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lundi 11 novembre 2024

Un printemps en moins ★★★★★ d'Arnaud Dudek

Douloureusement d'actualité

Avec l'émergence des réseaux sociaux notamment, véritables déversoirs de haine.
« Ça me troue l'âme. Ça me découpe en rondelles. »
J'aurais pu écrire, dire la même chose à plusieurs moments de cette lecture.
Gabriel, ton histoire m'a tant émue. 
Foudroyée. 

"Un printemps en moins" explore tout ce que signifie, induit le harcèlement, avec sensibilité, finesse, bienveillance. Ces pages s'enveloppent aussi de l'amour des gens qui aiment Gabriel de tout leur cœur, de toute leur âme. Ils n'ont rien vu. Culpabilisent. Aiment tellement, pourtant.
Écrit avec justesse. Oh oui, le ton est juste ; j'avais trouvé le même ton juste dans son dernier opus " Le Cœur arrière " - l'auteur y aborde le sujet de la pression du sport à haut niveau.
Je serai au rendez-vous pour le prochain et en attendant, j'ai quelques écrits d'Arnaud Dudek à rattraper ! 
Car in fine, il reste la littérature, les mots délicats d’Arnaud Dudek, pour dire les maux du monde, l’espoir aussi.
« [...] la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d’eau, des chagrins petits comme des océans. »

Merci à l'équipe Babelio, aux Éditions Les Avrils, à Arnaud Dudek pour ce livre reçu dans le cadre d'une opération masse critique.  


« Je suis comme tout le monde. J'aurais voulu d'une vie ordinaire. Sans trop en demander. [...] J'aurais préféré qu'il en fût ainsi et n'avoir rien à raconter. »
Philippe Forest, L'Oubli  

« MARTIN

Un café allongé, une terrasse, le ciel de Paris. Des passants pressés, des cyclistes, des voitures, ça roule, ça klaxonne, ça palpite. Et moi dans ce bazar, une cuillère dans la bouche, désespérément en avance à un rendez-vous.
Je me souviens de Gabriel à six ans. Notre premier voyage en avion, un Paris-Rome, un dimanche de juin. Il voulait absolument enfiler son K-Way avant de monter à bord. Parce que, nous a-t-il dit, quand on va traverser les nuages, on sera mouillés.
Je me souviens de Gabriel à douze ans. D'autres histoires, d'autres dimanches. Quand il a commencé à faire le beau devant le miroir de la salle de bains. Quand il a décidé de se laisser pousser les cheveux il nous l'a annoncé solennellement comme s'il nous déclarait qu'il se convertissait au bouddhisme. Quand il m'a demandé, un matin, de lui montrer comment on se rase. Quand il a voulu qu'on lui achète une paire de baskets un peu rétro à plus de deux cents euros, parce que, nous a-t-il précisé, quand on traverse la cour avec, on devient une star.
Je veux me souvenir de Gabriel à dix-sept ans. Je veux me souvenir de Gabriel à trente-trois ans. Sinon il n'y aura plus de vrais dimanches. »

« [...] elle se dit que seules les nuits sont faciles, parce que tout s'arrête dans la nuit, parce que tout se fond, tout s'apaise sous la lune, parce que tout s'estompe, parce que les nuits sont comme les ardoises magiques des enfants, on peut écrire, puis tout escamoter en un clin d'œil grâce à la gomme glissante, grâce à l'alcool, grâce à l'ivresse, et ce serait tellement bien que les jours ressemblent à ça, aussi. »

« GABRIEL

Ton infirmière préférée s'appelle Perrine. Elle fait ta toilette avec douceur. Elle te raconte sa vie avec légèreté et humour, les bêtises de sa gamine, les étourderies de son mari, et tu as envie de les rencontrer, ces gens, d'aider le second à retrouver ses lunettes dans le réfrigérateur, de jouer à « Cherche et trouve » avec la première, de recomposer une vie de famille, en somme, une petite vie simple et douce dans laquelle tu te glisserais avec délice, plaid en pilou magnifiquement kitch, magnifiquement doux.
De manière générale, la vie ressemble assez peu à ces « Cherche et trouve » sur lesquels tu passais des heures quand tu avais l'âge de la fille de Perrine; trop souvent, dans la vie, on trouve ce que l'on ne cherchait pas, et pas ce que l'on voulait.
Il y a ceux qui disent: J'ai trouvé... goût de cerise! Et ceux qui ne trouvent pas. 
Il y a ceux qui pensent, de toute évidence, et ceux qui ne pensent pas.
Il y a ceux qui dansent sur des nuages denses, et ceux qui ne dansent pas.
Perrine pose une main chaude sur ta joue. Tu te vois marcher à côté d'elle, parlant gaiement, jetant des coups d'œil de temps à autre, à droite vers la fille, à gauche vers le mari.
Cherché. Trouvé. »

« Elle n'était pas au programme du Capes, l'impuissance. On planche sur les espaces oniriques dans des récits de l'imaginaire. On s'interroge sur les procédés de fictionnalisation dans l'œuvre romanesque de Boris Vian, de Joseph Roth ou de Carlo Goldoni. Le ministère, les inspecteurs, les formateurs ne les font pas vraiment travailler sur l'usure morale des élèves harcelés. »

« [...] endosser l'habit du souffre-douleur. Non, ça ne forge pas, contrairement à ce qu'avait lancé ce collègue débile qui n'avait pas plus de goût vestimentaire que de sens de la pédagogie. Ça isole, ça brise, ça détruit. C'est sérieux. »

« ELIAS

Tu me fatigues, frère. Je te regarde dormir, respirer dans ce putain de tube, et je te jure, tu me fatigues. Pourquoi tu ne m'as rien dit ? Pourquoi tu ne t'es pas confié pour une fois ? T'as subi mes râteaux amoureux, mes défaites, mes déboires. Tu m'as remonté le moral quand ma grand-mère a été bouffée par son cancer. Toi, tu ne te plains jamais. Le divorce de tes parents ? T'as juste dit que c'était dommage. Le déménagement, le nouveau collège ? T'as répondu que c'était pas simple, mais que ça roulait, que tu t'habituais.
Je me doutais qu'il y avait quelque chose. Tes SMS étaient de plus en plus chelous. Les gifs, de moins en moins marrants. Si j'avais été sur les réseaux, j'aurais vu la merde. Je m'en veux, tu peux pas savoir. Et je t'en veux aussi, je crois.
Le lendemain de l'enterrement de ma grand- mère, tu m'as dit un truc important. Pendant qu'on traînait vers le plan d'eau, tu m'as dit qu'il manquait toujours quelque chose pour qu'une heure soit parfaite. C'est le soleil, ou bien la pluie. Le silence, ou bien le vent. Ça dépend de l'humeur, du timing. Il manque la chance, ou bien le temps. Une épaule, une caresse, un frisson. Un peu d'ivresse, un brin de courage, un poil de sincérité. Et quand il ne manque pas quelque chose, ben il manque quelqu'un. Je t'ai regardé crapoter ta cigarette. J'ai jeté un œil vers le plan d'eau et le cygne pelé qui s'y déplaçait comme un hippopotame sur une patinoire. Et je t'ai dit : Là, il ne manque rien.
J'ajuste mon masque. Je serre la main de ta mère, que je n'arrive pas à regarder dans les yeux. Je te checke, même si tu ne sens rien.
- On revient quand ? je demande à ma mère. Ne commence pas à me manquer. Ne commence surtout pas. »

« J'ai toujours voté à l'extrême gauche. J'ai participé à de nombreuses manifestations, pour nos salaires, pour nos retraites, pour la GPA, contre la finance, contre les délocalisations, contre le contrôle policier au faciès. Maintes fois j'ai crié « Liberté, égalité ». Maintes fois j'ai chanté « Tous ensemble », « Qui sème la misère récolte la colère », et même « Mangeons les riches ». Je manifeste, mais je ne brise pas les vitrines, je n'ai pas de courage physique, je ne prendrai pas les armes pour la Révolution. J'ai grandi avec des valeurs que j'essaie à mon tour de transmettre à mon fils. Bats-toi pour tes idées. Ne laisse pas les autres décider à ta place. Fais-toi ta propre opinion. Ne crois pas tout ce que tu lis sur Internet...
Internet, justement. Environ 80% des parents reconnaissent ne pas savoir exactement ce que leurs enfants font sur leur téléphone ou leur tablette; je ais partie de cette immense majorité. Je ne flique pas, moi. Ne contrôle pas. Cela ne fait pas partie de mes « valeurs».
Des chiffres, j'en ai lu d'autres, ces derniers temps. Les jeunes passent en moyenne deux heures par jour sur Internet, Instagram, TikTok. Près de 20% d'entre eux disent avoir déjà été confrontés au cyberharcèlement. Un peu plus de 60% des victimes affirment que c'était à cause de leur apparence.
J'ai combattu, j'ai voté, j'ai manifesté. J'ai levé le poing, des banderoles, des pancartes.
Aujourd'hui, je vacille. Tâchant désespérément de rester concentré sur le présent et l'avenir proche, je cherche de l'aide dans les mots ou dans la peinture, dans Qui je fus ou dans La Clairvoyance.
J'ai cherché à sauver la fraternité.
Je n'ai pas réussi à protéger mon fils. »

« ROMANE

À l'adolescence, Romane filait un mauvais coton. C'était en tout cas ce que pensait sa mère, parce qu'elle ne faisait rien à la maison, parce qu'elle parlait mal, se mettait en colère pour un oui ou pour un non, parce qu'elle vivait derrière un écran de fumée où ses amis-à-la-vie-à-la-mort, Bob Marley et Dawson Leery prenaient toute la place, parce qu'elle avait déjà frôlé le coma éthylique, parce qu'elle mangeait trop et se faisait vomir, parce que tout la révoltait, le sort des migrants, les bavures policières, la maltraitance animale, parce qu'elle passait son temps à lever le poing et à balancer des horreurs à des parents qui ne pouvaient pas la comprendre puisqu'ils étaient vieux et mous, parce que dans un univers violent, où l'on tabasse, où l'on séquestre, où l'on humilie sans raison des militants altermondialistes, où l'on tranche au fer rouge le bec des poules pondeuses, il ne suffit pas de voter SE-UNSA pour défendre l'éducation - il faut prendre les armes. À l'adolescence, Romane était une révoltée, une frondeuse, une sale gosse un poil égoïste qui rentrait à 2 heures du matin après avoir refait le monde en se déhanchant sur Bella ciao, jurant sur ce qu'elle avait de plus cher qu'elle ne deviendrait jamais prof comme ses parents, que jamais elle ne rentrerait dans le rang.
Gabriel ne doit pas être un rebelle, songe Romane en refermant le livre qu'elle essaie de lui lire, un recueil de poèmes - "Le Cœur pur du barbare", écrit, selon l'auteur, avec un caillou dans la chaussure. Gabriel est doux, un peu perdu, plus fragile qu'elle à son âge. Romane n'a pas grandi avec les mêmes réseaux sociaux que lui, on n'y harcelait pas autant, pas avec cette violence, ce désir de détruire. Ce n'était pas « mieux avant », évidemment. Les brimades ont toujours pris la forme de personnes plus fortes s'attaquant aux faibles (en sixième, une Magda est ainsi devenue la tête de Turc de sa bande parce qu'elle avait un accent et des vête- ments étranges, et Romane en a honte quand elle y repense, honte de ne pas l'avoir défendue lorsqu'on la bousculait, honte de ne pas avoir réagi quand la meute s'en prenait à elle). Mais contrairement à l'intimidation physique, le cyberharcèlement n'a pas de bornes. Il peut atteindre à tout moment - lorsqu'une victime est seule dans sa chambre, au retour de l'école, pendant des vacances en famille, tout le temps, partout.
Au moment où elle ramasse son sac, Romane sent s'abattre sur elle un malaise flou, l'envie de rien, le sentiment que ça ne finira jamais, la loi du plus fort, les violeurs et les violents, les agressifs, les frotteurs et les agresseurs, les harceleurs, les racistes, les intolérants.
- Bonjour !
New Balance jaunes, blouse blanche, cheveux gris : c'est le médecin qui suit Gabriel.
- Bonjour, répond-elle.
Elle l'a déjà croisé, mais c'est la première fois qu'ils se parlent.
- C'est bien, ce que vous faites. Il a besoin d'entendre de jolis mots.
Ils bavardent quelques instants, l'état de santé de Gabriel quarante-cinq jours après sa chute, mais aussi, la vétusté des couloirs, les malheurs de l'Hôpital et de l'Éducation nationale. Il sait qui elle est, c'est certain. Une vague prof qui n'était même pas dans l'emploi du temps de son patient, qui vient le voir parce qu'elle culpabilise, qui lui lit de la poésie parce qu'elle voudrait sauver les humains, les forêts et les cachalots... Il s'en fiche. 
Il lui parle comme si c'était une proche, un pion essentiel sur l'échiquier mental de Gabriel, au même titre qu'une tante ou une amie de la famille. Parce qu'elle est là. Parce que, à sa façon, elle lui fait du bien.
- Vous savez, dit le médecin en caressant sa joue avec un stylo, on ne s'y habitue jamais.
- À quoi ?
Il baisse les yeux.
- Je vais vous raconter une histoire. À l'époque, j'étais étudiant en médecine. En stage au Samu. On est appelés à 2 heures du matin pour une gamine. Tentative de suicide. Elle a avalé une boîte d'anxiolytiques à cause d'une rupture. Elles font toutes mal, les ruptures, et là, c'était sa première. On ne doit pas chercher à mourir pour ça, mais voilà, on est trop sérieux quand on a seize ans. La petite s'est bien amochée, elle a pris beaucoup, beaucoup de cachets. On arrive, on entre dans sa chambre pleine de posters colorés. Elle est par terre - il désigne le sol vert du couloir -, sur la moquette. Le pompier qui l'a prise en charge avant notre arrivée est épuisé par les massages. Je prends le relais, je masse comme je n'ai jamais massé de ma vie. Mes doigts cherchent à devenir des baguettes magiques, vous voyez. Le chef intube. Je prie, je masse, je prie, je masse, je pense à Mandrake, le magicien qui me faisait rêver quand j'étais môme, je pense à tous les dieux de la terre. Mais... Elle meurt.
Il parle plus bas. Il semble fatigué, tout à coup. 
- On ramène le corps sur le lit. Son pied heurte le mur. Là, une vieille photo tombe: elle a les cheveux tressés, elle serre dans les bras une autre fille, sa sœur peut-être, ou sa BFF, ou sa cousine. Je ramasse la photo. Je la pose sur la table de nuit. Ça me troue l'âme. Ça me découpe en rondelles.
Le médecin se pince l'arête du nez.
- Je ne me souviens pas du départ. Je me revois juste quelques heures plus tard, en train de refuser le verre de gnole qu'une grand-mère veut nous offrir parce qu'on a suturé sa plaie à la tête. En train de me dire que c'est dingue, que sur ce planète on naît, on meurt, on se suicide à seize ans ou on boit de la mirabelle à quatre-vingt-cinq. On se dit que le sens de la vie est protégé par un code, et qu'il est impossible à trouver. »

« Je le sais bien, que l'on passe son temps à décevoir des gens et à rater des trains, qu'il y a plus de trognons de pommes et de peaux de bananes que de tartes et de gâteaux, que la vie rime plus souvent avec salsifis qu'avec umami, et que c'est le bordel, même quand c'est bien rangé. Mais c'est parfois plus compliqué à admettre, l'échec, l'amertume, les salsifis. »

« Plus tard, dans une librairie où elle a ses habitudes, Romane cherche de l'inspiration. Elle se dit que l'art en général, et la littérature en particulier, existe parce que la perfection n'existe pas. Mais la littérature ne peut pas grand-chose contre la violence du monde. Elle n'arrête pas les balles, ne remplit pas les estomacs, n'empêche pas les hommes de tomber. Elle ne peut rien contre les guerres, dont elle est souvent l'une des premières victimes - piétinée, brûlée, interdite. Elle ne met à l'abri de rien. En revanche, la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d'eau, des chagrins petits comme des océans. »

« Je pose une tasse propre sur l'égouttoir, en plonge une autre dans l'eau chaude, frotte la paroi intérieure avec ma vieille éponge, tandis qu'un psychopédagogue au nom rempli de consonnes intervient avec fermeté : On ne doit pas punir l'enfant, mais un comportement. Éteindre un comportement, ça ne posera jamais de problème. Il faut aussi des techniques pour pouvoir intégrer la punition et la sanction dans une forme de bienveillance... Si l'enfant est aimé et sécurisé, il va se développer.
J'aime mon fils.
Ne l'ai-je pas assez sécurisé ?
Où étais-je, tandis qu'il se faisait humilier, terrifier, rabaisser, détruire ? 
En train de lui enjoindre de se tenir droit, de availler plus, de répéter que c'était son avenir qu'il jouait, que je ne pourrais pas toujours être derrière lui.
En train de nager à contre-courant, hors sujet, à côté de la plaque. »

Quatrième de couverture

Quatorze ans : l'âge de l'insouciance, des parties de foot, des copains, des premiers flirts. Pour tout le monde, sauf pour lui. Gabriel est à l'hôpital, inaccessible aux mots de réconfort et aux remords de son père et d'une prof de son collège. Car les adultes n'ont rien vu venir. Ni les înjures en classe ou sur les réseaux sociaux, ni ce matin de mai où Gabriel n'a plus supporté de voir son adolescence volée par ses harceleurs. Mais dans cette saison en suspens se puisent aussi des trésors pour l'avenir.

Depuis Rester sage (selection Goncourt du premier roman 2012) jusqu'au Coeur arrière (Prix Erckmann-Chatrian 2022), Arnaud Dudek façonne une œuvre fine et sensible. Bouleversé par le mal-être d'enfants harceles a l'école, il écrit Un printemps en moins entre colère et lucidité, dans une forme chorale qui embrasse le ressenti des victimes comme de leur entourage. Une histoire coup de poing.

« Parce qu'il n'a pas fini de scroller, d'avoir le seum ou la rage, parce qu'il doit dévorer Perec et admirer Hopper, parce qu'il doit connaître des tas de nuits qui sentent l'écorce d'orange, parce qu'il doit prendre son temps, le large ou un crédit, parce qu'un abruti vomira du rhum sur sa paire de Nike Air Max TW neuve avant de devenir son meilleur ami, il doit se réveiller. »

Éditions Les Avrils,  septembre 2024
122 pages 

mardi 25 octobre 2022

Le Coeur arrière ★★★☆☆ d' Arnaud Dudek

Pratiquer un sport, rime souvent, même à un niveau amateur, avec dépassement de soi.
Se dépasser, Victor connait ça. Lui, c'est le sport à haut niveau qu'il a décidé de briguer. Décider. C'est discutable. Il vit dans une Cité, son père a un sérieux penchant pour l'alcool et sa mère, absente, quasiment absente, ce qui revient au même quand on découvre comment ça tourne pas rond dans sa tête. Alors l'envie de devenir un champion, ça s'explique peut-être par l'envie de s'extraire de ce milieu qui ne lui promet pas le plus extraordinaire des avenirs.
Il est détecté. Il a un potentiel. Il est même très bon dans sa discipline : le triple saut.
Sauf que le haut niveau, c'est aussi un business. Loin de rimer avec tendresse, il s'associe davantage avec stress. Quand l'athlète s'élève au rang d'investissement, la bienveillance peut déserter le terrain, et l'estime de soi, la confiance en soi avec. Et  les conséquences, bien souvent irréversibles. C'est dommage. Il était vraiment doué le petit. Entièrement dévoué à son sport. Lui offrant sa jeunesse délibérément. Quand on aime on ne compte pas les souffrances. 
Heureusement, il y a le pote, et l'expérience amoureuse pour qu'une étreinte avec la vie en toute simplicité s'envisage de nouveau, peut-être...
Le Cœur arrière, quel beau titre, rend un bel hommage à ces sportifs qui ne comptent pas les heures d'entraînement, de perfectionnement, qui se donnent à fond. Une belle réflexion sur la santé mentale des athlètes de haut niveau. 
Une lecture qui n'a pas été sans me rappeler celle du livre de Mathieu Palain, mais dans un style complètement différent. 
Une première approche idéale, pour les novices, pour appréhender le sujet du haut niveau et ses impacts sur la vie et le mental  des sportifs. Pour approfondir mes connaissances sur le sujet, je me tournerais bien vers des autobiographies de sportifs de haut niveau. 
Des conseils ?

« ... il explique que son existence est monomaniaque, monothéiste, mais pas monotone. Entrainement, compétition, entrainement, compétition. Quand il ne saute pas dans un stade, il regarde des émissions sportives, visionne au ralenti les triples bonds de champions, lit les pages « athlétisme » de L'Equipe. »

« ...il y a autre chose, autre chose de plus grand qu'eux, il y a ce sac de sport qu'il porte en bandoulière, et puis tous ces poids qui lestent ses poches, elle ne sait pas, elle ne sait vraiment elle saura lutter contre tout ça. »


« On ferme les yeux: on écarte les bras; on se laisse évaporer. Et alors, petit à petit, on s'élève. »
Paul Auster, Mr Vertigo

« I'm getting older
I think I'm aging well 
I wish someone had told me
I'd be doing this by myself. »
Billie Eilish, Getting Older 

« Mon salaire ne suffit sûrement pas à payer ses chaussures fluorescentes, songe le père. Il doit avoir pas mal de médailles dans ses tiroirs, suppose le fils. Oublié le pain mou et le chausson aux pommes ; une lumière s'est glissée dans leur ombre, et tous deux s'en nourrissent. »

« C'est l'été malgré tout, la lumière dorée souhaite une bonne nuit aux moustiques et aux troènes, le sommeil chasse l'ennui, on rêve des montagnes que l'on veut gravir, des chemins qui feront quitter une commune de cinq mille huit cent cinquante-six habitants qui se compose de trois hameaux distincts, a été pillée par l'armée française de Louis XIV, s'est développée grâce à l'activité de l'industrie charbonnière, compte deux lignes de bus, et affiche un taux de chômage deux fois supérieur à la moyenne du pays. Qu'ils rêvent, Victor, les Rojas et les autres, parce qu'il n'y a rien de mieux à faire par ici. Rêver, ce n'est déjà pas si mal. »

« Le dossard 245 s'élance. Victor se lève. Une course rendue, hurle le commentateur, une course rythmée, et un saut long, long, long, À treize ans, Victor ignore que l'athlétisme devient un marché aux esclaves moderne, que les stratégies sont économiques avant d'être sportives. que l'effort est le carburant d'une immense machine à produire du spectacle. Victor ne sait pas que le sauteur en longueur qui l'émerveille à l'écran est en guerre contre sa fédération à cause d'une histoire d'équipementier et de sponsor - il ira, plus tard, perché sur la plus haute marche du podium, jusqu'à s'enrouler dans un drapeau, aucune once de patriotisme, non, il cachera ainsi le logs d'une marque qui n'est pas celle qui lui permet de vivre dans une luxueuse propriété de douze millions de dollar avec gymnase privé. Victor a bien le temps de découvrir les bassesses du sport. Il ne voit, à cet instant, que l'infinie beauté d'un homme qui se prend pour un aigle l'espace de quelques secondes, il quitte la terre, échappe à la gravité. Il ne voit que cette silhouette rouge sans défaut qui semble aspirée par le ciel, puis se pose aussi délicatement qu'une plume dans le sable du sautoir, sous les yeux et les objectifs de millions d'individus qui n'ont presque jamais quitté la terre. Les mains de Victor se sont posées devant sa bouche. Ses yeux brûlent; il les fronce comme s'il était placé en pleine lumière, ses grands cils vibrant continuellement. Sur ses rétines est encore imprimé le saut parfait de l'athlète cubain. »

« Il s'entraîne partout, même dans la neige, il saute, le matin de Noël, il improvise des courses d'élan dans l'allée de garage. Il découvre la transe. Un tourbillon vertigineux, une pente raide qu'il dévale les yeux bandés, les mains en l'air et les chairs vrillées. Il découvre ces minutes qui se figent ou se répètent tandis que le temps n'est plus, capturé par les envoûtements d'un effort douloureux qui ressemble à une extase. C'est merveilleux de courir, c'est merveilleux de sauter parce que c'est impensable. Et il le devine déjà, c'est ça et rien d'autre, ce sera toute sa vie. »

« Quand il court, quand il saute, il n'y a plus de timidité, il n'y a plus de tumulte. En courant, en sautant, c'est comme sil réussissait à descendre au plus profond de lui. Et commençait à découvrir qui il est. »

« Il devrait s'en aller, marcher longtemps et loin, vers la forêt, vers les perdrix, se frictionner longtemps de paysage. »

« Il faut croire que même le déséquilibre peut se déséquilibrer. »

« Hors de question de laisser passer sa chance. La vie moyenne, enchaîner des petits boulots après des études quelconques, entreprise de restauration rapide proposant des sandwichs et des pâtisseries, franchise de prêt-à-porter masculin, avoir le CDI comme Graal, l'émission de variétés du samedi soir comme principal divertissement, le tuning comme passion dominicale, ce n'est pas prévu dans son programme. La vie moyenne, des factures sur la commode écaillée de l'entrée, la télécommande posée sur le programme télé, des problèmes de loyer, d'alcool. de voisinage : même s'il est incapable de l'exprimer, de le formuler clairement, ce n'est pas du tout son objectif. »

« Sans relever la tête, Maël lui glisse qu'il a bien fait de choisir l'athlétisme : dans un sport collectif, il aurait tout fait à la place des autres, marqué des buts, défendu, bref, il ne se serait pas épanoui.
- Pas faux, glisse Victor.
Ils deviennent amis dans le sourire qui suit. »

« Victor approuve, complice. Dans trente minutes, un décilitre de sang leur sera prélevé, mais plus tard il y aura du sucre, il y aura du beurre, il y aura du réconfort. La dune contre le vent. »

« Victor caresse ses joues à peine rosies par l'effort. Se concentre. Regarde autour de lui, observe les bouches obscurcies par les bagues d'un orthodontiste, les mèches malmenées par le vent, les cages thoraciques qui se soulèvent. Il observe ce troupeau léger, ces congénères disparates, petits, grands, détendus ou bien ravagés par la peur de mal faire. Lui, il est en guerre. Contre ses os, contre ses muscles, contre ses tendons. Il est habité par les heures désertes, le mauve de l'aube et le moucheté du crépuscule. C'est là, dans ces ombres, qu'il essaie de se construire. »

« Le saut commence avant le corps. Plus facile de se déplacer quand on est assis. Ces phrases deviennent des mantras pour Victor, elles le poursuivent sous la douche, au réfectoire. Quand il les comprendra, il gagnera quelques centimètres supplémentaires. »

« Jusqu'aux années 1960, ai-je appris, le triple saut est considéré comme une discipline mineure, un pis-aller, un sport-refuge; les sprinteurs ou les sauteurs en longueur qui n'obtiennent pas les résultats escomptés dans leur discipline de prédilection s'y essaient pour se rassurer, pour exister, pour percer enfin. Ce n'est pas difficile dans la mesure où, à l'époque, le triple saut n'est pas techniquement très évolué. Les sauteurs se concentrent essentiellement sur le cloche-pied, le premier des trois sauts; ils finissent comme ils peuvent sur les deux autres.
Un certain Tadeusz Starzynski change le paradigme. Dans son livre, Le Triple Saut, traduit du polonais par Barbara Szpakowska, Starzynski cerne parfaitement les aspects techniques de la discipline. Aujourd'hui, ses travaux continuent de faire école. Il délaisse l'idée du saut en force. Se focalise sur la course d'élan. L'explosivité, la vitesse
L'équilibre. »

« Le bonheur ressemble parfois à un frisson que l'on rapporte chez soi en soupirant. »

« [...] il parle, parle, parle, dit gare que le la vraie vie c'est un café au bord d'un soleil léger, que la vraie vie c'est la conjugaison du verbe contempler, qu'il va démissionner, laisser les rênes de sa boîte à d'autres, qu'il va se mettre à la cuisine, à la pâtisserie, oui, qu'il va passer le reste de sa vie à chercher la recette ultime de la tarte au citron meringuée. Victor acquiesce, il ne sait pas quoi faire d'autre.
Avant de le laisser claquer la portière de son crossover, le père de Maël lui souhaite bonne chance pour tout. »

« Victor ignore par quels états, par quels tourments il va passer. Il est jeune, doué, déterminé mais relativement naïf, il pense que sa bonne étoile ne peut pas pâlir, mais voilà, elle est tellement complexe, la vie, tout à la fois plume d'oiseau et instrument de torture, couette en duvet d'oie et bombe à fragmentation, cœur gravé sur un tronc de hêtre et feu de forêt criminel, abécédaire poétique et discours négationniste, confiture fraise-litchi et page Wikipédia recensant les personnes mortes d'un cancer du pancréas, lumière ambrée, ténèbres bancales, dunes blanches et foyers d'accueil médicalisés, il faut la prendre avec soi, toute cette complexité, toute cette pagaille, ce yang, ce yin, toute cette beauté inexplicable, se dire qu'un jour les portes automatiques s'ouvrent en grand sur votre passage mais que, le lendemain, elles peuvent demeurer closes - et pour peu qu'un homme de ménage ait fait du zèle, qu'il ait rendu cette porte absolument transparente, on peut s'y écraser, oui, se la prendre en pleine figure. »

« - Le sport consiste à déléguer au corps quelques-unes des vertus les plus fortes de l'âme : l'énergie, l'audace, la patience.
Silence. Papa lève les yeux de son bout de papier. Le froisse. En fait une boulette compacte. Vise Xiang, qui est désormais le doyen de la Team, et l'atteint à la poitrine.
- Jean Giraudoux, ajoute-t-il. Nouveau silence, puis :
- Je ne retiens personne. »

« C'est des drôles de gens, ces sportifs, tu ne trouves pas ? Ils sacrifient tout, ils boivent pas, ils fument ne font pas, ils pas la fête, ils zappent leur jeunesse, bousillent leurs muscles et leurs tendons, tout ça pourquoi ? Des petites médailles, des records éphémères... Moi c'est clair, je ne pourrais pas. Er toi ? »

« - J'ai mal
- Où ça ?
Victor avait désigné son coeur, et avait ajouté:
- Derrière. 
-Sous le cœur ?
- Oui. Pas le cœur qui bat, l'autre, derrière, celui qui se serre quand on perd. »

« J'ai aussi posé cette question à Danuta : 
- Un athlète professionnel, c'est quelqu'un de normal, selon toi?
- Alors là, a-t-elle répondu, bonne question! Je dirais qu'on ne peut pas être sur le toit du monde de sa discipline en étant une personne lambda.
Être un sportif de haut niveau, c'est flirter en permanence avec les extrêmes. Et ce flirt permanent est dangereux. Il peut amener l'athlète à dérailler à tout moment. Des exemples, il y en a à la pelle, souligne Danuta. Simone Biles, Naomi Osaka, Ian Thorpe, Tom Dumoulin, Nick Kyrgios... Le sportif de haut niveau peut déraper même si son corps a consacré beaucoup d'énergie et de temps à assimiler les conditions de reproduction de ce qui s'approche le plus de la perfection.
- Tu connais Robin Söderling? Il a remporté dix titres en simple sur le circuit ATP de tennis - dont le Masters de Paris-Bercy, en 2010, année durant laquelle il a occupé brièvement la quatrième place du classement mondial. En Grand Chelem, il a notamment atteint à deux reprises la finale de Roland-Garros, s'inclinant simplement contre Roger Federer puis Rafael Nadal. Robin Söderling a été un immense champion, une de ces machines capables de répéter indéfiniment, avec froideur et mépris pour les simples joueurs mortels, des volées, des revers, des amorties qui n'avaient d'autre but que de terrasser ses adversaires, les détruire - car ce qu'on met toujours en jeu, dans le sport professionnel, n'est rien de moins que sa vie même, à chaque tournoi, chaque meeting, chaque rencontre. Alors qu'il était au sommet de son art et qu'il nourris sait cette sourde et folle ambition d'être numéro un, le vernis dur et mat du champion s'est pourtant craquelé. Söderling s'est noyé dans ses angoisses. Il s'est retrouvé, soyons précis, dans un état de profonde dépression. Membres engourdis, crises de larmes. Impression d'être aussi utile qu'un arbre mort. Désintérêt pour les séances d'entraînement. Perte du sommeil, de l'appétit. Idées suicidaires. Il s'asseyait dans son appartement et regardait dans le vide, le moindre bruit le mettait en panique. Quand le téléphone sonnait, il tremblait littéralement de peur. Et chaque défaite, même contre un joueur bien classé, même quand, objectivement, il n'avait pas démérité, l'enterrait un peu plus.
- Söderling, conclut Danuta, a fini par arrêter le tennis. Mais au moins, il a survécu. »

« Infiniment grises, doucement pluvieuses, certaines fins de matinée ne savent même pas crier. »

«  La vie, songe-t-il, est peut-être en train de passer son bras autour de ses épaules.»

« Lentement, il se met en mouvement. Il est totalement relâché. La tête est vide. Le coeur arrière est serein. Il court comme s'il n'avait pas d'esprit, il court comme s'il n'avait pas de corps.
Premier saut.
Deuxième saut. 
Troisième saut.
Suspension.
Et puis réception. 
Un record vient peut-être d'être battu. Mais personne ne le validera. Personne n'affichera la longueur du saut en chiffres d'or sur un écran immense, avec la mention WR pour World Record. Hors compétition, sur le sautoir non homologué d'un stade qu'aucun membre de la FIA ne connaît, les records ne peuvent pas être enregistrés. Mais ce n'est pas très important.
Ce qui compte, c'est ce que nous disent les yeux du jeune homme, lorsqu'il se relève, et quitte lentement la fosse de saut. »

Quatrième de couverture

Ça l’a surpris tout gosse, ce virage du hasard ; rien ne le prédestinait à devenir champion. Repéré à douze ans pour son talent au triple saut, Victor quitte sa petite ville, son père ouvrier, leur duo-bulle. L’aventure commence : entraînements extrêmes, premières médailles, demain devenir pro, pourquoi pas les JO ? Victor court, saute, vole. Une année après l’autre, un sacrifice après l’autre. Car dans cette arène, s’élever vers l’idéal peut aussi prendre au piège.

« La Team Eleven se veut l'alternative privée à la formation publique des athlètes. C'est une entreprise: gros budget annuel, dix-huit salariés. Et puis l'entraîneur en chef. La vitrine. Le maître-penseur. Ou, selon l'humeur des jeunes qu'il encadre, Papa, Jésus, le Cinglé. »

Arnaud Dudek, né en 1979 à Nancy, vit et travaille à Paris. De Rester sage (Alma, 2012, selection Goncourt du premier roman) à On fait parfois des vagues (Anne Carrière, 2020), il explore avec un tact rare les thèmes de la filiation, de la résilience. A son meilleur avec Le Coeur arrière, livre un roman de formation poignant en même temps qu'une réflexion fine sur la pression suble par les sportifs de haut niveau. 

Éditions Les avrils,  août 2022
211 pages