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lundi 22 avril 2024

Le grand quoi ★★★★★ de Dave Eggers

Un livre passeur-de-mémoire.
Des pages pour dire le combat de milliers d'êtres humains que la guerre civile au Soudan a meurtri au plus profond de leur chair et qui ont vécu des épreuves ô combien inimaginables.
Des mots qui heurtent, émeuvent, témoignent de la violence inouïe et la folie effroyablement incontrôlable des hommes.
Le récit-temoignage inoubliable d'un Enfant perdu, pour ne pas que l'histoire se répète. 
« Au Soudan, mourir est un jeu d'enfant, surtout pour un enfant. »
Le microsillon est abîmé. Car inlassablement, elle semble se répéter, pourtant. 
« Que tout ceci soit arrivé est criminel. C'est aussi un crime d'avoir laissé faire. »
Un livre nécessaire, incontournable, d'une grande force, brillant, savamment construit.

« Ce livre est le récit romancé de ma vie : depuis le moment où j'ai été séparé de ma famille à Marial Bai, jusqu'aux treize années passées dans des camps de réfugiés en Éthiopie et au Kenya, et à ma rencontre avec les foisonnantes cultures occidentales, à Atlanta et ailleurs.

En le lisant, vous en saurez davantage sur les deux millions et demi de personnes qui ont péri pendant la guerre civile soudanaise. Je n'étais qu'un gamin quand le conflit a éclaté.
[...]
Même aux heures les plus sombres, je pensais qu'un jour viendrait où je partagerais mes expériences avec vous, lecteurs, pour éviter que ces atrocités ne se répètent. Ce livre est une forme de combat; une façon de rester vigilant et de poursuivre la lutte. Lutter pour renforcer ma foi, mon espoir et ma croyance en l'humanité. Merci de lire ce livre. Et que Dieu vous garde. »
Valentino Achak Deng, Inig & cung as Atlanta, 2006


« Mon garçon, il y avait de la vie dans ces villages ! Il y a de la vie ! Malgré les apparences, environ quinze mille âmes. Si tu voyais des clichés d'un village pris d'avion, tu serais sans voix face à l'apparence misérable des habitations et des activités humaines. Le sud du Soudan ressemble à une terre brûlée, mais ce n'est pas non plus un désert sans fin. C'est aussi une terre de forêts et de jungles, de fleuves et de marais, où vivent des centaines de tribus, des milliers de clans. Des millions de gens. »

« Ici, la situation est trop tendue, trop politique. Il y a à Atlanta huit cents Soudanais, incapables de vivre en harmonie. Les sept Églises soudanaises sont en perpétuel conflit, et c'est une cause de rancœur croissante. C'est un retour au tribalisme, à des divisions ethniques oubliées depuis longtemps. En Éthiopie, pas de Nuer, de Dinka, de Fur ou de Nubiens. Nous étions trop jeunes pour comprendre ces distinctions, et même si on les comprenait, nous avions pour consigne d'oublier ces soi-disant différences. En Éthiopie, nous étions seuls au monde. Nous avions vu mourir des centaines de gamins en rejoignant une contrée pas franchement mieux que celle qu'on avait laissée derrière nous. »

« Lorsque la guerre a éclaté et que les Murahaleen ont reçu des armes, les gens volés - mon père les appelait ainsi, les gens volés - ont été emmenés dans le Nord, là où les Arabes en font le commerce. Voisins chrétiens, ce que l'on vous a raconté est en grande partie vrai. Destinées à travailler dans les maisons des Arabes, les filles kidnappées sont devenues leurs concubines, et les mères des enfants de leurs maîtres. Les garçons devaient garder le bétail, mais ils n'échappaient pas aux viols pour autant. Il faut souligner que c'est l'un des crimes les plus graves commis par les Arabes. La culture dinka ne connaît pas l'homosexualité, même en cachette. C'est simple, les pratiques homosexuelles n'existent pas. Par conséquent, la sodomie, particulièrement celle imposée à des garçons innocents, a autant attisé la guerre que tous les autres forfaits des Murahaleen. Je le dis avec tous les égards dus aux homosexuels de ce pays ou d'autres. C'est un fait l'idée d'un garçon se faisant sodomiser par des Arabes suffit à un soldat soudanais pour accomplir des actes d'un courage incroyable.
Il faut également préciser que, au cours de cette guerre, nous autres Dinka avons calomnié l'ensemble des Arabes du Soudan, oubliant nos amis du Nord et nos existences paisiblement partagées et interdépendantes. Ce conflit a accouché de racistes dans les deux camps. Les dirigeants de Khartoum ont savamment attisé ce foyer de racisme. Ils ont fait ressurgir, et même parfois créé de toutes pièces de nouvelles haines. En ont découlé des actes d'une brutalité sans précédent. 
Le plus curieux, c'est qu'à de nombreux égards ces soi-disant Arabes ressemblent beaucoup aux habitants du Sud, en particulier physiquement. Si vous avez déjà vu le président du Soudan, Omar Al-Bachir, vous savez que sa peau est presque aussi foncée que la mienne. Mais comme ses prédécesseurs islamistes, il méprise les Dinka et les Nuer et veut tous nous convertir. Par le passé, les dirigeants de Khartoum ont essayé de faire du Soudan l'épicentre du fondamentalisme islamique. Ça n'empêche pas nombre d'Arabes du Moyen-Orient d'avoir des préjugés sur Bachir, ainsi que sur ses très chers et non moins fiers amis musulmans et leurs peaux foncées. Au Soudan et ailleurs, beaucoup ne les prennent pas du tout pour des Arabes. 
Toujours est-il que les Arabes à la peau noire du Soudan septentrional ont préconisé l'asservissement des Dinka du sud du pays. Et savez-vous comment se défendent les dirigeants à Khartoum, chers voisins chrétiens ? Primo, ils mettent ça sur le compte d'ancestraux « conflits tribaux ». Lorsqu'on les pousse dans leurs derniers retranchements, ils affirment qu'il ne s'agit pas d'asservissement, mais d'accords de travail mutuellement consentis. Une gamine de neuf ans enlevée et trimbalée à dos de chameau à six cents kilomètres au nord pour trimer comme domestique chez un lieutenant de l'armée, est-ce une esclave ? Non, dit Khartoum, elle est là parce qu'elle l'a voulu. En ces temps difficiles, sa famille a conclu un marché avec le lieutenant. Ce brave homme allait la nourrir et lui fournir un meilleur cadre de vie en échange des services rendus par la malheureuse, en attendant que sa famille biologique puisse à nouveau l'assumer. Une fois encore, le culot des dirigeants de Khartoum laisse sans voix: ils nient la recrudescence de l'esclavagisme au cours des vingt dernières années, et soutiennent que les populations du Sud ont délibérément choisi de se transformer en serviteurs bénévoles frappés et violés. Sans oublier qu'un très grand nombre d'Arabes utilisent pour désigner les Soudanais du Sud un mot qui, en arabe, signifie « esclave ». »

« Que tout ceci soit arrivé est criminel. C'est aussi un crime d'avoir laissé faire. »

« C'est plus facile pour un Arabe de tuer un Dinka, ou le contraire ?
- Avec la même balle, les deux meurent. La balle s'en moque. »

« J'ai été réveillé par des voix. Des rires. Je me suis agenouillé, mais impossible de poser les pieds par terre. J'avais perdu confiance en cette terre. J'ai vomi et je me suis rallongé. J'ai réessayé, mais le ciel se dérobait. Quand j'ai réussi à me mettre à genoux, ma tête s'est mise à tourner et j'ai vu trente-six chandelles. J'ai frissonné un moment dans cette position, en essayant de retrouver l'usage de mes yeux.
J'ai repris mes esprits et scruté les alentours. Ça grouillait de garçons, dont certains mangeaient du maïs, assis. Je me suis redressé lentement. Être debout ne me semblait vraiment pas naturel. Quand je me suis redressé pour de bon, j'ai été pris de vertiges. J'ai écarté les jambes et tâché de garder l'équilibre à l'aide de mes mains. Je suis resté dans cette position. Au bout d'un moment, les tremblements ont cessé. J'étais debout, et je me sentais à nouveau humain.
Cinq garçons étaient morts, dont trois sur le coup. Deux autres n'ont pas eu cette chance. Les bombes leur avaient déchiqueté les jambes. Ils ont vécu assez longtemps pour voir la terre se gorger de leur sang. »

« Le troisième jour, il a décidé de mourir dans ce trou, parce qu'il y faisait chaud et que le silence y régnait. Il est mort ce jour-là parce qu'il était prêt. Personne n'a vu Monynhial périr dans son trou. Mais nous savons tous que cette histoire est vraie. Au Soudan, mourir est un jeu d'enfant. Surtout pour un enfant. »

« « L'histoire de cette terre est mêlée à celle d'une autre nation, l'Égypte. Un pays puissant, dont la population ressemble à celle du nord du Soudan. Ce sont des Arabes. Égyptiens et Anglais avaient des intérêts communs au Soudan... »
Je l'ai interrompu.
« Ça veut dire quoi : "ils avaient des intérêts communs" ?
- Il y avait chez nous des choses qui les intéressaient : les terres et le Nil, ce fleuve qu'on a traversé. Les Anglais avaient pris le contrôle de nombreux pays d'Afrique. C'est compliqué mais, en gros, ils voulaient étendre leur influence dans le monde partout où c'était possible. Anglais et Égyptiens ont donc conclu un marché : aux seconds le contrôle du Nord, où vivent les Arabes, aux premiers le Sud, la terre des Dinka et de tribus semblables. Une aubaine pour les habitants du Sud, car les Anglais étaient opposés au trafic d'esclaves et affirmaient vouloir y mettre un terme. Un commerce florissant à l'époque. Les victimes, qui étaient bien plus nombreuses qu'aujourd'hui, partaient aux quatre coins du monde. Les Anglais gouvernaient le Sud-Soudan d'une main de velours. Ils y ont construit les premières écoles du pays. Écoles où l'on enseignait aux enfants le catéchisme, mais aussi l'anglais.
- C'est pour ça qu'on les appelle les Anglais ? demanda William K.
- Eh bien... c'est ça, William. Bref, en un sens, les Anglais se sont révélés être une chance pour nous en contenant la propagation de l'islam. Ils nous protégeaient des Arabes. En 1953, c'est-à-dire bien avant ma naissance, mais à peu près à l'époque où ton père est né, Achak, les Égyptiens et les Anglais ont signé un nouvel accord : ils allaient rendre son indépendance au Soudan. C'était après la Seconde Guerre mondiale et...
- Après quoi ? ai-je demandé.
- Ah ! Achak. Je ne peux pas tout vous expliquer en détail. Mais les Anglais sortaient d'une guerre à côté de laquelle notre conflit paraît ridicule. Ils avaient tellement étendu leur influence sur le globe que c'en était devenu ingérable. Ils ont donc décidé de rendre les rênes de leur pays aux Soudanais. Un moment historique. Beaucoup pensaient que le pays allait être divisé en deux, le Nord et le Sud. Après tout, les deux régions avaient été unifiées par les Anglais et ne partageaient pas la même culture. C'est ainsi que les Anglais ont semé les graines du désastre dans notre pays et que nous en payons le prix aujourd'hui. [...] » »

« J'ai mis des heures à le traduire, mais vous allez profiter de mes efforts. Ça donne :
La politique ratifiée par le gouvernement consiste à se conformer au fait que les peuples du Sud-Soudan sont clairement africains et négroïdes, et que, par conséquent, notre devoir évident envers eux en de les encourager sur la voie d'un développement économique bâti sur des bases africaines et négroïdes, et non pas sur des bases arabes et moyen-orientales qui conviennent au Nord-Soudan. Seuls le dévelop pement économique et l'éducation permettront à ces peuples de se pré⁸parer à leur avenir, qu'il soit un jour lié à celui du Nord-Soudan ou de l'Afrique de l'Est, voire aux deux. »
William et moi, on n'a presque rien compris à ce que Dut venait de nous lire, mais il avait l'air ravi.
« Ce sont les Anglais qui ont écrit ça, au moment où ils essayaient de trouver un moyen de quitter le Soudan. Ils savaient que c'était une erreur d'unifier le Soudan. Ils savaient que nous étions tout sauf unis, et que nous ne pourrions jamais l'être. Ça leur posait un vrai problème, qu'ils appelaient la "question du Sud-Soudan." »
Je n'étais pas sûr de comprendre.
« Votre destin, tous nos destins ont été scellés il y a cinquante ans par quelques individus venus d'Angleterre. Ils auraient pu tracer une frontière entre le Nord et le Sud, mais les Arabes les ont convaincus de ne pas le faire. Les Anglais avaient l'occasion de demander aux peuples du Sud-Soudan s'ils voulaient être séparés ou non du Nord. Impossible que les chefs du Sud aient voulu ne faire qu'un avec le Nord, pas vrai ? » 
Tout en hochant la tête, je me suis demandé si c'était vrai. Les jours de marché à Marial Bai me sont revenus en mémoire, ainsi que Sadiq et les autres Arabes qui passaient dans le magasin de mon père. Tous ces commerçants vivaient en harmonie.
« Eh bien, pourtant, ils ont préféré ne faire qu'un avec le Nord, a continué Dut. Ils ont été roulés par les Arabes, qui se sont montrés plus malins qu'eux. Les chefs ont été achetés, on leur a promis monts et merveilles. Ils ont fini par croire mordicus que le salut passait par une seule nation. Une pure folie. Mais tout ça va changer maintenant, dit Dut en se levant. En Éthiopie, nous disposerons des meilleures écoles qu'on ait jamais eues, avec les meilleurs professeurs soudanais et éthiopiens. Vous allez en profiter, et une nouvelle ère va s'ouvrir à nous. Vous serez instruits, et le gouvernement de Khartoum ne pourra plus nous rouler. Une fois ce conflit terminé, une nation indépendante verra le jour au Sud-Soudan, et vous en hériterez, les garçons. Qu'est-ce que vous en pensez ? » »

« Sans William K, j'aurais pu penser que j'étais venu au monde dans ces hautes herbes bordées de sentiers défoncés, au milieu de tous ces gosses. Que je n'avais jamais eu de famille ni de maison. Que je n'avais jamais dormi sous un toit, mangé quoi que ce soit de chaud et à ma faim. Que je ne m'étais jamais assoupi en paix, en sachant de quoi le lendemain serait fait.
J'ai fermé les yeux, heureux d'être près du fleuve avec William K, sous le flot continu de nuages, gages de fraîcheur. Ces ombres clémentes veillaient sur mes paupières tandis que je m'endormais. »

« Julian, cette marche jusqu'en Éthiopie, ce n'était qu'un début. Pendant des mois, nous avions traversé à pied déserts et marécages tandis que nos rangs s'amenuisaient de jour en jour. Le Sud-Soudan était à feu et à sang, mais, selon la rumeur, en Éthiopie on serait en sécurité, on mangerait à notre faim, on dormirait au sec dans des lits et on serait scolarisés. Je dois reconnaître que, en chemin, j'ai légèrement divagué. Tandis qu'on se rapprochait de la frontière, j'en étais arrivé à un point où je m'attendais à ce qu'on ait chacun une maison et une famille. Je pensais y trouver des immeubles démesurés et des commerces aux vitrines garnies, des chutes d'eau à foison et des saladiers remplis d'oranges sur des tables impeccables.
Arrivé en Éthiopie, j'ai réalisé que ça ne collait pas.
- On y est, dit Dut.
Ce n'est pas ici, dis-je.
- On est en Éthiopie », dit Kur.
Comparé à ce qu'on avait quitté, la différence ne sautait pas aux yeux. Point d'immeubles en vue, et pas plus de vitrines. Pas la moindre trace de saladiers remplis d'oranges. À part ce fleuve, rien. « Ce n'est pas ici », dis-je à nouveau. Cette phrase, je l'ai tellement répétée les jours suivants que les autres gosses ont fini par en avoir marre. Certains pensaient que j'avais perdu la tête. »

« Fils, le khawaja est digne d'intérêt. Il est très intelligent et a dans la tête des trucs que tu ne soupçonnes pas. Il parle plein de langues, connaît le nom des villes et des villages, sait piloter les avions et conduire les voitures. Les hommes blancs possèdent ça dès la naissance. Il a donc du pouvoir, et il nous est très utile et efficace. Si tu vois un Blanc, c'est que les choses vont s'arranger.
Cet homme ne peut t'être que bénéfique. »

« J'avais beau savoir qu'on allait bientôt traverser la frontière d'un pays en paix, cette fois je ne rêvais plus de saladiers remplis d'oranges. Le monde était le même partout, je le savais. Les variations sur l'échelle de la souffrance d'un endroit à un autre étaient infimes. »

« On était jeunes et on pensait avoir tout le temps de s'aimer. Quelle erreur. Attendre d'aimer, ce n'est vraiment pas une façon de vivre. »

« Pour l'Occident, un camp de réfugiés, c'est temporaire. Lorsque après un tremblement de terre au Pakistan on diffuse les images des survivants avant l'hiver, attendant des vivres et de l'aide dans ces villes de tentes couleur d'argile, la plupart des Occidentaux pensent que ces sinistrés vont vite rentrer chez eux, et que le camp sera démantelé dans les six mois à un an.
J'ai grandi dans des camps de réfugiés, trois ans à Pinyudo, presque une année à Golkur et dix à Kakuma - là où quelques tentes se sont transformées en un immense patchwork de bâti- ments et de cabanes faites de poteaux, de sacs de toile et de boue. C'est là que nous avons vécu, travaillé et fréquenté les bancs de l'école de 1992 à 2001. Ce n'est pas le pire endroit du continent africain, mais pas loin.
Les réfugiés s'y sont créé une vie qui ressemblait à celle des autres humains. On y a mangé, discuté, ri et grandi. Le commerce s'y est développé, des hommes ont épousé des femmes et des bébés sont nés. Les malades y étaient soignés ou partaient pour la zone Huit et un autre monde. Nous autres, les gamins, sommes allés à l'école, essayant de rester éveillés et concentrés malgré l'unique repas quotidien, et la distraction provoquée par les charmes de miss Gladys et de filles comme Tabitha. On s'est efforcés d'éviter les problèmes avec les autres réfugiés des Ougandais, des Rwandais des Somaliens, et avec les populations du nord-ouest du Kenya, tout en restant à l'affût de nouvelles de chez nous, de nos familles, et d'une possibilité de quitter Kakuma temporairement ou pour de bon. »

« « C'est un immeuble gigantesque, si haut qu'il touche les nuages. Ben Laden a payé pour qu'un type gare une camionnette dans le sous-sol et fasse exploser le bâtiment. Et puis il a essayé de tuer Moubarak en Égypte. Tous les hommes impliqués dans ce complot étaient du Soudan, et Ben Laden a tout financé. Cet homme est un problème majeur. Avant lui, les terroristes n'avaient pas les mêmes moyens. Il a tellement d'argent que tout devient possible. Il accouche de terroristes dans le monde entier parce qu'il peut les payer et leur offrir une vie décente. Enfin, jusqu'à ce qu'ils se fassent exploser. »
Quelques jours plus tard, les espoirs de Gop sont devenus réalité. J'arbitrais encore un match quand un camion de l'Onu est passé avec, à l'arrière, deux humanitaires kenyans qui ont annoncé la bonne nouvelle.
« Clinton a bombardé Khartoum ! criaient-ils. Khartoum est attaquée ! »
La partie s'est interrompue, tout le monde voulait fêter ça.
Dans les quartiers soudanais de Kakuma, la liesse a duré un jour et une nuit. Qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? De l'avis général, ça signifiait clairement que les États-Unis en avaient après le Soudan, et qu'ils le punissaient pour les attentats au Kenya et en Tanzanie. Pour tout le monde dans le camp, il était clair que les États-Unis se rangeaient du côté du SPLA ; aucun doute possible, c'était un désaveu pour le gouvernement de Khartoum. Bien sûr, certains experts allaient plus loin. Par exemple, Gop pensait que l'indépendance du Sud-Soudan était imminente. « Ça y est, Achak ! dit-il. C'est le début de la fin. Quand les États-Unis décident de bombarder une cible, c'est la fin. Regarde ce qui est arrivé à l'Irak quand ils ont envahi le Koweit. Quand les États-Unis décident de te punir, c'est pas bon. Waouh, c'est fini ! Les États-Unis vont renverser le régime de Khartoum en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. On va rentrer chez  nous et on aura l'argent du pétrole. Une frontière entre le Nord et le Sud sera clairement établie, et il y aura un nouveau Soudan.
Selon moi, c'est l'affaire d'un an et demi. Tu verras. »
J'aimais et j'admirais Gop Chol mais, en matière de politique et de tout ce qui touchait à l'avenir du Soudan, invariablement, il se trompait.

Plus concrètement, les peuples du Sud-Soudan se préparaient à de nombreux changements, dont certains pouvaient être porteurs d'espoir. À Kakuma, nos coutumes étaient mises à mal ou passaient carrément à la trappe bien plus que s'il n'y avait pas eu la guerre et quatre-vingt mille personnes entassées dans un camp de réfugiés administré par un consortium international à l'esprit ouvert. Mon comportement et ma façon de penser ne seraient sûrement pas devenus aussi progressistes sans mon poste de responsable des jeunes ; la santé et le corps humain n'avaient plus de secrets pour moi, tout comme les maladies sexuellement transmissibles et les moyens de contraception. Je discutais souvent à bâtons rompus avec des jeunes femmes et je m'emmêlais les pinceaux entre le vocabulaire du cours d'anatomie et le langage propre à l'amour. Un jour, j'ai ruiné mes chances avec une certaine Frances en lui demandant si elle se développait correctement pour son âge. Mot pour mot, voici ce que j'ai dit : « Bonjour, Frances, je sors tout juste d'un cours d'anatomie, et je me demandais comment se développaient tes parties féminines. » Le genre de truc qu'on dit quand on est jeune, et qui ensuite vous colle à la peau. Par la suite, je n'ai plus du tout eu la cote auprès d'elle et de ses amies ; ces paroles m'ont hanté pendant des années. »

« Un bateau commandé en Slovénie; Al-Bachir l'avait payé quatre millions et demi de dollars. Il va sans dire que quatre millions et demi de dollars auraient été utiles pour nourrir les pauvres du Soudan.
Le yacht avait été transporté de Slovénie vers la mer Rouge, où il avait navigué jusqu'à Port-Soudan. De Port-Soudan, il fallait l'acheminer par voie terrestre jusqu'à Khartoum, à temps pour la conférence. Mais l'amener jusqu'à la capitale s'est révélé bien plus compliqué que prévu. Les cent soixante-douze tonnes du bateau étaient un défi pour les ponts qu'il devait traverser ; sans compter le passage sous les fils électriques le long de la route, quelque peu problématique. Cent trente-deux poteaux ont dû être sectionnés et réassemblés après le passage du yacht. Le temps que le navire atteigne le Nil, les dirigeants africains étaient venus et repartis. Ils s'étaient passés du yacht, de ses chaînes de télé satellite, de sa porcelaine chinoise et de ses cabines de luxe.
Avant même que le bateau n'arrive à Khartoum, il était devenu le symbole de la décadence et de l'insensibilité d'Al-Bachir. L'homme a des ennemis de tous les côtés il n'y a pas que les Soudanais du Sud qui le méprisent. Les musulmans modérés se sont eux aussi rassemblés en une multitude de partis politiques et autres coalitions pour s'opposer à lui. Au Darfour, c'est un groupe de musulmans non arabes qui s'est rebellé contre son gouvernement avec toutes sortes de revendications sur la région. Si le génocide n'incite pas les peuples du Soudan à remplacer ce fou et le National Islamic Front qui tient Khartoum, peut-être que le yacht s'en chargera. »

« Quoi que je fasse, quels que soient les chemins que j'emprunterai, je raconterai ces histoires. J'ai parlé à tous ceux que j'ai croisés en ces jours difficiles, à tous ceux qui sont entrés dans le club pendant ces heures pénibles du matin ; faire autrement aurait été inhumain. Je parle à ces gens et je vous parle parce que je ne peux pas m'en empêcher. Cela me donne de la force de savoir que vous êtes là, une force incroyable. Je veux investir vos yeux, vos oreilles, l'espace qui nous sépare. N'est-ce pas une bénédiction de nous avoir les uns les autres ? Je suis vivant, vous aussi, et nous avons un devoir de parole. Je l'utiliserai aujourd'hui, demain et tous les jours jusqu'à ce que Dieu me rappelle à Lui. Je raconterai ces histoires à des gens qui écouteront et à ceux qui ne veulent pas les entendre, aux gens qui me le demanderont et à ceux qui me fui- ront. Et tout le temps, je saurai que vous êtes là. Comment pourrais-je prétendre que vous n'existez pas ? Impossible. Ce serait comme si vous affirmiez que je n'existe pas. »

Quatrième de couverture

Valentino n'a pas huit ans lorsqu'il est contraint de fuir Marial Bai, son village natal, traqué par les cavaliers arabes, ces miliciens armés par Khartoum. Comme des dizaines de milliers d'autres gosses, le jeune Soudanais va parcourir à pied des centaines de kilomètres pour échapper au sort des enfants soldats et des esclaves. Valentino passera ensuite plus de dix ans dans des camps de réfugiés en Éthiopie et au Kenya, avant d'obtenir un visa pour l'Amérique.
Ironie du sort, son départ était prévu le 11 septembre 2001. Quelques jours plus tard, il s'envolera enfin pour Atlanta. Dans une nouvelle jungle - urbaine cette fois - Valentino l'Africain découvre une face inattendue du racisme. Cette nouvelle existence pourrait bien se révéler aussi périlleuse que la survie dans des contrées ravagées par la guerre.
A mi-chemin entre le roman picaresque et le récit d'apprentissage, ce livre est avant tout le fruit d'un échange. Eggers l'Américain a passé des centaines d'heures à écouter Valentino l'Africain se raconter. Au service d'une tradition orale, la plume impertinente de Dave Eggers fait mouche et insuffle à ce récit une dimension épique, qui rappelle celle de Mark Twain.
S.T.

Dave Eggers est l'éditeur de la revue McSweeney's et l'auteur de romans et de recueils de nouvelles parmi lesquels Une œuvre déchirante d'un génie renversant (2001) et, aux Éditions Gallimard, Suive qui peut (2003) et Pourquoi nous avons faim (2007). Il a créé à San Francisco 826 Valencia, une fondation à but non lucratif qui vient en aide aux enfants pauvres.

Éditions Gallimard,  juin 2009
624 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Samuel Todd
Prix Médicis étranger 2009

jeudi 15 février 2024

La Colère et l'Envie ★★★★★♥ d'Alice Renard

Une pépite ce livre !

Un premier roman choral d'une toute jeune autrice et des pages empreintes de douceur, de tendresse et d'une immense humanité.

Une construction originale, surprenante, ingénieuse pour parler de la différence, de l'amour, de l'amitié, pour raconter le parcours chaotique d'une enfant qui ne rentre pas dans le moule et l'impuissance de ses parents aimants. 
« Je sais qu'lsor se souvient, je sais qu'elle avance quelque part. Dans son désordre, dans sa colère, dans sa panique même, elle avance. Je le sais. »
Isor n'est pas comme tout le monde et à travers les mots, les émotions de ses parents si bien retranscrites et celles de son ami Lucien, pourvu d'une grande sagesse, nous apprenons à la découvrir jusqu'à un final bouleversant.
Ce livre raconte les silences, les difficultés traversées, les angoisses, la rage, la frustration, il raconte aussi les petits bonheurs, la complicité entre deux écorchés que bien des années séparent, la lumière qui s'invite dans le cœur de chacun d'entre eux.
Il bouscule, saisit, interroge sur la place que nous accordons dans une société si normée, si rationnelle à ceux  qui marchent un peu à côté du chemin tracé - que fait-on de leurs  ris, de leurs souffrances ? 

Un livre désarmant de beauté, vibrant d'émotions et chargé d'espoir.

Coup de ❤️. 
« Dis, ma petite Isor, tu te rappelles ça ? Quand tu as mis ta petite bouille sur mes genoux calleux et durs, le tressaillement que j'ai eu, la crispation que j'ai dû surmonter, et que tu m'as laissé le temps de faire redescendre. Ce n'est que deux semaines plus tard qu'à mon tour j'ai réussi à te toucher, à poser ma main maladroite sur tes tresses, ne sachant pas vraiment comment te câliner pour te montrer que mon affection t'était acquise, et qu'il était trop tard pour faire demi-tour. Si j'ai autant hésité ce jour-là, si ma main a tant titubé dans tes cheveux, c'est que j'étais encore un peu en colère que tu m'aies forcé, comme ça, à t'aimer. »

« Moi, ta mère, je le sais : quand tes yeux transpercent, quand ton regard nous file entre les doigts, c'est que tu comprends des choses que nous ne comprendrons jamais. »

« Je sais qu'lsor se souvient, je sais qu'elle avance quelque part. Dans son désordre, dans sa colère, dans sa panique même, elle avance. Je le sais. »

« mère
Isor peut être très différente d'un jour à l'autre, mais elle reste toujours elle-même, sincère, incapable de tricher. Elle ne peut pas se contenir à une seule personne, à une seule apparence. Elle est plusieurs, elle est trop vaste. C'est sa manière à elle de saisir le monde du mieux qu'elle peut.»

« père
Le premier examen qu'Isor a passé à l'hôpital, c'était pour un trouble de l'attention. J'y étais allé seul, Maude n'avait pas pu déplacer sa garde. Je n'oublierai jamais ce moment, les sourcils velus et arrogants du médecin, un jeune interne en psychiatrie. Docteur Jard - fier comme un coq. Pour lui, tout était clair. Isor avait effectivement des difficultés à se concentrer, c'était tout. Il avait passé trente minutes avec elle, mais ça y est, il la connaissait mieux que nous, avait tout compris, et me démontrait l'infinie supériorité de son expertise par une chiée de mots savants appris d'hier. J'avais beau lui parler des colères, des retards de langage, des regards déconcertants (ceux d'une adulte mélancolique, pire que cela, ceux des statues de grands hommes qui sondent l'Avenir, le Progrès ou l'Ame humaine), il ne m'écoutait pas, et son visage dur était figé dans une expression dédaigneuse. 
Au moment de nous raccompagner à la porte, avec une politesse excessive et trop empressée pour être sincère, il jeta un dernier regard vers Isor. Elle était dans un coin depuis le début de notre entretien. Elle se tenait en face d'une bonne centaine de crayons de couleurs alignés par taille et par teinte, selon un ordre allant du jaune au bleu. Elle nous faisait dos, mais on pouvait deviner à son immobilité qu'elle était parfai- tement sereine. Ce ne pouvait être qu'elle qui avait fait cela, car, à notre entrée, les crayons gisaient tous en un tas informe.
L'interne s'est rassis à son bureau où il eut un moment d'absence. Puis il a simplement lâché: « C'est peut-être un peu plus complexe que cela. » »

« père
Les signes de l'affection d'Isor sont souvent illisibles. Le fait-elle exprès ? Les moyens qu'elle choisit pour nous dire qu'elle nous aime sont généralement à double tranchant, brutaux. À l'image de ce qu'elle pense de nous ? J'ai parfois l'impression qu'elle nous en veut : de ne rien pouvoir partager, de ne pas vivre dans le même présent qu'elle. Sait-elle qu'au fond de moi je ressens exactement la même chose, que je lui en veux d'être une étrangère ? De ne pas être moi, comme moi? Nous en veut-elle autant que moi je lui veux ? Y a-t-il tout de même en elle de la reconnaissance pour tout ce que nous mettons en œuvre? Pour notre patience, pour notre capacité d'acceptation? Un minimum de reconnaissance pour le sacrifice (ce mot pèse si lourd en moi certains jours) que nous faisons de nous-mêmes ? Ou voit-elle notre abnégation comme une chose naturelle, évidente, nécessaire ?
Il me semble que rien n'est prévu en nous pour ressentir ce qu'Isor voudrait que l'on ressente pour elle. »

« Dis, ma petite Isor, tu te rappelles ça ? Quand tu as mis ta petite bouille sur mes genoux calleux et durs, le tressaillement que j'ai eu, la crispation que j'ai dû surmonter, et que tu m'as laissé le temps de faire redescendre. Ce n'est que deux semaines plus tard qu'à mon tour j'ai réussi à te toucher, à poser ma main maladroite sur tes tresses, ne sachant pas vraiment comment te câliner pour te montrer que mon affection t'était acquise, et qu'il était trop tard pour faire demi-tour. Si j'ai autant hésité ce jour-là, si ma main a tant titubé dans tes cheveux, c'est que j'étais encore un peu en colère que tu m'aies forcé, comme ça, à t'aimer. »

« [...] ce que tu cherches dans les jeux, c'est le théâtre, les revirements de situation inexorables, quand pour de faux le sort vous abaisse ou vous élève. J'ai raison ? Je comence à bien te connaitre. Se laisser bercer par le hasard... Faire comme si c'était très important, oui, de la plus haute importance... Et, une fois le jeu rangé, n'en avoir plus rien à faire des gains et des dommages. Et surtout, surtout, que l'on rigole, toi et moi. Toi, de mes bourdes de vieil oublieux ex moi, de tes fulgurances.
Dis, dis, tu reviendras demain, c'est promis ? »

« Avec ma toute chérie, je révise mille de mes petites certitudes. Je pensais par exemple que la fierté était un des pires défauts du monde, qu'il engendrait l'orgueil, le repli sur soi et le mépris, qu'il empêchait de remettre en question nos torts. Mais Isor est fière. Sans crier gare, cent fois par jour, son regard s'emplit de cet air à la fois buté et réjoui, qui vous défie. Oui, vraiment, elle est fière. Mais personne ne sait mieux écouter qu'elle, personne n'est plus attentif, plus attentionné. »

« J'aimerais tout posséder pour pouvoir tout t'offrir. Je dis ça alors que rien ne nous manque. Ou peut-être un orchestre privé ? Un tapis plus moelleux ? Ta tête sculptée huit fois en guise de pion sur un plateau de petits chevaux ? Un theatre dans l'arrière-jardin avec des chaises à fleurs et à paillettes ? Des journées faites seulement d'après-midis et aucune nuit pour les séparer ? Que je sois un adolescent, pour qu'on ait un futur plus long que notre présent, et que je sois tout frèle et tout chétif, pour qu'à ton tour tu me prennes sur les genoux. Que l'on m'accorde un vœu pour souhaiter que tous les tiens se réalisent. Que tu aies des chaussures à grelots et que la maison soit pleine de couloirs pour étirer ces moments où je t'entends venir vers moi.
Que l'on redouble mes langueurs, demande l' Ami à son Aimé dans la poésie de Raymond Llulle. »

« Toi, tu accèdes aux vérités - de la musique comme du reste - avec un instinct quasi physiologique. Chez toi, c'est le corps qui pense, et il ne se trompe jamais. »

« La différence entre ses parents et moi, c'est que je ne suis pas quelqu'un qui s'affole - je veux dire : le mutisme, la colère, la joie, la douleur, je connais. Je sais les recevoir sans fléchir. J'ai l'habitude. C'est exactement comme écouter de la musique. 
Parfois je me fais l'effet d'être encore ce photographe que je fus : quand d'un regard je signifiais à mes sujets « Ressens ce que tu ressens, je ne demanderai pas d'explication, j'en garderai simplement la mémoire. »»

« Vous savez, il ne faut jamais attendre une vengeance ou un dédommagement, ou vouloir remplacer les morts. Le vide que les morts laissent ne se rebouche jamais, on ne se remet jamais de cette béance - mais j'ai compris que l'on pouvait créer le plein à côté du gouffre, ça oui. Idem pour sa place. Ce qui est perdu ne revient pas - mais à côté, en marge, ailleurs, on peut retrouver un rôle. Et c'est ce qui se passe pour moi. Avec elle, je reconstruis quelque chose. Autre chose. »

« J'aime ta capacité inhumaine à être brutalement heureuse, sans prévenir. Si brutalement heureuse. »

« Souvent, je me demande à quoi tu ressembleras, adulte, et si j'aurai la chance de te connaitre alors. D'être toujours là. Pas quel genre de femme tu seras, ça, je m'en fiche. Mais quelle adulte, qui aura mis en acte toutes les promesses qu'elle enclot. »

« C'est fou comme on peut se tromper sur un nombre incalculable de sujets. Chaque certitude est une erreur en puissance. Chaque certitude est une erreur en puissance. Qui éclate un jour. »

« Monika, Ingmar Bergman. Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été, Lina Wertmüller. Kung-Fu Master, Agnès Varda. Trois films, trois pays, trois grands réalisateurs. Trois histoires d'amour qui avaient besoin d'une île pour s'épanouir. Car c'est bien là le scénario de ces trois films: un couple dont l'amour, naissant ou réprimé, prend son essor après l'arrivée, de gré ou de force, sur une île déserte. Île suédoise dans la Baltique, île italienne en Méditerranée, île anglaise dans la Manche. Quels que soient le pays ou l'époque, l'insularité offre à l'amour l'espace rêvé, c'est-à-dire un espace excluant et exclusif, pour deux, ni plus ni moins. Loin des fâcheux, des fouineurs et des importuns, l'île devient une utopie où les liens sociaux et affectifs peuvent être intégralement redéfinis. Et chaque fois le dénouement est sans appel: sortir de l'île, c'est détruire l'amour. Réintroduisez la société autour du couple et celui-ci se fissure, se morcelle. Il redevient impossible d'être Deux. Uniquement deux. »

« « Le monde est plein de voisins indiscrets, avec qui il me faut partager l'autre. Le monde est précisément cela : une contrainte de partage. Le monde (le mondain) est mon rival », écrivait Barthes. »

« L'amour a sa grammaire. Et comme dans toutes les langues, sans la pratiquer, on la perd. Au fil des mois, j'ai réappris l'Absence, l'Attente, le Comblement, la Dépendance, la Fête, l'Impatience, la Jalousie, le Rêve et la Rêverie, le Ravissement, le Rendez-vous, la Solitude et le Souvenir. Tout un abécédaire que je potasse studieusement. J'aime être cet écolier des sentiments.
Dis, dis, mon Isor, reviendras-tu demain après-midi ? »

« Je mets ma tête sur les genoux d'Ani et j'attends que la vie vienne nous aimer. Elle manque jamais le rendez-vous quand j'ai la tête ici. C'est la même odeur, exactement, que les genoux de Luce. Tu sais, toi, que les genoux ça a tant d'odeurs ? »

« le père

Dans les lettres aussi, il y a ces écarts : sa voix d'enfant rieuse qui tremblote et bégaye, et sa voix de grand sage qui nous toise avec bonté. Et je me rends compte, à présent, qu'il y avait déjà cela dans ses silences. Avant son départ, avons-nous seulement écouté ses silences ?

Écouté l'urgence à vivre de son silence ?

Et maintenant, le saurons-nous, écouter sa poésie, partager son souffle de joie, lire ses lettres comme autant de chances qu'elle nous offre pour trouver UNE NOUVELLE MANIÈRE D'ÊTRE UNE FAMILLE ? »

« Vous que je porte en mon profond, Ici les nuits sont douces comme le lait. Aniella a un chien qui me lèche les mains. Kiko est son nom. Il est un berger allemand, je crois. Quand je lui caresse, il veut faire pareil mais il a pas de mains alors il fait avec la langue, approche sa truffe. Il a de grands yeux noirs. Et des longs longs cils bruns. 
 Je t'embrasse toi aussi tout plein, 
I.

Ma père, mon mère, Suis en éclosion. Me sens pleine de bourgeons qui s'entrelèvrent. Me semble être un arbre fruitier que les fleurs commencent à donner des trésors. Je porte toutes les promesses de la terre à bout de mes bras. Je m'avance tel un jardin, tel un côteau, à la rencontre du printemps. Je cours. Je vais mûrir, je vais me rouler dans ces fleurs pour la vendange. Oh, quelle saison !  »

« Les deux parents chéris,

Tu sais, suis troublée de ce qu'ils sont semblables mais distincts, Ani et Luce, Luce et Ani. Idem de Luce, Ani est fidèle, mais elle est toute réjouissance. Idem de Luce, Ani a les yeux aigue-marine et le corps svelte, mais pas cet air rigidigne. Idem de Luce, Ani s'accommode des solitudes, mais jamais sans Kiko. Parfois, a le semblable air d'endurance craintive, qu'elle refoule aussitôt.

Je veux te dire encore qu'y a deux jours nous allons sur la tombe de sa mère, une stèle sans rien, sur le nord à Taormine. On y voyait la baie qui scintille pareil que les bijoux. On dépose au sol, dessus, des pommes de pin et des coquillages pour faire les mandalas, des cercles et des couronnes. Calme calme calme... Un instant plein comme une bille qui roule.

Ça y est, je dis tout pour aujourd'hui. À demain les deux ! 
Je t'embrasse mille et cent, 
I. »

« Un regret, ça ne se conserve pas comme une boule à neige, en mémoire d'un voyage passé. Un regret aussi, ça peut se jeter à la poubelle. »

« Je viens t'annoncer le printemps. Le jour de mon départ de Catane, j'ai vu passer les grues dans le ciel,  qui rentraient d'Afrique.
Le printemps, c'est la fin de ta tristesse. Ta joie,  je l'ai réparée. Je viens te dire, pour vrai, que tu n'as plus
de raison d'être malheureux. Un peu de malheur ça se dissout vite, quand on a beaucoup d'amour.
Ani ne t'en veut pas, Ani t'a pardonné. Tu as une manière  tout à toi de te faire pardonner. Tu commets tes erreurs par faiblesse, tu avoues ces faiblesses sans orgueil. Comment te dire ? Même quand tu es froid tu es doux. Même quand tu es triste tu es doux. Lucien n'a pas d'épines. Lucien n'a pas d'épines. Et Ani, elle, a sa manière de pardonner. Elle se sait d'avance innocente dans les  drames qui la touche. Et elle ne sait pas s'apitoyer. Rien en elle n'est programmé pour cela. Les évènements pour elle viennent sans être bons ni mauvais. Si quelque chose lui vole son plaisir, elle l'accepte, sans pitié, et si quelque chose lui en donne, elle l'accepte, avec gratitude. Elle attend les tempêtes et les joies en sachant bien qu'il n'est jamais question de son mérite là-dedans. 
Lucien, maintenant, il faut effacer de toi toutes les larmes  et toutes les prières de rédemption que tu y as accumulées. 
Elles ont rempli leur office, elles ne sont plus utiles. 
Alors ne les garde pas en souvenir, surtout pas. Un regret, ça ne se conserve pas comme une boule à neige, en mémoire d'un voyage passé. Un regret aussi, ça peut se jeter à la poubelle. Tu te demandes peut-être qui tu serais sans ta douleur. 
Si tu serais le même homme. C'est elle qui t'a modelé plus de la moitié de ta vie. C'est elle qui a fait le Lucien que j'ai connu. Alors ? Alors on s'en fiche et ce chagrin tu ne lui dois aucun culte, aucune cérémonie d'adieu.
Lucien, la joie gomme tout le reste, et même si alors tu dois mourir tout blanc et tout vierge, comme un nourrisson 
qui n'aurait rien à lui, cela n'a pas d'importance.
Aucun malheur ne nous définit, seule notre joie est à nous. 
Lucien, tu es le seul qui m'ait crue capable de vivre. 
Tu as vu que ce qu'il y avait en moi, ce n'était pas une malédiction mais une promesse. Tu m'as révélé ma promesse.
[...]
Aujourd'hui je suis grande. Et je suis grande de toi. 
Il y a une corde qui vibre tout près de l'horizon.
Je vois enfin l'horizon qui recule. Il y a de l'avenir à respirer. Toute ma vie je vais pouvoir respirer le futur que tu m'as donné. Ça t'a fâché, dis, Luce, ça t'a fâché, qu'à toi je n'envoie pas de mots ? 
Je ne fais pas partie de ceux qui pensent 
que plus on s'aime, moins a besoin de se le dire. Non et non. L'amour est un sortilège qu'il faut jeter sans cesse et de nouveau du bout des lèvres, encore et encore. 
C'est une chanson avec laquelle on vit - qu'il faut faire vivre. Mais dans mon cas, dans notre cas, cette chanson, mon cœur la psalmodie en silence - et je sais que le tien aussi. »

Quatrième de couverture

Isor n'est pas comme les autres. Une existence en huis clos s'est construite autour de cette petite fille mutique rejetant les normes. Puis un jour, elle rencontre Lucien, un voisin septuagénaire. Entre ces âmes farouches, l'alchimie opère immédiatement. Quelques années plus tard, lorsqu'un accident vient bouleverser la vie qu'ils s'étaient inventée, Isor s'enfuit. En chemin, elle va enfin rencontrer un monde assez vaste pour elle.

La Colère et l'Envie est le portrait d'une enfant qui n'entre pas dans les cases. C'est une histoire d'amour éruptive, d'émancipation et de réconciliation. Alice Renard impose une voix d'une incroyable maturité; sa plume maîtrisée sculpte le silence et nous éblouit.

Née à Paris en 2002, ALICE RENARD est étudiante en littérature médiévale à la Sorbonne. Révélée précoce à l'âge de six ans, la question de la neurodiversité et de l'hypersensibilité l'a toujours passionnée. La Colère et l'Envie est son premier roman.

Éditions Heloise d'Ormesson,  août 2023 159 pages
Sélection Prix Littéraire Le Monde 2023
Prix Méduse 2023
Prix Vocation littéraire 2023

samedi 21 octobre 2023

Ma tempête ★★★★☆ de Éric Pessan


« Toujours, David a trouvé étrange que les gens parlent d'être acteur de leur vie, il est acteur, un acteur joue les mots pensés par un autre, pourquoi ne dit-on pas que l'on devrait être auteur de nos vies ? » 

Regarder les vagues que la pluie dessine sur la vitre de la fenêtre du salon, ne pas se laisser impressionner par les éclairs, laisser passer la tempête extérieure comme intérieure, et lutter pour ne pas laisser ses rêves se rouiller. 
C'est un peu le programme de David,  un papa metteur en scène recemment congédié, et une lecture bien à propos, c'est jour de tempête par ici.
Une lecture originale que j'ai beaucoup appréciée, elle est un pamphlet, un essai, un roman... un peu tout cela à la fois. Elle est un bel hommage au monde du théâtre, elle est instructive, raconte Shakespeare et le théâtre 🎭  de son époque, que les femmes n'avaient pas le droit de fouler les scènes, les scènes qui s'improvisaient dans les rues, à ciel ouvert, et laissaient une large place à l'improvisation, des textes relus scrupuleusement pour satisfaire les seigneurs...
Des mots comme un écrin pour réfléchir sur l'art, sa place dans notre société, son utilité, pour rappeler que la culture n'est pas un simple bien consommable. 
Des mots qui évoquent aussi les luttes fratricides, le monde des intermittents du spectacle, les relations au sein du couple, la paternité, la famille, l'éducation.
« C'est de cela que David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l'inverse : tout ce que l'enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c'est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »
J'ai aimé découvrir cette œuvre de Shakespeare que je connaissais pas, lire sur la création et l'écriture, lire ces pages empreintes de fureur, d'amour et de joie.
Une mise en scène subtile et intelligence. Cette journée de tempête, dans un appartement, donne lieu à de beaux moments complices entre un père et sa fille, la maman présente par la pensée, en filigrane. 

Un auteur dont je n'avais encore jamais foulé les pages. Je vais y remédier ;-)
« Les sentiments ne sont jamais abstraits. S'ils sont vrais, ils s'expriment par des actes. Les sentiments construisent. Celui qui aime sans réagir pourrait tout autant être déjà mort. Son amour n'est rien. »

« Nous sommes de l'étoffe 
Dont les rêves sont faits, et notre vie 
Infime est couronnée par un sommeil »
Shakespeare, La Tempête (traduction André Markowicz)  

« Si les enfants savaient combien de fois ils parlent dans le vide. C'est peut-être un point commun avec les comédiens, pense David en souriant à ses propres idioties. »

« C'est de cela que David a besoin : des joies et des lumières solaires de sa fille. On insiste beaucoup sur le travail nécessaire pour bien élever un enfant, on dit peu l'inverse : tout ce que l'enfant offre en contrepartie à ses parents. La paternité, c'est donnant-donnant, protection, éducation et nourriture contre émerveillement, amour inconditionnel et supplément de vie. Une tendresse pour adoucir la rugosité du monde. »

« Jusqu'à quel point deux personnes qui s'aiment peuvent étirer le silence sans que ce soit leur amour qui se déchire ? »

« Ce matin, Anne virevoltait entre cuisine et salle de bain, tout ce qui se déroule dans la vraie vie n'est pas superposable à une pièce de Shakespeare, impossible de passer la mère sous silence, elle est là, elle souffre elle aussi, David le sait, bien qu'il la perde un peu de vue dans l'inquiétude grandissante des journées. Elle virevolte beaucoup depuis quelques semaines, depuis qu'il est devenu évident que, dans leur couple, c'est elle qui est du parti du mouvement et David de celui de l'immobilité. Anne est professeure de français, un jour l'enfant comprendra ce que cela signifie d'enseigner du lundi au vendredi, et David, lui, est comédien, comédien à terre, comédien sans projet, sans planche de salut, sans espoir pour l'instant d'un jour remonter sur scène. Comédien au plus bas, lessivé, naufragé lui aussi. Comédien marqué par la faillite de ses espoirs, par l'abandon, la poisse. C'est Anne qui ramène mois après mois son salaire à la maison, c'est grâce à elle que tous trois vivent, cahin-caha, avec ce peu. »

« Dehors, à nouveau, un roulement dégringole du ciel pour venir s'écraser lourdement au sol. L'enfant sourit, tout les reconduit à la tempête, elle est l'événement qui permet aux histoires innombrables de naître. C'est peut-être ainsi que l'homme a commencé à inventer des fictions: trempé et apeuré, il contemplait une tempête, sursautait à la vue de l'éclair et tremblait au son du tonnerre, et il n'a pas voulu que sa peur n'ait ni cause ni conséquence, il n'a pas voulu que l'incroyable énergie des vents, de la foudre et de la pluie soit inutile, alors il a inventé une histoire pour mettre un peu d'ordre dans ce déchaînement aveugle et sourd. Il a lié les perles de la tempête le long d'un fil narratif pour en fabriquer un collier, une croyance, une œuvre d'art. »

« Depuis des mois, son langage se précise de plus en plus, elle a vite abandonné les glossolalies de la toute petite enfance pour se réjouir de la juste musique des mots. »

« L'apprentissage du langage passe par cette poésie directe, ces courts-circuits rapides, ces sauts vifs que certains poètes mettent quelquefois des années à reconquérir. »

« Prospéro est un artiste, il parle d'art pour dire magie, il tient son savoir des livres. Il a acquis des pouvoirs inestimables, c'était sur ce point que David voulait insister sur scène. Si le spectacle n'avait pas été annulé, il aurait accentué la nécessité de l'art. Il désirait glisser un doute dans la tête du spectateur: Prospéro est-il un magicien ou un artiste ? David avait envie d'introduire cette ambiguïté-là : la possibilité que rien de ce qui se joue sur scène ne soit vrai, la possibilité que toute l'histoire soit un conte écrit par Prospéro ou une toile peinte par lui, un oratorio qu'il a composé. Pas besoin qu'il provoque vraiment le naufrage d'un navire, l'énoncer suffit. La fiction peut venger du réel, c'est peut-être une consolation pathétique mais elle n'en est pas moins nécessaire. Pour monter cette pièce, David avait retraduit le texte, il s'était octroyé le rôle de Prospéro et devait signer la mise en scène, c'est dire si l'abandon de la production lui a causé trois fois plus de peine. Alors peu importe, laissons Ariel protester encore et encore, Prospéro ne le lâchera pas, comme l'écrivain ne renonce pas à poursuivre l'écriture de son roman. Brouiller les pistes est une liberté à conquérir ; David aimerait regarder la réalité tomber en poussières, s'effilocher jusqu'à n'être plus qu'un sable docile qui coulerait entre ses doigts, et jouir un instant de cette conquête parce qu'il sait pertinemment qu'il lui faudrait un jour ou l'autre rendre compte de cette victoire. Le réel résiste, donne des coups de griffe, refuse de se laisser encager dans la fiction. »

« Toujours, David a trouvé étrange que les gens parlent d'être acteur de leur vie, il est acteur, un acteur joue les mots pensés par un autre, pourquoi ne dit-on pas que l'on devrait être auteur de nos vies ? »

« Les pensées des enfants sont un grand mystère, on ne sait de quoi est tissée cette étoffe-là. Avec aplomb ou détachement, il arrive à la fillette de poser les questions essentielles : pourquoi papa et maman s'aiment ? Pourquoi papa est triste ? Toujours des pourquoi et jamais des comment bien plus faciles à expliquer. »

« Avec lenteur, David évoque les luttes fratricides. Shakespeare, dit-il, était le troisième enfant de huit. Les deux aînées, Joan et Margaret, des filles, sont mortes, l'une à la naissance, l'autre dans sa première année. C'est comme ça, ce qui nous apparaît intolérable de nos jours était la triste norme autrefois; dans cette seconde moitié du xvi° siècle, en Angleterre, 20 % des enfants ne survivaient pas au-delà de leur premier mois. 9 % mouraient à la naissance, a-t-il lu. Une autre de ses sœurs, la sixième enfant du couple, n'a pas survécu à sa huitième année. Toujours est-il que William a trois frères, Gilbert, Richard et Edmund, tous plus jeunes que lui. On ne sait trop quels rapports il a entretenus avec eux, mais si on lit son théâtre, on est frappé par d'étranges coïncidences : dans Le Roi Lear, Edmund complote pour usurper la place d'Edgar, son frère aîné, en le discréditant; Richard le bossu deviendra le roi Richard III en écrasant ses deux frères aînés, légitimes héritiers: Édouard et Clarence. Sans vouloir psychologiser à outrance le théâtre de Shakespeare, cela serait très étonnant que ce bon vieux Will n'ait pas réalisé qu'il baptisait deux de ses plus antipathiques personnages des prénoms de ses propres frères. Et Antonio a destitué son frère Prospero ; Claudius, l'oncle d'Hamlet, a assassiné son frère ; dans le Conte d'Hiver, Léonte, le roi de Sicile, soupçonne son frère de cœur, Polixène, d'être l'amant de son épouse. Selon l'historien et écrivain anglais Peter Ackroyd, grand spécialiste - entre autres-de Shakespeare, le passage de la Bible qui revient le plus souvent dans les textes du dramaturge, c'est le meurtre d'Abel par son cadet Caïn, cette scène serait racontée vingt-cinq fois par divers personnages des tragédies ou comédies de Shakespeare, alors rien de neuf sous le soleil. Nul ne sait ce qui pousse les frères à rivaliser. Peut-être certains parents donnent-ils l'illusion de n'avoir de l'amour à donner qu'à un nombre fini d'enfants. David se tait, contemple le gris cendré du ciel. Si un jour tu as des frères ou des sœurs, dit-il à l'enfant, j'espère de tout cœur que vous vous aimerez. »

« Tiens, prête-moi un bonhomme, je veux que tu entendes la tirade de Gonzalo, tu te souviens, c'est un courtisan qui se trouvait à bord du bateau, un homme simple et loyal, quelqu'un qui fera passer la morale avant le profit, un homme rare, donc. »

« Si l'on réfléchit trop aux hasards, on invente des miracles. »

« David se tait, il ne va pas fatiguer sa fille avec les crises, les grèves, l'augmentation nécessaire du nombre de cachets rémunérés, les contrôles, les attaques, les menaces. Depuis presque trente ans, ceux qui tiennent à tour de rôle les finances du pays ne veulent plus d'un tel statut. Après tout, ils considèrent que l'art est comme le reste, livré à la libre concurrence : soit on est rentable, soit on fait faillite et on disparaît. »

« Cette scène, de l'avis de David, est faite pour être en grande partie modifiée ou improvisée. À l'époque de Shakespeare, le respect du texte était une notion assez relative, il n'était pas rare qu'un comédien prenne le public à partie. En fonction de l'humeur et de l'ambiance, un comédien pouvait ajouter une danse, un numéro de clown, il quittait son rôle pour répondre aux miaulements ou glapissements des spectateurs. David essaie d'expliquer à quoi ressemblait une représentation de théâtre en cette fin du XVI ou au début du XVII siècle: on joue sur de vastes scènes, entre un numéro d'escrime et l'exhibition d'un ours, le théâtre est un drôle de cirque; ceux qui n'ont pas les moyens de se payer un banc restent debout, ça siffle et ça hurle, des marchands passent dans les rangs pour vendre des noix, des bières ou des pommes; dès qu'il se joue un duel ou une bataille, le public cherche à monter sur scène pour prêter main-forte à ses comédiens préférés; les monologues sont rendus inaudibles par les commentaires, les cris ou les applaudissements. Le théâtre est une fourmilière agitée, certains lieux de Londres peuvent accueillir trois mille spectateurs, des pickpockets et des prostituées se mêlent à la foule, les gens chiquent, boivent, mangent à qui mieux mieux, les représentations se déroulent dans une agitation et un vacarme assourdissants, alors il ne faut jamais lâcher les spectateurs : il faut les surprendre, les aiguillonner, accumuler les ruptures de registre; les historiens pensent que le texte était récité à toute vitesse. La rencontre de Caliban avec Trinculo et Stéphano sert à ce que les comédiens s'amusent pour éviter de perdre l'attention du public, Shakespeare offre une respiration: sur les planches, il place l'enfant d'une sorcière, un bouffon, un ivrogne, le texte est certainement un simple prétexte à la farce. Alors qu'il réfléchissait à la mise en scène de La Tempête, David avait prévu d'aller vers le grotesque et l'outrance, il demandait aux comédiens de péter et roter. L'enfant éclate de rire en écoutant les explications de son père, il s'emporte. Écoute-moi bien, dit-il, on a oublié la liberté première des textes, avant d'être un classique écrit par Shakespeare, cette pièce était un divertissement, nul ne se gênait pour ajouter ou couper des répliques, à commen- cer par Shakespeare lui-même qui a passé sa vie à réécrire et modifier ses propres manuscrits. Là, David voulait du gras, de l'absurde, du mime, du clown, de l'outrance, du burlesque, rien de sérieux, en fait il voulait du théâtre, de l'artificiel, que le spectateur se dise : tiens, je regarde une pièce de théâtre, comme si au milieu d'un roman, l'auteur se permettait de rappeler au lecteur qu'il lit des mots alignés. C'était son idée, tous avaient commencé à travailler en ce sens. »

« Là, par exemple, le roi aurait joué un esprit et Trinculo, le bouffon. Il suffit de maquillage et de changement de costume. Un même comédien aurait été le plus noble et l'un des moins nobles personnages. La lutte des classes en direct. Une autre chose était importante : du temps de Shakespeare, il était impensable qu'une femme monte sur scène, tous les rôles étaient tenus par des hommes, aussi Stéphano l'ivrogne et Miranda auraient été joués par le même comédien. Faire aujourd'hui ce qui était obligatoire il y a quatre cents ans, c'est ajouter de la confusion sur les genres, David aimait beaucoup cette idée. À la fin du XVIe siècle, en Angleterre, il était interdit à une femme d'être comédienne. Il a fait quelques recherches là-dessus, on parle d'une certaine Isabella Andreini, italienne, contemporaine de Shakespeare, interprétant le rôle de l'amoureuse dans la commedia dell'arte, mais si elle a joué en Italie ou en France, l'Angleterre élisabéthaine n'était pas prête à accueillir une telle modernité. À Londres, il faudra attendre plus de cinquante ans, à l'hiver 1660, pour qu'une femme joue le rôle d'une femme, Desdemona dans Othello. Un prologue joué sur scène prévenait le public de la présence d'une véritable actrice, loin d'être ce que l'on peut appeler une prostituée. Le roi Charles II est grand amateur de théâtre, il va décréter en 1662 que tous les rôles féminins pourront être interprétés par des femmes. »

« La mère de David, celle que Miranda ne connaît presque pas, lui a expliqué au téléphone qu'il n'avait qu'à faire des choses qui plaisent aux gens; les parents de David se piquent de culture. Lorsqu'ils étaient plus jeunes, de curieux sursauts hygiénistes les décidaient à se rendre au concert, à l'opéra ou au théâtre ; ils allaient une à deux fois par an au spectacle, certains que cela ne peut pas faire de mal et convaincus que cela ne changera rien à leur vie. Tu vois, réfléchit David, je crois qu'il faudrait toujours aller voir un spectacle en pensant l'inverse, en se disant que peut-être ce à quoi l'on assistera pourrait bouleverser de fond en comble notre existence. »

« Enfant, David les a accompagnés une poignée de fois, il n'en garde pas d'autre souvenir que Ils allaient écouter les chanteurs de la télévision ou regarder une comédie bourgeoise jouée dans des décors hyperréalistes et empesés. En leur compagnie, il a vu La Flûte enchantée, l'opéra présenté à tort comme idéal pour les enfants. Heureusement, l'école a ouvert l'horizon bouché par les pesanteurs de sa famille. David a découvert le théâtre lors d'un atelier mené en seconde par une professeure de français, Ionesco et Beckett, de quoi dynamiter le mur du conformisme bourgeois. Au collège, Molière l'avait ennuyé parce qu'il était enseigné comme un texte mort écrit dans une langue morte, et non comme une parole à incarner, un mouvement chorégraphié par des répliques.
Deux types attendent un troisième qui jamais ne viendra, les hommes se transforment en rhinocéros. Les mots imprimés sur du papier étaient des animaux guettant l'ouverture d'une cage. Il fallait dire, crier, chuchoter, chanter, bouger. Il fallait vivre. La littérature n'était plus un cadavre à autopsier encore et encore, mais bien une défroque à endosser, un cœur vif, battant, intense. Cette année de seconde a été décisive. L'élève en tout point médiocre qu'il était avait trouvé une place où exceller. Et une direction vers laquelle s'orienter.
Le théâtre a changé sa vie. »

« Dans sa famille, on est de droite ou de ce centre économique libéral qui refuse de s'avouer de droite, c'est-à-dire que l'on ne s'attaquera pas frontalement à la culture, on n'est pas fasciste tout de même, on respecte le cinéma et le théâtre, la danse et la peinture, l'opéra et la poésie, la littérature et la musique à condition que les artistes demeurent à leur juste place et que les impôts ne servent pas à financer un art hors-sol, non rentable, non apte à susciter des recettes. L'exception culturelle est - dans la bouche du frère et des parents de David - une aberration inventée par celles et ceux qui n'ont pas assez de talent pour gagner leur vie.
Le pire, c'est que cette idéologie galope, on la retrouve partout, un soir à l'apéritif, un collègue d'Anne, professeur de français, a demandé à David s'il avait fait une étude de marché avant de se lancer dans la production de La Tempête. Au début, David a cru à une plaisanterie, mais non, l'enseignant parlait sérieusement. Le conditionnement marketing contamine tous les secteurs du monde. Pour beaucoup, si un spectacle fait venir mille spectateurs et un autre vingt mille, il est une évidence que celui qui aura fait le plus d'entrées payantes sera le meilleur. Il est de plus en plus difficile de faire entendre qu'il existe des critères qui ne sont pas économiques. »

« Il faut s'appuyer sur la parole, avait-il dit, C'est comme un travail choral. On reprend la parole de l'autre pour l'amener un peu plus loin. C'est un crescendo. Le plus important, c'est la circulation : comment la parole circule. Il ne faut pas jouer le sens, sinon on explique mais on ne joue pas. C'est la voix qui rend les choses vitales. Le mot doit construire un espace. Il doit pouvoir s'épaissir. »

« On recommence, disait-il, mais sans l'intelligence de la logique. C'est trop réfléchi, oubliez que vous jouez Shakespeare, oubliez le classique, le poids, la tradition, les mots sont comme de petits véhicules, la phrase dessine le mouvement. Un monologue, ça tient à partir du moment où on a l'impression que chaque phrase est une fin. Si tu laisses penser qu'il te reste dix lignes de texte, ça ne marchera pas. »

« [...] la peur est partout, on voit des yeux qui roulent et des morves qui coulent, les voitures ripent dans les flots boueux, s'emboîtent les unes aux autres, leurs carrosseries s'ouvrent et les débris des moteurs mitraillent les rues en ricochant sur l'asphalte. Des blocs arrachés d'on ne sait où se donnent l'apparence de géants marchant dans les rues, le ciel s'est déchiré, la nuit s'accouple au jour, la rage de l'ouragan ne fait que croître et des vagues emportent des auto- bus, les vents épluchent la ville de toutes ses couches superficielles, bientôt il ne restera que l'os de la désolation. L'orage vomit l'eau du ciel en y mettant un acharnement millénariste, un dieu aurait maudit la ville que l'ouragan ne pour- rait être plus violent; les tuyaux de gaz cèdent et projettent de longs arcs de feu qui roulent sur les avenues; les vents attrapent par poignées tout ce qui traîne encore au sol pour en bombarder les trottoirs, il pleut des vélos, il pleut des ferrailles, il pleut des présentoirs et des affiches, il pleut de la terre et des fleurs, des automobiles et des kiosques, des tuiles et des gouttières, des stores et des parasols, des chaises de café et des étals de marché [...]. Le bord des quais n'est plus discernable du cours des eaux, tout tourbil- lonne et s'épuise, se creuse et se répand, coule et s'écrase. La ville est une masse de papier mâché, elle s'enroule comme si une main titanesque avait retiré le bouchon d'une bonde, les immeubles ivres titubent, des cavernes s'ouvrent sous les pas, des geysers de feu répondent aux colonnes d'eaux boueuses, ici quelqu'un klaxonne et le son de cette détresse rassurerait presque les oreilles, ce son ridicule dans le grand vacarme de la fin du monde est d'une réconfortante familiarité, puis le klaxon se tait, la voiture file dans le ciel, météore qui ira s'écraser hors de vue [...]. »

« [...] il préfère agir sans éclat, en coupant en douce les subventions des compagnies de théâtre, par exemple, en évoquant la nécessité de faire des économies, en parlant de crise, de pragmatisme obligatoire, d'impossibilité d'étirer les budgets, il se garde bien d'exprimer son mépris du monde de l'art, de la culture, si un journaliste se trouve dans les parages. Son mépris, sa morgue, sa suffisance, il les réserve à la sphère familiale. »

« Pas de raison de soutenir une compagnie ou un artiste non reconnu par le public. L'art est nécessaire à partir du moment où il est populaire, facile, consensuel, distrayant. David écoutait, il sentait monter la colère mais il se taisait pour ne pas gâcher la fête. Il se connaît, il  n'a pas la patience des arguments : face à la bêtise, il explose. Et son frère continuait, satisfait de son ronron, allant chercher dans le porte-revues des parents le programme d'un théâtre et s'indignant de ce qu'il ne reconnaisse aucun nom. Si on veut faire venir le public dans les théâtres, il faut l'attirer en programmant des célébrités. C'était son credo. Il confondait culture et amusement, comme beaucoup. Les politiques culturelles soumises à l'applaudimètre, rien sur l'éducation artistique, on donne aux gens ce qu'ils veulent, on ne cherche pas à enseigner, à développer la curiosité, à attirer les publics, à permettre l'expression d'une diversité, à soutenir la culture; on reste dans le petit monde à paillettes du consensuel. La culture pensée comme un divertissement sans importance et jamais comme une émancipation, comme une émotion, et surtout pas comme un effort. »

« L'acte V commence devant la cellule de Prospéro. De nombreux critiques ont vu en lui une sorte de double de Shakespeare. David n'est pas vraiment en accord avec cette vision un peu réductrice des choses. Il ne pense pas que cela soit si simple. Shakespeare a dû mettre du sien dans tous les personnages de ses pièces, il est autant Othello, Juliette, Shylock, Horatio que Desdémone. Ce qui diffère chez Prospéro, c'est qu'il n'a qu'un pouvoir : celui de ses livres. Il est l'écrivain universel. Sans ses livres, il perd son art. Sans son art, il ne contrôle plus les esprits et l'étoffe dont sont faits les rêves se déchire.
Il n'est pas certain qu'il faille tout le temps chercher les clés d'une œuvre dans la biographie de son auteur, c'est le travers dans lequel tombent la plus grande partie des biographes de Shakespeare, ils cherchent à justifier la moindre réplique ou le moindre sonnet par des expériences tirées de son existence. Ce serait sous-estimer l'invention. Au fil des siècles, il a été raconté beaucoup de bêtises sur Shakespeare, sans doute parce qu'au XVIe siècle, les sources historiques sont rares, ensuite certainement parce que sa réussite et la place qu'il occupe dans le paysage littéraire anglais ont suscité des jalousies, des envies, des colères et des rivalités. On a tout fait pour le discréditer ou pour augmenter ses mérites selon qu'on le considérait comme un imposteur ou comme un génie. Nul doute qu'avant tout Shakespeare était un homme, il a fait ce qu'il a pu, et c'est déjà pas mal.
Ses détracteurs se moquaient de son ignorance du latin et du grec, ne lui pardonnaient pas de ne pas être passé par l'université, l'accusaient de plagier ses idées. Ses partisans lui donnaient des origines très populaires, faisant de son père un boucher, l'imaginant gravir un à un les échelons de la réussite sociale. En vérité, il semble que les parents de Shakespeare aient été de riches bour- geois, il est né à Startford-upon-Avon, à 150 km au nord-ouest de Londres, juste en dessous de Birmingham, en avril 1564. Gantier, négociant, usurier, habile spéculateur foncier, son père John a été conseiller municipal puis maire de Stratford. Sa mère, Mary, fille de fermiers aisés, est une riche héritière. L'enfance de Shakespeare est préservée, même s'il semble que ses parents aient régulièrement des problèmes liés à leur foi catholique alors qu'en Angleterre, il vaut mieux s'afficher anglican, en scission avec la papauté. Mais peu importe, David voudrait juste que sa fille se figure qui était l'auteur de La Tempête, quelqu'un né hors de la noblesse, mais quelqu'un sans réels soucis économiques. D'ailleurs, Shakespeare ne sera pas que comédien, poète et auteur de théâtre, il sera aussi toute sa vie un homme d'affaires avisé. Il va à l'école qu'il quitte rapidement, à l'âge de treize ans, sans doute pour travailler auprès de son père. À dix-huit ans, il épouse Anne Hathaway, vingt-six ans, enceinte de lui, ils auront une première fille, Susanna, puis des jumeaux, Hamnet et Judith, deux ans plus tard, et Shakespeare filera à Londres, n'abandonnant pas juridiquement sa famille - il semblerait qu'il ait envoyé de l'argent à son épouse - mais vivant dorénavant en célibataire. Depuis quatre siècles, les spécialistes se disputent pour savoir si, oui ou non, Shakespeare aimait sa femme. Le peu qu'il lui lègue à sa mort, le fait qu'il n'ait pas vécu avec elle et qu'elle n'ait jamais porté d'autres enfants de lui malgré ses visites régulières semble plaider pour le non. Exégètes et linguistes s'entredéchirent pour déterminer si, dans l'un de ses sonnets, il fait allusion à son épouse en écrivant Hate Away, loin de la haine, qui se prononçait Hathaway à la fin du xvIe siècle. Les histoires d'amour des adultes sont d'une terrible confusion. Passons, vite. À Londres, Shakespeare sera apprenti comédien, puis comédien, puis auteur, puis il atteindra la célébrité en devenant poète, mais s'en retournera toujours au théâtre. À cette époque, les auteurs se piquaient sans cesse des sujets, des phrases, des vers, ils allaient puiser leur inspiration dans l'histoire ou chez les Antiques. On a beaucoup accusé Shakespeare d'avoir pillé Ovide, d'avoir picoré dans les textes de l'autre grand auteur dramatique anglais, Christopher Marlowe, son strict contem- porain (ils sont nés la même année, le même mois) qui a été célèbre avant Shakespeare et dont on ne sait trop s'ils ont été rivaux, amis ou simples collègues. Toujours est-il que Marlowe, lui, avait étudié à l'université et que l'on a prétendu qu'il était le véritable auteur des textes de Shakespeare. N'oublions pas que celui qui veut inventer doit apprendre à imiter.

On a nié à Shakespeare la paternité de ses œuvres, c'est une pensée très anachronique, on est troublé que l'écrivain le plus célèbre d'Angleterre ait été comédien, comme si les acteurs n'étaient que de stupides récitants. S'il n'avait pas écrit ses pièces, Shakespeare n'aurait pas fait fortune, il n'aurait pas acheté des terres et des maisons tout au long de sa vie. Au fil des siècles, la société a placé très haut les auteurs et s'est toujours méfiée des comédiens. Molière a subi les mêmes procès que Shakespeare. Au XIXe comme au début du XXe siècle, des intellectuels ont affirmé que ce bon vieux William n'avait pas existé. De simples recherches dans les archives ont démontré ensuite qu'un homme de ce nom était né, avait vécu, était mort, et que cet homme-là avait tout au long de sa vie écrit et joué du théâtre. S'il n'avait pas été comédien, nul doute que son œuvre n'aurait pas été aussi aboutie. Sa connaissance précise de la scène et des réactions du public lui a permis de composer ses comédies et ses tragédies. Il savait quand les gens riaient, comment ils écoutaient, pourquoi leur attention se perdait, de quelle manière les distraire, les émouvoir, les bousculer, les faire rire, les provoquer, les saisir, les attirer dans la nasse de son art. Il connaissait intimement le travail de la scène, il partageait les planches avec les comédiens de sa troupe, il pouvait à merveille inventer un Richard III, un Roméo, une Juliette, un Falstaff ou un Hamlet puisqu'il avait déjà en tête le corps, la voix, les gestes et les manies de ceux qui interpréteraient ces rôles.
Toujours, les comédiens ont été sous-estimés, faut-il voir dans leur capacité à se transformer en glissant d'un rôle à l'autre la cause de cette méfiance ? À force de les observer changer de peau, le public s'est demandé qui ils étaient réellement. Celui qui se dissimule sous le masque, le costume, son si bel uniforme ou sous le maquillage fait peur. On a beau le scruter, on ne connaît pas son vrai visage. Tandis que les auteurs rassurent : le public a la troublante impression d'une familiarité, les gens croient percer les pensées d'un écrivain en lisant ou en écoutant les mots nés de lui. Il est pourtant aussi simple d'écrire, de dire ou de jouer un mensonge.
Au fil des siècles, Shakespeare est devenu l'un des auteurs les plus célèbres de l'histoire de l'humanité. Hier, en prenant le bus, David a noté cet affichage de la compagnie de transport: to bip or not to bip, un slogan contre la fraude incitant à valider sa carte d'abonnement. Il s'est demandé combien d'usagers pensaient à ce vieux Will en lisant cette phrase.

Shakespeare était auteur et comédien, il a écrit parfois trop vite, il a copié, il a sacrifié l'exigence à l'urgence, il a souvent écrit en collaboration, il a sans cesse remodelé ses textes en fonction d'impératifs politiques ou économiques, il a été génial et humain, pragmatique et inspiré, vulgaire et lyrique, épique et intimiste, drôle et tragique, il a été multiple comme n'importe qui peut l'être, et il a rondement su mener sa carrière. Son œuvre est restée parce qu'il a tout mis en œuvre pour qu'elle reste. C'est la grande différence avec son pauvre contemporain Cervantes qui n'a su qu'accumuler les faillites sans jamais bénéficier des fruits du Quichotte, le premier best-seller mondial.
Shakespeare a été Shakespeare, un homme qui a fait passer sa carrière et son désir de gloire avant sa famille, qui a jalousement préservé sa vie privée pour mieux exhiber sa vie publique. Il a suivi les modes pour mieux les devancer. Shakespeare est un puzzle vieux de plus de quatre cents ans dont de nombreuses pièces ont été égarées. Il faut prendre garde à ne pas demander aux auteurs classiques une cohérence que nous sommes incapables d'exiger de nos propres vies. »

« Lentement, les noeuds se défont, c'est une chose souvent revenue dans le théâtre élisabéthain : tout ce qui a été tricoté sous les yeux des spectateurs se détricote, et - comme par magie - les fils ont changé de couleur. Prospéro est enveloppé de sa robe de magicien comme David de cette nappe, Ariel va chercher le roi et sa suite, toute la pelote est là, sur scène, hébétée, chancelante, le roi, les nobles et le frère félon de Prospéro font cercle, les enchantements tombent un à un, les yeux s'ouvrent sur la réalité : c'est-à-dire sur la fiction, parce que le naufrage était une fiction et que, depuis qu'ils sont sur cette île, les passa- gers jouent à leur insu une pièce de théâtre. De la musique éclate, David pose une enceinte au sol, tout contre l'enfant qui roule sur la couette, il lance l'opéra que Purcell a composé en s'inspirant de la pièce. À ce moment, sur scène, se tiennent des comédiens interprétant des personnages ensorce- lés devenus naufragés pour que se révèlent leurs vrais visages. Gonzalo est droit et fidèle. Alonzo, le roi, est dévasté de chagrin - il croit toujours que son fils, le nounours Ferdinand, s'est noyé - mais il demeure bon et juste malgré son chagrin. Sébastien, le frère du roi, révèle sa véritable nature de comploteur. Antonio est maintenant aux yeux de tous le voleur du duché de son frère. Il faut le pouvoir du théâtre pour que la vérité éclate. De l'artifice, des mensonges, des décors actionnés par des cordages et des poulies, des costumes, des artefacts. Le théâtre est un mensonge qui chemine vers la vérité. Pour connaître quelqu'un, il vaut mieux lui demander de révéler l'ensemble de ses masques plutôt que de le mettre à nu. »

« La fin est un monologue. Les fins sont souvent des monologues. Même quand plusieurs personnes se parlent, le signe de la fin est qu'elles ne s'écoutent plus, elles croisent des monologues. Dialoguer est un art difficile. Dialoguer réellement, c'est-à-dire accueillir la parole de l'autre en acceptant la possibilité qu'elle nous bouleverse, ou qu'elle modifie notre propre parole, ne se produit presque jamais dans une vie. »

« Il est harassé par avance à l'idée de défendre l'importance de la culture pour l'émancipation des individus. Son frère monologue impératifs de croissance, productivité, compétitivité, ajustement de l'offre à la demande. Ce serait ça, dans le fond, être de gauche ou de droite ? Opposer la nécessité d'éduquer à celle d'ajuster l'offre ? »

« Les sentiments ne sont jamais abstraits. S'ils sont vrais, ils s'expriment par des actes. Les sentiments construisent. Celui qui aime sans réagir pourrait tout autant être déjà mort. Son amour n'est rien. »

Quatrième de couverture

DAVID EST METTEUR EN SCÈNE DE THÉÂTRE. IL APPREND UN MATIN QUE SA FUTURE MISE EN SCÈNE DE LA TEMPÊTE DE SHAKESPEARE NE SE FERA PAS. CE REVERS, LE DERNIER D'UNE LONGUE SÉRIE, LE PLONGE DANS UNE PROFONDE CRISE EXISTENTIELLE. SEUL ESPOIR À L'HORIZON : IL DOIT GARDER SA FILLE CAR LA CRÈCHE EST EN GRÈVE. DAVID VA LUI JOUER SA MISE EN SCÈNE DE LA TEMPÊTE.

À QUOI SERVENT LES ARTISTES? À QUOI SERT L'ART ? À QUOI SERVENT CEUX QUI NE FONT PAS DES MÉTIERS SÉRIEUX ? QUE LAISSENT-ILS À LEURS ENFANTS, À NOUS, AUX AUTRES, AU MONDE, SINON LE PLUS PRÉCIEUX DES CADEAUX : L'ÉTOFFE DES RÊVES ?

ÉRIC PESSAN EST NÉ EN 1970. IL EST AUTEUR DE ROMANS, DE FICTIONS RADIOPHONIQUES, DE TEXTES DE THÉÂTRE, AINSI QUE DE TEXTES EN COMPAGNIE DE PLASTICIENS.

SELON LA LÉGENDE, VULCAIN A FORGE LE BOUCLIER DE MARS, LE TRIDENT DE NEPTUNE, LE CHAR D'APOLLON, DANS L'ASSEMBLÉE DES DIEUX, IL N'EST CERTES NI LE PLUS FORT, NI LE PLUS BEAU; MAIS PARCE QU'IL A DONNÉ AUX AUTRES LE MOYEN DE LEUR PUISSANCE, IL EST LE PLUS NÉCESSAIRE.

LES ÉDITIONS AUX FORGES DE VULCAIN FORGENT PATIEMMENT LES OUTILS DE DEMAIN. ELLES PRODUISENT DES TEXTES. ELLES NE CROIENT PAS AU GÉNIE, ELLES CROIENT AU TRAVAIL. ELLES NE CROIENT PAS À LA SOLITUDE DE L'ARTISTE, MAIS À LA BIENVEILLANCE MUTUELLE DES ARTISANS. ELLES ESPÈRENT PLAIRE ET INSTRUIRE. ELLES SOUHAITENT CHANGER LA FIGURE DU MONDE.

Éditions Aux forges de vulcain, août 2023
134 pages

mardi 17 octobre 2023

La vie en fuite ★★★☆☆ de John Boyne

J'ai ouï dire qu'il fallait lire John Boyne, alors après une première découverte plutôt réussi avec Le secret de Tristan Sadler, je continue avec ce roman, qui je l'ai compris à la fin est étroitement lié au roman jeunesse Un garçon en pyjama rayé que l'auteur a écrit vingt ans plus tôt. Pas besoin de connaître ce dernier pour comprendre l'histoire de cette grande sœur, née à Berlin, que la défaite des nazis en 1945 a poussée sur les routes. Elle a fui. Enfin, sa mère l'a obligée à fuir avec elle.
C'est sa vie que l'on découvre dans une alternance de chapitres passé/présent, ses émotions, ses amours, ses secrets, ses tourments, sa culpabilité,  son fardeau. 
Gretel est une personne très âgée à présent et alors qu'elle porte encore en elle le poids des crimes de son père - elle savait et culpabilise - il est peut-être encore temps pour elle de se racheter aux yeux de l'humanité.
S'il est indéniable que John Boyne est un excellent conteur - livre lu quasiment d'une traite - il m'a manqué un je ne sais quoi de vraisemblance pour être totalement embarquée dans cette histoire. Certains aspects m'ont étonnée, semblé peu crédibles et cela a quelque peu entaché ma lecture ; notamment le fait que l'enfant (douze ans ici) d'un criminel,  alors qu'il. n'a rien commis de répréhensible, si ce n'est d'être resté passif face à la monstruosité qui se jouait de l'autre côté du grillage, dans cet "Autre monde" comme le nomme Gretel, puisse risquer un jugement et finir en prison. Elle sait pertinemment qu'elle savait, certes, que ça la ronge, oui, que cela l'affecte, évidemment, qu'elle soit accusée et jugée, là je ne pense pas. Les enfants des criminels nazis n'ont pas été jugés, si ? Je n'ai rien trouvé à  ce sujet.

Malgré ce couac, je compte bien continuer à découvrir les écrits de John Boyne. Je n'ai entendu que du bien de L'Audacieux M. Swift et Il n'est pire aveugle. Et j'ai récemment emprunté le syndrome du canal carpien à la bibliothèque ce week-end. Vous les avez lus ?

« Si tout homme est coupable de tout le bien qu'il n'a pas fait, comme l'a suggéré Voltaire, alors j'ai consacré une vie entière à essayer de me convaincre que je suis innocente de tout le mal. C'est ce qui m'a permis de supporter les décennies d'exil du passé que je me suis imposées, de voir en moi une victime d'amnésie historique, disculpée de toute accusation de complicité et exonérée de toute responsabilité.  »

« Je trouvais étrange cette façon qu'avait Heidi de sauter d'un sujet à un autre - un instant parfaitement lucide et le suivant, un tout petit moins, comme une photo prise une milliseconde après que le sujet a bougé. Pas vraiment floue, mais pas tout à fait nette. »

« Je l'avais vue chez les soldats, presque tous sans exception. Ce désir de faire mal, cette certitude que rien ni personne ne pouvait les arrêter. Fascinant. »

« - Je me dis probablement que je n'ai pas tout tenté pour les sauver. Ces patients sont venus dans mon service, ou notre service, et ils ont mis tous leurs espoirs en nous. Et nous n'avons pas été à la hauteur. J'ai participé à des centaines d'opérations et j'ai perdu quinze patients. J'ai oublié les noms de ceux qui ont survécu, mais je garde en mémoire tous ceux qui sont décédés. 
Je restai silencieuse, et pensive. Je sentais déjà que ce sens de l'éthique était profondément ancré en elle, chez la femme et le médecin, et qu'elle se rappellerait ces quinze personnes, et celles qui auraient le malheur de s'ajouter à cette liste, jusqu'à son dernier jour. Manquais-je de quelque chose, moi qui ne partageais pas cette exigence morale ? Mon passé était presque intégralement construit sur l'esquive, la tromperie, l'instinct consistant à me protéger avant de protéger les autres. « Vous ne devez en aucune façon avoir cette impression que c'est votre faute, dis-je enfin, d'une voix presque suppliante. 
- Si, je le dois, répondit-elle avec douceur, presque gentillesse. Si je veux être quelqu'un de bien. » »

Quatrième de couverture

1946. Trois ans après un événement tragique qui a fait voler leur vie en éclats, une mère et sa fille quittent la Pologne pour Paris. Honte et peur chevillées au corps, elles ne savent pas encore combien il est dur d'échapper au passé.

2022. Presque quatre-vingts années plus tard à Londres, Gretel Fernsby mène une vie bien éloignée de son enfance traumatique. Lorsqu'elle est dérangée par un couple qui emménage dans son immeuble, elle espère que la gêne ne sera que passagère. Cependant, l'attitude de Henry, leur fils de neuf ans, fait resurgir des souvenirs que Gretel pensait enfouis à jamais.

Confrontée au choix cornélien de sauver sa peau ou celle de l'enfant, Gretel replonge dans son histoire quitte à faire éclore des secrets qu'elle a mis toute une vie à dissimuler.

John Boyne est né en Irlande en 1971, Il est l'auteur du Garçon en pyjama rayé (Gallimard Jeunesse, 2009), qui s'est vendu à plus de six millions d'exemplaires dans le monde. Ses romans, des Fureurs invisibles du cœur à L'Audacieux Monsieur Swift, l'ont imposé sur la scène littéraire française.

L'un des plus grands écrivains de sa génération. The Observer

Le don de John Boyne pour servir la littérature est immense, nul autre que lui ne sait dépeindre aussi bien la nature humaine. The Guardian

John Boyne a un talent de conteur exceptionnel.
John Irving

Éditions JC Lattès,  mars 2023
365 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides