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mardi 11 novembre 2025

Le palmier ★★★★☆ de Valentine GOBY

Elle s'appelle Vive. Elle porte en elle une écorchure qui la ronge de l'intérieur et l'empêche de dormir seule dans sa chambre. Elle est encore qu'une enfant.
Le palmier, ce sont des pages colorées, parfumées, fleuries, arborées qui se déversent sur nous, empreintes des odeurs et des sensations de l'enfance, de ses traumatismes aussi. Insoupçonnés à qui ne se donne pas la peine de les conjecturer ;  Vive n'a pas manqué d'amour mais de bienveillance et d'attention de la part d'un père, qui a choisi de se recroqueviller derrière l'oubli, et ce manque a laissé des traces. Les mots l'aideront. Et le contact avec la nature, si belle, aussi. 
J'aime la plume de Valentine Goby. Elle fait naître des images qui ne me quittent pas, bien après la dernière page tournée. 

« Autour de la nudité et de la solitude le rôdeur rôde. »

Le personnage était l'Arbre (...). Le départ, brusquement, c'est la découverte d'un crime, d'un cadavre qui se trouva dans les branches de cet arbre. »
JEAN GIONO,
à propos d'Un roi sans divertissement. 

« Le jardin selon Vive c'est des arbres avec des trous entre eux. Les trous sont de pierre et d'herbe, [...].»

« Sous les arbres s'étend le paradis de Vive. Les feuilles d'arbre absorbent la lumière, la changent en sucre et s'en nourrissent, toutes les couleurs sauf le vert. Le vert est le pays préféré. Les ombres l'agrandissent, au pied des troncs elles déploient des arbres en plus, des arbres couchés, sans épaisseur, changeant de forme, qui déversent au sol la fraîcheur des feuillages et gagnent sur le sec. Les ombres relient les arbres entre eux, amalgament les cimes qui au ciel jamais ne se touchent, dessinent des chemins à l'abri du feu. »

« Vive ordonne les arbres en tribus. Il y a les arbres à histoires. L'arbre mutant par exemple, un bigaradier devenu oranger à partir d'une pousse apparue sous la greffe, maintenant il donne de vraies oranges. L'arbre à plumes, un olivier envahi de perruches à collier qui bruisse et palpite continument - Dan dit l'arbre à chiures. L'arbre à bijoux, un prunus dans lequel Vive a trouvé deux bracelets dorés. L'arbre à frelons, qu'un chasseur a tiré à la chevrotine pour pulvériser le nid, emportant les grosses branches.
Il y a les arbres utiles. Le grand cyprès du bout de l'allée porte un sac où le boulanger dépose du pain le matin. Le laurier-rose sert aux bouquets. Les tilleuls devant la chambre de Vive font rempart au soleil. Les fruitiers servent à donner des fruits. Le myrte à feuillage serré fait coffre à trésors - bracelets du prunus, cartouches de chasse vides, paquet de cigarettes de sa mère FUMER TUE. On a longtemps broyé ses feuilles pour embaumer des peaux tannées changées en sacs ou paires de gants, ainsi est née la parfumerie, dit le père de Vive qui sait de quoi il parle. Il y a les arbres à naissances, mimosas jadis plantés pour chaque nouveau-né par des ancêtres aujourd'hui disparus. Ça aurait plu à Vive, un mimosa rien qu'à elle.

Il y a des arbres à jouer, comme l'olivier au tronc creux où elle fait la marchande.

Il y a les arbres refuges, des lauriers-sauce qui poussent en bosquet sous la première restanque. Entre les troncs, sous un épais pelage vert-gris s'ouvre un abri insoupçonnable. Les sons y arrivent assour-dis. La pluie n'entre pas. La chaleur n'entre pas mais dilate par en dessous le parfum des feuilles. Le jour darde en rayons rares. On est dans la pénombre qui est plus que de l'ombre, elle a du volume. Les paumes tendues, Vive escamote les pointes de feu qui percent entre les feuilles, ses doigts s'orangent en transparence. Elle pense aux mains de la Daphné de Rome, sur la carte postale punaisée au-dessus de son lit. Des feuilles de marbre poussent au bout des doigts de la statue, si fines qu'aux bordures la lumière les traverse. Elle connaît l'histoire de Daphné, une demi-déesse, une nymphe indique la carte postale, nymphe est entré dans son cahier de mots, qui échappe à un poursuivant en suppliant son père de la changer en arbre. Le père est un dieu. Il peut tout. Il métamorphose sa fille en laurier et triomphe d'Apollon. Des nymphes vivent aussi dans les platanes, les pins et les micocouliers a raconté madame Meyer, la maîtresse - dans les prunus peut-être, d'où les bracelets. Qu'est-ce que Daphné per-çoit de l'oiseau perché sur sa branche ? Du scarabée qui tâtonne son tronc ? Vive apporte dans les lauriers des livres, des peluches, des biscuits. Nul n'y entre avec elle à l'exception de Jujube, sa chienne qui a le nom d'un fruit. Vive se demande ce que Daphné perçoit de Jujube couchée sur ses racines. 
[...]
Et puis, il y a le palmier. Il n'appartient à aucune tribu. Même pas relié aux autres arbres par son ombre. Majestueux, immense, solitaire. On le voyait depuis le bas de la colline et depuis le village au-dessus. Il était l'arbre le plus haut du domaine. Il mesurait vingt-cinq mètres, a dit le père à l'élagueur, il avait cent soixante-cinq ans. Jusqu'au charançon il n'avait pas d'histoire. Il était le palmier. Il était vivant et maintenant il est mort.»

« Pour que le père consente à être ici, il faut d'abord qu'il ait été ailleurs. Qu'il rentre de quelque part, de l'usine, de voyage, qu'il ait à raconter. Il rapporte une fiole, parfois une écorce aussi, un bout de bois, une feuille, et révèle à l'enfant le processus de conversion d'un état à l'autre, du végétal à la pâte, du solide au liquide. Ou plutôt il défait le temps, recompose la plante à partir du flacon où le récit patiente pareil au génie dans la lampe. Le mieux, c'est quand il parle d'un arbre. »

« Cette huile-là vient de l'île de Mohéli, la plus petite des Comores il dit. Ça fait trop de mots d'un coup. Elle préfere Mohéli à Comores, elle garde Mohéli, chasse Comores. Elle s'arrête là pour les nouveautés, les prochains mots tourbillonneront au creux de ses pavillons d'oreilles et se disperseront dans les airs. Elle oublie mangrove, garde l'image d'arbustes sur pilotis. Elle feuillette mentalement le catalogue de paradis accordé aux paroles du père, paysages bleu blanc vert, bestiaire exotique, quand d'un coup un intrus surgit: le dugong. Un mammifère à corps de dauphin et à tête d'hippopotame pourvu d'une large trompe et de défenses miniatures. Elle additionne les caractéristiques, l'improbable silhouette se forme sous son front, une chimère, un cadavre exquis ; il doit blaguer son père. Le dugong broute le fond des eaux, il ajoute, il aboie, siffle et gazouille, on dit qu'il chante. S'il existe, le dugong mérite une entrée dans le cahier de mots. »

« Une odeur se déplie, il faut du temps pour entrer à l'intérieur. On la fait d'abord voyager vers les poumons, vers le cerveau, Vive visualise le trajet à travers les tuyaux et les poches du corps. Elle te remplit et ensuite seulement elle t'enveloppe, tu entres dans l'odeur, tu découvres sa forme, ses strates. »

« C'est le père qui constitue sa collection. Quand on l'interroge sur le métier de son père, pour faire simple elle répond parfumeur, ce qui au sens strict est faux : on se le figure nez. On se trompe. Il agit bien en amont. Avant l'artiste. Avant la formule. Avant le mélange versé dans des flacons chics et chers ou dans des pains de savon ou des crèmes et cosmétiques ou des kits d'aromathérapie et des déodorants d'intérieur, des bidons de lessive, de liquide vaisselle ou de détergent wc et aussi des yaourts, des glaces, des pâtisseries et des biscuits industriels, il est avant le nom, son père, avant la marque au bel habit, avant la boutique et la publicité, tout en haut de la chaîne. Il est du côté de l'ombre. De l'usine, des cuves, des alambics, des extracteurs, du gaz, de la vapeur, des solvants et alcools. Du côté des huiles, des hydrolats, des beurres, des concrètes, des résinoïdes et des absolues, qu'il vend dans le monde entier. Des odeurs franches, âpres, corrosives et tenaces. Du produit tout nu. Du côté des ouvriers que précèdent les sourceurs que précèdent les paysans qui cultivent et collectent, tous ils se tiennent la main. Il est dans les feuilles, les fleurs, les bourgeons, les écorces, les bois, les sèves, les rhizomes, les racines, les mousses et les lichens et même les cires et même les glandes. Il est dans la terre et les graines, dans l'informe, dans les limbes. Il est dans la matière première. »

« Même sa meilleure amie Alia, qui contre un rouleau de réglisse promène parfois ses yeux sur l'étagère sans avoir le droit d'y toucher, ne sait pas ce qu'est le tea tree, n'a jamais vu d'essencier ni d'appareil de distillation moléculaire. Alia ignore que le cèdre de Virginie n'est pas un cèdre mais un genévrier; que le baume Pérou n'a jamais poussé au Pérou ; que la rose de Damas est cultivée en Bulgarie. Elle s'extasie sur le bleu profond d'une essence de camomille, le vert violacé de l'essence de vétiver, persuadée que les coloris reflètent ceux du végétal. Vive ne la contredit pas, elle a ses secrets d'initiée. »

« Dan sort le premier, sac à l'épaule, Vive court vers lui, il la soulève, ça va brindille ? Elle retrouve dans sa nuque l'odeur de cette essence de racine appelée costus, vieux t-shirt et cheveux gras, mélange coton-poussière-sébum avec par-dessus, ce soir, un effluve de fraise - ses chewing-gums préférés. »

« Il aurait fallu y prêter attention depuis longtemps, aux écorces et aux feuilles, comparer les motifs d'un marqueur temporel à un autre pour déceler une éventuelle anomalie. L'image fixe ne parle pas. Le récit exige une image répétée, ou du moins en mouvement. Qu'est-ce que ça dit, la colle sur cette branche ? Et la suie qui pellicule cette feuille ? Est-ce qu'elles étaient là, avant ? Avant, c'était quand ? Et ce nappage blanc velouré ? Ces taches, trous, dentelles et décolorations fantastiques ? C'est si beau. Les hématomes sur les olives c'est beau. Et ces couleurs indécises sur les feuilles des fruitiers, dégradés de verts, rouille, beiges, stracciatella qui dessinent d'étranges topographies impossibles à interpréter. C'est beau et c'est muet. Et si ces merveilleux tableaux étaient des eczémas, des lèpres et des brûlures ? Comment savoir ? La beauté n'exclut pas l'effroi. »

« Une odeur sans image est orpheline.
Il explique : ce qu'on ne voit pas, on a du mal à le reconnaître. Nous sommes si habitués aux images que sans image, même les odeurs les plus évidentes nous échappent. Il refait passer des mouillettes face à la mosaïque de photos, cette fois toutes les réponses sont justes. Il dit qu'on rééduque l'anosmie, la perte de l'odorat, en invitant les gens à imaginer la forme et les couleurs des ingrédients qu'ils respirent. Sentir de l'eau de rose et visualiser une rose. Respirer du poivre et visualiser du poivre. Et le cerveau, tout doucement, recommence à établir le lien, à reconnaître les odeurs perdues. Il dit que les apprentis parfumeurs notent les images que leur évoque chaque essence dans un cahier spécial pour les mémoriser. Par exemple l'odeur de la fleur d'oranger - les mouillettes de néroli circulent. »

« - Tu la couves trop. Tu ne lui rends pas service.
- C'est une enfant, Marco.
- Une princesse. Comment tu veux qu'elle grandisse ?
Les éclats de voix traversent la cloison jusque tard dans la nuit. Est-ce que sa mère l'empêche de grandir ? Est-ce que la peur fait grandir ? Est-ce qu'il faut grandir ? Est-ce normal que ça fasse si mal ? Est-ce que grandir exige de dormir dans sa chambre ? Au fond de son lit Vive se bouche les oreilles. La carte postale de Daphné qui devient laurier est glissée sous sa tête. Pas vivante. Un peu vivante quand même, comme les photos des gens qu'on aime. Une esquisse de harde. Serre-moi, Daphné, s'il te plaît. De toutes tes feuilles. Elle est épuisée du sécateur et du stipe. Épuisée de Céline, de sa tête empalée aux couettes blondes et à œil en noyau de deglet nour. C'est une sale nuit. »

« Ce qui protège la proie c'est l'ombre ou c'est la harde. La harde porte pour l'heure des écharpes dénouées, des jeans usés et des survêtements verts aux genoux, des tignasses emmêlées où se prennent des boules piquantes de bardane, elle a au fond des poches des madeleines sous blister et parfois des mégots de FUMER TUE. C'est le territoire de la harde que Vive parcourt et non plus son jardin, débarrassé des larves, des sangliers, de la pyrale, du sécateur parce qu'eux, les cousins, n'en ont pas idée. Elle squatte l'enfance des autres. Emprunte leurs regards. Et se dépossédant, se délivre. Les cousins en forme de t-shirt rendent tout un pan de l'uni-vers à nouveau habitable.»

« Des chromatogrammes, on dit. Battements de cœur des odeurs, pense Vive. À chaque pointe, une molécule différente - elle a l'image du panorama alpin punaisé dans la cuisine, des noms écrits de bas en haut dans le prolongement des sommets. Une fois les molécules identifiées, quantifiées, la formule révélée, on peut corriger l'odeur. L'améliorer. La reproduire. Comme une recette. »

« - L'absolue de mimosa est très visqueuse. L'odeur diffère énormément de la plante. Des notes marine, concombre, melon. Elle est plus verte parce qu'on traite les feuilles en même temps. Plus dense aussi. Un peu fleur fanée, vous voyez. L'odeur de la fleur fraîche est plus aérienne.
La fleur fraîche est partout. Vive ouvre ses narines, ça sent le miel, rien que le miel, le miel de mimosa qui pénètre en même temps les yeux, la bouche et les narines, jaune et miel à volonté [...]. »

« Fouèd, elle répète, et elle écoute le son que ça fait pour l'imprimer. Le son du cœur ému. Ne plus jamais dire Fouad. »

« Un jour que sous les roseaux, sommeillait mon eau vive 
Vinrent les gars du hameau, pour l'emmener captive 
Fermez, fermez votre cage à double clé,
Entre vos doigts, l'eau Vive s'envolera, dit la chanson.
C'est le moment de l'interlude. On entend la guitare de Guy Béart, rejointe dans certaines versions par un accordéon. Soudain elle se dérobe, la tonalité en sol majeur installée depuis les premières mesures, uniformément solaire. Mi mineur, impose l'accord à la reprise du motif, invitant un ré dièse plein d'incertitude. Le mode majeur a beau revenir, la vigilance que le ré dièse allume ne s'éteint plus. Inquiétante petite diode. »

« Un jour, Vive lit un poème dont elle ne mémorise que des vers épars, et dont le nom de l'auteur ensuite lui échappe : "En chacun de nous veille l'enfant à la langue tue. Notre âge est sans limite. Et personne ne peut dater l'origine de mes larmes."
L'origine des larmes, c'est le jour du goudron. Trop abstraite, cette matière première, pour captiver Marco. Trop volatile. Année après année, l'étagère à essences se couvre de poussière.
L'image du stipe persiste. »

« Et alors tout prend sens. Il suffit de décaler la caméra. Un mouvement latéral vers la droite, très léger, même pas un panoramique, pour saisir le hors-champ de l'image première. Le jour de l'élagage du palmier, tandis que tous fixent avec stupeur les palmes tournoyantes, les grappes de dattes affalées dans la bâche, les larves dégueulasses et pour finir, le stipe noir dressé dans le ciel cobalt, Marco, légèrement en retrait, scrute son téléphone portable. Le petit rectangle bleu, là, au bord de l'image, voyez, c'est son écran. Il n'a pas cessé d'être ailleurs tandis que l'élagueur œuvrait. Le palmier n'était pas encore mort qu'il l'avait oublié, par avance dans l'après. L'élagage est un non-événement. Comme le jour du goudron et de l'ogre. Il n'a pas le temps, Marco, il ne s'arrête pas davantage aux larves de charançons qu'à l'ogre, il oublie tout ce qui leste, pèse aux chevilles, il ne s'en rend même pas compte. La tragédie l'emmerde. Il avance. Il n'a pas de hérisson. »

Quatrième de couverture

À la manière des imagiers de notre enfance, Valentine Goby offre un roman d'initiation à la fois grave et lumineux le portrait kaléidoscopique d'une petite fille qui cherche à guérir de ses blessures grâce à ses liens sensibles au langage et à la nature.

Vive est une enfant dont la jeunesse se déploie à l'ombre des grands arbres du jardin familial, dans l'attente des essences exotiques que son parfumeur de père rapporte de ses lointains voyages, et en écho aux mots nouveaux qu'elle consigne dans son carnet pour apprivoiser le monde qui l'entoure. Un univers merveilleux peu à peu teinté d'angoisses dont Vive va tenter de saisir l'origine en archéologue de sa propre existence. Afin de comprendre la signification de l'image obsédante qui ouvre le livre et signe la fin de l'innocence - le palmier mort -, elle va défroisser les plis de sa mémoire et reconstituer le puzzle des souvenirs.

Le palmier est le roman vrai d'une héroïne qui, comme l'autrice elle-même, fut très tôt confrontée à l'enchantement et à l'effroi. Il est aussi une fascinante enquête, intime et poétique, sur l'univers de la parfumerie, le territoire de l'enfance, les pouvoirs de l'imaginaire et l'aventure de l'écriture.

Valentine Goby est l'autrice de plusieurs romans publiés chez Actes Sud, notamment Kinderzimmer (2013), pour lequel elle a obtenu treize prix littéraires dont celui des Libraires, mais aussi Un paquebot dans les arbres (2016), Murène (2019) et L'île haute (2022).

Éditions Actes Sud,  août 2025
320 pages
Prix François Sommer 2026

lundi 22 avril 2024

Le grand quoi ★★★★★ de Dave Eggers

Un livre passeur-de-mémoire.
Des pages pour dire le combat de milliers d'êtres humains que la guerre civile au Soudan a meurtri au plus profond de leur chair et qui ont vécu des épreuves ô combien inimaginables.
Des mots qui heurtent, émeuvent, témoignent de la violence inouïe et la folie effroyablement incontrôlable des hommes.
Le récit-temoignage inoubliable d'un Enfant perdu, pour ne pas que l'histoire se répète. 
« Au Soudan, mourir est un jeu d'enfant, surtout pour un enfant. »
Le microsillon est abîmé. Car inlassablement, elle semble se répéter, pourtant. 
« Que tout ceci soit arrivé est criminel. C'est aussi un crime d'avoir laissé faire. »
Un livre nécessaire, incontournable, d'une grande force, brillant, savamment construit.

« Ce livre est le récit romancé de ma vie : depuis le moment où j'ai été séparé de ma famille à Marial Bai, jusqu'aux treize années passées dans des camps de réfugiés en Éthiopie et au Kenya, et à ma rencontre avec les foisonnantes cultures occidentales, à Atlanta et ailleurs.

En le lisant, vous en saurez davantage sur les deux millions et demi de personnes qui ont péri pendant la guerre civile soudanaise. Je n'étais qu'un gamin quand le conflit a éclaté.
[...]
Même aux heures les plus sombres, je pensais qu'un jour viendrait où je partagerais mes expériences avec vous, lecteurs, pour éviter que ces atrocités ne se répètent. Ce livre est une forme de combat; une façon de rester vigilant et de poursuivre la lutte. Lutter pour renforcer ma foi, mon espoir et ma croyance en l'humanité. Merci de lire ce livre. Et que Dieu vous garde. »
Valentino Achak Deng, Inig & cung as Atlanta, 2006


« Mon garçon, il y avait de la vie dans ces villages ! Il y a de la vie ! Malgré les apparences, environ quinze mille âmes. Si tu voyais des clichés d'un village pris d'avion, tu serais sans voix face à l'apparence misérable des habitations et des activités humaines. Le sud du Soudan ressemble à une terre brûlée, mais ce n'est pas non plus un désert sans fin. C'est aussi une terre de forêts et de jungles, de fleuves et de marais, où vivent des centaines de tribus, des milliers de clans. Des millions de gens. »

« Ici, la situation est trop tendue, trop politique. Il y a à Atlanta huit cents Soudanais, incapables de vivre en harmonie. Les sept Églises soudanaises sont en perpétuel conflit, et c'est une cause de rancœur croissante. C'est un retour au tribalisme, à des divisions ethniques oubliées depuis longtemps. En Éthiopie, pas de Nuer, de Dinka, de Fur ou de Nubiens. Nous étions trop jeunes pour comprendre ces distinctions, et même si on les comprenait, nous avions pour consigne d'oublier ces soi-disant différences. En Éthiopie, nous étions seuls au monde. Nous avions vu mourir des centaines de gamins en rejoignant une contrée pas franchement mieux que celle qu'on avait laissée derrière nous. »

« Lorsque la guerre a éclaté et que les Murahaleen ont reçu des armes, les gens volés - mon père les appelait ainsi, les gens volés - ont été emmenés dans le Nord, là où les Arabes en font le commerce. Voisins chrétiens, ce que l'on vous a raconté est en grande partie vrai. Destinées à travailler dans les maisons des Arabes, les filles kidnappées sont devenues leurs concubines, et les mères des enfants de leurs maîtres. Les garçons devaient garder le bétail, mais ils n'échappaient pas aux viols pour autant. Il faut souligner que c'est l'un des crimes les plus graves commis par les Arabes. La culture dinka ne connaît pas l'homosexualité, même en cachette. C'est simple, les pratiques homosexuelles n'existent pas. Par conséquent, la sodomie, particulièrement celle imposée à des garçons innocents, a autant attisé la guerre que tous les autres forfaits des Murahaleen. Je le dis avec tous les égards dus aux homosexuels de ce pays ou d'autres. C'est un fait l'idée d'un garçon se faisant sodomiser par des Arabes suffit à un soldat soudanais pour accomplir des actes d'un courage incroyable.
Il faut également préciser que, au cours de cette guerre, nous autres Dinka avons calomnié l'ensemble des Arabes du Soudan, oubliant nos amis du Nord et nos existences paisiblement partagées et interdépendantes. Ce conflit a accouché de racistes dans les deux camps. Les dirigeants de Khartoum ont savamment attisé ce foyer de racisme. Ils ont fait ressurgir, et même parfois créé de toutes pièces de nouvelles haines. En ont découlé des actes d'une brutalité sans précédent. 
Le plus curieux, c'est qu'à de nombreux égards ces soi-disant Arabes ressemblent beaucoup aux habitants du Sud, en particulier physiquement. Si vous avez déjà vu le président du Soudan, Omar Al-Bachir, vous savez que sa peau est presque aussi foncée que la mienne. Mais comme ses prédécesseurs islamistes, il méprise les Dinka et les Nuer et veut tous nous convertir. Par le passé, les dirigeants de Khartoum ont essayé de faire du Soudan l'épicentre du fondamentalisme islamique. Ça n'empêche pas nombre d'Arabes du Moyen-Orient d'avoir des préjugés sur Bachir, ainsi que sur ses très chers et non moins fiers amis musulmans et leurs peaux foncées. Au Soudan et ailleurs, beaucoup ne les prennent pas du tout pour des Arabes. 
Toujours est-il que les Arabes à la peau noire du Soudan septentrional ont préconisé l'asservissement des Dinka du sud du pays. Et savez-vous comment se défendent les dirigeants à Khartoum, chers voisins chrétiens ? Primo, ils mettent ça sur le compte d'ancestraux « conflits tribaux ». Lorsqu'on les pousse dans leurs derniers retranchements, ils affirment qu'il ne s'agit pas d'asservissement, mais d'accords de travail mutuellement consentis. Une gamine de neuf ans enlevée et trimbalée à dos de chameau à six cents kilomètres au nord pour trimer comme domestique chez un lieutenant de l'armée, est-ce une esclave ? Non, dit Khartoum, elle est là parce qu'elle l'a voulu. En ces temps difficiles, sa famille a conclu un marché avec le lieutenant. Ce brave homme allait la nourrir et lui fournir un meilleur cadre de vie en échange des services rendus par la malheureuse, en attendant que sa famille biologique puisse à nouveau l'assumer. Une fois encore, le culot des dirigeants de Khartoum laisse sans voix: ils nient la recrudescence de l'esclavagisme au cours des vingt dernières années, et soutiennent que les populations du Sud ont délibérément choisi de se transformer en serviteurs bénévoles frappés et violés. Sans oublier qu'un très grand nombre d'Arabes utilisent pour désigner les Soudanais du Sud un mot qui, en arabe, signifie « esclave ». »

« Que tout ceci soit arrivé est criminel. C'est aussi un crime d'avoir laissé faire. »

« C'est plus facile pour un Arabe de tuer un Dinka, ou le contraire ?
- Avec la même balle, les deux meurent. La balle s'en moque. »

« J'ai été réveillé par des voix. Des rires. Je me suis agenouillé, mais impossible de poser les pieds par terre. J'avais perdu confiance en cette terre. J'ai vomi et je me suis rallongé. J'ai réessayé, mais le ciel se dérobait. Quand j'ai réussi à me mettre à genoux, ma tête s'est mise à tourner et j'ai vu trente-six chandelles. J'ai frissonné un moment dans cette position, en essayant de retrouver l'usage de mes yeux.
J'ai repris mes esprits et scruté les alentours. Ça grouillait de garçons, dont certains mangeaient du maïs, assis. Je me suis redressé lentement. Être debout ne me semblait vraiment pas naturel. Quand je me suis redressé pour de bon, j'ai été pris de vertiges. J'ai écarté les jambes et tâché de garder l'équilibre à l'aide de mes mains. Je suis resté dans cette position. Au bout d'un moment, les tremblements ont cessé. J'étais debout, et je me sentais à nouveau humain.
Cinq garçons étaient morts, dont trois sur le coup. Deux autres n'ont pas eu cette chance. Les bombes leur avaient déchiqueté les jambes. Ils ont vécu assez longtemps pour voir la terre se gorger de leur sang. »

« Le troisième jour, il a décidé de mourir dans ce trou, parce qu'il y faisait chaud et que le silence y régnait. Il est mort ce jour-là parce qu'il était prêt. Personne n'a vu Monynhial périr dans son trou. Mais nous savons tous que cette histoire est vraie. Au Soudan, mourir est un jeu d'enfant. Surtout pour un enfant. »

« « L'histoire de cette terre est mêlée à celle d'une autre nation, l'Égypte. Un pays puissant, dont la population ressemble à celle du nord du Soudan. Ce sont des Arabes. Égyptiens et Anglais avaient des intérêts communs au Soudan... »
Je l'ai interrompu.
« Ça veut dire quoi : "ils avaient des intérêts communs" ?
- Il y avait chez nous des choses qui les intéressaient : les terres et le Nil, ce fleuve qu'on a traversé. Les Anglais avaient pris le contrôle de nombreux pays d'Afrique. C'est compliqué mais, en gros, ils voulaient étendre leur influence dans le monde partout où c'était possible. Anglais et Égyptiens ont donc conclu un marché : aux seconds le contrôle du Nord, où vivent les Arabes, aux premiers le Sud, la terre des Dinka et de tribus semblables. Une aubaine pour les habitants du Sud, car les Anglais étaient opposés au trafic d'esclaves et affirmaient vouloir y mettre un terme. Un commerce florissant à l'époque. Les victimes, qui étaient bien plus nombreuses qu'aujourd'hui, partaient aux quatre coins du monde. Les Anglais gouvernaient le Sud-Soudan d'une main de velours. Ils y ont construit les premières écoles du pays. Écoles où l'on enseignait aux enfants le catéchisme, mais aussi l'anglais.
- C'est pour ça qu'on les appelle les Anglais ? demanda William K.
- Eh bien... c'est ça, William. Bref, en un sens, les Anglais se sont révélés être une chance pour nous en contenant la propagation de l'islam. Ils nous protégeaient des Arabes. En 1953, c'est-à-dire bien avant ma naissance, mais à peu près à l'époque où ton père est né, Achak, les Égyptiens et les Anglais ont signé un nouvel accord : ils allaient rendre son indépendance au Soudan. C'était après la Seconde Guerre mondiale et...
- Après quoi ? ai-je demandé.
- Ah ! Achak. Je ne peux pas tout vous expliquer en détail. Mais les Anglais sortaient d'une guerre à côté de laquelle notre conflit paraît ridicule. Ils avaient tellement étendu leur influence sur le globe que c'en était devenu ingérable. Ils ont donc décidé de rendre les rênes de leur pays aux Soudanais. Un moment historique. Beaucoup pensaient que le pays allait être divisé en deux, le Nord et le Sud. Après tout, les deux régions avaient été unifiées par les Anglais et ne partageaient pas la même culture. C'est ainsi que les Anglais ont semé les graines du désastre dans notre pays et que nous en payons le prix aujourd'hui. [...] » »

« J'ai mis des heures à le traduire, mais vous allez profiter de mes efforts. Ça donne :
La politique ratifiée par le gouvernement consiste à se conformer au fait que les peuples du Sud-Soudan sont clairement africains et négroïdes, et que, par conséquent, notre devoir évident envers eux en de les encourager sur la voie d'un développement économique bâti sur des bases africaines et négroïdes, et non pas sur des bases arabes et moyen-orientales qui conviennent au Nord-Soudan. Seuls le dévelop pement économique et l'éducation permettront à ces peuples de se pré⁸parer à leur avenir, qu'il soit un jour lié à celui du Nord-Soudan ou de l'Afrique de l'Est, voire aux deux. »
William et moi, on n'a presque rien compris à ce que Dut venait de nous lire, mais il avait l'air ravi.
« Ce sont les Anglais qui ont écrit ça, au moment où ils essayaient de trouver un moyen de quitter le Soudan. Ils savaient que c'était une erreur d'unifier le Soudan. Ils savaient que nous étions tout sauf unis, et que nous ne pourrions jamais l'être. Ça leur posait un vrai problème, qu'ils appelaient la "question du Sud-Soudan." »
Je n'étais pas sûr de comprendre.
« Votre destin, tous nos destins ont été scellés il y a cinquante ans par quelques individus venus d'Angleterre. Ils auraient pu tracer une frontière entre le Nord et le Sud, mais les Arabes les ont convaincus de ne pas le faire. Les Anglais avaient l'occasion de demander aux peuples du Sud-Soudan s'ils voulaient être séparés ou non du Nord. Impossible que les chefs du Sud aient voulu ne faire qu'un avec le Nord, pas vrai ? » 
Tout en hochant la tête, je me suis demandé si c'était vrai. Les jours de marché à Marial Bai me sont revenus en mémoire, ainsi que Sadiq et les autres Arabes qui passaient dans le magasin de mon père. Tous ces commerçants vivaient en harmonie.
« Eh bien, pourtant, ils ont préféré ne faire qu'un avec le Nord, a continué Dut. Ils ont été roulés par les Arabes, qui se sont montrés plus malins qu'eux. Les chefs ont été achetés, on leur a promis monts et merveilles. Ils ont fini par croire mordicus que le salut passait par une seule nation. Une pure folie. Mais tout ça va changer maintenant, dit Dut en se levant. En Éthiopie, nous disposerons des meilleures écoles qu'on ait jamais eues, avec les meilleurs professeurs soudanais et éthiopiens. Vous allez en profiter, et une nouvelle ère va s'ouvrir à nous. Vous serez instruits, et le gouvernement de Khartoum ne pourra plus nous rouler. Une fois ce conflit terminé, une nation indépendante verra le jour au Sud-Soudan, et vous en hériterez, les garçons. Qu'est-ce que vous en pensez ? » »

« Sans William K, j'aurais pu penser que j'étais venu au monde dans ces hautes herbes bordées de sentiers défoncés, au milieu de tous ces gosses. Que je n'avais jamais eu de famille ni de maison. Que je n'avais jamais dormi sous un toit, mangé quoi que ce soit de chaud et à ma faim. Que je ne m'étais jamais assoupi en paix, en sachant de quoi le lendemain serait fait.
J'ai fermé les yeux, heureux d'être près du fleuve avec William K, sous le flot continu de nuages, gages de fraîcheur. Ces ombres clémentes veillaient sur mes paupières tandis que je m'endormais. »

« Julian, cette marche jusqu'en Éthiopie, ce n'était qu'un début. Pendant des mois, nous avions traversé à pied déserts et marécages tandis que nos rangs s'amenuisaient de jour en jour. Le Sud-Soudan était à feu et à sang, mais, selon la rumeur, en Éthiopie on serait en sécurité, on mangerait à notre faim, on dormirait au sec dans des lits et on serait scolarisés. Je dois reconnaître que, en chemin, j'ai légèrement divagué. Tandis qu'on se rapprochait de la frontière, j'en étais arrivé à un point où je m'attendais à ce qu'on ait chacun une maison et une famille. Je pensais y trouver des immeubles démesurés et des commerces aux vitrines garnies, des chutes d'eau à foison et des saladiers remplis d'oranges sur des tables impeccables.
Arrivé en Éthiopie, j'ai réalisé que ça ne collait pas.
- On y est, dit Dut.
Ce n'est pas ici, dis-je.
- On est en Éthiopie », dit Kur.
Comparé à ce qu'on avait quitté, la différence ne sautait pas aux yeux. Point d'immeubles en vue, et pas plus de vitrines. Pas la moindre trace de saladiers remplis d'oranges. À part ce fleuve, rien. « Ce n'est pas ici », dis-je à nouveau. Cette phrase, je l'ai tellement répétée les jours suivants que les autres gosses ont fini par en avoir marre. Certains pensaient que j'avais perdu la tête. »

« Fils, le khawaja est digne d'intérêt. Il est très intelligent et a dans la tête des trucs que tu ne soupçonnes pas. Il parle plein de langues, connaît le nom des villes et des villages, sait piloter les avions et conduire les voitures. Les hommes blancs possèdent ça dès la naissance. Il a donc du pouvoir, et il nous est très utile et efficace. Si tu vois un Blanc, c'est que les choses vont s'arranger.
Cet homme ne peut t'être que bénéfique. »

« J'avais beau savoir qu'on allait bientôt traverser la frontière d'un pays en paix, cette fois je ne rêvais plus de saladiers remplis d'oranges. Le monde était le même partout, je le savais. Les variations sur l'échelle de la souffrance d'un endroit à un autre étaient infimes. »

« On était jeunes et on pensait avoir tout le temps de s'aimer. Quelle erreur. Attendre d'aimer, ce n'est vraiment pas une façon de vivre. »

« Pour l'Occident, un camp de réfugiés, c'est temporaire. Lorsque après un tremblement de terre au Pakistan on diffuse les images des survivants avant l'hiver, attendant des vivres et de l'aide dans ces villes de tentes couleur d'argile, la plupart des Occidentaux pensent que ces sinistrés vont vite rentrer chez eux, et que le camp sera démantelé dans les six mois à un an.
J'ai grandi dans des camps de réfugiés, trois ans à Pinyudo, presque une année à Golkur et dix à Kakuma - là où quelques tentes se sont transformées en un immense patchwork de bâti- ments et de cabanes faites de poteaux, de sacs de toile et de boue. C'est là que nous avons vécu, travaillé et fréquenté les bancs de l'école de 1992 à 2001. Ce n'est pas le pire endroit du continent africain, mais pas loin.
Les réfugiés s'y sont créé une vie qui ressemblait à celle des autres humains. On y a mangé, discuté, ri et grandi. Le commerce s'y est développé, des hommes ont épousé des femmes et des bébés sont nés. Les malades y étaient soignés ou partaient pour la zone Huit et un autre monde. Nous autres, les gamins, sommes allés à l'école, essayant de rester éveillés et concentrés malgré l'unique repas quotidien, et la distraction provoquée par les charmes de miss Gladys et de filles comme Tabitha. On s'est efforcés d'éviter les problèmes avec les autres réfugiés des Ougandais, des Rwandais des Somaliens, et avec les populations du nord-ouest du Kenya, tout en restant à l'affût de nouvelles de chez nous, de nos familles, et d'une possibilité de quitter Kakuma temporairement ou pour de bon. »

« « C'est un immeuble gigantesque, si haut qu'il touche les nuages. Ben Laden a payé pour qu'un type gare une camionnette dans le sous-sol et fasse exploser le bâtiment. Et puis il a essayé de tuer Moubarak en Égypte. Tous les hommes impliqués dans ce complot étaient du Soudan, et Ben Laden a tout financé. Cet homme est un problème majeur. Avant lui, les terroristes n'avaient pas les mêmes moyens. Il a tellement d'argent que tout devient possible. Il accouche de terroristes dans le monde entier parce qu'il peut les payer et leur offrir une vie décente. Enfin, jusqu'à ce qu'ils se fassent exploser. »
Quelques jours plus tard, les espoirs de Gop sont devenus réalité. J'arbitrais encore un match quand un camion de l'Onu est passé avec, à l'arrière, deux humanitaires kenyans qui ont annoncé la bonne nouvelle.
« Clinton a bombardé Khartoum ! criaient-ils. Khartoum est attaquée ! »
La partie s'est interrompue, tout le monde voulait fêter ça.
Dans les quartiers soudanais de Kakuma, la liesse a duré un jour et une nuit. Qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? De l'avis général, ça signifiait clairement que les États-Unis en avaient après le Soudan, et qu'ils le punissaient pour les attentats au Kenya et en Tanzanie. Pour tout le monde dans le camp, il était clair que les États-Unis se rangeaient du côté du SPLA ; aucun doute possible, c'était un désaveu pour le gouvernement de Khartoum. Bien sûr, certains experts allaient plus loin. Par exemple, Gop pensait que l'indépendance du Sud-Soudan était imminente. « Ça y est, Achak ! dit-il. C'est le début de la fin. Quand les États-Unis décident de bombarder une cible, c'est la fin. Regarde ce qui est arrivé à l'Irak quand ils ont envahi le Koweit. Quand les États-Unis décident de te punir, c'est pas bon. Waouh, c'est fini ! Les États-Unis vont renverser le régime de Khartoum en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. On va rentrer chez  nous et on aura l'argent du pétrole. Une frontière entre le Nord et le Sud sera clairement établie, et il y aura un nouveau Soudan.
Selon moi, c'est l'affaire d'un an et demi. Tu verras. »
J'aimais et j'admirais Gop Chol mais, en matière de politique et de tout ce qui touchait à l'avenir du Soudan, invariablement, il se trompait.

Plus concrètement, les peuples du Sud-Soudan se préparaient à de nombreux changements, dont certains pouvaient être porteurs d'espoir. À Kakuma, nos coutumes étaient mises à mal ou passaient carrément à la trappe bien plus que s'il n'y avait pas eu la guerre et quatre-vingt mille personnes entassées dans un camp de réfugiés administré par un consortium international à l'esprit ouvert. Mon comportement et ma façon de penser ne seraient sûrement pas devenus aussi progressistes sans mon poste de responsable des jeunes ; la santé et le corps humain n'avaient plus de secrets pour moi, tout comme les maladies sexuellement transmissibles et les moyens de contraception. Je discutais souvent à bâtons rompus avec des jeunes femmes et je m'emmêlais les pinceaux entre le vocabulaire du cours d'anatomie et le langage propre à l'amour. Un jour, j'ai ruiné mes chances avec une certaine Frances en lui demandant si elle se développait correctement pour son âge. Mot pour mot, voici ce que j'ai dit : « Bonjour, Frances, je sors tout juste d'un cours d'anatomie, et je me demandais comment se développaient tes parties féminines. » Le genre de truc qu'on dit quand on est jeune, et qui ensuite vous colle à la peau. Par la suite, je n'ai plus du tout eu la cote auprès d'elle et de ses amies ; ces paroles m'ont hanté pendant des années. »

« Un bateau commandé en Slovénie; Al-Bachir l'avait payé quatre millions et demi de dollars. Il va sans dire que quatre millions et demi de dollars auraient été utiles pour nourrir les pauvres du Soudan.
Le yacht avait été transporté de Slovénie vers la mer Rouge, où il avait navigué jusqu'à Port-Soudan. De Port-Soudan, il fallait l'acheminer par voie terrestre jusqu'à Khartoum, à temps pour la conférence. Mais l'amener jusqu'à la capitale s'est révélé bien plus compliqué que prévu. Les cent soixante-douze tonnes du bateau étaient un défi pour les ponts qu'il devait traverser ; sans compter le passage sous les fils électriques le long de la route, quelque peu problématique. Cent trente-deux poteaux ont dû être sectionnés et réassemblés après le passage du yacht. Le temps que le navire atteigne le Nil, les dirigeants africains étaient venus et repartis. Ils s'étaient passés du yacht, de ses chaînes de télé satellite, de sa porcelaine chinoise et de ses cabines de luxe.
Avant même que le bateau n'arrive à Khartoum, il était devenu le symbole de la décadence et de l'insensibilité d'Al-Bachir. L'homme a des ennemis de tous les côtés il n'y a pas que les Soudanais du Sud qui le méprisent. Les musulmans modérés se sont eux aussi rassemblés en une multitude de partis politiques et autres coalitions pour s'opposer à lui. Au Darfour, c'est un groupe de musulmans non arabes qui s'est rebellé contre son gouvernement avec toutes sortes de revendications sur la région. Si le génocide n'incite pas les peuples du Soudan à remplacer ce fou et le National Islamic Front qui tient Khartoum, peut-être que le yacht s'en chargera. »

« Quoi que je fasse, quels que soient les chemins que j'emprunterai, je raconterai ces histoires. J'ai parlé à tous ceux que j'ai croisés en ces jours difficiles, à tous ceux qui sont entrés dans le club pendant ces heures pénibles du matin ; faire autrement aurait été inhumain. Je parle à ces gens et je vous parle parce que je ne peux pas m'en empêcher. Cela me donne de la force de savoir que vous êtes là, une force incroyable. Je veux investir vos yeux, vos oreilles, l'espace qui nous sépare. N'est-ce pas une bénédiction de nous avoir les uns les autres ? Je suis vivant, vous aussi, et nous avons un devoir de parole. Je l'utiliserai aujourd'hui, demain et tous les jours jusqu'à ce que Dieu me rappelle à Lui. Je raconterai ces histoires à des gens qui écouteront et à ceux qui ne veulent pas les entendre, aux gens qui me le demanderont et à ceux qui me fui- ront. Et tout le temps, je saurai que vous êtes là. Comment pourrais-je prétendre que vous n'existez pas ? Impossible. Ce serait comme si vous affirmiez que je n'existe pas. »

Quatrième de couverture

Valentino n'a pas huit ans lorsqu'il est contraint de fuir Marial Bai, son village natal, traqué par les cavaliers arabes, ces miliciens armés par Khartoum. Comme des dizaines de milliers d'autres gosses, le jeune Soudanais va parcourir à pied des centaines de kilomètres pour échapper au sort des enfants soldats et des esclaves. Valentino passera ensuite plus de dix ans dans des camps de réfugiés en Éthiopie et au Kenya, avant d'obtenir un visa pour l'Amérique.
Ironie du sort, son départ était prévu le 11 septembre 2001. Quelques jours plus tard, il s'envolera enfin pour Atlanta. Dans une nouvelle jungle - urbaine cette fois - Valentino l'Africain découvre une face inattendue du racisme. Cette nouvelle existence pourrait bien se révéler aussi périlleuse que la survie dans des contrées ravagées par la guerre.
A mi-chemin entre le roman picaresque et le récit d'apprentissage, ce livre est avant tout le fruit d'un échange. Eggers l'Américain a passé des centaines d'heures à écouter Valentino l'Africain se raconter. Au service d'une tradition orale, la plume impertinente de Dave Eggers fait mouche et insuffle à ce récit une dimension épique, qui rappelle celle de Mark Twain.
S.T.

Dave Eggers est l'éditeur de la revue McSweeney's et l'auteur de romans et de recueils de nouvelles parmi lesquels Une œuvre déchirante d'un génie renversant (2001) et, aux Éditions Gallimard, Suive qui peut (2003) et Pourquoi nous avons faim (2007). Il a créé à San Francisco 826 Valencia, une fondation à but non lucratif qui vient en aide aux enfants pauvres.

Éditions Gallimard,  juin 2009
624 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Samuel Todd
Prix Médicis étranger 2009

mercredi 11 mai 2022

Héritage et milieu ★★★★★ de Vigdis HJORTH

Une fratrie de quatre enfants, dont deux, Astrid et Åsa qui sont proches de leurs parents. Bård et Bergljot, les aînés, quant à eux, ont eu une enfance très différente avec leurs parents,  ont un vécu avec eux différent des benjamines. Bergljot a fini par couper complètement les ponts, pour la tranquillité de son âme, pour  «  ne plus avoir à faire semblant, [...] échapper aux larmes, aux reproches, aux menaces, [..] ne plus avoir à trouver des excuses, [à se] défendre et [...] expliquer sans relâche pour au bout du compte ne pas être comprise ».
« C'est la rue de l'enfance, ... celle qui t'a appris à haïr, qui t'a appris la dureté et les moqueries, qui t'a donné tes meilleures armes, tu dois apprendre à en faire bon usage. »
Une sombre et tragique histoire de famille, de non-dits. Le choix des parents de privilégier deux des enfants dans l'héritage va faire remonter à la surface les traumatismes enfouis, attiser les flammes, les rancœurs. 
Comment réussir à ne pas se nier soi-même, quand personne ne vous croit, quand l'affaire qui vous concerne, celle qui vous a dévasté, saccagé, ravagé est, pour vos proches, une simple histoire de fabulation, inventée, une bête invention car impossible à croire tout simplement pour eux. Quand aux yeux de vos parents, frère et soeurs vous n'êtes qu'une menteuse, une traitresse, une égoïste,  comment ne pas se sentir renier ? Comment ne pas devenir cinglée ? Comment ne pas être rongée par la culpabilité aussi ? Quel cheminement possible pour arriver à les considérer insignifiants et se transformer en guerrière ? Comment vivre avec les traumatismes liés à l'enfance ? Et comment garder un soupçon de lien avec sa famille pour ses propres enfants, se forcer un peu, pour eux, pour qu'ils tissent des liens avec leurs grands-parents, leurs cousins, .leurs oncle et tantes, même si le mal a été dit, fait, qu'il a creusé un fossé. Des enfants malgré eux emprisonnés dans l'histoire de leur mère, qui fatalement devenait aussi leur histoire. 
« Celui qui a été lâche ne doit pas être félicité d'avoir avoué sa lâcheté avant que le désespoir, le chagrin et la colère de la personne blessée soient reconnus. Sans cela, les regrets tombent au sol comme une pierre. C'est une loi naturelle, écrivait-il, elle est inscrite dans notre moelle, nous ne pouvons pas faire fi de la chronologie. »
Petit à petit, on comprend toute la mécanique qui s'est mise en place dans cette famille. Comment les liens se sont brisés ? Comment en sont-ils arrivés à rendre toute réconciliation quasiment impossible ?  
Le regard des autres, la commisération et la bienveillance d'autrui ont prévalu pour une partie de cette famille, ont compté  davantage que protéger et aider son propre enfant. Nier, refouler ... ce n'est pas sain, n'amène rien de bon dans une relation.
C'est intelligemment écrit et construit. Nous sommes clairement dans la tête de l'auteure. La psychologie des protagonistes est affinée avec précision et beaucoup de pudeur. 
J'ai refermé ce livre le souffle court. 
« Selon le philosophe Arne Johan Vetlesen, la faiblesse des commissions de vérité, de tous les processus de réconciliation après les guerres est qu'en générale ils exigent autant des victimes que des bourreaux et qu'il y a là une injustice. »

« Faire comme une action voulue ce que tu es obligé de faire. »
Slavoj Žižek, cité en exergue

« [...] les mails nocturnes en colère étaient les plus vrais, et je les regrettais seulement parce que j'avais appris que je n'avais pas le droit de dire la vérité, que dire la vérité me coûterait cher. »

« Tout est lié. Aucune phrase n'est innocente pour celle qui avance, les oreilles dressées, pour comprendre. »

« [Elle]écrivait que père et mère pouvaient commettre des erreurs comme tout un chacun. Là était l'erreur, l'erreur d'Astrid. Qu'elle affirme être neutre, mais ne l'était pas dans la réalité, car parler en bien de tout le monde n'est pas de la neutralisation, quand une partie s'est rendue coupable envers une autre, mais elle n'en tenait pas compte, ou alors n'y croyait pas. Elle ne semblait pas comprendre ou ne voulait pas reconnaître que certains conflits ne se résolvaient pas de la manière qui lui aurait plu, qu'il est des contradictions qu'on ne peut pas lever, recouvrir de belles paroles, contourner, où il faut choisir son camp. »

« Mais j'étais loin, à Copenhague, je prenais un verre avec Klara au café Eiffel, le pub préféré d'Anton Vindskev, pleine de gratitude que Klara existe et qu'il existe aussi des pubs sombres où l'on pouvait se saouler, car si tout devait être éclairé en permanence, on serait obligé de porter cette obscurité au fond de soi et ce serait insupportable. »

« Père avait évité et craint ses deux enfants aînés parce qu'ils lui rappelaient la monstruosité de ses actes. »

« Ma douleur n'était pas malade, mais absolue. Je partis chez Klara et Anton Vindskev à Copenhague, eux savaient ce qu'ils devaient dire à des gens comme moi, ce qui remontait le moral. Être au fond du trou vous donne une compétence. Perdre quelqu'un vous donne une compétence. Manquer d'argent vous donne une compétence, avoir des problèmes avec le percepteur vous donne une compétence, être opprimé vous donne une compétence. Si l'on a la chance que ma vie vous sourie quand même, on ne doit pas oublier les compétences que l'on a acquises du temps où l'on était malheureux. »


« [...] chaque victime est un bourreau potentiel, alors il ne faut pas être trop généreux avec la compassion. »


« [...] cela fait mal si on veut faire que ça aille mieux. »

« Ils buvaient et se querellaient : un jour mère eut un bras cassé, elle était tombée dans l'escalier. Un jour elle eut un oeil au beurre noir, elle s'était pris une porte. Un jour elle s'était cassé une dent, elle avait glissé sur du verglas. Beaucoup de gens trouvent que ton père est amusant, dit mère.
[...]
Que devais-je dire, que tout alors est OK, père est amusant, père a de grandes connaissances, alors oublions le reste ? »

« [...] comment irait le monde si des gens se comportaient comme la famille à Bråteveien et échappaient à toute justice. »

« Selon le philosophe Arne Johan Vetlesen, la faiblesse des commissions de vérité, de tous les processus de réconciliation après les guerres est qu'en générale ils exigent autant des victimes que des bourreaux et qu'il y a là une injustice. »

« On ne devient pas gentil d'avoir eu mal. En règle générale, on devient méchant d'avoir eu mal. Se quereller pour savoir qui a le plus souffert est infantile. En règle générale, les opprimés sont estropiés et ont une vie affective détruite, en règle générale, les opprimés reprennent à leur compte la pensée et les méthodes des oppresseurs : c'est la conséquence la plus infâme de l'oppression qu'elle détruit les opprimés et les rend moins en mesure de se libérer. Il faut effectuer tout un travail pour que cette souffrance soit utile à quelqu'un, en particulier pour la personne elle-même en souffrance. »

« Et comment aurait-elle pu me comprendre quand elle ne faisait pas son propre examen de conscience ? »

« [J'étais] furieuse contre mère, car qu'avait-elle fait ? Rien. C'était ce "rien" qu'elle avait fait. »


« Pauvre mère peu claire, pauvre Astrid si ensorcelé durant toutes ces années par son langage de bonté qu'elle se croyait une âme charitable. Ce qu'elle était sans doute, tout au fond, à l'image des autres. Astrid transgressait mes frontières, c'était ce que je ressentais quand elle voulait me pousser à une réunion de famille où leur trahison serait passée sous silence, c'était cela qui était insupportable, son insistance à croire que tout pouvait être normal était précisément ce qui était anormal du début à la fin. »

« Celui qui a été lâche ne doit pas être félicité d'avoir avoué sa lâcheté avant que le désespoir, le chagrin et la colère de la personne blessée soient reconnus. Sans cela, les regrets tombent au sol comme une pierre. C'est une loi naturelle, écrivait-il, elle est inscrite dans notre moelle, nous ne pouvons pas faire fi de la chronologie. »


Quatrième de couverture

Quatre frère et sœurs. Deux chalets. Un secret épou­vantable. Lorsque la dispute autour d’un partage d’héritage s’envenime, Bergljot est rattrapée par le maelström familial qu’elle avait fui vingt ans plus tôt. Ses parents ont décidé de laisser les chalets à ses sœurs cadettes, la privant ainsi que son frère de la partie la plus significative de l’héritage. Vu de l’extérieur, c’est une simple histoire d’argent, une question de favori­tisme et de jalousie. Mais Bergljot, qui porte un terri­ble secret depuis son enfance, interprète ce geste d’une tout autre manière : pour elle, c’est une ultime tenta­tive d’occulter la vérité et une insulte suprême aux victimes déjà profondément meurtries.
D’une sincérité impitoyable, Héritage et milieu est une méditation déchirante sur le traumatisme et la mémoire. C’est aussi le récit furieux du combat d’une femme pour survivre et être entendue. Un tour de force littéraire qui a marqué les esprits et divisé une famille, mais aussi tout un pays.

Éditions Actes Sud, novembre 2021
397 pages
Traduit du norvégien par Hélène Hervieu
Nominé au National Book Award 2019

samedi 9 avril 2022

Artifices ★★★★★ de Claire Berest

Excellent ! 
Impossible de le lâcher ce livre. Une pure fiction impeccable, rondement menée. Je me suis éclatée. 
Un feu d'artifices ;-) 
La plume de Claire Berest claque, résonne, brille, nous happe, nous embrouille, nous surprend, nous émeut, occupe merveilleusement nos méninges !
Jamais rien lu sur ce livre, mais parce que la couverture (sublime à mon humble avis), parce que l'auteure (j'ai kiffé tout ce que j'ai lu d'elle, une plume de grande qualité), j'y suis allée les yeux fermés, et j'en ressors complètement éblouie, abasourdie aussi.
Du coup, je résiste à l'envie de vous en dire plus, par crainte d'en dire trop. 
Dans Artifices, l'art devient vie, devient une performance, pour se venger, blesser d'abord, pour aimer in fine. 
Au centre un drame. Autour la douleur, l'incompréhension, l'horreur, et des protagonistes au tempérament plutôt idiosyncratique. Des orchidées aussi, un lusitanien et une fable de La Fontaine. 
Une lecture qui se révèle de plus en plus haletante au fur et à mesure que les chapitres s'enchaînent, à couper le souffle parfois. 
Si vous aimez les récits haletants, si vous aimez l'art contemporain (Claire Berest fait quelques digressions : j'ai découvert Marina Abramović, Mauricio Cattelan et Piero Manzoni),si vous aimez les personnages singuliers, les faux-semblants, vous perdre dans la mémoire d'un autre ... alors n'hésitez pas !

« Que de tout inconnu le sage se méfie. »

« Rien ne lie tant les êtres que le secret. »

« Comment lui confier qu'il y avait trop de zones blanches dans sa tête, des zones où personne n'allait plus, qu'elles étaient décousues, hantées, et que ce cheval semblait le narguer, lui, Abel, depuis son passé. »

« Il ne pouvait pas lui dire qu'il aimait les orchidées, qu'il était insomniaque ou qu'il n'arrivait presque plus à coucher avec des femmes. Il ne pouvait pas raconter ses cauchemars qu'il faisait, toujours les mêmes, qui empoisonnaient son sommeil. Qu'il se sentait espionné. Il ne pouvait pas dire qu'Éric l'attendait dans ses rêves, qu'Éric était tapi à la lisière de toutes ses nuits. En embuscade. »

« Il y a deux types d’enquêteurs. Ceux qui se concentrent sur le « qui ». Qui a eu la capacité, l’occasion, la possibilité de commettre l’acte. Ils ne peuvent pas être vingt mille, il s’agit de tamiser. Et les adeptes du « pourquoi ». Pourquoi, dans le cas présent, quelqu’un a ressenti le besoin de planter un couteau dix-huit fois dans le gras de ce type pas sympathique ? Camille appartient à la famille du qui. Ça marche avec le comment. Elle n’est pas là pour faire des thérapies de groupe. Quand tu recoupes patiemment les emplois du temps, les liens avec la victime, les fadettes des téléphones, les alibis éliminatoires, les GPS des bagnoles, les témoins potentiels, il en reste peu qui ont pu décrocher la queue du Mickey. Mathématique. Le pourquoi, c’est pour les tribunaux. Pour les procureurs et les avocats. C’est de la littérature. »
« - ... Si tu savais le nombre d’affaires que j’ai disséquées, où l’on finit par abandonner l’idée de comprendre le mobile. Où les experts psy se contredisent... Pourquoi les gens font ce qu’ils font ? C’est dans les bouquins qu’on a la solution, pas dans la vie. »

« Les musées faisaient d’excellents squares où baguenauder pour s’aérer les idées. Il faudrait que les musées soient ouverts comme des parcs, des lieux de circulation libre où l’on irait boire un café avec un collègue, ou faire sa pause sandwich en lisant un livre. Et s’allonger par terre pour une petite sieste. »

« Ça l'a toujours laissée songeuse, ces multiples choix arbitraires que nous faisons en permanence, telle une armée de morceaux biscornus d'un puzzle sauvage. L'essence même de l'absurde implacabilité du fait divers. 
Ce qui avait amené l'artiste Mila à faire de la contingence l'un des fils rouges de sa pratique artistique pendant près de vingt ans.

La contingence, la possibilité qu'une chose arrive ou n'arrive pas, qu'un être existe ou n'existe pas. »

« Alors, elle avait éprouvé cette chose puissante qu'elle ne connaissait lus, la colère. Et cette colère la poussait le matin hors du lit, hors de sa vase, hors de l'appartement [...]. Et elle marchait dans Paris, beaucoup, sans carte et sans connaître le territoire afin d'ébrouer d'elle toute cette colère, comme le fait un chien trempé pour se débarrasser de l'eau qui le colle. Et elle s'était mise à éprouver des envies. Elle avait envie d'écrire cette colère sur les murs, sur sa peau, elle avait envie de cracher cette colère et de faire des dessins de ses crachats, elle avait envie de figurer cette colère et d'en faire un spectacle. »

« Aveuglé par la lumière crue, il est resté dans son dos, il attend, il n'y a rien à dire, il attend qu'elle se laisse pulvériser par l'incendie de ses fleurs, qu'elle se repaisse du pourpre et du parme, qu'elle confronte le jaune et le blanc, qu'elle s'étourdisse des taches et des ruptures que crient les pétales, qu'elle se saisisse des bouches, des ailes, des gouffres qui forment leurs calices, myriade de têtes folles, d'ovaires offerts, de sexes écartés, impudiques et sauvages, ses fleurs...
... les bleus violents, les racines tentacules, les rouges pervers, les roses timides. »

« « Que de tout inconnu le sage se méfie. »
Tu n'étais pas d'accord avec la morale de l'histoire. Abel, tu ne comprenais pas que la sagesse était de se méfier de l'inconnu. Et je t'avais rétorqué que la fable apprend qu'il faut surtout se méfier de tous, même et surtout de ceux qui nous paraissent le plus proches. »

Quatrième de couverture

Abel Bac, flic solitaire et bourru, évolue dans une atmosphère étrange depuis qu’il a été suspendu. Son identité déjà incertaine semble se dissoudre entre cauchemars et déambulations nocturnes dans Paris. Reclus dans son appartement, il n’a plus qu’une préoccupation : sa collection d’orchidées, dont il prend soin chaque jour.
C’est cette errance que vient interrompre Elsa, sa voisine, lorsqu’elle atterrit ivre morte un soir devant sa porte.
C’est cette bulle que vient percer Camille Pierrat, sa collègue, inquiète de son absence inexpliquée.
C’est son fragile équilibre que viennent mettre en péril des événements étranges qui se produisent dans les musées parisiens et qui semblent tous avoir un lien avec Abel.
Pourquoi Abel a-t-il été mis à pied ?
Qui a fait rentrer par effraction un cheval à Beaubourg ?
Qui dépose des exemplaires du Parisien où figure ce même cheval sur le palier d’Abel ?
À quel passé tragique ces étranges coïncidences le renvoient-elles ?
Cette série de perturbations va le mener inexorablement vers Mila. Artiste internationale mystérieuse et anonyme qui enflamme les foules et le milieu de l’art contemporain à coups de performances choc.
Pris dans l’œil du cyclone, le policier déchu mène l’enquête à tâtons, aidé, qu’il le veuille ou non de Camille et d’Elsa.

Le nouveau roman de Claire Berest est une danse éperdue, où les personnages se croisent, se perdent et se retrouvent, dans une enquête haletante qui voit sa résolution comme une gifle.

Éditions Stock, août 2021
430 pages

dimanche 21 février 2021

Enfants de poussière ★★★★☆ de Craig Johnson

J'ai commencé par la série "Longmire" avec Molosses. Je m'étais dit que je reviendrais lire Craig Johnson, me rendrais de nouveau à Durant dans le Wyoming pour élucider une enquête aux côtés du shérif Walt Longmire. C'est son humanité qui m'avait plu, son coeur tendre, son côté un peu bourru et sa relation attentionnée avec sa fille Cady, avec ses collègues. 
J'ai retrouvé ce colosse avec plaisir, de même que d'autres protagonistes bien campés qui ne m'étaient plus inconnus, comme son ami amérindien Henri Standing Bear. 
Enfants de poussière est un très bon thriller, le démarrage est un peu lent, pas simple à comprendre, j'ai eu un peu de mal à assembler les morceaux, mais une fois que c'est parti, je n'ai pas pu lâcher le bouquin. Et c'est une double enquête que j'ai suivie. Deux mystères, un survenu dans le passé pendant la guerre du Vietnam, l'autre, quelques quarante années plus tard, dans le Wyoming, dans le comté fictif d'Absaroka, isolé du monde, témoin de tensions entre communautés, et, dans cet opus, peuplé de revenants de la guerre.  

Enfant de poussière est « la traduction de l'expression américaine dust child qui désigne ces enfants non désirés, nés pendant la guerre du Vietnam, rejetés par la société, comme leurs mères, souvent accusées d'être des prostituées. »
Lire Craig Johnson, c'est, à mon avis, avoir la garantie de lire un très bon polar, à l'intrigue bien ficelée, aux personnages hauts en couleur, mais c'est aussi, s'enrichir au contact des autres, apprendre, et réfléchir sur notre société. 
Avec Enfants de poussière, Craig Johnson dénonce les violences de notre civilisation, et nous montre l'homme capable du plus beau et même du pire ! Il nous donne aussi un réel aperçu des traumatismes qu'une guerre laisse derrière elle... 

Prochain rendez-vous : le premier tome de cette série. J'ai commencé par le sixième, ici le quatrième, j'ai comme envie de faire les choses un tant soit peu dans l'ordre ;-) Parce que j'accroche de ouf !

« Je restai là, à la regarder s’éloigner dans un hurlement de pneus lorsqu’elle sortit du parking. Je tentai de comprendre ce que j’avais fait de travers. Je savais que j’étais un peu rouillé, mais sa réaction paraissait un peu brutale. Je démarrai le Bullet et mis ma ceinture. Henry resta assis sans dire un mot. Le chien ne dit rien non plus. »

«  Je pensais à tous les souvenirs pernicieux qui m'assaillaient depuis quelque temps, les griefs, les doutes, l'orgueil blessé, la culpabilité, et toute l'amertume causée par le débat moral au sujet d'une guerre achevée depuis longtemps. Je restais là avec la même impression que celle que j'avais eue dans le tunnel lorsque le grand Indien avait essayé de m'étrangler. Je m'étouffais en repensant à un passé qui provoquait malaise, agitation et perte de repères. »

«  Le Vietnamese Amerasian Homecoming Act a ouvert la voie à des dérives ; un certain nombre d'agents vietnamiens travaillant au consulat américain se mettent en cheville avec des "courtiers" qui achètent les passeurs qui ... Comment dit-on en langue familière ? ... font entrer en douce des illégaux aux États-Unis. Le consulat américain leur accorde un visa dès qu'ils emmènent leur nouvelle...heu...famille, disons, avec eux. Ces courtiers se font près de vingt mille dollars par visa accordé aux accompagnants. »

« Je continuai à pianoter à la recherche de la partie sonore du clavier en pensant à Ho Thi Paquet, à son corps abandonné si lâchement à côté du tunnel de l'autoroute, à Tran Van Tuyen et à l'expression de son visage lorsque je l'avais interrogé au cimetière, et enfin à Mai Kim. Je repensai à la photo cachée dans la doublure du sac à main, à la personne que j'étais au Vietnam, à la manière dont Virgil White Buffalo regardait les enfants dans la cour, de l'autre côté de la rue. »

« Le rapport du service d'immigration et de naturalisation indiquait que, dans les dernières années, cinquante mille immigrantes clandestines avaient été amenées aux  États-Unis pour le seul usage de l'industrie du sexe. L'histoire de Ho Thi Paquet et Ngo Loi Kim faisait dresser les cheveux sur la tête, mais il n'y avait pas que cela. 
- Enfants de poussière était un écran pour cacher l'importation des jeunes femmes, et Trung Sisters Distributing les distribuait dans les bordels du monde entier, jusqu'à Londres. »

«  Il savait que nos chemins n'étaient pas si différents l'un de l'autre. Nous nous étions enfuis le plus loin possible de la guerre, jusqu'aux franges de notre société, mais le Vietnam nous avait rattrapés : les circonstances, deux filles désespérées, un méchant très méchant, une vieille photographie et une lettre décolorée s'en étaient chargés. »

Quatrième de couverture

Le comté d'Absaroka, dans le Wyoming, est le comté le moins peuplé de l’État le moins peuplé d'Amérique. Aussi, y découvrir en bordure de route le corps d'une jeune Asiatique étranglée est-il plutôt déconcertant. Le coupable paraît pourtant tout désigné quand on trouve, à proximité des lieux du crime, un colosse indien frappé de mutisme en possession du sac à main de la jeune femme. Mais le shérif Walt
Longmire n'est pas du genre à boucler son enquête à la va-vite. D'autant que le sac de la victime recèle une autre surprise : une vieille photo de Walt prise quarante ans plus tôt, et qui le renvoie à sa première affaire alors qu'il était enquêteur chez les marines, en pleine guerre du Vietnam.

Enfants de poussière entremêle passé et présent au gré de deux enquêtes aux échos inattendus. Ce nouveau volet des aventures du shérif Longmire et de son ami de toujours, l'Indien Henry Standing Bear, nous entraîne à un rythme haletant des boîtes de nuit de Saïgon aux villes fantômes du Wyoming. 

Enfants de poussière s'enfonce plus profondément que tout autre roman de Johnson dans les ténèbres du passé de Longmire.
LOS ANGELES TIMES

Éditions Gallmeister, février 2012
324 pages
Prix SNCF du Polar 2015