de sa mort chaque soir de ma jeunesse, si j'ai mille fois rêvé de le tuer avant de m'endormir, je n'en suis pas responsable. Les cancers l'ont tué, pas moi. L'alcool et les cigarettes l'ont tué, pas moi. »

« En somme, son raisonnement est le suivant: tu ne vas pas rater un cours de biologie ou de mathématiques passionnant pour assister à l'enterrement du frère de ta copine. Avec le pouce dirigé vers le bas et, comme s'exclament les jurés dans les émissions de télé-réalité, il me dit : « Pour moi, ce sera un grand non. » Il y a des non plus grands que d'autres, celui-ci est immense. »

« Quoi qu'il en soit, ce matin-là j'ai bien fait une bêtise, j'en suis conscient. J'ai fugué. J'ai mal agi pour une bonne cause, mais plus tard, lorsque je connaîtrai enfin une liberté totale, celle-ci aura toujours un goût d'interdit. Ce qui la rendra vénéneuse et immensément désirable. »

« Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n'était pas rien. C'était tout. J'ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « II n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu'à ce titre, j'étais magnifique. Bon, eh bien j'étais fatigué d'être magnifique de cette manière-là. J'avais alors l'habitude de remplir le vide de ma vie par des citations.
Tout le monde le sait, il n'y a rien de plus pratique qu'une citation pour paraître intelligent grâce au travail d'un autre.
J'étais épuisé de vivre aux crochets de mes proches, et eux l'étaient plus encore. J'étais à bout de souffle, en bout de course et l'appel d'Emmanuelle était arrivé à point nommé. »

« Tous ces pouces levés me donnent l'impression d'avoir gagné un match de foot et ça tombe mal, je déteste le foot. Et après la rencontre avec le psychiatre sur le parking, je trouve que ça fait beaucoup. Je suis de fort mauvaise humeur, je dois lire l'éloge funèbre de mon père et je ne vois pas comment je vais pouvoir m'en acquitter avec les dents qui grincent. J'ai déjà eu un mal fou à l'écrire. Non pas que je manquais de matière, trente-six ans de relations, mais j'avais manqué de temps. Je n'avais strictement rien fait de ma vie pendant des années et mon père décidait de mourir au moment même où j'étais sous l'eau, où pour la première fois de mon existence je pouvais dire : « Désolé, mais là j'ai trop de boulot. Demain peut-être ? » Lui, dont une des principales activités avec moi aura été de me gifler en me demandant de travailler, aurait été fier de moi : je travaillais enfin. »

« C'est bien connu, la mort gomme les défauts et accentue les qualités. C'est ce que je constate cette nuit-là devant le petit bureau d'une chambre d'hôtel de Saint-Malo, où je me trouve pour un salon du livre. Mais en réalité, la première chose que je remarque, c'est plutôt l'horripilante petite lumière rouge du détecteur de fumée qui clignote. À cette époque, j'étais incapable d'écrire sans nicotine. Surtout un texte comme celui-là. J'avais lu que Houellebecq fumait dans ses chambres d'hôtel, je pouvais le faire aussi, j'étais devenu quelqu'un, un écrivain maudit peut fumer partout. Ce n'est pas tous les jours qu'on doit écrire l'éloge funèbre de son père. »

« Dans ce genre d'exercice, ce n'est pas le temps de la lecture qui bouleverse et qui serre la gorge, c'est l'écriture du texte, c'est l'agonie du défunt, c'est la vie qu'on a eue avec lui. Cette gorge nouée, cette poitrine qui tambourine, c'est toute une histoire qui s'achève, une histoire qui a commencé le jour de votre naissance lorsque votre père vous a pris dans ses bras pour la première fois et qu'après vous avoir embrassé, il vous a dit : « Bonjour mon fils, tout va bien se passer. »
Et rien ne s'est déroulé comme prévu. Pourtant, je suis dans cette église, trente-six ans plus tard, debout devant une centaine de personnes, à tenter de rester digne, à retenir ce chagrin qui ne m'a jamais quitté et dont la source est là, sous mes yeux, qui n'entend même pas le texte médiocre que j'ai eu tant de mal à écrire pour elle. Cette conversation qui finalement n'a jamais eu lieu s'achève maintenant, à cet instant précis.
Je me suis retenu tout au long de ma lecture, mais le je t'aime que je lance pour conclure est un peu étouffé. Je plie mon texte, le glisse dans la poche intérieure de ma veste, je descends les quelques marches et tombe dans les bras de mon cousin Matthieu pour qui j'ai beaucoup d'affection. Et la tête sur son épaule, je m'abandonne, mes yeux se vident. Et mon nez aussi. Lorsque je relève la tête, la pauvre veste en tweed de mon cousin est souillée, il le remarque avec un rictus de dégoût splendide. Entre la mort de son oncle et la morve de son cousin, tout d'un coup, il ne sait pas ce qui est le plus triste. Et à vrai dire, cette hésitation dans la hiérarchie des chagrins me fait exploser de rire. »

« Il s'agit d'un véritable processus de paix. Ni plus, ni moins. C'est-à-dire qu'il y a des négociations en amont. Nous n'en sommes pas aux échanges de courriers, mais quand même, le belligérant a des exigences très précises concernant les termes de l'accord.
Magnanime, j'accepte de formuler toutes les excuses exi-gées. Je n'écoute même plus ses reproches tant cela me semble dérisoire. J'ai déjà gagné. Quelque chose a disparu en moi, un sentiment qui ronge, une envie qui dévore. La vengeance. Je n'ai plus envie de me venger d'avoir été cogné et enfermé. Je suis libéré et je dois célébrer cette liberté. »

« Le plus difficile, et je suis presque obligé de me mordre la langue, est de faire mes excuses pour des choses dont je ne me sens pas du tout coupable. Un effort surhumain, c'est le souvenir que je garde de ce moment.
Contre toute attente, après une nouvelle salve d'excuses concernant une affaire dans laquelle j'étais persuadé d'être la victime, mon père se lève, me prend dans ses bras et se met à pleurer. Je me retrouve à lui caresser le dos, une seconde après avoir envisagé de le jeter par la fenêtre. C'est un moment d'une intensité rare. Et je souris. Je souris de cette farce que nous offre cette volte-face. Je souris car je suis soulagé que cette période s'achève. Je souris car je suis soulagé que ce procès de vingt minutes, cette éternité de repentance soit terminée. Je souris car je suis heureux, tout simplement. J'ai fait une chose bien et compliquée. Ce n'est pas tous les jours que je fais des trucs bien et ma paresse m'interdit souvent de faire des choses compliquées.
Sauf que ce sourire, mon père l'aperçoit entre deux sanglots, et allez savoir pourquoi, il l'interprète comme une sorte de mauvais rire, un truc sadique. Il le dira plus tard : « Olivier souriait, heureux de me voir pleurer. » Quelle idée franchement, se couvrir la tête de cendres, accepter sa part de responsabilité dans Hiroshima, reconnaître être à l'origine d'un tremblement de terre au Népal, avouer avoir organisé la famine en Afrique, formuler à haute voix être un fils indigne, uniquement afin de pouvoir éclater de rire en tenant son père dans ses bras. Je ne suis pas quelqu'un de très logique mais là, franchement, il aurait fallu être un psychopathe pour faire ça: me réjouir de sa peine, me moquer de ses larmes que je n'avais pas cherchées. Mais peu importe, finalement. Je sais que j'ai réglé une chose essentielle. Par pur égoïsme j'ai accepté d'être un monstre. »

« À la fois, je veux le pleurer, mais aussi m'assurer qu'il va être définitivement enterré, que toute cette histoire est bien terminée, qu'il ne va pas se reconstituer et sortir de ce trou pour m'engueuler, me demander de me mettre à genoux ou quelque chose dans ce genre-là. »

« « Que les hommes ont donc la mémoire courte ! Et se peut-il qu'en devenant des pères ils oublient aussitôt qu'ils ont été des fils », disait Sacha Guitry. »

« Avant d'être un père, j'avais oublié que Pierre avait été un fils. Et un jour, il faudra que je me penche sur ce qui est arrivé à ce fils pour qu'il soit devenu ce père-là. »

« Alors que ma vie était en train de changer, je conservais mes réflexes de mauvais élève, toujours en retard. En prévision de la sortie de mon premier roman, mon éditrice me demandait depuis plusieurs jours de faire une série de photos pour mon dossier de presse. À ce moment-là j'étais en Espagne aux côtés de mon père mourant. Pour me changer les idées, j'allais faire deux ou trois heures de kayak tous les matins et ces séances se transformaient souvent en pure schizophrénie. Je commençais par pagayer comme un fou pour m'éloigner de la réalité, de cette mort annoncée qui plombait nos journées. Puis une fois au large, c'est-à-dire derrière l'île de la Olla, sous l'influence cumulée de l'endorphine et de la nicotine je me mettais à rire comme un dément en pensant au braquage que je venais de commettre. À l'époque, rien ne m'assurait encore d'un succès, mais l'idée seule de voir mon texte paraître sous forme de livre sur les rayons des librairies me donnait l'impression d'avoir braqué une banque. Alors je fumais des clopes sur mon kayak et je riais au bec des goélands et des cormorans en pensant à ces années d'écriture sans garantie d'être édité, d'écriture dans le vide. En pagayant j'alternais entre euphorie et mélancolie et mon kayak ressemblait à une vieille locomotive tant je fumais en me dirigeant vers cette montagne somptueuse qui se jette dans la mer. »

« Je dis souvent que pour rien au monde je ne changerais mon enfance et mon adolescence. Et même si parfois j'ai le sentiment amer d'avoir vu ma jeunesse foutue à la poubelle, je n'ai aucun regret. En revanche, je sais que si une fée maléfique venait me voir avec une baguette magique pour me renvoyer dans ma chambre d'enfant à l'âge de huit ans, sachant ce qui m'attend, je me dirigerais vers la fenêtre, je l'ouvrirais et je sauterais. Sans aucune hésitation. Pour rien au monde je ne revivrais ces années d'enfer. Rien.
Et je comprends mieux la théorie de Jean d'Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c'est mon trésor. Qui peut se vanter d'avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l'entretient, on s'en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J'ai choisi la seconde option. »

« Aujourd'hui je suis seul. Plus que jamais, je suis libre. Je te dois tout, je ne te dois plus rien. Je te devais bien ce texte. »

« Jamais je n'ai eu le sentiment d'être une victime. Au début tout cela me semblait normal, puis j'étais persuadé que c'était mérité, et, lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, que j'ai vu ces regards horrifiés ou dubita-tifs, c'était presque terminé.
Pas le temps d'être une victime, une autre vie commençait. J'avais autre chose à faire que de me plaindre, il fallait continuer à se battre, il fallait continuer à rendre les coups que j'avais reçus. Il fallait que quelqu'un paie à sa place. Je me suis vengé sur les autres. Voilà, vous allez déguster pour lui. J'ai passé vingt ans à me venger, une violence aveugle, une violence sourde, une violence dénuée de sens. Tant pis pour eux, tant pis pour moi.
Pourquoi écrire là-dessus ? Pourquoi replonger dans ce merdier alors que son initiateur est mort, incinéré et enterré, que toute cette histoire s'est passée au siècle dernier ? Certains me disent que ça me fera du bien, qu'il faut purger cette histoire par l'écriture une bonne fois pour toutes. Tu parles. Me lever à cinq heures du matin pour me cogner la tête contre des fantômes, des souvenirs, des questions sans réponse, oui oui, bien sûr ça me fera du bien, le plus grand bien même. Alors que je pourrais rester au lit, dormir et pourquoi pas rêver. Non, je vais mettre mon réveil, quitter les draps chauds pour me plonger volontairement dans un cauchemar. »

« Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j'en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l'a très bien fait tout seul. J'écris ce livre pour m'empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d'un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l'espère l'antidote qui m'empêchera un jour d'envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.
Voilà. J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

« Alors qu'il est le plus grand échec de ma vie et que c'est grâce à celui-ci que j'écris aujourd'hui. »

« Deux ans avant je voulais me remettre au travail, je n'avais rien déterminé, je voulais procéder comme avec Bojangles, non pas en écrire un autre mais suivre la même technique, c'est-à-dire ne rien préparer, écrire au fil de l'eau une histoire que je voulais drôle et poignante. Un cahier des charges assez simple, je faisais confiance à mon improvisation, je verrais bien où mes doigts dansant sur le clavier allaient me mener. Et ces doigts m'ont mené tout droit vers la dépression carabinée. Après deux années à espérer, Suzon, ma femme, était enfin enceinte. J'avais un plan implacable, j'allais accoucher d'un texte ravissant pendant la grossesse de mon épouse, et, satisfait du travail accompli, j'attendrais sereinement la naissance de notre enfant. L'année 2022 serait un très grand millésime pour notre famille. Je pourrais présenter à mon fils, plus tard, le fruit fabuleux de mon travail, ce cadeau de bienvenue que j'avais concocté pour lui. Mais rien de convenable ne sort de ma tête. Pire, tout est médiocre, c'est dramatique. Rien ne marche, je commence à paniquer. Et je sombre. »

« Je suis un monstre fou et alcoolique. Et ça tombe mal quand même, car c'est ce que j'ai longtemps reproché à mon père d'être. »

« Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu'il nous l'avait ouverte, soit parce qu'on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j'étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui.
Mais aussi et surtout parce que je n'arrivais pas à vivre en dehors de lui. J'en avais besoin, sa violence était ma drogue.
Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n'étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c'était le combat de ma vie. Pierre n'était jamais décevant, il gagnait tout le temps. »

« C'est pourquoi dans les années 90 je suis devenu un chien enragé qui n'avait que la laisse de son maître pour le retenir. Et d'ailleurs, c'est aussi ainsi que Pierre voyait les choses. Il me l'a dit parfois. Oh pas beaucoup, peut-être cinq ou six fois : « Tu restes là, à mes pieds, comme un chien. Mais comme c'est un ordre peu fréquent, forcément l'esprit s'en souvient. Et on finit aussi par se prendre pour une bête. »

« J'ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l'aimais. Je pense malheureusement qu'il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu'ils sont plus heureux après votre décès, c'est que votre vie était perfectible, j'imagine. C'est ça le drame. Je l'aime encore mais je préfère qu'il soit mort. »

« Je n'écris pas ce livre pour toi, tu n'es plus là. Pas pour moi, c'est trop tard. Mais pour Henri, mon fils, ton petit fils. Pour mettre un point final aux sacrifices. »

« Je l'aime OUI. Je l'aime MAIS. Je l'aime NON. e l'aime MAIS. »

« Cette histoire est pourtant un fait de société contemporain où peuvent se côtoyer les mots-clefs de l'emprise, du patriarcat, du rapport dominant-dominé. J'y verrais surtout une sorte de dérive sectaire avec un gourou et des adeptes. Servicepublic.fr apporte cette définition: « Une secte se caractérise par une emprise mentale qui porte atteinte à l'équilibre moral, sanitaire, financier et familial d'une personne. » Nous cochons toutes les cases. Le site gouvernemental précise : « La secte cherche à isoler, désociabiliser, endoctriner, déresponsabiliser une personne pour la pousser à une perte d'autonomie ou encore une perte financière. » Et là aussi nous avons les numéros gagnants. Oui, j'exagère un peu avec cette comparaison mais en partant de ce postulat je constate qu'il en revêt toutes les caractéristiques. Oh bien entendu sa volonté n'a jamais été de devenir un gourou, il ne s'est jamais levé un matin en voulant créer un culte mais la réalité c'est que nous avons tous vécu, à un moment ou à un autre, dans un monde parallèle où sa vision tronquée du réel s'est imposée à nous, où cette vision nous a écrasés.
Quand il enferme à clef Solène dans l'appartement tout un week-end pour l'empêcher de sortir et que pour se rebeller elle balance un pot de fleurs par la fenêtre, il nous prend à témoin. Solène est folle. Quand il arrache une mèche de cheveux de ma grande sœur, laissant un trou dans son cuir chevelu, et qu'elle revient avec son propre scalp dans les mains, sa logique est implacable, elle se l'est fait elle-même, elle est donc folle. En se faisant passer pour la victime Pierre nous fait pénétrer une autre réalité où les rôles sont inversés. Franchement, pensons-nous, Solène est allée trop loin. Et ça pourrait être, éventuellement, le cas s'il s'était agi d'une seule brebis galeuse dans une famille de sept membres. Le problème c'est que nous avons tous été des brebis galeuses.
Insidieux, il l'est beaucoup plus avec son épouse. Quelle est la formule déjà ? Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Voilà, avec sa femme il fait preuve d'une rhétorique implacable, tout ce qu'elle dit pour se justifier, se défendre se retourne contre elle. Il est retors. Son employée de maison fait tout pour le satisfaire, pour bien faire, mais par la magie de son raisonnement, non seulement elle échoue, mais en plus elle le fait exprès. Elle ferait systématiquement le contraire de ce qu'il lui a demandé. Les conséquences sont dramatiques, elle ravage l'éducation de ses enfants, elle raconte n'importe quoi, elle ne prend que des mauvaises décisions, elle rate consciemment les repas. Ses colères sont telles devant tant d'échecs que ma mère tremble à l'idée de lui déplaire. Elle dépose donc tout son pouvoir de décision, la moindre initiative, entre les mains de son mari et attend ses directives sagement. »

« Voilà l'idée, je veux qu'il m'admire. Mais surtout, je veux qu'il m'aime, qu'il me le montre, qu'il me le dise. Et clairement, ce n'est pas en grenouillant dans une agence immobilière que ce miracle va advenir. Des années, ça fait des années que dès qu'il me rabaisse, qu'il me punit, je lui réponds dans ma tête un jour tu verras, tu m'admireras. Et ce jour n'est pas venu. L'idée de vengeance qui m'a animé pendant mon enfance et mon adolescence a changé de dimension. Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

« Comme elle, j'ai une folle envie d'y croire. N'est-ce pas formidable tout ça ? Mes parents étaient séparés, mon père était à l'article de la mort et les voilà qui se tiennent la main dans la rue. Apparemment j'ai hérité du côté fleur bleue de ma mère, cette idylle m'enchante. Ce n'est pas absurde dans la vie de voir ses parents heureux ensemble, il paraîtrait même que c'est essentiel à l'équilibre des enfants. Il était temps car nous sommes tous un peu déglingués dans cette histoire. Nous avons chacun des réactions peu communes face aux choses de la vie. Nerveux, colérique, insensible, cruel, angoissé, froid, violent, extraverti à outrance ou maladivement réservé, chacun réagit à sa manière et c'est rarement la bonne. Ah ça, nous sommes distrayants. »

« L'amour et la violence sont les deux mots qui ont régenté ma vie, mon adolescence. »

« Nous sommes nombreux à avoir connu les coups, les humiliations. Selon l'Unicef des centaines de millions d'enfants connaissent chaque année des violences physiques et psychologiques dans leurs foyers. Me voilà moins seul. Désormais, j'ai un point commun avec une petite fille du Nicaragua, un petit garçon norvégien et pourquoi pas un adolescent d'Érythrée. Finalement quels que soient le cadre, le décor, le climat et le PIB, nous sommes des enfants abimés par ceux qui sont là pour les défendre, les aimer. Assurément, ce n'est pas une bonne manière de commencer sa vie. À mon sens une des citations les plus célèbres du monde est la plus idiote. « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » Il vaut mieux être mort que d'entendre une bêtise pareille. Et je suis désolé pour ceux qui se sont tatoué cette ânerie sur le biceps, mais il suffit d'entendre les victimes en tout genre, leurs témoignages et leurs voix brisées, pour se rendre compte que pour la plupart d'entre elles, les coups et les traumatismes ne les ont pas rendues plus fortes. Nous n'avons jamais entendu, non plus, les journalistes qui recueillent ces confidences lancer à l'invité sur un ton exalté : « Mais donc maintenant vous êtes plus fort, n'est-ce pas ? » Pour ma part, je pense que ce qui ne nous tue pas nous rend différents de ce que nous aurions dû être. »

« Je suis donc devenu un adepte du bang. J'ai consacré à cette bouteille de fumée dix ans de ma vie. Je me suis cramé la cervelle avec ces douilles. Shit, douille, bang, que ce vocabulaire est admirablement choisi. C'est une guerre qu'on mène contre sa tête, des batailles qui semblent apporter la paix de l'esprit, et qui, en réalité, abrutissent, anéantissent, laissent filer les jours comme des secondes. Ce fut une telle révélation qu'au début je mettais mon réveil la nuit pour aller fumer à ma fenêtre. Je me réveillais pour me détruire. La destruction était plus belle que mes rêves. »

« De toutes les drogues que j'ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C'est la seule qui ne réduise pas l'espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d'un centimètre. J'ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça j'ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. Je pensais être ouvert d'esprit, un aventurier de l'espace. Vas-y balance. File-moi ça. C'est pas censé faire crever ce truc ? Seulement en intraveineuse. Parfait, de toute manière, je m'en cogne, je suis déjà mort. Les frontières, les univers, il fallait tout traverser, tout explorer. Je m'envole. Je me décolle de ma vie, je peux l'observer de loin. C'est donc ça le paradis. Vivre sans vivre. Cette illusion magique et tragique a laissé certains de mes camarades dans un état fantomal. Leur enveloppe est encore là, mais leur esprit s'est envolé à jamais. Définitivement, ils se sont détachés de leur existence. Un marginal, voilà ce que je me flattais d'être. Dans les premiers romans de Bret Easton Ellis certains personnages se droguent pour combler le vide de leurs vies. Je le faisais car la mienne était trop pleine, elle débordait.
Mon père me prédisait un avenir dans la rue, j'étais en train de lui donner raison, je me transformais en déchet. Comment avais-je obtenu cette clef des PTT ? Je ne m'en souviens plus, mais j'avais accès à tous les immeubles de Nantes. Il m'est arrivé souvent de dormir dans des cages d'escalier et même dans un local à poubelles. À quoi ça sert de s'envoler si c'est pour atterrir au milieu des détritus ? Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d'autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l'on s'estimé lésé d'une valeur ni échangeable, ni remboursable : l'enfance. »

« Les moineaux, la solitude pétrifiée, la silhouette menaçante qui devient un corps agressif, la casquette. Je ne penserai qu'à elle. Cette casquette avec son logo brodé est un cadeau d'un de mes amis, j'y tiens plus que tout. La première gifle la fait voler en l'air. Je n'ai pas le temps de me retourner pour la récupérer qu'une rafale de coups m'assomme. Le col de mon t-shirt craque quand il s'en empare pour me tirer. Il me pousse devant lui, nous sommes en bas de la rue Kléber qui doit mesurer deux cent cinquante mètres, puis il faut tourner à gauche pour atteindre la rue Copernic, encore cent mètres pour arriver à la porte de l'immeuble. Mais ça c'est la destination. Elle est assez simple. Le moyen de transport, lui, est plus compliqué. Chacun de mes pas est accompagné d'un coup, de poing, de pied, sur mon dos, dans mes jambes, sur mon cou, sur ma tête. Ma casquette. J'avance, je titube, je me protège tant bien que mal, je marche, courbé et penché, ce trajet est un calvaire, trois cent cinquante mètres, le bout du monde, deux rues, l'éternité. Mon corps brûle. Ma casquette. Il reste l'escalier à gravir. Je trébuche, Pierre me redresse à coups de pied. Je ne sens plus la douleur, seulement les points d'impact, mes oreilles bourdonnent, je n'entends plus rien. La porte d'entrée, le voyage est terminé. Enfin pas tout à fait, dans la chambre, il m'assène de furieux coups de ceinture. Je ne sens plus rien, je peux même dire que je suis bien quand la porte claque en faisant disparaître la fureur dans un ultime bruit fracassant. La casquette. Je suis obnubilé par cette casquette qui a voltigé. Ce cadeau, cette fierté envolée m'obsède toute la nuit. Je ne pense qu'à elle. »

Quatrième de couverture

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c'est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l'écrivain se cache une histoire intime. Celle d'un fils qui a grandi dans l'ombre d'un père aussi impressionnant qu'insaisissable, d'un enfant qui s'est construit contre la violence et sous les coups, d'un adolescent qui les a rendus et d'un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l'Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d'une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?

Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d'un mauvais élève en écrivain, d'un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

Éditions Gallimard,  avril 2026
341 pages

mercredi 26 août 2026

L'enfant grise ★★★★☆ de Grégoire Courtois

L'Enfant grise nous invite à regarder le monde autrement. 

Un enfant un peu à côté. Ni idiot, ni mystérieux, simplement différent. Un enfant qui observe, qui écoute, qui trouve refuge dans la nature et qui, très tôt, pressent que quelque chose se joue sous la surface des choses. Des fleurs qui s'ouvrent quand elles ne le devraient pas. Une nuée de papillons. Des racines qui semblent lui adresser des messages.

Et si ce n'était pas son imagination qui débordait, mais notre monde qui avait cessé d'écouter ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Grégoire Courtois fait de la nature bien davantage qu'un décor. Elle devient langage, mémoire, refuge. Elle garde ce que les hommes oublient. Elle relie les êtres. Elle grandit en silence, sous nos pieds, tandis que nous passons à côté. La plume de Grégoire Courtois épouse cette étrangeté avec une douceur discrète, presque souterraine.
« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »
Mais derrière le fantastique, c'est aussi un roman profondément humain sur l'enfance, la solitude, les blessures que l'on porte et les transmissions silencieuses entre les générations. Sur ce que l'on reçoit de nos parents, parfois malgré eux. Sur ce que l'on reproduit. Et sur ce que l'on peut enfin comprendre en regardant l'enfant que l'on a été.

J'ai particulièrement aimé cette idée du silence comme héritage. Le grand-père transmet au narrateur « le calme nécessaire » pour l'obtenir vraiment. Et les racines, elles aussi, parlent en silence.

C'est un livre étrange et sensible, peuplé de forêts, de souvenirs et de secrets enfouis. Un roman où grandir semble finalement consister à ne pas tout à fait perdre l'enfant que l'on a été.
Et peut-être à apprendre, enfin, à écouter ce qui pousse sous la terre 🌿

Un immense merci à Babelio et aux Éditions Robert Laffont pour cette Masse Critique privilégiée qui m’a permis de découvrir ce roman singulier. 

« Nos souvenirs d'enfance sont faits d'autant d'espoir que de mémoire. Nous souhaitons devenir mais, en vieillissant, souhaitons aussi avoir été, ou l'avoir mieux été. Et en nous se recompose le récit de notre vécu. »

« Grand-Père Jean, je crois, ne m'a transmis aucun savoir qui se mesure dans les jeux télévisés et les quiz des magazines; il m'a transmis le silence, et le calme nécessaire pour l'obtenir vraiment.
C'est son héritage le plus précieux. Je le conserve avec moi encore aujourd'hui, bien des années après sa mort, et je sais que ce cadeau m'aura permis de découvrir de grandes et belles choses qui me seraient restées inconnues sans lui. Ce sont la patience et le silence qui m'amenèrent à vivre l'histoire extraordinaire que j'essaie ici de vous raconter. »

« Ce n'étaient pas des histoires ! Ce n'étaient pas des mensonges. Peut-être que je ne contrôlais pas la nature, bien sûr, je ne pouvais pas l'affirmer, mais la nature me protégeait, c'était évident. Des fleurs qui ne s'ouvrent que la nuit, des papillons qui surgissent puis disparaissent précisément à ce moment-là, à cet endroit-là, ce ne pouvait pas être une coïncidence. »

« Parfois, me dit-il de sa voix caverneuse, les épreuves les plus difficiles de nos vies sont comme les bêtes de la forêt : elles se terrent, on ne les voit pas, on les entend à peine, mais sans qu'on s'en rende compte, elles dévorent tout. »

« C'était encore le printemps. L'herbe était épaisse, les couleurs rendues plus vives par les rayons d'un soleil direct. Cette image de lumière et de contrastes flotte dans ma mémoire, solitaire tant sa texture est éloignée de celle que je me fais aujourd'hui de ma région natale. J'ai la sensation d'avoir toujours vécu dans le gris, le verdâtre et le brun ; ce sont ces teintes qui me remplissent d'émotion quand je les rencontre à nouveau, elles qui me rappellent d'où je viens, ce pays où la brume et la couverture nuageuse uniforme rendent ternes les rues, dévorent les contours, fondent les pierres des maisons les unes avec les autres. Des paysages gommés, aux contours mal définis, suintant d'une humidité qu'on sent avec les yeux, voilà ce qui au fond de moi caractérise cette terre que j'ai habitée. Et pourtant les saisons y passaient; nous avions bien sûr des printemps et des étés. Il y faisait doux six mois de l'année mais, peut-être parce que nous les attendions trop, ces moments me semblent aujourd'hui avoir été exceptionnels. »

« L'hiver, il ne se passait pas grand-chose à la surface des sols gelés, et beaucoup des petites bêtes que j'aimais observer hibernaient, s'endormaient, ou mouraient tout simplement, pour ce que j'en savais. Si j'exceptais le ballet de quelques oiseaux picorant et grattant la terre à la recherche de leur pitance, je ne pouvais profiter, l'hiver, du spectacle des choses vivantes. Jugeant que l'atmosphère s'était radoucie, j'espérais donc trouver sous les pierres les premières bestioles que la chaleur aurait ressuscitées. »

« Les orties, leur parfum tenace, demeuraient en moi, dans mes narines, dans ma chair, plantées si profondément qu'elles pourraient y être toujours, comme les éclats d'obus ou les balles de carabine que les soldats rapportent de la guerre et qui restent en eux pour leur rappeler la barbarie qu'ils vécurent. Qu'on tente de retirer la balle et l'on prend le risque de tuer l'homme. Il en sera de même avec le souvenir de nos traumatismes. Nous les porterons en nous dans les plis de notre viande. Je pleurais. Mon être entier me démangeait et, en plus des regards affolés des adultes, des renflements sous mes paupières me faisaient comprendre que quelque chose avait changé dans mon apparence. Je me redressai et croisai mon reflet dans le grand miroir qui recouvrait le mur opposé, près de la barre de danse.
Je ne me reconnus pas et fus effrayé par cette créature qui me faisait face. Elle avait ma taille, le même pantalon que moi, une coupe de cheveux identique, mais, pour le reste, ce n'était qu'un amas de chair boursouflée. Des cloques rosâtres parsemaient chaque centimètre de peau apparente, sur les bras, le torse, le visage, ce qui en déformait les traits pour modeler la figure d'une bête humanoïde qui n'existait nulle part sur Terre, difforme, pleine d'eau et de laideur.
C'était moi. J'étais ce petit monstre grossier à l'épiderme martyrisé, au bord de l'éclatement. En me voyant ainsi, je repensai à ces grenouilles qui gardent leurs œufs sous leur peau jusqu'à ce qu'ils éclosent et que des têtards percent pour naître. »

« A-t-on vraiment souffert quand le souvenir de la souffrance disparaît ? C'est une question que je me suis longtemps posée, et je crois pouvoir affirmer qu'il n'existe pas de souffrance sans mémoire, que le présent de la souffrance est toujours fugitif, comme une graine insignifiante qui porte pourtant en elle les ramifications de la terreur, la fougue de racines capables de percer profond en nous et de croître bien longtemps après que la graine a disparu. Qu'on nous ôte le souvenir et nous redevenons des amibes pour qui la douleur n'est qu'une information. »

« Un lapin, une musaraigne, une belette, ou quoi que ce fût, jamais ne se laissait voir. Ces bruits m'avaient inquiété les premières fois puis, très vite, je compris qu'ils faisaient partie de la forêt. Si on les craignait, s'ils éveillaient en nous une terreur sourde qui nous empêchait de voir les beautés du sol et des arbres, alors mieux valait rester chez soi devant sa télévision. Parce que ces bruits ne s'arrêteraient jamais, et jamais ils n'auraient d'explication. Dans le plus modeste des bosquets, nous ne sommes pas seuls. À nos pieds, une vie déjà grouille. À l'abri, non loin de là, d'autres vies attendent dans l'ombre de dévorer les premières. Croire qu'un sous-bois est unique et figé, c'est oublier comme tout s'éteint et se cache dès lors qu'un super-prédateur, à l'instar de l'homme, y pose le pied. Maladroits et bruyants, nous créons autour de nous dans la forêt une bulle de calme dont nous imaginons qu'elle est la règle. Mais à peine sommes-nous partis que la vie forestière reprend ses droits. Les bêtes mangent les bêtes, les végétaux penchent leur ramure sur leurs concurrents pour les priver de soleil et les tuer. La sauvagerie s'exprime à nouveau. »

« Les ogres de nos cauchemars se déplacent lentement et de minuscules héros grimpent sur eux. Je n'étais pas un héros. J'étais moi, toute petite chose inquiète qui ne savait pas comment évoluer correctement dans ce monde et qui regrettait déjà de taper, chaque coup me faisant mal à la tête, comme si je me cognais moi-même ou que ma tête cognait contre quelque chose, de minéral comme un mur, de végétal comme un tronc, d'animal comme un chien, si bien que j'ignorais si c'était mon sang ou le sien qui mouchetait les chemisiers blancs de ses voisines. Était-ce d'ailleurs du sang ? Ou de la salive, de la soie, du mucus ? Et elle enflait, elle grandissait, tandis que, de plus en plus petit, je frappais une matière molle qui n'avait plus rien de réel, ni femme ni chair, qui menaçait de m'absorber dans les replis de sa démesure. »

« Vous à qui j'adresse ce récit de si loin, qui me lisez ou comprenez mes mots dans quelques formes entrelacées, avez-vous déjà vu une source pétrifiante ? De vos yeux, par hasard, au cœur d'un bois anodin ? Oui ? Combien d'entre vous ? Si peu, j'en suis convaincu. Alors imaginez ce que j'ai ressenti, d'abord quand je me suis trouvé face à elle, ensuite quand j'acceptai l'idée de vivre seul avec ce secret gris. Une page vierge en moi se déchira lorsque Noémie tourna les talons et entreprit de remonter la pente. »

« Ainsi, à cette époque inerte où les grues ne sont pas encore revenues et où les papillons citron continuent de dormir, je me mis à aller chaque jour vérifier sous les pierres si la plante, quelle qu'elle fût, s'éveillait et me répondait. « Chercher quoi ? » disais-je à haute voix, ignorant si les sens de cette force qui tentait de converser avec moi n'étaient pas eux aussi au repos. Peu m'importait. Quand la nature s'éveillerait, je voulais qu'elle sache que j'étais là et que j'attendais ses instructions. »

« À la maison, mon père travaillait beaucoup et pensait peu à me parler. Nous mangions devant la télévision, dont le volume interdisait les conversations. Il a fallu des années pour que je me pose la question de ce silence. Celui-ci m'était toujours apparu comme normal. J'ignorais ce que les autres pères disaient aux autres enfants. J'ignorais qu'une discussion pouvait avoir lieu, au dîner ou à n'importe quel moment de la journée. Il y a des arbres, dans le sud de la France, qui poussent sur des falaises balayées par les vents. Pour lutter contre cette force et conserver leur équilibre, leur tronc est incliné, parfois jusqu'à l'horizontale. C'est un spectacle surréaliste. Mais eux ne savent pas que, dans des conditions normales, le tronc d'un arbre est parfaitement vertical. Cet angle impossible, c'est leur norme. Et mon père qui me parlait moins qu'un agglomérat de racines, c'était la mienne. Autant que je me souvienne, mon père ne me parla véritablement qu'une seule fois. Il me semble que c'était un unique et long monologue mais peut-être que toutes ces paroles furent distillées au cours des années, et que ma mémoire a décidé d'en faire une théâtrale déclamation. Tout cela est si loin-tain. Peut-être aussi que mon père n'a pas dit à voix haute la moitié de tout ceci, mais entre les lignes de ses regards, de ses gestes muets, de ses renoncements, dans le dessin de ses rides qui se creusaient, voilà ce que j'en ai retenu :

Quand mon père, ton grand-père Jean, m'a offert un livre pour mes sept ans, je me souviens d'avoir pleuré. Tu peux comprendre ça, mon petit, mon fils? Tu sais que ton grand-père adorait les livres. Ce cadeau, je crois, avait une importance capitale pour lui. Je ne sais même plus ce que c'était, un album de Tintin ou bien une aventure du club des Cing. Je l'ai refusé. J'ai pleuré jusqu'à ce qu'on l'éloigne de ma vue. Ma mère m'a consolé. Je me suis blotti contre elle pendant que mon père quittait la pièce avec son cadeau. Même de dos, il avait l'air si triste. Je ne voulais pas être lui. Je crois que c'est ce que j'ai ressenti quand j'ai déballé ce cadeau et que j'ai vu qu'il s'agissait d'un livre. Peu importait lequel. Peut-être même qu'il m'aurait plu si je l'avais lu. Je ne voulais aucun livre. Je ne voulais pas que la passion de mon père devienne ma passion. Je ne sais pas si tu peux comprendre ça. Je ne sais pas si tu ressens la même chose pour moi. Non. Ne réponds pas. Tu n'as pas besoin de te poser des questions comme ça. Il y a des choses que tu ressens qui n'ont pas encore besoin de mots. Si je te dis tout cela aujourd'hui, c'est simplement pour te dire que je comprendrais. Quoi que tu penses de moi, quoi que tu ressentes, de la colère, de la honte, de l'agacement, je le comprendrais parce que moi aussi je les ai ressentis, ces sentiments. Et je n'ai pas su quoi en faire. C'est pour ça que je te dis tout cela. Parce qu'il n'y a rien à en faire. Tu as le droit de ressentir ce que tu veux. Je ne te demanderai jamais de devenir moi. Je m'y prends peut-être mal, et c'est encore plus compliqué depuis que ta mère n'est plus là, mais je veux que tu saches que tu as le droit d'être tout ce que tu veux. »

« Ce que je veux que tu comprennes, mon petit, c'est que tu ne devras jamais laisser grandir en toi le sentiment que tu ne fais pas ce qu'il faut, que tu ne fais pas ce que je voudrais que tu fasses. C'est un sentiment vivace, luxuriant, qui repousse plus fort à mesure que tu le tailles. Ce que je veux que tu sois, tu l'es déjà. Tu es mon fils, tu l'as toujours été et tu le seras toujours. Tu ne pourras jamais être plus que ça, parce que c'est déjà tout. »

« Souviens-toi de qui tu es aujourd'hui, de l'enfant naïf et heureux que tu es. J'imagine que je devais être comme toi, mais ce petit fantôme ne me hante plus depuis longtemps. Désormais, c'est toi mon fantôme et, à mesure que je t'observe, je deviens mon père. Peut-être que tout ça n'est qu'une illusion, mais j'aime à croire que je le comprends mieux ainsi, que je saisis le mystère qu'il aura été pour moi grâce à toi. »

« Je suis né au printemps, comme un bourgeon qui éclate. Pourtant, chaque année, à cette même sai-son, tandis qu'autour de moi la nature tout entière jetait dans toutes les directions sa verte exubérance, je demeurais le même. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Notre développement est ininterrompu depuis la violence du premier jour. Nous grandissons dans l'indifférence des saisons, au mépris de la nature. Au fond de nous, personne ne peut décrypter les lignes annuelles comme sur un tronc coupé. J'ai lu un jour que l'écorce de la nouvelle année est pro-duite par-dessus celle de l'année passée. Au milieu de chaque arbre que nous voyons, au centre de son tronc, repose ainsi l'image exacte du jeune arbre qu'il était. C'est, je crois, cette image ancienne de moi que je cherche en vous transmettant ces mots. J'espère qu'il est encore là, enfoui quelque part, l'enfant que j'étais. Pour suivre le conseil de mon père. Me souvenir. Comprendre ce que je suis devenu. Mais le temps glisse entre mes doigts comme le flux d'une source. Les années se mélangent, mes souvenirs se morcellent. Nous ne sommes soumis à aucun cycle. Ce qui dort en nous ne peut être classé dans aucun ordre. Le futur donne des conseils au passé, tandis que le présent converse avec l'avenir en un bavardage chaotique et constant. J'aimerais pouvoir certifier que cette scène que je m'apprête à raconter a bien eu lieu lors de la fête d'anniversaire organisée pour mes neuf ans. Mais peut-être en avais-je dix, ou onze. J'espère seulement ne pas avoir tout inventé. »

« À l'exception de Noémie, j'avais peu d'amis. Pas d'amis peut-être. Pourtant, mon père cette année-là avait jugé important que mon anniversaire soit fêté comme l'étaient ceux de mes camarades de classe. De septembre à juin, les enfants occupaient leur temps à s'inviter les uns les autres pour célébrer au cours d'après-midi ludiques le passage artificiel d'une année. Nous ne sommes pas faits de cycles. Nous sommes permanents. Nous perdurons en dépit des dates et des calendriers. Je devais en avoir l'intuition à cette époque déjà, puisque je n'avais jamais attaché d'importance à ces étapes rituelles qui ponctuent dans l'allégresse l'enfance de tout un chacun. »

« Mon fils, je ne te parle pas aujourd'hui pour régler mes comptes avec mon propre père. Si j'avais souhaité le faire, je l'aurais fait de son vivant, et moins que tout je voudrais te mêler à cette histoire. Tu as avec ton grand-père ta propre histoire. Tu l'as connu, j'imagine, comme je n'ai jamais pu le connaître. Les silences que vous partagiez, la consistance de ces silences, devaient être d'une autre facture que celle des nôtres, les silences entre toi et moi, entre lui et toi, entre lui et moi n'auront jamais la même saveur ; cette absence de vibration vibrera toujours différemment. »

« Dans d'autres coins du jardin, dans d'autres jardins que le mien, au fond des forêts, sur les talus en friche des bords de champs, dans la forme des mousses, les aspérités colorées des lichens, d'autres messages peut-être s'écrivaient pour d'autres yeux, les salutations d'un buisson à un oiseau, l'invective d'une plante à la limace qui la dévore, un brouhaha muet de soliloques scandés pour de mystérieux destinataires. Il me fallait attendre, cette fois encore. Pire, le printemps s'éclipsait parfois et les jours cléments laissaient place à de forts épisodes de gel qui tuaient les fleurs ayant eu la témérité d'éclore trop tôt. Toute la végétation se figeait alors, la croissance des plantes s'interrompait et je ruminais en grelottant devant les racines amorphes du jardin. Et puis la chaleur reve-nait, les tiges des fleurs reprenaient de la vigueur et, lentement, la vie sortait de terre. »

« Je compris ce jour-là que si tous les psychologues, les conseillers, les experts et les médecins ne m'étaient d'aucune utilité, au moins servaient-ils à ce pauvre homme, brutalement orphelin et divorcé, et dont plus personne ne se souciait, parce qu'il avait le malheur de ne plus être un enfant. J'étais aussi stupéfait de constater que, parmi ces experts, aucun n'avait jamais effleuré les véritables raisons pour lesquelles je m'enfonçais chaque jour un peu plus dans mon univers intérieur. L'un d'eux peut-être, avais-je pensé, me demandera si je ne trouve pas plus de merveilles en dehors de l'école qu'au-dedans. Un autre aura peut-être l'intuition que je suis si passionné par la vie que je m'ennuie et dépéris quand on me prive de sa jouissance. Je ne me suis jamais considéré comme un être mystérieux. Vous qui me lisez comprenez, je l'espère, que je ne suis ni ténébreux ni dangereux, ni même énigmatique. Tous mes actes s'expliquent sans difficulté pour peu qu'on prenne la peine de poser les bonnes questions et d'écouter sincèrement mes réponses. Mais peu d'entre nous ont cette faculté, et ceux qui l'ont ne s'en servent pas toujours. Je sais que j'ai eu la patience d'être attentif aux appels à l'aide de l'enfant grise, mais je sais aussi que j'ai parfois laissé Noémie parler sans chercher à lire entre les lignes, à savoir si ce flot de paroles ne cachait pas un malaise, une douleur. Nous avons été amis des années, nous avons passé ensemble des heures qui forment des mois, pourtant je ne me souviens pas d'un instant où elle se soit véritablement confiée à moi. Peut-être ne le lui ai-je jamais permis. »

« Chaque matin, durant sept ans, je sortis de la maison, mon cartable sur le dos, parcourus les deux ou trois cents mètres qui me séparaient de la grande route et attendis une poignée de minutes en scrutant les masures au plâtre effrité, les trottoirs bousculés par l'âge et le manque d'entretien, l'abribus dont les parois intérieures étaient couvertes d'invectives, de poèmes urbains, d'appels à la révolte, de signes cabalistiques que ceux qui les avaient tracés ne comprenaient même plus. Sept ans à effectuer le même trajet, à voir les mêmes arbres, les mêmes noms sur les boîtes aux lettres, les mêmes cours de gravillons blancs, géraniums en été, couronnes en sapin à Noël, sept ans de marche, les mêmes pas, plus grands chaque jour, puisque, la première fois que je fis ce parcours, j'avais dix ans, et la dernière fois dix-sept. De combien de centimètres ai-je grandi entre dix et dix-sept ans ? Trente ? Quarante ? Ce dut être considérable. Ces rues mornes rongées par le chiendent, les pissenlits et le sedum échappé des rocailles, ces façades laides tapissées de lierre ou de vigne vierge m'avaient vu grandir, jour après jour. Ces réverbères gris, anodins, me connaissaient mieux que ma propre mère. »

« Si je voulais la voir, il fallait que je sorte dans la rue, que je fasse le tour du pâté de maisons, que je traverse sa cour, frappe à sa porte. Quel protocole absurde, alors qu'autrefois il nous suffisait d'entrer dans le thuya. Était-ce cela, grandir? Ériger des barrières ? Créer des problèmes là où il n'y en avait pas ? »

« L'aveugle perçoit les odeurs les plus subtiles. Le sourd comprend le mouvement des lèvres et décèle sur les visages des intentions qui demeurent pour nous inconnues. Être privé d'un sens pousse l'être humain à en développer d'autres, à mener ceux qui restent au-delà de leurs capacités. De la sève coule en nous. Une force de vie. Une énergie que la terre et les dépouilles de nos aïeux propulsent dans un réseau invisible qui nous traverse. Coupez l'une de nos branches et cette sève coulera avec plus de force encore dans les autres. Nous sommes les végétaux d'ornement qu'un jardinier dément taille au hasard. Celui-ci aura été privé de la reconnaissance de ses parents ; il en aura acquis une fabuleuse propension à se donner en spectacle. Celui-là fut traité avec une perpétuelle injustice; sa paranoïa lui interdit aujourd'hui de se penser bon à quoi que ce soit. Nous sommes taillés grossièrement, brisés par les tempêtes, amputés par les maladies de l'âme qui nous frappent avec régularité. Nous ne pouvons nous empêcher de croître, d'une autre croissance que celle qui nous a menés à l'âge adulte. De nouveaux bourgeons éclatent chaque jour, de nouvelles pousses jettent autour de nous les prémices de formes futures.
Certaines parties de notre personnalité se rigidifient, se lignifient, se couvrent d'une écorce plus épaisse et deviennent ce qui de nous ne peut plus être changé. D'autres sont plus fragiles, parce que plus récentes, ou plus malmenées, mais moins décisives aussi. Leur disparition n'affectera pas notre forme générale. Pour qu'un trait s'impose dans notre silhouette végétale, il faut du temps et que rien, ni le hasard ni l'évidence, n'en interrompe l'évolution. Nous cherchons. Jusqu'au dernier jour, quelque chose en nous veut grandir, changer, devenir autre peut-être, comme si jamais nous n'étions satisfaits de qui nous sommes, avec cette sève violente qui nous pousse à dépasser ce qu'on croyait achevé. N'étions-nous pas devenus adultes ? Pour l'arbre secret qui croît en nous, rien ne se termine jamais, si bien qu'on peut toujours espérer changer. Avec beaucoup de temps et toutes les forces du monde comme alliées. Qu'on le veuille ou non, même si cela se produit de façon infime, discrète, nous changeons. »

« Je progressai ainsi dans la pente, lentement pour ne pas être écorché par les branches, et parvins à l'endroit que j'avais découvert la veille, en contrebas du grand chêne, au milieu des petits sapins argentés. Le trou était toujours là. Je ne l'avais pas rêvé. Une cicatrice Béante dans le flanc du bois. Souffrait-il ? Avait-il saigné quand cette partie de lui s'était ouverte ? Comment saignait une forêt ? Quel liquide vital sortait d'elle? Je crois que le sang des forêts, ce sont les histoires, tous les contes qui les parcourent. C'est la légende, ce fluide qui les fait vivre. Si l'on poignarde une forêt, de la plaie giclent des racontars, des malédictions, des folklores. Même la plus petite des forêts est traversée souterrainement de cohortes d'enfants qui risquent de s'y perdre, des couleurs chatoyantes des animaux fantastiques qui peut-être la peuplent, de nains, de licornes, de trolls, de sorcières, de sabres luisants, de chemins pavés d'or, de dépouilles sacrifiées, de trésors, de rayons de lune, d'assemblées circulaires, des derniers spécimens de races oubliées, le plus petit bois, un bosquet, un buisson, le grand thuya de mon jardin à sa manière est plein lui aussi de ces liquides mythologiques et vitaux. Face au mystère de ce trou devant moi, je me demandai quelle histoire s'en était échappée quand il s'était fendu. Était-ce celle que j'étais en train de me raconter ? Ou bien celle qui avait hanté mon grand-père ? »

« Mon corps entier fut saisi d'un frisson doux, un chatouillement qui remonta le long de ma colonne vertébrale, de l'intérieur. Depuis toutes ces années, j'avais raison. J'avais douté, comme les enfants doutent, aux moments de leur vie où l'imagination vient se fracasser contre le réel. Je m'étais cru fou, rêveur au point de lire des mots qui n'existaient pas dans le dessin des racines. Je m'étais sincèrement convaincu d'avoir tout inventé, pour posséder mon secret, pour être moins seul. Pourtant, tout était vrai. »

« On a le temps. Je reviendrai plus tard et te poserai ma question importante. Et tu répondras dans les racines. Comme au début. Ce doit être plus facile pour toi d'écrire dans les racines. C'est tout petit, une racine. Ça ne demande pas beaucoup d'énergie de la faire pousser et se tordre. En une saison, j'aurai peut-être le temps de te poser deux ou trois questions. Et puis tu pourras m'en poser. Tu feras comme tu voudras. Je marquai une pause et me mis à chuchoter à son oreille. « Je suis tellement heureux de t'avoir trouvée. J'espère que tu es heureuse toi aussi. Tu as été si seule si longtemps. » »

« Minérale peut-être, végétale d'une certaine façon, animale s'il restait encore un peu de la petite fille qu'elle avait été, l'enfant grise était cette statue vivante, chimère impossible, une bête qui ne respirait plus, une plante qui parlait, une amie pétrifiée qui m'avait appelé sans voix, convoqué dans son palais de boue pour que j'y sois le témoin de sa misérable condition. De quoi d'autre ? Espérait-elle que je la délivrerais ? Savait-elle au moins dans quel état elle était ? »

« Mais c'est dur, tu sais. C'est dur d'être le seul à savoir qu'on n'est pas un idiot. C'est dur de ne pas pouvoir révéler l'unique talent qu'on possède. »

« Mon lecteur s'étonnera de trouver dans ce récit de moins en moins de précision à mesure qu'il progresse.
D'ordinaire, ce sont les souvenirs les plus anciens qui sont les moins clairs. Pour moi, ce sont les plus récents. C'est que le temps passe tant. C'est que l'art de m'exprimer par des signes reste pour moi si laborieux. Une pensée me vient, je commence à la rédiger et, parvenu à la fin de la première phrase, j'ai déjà oublié où je voulais me rendre. Si bien que je suis là, au milieu de la route, dans des paysages inconnus et des climats étrangers. Qu'on me pardonne les vides, les trous, les ellipses. Je conte comme je peux, de plus en plus mal. Les épisodes n'ont plus de liens apparents. Toi qui lis, je souhaite que ces infimes points lumineux dans le noir, tu les relies en pensée et comprennes mieux que moi peut-être les constellations qu'ils dessinent, Cassiopée l'orgueilleuse, la Croix du Nord évoquant le Cygne, Orion le chasseur accompagné de son Grand Chien. Ainsi, nous étions en Grèce. »

« Cette période fut tellement étrange. La voix des garçons se fissurait, les seins des filles gonflaient si vite qu'elles ne savaient pas quoi en faire, comment se tenir, et adoptaient des démarches surnaturelles. Parfois, elles riaient en hurlant. Parfois, elles étaient glaciales et insensibles. Noémie essaya plusieurs fois, cette année-là, de poser sa tête sur mon épaule, dans le bus, de prendre ma main dans la sienne. Quand cela se produisait, je ne pensais qu'à la terre sous mes ongles, la terre du trou, là où personne ne m'assommait de paroles, là où quelqu'un m'écoutait. »

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

« Durant cette semaine, on nous a emmenés de ruine en ruine. Notre professeur et notre guide nous ont parlé de la naissance de la philosophie, des fondements de la démocratie, de la tragédie, de la civilisation. Des étoiles brillaient dans leurs yeux quand ils prononçaient ces mots. Pourtant, au bout de leurs doigts tendus, il n'y avait que des pierres rongées par le vent salé, des éboulis couverts de mousses, des colonnes brisées. Alors c'était cela, la philosophie ? Des trous dans le sol, des vestiges, des statues décapitées, leur tête gisant à leurs pieds ? De toute évidence, ce qui avait traversé ces vingt siècles de tumulte, ce n'était pas la pierre, ni les idées; c'était l'herbe. Discrète, insignifiante, elle était partout, sur les marches des théâtres antiques, sur les socles des statues branlantes. Les lichens envahissaient les parois exposées au nord, les mousses se nichaient dans les fêlures du marbre. Malgré l'aridité du cli-mat grec, la végétation était coriace, conquérante. Les pierres subsistaient tant bien que mal, rongées par les assauts du temps. Au contraire, le temps était l'allié de la végétation. Il la fécondait, la multipliait, lui donnait les armes et la rage, le calme et la tactique. Certains arbres, sur cette langue de terre déchirée, avaient vu déambuler Platon et Socrate, puis s'affaisser leur école, puis s'évanouir leurs cendres et enfin m'avaient vu, moi, descendre du bus en short. Cet olivier malingre, sur le bord de la route, sera encore là quand notre professeur de grec sera mort et enterré, et que l'écho des mots « philosophie » et « civilisation » qu'il prononçait se sera perdu dans les ruines minables de cet amphithéâtre. « Vous entendez, les enfants, comme le son est parfaitement diffusé ? » »

« Vous savez bien que le silence entre les mots que nous prononçons a autant d'importance que les mots eux-mêmes. L'enfant grise ne s'exprime qu'en silences successifs : silences des saisons mortes, silences entre les gouttes d'eau, silence de la vie qui se poursuit contre toute logique. C'était avec elle que je voulais converser, mêler mes silences aux siens. »

« Quand personne ne raconte, l'univers entier, celui d'avant et celui d'après préexistent et pulsent comme un cœur. Il faut avoir le souhait de dire pour que des fluides s'écoulent, que des particules scintillantes transitent sous la peau du monde. Je suis un roseau et du chiendent, un peuplier et son frère. Il n'y a plus de temps, seulement l'odeur de mes souvenirs qui reposent ou migrent dans l'obscurité des sous-sols. Une image survient. Elle transporte avec elle une idée. Alors les fils vibrent et me racontent les secrets de l'humus. »

« Il y a beaucoup de souvenirs dans les racines et la toile serrée de champignons des grandes forêts d'Europe. Le métal des batailles y résonne encore, les crocs des loups, la brûlure de la foudre, mais aussi le chant épique de guerres végétales que peu d'hommes connaissent. Les chênes affrontèrent les sapins, les fougères se faufilèrent à plat ventre sur le sol quand personne ne les remarquait, portant en elles la mémoire des forêts primordiales et les cicatrices des morsures de dinosaure. On tint des sièges. On priva de vivres des hectares entiers de vies qui s'éteignirent de fierté, pour n'avoir pas voulu baisser les armes. Afin de ne plus dépendre du sol, certains individus apprirent à faire tomber la pluie, d'autres envoyèrent, désespérés, leurs progénitures dans les excréments des merles et des étourneaux. »

« Il y a un monde après le monde, fait de poussière d'homme et d'équilibre violent. C'est de là que je te parle. Quelque chose est écrit, et toi seule peux le lire. »

Quatrième de couverture

« Toutes les choses de ce monde sont reliées, et seul l'être humain l'ignore. »

Dans un village, un enfant découvre très tôt que la nature lui parle. Un chien agressif qui s'apaise soudain, des fleurs nocturnes qui s'ouvrent en plein jour, une nuée de papillons surgissant d'un sous-bois, des racines qui tracent sous les pierres d'étranges mots... Tout semble murmurer autour de lui, veiller, prévenir, protéger. À mesure qu'il grandit, et qu'il s'éloigne de son amie Noémie, la forêt proche de la maison familiale devient son principal refuge... jusqu'au jour où son destin va se lier à celui d'une fillette mystérieuse, elle aussi en osmose avec le monde végétal : l'enfant grise.
Entre réalisme et fantastique, L'Enfant grise est un extraordinaire roman, qui explore notre lien au vivant. Nos existences sont pleines de bruits, de mémoires et de doutes; elles se retrouvent ici comme sur un chemin où l'on comprend que, parfois, grandir revient à accepter ce qui nous hante.

Homme de théâtre et libraire, Grégoire Courtois (aussi connu sous le pseudonyme de Tristan Saule) est l'auteur d'une œuvre littéraire déjà importante, principalement parue aux éditions Quartanier et Folio. L'Enfant grise est son premier roman publié aux éditions Robert Laffont.

Éditions Robert Laffont,  septembre 2026
262 pages 

vendredi 14 août 2026

Je rouille ★★★★☆ de Robin Watine

Un été au bord de la mer. Les copains, les flirts, les soirées qui s'étirent, le soleil et Léna, la Parisienne que Noé attend chaque année.

❤️☀️Une histoire d'amour de vacances, mais surtout l'histoire d'un garçon de dix-sept ans qui cherche encore à savoir qui il est.
Noé se regarde constamment à travers les yeux des autres. Ceux de Léna, dont il voudrait tant être aimé. Ceux de ses amis, qui décident souvent pour lui de ce qu'il faut aimer, penser, écouter. Ceux de Lionel surtout, dont il suit les idées et les mauvais coups par peur de le décevoir. Jusqu'au jour où il comprend qu'à force de vouloir ressembler aux autres, il risque de ne plus savoir qui il est.

J'ai aimé ce portrait d'une adolescence faite de doutes, de contradictions et de maladresses, mais aussi cette réflexion sur le poids du regard des autres et sur ces choix qui, parfois, nous éloignent définitivement de toutes les vies que nous aurions pu vivre.
Comme pour Sicario bébé, j’ai eu besoin d’un petit temps d’adaptation à la langue, très orale, nerveuse, parfois presque brute. Mais je me suis laissée embarquer et au final, ce roman sensible et lucide sur l’adolescence, sur ce moment où l’on cherche encore à devenir soi, m'a touchée et ramenée deux, allez ... trois décennies en arrière, au camping de l’Espiguette. De sacrés souvenirs ! 😁☀️

« Le soleil, il tape moins fort. J'ai plus besoin de plisser les yeux comme un con pour regarder Léna. Ça fait ressortir mon bronzage, et avec le sel et le vent, je sais pas, ça fait un bon mélange et mes cheveux, ils sont comme je les aime. Et si je les aime comme ça, c'est surtout que Léna m'avait dit une fois que ça me rendait plus beau et que ça me donnait un air plus farouche. Je savais pas trop ce que ça voulait dire, mais j'avais déjà entendu ce mot et je crois que je comprenais un peu le sens au fond. De toute façon je m'en foutais, l'important c'est que ça me rendait plus beau. Et y a qu'à voir comment elle me regardait en disant ça.
Léna, son regard il ment jamais, et quand elle me trouve beau elle le dit soit avec la bouche, soit avec les yeux. Moi, je dis jamais des trucs comme ça, et encore moins quand je les pense. Mais ça Léna, elle s'en fout. Elle a pas besoin que je lui dise pour le savoir, qu'elle est belle. »

« J'ai un peu honte de pas être capable de juger une musique autrement qu'à travers ce que les autres en disent. Lire tout à travers les yeux des autres, comme s'ils savaient tout mieux que moi. Faire semblant de savoir autant qu'eux. Comme si j'étais un humain de moins bonne qualité et que mes cinq sens, et tout ce qui me permet d'avoir des goûts, étaient pas fiables. Comme si je pouvais pas simplement sentir, écouter, regarder les choses, et faire confiance à mon cœur pour en juger. Est-ce qu'il faut être entraîné pour prendre goût aux belles choses ? J'ai pas de réponse, et toute façon j'ai réponse à rien. Mes pensées et tout ce qui me passe par la tête, c'est qu'une succession de questions, et le soleil, j'ai l'impression qu'à part me blondir les cheveux, il me crame aussi pas mal la cervelle. »

« - Comment ça, partir ?
- Partir d'ici. Aller vivre ailleurs... Ça te dit rien ?
- Je suis bien ici, je vois pas pourquoi je partirais. 
- Je sais pas, pour découvrir autre chose. Ici, il se passe rien, non ? C'est cool pour les vacances, mais après... Ça rouille quoi.
- Qu'est-ce qui rouille ? je lui demande.
- Je sais pas, les gens.
- Les gens, ils rouillent... je dis avec ironie, en comprenant sans comprendre, mais en comprenant quand même un peu.
- Bah ouais, ça vole pas haut, quoi. Même tes potes, j'suis désolée mais au final si vous êtes amis c'est surtout parce que vous habitez à côté et qu'il y a que vous. En vrai, c'est surtout que vous avez pas trop le choix. Franchement, j'ai toujours pas compris ce que tu fous à traîner avec un mec comme Lionel...
J'aurais bien envie de l'envoyer chier, mais je sais qu'il y a que la vérité qui blesse, alors je dis rien. Et je me demande ce que ça peut bien lui faire que je rouille ou pas. Léna elle vient, elle part et ce que je fais de ma vie entre les deux, ça change rien à la sienne. »

« Et le passé c'est peut-être le passé mais on peut pas l'effacer, et ça, y a pas plus con, mais c'est bien la première fois que ça me saute aux yeux. À partir du moment où j'ai choisi de suivre Lionel, peut-être que tout le reste de ma vie en a été changé. Ce soir, j'ai pris une direction, et les autres directions que j'aurais pu prendre sont derrière moi pour toujours. Le Noé qui refuse de cambrioler la maison de Léna aurait pu exister. Mais il peut plus, c'est terminé. Des centaines de vies parallèles qui seront plus jamais la mienne. J'avance comme ça, et chaque jour, je vais un peu plus loin sans demi-tour possible. Et s'il y a un Noé que j'aurais dû être, je l'aurai finalement jamais été. »

« « Les gars, j'ai une idée de génie ! » Et ma peur de le décevoir qui a fait qu'à aucun moment j'ai osé remettre en question cette idée pourrie de cambriolage, parce que la déception, chez Lionel, ça devient vite de la rancœur, et le plus souvent ça s'exprime par une forme ou une autre de violence. Alors je l'ai suivi tête baissée comme un débile, comme je le fais tout le temps, dans tous ses plans foireux. Pas foutu de prendre la moindre décision par moi-même. Et ça quand j'y pense c'est vrai même des décisions les plus insignifiantes, comme le choix de la bouteille au Spar, le soft pour la diluer, la marque des clopes au tabac, la chaîne à la télé, le film de cul sur lequel on va se branler tous ensemble en se disant que celui qui finit en dernier il est pédé, alors qu'en réalité je trouve que l'inverse serait plus logique... Bref, en général, c'est pas compliqué de laisser les autres diriger, il y en a toujours que ça arrange d'avoir le rôle de leader. Mais quand ça arrive qu'on me demande mon avis, je me débrouille pour faire des choix de sécurité. Pour les clopes, Philip Morris ou Camel, moi je vois pas la différence de goût avec les autres marques mais les autres disent que c'est les meilleures. Pour l'alcool, whisky, vodka, facile, surtout pas Manzana, Passoã ou Malibu, ces « boissons de campeurs ». Vodka-orange, on buvait ça le premier été où je suis allé à L'Odyssée, mais je sais plus si c'est Rémi ou Théo qui a dit un jour que c'était dégueulasse, on a fini par arrêter. Donc Coca pour whisky, jus de pomme pour vodka, et pour la musique, les Strokes ça marche à tous les coups. Et puis y a mes vraies envies, mes vrais goûts à moi, les musiques que je découvre quand je suis tout seul. Tout ce que je garde pour moi, pour les moments où je suis tranquille, à l'abri de leur jugement. »

« On peut pas vraiment dire que j'ai été faible. Je suis moins fort que Lionel et ça c'est un mystère pour personne, alors pourquoi je me sens si con d'avoir été aidé par mon frère ? Si faible dans son regard maintenant qu'il se tourne vers moi avec l'amour que personne d'autre ici ne m'a jamais montré. Que moi non plus, je lui ai jamais donné. J'en ai donné plus à celui qui vient de me faire perdre connaissance, qu'à lui, qui a eu le courage qui manque à tous mes potes et à moi, et qui a pas réfléchi une seule seconde au danger pour me venir en aide. J'aurais plutôt mérité qu'il se marre pour toutes les fois où j'ai été à la place de Lionel et lui à la mienne, la tête écrasée contre le carrelage du salon, le parquet de ma chambre ou le sable mouillé, quand je tirais plaisir de lui faire mal. Faible de mon ingratitude, en réalité, que Nathan pense même pas à me faire payer, parce que ça a toujours été comme ça, comme si c'était l'ordre naturel des choses, que le grand frère fasse souffrir le petit. Et y a une question que je veux pas me poser, et pourtant elle est là, elle me laisse pas le choix. Et si j'ai pas envie de me la poser, c'est sûrement que la réponse me fait un peu honte, aussi. Est-ce que j'aurais eu les couilles de m'en prendre physiquement à Lionel, si mon frère s'était retrouvé à ma place ? »

« J'observe Lionel qui continue de faire le clown là-bas, comme si de rien n'était. Comme s'il venait pas d'humilier un des seuls mecs qui a toujours été là pour lui. Je l'envie, de pouvoir se reposer sur sa force et d'avoir à se soucier de rien ni personne. Et en même temps, je crois que ça me ferait chier de savoir que les autres me respectent juste par peur. Lui il s'en rend peut-être pas compte, c'est d'autres choses qui lui font peur, et des choses plus flippantes, parce qu'il a pas ses parents pour l'aider et qu'il va sûrement travailler dans des jardins toute sa vie et que pour l'instant ça va mais quand il aura quarante ans dont vingt d'espaces verts derrière lui, le dos en miettes et accro au pétard... Et je me mets presque à le plaindre puis je me souviens de ce qu'il vient de faire, et toutes les conneries dans lesquelles il m'embarque, tous les risques qu'il me fait prendre tout le temps, et comment ça l'arrange bien de savoir que s'il se fait choper, il sera pas seul dans sa merde. D'un autre côté, c'est peut-être pas sa faute si on est là, à côté, et que la vie, elle nous a donné plus qu'à lui. Il a juste besoin de gars qui se mettent un peu à sa place, des gars qui le comprennent et qu'il peut appeler ses potes... Mais je commence à en avoir marre, moi, de faire l'effort de le comprendre, Lionel. Et vouloir faire le beau devant Léna ça m'aura au moins donné le courage de me dresser contre lui et de me rendre compte que je ferais mieux d'arrêter de vouloir lui ressembler. »

« Je vois bien comment il nous regarde, Lionel. Ça lui plaît pas qu'on sympathise avec le genre de bourges à qui on met la misère d'habitude. Et c'est bien fait pour sa gueule. Ça le fait chier, parce que lui quand il sympathise avec eux, c'est pour leur mettre des carottes en leur vendant de la coke coupée au Doliprane à ces peigne-culs, comme il dit, qui nous regardent de haut comme si on était des sauvages incultes, qui traînent dans leurs piscines toute la journée en parlant du biff qu'ils ont claqué la veille à Saint-Tropez pendant que lui, il taille la haie du jardin en plein cagnard. Il aime pas. Ça lui rappelle tout ce qu'on a en commun avec eux et qui nous différencie de lui ; les réunions de famille pour Noël tous les ans, les bonnes manières devant les grands-parents, les cousinades, l'avion au moins une fois par an pour partir en voyage, le bac, le choix des études, l'avenir à construire... Lionel, son avenir, c'est son présent. Son travail, c'est vraiment son métier, pas le job d'été dans le business de papa et maman. Parce que ça aussi c'est quelque chose qu'on a en commun avec les gosses de riches, Théo, Rémi et moi, que nos parents ils ont des business qui nous assurent une sécurité si on décide de les reprendre un jour. »

« Je m'y vois, dans ses yeux, et je me dis que lui et moi, on aurait beau essayer, on sera jamais du même monde, c'est pas possible. D'un autre côté, je crois qu'il y a un endroit où nos mondes se touchent et qu'à force de passer du temps à cet endroit, y a un peu de son monde dans le mien. Peut-être même un peu du mien dans le sien, mais ça j'en doute, parce que l'influence, c'est clair qu'elle est plus de lui à moi que de moi à lui. »

« VACANCE (n.) :
État de ce qui est vide, inoccupé, disponible.
État de repos, d'inaction.

Je suis donc un amour vide. Un amour disponible, inoccupé, un amour de repos. Et c'est pas moi qu'elle a gardé à distance, Léna, mais plutôt tout ce qui en moi lui demande des efforts. Avec moi elle s'est reposée de l'amour. Elle s'est vidé la tête, et je peux pas lui en vouloir, une fois que c'est vide, on peut pas vider plus. Elle a pris ce dont elle avait besoin avant de retourner à Paris retrouver toutes les questions qu'elle aime se poser avec son copain, et pas avec moi. À se demander si oui ou non elle l'aime encore, à se dire que si la question se pose, c'est pas bon signe, et « quand y a des doutes y a pas de doute », mais en même temps « si je me bats autant pour sauver mon couple, c'est qu'il a de l'importance », et les soupçons : « est-ce qu'il m'aime que pour le sexe ou c'est plus que ça ? », toutes ces choses qu'elle dit à ses copines en parlant de lui quand je fais semblant de pas entendre...
C'est bien beau cette histoire d'amour de vacances pour se reposer, mais pour que le contrat soit respecté, il aurait fallu que ça nous vide la tête à tous les deux. Seulement Léna, c'est comme si sa tête s'était vidée dans la mienne. Et ça, c'est ma faute, à moi qui sais pas reconnaître la nature des sentiments, et pas reconnaître grand-chose. La direction du vent à la limite, c'est pas compliqué, suffit de se foutre le doigt dans la bouche et de savoir que les îles en face, c'est à peu près le sud. Alors si je devais en vouloir à quelqu'un, ce serait à moi, d'avoir rendu la tâche si facile à Léna de jouer avec moi. Elle, elle faisait que suivre la règle du jeu... »

« Je me dis que mon père doit être un peu perdu avec moi. Il doit pas trop savoir comment me parler, à cause de l'impression qu'on vit dans des mondes parallèles. Comme si j'étais pas capable d'éprouver les choses qu'il a pu éprouver, comme si en réussissant sa vie, il avait fait des enfants sans problème, comme si tout allait forcément bien pour moi et que mes soucis, les questions que je me pose, c'étaient des faux problèmes, comme s'il avait pas le temps pour ces conneries-là. Il serait peut-être surpris de savoir qu'on peut ressentir la même chose à dix-sept ans qu'à cinquante. En tout cas, moi, j'avais peut-être quinze ans, mais j'étais là, le jour où il m'a appelé en pleine nuit au milieu de l'hiver, pour que je le rejoigne sur la plage, et qu'il s'est mis à chialer en disant qu'il comprenait pas ce qu'il avait fait pour mériter ça. J'ai pas rigolé, moi, même si je trouvais ça ridicule de pleurer comme un bébé devant son fils, parce qu'il fallait être con pour pas la voir venir, leur séparation, et pour pas voir non plus tout ce qu'il aurait pu faire depuis des années pour l'éviter... Je trouvais ça ridicule, mais je trouvais pas ça drôle du tout, et c'était même pas que mes parents se séparent qui me faisait de la peine ça c'était plutôt la confirmation de ce que je pensais depuis longtemps, c'était juste de le voir si triste. »

Quatrième de couverture

« Ils sont rares les moments comme maintenant où je la regarde vraiment, juste pour savourer. La plupart du temps je suis plutôt occupé à essayer de savoir de quoi j'ai l'air dans ses yeux. »

Comme chaque été, les touristes affluent sur le littoral, quelque part au sud de la France. Et Noé navigue entre ses amis, toujours les mêmes, et le restaurant de la plage où il travaille pour son père.

Comme chaque été, Noé n'attend qu'une chose : retrouver Léna.

Léna est parisienne, charismatique, cultivée, rien ne semble l'atteindre. Elle rayonne tandis que Noé se perd dans ses incertitudes. Qu'est-ce qu'elle peut bien lui trouver, à lui qui n'a rien d'autre à offrir que ce bord de mer et cette bande de copains un peu bancale ? Il le sait, un amour de vacances, ça ne dure pas. Mais est-ce une raison pour tout gâcher ?

Dans une langue nerveuse et ciselée, Je rouille dépeint un amour incandescent, à la fois unique et inquiétant. Et révèle ainsi un jeune homme qui se cherche et qui pense trouver des réponses dans le regard de l'autre.

Éditions Calmann Lévy,  août 2025
152 pages 

lundi 25 mai 2026

Septembre noir ★★★★☆ de Sandro Veronesi

Il y a dans "Septembre noir" quelque chose d'extrêmement juste et troublant sur cet âge où l'on quitte doucement l'enfance sans encore comprendre ce qui nous arrive. Cet âge incertain où les certitudes se fissurent, où le regard des autres devient soudain essentiel, où l'on découvre son propre corps autant que celui des adultes, où les premiers émois amoureux bouleversent silencieusement l'ordre de notre monde.
Cet été-là, Luigi découvre le désir, la honte, les silences des adultes, mais aussi cette sensation étrange que le monde devient soudain plus vaste et plus opaque.
Sandro Veronesi capte avec beaucoup de finesse ce moment charnière où les parents cessent d'être seulement des parents pour devenir des êtres complexes, mystérieux, presque étrangers parfois. « Ma mère était donc une femme très regardée [...] mais ce que personne n'imaginait [...] c'était qu'en elle, des lions rugissaient. » Le narrateur revisite ses souvenirs pour tenter de comprendre à quel instant précis quelque chose s'est brisé en lui.
Le roman dit admirablement cette période où l'on commence à observer le monde adulte sans encore pouvoir le comprendre pleinement. Tout y devient intensément sensible, les silences, les non-dits, les gestes anodins, les regards surpris, les conversations écoutées derrière une porte.
Le roman prend parfois son temps, avec une certaine lenteur contemplative, mais cette lenteur finit par épouser parfaitement les souvenirs d'été qu'il raconte, les journées étirées, les plages, les premières obsessions, les conversations entendues au loin, les chansons, les découvertes qui façonnent une vie sans qu'on le comprenne encore.
Une lecture mélancolique et sensible, qui m'a souvent ramenée à mes propres vacances d'été à cet âge-là et une première rencontre plutôt réussie pour moi avec l'univers de Sandro Veronesi.
« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. »

« Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »
Samuel BECKETT 

« Ma mère était donc une femme très regardée, très imaginée et on imagine sans peine ce qui était imaginé. Ce que personne en revanche n'imaginait et que, dans le monde entier, j'étais le seul à savoir, c'était qu'en elle, des lions rugissaient. »

« Elle m'avait espionné. Le voilà, l'incident. Maman m'avait espionné. Il n'y avait pas d'autre possibilité. La chose me semblait énorme, elle me paralysait, provoquant en moi un conflit de sentiments nouveaux, tous inédits. Il y avait l'humiliation devant la pitié de mon père, l'em-barras à la pensée que ma mère avait écouté à la porte de ma chambre, puis l'avait entrebâillée pour lorgner à l'intérieur, et la honte d'avoir été vu en train de jouer à mon jeu secret, mais il y avait aussi quelque chose de bon. Avant tout, j'étais touché par le fait qu'aussi absorbée qu'elle l'était par les soins que requérait Gilda, elle avait continué à se soucier de moi au point d'accomplir un geste aussi extrême ; et j'étais touché qu'elle se soit fourvoyée évidemment - et inquiétée, au point d'en parler à papa, le poussant à me dire ce qu'il m'avait dit. C'était de l'amour, pas de doute. Et une autre chose aussi m'excitait à l'évidence, dans notre famille, il était admis de s'espionner. Moi, j'étais resté tranquille dans mon coin, je n'avais pas protesté, pas manifesté d'impatience, parce que ces semaines à Vinci plutôt qu'à Fiumetto n'avaient pas du tout été une torture, mais le simple soupçon qu'elles le soient avait poussé maman à m'espionner. Donc on pouvait. Écouter aux portes, fouiller dans les affaires des autres, regarder par le trou de la serrure on pouvait. J'avais très souvent éprouvé le désir de me livrer à ce genre de violations écouter ce que mes parents se disaient dans leur chambre, fouiner dans leurs tiroirs, voir maman toute nue -, mais je m'étais toujours retenu, scandalisé de l'avoir seulement désiré: eh bien, on pouvait. »

« Les choses précieuses sont protégées par la pudeur et la mesure : la pudeur était tombée, la mesure avait changé et cela pèserait dans les événements des mois suivants. »

« J'étais déboussolé. J'étais resté des heures au soleil sans chapeau et sans autre crème que celle partie à la première baignade, des heures plus tôt ; je n'avais rien mangé ni bu ; je me sentais épuisé et étranger à moi-même - et coupable aussi, puisque j'avais transgressé toutes les règles qu'on m'avait toujours données. Sauf que le coupable, ce n'était pas moi, parce qu'il y avait mon père à mes côtés pour me dédouaner, mieux encore pour me libérer de la kyrielle d'obligations, horaires, interdictions et contraintes qui avaient toujours cadré mes vacances: c'était lui de nouveau qui, après ses cadeaux pour mon anniversaire, me traitait comme personne ne m'avait jamais traité comme un grand garçon, beaucoup plus grand que je ne me sentais. C'était un état d'âme nouveau pour moi, une récompense que j'avais gagnée au prix de toutes ces heures passées à contrecœur en voilier, puis au Lido di Camaiore avec ce Bartolini qui me privait de mes copains de la plage Stella, au prix de l'effort et de la peur, de la faim et de la soif. Si je devais indiquer un moment précis où j'ai rompu avec l'enfance, je dirais que ce fut celui-là. »

« Je me lançai après une longue préparation mentale, parce que je ne voulais pas que ma voix ou mon expression trahissent mon appréhension, je voulais que ma curiosité semble naturelle, vague, innocente, mais le hasard fit que lorsque je me sentis prêt, la seconde avant que je formule ma question, c'est maman qui m'en posa une la sienne, on ne peut plus vague et innocente. Ce qui donna à peu près ceci :
« Quelle heure est-il ?
Pourquoi les Raimondi ne viennent plus ? »
À vous de juger. Mais aujourd'hui encore il me semble que cet échange déphasé rendait criante l'appréhension que je m'étais efforcé de dissimuler et que, à ce stade, il aurait mieux valu l'avouer directement à ma mère j'ai peur que Astel Raimondi soit partie pour toujours, j'ai peur de ne jamais la revoir. Je dis ça maintenant parce que je pense que si, chose impossible, je le lui avais confié, elle en aurait peut-être tenu compte, le moment venu, pour prendre ses décisions. »

« Et si on savait regarder dans le vert émeraude de ses yeux, à ces moments-là, on pouvait voir les stries jaunes dont il était traversé s'intensifier en une lueur clignotante : libre à vous de ne pas le croire, mais c'était une véritable pulsation lumineuse, une lumière électrique et chaude. Auprès de maman, ces occasions étaient fréquentes et c'est pour cette raison que, contrai-rement à papa, je n'ai jamais pensé que même les jours les plus ennuyeux de cet été étaient une torture. »

« Mais à côté, il y avait le chagrin de voir le parasol des Raimondi toujours désert, et ce chagrin était nouveau, tout comme étaient nouveaux les récits de Carlo Cuomo sur les films qu'il avait vus pendant l'hiver : les autres années il parlait de films que je pouvais voir moi aussi - L'Inspecteur Harry, Les nouveaux exploits de Shaft, Django, ton tour viendra, Dracula, Frankenstein -, mais cette année il ne parla que de films interdits aux moins de quatorze ans et même aux moins de dix-huit ans, auxquels il avait eu accès parce que son oncle était le propriétaire du cinéma: Quand l'Afrique aime, un docu-mentaire sur les rites d'initiation sexuelle dans l'Afrique noire; Mais... qu'avez-vous fait à Solange ? où il était fait à ladite Solange une chose abominable avec un morceau de verre dans la... (Carlo Cuomo ne prononçait pas le mot, il sifflait deux fois entre ses dents, sss-sss, ce qui rendait la chose encore plus abominable) ; Homo Eroticus, où un majordome était pris d'assaut par un essaim de femmes quand le bruit se répandait qu'il était doté de trois... (et de nouveau, là aussi sans prononcer le mot, il répétait les deux mêmes sifflements qui évidemment cette fois désignaient autre chose) ; Le Merle mâle, où un musicien éprouvait du plaisir à montrer sa femme nue à tout un chacun. Ce genre de films. Ces histoires s'ajoutaient à certaines pensées qui déjà me tournaient dans la tête (les magazines de Renzo-le-coiffeur, L'Intrépide Valentina) et me troublaient. »

« Et nous voici arrivés au moment où cette histoire prend un tournant. Ou plutôt non, pas encore, mais elle accélère ; elle accélère brutalement ce qui rendra catastrophique la sortie de piste quand viendra le tournant. Si jusqu'ici je vous ai raconté toutes ces petites choses, ce n'est pas parce que je les considère comme importantes en elles-mêmes - je sais pertinemment qu'elles ne le sont pas, mais pour que vous mesuriez qui j'étais à cette époque et ce qui composait ma vie à l'apogée de mon enfance, et même déjà un peu au-delà, à douze ans, pendant l'été 1972 ; et par là, en m'efforçant de m'en souvenir pour vous les raconter, j'en prends moi aussi la mesure. Surtout quand on se retrouve très loin de ce qu'on a été autrefois, comme cela m'est arrivé, il est important de se souvenir de cet autrefois ; et s'il s'agit d'un autrefois fait de petites choses, comme ce fut le cas pour moi, ces petites choses aussi deviennent importantes. Le problème, ce n'est pas que j'aie perdu ces choses : je les aurais perdues de toute façon. Le problème, c'est comprendre si, vu qui j'étais, j'aurais pu résister à la force qui me les a fait perdre de cette façon-là, ou pas. C'est une question que je me suis posée souvent, et j'en ai conclu qu'on ne peut pas arriver directement à la répond à une question et aussitôt une autre réponse : on jaillit, chaque fois les réponses ne sont que des opinions et, au lieu de se rapprocher, la vérité s'éloigne. Je suis désormais persuadé que si la possibilité existe qu'émerge la réponse dans sa vérité et sa quintessence, il faut passer par le récit : un récit soigneux, détaillé et honnête de tout ce qui a été bouleversé, tel que c'était quand ça a été bouleversé une recherche, un effort. Et c'est ce que je suis en train de faire. »

« Voilà pourquoi j'ai pensé que me mettre à nu dans un récit vraiment sincère, honnête, scrupuleux, pourrait servir à dépasser enfin cette question étais-je en mesure de changer le cours des événements ? Je n'ai besoin que d'une syllabe : Oui. Ou bien : non. Et voir enfin ce qu'il y a derrière. »

« Maintenant que je vous ai avoué la cause de ma honte, vous avez tous les éléments pour comprendre qui j'étais cet été-là - et moi avec vous. Et si, à partir de maintenant, l'histoire accélère, sachez que je m'efforcerai encore de la ralentir, d'insister sur les détails, de récupérer et d'inclure tous les souvenirs possibles, pour les raisons que j'ai essayé d'expliquer tout à l'heure. Et pour les éclairer davantage, maintenant, avant de reprendre le fil de mon histoire, je souhaite vous raconter un événement tragique qui a eu lieu longtemps après, pendant un autre été, sur une autre plage, dans un autre pays, dont je n'ai pas été acteur ni même le témoin direct. Malgré toutes ces distances ou peut-être grâce à elles, il s'agit du symbole parfait de ce que j'essaie de faire avec mon récit, et que j'essaie de faire avec ma vie aussi. »

« J'ai raison de me souvenir, de reconstituer. Plus j'avance, et plus je réussis à voir le garçon que j'étais, et le voir vaut beaucoup mieux que le savoir, pour moi qui essaie de le raconter. »

« Jolis pères de famille, murmura-t-elle.
Papa répliqua aussitôt, comme s'il s'attendait à ce commentaire je ne dis pas qu'ils fassent bien, Betty. Je ne suis pas en train de dire que ce sont des saints. Je dis qu'il est profondément injuste que vos vices soient étalés dans la presse quand celle-ci s'occupe d'un meurtre horrible qui a ensanglanté une ville entière. On donne pour évident que ces vices et ce meurtre sont liés, alors que ce n'est pas le cas ! On peint une ville entière du noir de ces vices et du rouge de ce sang, c'est ignominieux ! Il s'échauffait, il avait trop haussé la voix et maman l'alerta avec un Chuut ! Alors il se remit à parler presque à mi-voix. Ces types Baldisseri, Della Latta, ceux dont on sait qu'ils ont pris part à l'enlèvement et peut-être aussi matériellement au meurtre - sont membres d'une cellule monarchiste! Ils sont liés aux néofascistes ! Il y a des choses que je ne peux pas te dire, mais une rançon a été réclamée le lendemain de l'enlèvement. Tu comprends ? Quel pédophile demande une rançon ? On essaie de four-voyer les enquêteurs, Betty, de dresser l'opinion publique contre ces malheureux pour cacher la véritable cause de l'enlèvement, qui n'est pas sexuelle, mais politique. Mais ça, je ne peux pas le dire...
Maman se tut de nouveau. Lui aussi. Il y eut un silence. Ce fut elle qui le rompit au bout d'un moment. C'est dangereux ? demanda-t-elle. Papa ne répondit pas tout de suite, alors elle précisa : ce que tu dois faire, c'est dangereux ? Dangereux, non, répondit papa. C'est délicat.
Maman ne lui parla pas du voyeur, ni ce soir-là, ni jamais. »

« C'est ce que je déclarai à Astel cet après-midi-là. Je lui montrai la traduction maternelle et lui enseignai moi le minus qui ne connaissais rien à rien et étais amoureux d'elle comme un idiot - je lui enseignai la règle d'or du traducteur : sacrifiez les rimes, sacrifiez le sens d'une phrase s'il le faut, mais ne sacrifiez jamais sa fonction. Toute phrase, même la plus obscure, est conçue dans un but, c'est-à-dire justement pour exercer une fonction : le premier devoir du traducteur est de ne pas trahir cette fonction. Le reste vient après. »

« Une fois sortis de la zone dangereuse, nous prîmes une bonne allure, avec le vent de travers, et le dicton me sembla justifié : le ciel était traversé de nuages immaculés tandis qu'à la surface de la mer, d'un éblouissant vert électrique, scintillait la lumière dansante des rayons du soleil. »

« J'ai beaucoup dit qu'avant cet été-là je n'étais rien, et c'est vrai, comme il est vrai qu'après je suis devenu l'adolescent à qui est arrivé ce que je vais vous raconter. Mais pendant ces jours d'août passés avec elle, j'ai eu le temps d'éprouver un bonheur que je n'ai jamais pu oublier et qui m'a permis de ne pas trop m'endurcir pendant les années d'épreuve. Pour le dire de la façon la plus simple possible, j'ai eu le temps d'aimer vraiment - seule raison pour laquelle j'ai été capable d'aimer à nouveau. »

« Je ne savais rien, mais je savais tout. »

« Ce qui s'ouvrit plutôt, ce fut l'abîme d'une période schizophrénique, d'interférences, d'oreilles dressées dans la savane et plus jamais, plus jamais ce formidable abandon. »

« Je ne cherche pas d'excuses, mais il faut redire que j'avais douze ans et que je les avais vécus dans le liquide amniotique d'une bourgade dont les gens citaient parfois le nom parce que cinq cents ans plus tôt elle avait vu naître un des génies de l'humanité. Un endroit où il n'était pas nécessaire d'être très vif d'esprit pour qu'on vous considère vif d'esprit. Un endroit où l'on grandissait lentement. Il est peut-être vrai qu'à la fin de notre vie, nous avons tous la même valeur, mais au début sûrement pas, et j'avais trop peu vécu la mienne pour avoir envie d'en changer. Jusque-là elle m'avait enveloppé conforta-blement, je ne m'y sentais pas à l'étroit. Trois ans plus tôt je croyais encore au père Noël, c'est dire, et je regrettais encore qu'il n'existe pas. »

« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. C'est pourquoi nous finissons par garder un souvenir presque sacré de nos premières fois, tandis que les dernières, si tant est que nous en ayons le souvenir, nous accablent de regrets. »

Quatrième de couverture

Luigi Bellandi, professeur et traducteur, se remémore l'été 1972. Il a alors douze ans et quatre mois lorsqu'il retrouve la maison de vacances que sa famille loue chaque année dans une station balnéaire de la côte toscane. Pour celui que l'on surnomme Gigio, c'est la saison des découvertes la musique, la littérature et la naissance du désir. Les Jeux olympiques de Munich débutent et l'éclosion des premières amours pourrait être joyeuse si l'on ne pressentait pas l'avènement d'un drame intime, familial et politique. La férocité du monde frappera immanquablement le jeune garçon cet été-là, marquant la fin de son innocence et une entrée brutale dans l'âge adulte.

Avec Septembre noir, le grand écrivain Sandro Veronesi met la puissance de sa plume au service d'une tragédie au dénouement saisissant. Un roman inoubliable sur le pouvoir du langage et la nostalgie de la fin de l'enfance.

« Une lumineuse déclaration d'amour à nos faiblesses. »
Corriere della Sera

Éditions Grasset,  janvier 2026
310 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz