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vendredi 28 février 2020

Miss Islande ★★★★☆ de Auður Ava Ólafsdóttir

Un roman qui, l'air de rien, en toute simplicité, frappe fort. L'autrice a fait le choix de la sobriété et de la poésie pour parler de sujets qui touchent la société islandaise des années 60's : exode rurale, homophobie, machisme ; ces deux derniers thèmes faisant encore la une de tous les journaux télévisés dans le monde entier. 
Plus généralement, elle nous parle de liberté, d'accomplissement de soi, de la condition féminine et de l'anticonformisme des artistes.
Ne vous fiez pas au titre. Il n'est pas question de concours de beauté ou autre "potichisme". Bien au contraire, Hekla, l'héroïne de ce roman cherche à se démarquer non pas par sa beauté, mais par son imagination; la seule chose qu'elle possède, écrit-elle d'ailleurs. L'écriture est toute sa vie.
Les personnages sont attachants, éclatants, touchants.

Un bien joli roman, poétique et féministe. 
Une plume d'une grande finesse pour nous conter la force des rêves.
« Je suis un hôte de passage sur cette Terre. Je suis né par accident. On ne m'attendait pas. Je suis parfois tellement fatigué, Hekla. Tellement las d'exister qu'il m'arrive d'avoir simplement envie de
somnoler
sommeiller
de passer un mois entier
dans les bras de Morphée. »

« Il était temps de mettre mon corps en jeu. De devenir une femme. J'ai remonté ma jupe. Il a baissé son pantalon. Ensuite, nous sommes restés assis côte à côte au sommet de la colline, à regarder les algues sur le rivage et les îles du fjord , il n'avait pas remonté ses bretelles et fumait. J'ai compté trois phoques sur l'estran.C'est là que je lui ai dit.Que j'écrivais.Tous les jours. Que j'avais commencé par écrire sur le temps qu'il faisait, comme mon père, et sur les changements de lumière au-dessus du glacier de l'autre côté du fjord, que j'avais d'abord décrit les nuages blancs qui flottaient comme un écheveau de laine sur l'aire de glace, puis que j'avais ajouté des gens, des lieux et des événements.  - J'ai l'impression que beaucoup de choses se produisent en même temps, qu'une foule d'images et de sentiments surgissent en moi à chaque instant. Comme si j'étais au commencement, que c'était le premier jour du monde, que tout était neuf et pur, dis-je. Comme un matin de printemps dans les Dalir : je rentre de la bergerie, je viens de nourrir les bêtes, le banc de brume qui repose sur les eaux du Breidafjördur s'élève puis se dissipe. Je tiens ma baguette de chef d'orchestre et j'annonce au monde qu'il peut désormais exister.
J'ai essayé de travaille à la base militaire , mais ils ne veulent ni Noirs ni homosexuels. Je suis pourtant à moitié soldat par mon père. Les homosexuels sont exclus de l'armée et jetés en prison s'ils sont découverts. On les traite comme les violeurs d'enfants et les communistes.
[...] parfois, j'ai envie de m'interrompre dans ce que je fais pour l'écrire au lieu de le vivre.
La joie d'être vivante et de savoir
Que je rentre chez moi pour écrire.
La moitié de la matinée est déjà passée quand, enfin, quelques traces de  jour percent timidement dans les ténèbres comme des lambeaux de tissu délavé.
Allongé sur le lit, le poète a replié son journal, La Volonté du peuple, sur sa poitrine.
- Ils sont en train d'installer ici une organisation qui relève du capitalisme pur et dur : les spéculateurs spolient le peuple et le profit est le mètre étalon de toute chose.
J'attrape la machine à écrire sous le lit [...] C'est moi qui ai la baguette du chef d'orchestre. J'ai le pouvoir d'allumer une étoile sur le noir de la voûte céleste. Et de l'éteindre. Le monde est mon invention.
Pour mon frère, l'éternité est un tracteur qui dure et le temps un agneau qu'on mène à l'abattoir en automne.
- La vérité, c'est qu'il ne me vient rien. Je n'ai aucune idée. Je n'ai rien sur le coeur.  Tu sais ce que ça fait d'être banal ? Non, tu l'ignores. Tes pages sont traversées par les torrents impétueux et dévastateurs de la vie et de la mort, moi je suis un ruisseau qui murmure. Je ne supporte pas l'idée d'être un poète médiocre.[...]
- Les mots m'évitent, dès qu'ils me voient, ils prennent la fuite comme un banc de nuages noirs poussés par un vent propice. Il en suffit d'une quinzaine pour écrire un poème et je ne les trouve pas. Je suis au fond de l'eau, oppressé par le poids de tout un océan salé et froid, mes mots n'atteignent jamais le rivage.
Je rêve d'un autre lieu pour toucher une autre étoile.
- Il n'a pas trouvé dans ton roman les graines de pissenlits qui volent à tout vent ? 
- Non.

- Ni le soleil qui panse les blessures ? Ni le crépuscule qui enveloppe de son voile les désirs ?

- Non.
L'écriture est mon ancrage dans la vie. Je n'ai rien d'autre. L'imagination, c'est tout ce que j'ai.
- D'ici un an ta vie aura changé, et avec elle ta manière de voir le monde. Pour moi, rien ne changera. Si ce n'est que nous serons quatre. Toi, tu sauras ce que c'est d'être sous le feuillage frémissant d'un hêtre, tu auras respiré son parfum, tu auras vu le soleil briller à travers ses feuilles, et peut-être même que tu auras regardé une chouette dans les yeux. Tu porteras un simple gilet de laine, ton manteau sur le bras. [...]
- Tu vas t'en aller voir le monde, et moi je resterai ici en espérant que le poissonnier emballera mon aiglefin dans un poème ou un roman-feuilleton.
[...]
- D'ici peu, les paysans des Dalir mettront le feu aux herbes desséchées par l'hiver dans les prés, il y aura dans l'air une odeur de fumée et de terre brûlée, et on verra sans doute aussi des petits monticules noirs et calcinés. Le feu couvera encore longtemps dans les mousses. Et quand il n'y aura plus aucune nuit entre les jours, un enfant viendra au monde.
Ma chère Hekla,
La neige a rendu les déplacements difficiles cet hiver. A nouveau, un violent blizzard venu de l'Est s'abat sur la région, accompagné d'un froid glacial. 
Ton frère a rencontré une jeune fille au traditionnel banquet de thorrablot, mais leur relation a été éphémère , elle l'a éconduit. Bientôt, ce sera la fin de la saison de la pêche. L'éruption dure encore à Surtsey.
Ton père »

Quatrième de couverture

Islande, 1963. Hekla, vingt et un ans, quitte la ferme de ses parents et prend le car pour Reykjavík. Il est temps d’accomplir son destin : elle sera écrivain. Sauf qu’à la capitale, on la verrait plutôt briguer le titre de Miss Islande.
Avec son prénom de volcan, Hekla bouillonne d’énergie créatrice, entraînant avec elle Ísey, l’amie d’enfance qui s’évade par les mots – ceux qu’on dit et ceux qu’on ne dit pas –, et son cher Jón John, qui rêve de stylisme entre deux campagnes de pêche…
Miss Islande est le roman, féministe et insolent, de ces pionniers qui ne tiennent pas dans les cases. Un magnifique roman sur la liberté, la création et l’accomplissement.

Explorant avec grâce les troublantes drôleries de l'inconstance humaine, Auður Ava Ólafsdóttir, poursuit, depuis Rosa Candida, une oeuvre d'une grande finesse, qui lui a valu le Nordic Council Literature Prize, la plus haute distinction décernée à un écrivain des cinq pays nordiques.

Éditions Zulma, septembre 2019
262 pages 
Traduit de l'islandais par Éric Boury
Prix Médicis Étranger 2019

mardi 13 décembre 2016

Le rouge vif de la rhubarbe **** de Audur Ava Olafsdottir


Éditions Zulma, septembre 2016
156 pages
Traduit de l’islandais par Catherine Eyjólfsson

Résumé éditeur


Souvent aux beaux jours, Ágústína grimpe sur les hauteurs du village pour s’allonger dans le carré de rhubarbe sauvage, à méditer sur Dieu, la beauté des nombres, le chaos du monde et ses jambes de coton. C’est là, dit-on, qu’elle fut conçue, avant d’être confiée aux bons soins de la chère Nína, experte en confiture de rhubarbe, boudin de mouton et autres délices.
Singulière, arrogante et tendre, Ágústína ignore avec une dignité de chat les contingences de la vie, collectionne les lettres de sa mère partie aux antipodes à la poursuite des oiseaux migrateurs, chante en solo dans un groupe de rock et se découvre ange ou sirène sous le regard amoureux de Salómon. Mais Ágústína fomente elle aussi un grand voyage : l’ascension de la « Montagne », huit cent quarante-quatre mètres dont elle compte bien venir à bout, armée de ses béquilles, pour enfin contempler le monde, vu d’en haut…

Mon avis  ★★★★☆


Un roman petit par la taille, immense par le contenu, tendre et empli de charme. J'ai eu l'impression de lire un conte, d'être partie dans un monde irréel, un monde lumineux (même s'il y fait nuit six mois de l'année), délicieux, où le temps s'égrène tranquillement, où le regard capte les moindres merveilles de la nature, où il fait bon de s'allonger dans le jardin de rhubarbes et de laisser les images et les rêves vous envahir.
«La plupart du gens oublient de regarder ce qui relie les choses entre elles. La lacune ou l'intervalle, ça compte aussi. [...] ce n'est pas seulement ce qui se passe qui a de l'importance, mais aussi ce qui ne se passe pas.»
La naïveté de Nina est touchante : «Ce n'est pas rien, le nombre de gens qui meurent sur la planète. Dans dix ans, à partir de 1980, je pense que le problèmes de la Palestine et du Congo seront résolus et que tout le monde aura son petit jardin pour y cultiver plein de fruits multicolores.»
Si seulement ...
La force et la ténacité d'Ágústína, jeune fille pleine de vie en dépit de ses béquilles et de ses jambes invalides, la «tête [...] pleine de ruisseaux dorés dévalant des montagnes vers la mer», sont incroyables. Sa mère, photographe, est absente, sans cesse en déplacement à l'autre bout du monde, elle envoie à sa fille de courtes lettres et lui transmet ainsi son amour par de petits mots doux. Elle n'a jamais connu son père, parti avant sa naissance. Elle vit avec Nina, une vieille amie de sa grand-mère et côtoie Vermundur, un père de remplacement, un homme attachant qui aide toutes les femmes de ce village de marins.
L'auteur décrit des moments simples de la vie et nous partageons ces moments avec délice, tant la poésie y est indéniablement présente.
Ce roman est un poignant message d'espoir ... une petite friandise à savourer doucement, d'un optimisme certain dans ce petit monde rude.
«C'est incroyable de penser que la montagne couverte de neige se dresse en plein sur l'équateur même. J'ai l'impression d'avoir connu l'éternité. Pourtant je ne suis pas sûre d'être plus avancée. La maturité marque une certaine stagnation. Peut-être doit-on laisser le champ libre à ses aspirations les plus folles.
Il faut admettre qu’ Ágústína aborde souvent les devoirs que l’école lui soumet de manière bien étrange. Elle commence par les bords, si j’ose dire et, de là, se perd dans des digressions et des détails sans aucun rapport. Sa pensée semble s’orienter dans plusieurs directions en même temps. Il lui manque une vue d’ensemble.
Voilà pourquoi tes jambes sont comme ça. Je sais bien que tu as envie de courir, de faire du vélo et plein de choses qui te sont interdites, mais il y a une foule de gens qui passent leur vie à courir et n’en sont pas plus avancés.
Pinocchio lui était surtout proche au début de ses aventures. La phrase clé attendue, le point culminant, le pivot de l'histoire , c'est quand le vieil homme déclarait : Ne t'en fais pas si tu n'es pas comme les autres enfants.»

Kinks - I'm Not Like Everybody Else