Affichage des articles dont le libellé est Adolescence. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Adolescence. Afficher tous les articles

mercredi 23 avril 2025

La Baronne perchée ★★★★☆ de Delphine Bertholon

Première découverte de l'autrice Delphine Bertholon avec ce dernier roman. Sa plume sensible m'a chaudement attrapée et touchée.

L'histoire de Mathilde et de sa fille Billie s'entrecroisent et nous fait pencher, malgré le deuil, du côté de l'amour et de la vie. En toute simplicité, avec beaucoup d'humanité.

Vous êtes plusieurs à partager votre enthousiasme pour la lecture des romans de Delphine Bertholon ; je rejoins votre club avec plaisir 😉

« Côme monta jusqu'à la fourche d'une grosse branche, où il pouvait s'installer commodément, et s'assit là, les jambes pendantes, les mains sous les aisselles, la tête rentrée dans le cou, son tricorne enfoncé sur le front.
Notre père se pencha par la fenêtre :
Quand tu seras fatigué de res-ter là, tu changeras d'idée ! cria-t-il.
Je ne changerai jamais d'idée, répondit mon frère, du haut de sa branche.
Je te ferai voir, moi, quand tu descendras !
Oui, mais moi, je ne descendrai pas.
Et il tint parole. »
ITALO CALVINO, Le Baron perché 

« Là-bas, l'absence de Mathilde était palpable à la manière des fantômes dans les films d'épouvante : au début, Léo la voyait partout. Elle habitait chaque recoin, chaque objet, Mathilde dans la brosse à dents rose aux poils recourbés, dans le plaid à carreaux, dans la stupide collection de bateaux en bouteille. Mathilde dans la poussière qui dansait le matin. Dans la fumée des clopes. Dans le gel douche au Monoї. Pour calmer le nouveau-né, Léo lui passait Solitude de Billie Holiday, cette chanteuse de blues qui avait inspiré son prénom. Mathilde était fan: leur seul luxe, à l'appartement, était une platine vinyle Pioneer. Les paroles collaient parfaitement à la situation: In my solitude you haunt me... There's no one could be so sad... I know that I'll soon go mad... Tout un programme. Léo, à l'époque, n'écoutait que de la techno. Il aimait les musiques qui faisaient taper le cœur, pas se briser. »

« Depuis toute petite, Billie adorait les couchers de soleil ; ça lui faisait des remous dans le ventre. Ce soir-là comme souvent, elle se mit à pleurer. Ce n'était pas de la tristesse, jamais, c'était autre chose. De la gratitude, peut-être. Oui, c'était ça: de la gratitude. Pour la beauté du spectacle, pour le fait d'être en vie, pour cette nature capable de telles métamorphoses, pour l'impression de petitesse que l'on ressentait, pour la modestie, pour l'évidence que demain, tout recommencerait. Parce que si le soleil se couchait, à coup sûr il se lèverait, et cette certitude, c'était de l'espoir pur. Les crépuscules étaient chaque jour différents mais Billie avait remarqué que les couchers de soleil les plus spectaculaires advenaient après ces journées pénibles où le vent avait soufflé trop fort. Une récompense, en quelque sorte, ou une compensation. Le ciel alors changeait sans arrêt, d'une minute à l'autre, les nuages prenaient des formes, des textures et des couleurs variées, en strates, en nappes, en filaments; c'était l'heure rêvée des paréidolies, il y avait des anges et des monstres marins, des trains à grande vitesse et des petits oursons. Il ne fallait jamais aller se chercher un truc à grignoter à ce moment-là, on risquait de rater ce qu'il y avait de plus chouette. »

« Dis-moi que tu m'aimes, papa. Que je te manque.
Dis-moi que si je rentre, tu vas réapparaître.
Dis-moi que si je reviens, tu vas ressusciter. »

« D'une manière générale, les traditions, ce n'était pas son truc. Il n'avait jamais oublié de le lui souhaiter, pas une seule fois, mais c'était toujours sur le ton de celui qui vous annonce la mort de quelqu'un. Ses « joyeux anniversaire » sonnaient comme « l'enterrement aura lieu dimanche », puis il partait très vite ou changeait de sujet. Il ne lui faisait jamais ni gâteau ni cadeau, pas même une petite carte. Il y a quelques années, Billie lui avait demandé si, "par hasard", Mathilde ne serait pas partie un 4 août ? Il était devenu tout blanc, puis avait mur-muré : « Quelque chose comme ça. » Elle avait donc pris l'habitude de se fêter toute seule. Ce jour-là, elle prévoyait un événement spécial, un petit plaisir secret et solitaire, si possible inédit. Pour ses neuf ans, sur la plage de Socoa, elle avait essayé la glace à la réglisse. Elle n'avait pas aimé ça, mais c'était intéressant. Pour ses dix ans, elle s'était baignée toute nue dans l'océan, en enlevant sa culotte de maillot malgré le rivage bondé. Pour ses onze ans, six mois après leur emménagement ici, elle s'était offert un tour de manège sur le sublime carrousel 1900 qui, chaque été, s'installait près du pont. L'année dernière, elle avait vidé dans l'évier toutes les bières du frigo et accusé le « mange-briquet » d'être devenu alcoolique. Que ferait-elle pour ses treize ans ? Elle n'en avait pas la moindre idée; toute son énergie avait été dépensée pour mettre au point sa retraite en forêt. Mais, soyons clair: jamais elle ne tiendrait encore deux semaines dans cette cabane. »

« Léo ne savait rien de Mathilde, Mathilde n'avait jamais su grand-chose de Léo, il avait menti à Billie pendant presque treize ans, et Billie était partie habiter dans les arbres. Il se rendait bien compte, aujourd'hui, qu'effacer le passé ne le faisait pas disparaître... En revanche, les non-dits, visiblement, faisaient disparaître les enfants. »

« Peut-être n'était-il pas trop tard pour devenir un bon père.
Peut-être que les silences, comme les malédictions, pouvaient se conjurer. »

Quatrième de couverture

Un briquet pour le feu, des provisions, des vêtements, de l'eau. Alors que ses camarades prennent la route des vacances, Billie a décidé de prendre le large. Inspirée par sa lecture du Baron perché, elle s'installe dans une cabane au milieu des arbres, dans un parc d'accrobranche désaffecté face à l'océan.

Que fuit-elle ? Elle ne le sait pas bien elle-même. Sans doute, l'indifférence de Léo, son père, enfermé dans le chagrin. Quand ce dernier découvre la disparition de sa fille, il ne sait par où commencer, tant le fossé entre eux s'est creusé. Alors que Billie attend, dans son refuge de feuilles, elle est approchée par un inconnu, qui la cherche pour d'autres raisons.

Avec la sensibilité et le souffle qui caractérisent son écriture, Delphine Bertholon signe avec La Baronne perchée une ode à l'énergie de la jeunesse et un émouvant roman sur nos racines, qu'elles nous portent ou nous enferment.

Éditions Buchet & Chastel,  février 2025
238 pages 

lundi 11 novembre 2024

Un printemps en moins ★★★★★ d'Arnaud Dudek

Douloureusement d'actualité

Avec l'émergence des réseaux sociaux notamment, véritables déversoirs de haine.
« Ça me troue l'âme. Ça me découpe en rondelles. »
J'aurais pu écrire, dire la même chose à plusieurs moments de cette lecture.
Gabriel, ton histoire m'a tant émue. 
Foudroyée. 

"Un printemps en moins" explore tout ce que signifie, induit le harcèlement, avec sensibilité, finesse, bienveillance. Ces pages s'enveloppent aussi de l'amour des gens qui aiment Gabriel de tout leur cœur, de toute leur âme. Ils n'ont rien vu. Culpabilisent. Aiment tellement, pourtant.
Écrit avec justesse. Oh oui, le ton est juste ; j'avais trouvé le même ton juste dans son dernier opus " Le Cœur arrière " - l'auteur y aborde le sujet de la pression du sport à haut niveau.
Je serai au rendez-vous pour le prochain et en attendant, j'ai quelques écrits d'Arnaud Dudek à rattraper ! 
Car in fine, il reste la littérature, les mots délicats d’Arnaud Dudek, pour dire les maux du monde, l’espoir aussi.
« [...] la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d’eau, des chagrins petits comme des océans. »

Merci à l'équipe Babelio, aux Éditions Les Avrils, à Arnaud Dudek pour ce livre reçu dans le cadre d'une opération masse critique.  


« Je suis comme tout le monde. J'aurais voulu d'une vie ordinaire. Sans trop en demander. [...] J'aurais préféré qu'il en fût ainsi et n'avoir rien à raconter. »
Philippe Forest, L'Oubli  

« MARTIN

Un café allongé, une terrasse, le ciel de Paris. Des passants pressés, des cyclistes, des voitures, ça roule, ça klaxonne, ça palpite. Et moi dans ce bazar, une cuillère dans la bouche, désespérément en avance à un rendez-vous.
Je me souviens de Gabriel à six ans. Notre premier voyage en avion, un Paris-Rome, un dimanche de juin. Il voulait absolument enfiler son K-Way avant de monter à bord. Parce que, nous a-t-il dit, quand on va traverser les nuages, on sera mouillés.
Je me souviens de Gabriel à douze ans. D'autres histoires, d'autres dimanches. Quand il a commencé à faire le beau devant le miroir de la salle de bains. Quand il a décidé de se laisser pousser les cheveux il nous l'a annoncé solennellement comme s'il nous déclarait qu'il se convertissait au bouddhisme. Quand il m'a demandé, un matin, de lui montrer comment on se rase. Quand il a voulu qu'on lui achète une paire de baskets un peu rétro à plus de deux cents euros, parce que, nous a-t-il précisé, quand on traverse la cour avec, on devient une star.
Je veux me souvenir de Gabriel à dix-sept ans. Je veux me souvenir de Gabriel à trente-trois ans. Sinon il n'y aura plus de vrais dimanches. »

« [...] elle se dit que seules les nuits sont faciles, parce que tout s'arrête dans la nuit, parce que tout se fond, tout s'apaise sous la lune, parce que tout s'estompe, parce que les nuits sont comme les ardoises magiques des enfants, on peut écrire, puis tout escamoter en un clin d'œil grâce à la gomme glissante, grâce à l'alcool, grâce à l'ivresse, et ce serait tellement bien que les jours ressemblent à ça, aussi. »

« GABRIEL

Ton infirmière préférée s'appelle Perrine. Elle fait ta toilette avec douceur. Elle te raconte sa vie avec légèreté et humour, les bêtises de sa gamine, les étourderies de son mari, et tu as envie de les rencontrer, ces gens, d'aider le second à retrouver ses lunettes dans le réfrigérateur, de jouer à « Cherche et trouve » avec la première, de recomposer une vie de famille, en somme, une petite vie simple et douce dans laquelle tu te glisserais avec délice, plaid en pilou magnifiquement kitch, magnifiquement doux.
De manière générale, la vie ressemble assez peu à ces « Cherche et trouve » sur lesquels tu passais des heures quand tu avais l'âge de la fille de Perrine; trop souvent, dans la vie, on trouve ce que l'on ne cherchait pas, et pas ce que l'on voulait.
Il y a ceux qui disent: J'ai trouvé... goût de cerise! Et ceux qui ne trouvent pas. 
Il y a ceux qui pensent, de toute évidence, et ceux qui ne pensent pas.
Il y a ceux qui dansent sur des nuages denses, et ceux qui ne dansent pas.
Perrine pose une main chaude sur ta joue. Tu te vois marcher à côté d'elle, parlant gaiement, jetant des coups d'œil de temps à autre, à droite vers la fille, à gauche vers le mari.
Cherché. Trouvé. »

« Elle n'était pas au programme du Capes, l'impuissance. On planche sur les espaces oniriques dans des récits de l'imaginaire. On s'interroge sur les procédés de fictionnalisation dans l'œuvre romanesque de Boris Vian, de Joseph Roth ou de Carlo Goldoni. Le ministère, les inspecteurs, les formateurs ne les font pas vraiment travailler sur l'usure morale des élèves harcelés. »

« [...] endosser l'habit du souffre-douleur. Non, ça ne forge pas, contrairement à ce qu'avait lancé ce collègue débile qui n'avait pas plus de goût vestimentaire que de sens de la pédagogie. Ça isole, ça brise, ça détruit. C'est sérieux. »

« ELIAS

Tu me fatigues, frère. Je te regarde dormir, respirer dans ce putain de tube, et je te jure, tu me fatigues. Pourquoi tu ne m'as rien dit ? Pourquoi tu ne t'es pas confié pour une fois ? T'as subi mes râteaux amoureux, mes défaites, mes déboires. Tu m'as remonté le moral quand ma grand-mère a été bouffée par son cancer. Toi, tu ne te plains jamais. Le divorce de tes parents ? T'as juste dit que c'était dommage. Le déménagement, le nouveau collège ? T'as répondu que c'était pas simple, mais que ça roulait, que tu t'habituais.
Je me doutais qu'il y avait quelque chose. Tes SMS étaient de plus en plus chelous. Les gifs, de moins en moins marrants. Si j'avais été sur les réseaux, j'aurais vu la merde. Je m'en veux, tu peux pas savoir. Et je t'en veux aussi, je crois.
Le lendemain de l'enterrement de ma grand- mère, tu m'as dit un truc important. Pendant qu'on traînait vers le plan d'eau, tu m'as dit qu'il manquait toujours quelque chose pour qu'une heure soit parfaite. C'est le soleil, ou bien la pluie. Le silence, ou bien le vent. Ça dépend de l'humeur, du timing. Il manque la chance, ou bien le temps. Une épaule, une caresse, un frisson. Un peu d'ivresse, un brin de courage, un poil de sincérité. Et quand il ne manque pas quelque chose, ben il manque quelqu'un. Je t'ai regardé crapoter ta cigarette. J'ai jeté un œil vers le plan d'eau et le cygne pelé qui s'y déplaçait comme un hippopotame sur une patinoire. Et je t'ai dit : Là, il ne manque rien.
J'ajuste mon masque. Je serre la main de ta mère, que je n'arrive pas à regarder dans les yeux. Je te checke, même si tu ne sens rien.
- On revient quand ? je demande à ma mère. Ne commence pas à me manquer. Ne commence surtout pas. »

« J'ai toujours voté à l'extrême gauche. J'ai participé à de nombreuses manifestations, pour nos salaires, pour nos retraites, pour la GPA, contre la finance, contre les délocalisations, contre le contrôle policier au faciès. Maintes fois j'ai crié « Liberté, égalité ». Maintes fois j'ai chanté « Tous ensemble », « Qui sème la misère récolte la colère », et même « Mangeons les riches ». Je manifeste, mais je ne brise pas les vitrines, je n'ai pas de courage physique, je ne prendrai pas les armes pour la Révolution. J'ai grandi avec des valeurs que j'essaie à mon tour de transmettre à mon fils. Bats-toi pour tes idées. Ne laisse pas les autres décider à ta place. Fais-toi ta propre opinion. Ne crois pas tout ce que tu lis sur Internet...
Internet, justement. Environ 80% des parents reconnaissent ne pas savoir exactement ce que leurs enfants font sur leur téléphone ou leur tablette; je ais partie de cette immense majorité. Je ne flique pas, moi. Ne contrôle pas. Cela ne fait pas partie de mes « valeurs».
Des chiffres, j'en ai lu d'autres, ces derniers temps. Les jeunes passent en moyenne deux heures par jour sur Internet, Instagram, TikTok. Près de 20% d'entre eux disent avoir déjà été confrontés au cyberharcèlement. Un peu plus de 60% des victimes affirment que c'était à cause de leur apparence.
J'ai combattu, j'ai voté, j'ai manifesté. J'ai levé le poing, des banderoles, des pancartes.
Aujourd'hui, je vacille. Tâchant désespérément de rester concentré sur le présent et l'avenir proche, je cherche de l'aide dans les mots ou dans la peinture, dans Qui je fus ou dans La Clairvoyance.
J'ai cherché à sauver la fraternité.
Je n'ai pas réussi à protéger mon fils. »

« ROMANE

À l'adolescence, Romane filait un mauvais coton. C'était en tout cas ce que pensait sa mère, parce qu'elle ne faisait rien à la maison, parce qu'elle parlait mal, se mettait en colère pour un oui ou pour un non, parce qu'elle vivait derrière un écran de fumée où ses amis-à-la-vie-à-la-mort, Bob Marley et Dawson Leery prenaient toute la place, parce qu'elle avait déjà frôlé le coma éthylique, parce qu'elle mangeait trop et se faisait vomir, parce que tout la révoltait, le sort des migrants, les bavures policières, la maltraitance animale, parce qu'elle passait son temps à lever le poing et à balancer des horreurs à des parents qui ne pouvaient pas la comprendre puisqu'ils étaient vieux et mous, parce que dans un univers violent, où l'on tabasse, où l'on séquestre, où l'on humilie sans raison des militants altermondialistes, où l'on tranche au fer rouge le bec des poules pondeuses, il ne suffit pas de voter SE-UNSA pour défendre l'éducation - il faut prendre les armes. À l'adolescence, Romane était une révoltée, une frondeuse, une sale gosse un poil égoïste qui rentrait à 2 heures du matin après avoir refait le monde en se déhanchant sur Bella ciao, jurant sur ce qu'elle avait de plus cher qu'elle ne deviendrait jamais prof comme ses parents, que jamais elle ne rentrerait dans le rang.
Gabriel ne doit pas être un rebelle, songe Romane en refermant le livre qu'elle essaie de lui lire, un recueil de poèmes - "Le Cœur pur du barbare", écrit, selon l'auteur, avec un caillou dans la chaussure. Gabriel est doux, un peu perdu, plus fragile qu'elle à son âge. Romane n'a pas grandi avec les mêmes réseaux sociaux que lui, on n'y harcelait pas autant, pas avec cette violence, ce désir de détruire. Ce n'était pas « mieux avant », évidemment. Les brimades ont toujours pris la forme de personnes plus fortes s'attaquant aux faibles (en sixième, une Magda est ainsi devenue la tête de Turc de sa bande parce qu'elle avait un accent et des vête- ments étranges, et Romane en a honte quand elle y repense, honte de ne pas l'avoir défendue lorsqu'on la bousculait, honte de ne pas avoir réagi quand la meute s'en prenait à elle). Mais contrairement à l'intimidation physique, le cyberharcèlement n'a pas de bornes. Il peut atteindre à tout moment - lorsqu'une victime est seule dans sa chambre, au retour de l'école, pendant des vacances en famille, tout le temps, partout.
Au moment où elle ramasse son sac, Romane sent s'abattre sur elle un malaise flou, l'envie de rien, le sentiment que ça ne finira jamais, la loi du plus fort, les violeurs et les violents, les agressifs, les frotteurs et les agresseurs, les harceleurs, les racistes, les intolérants.
- Bonjour !
New Balance jaunes, blouse blanche, cheveux gris : c'est le médecin qui suit Gabriel.
- Bonjour, répond-elle.
Elle l'a déjà croisé, mais c'est la première fois qu'ils se parlent.
- C'est bien, ce que vous faites. Il a besoin d'entendre de jolis mots.
Ils bavardent quelques instants, l'état de santé de Gabriel quarante-cinq jours après sa chute, mais aussi, la vétusté des couloirs, les malheurs de l'Hôpital et de l'Éducation nationale. Il sait qui elle est, c'est certain. Une vague prof qui n'était même pas dans l'emploi du temps de son patient, qui vient le voir parce qu'elle culpabilise, qui lui lit de la poésie parce qu'elle voudrait sauver les humains, les forêts et les cachalots... Il s'en fiche. 
Il lui parle comme si c'était une proche, un pion essentiel sur l'échiquier mental de Gabriel, au même titre qu'une tante ou une amie de la famille. Parce qu'elle est là. Parce que, à sa façon, elle lui fait du bien.
- Vous savez, dit le médecin en caressant sa joue avec un stylo, on ne s'y habitue jamais.
- À quoi ?
Il baisse les yeux.
- Je vais vous raconter une histoire. À l'époque, j'étais étudiant en médecine. En stage au Samu. On est appelés à 2 heures du matin pour une gamine. Tentative de suicide. Elle a avalé une boîte d'anxiolytiques à cause d'une rupture. Elles font toutes mal, les ruptures, et là, c'était sa première. On ne doit pas chercher à mourir pour ça, mais voilà, on est trop sérieux quand on a seize ans. La petite s'est bien amochée, elle a pris beaucoup, beaucoup de cachets. On arrive, on entre dans sa chambre pleine de posters colorés. Elle est par terre - il désigne le sol vert du couloir -, sur la moquette. Le pompier qui l'a prise en charge avant notre arrivée est épuisé par les massages. Je prends le relais, je masse comme je n'ai jamais massé de ma vie. Mes doigts cherchent à devenir des baguettes magiques, vous voyez. Le chef intube. Je prie, je masse, je prie, je masse, je pense à Mandrake, le magicien qui me faisait rêver quand j'étais môme, je pense à tous les dieux de la terre. Mais... Elle meurt.
Il parle plus bas. Il semble fatigué, tout à coup. 
- On ramène le corps sur le lit. Son pied heurte le mur. Là, une vieille photo tombe: elle a les cheveux tressés, elle serre dans les bras une autre fille, sa sœur peut-être, ou sa BFF, ou sa cousine. Je ramasse la photo. Je la pose sur la table de nuit. Ça me troue l'âme. Ça me découpe en rondelles.
Le médecin se pince l'arête du nez.
- Je ne me souviens pas du départ. Je me revois juste quelques heures plus tard, en train de refuser le verre de gnole qu'une grand-mère veut nous offrir parce qu'on a suturé sa plaie à la tête. En train de me dire que c'est dingue, que sur ce planète on naît, on meurt, on se suicide à seize ans ou on boit de la mirabelle à quatre-vingt-cinq. On se dit que le sens de la vie est protégé par un code, et qu'il est impossible à trouver. »

« Je le sais bien, que l'on passe son temps à décevoir des gens et à rater des trains, qu'il y a plus de trognons de pommes et de peaux de bananes que de tartes et de gâteaux, que la vie rime plus souvent avec salsifis qu'avec umami, et que c'est le bordel, même quand c'est bien rangé. Mais c'est parfois plus compliqué à admettre, l'échec, l'amertume, les salsifis. »

« Plus tard, dans une librairie où elle a ses habitudes, Romane cherche de l'inspiration. Elle se dit que l'art en général, et la littérature en particulier, existe parce que la perfection n'existe pas. Mais la littérature ne peut pas grand-chose contre la violence du monde. Elle n'arrête pas les balles, ne remplit pas les estomacs, n'empêche pas les hommes de tomber. Elle ne peut rien contre les guerres, dont elle est souvent l'une des premières victimes - piétinée, brûlée, interdite. Elle ne met à l'abri de rien. En revanche, la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d'eau, des chagrins petits comme des océans. »

« Je pose une tasse propre sur l'égouttoir, en plonge une autre dans l'eau chaude, frotte la paroi intérieure avec ma vieille éponge, tandis qu'un psychopédagogue au nom rempli de consonnes intervient avec fermeté : On ne doit pas punir l'enfant, mais un comportement. Éteindre un comportement, ça ne posera jamais de problème. Il faut aussi des techniques pour pouvoir intégrer la punition et la sanction dans une forme de bienveillance... Si l'enfant est aimé et sécurisé, il va se développer.
J'aime mon fils.
Ne l'ai-je pas assez sécurisé ?
Où étais-je, tandis qu'il se faisait humilier, terrifier, rabaisser, détruire ? 
En train de lui enjoindre de se tenir droit, de availler plus, de répéter que c'était son avenir qu'il jouait, que je ne pourrais pas toujours être derrière lui.
En train de nager à contre-courant, hors sujet, à côté de la plaque. »

Quatrième de couverture

Quatorze ans : l'âge de l'insouciance, des parties de foot, des copains, des premiers flirts. Pour tout le monde, sauf pour lui. Gabriel est à l'hôpital, inaccessible aux mots de réconfort et aux remords de son père et d'une prof de son collège. Car les adultes n'ont rien vu venir. Ni les înjures en classe ou sur les réseaux sociaux, ni ce matin de mai où Gabriel n'a plus supporté de voir son adolescence volée par ses harceleurs. Mais dans cette saison en suspens se puisent aussi des trésors pour l'avenir.

Depuis Rester sage (selection Goncourt du premier roman 2012) jusqu'au Coeur arrière (Prix Erckmann-Chatrian 2022), Arnaud Dudek façonne une œuvre fine et sensible. Bouleversé par le mal-être d'enfants harceles a l'école, il écrit Un printemps en moins entre colère et lucidité, dans une forme chorale qui embrasse le ressenti des victimes comme de leur entourage. Une histoire coup de poing.

« Parce qu'il n'a pas fini de scroller, d'avoir le seum ou la rage, parce qu'il doit dévorer Perec et admirer Hopper, parce qu'il doit connaître des tas de nuits qui sentent l'écorce d'orange, parce qu'il doit prendre son temps, le large ou un crédit, parce qu'un abruti vomira du rhum sur sa paire de Nike Air Max TW neuve avant de devenir son meilleur ami, il doit se réveiller. »

Éditions Les Avrils,  septembre 2024
122 pages 

lundi 9 octobre 2023

Flagrant déni ★★★★☆ de Hélène Machelon

Juliette, une lycéenne brillante, à la verve superbe déclara un jour forfait, terrorisée face à ce bébé qui s'était planqué au fin fond de ses entrailles - son subterfuge à lui pour se positionner du côté de la vie. 
Et sa famille autour, ses parents et sa sœur quasi jumelle, Chloé. Une famille emplie d'amour à qui Juliette ne laisse rien passer, surtout à sa mère, « [...] deux cœurs hémophiles qui se perdaient. » 
J'ai littéralement fait partie de l'équation, propulsée, avec Juliette et sa famille, dans cet immense et vertigineux tourbillon de la vie qui a suivi l'incroyable et effroyable annonce du déni de grossesse de Juliette ; c'est d'un souffle que j'ai eu le sentiment de dévorer les mots de l'autrice sur les deux premiers tiers du roman.
Le sas de décompression bienvenu qu'a représenté pour moi le troisième tiers de ce roman ménage un tantinet et permet de prendre la hauteur nécessaire pour comprendre les étapes successives qui mènent à un horizon plus clément. Des étapes légitimes, quasi incontournables pour que les nœuds se défassent, que les liens petit à petit se (re)tissent entre les différents membres de cette famille, pour que les brisures se parent de dorures laissant place à l'espoir.

Sujet difficile superbement traité par Hélène Machelon. L'uppercut que se prend Juliette, ses réactions et celles de sa famille, les émotions qui les traversent sont décrits avec une telle justesse, une telle précision, un tel réalisme que l'onde de choc nous traverse indubitablement.

Merci Magali (https://coccinelledeslivres.be/) d'avoir proposé ce voyage littéraire à "Flagrant déni" et merci Hélène Machelon de vous être prêtée au jeu. Une expérience incroyable qui m'a touchée, profondément touchée. Quelle écriture ! 
« Aucun être ne sort indemne des rouleaux de la vie »...

« La nature aime à se cacher. » Héraclite

« Elle était deux. Qui était-il ? Dans la même seconde, elle perdit sa verve, un peu de sa superbe et beaucoup de son enfance. Elle qui avait si souvent remporté la partie, échouait à ce concours d'éloquence. La langue cimentée au palais, elle déclara forfait.
Était-ce vraiment elle ? Ces échographies étaient- elles siennes ? Comment nier l'évidence? Son nom était inscrit sur l'écran. Son adversaire avait un visage et un corps. Comment accouche-t-on lorsqu'on n'est pas enceinte ? »

« Elle était une gamine terrorisée par cet inconnu qui, libéré, prenait la place qui lui revenait de droit. Le corps déformé de Juliette était devenu si phénoménal qu'elle le contemplait, sidérée. Il ne lui appartenait plus. Elle subissait cet autre dont elle ne voulait pas et qui l'assiégeait, qui la forçait. Comme un viol, elle se sentait sale et contrainte. L'enfant lui volait sa dignité et son innocence, il tuait son avenir. Il était le corps du délit, l'aveu criant de sa sexualité. L'enfant, vorace comme un parasite, s'était introduit en elle, avait puisé dans ses ressources pour se développer. Il était allé jusqu'à se servir de ses gènes comme point de départ de la construction de son être unique. »

« Les loups approchaient. Son tour venait, elle avait froid. En plein été, Juliette changea de saison. »

« Agnès enviait ces autres qui approchaient sa fille sans se brûler. La mère de l'adolescente avait mille mots ravalés. Le fichu caractère de Juliette, son envie de grandir trop vite et ses exigences les tuaient à petit feu. »

« Mère et fille étaient deux cœurs hémophiles qui se perdaient. »

« L'air se médicalisa. L'essaim de blouses blanches devint bleu. On entendit le bruit froid d'ustensiles métalliques déposés sur des plateaux métalliques placés sur des tables métalliques. Le champ stérile cachait le sang de la scène du crime. Des odeurs abrasives flottaient, prenaient Juliette à la gorge pour y rester collées. Celles qui s'infiltrent, qui vicient l'air, l'envahissent et persistent même une fois disparues. Juliette avait le sentiment de les avaler et qu'elles l'empoisonnaient. »

« Sans un regard pour les messages reçus la veille sur son téléphone, la lycéenne hébétée découvrit sur la toile de glaçantes histoires de congélateur, de sac de sport, de placard et même de poubelle. Elle trembla en lisant des mots gros comme hémorragie, néonaticide, prison.
Complices, le corps et la tête de Juliette s'étaient ligués pour protéger le nouveau-né de l'ogresse qui l'aurait dévoré. Le camouflage était donc le subterfuge, l'arme que l'Autre avait utilisée pour survivre. Il avait sauvé sa peau. »

« Au fil des années, sa mère devint son antithèse, elle était tout ce que Juliette ne voulait pas devenir. »

«  Juliette se rêvait un grand destin d'héroïne qui change la face du monde. Elle avait la soif d'absolu de certains adolescents, qui les rend intransigeants et cruels. »

«  Ils le trouvèrent beau, si petit sur leur poitrine. Rafael et Agnès croyaient l'enfant fragile alors qu'il n'était que vigueur. Ils le croyaient vulnérable, il n'était que force. C'était un leurre, éclatant de vie, l'enfant avait la rage écrasante des survivants. »

« Pourquoi fallait-il qu'ils se comprennent si mal, que dans leur bouche, les mots aient toujours un sens différent ? Alors qu'ils partageaient leur quotidien, ils s'épuisaient à se chercher sans se rencontrer vraiment. »

« La lycéenne s'était laissé séduire ou réduire par le regard intelligent de cet homme brillant animé par de grandes causes. »

« L'Autre était le terroriste capable de faire sauter sa vie. Malgré le rejet et la haine, il avait tenu, s'était accroché, il fallait qu'il aime sacrément la vie. L'Autre avait mordu les parois de son utérus pour ne plus les lâcher, et pendant neuf mois il avait imprégné ses chairs, la moelle de ses os jusqu'au noyau de ses cellules. Elle l'avait dans la peau, il était sa dope dont elle devait se désintoxiquer. Son corps entier, en manque, criait famine, il la rongeait et la rendait malade. L'adolescente hibernait en plein été et perdait la notion du temps. Léthargique, elle ne gardait comme référents que les deux grands axes du jour et de la nuit, elle passait du lit au fauteuil, du lit au tapis, du lit au lit. Là sans y être, elle voyageait hors d'elle, elle se désintégrait chaque jour un peu plus.
Depuis lui. Depuis le traumatisme de la naissance, Juliette ne savait plus réfléchir. Même mollement, encéphalogramme plat. L'Autre l'avait décervelée, elle marchait à côté d'elle-même. Juliette était floue, elle parlait flou, elle bougeait flou. »

« Juliette avait fait de lui un orphelin, un enfant d'aucune mère, né d'une fille qui s'était crue femme. »

« Juliette sut que dans l'ombre, en silence, on la raccommodait, on la berçait doucement, on lui chuchotait des mots d'amour qu'elle n'avait jamais entendus. Elle était la flamme sur laquelle sa famille soufflait pour la raviver. C'était donc cela l'amour fou : s'effacer pour laisser l'autre passer. »

« En dépit de tout, Solal était né heureux. Enfant mi-force, mi-faille, enfant crampon, enfant sauveur. »

Quatrième de couverture

Comment accouche-t-on lorsqu'on n'est pas enceinte ?

Un soir d'été, Juliette accouche, sidérée, d'un enfant qu'elle n'attendait pas. L'adolescente n'est pas une menteuse, jamais elle n'a consciemment caché quoi que ce soit aux yeux du monde. D'ailleurs, l'enfant n'apparaît pas, fruit lentement mûri, il fait irruption, s'impose dans l'instant, tapi qu'il était, insoupçonné, quelque part dans l'ombre des vertèbres, à l'affût dans un repli du ventre.

D'un naturel joyeux, Hélène Machelon croit encore au merveilleux. Quand elle n'est pas dans sa maison colorée, entourée de ses curiosités venues de pays lointains où elle a vécu, elle passe des heures dans les cafés à regarder les gens vivre et ne peut s'empêcher d'écouter leurs conversations.

Éditions Le Dilettante,  janvier 2023
213 pages

samedi 31 décembre 2022

Le lâche ★★★★☆ de Jarred McGinnis


Drôle, cynique, émouvant, sensible, puissant "Le lâche" fait partie des lectures qui m'auront le plus marquée cette année. 
Un premier roman réussi, inspiré plus ou moins de la vie de l'auteur, comme il nous l'a dit lui-même lors d'une rencontre à Paris en novembre dernier, qui raconte, avec beaucoup d'humanité et de tendresse, et dans une alternance passé/présent, la longue reconstruction du corps après un tragique accident de voiture, les liens familiaux, distendus que le temps, les concessions, le pardon aident à rebâtir. "Le lâche" raconte aussi l'absence d'une mère, l'impact des traumatismes de l'enfance, l'errance des jeunes et la violence dans la société américaine, les doutes, les espoirs, les mauvais choix, les regrets, l'amour fou, passionné, égoïste, la culpabilité ... 
J'ai ri, souri, pleuré et j'en voulais encore en tournant la dernière page de ce roman. Et cette question à laquelle je ne sais répondre : qui est vraiment LE lâche dans l'histoire ? 
« Au fil des ans, les histoires qu'on se raconte se modifient. Forcément. Qui voudrait être un faire-valoir ou un personnage secondaire dans le récit de sa propre vie ? On choisit les scènes et les chapitres pour raconter une fiction dont on est le héros. C'est la seule manière de survivre aux entailles, aux blessures et aux cicatrices que la vie nous réserve ? Et pourtant, on garde le couteau à la main. »
Une lecture touchante et forte à ne pas rater !



« La distance entre l'imagination et le souvenir se mesure en termes d'aveuglement de soi. »

« Mr. Donut a soulevé la partie amovible du comptoir et s'est avancé pour me serrer la main. Je m'attendais au sempiternel "Ben qu'est-ce qui t'est arrivé?" mais rien n'est venu. Peut-être Jack lui en avait-il déjà parlé,
peut-être était-il assez malin pour se taire, à moins que la question ne l'intéresse pas. Dieu bénisse les êtres dénués de curiosité. »

« Ma fugue m'avait donné, avait donné à Jack, dix ans de tissu cicatriciel. De la chair endommagée mais fonctionnelle. Le corps entier pouvait être sauvé si nous laissions le passé palpiter sous les vieilles blessures. »

« Les tendons de ses avant-bras étaient gonflés à craquer, tendus comme des câbles de bateau. Il avait le visage en feu. La plupart du temps, nos vies se détraquent lentement, une suite d'incidents et de décisions séparés par des laps de temps suffisamment longs pour qu'on s'habitue peu à peu à un monde qui tourne de moins en moins rond. Il y a des exceptions. Un instant donné, un repère précis qu'on peut revoir et se dire: c'est là tout a commencé. C'était un de ces moments. »

« Je n'ai pas mis longtemps à me repérer dans ces bois de pins. Une contrée encore sauvage bordée par les banlieues, assez vaste pour qu'il y reste quelques cerfs sur lesquels des culs-terreux venaient tirer illégalement depuis la cabine de leurs camions, mais assez limitée pour que je sache, même si je me perdais, que je retrouverais au plus tard mon chemin le lendemain. Me perdre était exactement ce que je recherchais. »

« Sur mes lèvres, je sentais encore ses baisers, je revoyais son corps comme le fantôme des vagues après une journée passée en mer. »

« Je suis rentré à la maison et me suis déshabillé dans ma chambre. J'ai retiré chaussures et chaussettes à grand-peine. J'avais les pieds rouges et enflés, un des bénéfices secondaires de la paraplégie. Quand on ne fait pas travailler les muscles des jambes, le sang et autres liquides corporels descendent et stagnent dans les pieds. On peut enfoncer le doigt dans la chair comme dans une boule de pâte levée. Le creux persiste pendant quelques secondes avant de se remplir à nouveau. C'est une bonne animation pour les goûters d'enfants. »

« Sauf qu'il n'avait pas vraiment arrêté de boire ce jour- là. Je connaissais la vraie histoire du soir où il avait lâché l'alcool. Il ne se rappelait peut-être pas qu'il me l'avait racontée. Peut-être l'avait-il oubliée. Au fil des ans, les histoires qu'on se raconte se modifient. Forcément. Qui voudrait être un faire-valoir ou un personnage secondaire dans le récit de sa propre vie? On choisit les scènes et les chapitres pour raconter une fiction dont on est le héros. C'est la seule manière de survivre aux entailles, aux blessures et aux cicatrices que la vie nous réserve. Et pourtant, on garde le couteau à la main. »

« Le sale tour que l'alcool vous joue, c'est qu'il vous laisse ressentir la douleur, mais qu'il ne la laisse pas vous pénétrer. Il balaie ces sentiments, si bien que vous devez les redécouvrir encore et encore, ce qui vous donne envie de boire davantage. De sorte que, durant ces premières semaines, en plus de m'assurer que je ne boirais plus une goutte, j'ai dû faire le deuil de cette femme par- faite jusqu'à hurler à la mort. Et la seule chose qui m'a fait tenir, c'était d'avoir une barre chocolatée dans une poche et la liste des prochaines réunions dans l'autre. Ce soir, c'est ma quatre-vingt-dixième réunion en quatre-vingt-dix jours. »

« - Le dossier dit que l'effondrement de l'unité familiale a été causé par le décès inattendu de la mère. C'est exact?
Il évoquait la mère disparue comme on parle du carburateur foutu. Une pièce mécanique qui rend l'âme. Pour le docteur-boucher, elle était "la mère". Ça m'allait bien. Il n'avait aucun droit d'utiliser son nom. »

« Au-delà s'étendaient les espaces infinis du Midwest. Le paysage n'avait rien du charme évident des Rocheuses, mais les couleurs vous sautaient aux yeux. Un ciel plus grand que Dieu, clair et intense, qui captait tellement l'attention qu'on ne comprenait pas pourquoi on avait mis tant de temps à inventer le mot "bleu". Au-dessous d'épaisses traînées de vert et de jaune, et les touches des maisons si isolées qu'on se demandait quelles existences pouvaient mener les gens sous leurs toits. Dans le loin- tain la poésie se profilait, mais je n'en avais aucune à offrir. »

« C'est impossible. On ne peut pas éviter toutes les erreurs. Il faut seulement éviter celles qu'on peut. Et c'est là que tu as besoin d'être aidé. Tu te rends la vie plus dure que nécessaire. Tu t'attaches à tout ce qui est cassé, parce que tu crois que tu mérites tous les ennuis qui t'arrivent. Dans ce monde, les choses ne sont pas une question de mérite. »

Quatrième de couverture

Un terrible accident de voiture, une femme meurt, un homme reste paralysé et un père retrouve son fils. Dix ans après s'être enfui de sa maison, l'adolescent qui fuguait sur les trains de marchandises et qui traversait le pays en stop est maintenant en fauteuil roulant. Son père, aussi aimant qu'écorché, est la seule personne qui viendra sans hésiter le chercher à l'hôpital.

Le Lâche est un premier roman poignant, touchant et plein d'humour sur les retrouvailles impossibles, les reconstructions d'un corps, d'une relation, d'une vie, d'une mémoire, et sur la possibilité de redécouvrir le bonheur quand tout semble perdu. Ce livre décapant, qui explore avec puissance le pardon et le regard d'autrui sur la différence, signe la naissance d'un grand auteur capable de faire cohabiter la brutalité avec la lumière, le rire et la tendresse avec les souvenirs explosifs, le café filtre et les donuts avec l'ivresse de l'aventure.

« Le Lâche est drôle jusqu'à faire mal, il est beau et vrai, vrai, vrai jusqu'au centre de son cœur tellement humain. » A. L. Kennedy

« Tendre, brillant et sauvagement drôle. » The Guardian

Jarred MCGINNIS est né aux États-Unis. Il a grandi entre la Floride et le Texas, puis a vécu en Ecosse et en Angleterre. Il est docteur en Intelligence artificielle et vit actuellement à Marseille. Son premier roman, Le Lâche, en cours de traduction dans plusieurs langues, a été élu l'un des meilleurs livres de l'année par The Guardian et la BBC.

Éditions Métailié,  août 2022
338 pages
Traduit de l'américain par Marc Amfreville
Prix du premier roman étranger 2022

mercredi 30 novembre 2022

Deux femmes et un jardin ★★★★☆ d'Anne Guglielmetti

Interlude poétique, j'ai largué les amarres pour marcher dans les pas de Mariette, me nourrir de la nature, de la douceur de vivre au coeur d'un merveilleux petit jardin ou dans une bien jolie maison de poupée, au gré des saisons, poussée par l'envie de me tenir à la lisière du monde plus agité de la ville et assister à la naissance d'une belle amitié, en toute simplicité. 
« Jamais elle n'avait vu, comme sur ce plateau offert aux caprices de mars, un ciel plus immensément libre de toute attache terrestre. À peine effleuré par la pointe d'un lointain clocher ou par une sombre lisière forestière, il s'enlevait si haut et avec une telle ampleur qu'il repoussait la terre hors du champ visuel. D'immenses nuages s'y ruaient en une course éperdue, entrecoupée de trouées d'où jaillissaient tour à tour d'éclatants faisceaux de lumière et une averse. »
Apaisante lecture empreinte d'une immense sérénité, et de nostalgie. 

Au lecteur de s'approprier les silences, d'apprécier la lenteur, de saisir ces instants de bonheur, bercé par la douceur et la délicatesse de la plume d'Anne Guglielmetti.

« Elle n'y avait prêté aucune attention. La condescendance, elle connaissait: nuance éphémère dans une indifférence épaisse ou pâle variante d'un apitoiement agacé, elle n'avait jamais entendu que ce ton de voix durant toute son existence, quand une voix daignait s'adresser à elle. Habituée, oui, et par l'habitude peut-être cuirassée, la moindre inflexion d'intérêt véritable ou de gentillesse l'aurait, au contraire, sans doute prodigieusement embarrassée. »

« Pas de doute, vérification faite, La Gonfrière était bien situé sur la commune de Saint-Évroult-Notre-Dame-du-Bois. Et elle ne pensa pas qu'il pouvait s'agir. sur la carte de l'Atlas, d'un homonyme, parce qu'un demi-noyé qui voit une main se tendre ne pense pas que cette main est destinée à un autre. »

« Jamais elle n'avait vu, comme sur ce plateau offert aux caprices de mars, un ciel plus immensément libre de toute attache terrestre. À peine effleuré par la pointe d'un lointain clocher ou par une sombre lisière forestière, il s'enlevait si haut et avec une telle ampleur qu'il repoussait la terre hors du champ visuel. D'immenses nuages s'y ruaient en une course éperdue, entrecoupée de trouées d'où jaillissaient tour à tour d'éclatants faisceaux de lumière et une averse. »

« Après quelques mots à propos bicyclette, elle m'assurant qu'elle comprendrait très bien et moi lui assurant que je n'en avais pas besoin, nous ne trouvâmes plus rien à nous dire. Je n'arrivais pourtant pas à la quitter. Pour aller où, pour retrouver qui? Dans l'ombre grandissante, tournées vers un marronnier dont le faîte s'empourprait dans le crépuscule, nous nous tenions côte à côte sur la passerelle d'un navire qui avait, à notre insu, largué les amarres et entamé un voyage qui durerait plusieurs années, dure toujours, en réalité, même si Mariette n'est plus là pour le partager. Mariette m'a transmis son goût immodéré, presque enfantin dans son admiration invétérée, pour les arbres, les fleurs, tout ce qui fait un jardin et y vit, mais j'avoue qu'en ces jours où se nouait notre amitié, c'était elle et non pas son jardin qui m'attirait, m'intriguait. »

« Heureusement le jardin ne s'encombrait pas de pensées et encore moins d'hésitations. Chaque matin. il s'éveillait aux sonores roulades des merles, avec un invincible appétit de conquête. Les pluies, il en gorgeait toutes ses racines, le vent d'ouest, il en gonflait ses frondaisons comme des voiles de vaquelotte, et le froid qui le reprit pendant quelques jours à la mi-avril décupla ses forces au lieu de les freiner. Quant à ses émotions, en admettant qu'un jardin en ait, elles avaient peut-être l'écarlate du rhododendron subitement éclos dans l'ombre d'un noisetier.

En tout cas, il entraînait Mariette dans sa foulée. Ou plus exactement elle courait sur ses pas pour can- tonner au mieux l'expansion des orties, des chardons. d'un carré de framboisiers, ôter le chiendent ressurgi au pied des rosiers et des hortensias, enlever le bois mort dans la ramure des arbres fruitiers ou d'un châtaignier dont grand âge, prudemment, retrouvait une enfance de feuilles nouvelles. Devant la maison, l'herbe, à présent, dissimulait les étroits passages où elle prenait soin de remettre ses pas et, au-dessus de cette prairie, le marronnier ouvrait ses candélabres roses dans le vert sombre de son feuillage. D'une haie à l'autre, lilas et seringas en fleurs embaumaient, et leurs lourdes senteurs portées par un souffle de vent étaient soudain fouettées par le parfum poivré d'une touffe de menthe piétinée par mégarde. Oh, du matin au soir, il y avait de quoi s'occuper, de quoi oublier ! »

« Il y avait, au plus haut des après-midis, comme une paresse après l'énorme insurrection menée à son terme, mais aussi l'assurance du chemin ouvert, du chemin à suivre, et la volonté bienheureuse de le parcourir dans un élan qui était loin d'être épuisé. Et il y eut bientôt la floraison des rosiers les plus précoces, et celle, insoupçonnée, de plusieurs pieds de pivoines qui avaient dardé, au secret de l'herbe, des pousses charnues d'un rouge sombre, puis déplié le vert de leurs tiges, étagé leurs feuilles en bordure de cette même herbe coupée par Louise, et ouvert enfin les opulents ruchés de leurs têtes blanches, aux innombrables pétales dissimulant un cœur d'étamines safran. »

« Le temps des conquêtes avait passé. La lumière n'avait plus à gagner sur l'obscurité et encore moins à en Les longues soirées de juin semblaient au contraire courtiser la nuit à laquelle elles offraient la senteur sucrée et insistante d'un chèvrefeuille, et les petits matins la laissaient fuir dans une gloire de pourpre humide, sans se donner la peine de la poursuivre. Mariette se réveillait à l'aube. Non que le temps lui manquât pour ce qu'elle voulait accomplir avant l'arrivée de Louise mais parce que depuis peu, deux journées d'une nature étrangement contraire commençaient et s'achevaient de part et d'autre d'une sieste. »

« Venait alors le temps des songes. Non pas ceux qui pénètrent comme par effraction, la nuit, dans un sommeil à poings fermés, et sous lesquels ces mêmes poings tantôt se crispent, tantôt s'ouvrent pour les laisser filer comme du sable et n'en rien retenir, mais les songes très flous, presque transparents, qui visitent les siestes et leur survivent en vagues pensées, en mouvements hésitants. Il aurait fallu, une dernière fois, battre le tapis dehors, et une dernière fois décrocher des fenêtres les lourds rideaux de velours pour leur faire prendre l'air sur le fil à linge. Mais ces tâches réclamaient une résolution que Mariette pas, et elles étaient reportées au lendemain, au lendemain matin. »

« [...] et comme elle penchée, absorbée par un travail de couture. Et aucun chat, alors, n'aurait pu distraire son attention d'une femme qui chantonnait, reprenait et reprenait encore le même air, un peu languissant de n'être pas tout à fait conscient, tandis qu'une enfant, à peine plus haute que la table, retenait son souffle, écoutait de tout son être, se perdait en ravissement, puis sentait monter en elle le désir de bondir sur les genoux et entre les bras de celle qui cousait. Et savait briserait ainsi l'enchantement, et ne pouvait cependant réfréner ce désir de plus en plus impérieux, presque qu'elle douloureux dans son élan réprimé, de boire à même les lèvres murmurantes l'étonnante et poignante douceur inaccessible. Au plus fort d'une tension qui la faisait se dandiner d'un pied sur l'autre, l'enfant s'accroupit soudain sur le linoléum, se glissa entre les pieds de la table et se recroquevilla dans la pénombre d'une grande nappe à carreaux bleu et blanc. « Mariette, ma fille, qu'est-ce qui te prend, vas-tu sortir de là-dessous ?! » »

« Apprendre demande du temps, et faillibles, mal dégrossis, apeurés, harcelés de fantômes ou de prétendues raisons, nous le demeurons jusqu'au bout. »

« Avec tout cela, juillet avait franchi le gué de la fête nationale et poursuivi sa route. L'été célébrait le jardin, et inversement, dans des cascades de roses épanouies. L'herbe s'abreuvait suffisamment à l'humidité du sol pour ne pas jaunir mais ne poussait plus guère. Les pommes et les prunes, en abondance, avaient atteint leur taille adulte et, lentement, se gorgeaient de soleil et de sucs. La corbeille d'hortensias moutonnait de ses énormes et têtes rondes d'un tendre rose sur le vert de leur feuillage. Dans un creux tapissé de lierre, des anémones sylvestres, se hasardant enfin, lançaient leurs hautes tiges grêles, couronnées de quatre pétales blancs. »

« [...] elle avait peur, oui, avait toujours eu peur des gens et de leur aisance brutale, de leur bon droit qui n'était jamais le sien, de leurs voix si promptes à commander, interdire ou se moquer, de leur supériorité affichée de mille manières et, pis encore, de leurs regards sur elle, subitement gênés. Elle s'y risqua pourtant. [...] Mais en définitive parce qu'elle retrouva des mots entendus elle ne savait où et remémorés elle ne savait comment, des mots qui disaient sans tout dévoiler, des mots honorables: « elle ne s'était jamais sentie à l'aise en société... » »

« Il y avait près de deux mois que je fréquentais Mariette quotidiennement et je m'étais habituée à ses silences, à ses coqs-à-l 'âne, à ses commentaires apparemment sans lien avec la situation présente et autres réponses à retardement, semblables à des résurgences au terme de je ne savais quel cheminement souterrain. Sa désinvolture avec ce que mon père appelait le « Verbe »  (et le ton de sa voix suffisait alors à suggérer l'obligatoire majuscule) ne choquait pas ma jeunesse. Mariette n'était pas un discours, elle était un monde ! »

« L'orage avait passé. Le ciel roulait encore des nuages, mais entre ces grandes masses ténébreuses se pressaient des étoiles qui avaient l'éclat du diamant. La pluie avait avivé toutes sortes d'odeurs, pénétrantes et fraîches, la terre depuis longtemps assoiffée embaumait et soupirait. Une nuit sans lune. »

« Sa vie d'avant, oui, mais plus tout à fait la même, puisque constellée de souvenirs comme les branches des pommiers et du prunier étaient alourdies de fruits. Et des souvenirs assortis de la promesse de se revoir en novembre, durant les vacances de la Toussaint. D'un passé tout proche à un futur pas trop éloigné, il y avait de quoi peupler une tranquillité que Mariette, au demeurant, n'était pas mécontente d'avoir retrouvée. « Pour ainsi dire, reprendre son souffle », marmonnait-elle. »

« Assise là, dans la corbeille d'or tressée par les rayons obliques du soleil d'octobre, avec sous les yeux le marronnier et le châtaignier mais aussi un pan de la maison, les dernières roses de l'année et un énorme bouquet d'asters aux innombrables petites têtes parme. À bayer aux corneilles, auraient dit les fantômes d'antan, s'ils n'avaient, semblait-il, définitivement renoncé à dénigrer ses faits et gestes, compris cette façon qu'elle avait, et dont il n'y avait plus à espérer qu'elle se départît jamais, de parler toute seule. Preuve en étaient les commentaires à voix haute qui avaient accompagné les bougies ressorties d'un tiroir et de nouveau allumées à la nuit tombée. « La pauvre Notre-Dame, reléguée dans son église fermée d'un bout à l'autre de l'année, il fallait bien lui montrer que l'on pensait à elle ! » Quant au saint, Mariette ne lui en voulait plus d'avoir pris la fuite: « Après s'être tenu si longtemps en marge de la vie et de la Création, il n'avait sans doute plus rien à dire aux hommes. » Pas plus que le reste, ces élucubrations n'avaient fait réagir les fantômes. Et lorsque Mariette s'asseyait sur le banc et s'adressait à Louise, c'était en toute liberté et en toute conscience de cette liberté que rien ni personne ne venait plus lui contester. Mais de Louise à une autre, il n'y avait qu'un pas, et le jour où Mariette murmura: « Bon, finalement, comment tu les trouves, toi, ce jardin et sa maison de poupée ? », ce fut la voix de cette autre qui répondit: « Mariette, ma fille, c'est beau, ce que tu as réussi faire ici. » »

Quatrième de couverture

Entre trois personnages solitaires, une femme simple d'un certain âge que le hasard, ou le destin, a conduite dans une petite maison au fond de la Normandie, une adolescente boudeuse qui s'ennuie pendant des vacances solitaires, et un jardin à l'abandon attendant les secours d'une main amie, va se créer par-delà les mots une complicité subtile et profonde.

Il suffit parfois d'un rien pour que se nouent des liens qui paraissaient improbables, que la nature serve de pont entre des êtres, et que leur vie acquière dans le silence des saisons un sens et une profondeur qui les marquent pour toujours.
« Dans l'ombre grandissante, tournées vers un marronnier dont le faîte s'empourprait dans le crépuscule, nous nous tenions côte à côte sur la passerelle d'un navire qui avait, à notre insu, largué les amarres et entamé un voyage qui durerait plusieurs années, dure toujours...»
Anne Guglielmetti est l'auteur de plusieurs romans parus aux éditions Buchet-Chastel et Actes sud, et a fondé avec Vincent Gille la revue Mirabilia

Éditions Interférences, 2021
95 pages
Sélection Prix Cezam 2022

samedi 22 octobre 2022

Bélhazar ★★★★☆ de Jérôme Chantreau

Par un bel hasard, Bélhazar, nos chemins se croisent.
Tout comme, avant moi, ton chemin a croisé celui de l'auteur, ton ancien professeur, un ami de la famille. 
« Invention ou vérité, cela n'a aucune importance. Ce qui compte c'est la façon dont on se raconte. Ce que je cherche, c'est le carrousel d'images qui tournait dans la tête de Bélhazar. »
Une enquête nécessaire pour lui.  

Bélhazar était un enfant érudit. 
Intelligent. 
Unique, paisiblement et tristement unique. 
Il avait des trésors derrière les yeux. 
Pour Bélhazar, l'école était trop petite. Rempli de vie et d'érudition, il était difficilement canalisable entre les murs d'une classe.
Les parents avaient compris que leur fils était un enfant unique, hors-norme, hors-cases, hors-champ, passager d'un autre monde...Mais leurs alertes sont restées lettre morte.
Et au bout du chemin, un prénom orphelin sur une pierre tombale.
Suite logique : une mère qui n'a de cesse de pointer du doigt les incohérences de la justice, véritable rouleau compresseur. Elle devient l'habitante d'un autre monde, a rejoint l'autre rive, celle des condamnés qui revienne sans cesse au tragique.
Une mère en colère. Et un père, là où je ne l'attendais pas.

L'auteur donne voix à leur enfant, et nous fait revenir sur ses pas. 
« J'essaie de comprendre les raisons qui me font entreprendre ce livre. Je suis un fils en deuil et j'écris sur une mère qui a perdu son fils. Je peux faire parler Armelle parce qu'Armelle c'est moi, la personne qui reste quand l'autre s'en est allée. Je peux aussi donner voix à Bélhazar, parce que je suis un fils touché par la mort. »
Ce livre comme une dernière bataille à livrer  "un combat pour le repos de l'âme"
« Et ce repos se trouve dans la légende qu'on tisse. Un linceul de mots. Tant que l'histoire n'est pas bouclée, on ne déménage pas. On tient. Et on se bat. »
Que peut-il en émaner de bon quand on empêche un enfant de sortir du cadre ? 
En le bridant, le ceinturant, le surprotégeant ...ne le prive-t-on pas de liberté ? Et nous, parents, professeurs, famille ... ne nous privons-nous pas in fine, de découvrir ces petits trésors qui brillent derrière leurs yeux ?

Une histoire inspirée de faits réels, qui a fait naître en moi le sentiment de gâchis.
Un hommage émouvant.
« La littérature nous prend les trésors dont nous n'avions pas besoin : l'ego, le couple , la maison. Et nous laisse, auteur et personnages, ivres et nus à la fin du livre. »

« ... en ses douloureuses et sombres entrailles un étranger avait été porté à la vie, nourri d'éternité par des messages perdus, un étranger qui serait à lui-même son propre fantôme, qui hanterait sa propre demeure; seul dans son âme, seul au monde. Ô perdu ! »
Thomas Wolfe, L'Ange exilé - cité en exergue 

« Je t'ai connu, il y a une dizaine d'années, le temps de ton passage au Pays basque. Tu étais l'un de ces enfants dont l'acuité intellectuelle peut mettre mal à l'aise les adultes. Ta longue gabardine en cuir, ta collection de timbres que tu vendais sous le manteau, tes devoirs tapés à la Remington, tes inventions quotidiennes... Tout ce folklore était devenu célèbre.
Mais tu es bien autre chose.
Tu es le Regardeur de soleils, celui qui boit la lumière sans se brûler les yeux, le Petit Diderot, encyclopédiste de douze ans, sachant tout et ne répondant rien, tu es l'Arpenteur, qui trace en marchant la carte d'un monde invisible, le garçon aux cheveux de jais qui donne à ses amis le courage d'être eux-mêmes. Tu es l'adolescent qui ne dit pas bonjour, mais offre des fleurs, les mange et recrache par le pinceau des terres inconnues, le gamin à l'intérieur duquel survit l'âme d'un Poilu de 1914. Tu es le maître du lapin blanc, devant qui les mensonges s'effondrent. Tu es Bélhazar, qui ne tient pas mains de la vie. »

« Nos deux filles étaient protégées des coups du malheur par leur jeunesse. »

« Tandis Pierre revient lentement à la vie, nous nous que regardons, sa mère et moi, incapables de comprendre l'immensité du gouffre qui s'était ouvert sous nos pieds. Nous y avons repensé quelquefois. C'était une impression physique: le frôlement glacial d'une ombre. Si Pierre ne s'était pas réveillé, elle nous aurait enveloppés. Y aurait il eu encore des rires? Des fêtes? Aurions-nous refait l'amour? Oui, bien sûr, mais comment? Cela aurait il précipité notre séparation ou bien créé un ciment qui l'aurait empêchée? Quelle dose de tristesse aurait troublé le reste de nos jours?
Je ne pose pas ces questions pour moi, elles n'ont aucune utilité puisque Pierre est vivant, je les pose pour les parents de Bélhazar. Je vais les approcher, ils m'ouvriront leur cœur et leur mémoire. Pour comprendre l'étendue de leur peine, je n'aurai que le souvenir de cette ombre. »

« Devant la mort, il faut accepter la victoire comme la défaite. Comprendre que ce n'est, comme la naissance, que le résultat d'une course. »

« Je revois sa mèche de cheveux noirs tombant sur un œil, façon Albator, et son sourire apaisé, comme s'il était porté par la certitude que l'humanité regorgeait de bienveillance. Mais celui qui sort du lot n'a pas beaucoup de bonté à attendre d'une cour de récréation. »

« Une semaine après son arrivée, il était devenu, peut être pas une idole, mais une sorte de totem. Une chose unique et sacrée. Comment avait-il réussi ce tour de force? Je l'ai su bien plus tard. Une phrase prononcée le jour de ses obsèques, par l'un de ses copains: « Il nous donnait l'énergie d'être nous-mêmes. »»

« Par où commencer? Par une enquête contre la gendarmerie, c'est-à-dire l'Armée, ou contre le représentant de la Justice, le procureur? J'ai, à ce moment, pour toute expérience journalistique, quelques piges dans la presse sportive. Je n'ai jamais aimé poser des questions. Je dois interroger tes parents accablés, moi qui suis toujours resté muet au moment de présenter mes condoléances. Ai-je simplement les qualités pour cette enquête ? Est-ce une enquête? Ou bien est-ce une histoire ? Ce n'est pas tout à fait la même chose.
Je n'ai aucun goût pour les faits-divers et la recherche de la vérité. J'aime la compagnie des animaux et l'observation chamanique de la nature. J'apprécie l'artisanat poétique, qui prend du temps et produit de l'harmonie. Je n'ai rien contre les illusions. J'aime les histoires. »

« Avec le recul, maintenant que je suis allé au bout, je peux dire que ton histoire a fait le tri des personnes qui s'en sont occupées. Elle nous a choisis selon des critères qui m'échappent, pour la plupart. Et elle l'a fait sans faiblesse. Mais elle a regroupé autour d'elle les bonnes per sonnes, comme toi, à ta façon, tu avais choisi tes parents. Elle nous a donné cette force qui nous manquait, alors que nous restions enfermés dans nos peurs. Et quand nous avons accepté d'ouvrir les yeux, c'étaient des soleils que nous regardions. »

« L'École fait payer votre avance plus cher encore que votre retard. 
De mon côté, je n'avais rien à proposer, hormis les sempiternels conseils pédagogiques qu'on dispense sans y croire. Armelle restait muette et ne cherchait pas à dissimuler son ennui. Elle était venue me faire passer le message que je ne servais à rien, que l'École était trop petite pour Bélhazar, que je n'avais aucune chance de comprendre son fils. Pour elle, rien ne marcherait. Pas avec lui. Moi, je pensais: Bien sûr que si, avec du travail, ma méthode fonctionne. Il n'y a pas de raisons. Alors que si, il y en avait. »

« JE N'AI QU'UNE CERTITUDE : le livre s'appellera Bélhazar.
Quel nom étrange. Tu t'appelais en réalité Antoine Bélhazar Jaouen. Tu refusais qu'on t'appelle Antoine. Tes amis te nommaient « Béla », ou « Bélaz' ».
Tes parents t'avaient donné pour prénom Antoine. J'aime bien Antoine. Puis, pour remercier les dieux, la Nature ou je ne sais trop quoi, ils avaient ajouté, en forme d'ex-voto, un deuxième prénom. Ils l'avaient forgé comme une médaille de baptême agnostique ou l'épée d'un très jeune académicien. Un nom pour remercier le bel hasard qui t'avait fait naître. Une façon discrète de dédommager le Destin qui t'avait laissé vivre. C'était là, caché derrière Antoine. Ta part d'ombre.»

« Retour à la maison. Un autre jour, la mère d'Armelle la vend, et c'est toute cette vie qui disparaît. Je connais bien ce séisme des familles. Je l'ai vécu à la mort de la mienne. On veut croire qu'une maison n'est qu'un lieu dont on dispose un temps, que l'on vend pour en changer. Mais a-t-on bien réfléchi à tout ce que l'on vend?
Non, sinon on ne le ferait pas.
On vend les souvenirs et l'incrustation de la vie dans les murs, les voix chères qu'on entend longtemps après qu'elles se sont tues, la possibilité d'invoquer des fantômes. On vend les recoins secrets, les alcôves et les angles saillants. Ce qui cogne et ce qui répare. La maison, qui nous colle à la peau comme un vieux jeans qu'on garde au fond d'un tiroir et qu'on ne jetterait pas pour tout l'or du monde. On vend un temple dans lequel on se cachait pour murmurer des prières. Si un jour on veut s'en débarrasser, c'est que l'on est fâché avec ses dieux. 
La mère d'Armelle, comme toutes les femmes de cette famille, cachait une colère.
Elle a vendu Saint-Lunaire et, avec la maison, les fruits de mer, les ivresses, les interminables nuits baignées d'étoiles, mais aussi les rires et les courses de son petit fils dans le parc, ses premières inventions, sa découverte émerveillée de la vie végétale, son royaume. »

« Quel est ce monde que l'on rejoint derrière le pare-brise étoilé? Bélhazar, peux-tu répondre à la question de Pierre: «Pourquoi certains survivent et d'autres pas? Est-ce le résultat aléatoire d'une course? Un peu de destin qui nous reste à vivre ? Un acte, essentiel à l'équilibre du monde, que l'on n'a pas encore posé ? Et quand on a accompli ce geste utile qui aussi est le dernier, où va-t-on, Bélhazar ? »

« Armelle me donnera le nom de trois filles dont tu te serais amouraché. Je tente de les contacter par mails et sur les réseaux sociaux. Aucune réponse. J'abandonne. Mon instinct me dit que ce sont là des amies chères, admiratrices de tes facéties, rien de plus. Je n'y sens pas les relents épicés de salive et de sueur des amours adolescentes. Se pourrait-il que tu te sois situé en dehors des passions? Que cette grande affaire chronophage, tu ne t'y intéressais tout simplement pas? Ou bien tu as aimé tant de personnes que tu n'as pas pensé à en aimer une seule. L'amour exige d'arrêter son choix. Le sentiment amoureux est exclusif ou bien il n'est rien. Étais-tu sur terre pour aimer tous les êtres vivants ? Et cet immense amour te privait-il de l'autre, celui de deux corps qui s'attirent, de deux odeurs qui entrent en alchimie ?
Tu étais là pour autre chose. Pour quoi étais-tu là ? Répondez à cette question, et vous avez la clef de l'énigme. »

« Yann, en ce dimanche 13 février, pense à la Suisse et à tous les autres voyages. Il pense à l'ineffable présence de Bélhazar et à son absence tout aussi peu réelle. Il erre dans la maison. Que se passe-t-il lorsque l'on vient d'apprendre la mort de son enfant ? Je ne lui ai pas demandé. Je n'ai pas envie d'écrire la scène où il s'effondre en larmes ni celle où il entre dans la chambre de Bélhazar et suffoque et crie. Comme Armelle, je l'imagine, anesthésié par la souffrance, à l'image de ces soldats incapables sous le feu de dire s'ils sont ou non blessés. L'absence d'un membre, plus tard, leur apportera la réponse. Mais le moment n'est pas à la douleur. Il est à celui du goût métallique de la solitude au fond de la gorge. »

« le foisonnement de ta vie créatrice. Tes tableaux, tes collages, tous les objets façonnés par toi, le musée vivant de ton quotidien, à Saint-Brieuc, à Dinan, à Bidart. Je ramasse les indices que tu as laissés derrière toi. Dans mon premier roman, j'ai écrit cette phrase: Petit Poucet à rebours, il semait des cailloux pour qu'on le retrouve. Elle était pour toi. »

« La bruyère possède des vertus anti-inflammatoires. Mais ce dont elle a besoin, c'est d'une plante pour endormir ses pensées. Il en existe, elle les connaît. Elle sait recueillir l'angélique des bois, le millepertuis ou prélever en reculant l'herbe aux sorcières», la ver veine dont il ne faut jamais regarder les racines fraîchement arrachées. Elle ne les cueillera pas. Elle veut conserver intacte sa douleur. »

« Son rôle était de pleurer, de hurler. C'est peut-être vrai tout parent en deuil, mais Armelle, à ce moment précis, n'est pas en deuil. Il viendra plus tard, avec la vérité. Pour l'instant, il faut se battre. Et ce combat est une façon de maintenir en vie, non pas son fils, mais une image de lui, un esprit flottant, une lumière. Ne pas l'éteindre. »

« Le sexe est une réponse, brève, sans doute vaine, mais temporairement efficace. Ses amants se font tendres; elle les épuise en une nuit. Elle recherche les ivresses, les jaillissements. mais ils sont toujours désespérément brefs par rapport à l'infinie tristesse qu'elle doit étancher. Rien n'est plus puissant qu'une femme de cinquante ans. Quand la vie l'a lacérée méthodiquement, à tel point qu'elle connaît son corps par cœur et son cœur par corps. Une femme de cinquante ans qui a perdu son fils fait plus que se connaître, elle sait le chemin qui mène aux enfers. Si elle ne l'emprunte pas, c'est qu'il faudrait qu'on lui prenne la main. Mais il n'y a pas de main assez forte. »

« Évoquer avec quelqu'un la mort de l'un de ses proches est l'un des exercices les plus périlleux qui soient. Chacun en a fait ou en fera l'expérience. Mais parler de son fils défunt à une mère, c'est partager un verre de lave avec un dragon. Le jeune avocat en est capable. Il progresse en douceur, opposant sa bienveillance à la violence des faits. »

« Tu me fuis. Quelle est la route à suivre, Bélhazar? Laisse-moi te retrouver. Je ne crois pas à la thèse du suicide, ce n'est pas toi. Alors que s'est-il passé ? Pourquoi as-tu donné pas possible, cette impression que tu connaissais ta mort et que tu n'as rien fait pour l'éviter? Que s'est-il passé, Bélhazar, le 13 février 2013, 13 rue de l'Éternité ? »

« Si je dois définir ce que c'est dans une vie, alors je dirais ça :
Accepter de perdre.
Chérir sa peur.
Lever la tête.
Regarder les soleils. »

« Je pense que les choses qui arrivent dépendent d'une mathématique infiniment puissante, qui fait surgir les événements comme les boules du Loto. Mais je trouve que Bélhazar gagnait bien souvent. Je dis qu'il y a des hasards qui méritent qu'on les regarde de plus près. La lecture que j'en fais, le roman que j'en tire, je veux bien qu'on me dise que c'est n'importe quoi, mais tout est vrai.

Le récit qui relie les dits et les faits de Bélhazar, c'est cette arabesque éphémère qui survit dans les yeux des témoins. Et tous les instants de grâce forment un pays des merveilles. Je ne cherche pas à dire la vérité au sujet de la vie et de la mort d'Antoine-Bélhazar Jaouen. Je tends un fil. Il permet de pêcher des oiseaux. D'inverser les mondes. Je suis le premier surpris d'en être arrivé là.

Bélhazar m'a enseigné que l'émerveillement est la seule magie dont nous disposons. »

Quatrième de couverture

En 2013, Bélhazar Jaouen meurt à dix-huit ans lors d'une interpellation de police. Accident ? Bavure ? Suicide, comme l'avance le rapport judiciaire ? Passée sous silence, l'affaire tombe dans l'oubli. Jusqu'à ce que Jérôme Chantreau, l'un des anciens professeurs de Bélhazar, décide de mener l'enquête. Hanté par le souvenir de ce garçon à l'intelligence et à la sensibilité hors norme, il explore son passé mais fait face à la malédiction qui semble entourer ce drame. Artiste prolifique, l'adolescent a laissé derrière lui un troublant jeu de piste. Pour découvrir la vérité, Jérôme Chantreau va devoir accepter de perdre pied avec le réel et d'entrer dans un monde imaginaire.

Éditions Phébus,  août 2021
313 pages

mercredi 30 juin 2021

La traversée de l'été ★★★☆☆ de Truman Capote

Étonnante et sombre lecture que cette traversée de l'été. 
Truman Capote m'avait éblouie avec De sang froid et je suis en train de relire La harpe d'herbes que j'affectionne particulièrement. 
Ici, on sent la belle plume en devenir mais l'œuvre n'est pas aboutie, l'écriture manque d'intensité à mon avis, et pour cause, Truman Capote ne souhaitait pas publier cette histoire. Ses écrits ont été retrouvés vingt ans après sa mort et n'ont donc pu être retravaillés par ses soins. 
« C'est avec une grande fébrilité et non sans une certaine appréhension, que je lus le manuscrit de La Traversée de l'été. Je gardais à l’esprit que, selon toute vraisemblance, Truman ne voulait pas que ce roman fût publié, mais j’espérais aussi y découvrir Truman sous un nouveau jour, celui du jeune auteur qu’il avait été avant d’écrire son premier livre majeur, Les Domaines Hantés. […] Certes, ce n’était pas une œuvre aboutie, mais elle témoignait de l’émergence d’une voix originale et d’un écrivain au talent aussi étonnant qu’efficace. C’était une œuvre assez mature, dont les mérites propres se suffisaient à eux-mêmes, et les prémices du style et du métier à venir (qu'on retrouverait dans Petit déjeuner chez Tiffany)  étaient trop précieuses pour être ignorées. Je ne savais ce qu’en aurait pensé Truman, et j’avais conscience de ma responsabilité dans cette décision. Il y eut de longues discussions, mais pour finir nous étions tous d’accord : il fallait publier ce livre. »
Une petite déception pour ma part que je ne sais pas forcément expliquer. Peut-être un rythme pas toujours très fluide. Mais quand bien même, l'histoire d'amour qui se loge dans ces pages est très prenante et beaucoup le soulignent, elle témoigne d'une grande maturité de l'auteur. Grady, une jeune fille de dix-sept ans, issue d'une famille aisée, avide de liberté, décide de vivre pleinement son amour avec Clyde, simple gardien de parking.
  Truman Capote évoque les sentiments amoureux, l'amour fragilisé par la différence de classe sociale, la passion, la folie...
La tension monte au fil des pages, il y a comme un malaise qui s'installe au fur et à mesure que l'on apprend à connaître Grady et Clyde...D'une idylle joyeuse et innocente, on bascule dans une atmosphère plus sombre, plus étouffante où l'amour devient insaisissable et menaçant...

« Tout chez eux, depuis les meubles usés jusqu'à l'air que l'on respirait, oui, tout exprimait la vie en commun. Ils ne faisaient qu'un et rien n'aurait pu les séparer. Cela leur appartenait, cette vie, ce décor, comme ils s'appartenaient les uns aux autres et Clyde était d'abord et avant tout un des leurs, plus qu'il ne le croyait. Grady, elle, n'avait jamais appartenu à un clan comme celui-ci qui dégageait une chaleur presque exotique. Sans doute aurait-elle eu peine à y respirer. Sa nature ne pouvait s'épanouir qu'à l'air frais, dans l'indépendance propice aux coudées franches. Elle n'aurait pas eu honte d'admettre : « Oui, je suis riche, c'est grâce à l'argent que je tiens debout. » Sa fortune lui permettait de choisir selon ses goûts son cadre de vie et les gens qu'elle fréquentait. S'il en allait autrement pour les Manzer, c'était parce qu'ils ignoraient les bienfaits que procure l'aisance. Mais ils compensaient cette lacune en resserrant les liens qui les attachaient à ce qu'ils possédaient. Si, de la naissance à la mort, leur vie s'écoulait dans de plus étroites limites, elle y vibrait plus intensément. Du moins, Grady le croyait-elle. Mais qu'y faire ? A chacun son lot, on n'a pas le choix et le faucon revient toujours se percher au poignet de son maître. »

« La chaleur ouvre le crâne de la ville, exposant au jour une cervelle blanche et des nœuds de nerfs vibrant comme les fils des ampoules électriques. L’air se charge d’une odeur surnaturelle dont la puissance âcre imbibe les pavés, les recouvrant d’une sorte de toile d’araignée sous laquelle on imagine les battements d’un cœur. »

« Les fleurs contenaient l'été tout entier, avec ses ombres et ses lumières gravées dans les feuilles, et elle en pressa toute la fraîcheur contre sa joue. »

« Puisque l'on connaît le passé et que l'on vit au présent, pourquoi ne pourrions-nous pas croiser l'avenir en rêve ? »

« Le décor était fixé pour l'éternité, la mer avec ses vagues qui roulaient vers la plage, laissant parfois sur le sable des pétales de fleurs fanées. »

« « Pendant tout ce temps, moi je pensais que tu me fuyais, murmura Clyde.
- On ne fuit pas les gens, on se fuit soi-même, répondit Grady. Mais tout va bien maintenant. 
- Bien sûr; dit-il. Tout va bien. » »

Quatrième de couverture

New York, un été. Les parents de Grady McNeil, dix-sept ans, partent pour l’Europe. Elle reste seule dans le splendide appartement de la Cinquième Avenue, en face de Central Park. Alors que rien ne devait bouleverser ces vacances paisibles dans l'Upper East Side, elle tombe amoureuse d’un gardien de parking, Clyde Manzer. Folie passagère d’une jeune fille de bonne famille ? Insolence à l’égard de ses parents ? Grady l’aime, mais sa fierté provocante et la nonchalance de Clyde entraînent le couple vers de dangereux précipices. Sacrifieront-ils leur idylle à la bienséance ? Survivront-ils à leur passion destructrice ? Voici l’histoire d’une passion brève, le temps d’une saison, dans une des plus belles villes du monde. Ce roman de jeunesse révèle les prémices du génie de Capote, ses personnages subtils, jamais caricaturaux et la fantaisie de ses descriptions.
La Traversée de l’été (Summer Crossing) est le premier roman de Truman Capote. Le manuscrit a été retrouvé en 2005, à l’occasion d’une vente aux enchères. Il a été traduit en français en 2006 aux éditions Grasset.

« C'est une histoire naturaliste, comme, au fond, tous les bons romans. Comme ceux de Fitzgerald. Je me demande si, dans cette jeune fille de la bonne société new-yorkaise se mariant par provocation avec un gardien de parking, ce n'est pas le motif fitzgeraldien, le sentiment découlant du social, qui l'a fait rejeter par Capote. Jusque là, chez lui, et encore dans La Harpe d'herbe, le social n'a aucune importance relativement au sentiment, folle du logis sudiste qui radote avec un génie plus comparable à celui de Tennessee Williams. Et puis, chez Fitzgerald, les femmes sont intelligentes, ou méchantes, ou destructrices, mais décidées, tandis que les hommes sont timides, ou tricheurs, en tout cas fêlés ; le contraire de Capote. » Charles Dantzig

Éditions Grasset, septembre 2006
Traduction de Gabrielle Rolin
220 pages