Affichage des articles dont le libellé est La Peuplade. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est La Peuplade. Afficher tous les articles

samedi 30 mai 2026

Petit pas ★★★★★ de Marion Richez

Petit pas.
À petits pas.
« Tout doucettement. »
On entre dans l'histoire de Mathilde et Martin. Deux très jeunes parents, sans bagages, vivant avec presque rien. Peu à peu, on apprend à les connaître, à les comprendre. Et puis survient cette rencontre lumineuse avec Annie, la voisine.

Quelle belle histoire. 
Un roman à hauteur du cœur. Solidaire, profondément humain, traversé d'une tendresse infinie. 
Une douceur qui serre autant qu'elle réchauffe.
Derrière l'apparente simplicité du récit se cache un immense message d'amour, de bonté et de réparation. Comment refaire naître la vie après les traumatismes de l'enfance, les abandons, les silences et le chaos. Des traumatismes qui laissent des traces, même longtemps après.

Marion Richez écrit les failles, la précarité, l'épuisement des jeunes parents, mais aussi ce qui peut encore sauver.
Une présence.
Une écoute.
Un peu de chaleur humaine.
Annie devient alors bien plus qu'une voisine. Elle est une main tendue, une lente réouverture au monde, la preuve qu'une gentillesse sincère peut encore exister.

Un livre qui fait réfléchir sur l'indifférence de notre époque qui s'infiltre peu à peu entre les êtres, et sur ce besoin vital de recréer du lien, de transmettre, de prendre soin.

Et quelle écriture ! Une langue sensible. Il me reste des images magnifiques en tête et certaines pages semblent suspendre le temps.
« C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »
"Petit pas" est une caresse. Une manière plus douce de regarder les autres.

En exergue 
« Je n'ai pas de parents, je fais des cieux et de la terre mes parents.
Je n'ai pas de demeure, je fais du Hara ma demeure.
Je n'ai pas de fortune, je fais de mon écoute ma richesse.
Je n'ai pas de pouvoir magique, je fais de ma personnalité mon pouvoir magique.
Je n'ai pas d'amis, je fais de mon esprit mon ami.
Je n'ai pas d'armure, je fais de ma bienveillance mon armure.
Je n'ai pas de château, je fais de mon esprit inébranlable mon château. »
EXTRAITS DU SERMENT DU SAMOURAÏ 

« Pendant mon dodo papa tape sur maman, mais maman crie donc elle est vivante.
Puis c'est devant moi qu'il la tape, mais elle ne dit rien donc c'est normal.
Elle ne se laissera pas couper comme un ver, elle est forte ma mère.
Ensuite, c'est mon tour. Quand il change de visage.
Je n'ai jamais rien connu d'autre et je grandis tavelée comme une vieille pomme qui aurait roulé du panier.
Je ne retrouverai pas la fraîcheur des autres petites reinettes de mon âge, bien brillantes.
À quinze ans je suis déjà vieille et je ne le sais pas.
Mon tort a sans doute été de tout accepter.
Les mots qui auraient dû nommer restent collés dans ma gorge.
Je ne sais pas dire, pas dénoncer, je trahirais.
Alors rien ne changera, et sur mon dos, sur celui des autres comme moi, sur celui de nos enfants, silencieux comme nous, Passeront les chaussures des puissants. »

« À présent ils sont aux jeux. Le petit est encore tout seul; mais les autres ne vont pas tarder à débouler, retrouver souffle sous l'ombrage du parc, y faire le deuil de leur été. Bientôt ils seront là, qui chargeront l'espace de leurs tensions; elles s'enrouleront autour des jambes de Jean avant de se défaire, impuissantes: car lui n'a pas encore été marqué par l'école où l'on reste assis tout le jour, entassés. Il est indemne, pour un an encore. »

« Il y a toujours quelque chose qui peut se passer, et quand elle ne supporte plus les regards qui quelquefois tombent sur son ventre et remontent, surpris, pour lourdement estimer son trop jeune âge, quand elle ne sait pas comment répondre à ces sourires gênés qu'elle ne déchiffre pas, quand la tête lui tourne de trop de gens, elle n'a qu'à faire ce qu'elle fait de mieux depuis deux ans : regarder Jean, ne regarder que lui, sans cesse, alimenter sa réserve silencieuse de regards, le trésor impalpable qu'elle lui constitue pour sa vie d'adulte et qui lui fera un jour, sans qu'il s'en rende vraiment compte, comme un vêtement d'or. »

« Elle sort de la baignoire, leste malgré l'imposante demi-planète qu'elle arbore au-devant d'elle. Elle se retourne vers le miroir: c'est bien son visage, lisse et sans traces, trompeur, et, hormis le regard grave, ce n'est plus vraiment le sien, changé par la présence, dans son ventre, du nouvel être qui s'y est invité il y a sept mois. L'identité de Mathilde est comme brouillée; et c'est cette interférence nouvelle qu'elle observe curieusement, sur ce visage qu'elle ne reconnaît pas.
Dans le séjour elle va nue, avec cette démarche souveraine de femme au bassin habité. Elle n'est plus la jeune fille que tant d'autres sont encore à son âge. Jean l'a consacrée. Elle en porte les marques sur ses seins et ses hanches restées larges. Le nouveau ventre, qui croît plus loin encore, se violace au niveau du nombril et tiraille. Elle passe un tee-shirt de Martin qui lui couvre les fesses, laissant nues ses longues cuisses.
Après Jean, ils avaient refait l'amour, elle était retombée enceinte. Bien sûr qu'elle n'aurait plus voulu d'autre enfant; déjà Jean était de trop. Sa venue avait fait dérailler irrémédiablement le cours d'une vie qui n'avait pas commencé. »

« Dans le séjour baigné d'une eau de violette, elle tombe en arrêt : par la fenêtre, le ciel est mauve. Les voix des clochards se sont tues. Il n'y a plus une voiture. Les cris des martinets ricochent partout dans la pièce. C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »

« Martin et Mathilde vivaient dans un grand vide balafré de blessures, plus sournoises de n'être pas vraiment vues ; et ce fut dans ces nuits sans sommeil, où Jean pleurait sans cesse, la tête endolorie par les forceps, que Martin découvrit l'autre visage de Mathilde.
Il eut devant lui une étrangère, un visage déshabité où ne régnait que la haine, une main prête à frapper pour faire taire le bébé. Il fut glacé à l'idée de vivre auprès d'un tel chaos. »

« Et chacun vit dans son monde, dans sa communauté, sans jamais entrer dans celle des autres, sans lien possible, car il n'y a pas là une véritable ville pour créer du liant entre les êtres, où chacun recevrait un peu de son âme et de sa force rien qu'en habitant dedans, comme tétant une mère, que tous aimeraient d'amour. »

« Elle a déjà vu cette femme. C'est celle avec le vélo bleu et l'anorak rose, comme cousu avec des pétales de cerisier. Celle aux longs cheveux blancs. Il lui arrive de la croiser, dans le couloir, ou bien au parc. Elle a chaque fois un bonjour, et pour Jean un vrai sourire. Mais Mathilde ne lui a jamais vraiment prêté attention. Elle n'était qu'une silhouette anonyme dans le décor inerte de la ville.
Pas pour Jean : toujours, le regard secret qu'ils s'échangeaient scintillait comme une piste magique dans le territoire de sa vie.
Mathilde a honte, soudain, de prendre les êtres pour des choses, de ne pas s'intéresser, à rien ni à personne. Elle se sent seule; mais n'est-ce pas aussi un peu de sa faute? Elle n'était pas comme ça avant. À moins que si? Comment s'est infiltré en elle l'air du temps, toute cette indifférence ?
Martin, de son côté, roule sans un mot. Comment en est-il arrivé à ne pas connaître la femme qui habite juste en face de chez eux ? Et comment se fait-il qu'elle soit si gentille ? Et comment se fait-il qu'il trouve ça si extraordinaire qu'elle soit si gentille ? Et d'une gentillesse qui ne serait pas la faiblesse qu'on leur vend, mais une force, une vraie puissance ? On peut donc demeu-rer humain, aujourd'hui ? Comment a-t-elle fait ? »

« Martin en un éclair revoit ses étés dans le jardin de son grand-père en Auvergne, les grosses laitues pommées, les framboises, les groseilles, la silhouette du vieux toujours penchée sur ses allées, à sarcler, le soleil éclaboussant son dos, tandis que lui et sa grand-mère équeutaient les haricots, une cuvette entre les pieds. Où est-ce que cela s'en est allé ? »

« Personne ne lui avait dit avant. Personne ne lui avait jamais dit qu'il fallait repousser fermement les facilités du monde, lesquelles s'offraient pourtant avec tant d'attrait. »

« Martin se retient de pleurer. Comme il voudrait, à cet instant, faire partie d'un clan, avoir une tribu qui fasse cercle autour de ses enfants, et puis une vie qui tienne debout, un monde qui ait du sens. »

« Léger, léger, brin à brin, la savante tisane comme le nid d'un oiseau. Les herbes sèches se froissent sous sa main. Pour finir, Annie ouvre un bocal qu'elle fait respirer à Mathilde ; ce sont des roses, de son petit jardin, qu'elle cueille elle-même sur le rosier ancien, sacrifiant certains des boutons du printemps. Ça aide à ouvrir, explique-t-elle. Les roses sentent l'Inde, trouve Mathilde. »

« D'ailleurs, elle ne parle pas vraiment : elle dépose plutôt sur une nappe de silence quelques mots anodins, des brins de bavardage, qui ne le percent pas.
Mathilde goûte aussi à plein cette atmosphère saine qu'Annie répand autour d'elle, ces mots convenables qu'elle emploie pour parler, éduquée dans un temps où cela comptait de bien dire et de bien nommer.
Un petit moment, Annie fait sa mamie grisée par l'aubaine d'une oreille attentive, déversant d'un seul coup la parole de tout un jour.
Qu'est-ce que vous faisiez avant ? demande Mathilde tout à coup. Aussitôt, Annie lui lance un regard vif.
Je travaillais à l'ANPE. Tu sais, Pôle emploi.
Mathilde est un peu surprise. Annie lui semble tellement patinée par la retraite, qu'il lui est impossible de l'imaginer dans l'affairement d'une vie active. Mais peut-être qu'elle a toujours été ainsi, dans l'ouvert, comme un végétal, même au milieu des autres et de leurs peines. Cela lui va bien, d'ailleurs, de chercher des solutions.
Mathilde n'ose pas poser d'autres questions. Celle-là est presque déjà de trop.
Il est temps de boire la tisane, Annie en lance le signal en portant la tasse à ses lèvres. Par habitude, elle a détourné la tête vers la fenêtre, et Mathilde fait de même, se demandant ce qu'elle peut bien y voir. »

« Leur timide au revoir est dans l'invisible une étreinte. »

« Le fils rêve.
Il rêve de ce fluide inépuisable et tranquille refait chaque matin, comme né du jour, si dense et si léger, dont il s'est nourri, qu'il n'a retrouvé chez personne. Pas même chez Maud. C'est cet enveloppement-là qui lui a tissé, pour la vie, sa douceur, sa force à lui; il est d'elle, ce sentiment que tout est bien, cette confiance, qui lui est restée, d'enfant aimé, dont il enveloppe à présent son enfant. Il est temps d'aller seul désormais.
Quand il se réveille, ses joues sont trempées de larmes, il est malheureux, un peu consolé aussi; son crâne est lourd de trop peu de sommeil. Combien de temps a-t-il dormi ? »

« Les poumons ont commencé à guérir. Mathilde avait toujours du chagrin, mais quelque chose était changé. Elle ne voulait plus mourir; elle voulait demeurer dans la présence d'Annie, différemment bien sûr que lorsqu'elle était là, mais avec elle. Lentement, Mathilde découvrait les traces de sa présence à l'intérieur d'elle; et ces traces, non seulement étaient là, mais chaque jour faisaient de nouvelles pousses. Mathilde aurait cru que ça n'allait pas rester, que sans Annie qui contrecar-rait tout, elle ne tarderait pas à redevenir celle qu'elle était avant. C'est le contraire qui s'est passé. Il était trop tard pour revenir en arrière. Annie avait semé, et tout avait pris, tout avait germé.
Quelques jours plus tard, Martin a reparlé de la maison de son grand-père - celle des bons souvenirs d'été. Ils s'appelaient encore de temps en temps, Martin venait justement de prendre des nouvelles. En bordure du jardin, disait le pépé, des pavillons flambant neufs avaient poussé en une saison, là où étaient aupa-ravant les prairies. Mais il avait assuré à Martin qu'il ferait pousser des haies, quand il en aurait le temps. Et qu'il ne vendrait pas ses champs, a-t-il ajouté, après un silence. »

Quatrième de couverture

Petit pas raconte l'histoire d'une rencontre, d'un doux miracle. Martin et Mathilde n'ont même pas vingt ans et ils ont déjà renoncé à leurs rêves d'adolescents. Depuis la nais-sance de leur fils Jean, ils peinent à maintenir la tête hors de l'eau. Mathilde est de nouveau enceinte, leur famille n'est pas prête à les aider et ils sont condamnés à la vie grise des petites gens qu'une société compétitive écrase et oublie. Et puis une main se tend. Celle d'Annie, leur voisine. Une dame retraitée, une femme modeste, qui ne gaspille rien, se hâte lentement, connaît les plantes et la valeur de l'entraide. Annie, c'est une écoute, un dimanche au potager, un plat d'endives, un peu de temps donné à l'enfant. Pas à pas, Martin et Mathilde se redressent, refleurissent et préparent l'arrivée de leur petite fille. Le temps ralentit et la vie renaît. Marion Richez nous procure un roman qui pénètre le corps et agit comme un baume. Un texte dont l'horizon est solidaire, une méditation politique à l'échelle d'une jeune famille.

Éditions La Peuplade,  octobre 2025
158 pages 

samedi 7 mars 2026

La Colonie ★★★★☆ d'Annika Norlin

Qui n’a jamais rêvé, ne serait-ce qu’un instant, de tout quitter, de s'éloigner du bruit du monde ?
C’est la question que soulève La Colonie.
Une tentative de vie à l’écart. Une utopie fragile. Un laboratoire d’humanité.
Vivre en dehors de la société.
Rompre avec la civilisation.
Se tenir au plus près du Plein Air, du vivant.
Vivre en autarcie.
En colonie.
Avec le temps, les saisons, la lumière qui décline.
Prendre le temps, surtout. Le laisser faire son œuvre.
Dans ces pages, on ralentit. On respire autrement.
« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe […] et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »
Sans attente.
Sans rendement.
Sans urgence.
Est-ce cela, le bonheur ?
Ou simplement une autre façon d’habiter le monde ?
Le roman rouvre une question que beaucoup taisent, qui n’a jamais rêvé de tout quitter ? Non pas pour fuir, mais pour chercher un autre rythme. Donner un sens plus dense à sa vie. Ne plus être un élément parmi d’autres dans le fourmillement.
« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »
Ces mots résonnent longtemps.
L’utopie bienveillante qui se déploie ici n’est pas naïve. Elle met en tension notre époque saturée d’informations, d’indignations immédiates et d’actions symboliques.
Le passage sur notre responsabilité contemporaine est d’une lucidité mordante. Autrefois, l’injustice avait un visage. Aujourd’hui, elle défile en temps réel. Guerres, réfugiés, pandémies, crises énergétiques, toutes les blessures du monde s’invitent dans nos paumes au travers notre écran de téléphone. Nous savons tout. Et nous faisons si peu.
Cette charge contre l’illusion de l’engagement numérique est d’une ironie presque cruelle et terriblement juste.
« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple : la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue. »
Et pourtant, le roman ne cherche pas la vraisemblance. Il ne demande pas qu’on y croie comme à un modèle. Il invite ailleurs. À penser. À envisager les choses autrement. À accepter d’être un peu secoué.
Mais derrière cette utopie se tiennent surtout des êtres en quête d’une place.
Sagne, l’une des protagonistes, est habitée par une image qui revient souvent : celle de la société des fourmis.
« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »
Dans cette vision presque rassurante de la fourmilière, il y a peut-être le désir d’échapper à une injonction très contemporaine qui est d'être tout à la fois. Réussir, s’accomplir, se transformer sans cesse. Ici, chacun chercherait simplement à être ce qu’il est.
« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »
Les personnages qui habitent cette colonie ne sont d’ailleurs pas des êtres lisses. Chacun arrive avec ses failles, ses blessures, ses fractures intimes. Certains portent des traumatismes profonds (violence, prison, solitude). D’autres traînent l’héritage de douleurs familiales qui se transmettent presque malgré eux, comme Jozsef par exemple.
« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »
Le roman rappelle ainsi que ceux qui rêvent d’un autre monde ne sont pas des idéalistes abstraits. Ce sont souvent des êtres cabossés, qui cherchent simplement un endroit où déposer leur fatigue, leur mal-être.
Il interroge aussi l’éducation, l’isolement, la construction d’un être humain hors du tumulte. Peut-on grandir sans confrontation ? Être protégé du monde sans être privé de lui ? À l’écart du monde, dans une colonie, même la plus lumineuse, même la plus animée des meilleures intentions, quelque chose s’organise toujours. Des règles s’esquissent, presque imperceptibles. Elles prennent racine dans le quotidien, dans les regards, dans les silences. Mais naissent-elles vraiment d’elles-mêmes ? Ou s’imposent-elles, doucement, sous couvert d’évidence ? Où se trace la ligne fragile entre celui qui guide et celui qui emporte ? Entre l’élan collectif et l’emprise ?
Et puis il y a l’enfant.
Celui qu’on choisit d’élever loin du tumulte, loin du bruit, loin des réalités du monde. Peut-on l’en protéger sans le priver ? Peut-on lui offrir une enfance intacte sans en effacer les aspérités nécessaires ?Grandit-on sans heurts ? Peut-on vraiment apprécier le bonheur sans avoir connu les difficultés ?
Couper un enfant du monde, est-ce le préserver ou décider à sa place de ce qu’il devra ignorer ?
Un passage m’a particulièrement bouleversée : la rencontre entre cet adolescent élevé à l’écart et une femme venue d’ailleurs. Il ne possède pas les codes, pas les gestes appris, pas les réflexes sociaux attendus. Et pourtant, dans sa manière d’approcher, il y a une douceur presque primitive. Une attention nue. Cette rencontre m'a cueillie. Dans cet instant suspendu, tout vacille. Les diplômes, l’âge, la propriété, la culture? tout ce qui fonde nos hiérarchies s’effrite. Il ne reste qu’un corps face à un autre, une présence face à une présence. Et l’on se surprend à penser que l’humanité ne s’enseigne peut-être pas. Qu’elle se cultive autrement.
C’est en cela aussi que le roman est troublant, il interroge sans trancher. Il ne dit pas si l’isolement sauve ou enferme. Il montre seulement qu’en marge de la civilisation, autre chose peut éclore. De fragile. De beau. D’inquiétant aussi.
Et au détour des pages, des réflexions plus inattendues surgissent, comme les propos de la psychiatre et professeure Marie Åsberg sur l’apparition des ampoules électriques et leurs conséquences sur nos rythmes biologiques. Même la lumière artificielle devient matière à penser notre éloignement du vivant.
« On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. »
Ce livre ne donne pas de réponses.
Il ouvre.
Il dérange doucement.
Il suffit parfois d’un pas de côté pour que nos certitudes vacillent.
Peut-être que s’éloigner du monde, c’est aussi apprendre à mieux y revenir.

Merci les éditions de La Peuplade de nous offrir des textes qui sortent de l'ordinaire et qui poussent à porter un autre regard sur le monde ! Une rencontre réussie pour moi une nouvelle fois.

« Tu dévales les escaliers quatre à quatre, tu cours jusqu'au bus, l'attrapes de justesse, te fraies un passage dans la masse, pas de place assise évidemment donc tu t'accroches à une barre. Tu mets tes écouteurs, et tu écoutes un truc qui bloque les bruits extérieurs, un podcast par exemple, sur la politique américaine. C'est important de connaître le monde qui nous entoure. Le bus cahote en traversant le pont, tu regardes le soleil se lever. Ses rayons déposent une teinte dorée sur les cheveux des passagers. Les gens deviennent beaux. Ton corps est serré contre celui de quelqu'un que tu n'as jamais vu. Chacun ferme respectueusement son corps, pour éviter l'embarras. Chacun dans son univers, à destination d'un lieu important, c'est l'impression que ça donne. Le regard braqué dans une direction. Tu es un élément du fourmillement. »

« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »

« L'AGACEMENT, TU N'Y PRÊTES pas attention. Tu penses qu'il est justifié. [...]
Les palpitations, tu ne les comprends pas. Elles apparaissent tout d'un coup. [...]
Tu es comme... envahie par un état émotionnel. Est-ce physique ou bien psychologique, ce qui t'arrive ? Tu ne comprends pas. Tu ferais n'importe quoi pour en être débarrassée.
Le pire, c'est le sommeil. Tu restes allongée à regarder le plafond, et tu sais bien que: moins je dors, plus j'aurai du mal à être performante demain. Moins j'aurai de courage.
Alors l'inquiétude s'installe, et l'agacement aussi, et ces deux-là se font une petite réunion, et tu n'as nulle part où aller, vraiment nulle part. Tu es coincée à l'intérieur de toi-même, dans ton propre corps répugnant. »

« Ses enfants sont grands maintenant, et ils ont quitté la maison. Mais ma voisine porte encore en elle le besoin de s'occuper des autres. Elle continuait donc avec moi, et je ne m'en plaignais pas. J'aurais dû refuser, mais nous nous lamentions sur le fait que tout le monde nous avait tourné le dos et j'en profitais pour déverser mes propres problèmes sur elle. Elle prenait soin de moi, m'écoutait et me préparait de la soupe. J'étais tellement heureuse que quelqu'un me comprenne. Ma voisine s'appelle Anne Helena, elle est samie. Elle en a ras le bol d'expliquer le traumatisme de son peuple aux Suédois, mais j'imagine qu'elle a abandonné l'idée que nous puissions comprendre par nous-mêmes, alors quand je lui pose des questions, en général elle répond. Maintenant j'en sais un peu plus sur la manière dont l'État a dépossédé les Samis de leur culture et de leurs terres; ils doivent désormais exister dans la joie et la bonne humeur, en dégageant un parfum d'exotisme coloré tout en fermant leur gueule. Et puis les territoires qui leur sont accessibles rétrécissent à vue d'œil, même si les justifications ne sont plus les mêmes qu'autrefois, et leur mode de vie est devenu quasi impossible.
Même si je n'étais pas sur place à l'époque où on leur a volé leurs terres, j'ai honte, alors de temps en temps je lui fais à dîner. Malheureusement, je doute que mes pâtes à la sauce puttanesca contrebalancent la trahison de l'État suédois.
En plus maintenant c'est elle qui me fait à manger, donc la dette augmente, je vois le tas grandir. »

« Sans électricité, ma grand-mère revenait à la vie. Tous les objets et gestes du passé, pots de chambre et lampes à pétrole, refaisaient surface. J'ai réalisé à quel point tout un monde de compétences avait été remplacé par le suivant en l'espace de deux générations, subitement et cruellement, l'ancien était devenu quasi obsolète. Ma grand-mère était obsolète dans le présent. Elle ne savait pas comment accéder à son compte en banque depuis son téléphone portable. Mais là, j'ai pris conscience qu'elle connaissait tout un tas de choses à propos desquelles nous ne l'avions jamais questionnée. Nous étions assises l'une en face de l'autre, ma grand-mère et moi, dans la cuisine. Je n'entendais rien, sinon le bruit des pages de mon livre et la respiration chuintante de grand-mère. Je ne voyais rien dehors, et presque rien dedans à part le livre et le visage de grand-mère, rajeuni et radouci à la lueur de la lampe à pétrole. C'était un moment qui n'avait rien d'extraordinaire, ni de désagréable... Il existait, tout simplement. Un moment inestimable. Alors, lentement, j'ai pris conscience que c'était ça la normalité, il n'y a pas si longtemps, c'était comme ça que les gens vivaient. Pas de bruit, presque pas de lumière, et j'ai comparé avec la vie en centre-ville, la mienne, les magasins et les voitures et les lampadaires et les écrans, les écrans, les écrans. »

« Ánne Helena m'a montré l'interview d'une psychiatre. On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. Avant cela, le message de l'Univers était clair : Quand il fait jour, vous pouvez bosser. Quand il fait nuit, vous devez vous reposer.
N'importe quoi, avons-nous rétorqué, nous les humains, et nous nous sommes appliqués à bien bousiller le truc, évidemment, afin de pouvoir nous tuer au turbin à un rythme régulier. »

« [...] vouloir garder ses distances avec le Plein Air, c'était comme refuser d'être dans son propre corps. »

« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe, qu'il est trop court et qu'il y a toujours autre chose à faire. Et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »

« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple: la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue.»

« Je me suis dit que pendant toute la semaine j'avais commencé à m'inspirer des animaux et des arbres.
Même des insectes. Ça s'est fait par étapes. Vu que je n'avais personne avec qui parler. D'abord je me suis persuadée qu'un oiseau perché dans un arbre voulait me dire quelque chose, probablement parce que j'avais très envie que l'on s'adresse à moi. J'ai pensé que, peut-être, ma mère était revenue sous l'apparence d'un oiseau. Qu'elle était posée là et me criait : « Rentre ton ventre ! » « Est-ce que tu vas vraiment t'habiller comme ça ? » « Tu ne peux pas faire un pas sans te salir. » J'ai fixé le volatile droit dans les yeux et je lui ai fait un doigt d'honneur, mais en même temps j'étais étrangement émue, alors j'ai compris: la sensation qu'on me surveille et porte un jugement sur moi me manquait. Et même si ce jugement était erroné, il révélait une intention de s'occuper de moi, et c'était précisément ce qui me manquait à cet instant précis. »

« Les fourmis couraient dans tous les sens là où je posais mes pieds, et je me demandais qui elles étaient. J'ai repensé à mon prof de maths. Il est mort d'un cancer de la prostate. Il se déplaçait exactement comme une fourmi égarée quand il traversait la cantine pour aller se resservir en café, je crois que c'est parce qu'une fois qu'il s'était levé de sa chaise, il oubliait ce qu'il était en train de faire. On se moquait de lui à cette époque, mais depuis mon burn-out je le comprends mieux. Je ne sais jamais ce que je suis en train de faire.
Ma grand-mère. Mon prof de maths. Un de mes cousins qui a eu un accident de voiture. Un frère ou une sœur que j'aurais dû avoir et qui est mort avant de naître. Ils étaient de retour sur Terre, sous l'apparence de fourmis.
Je pensais à tout ça en me faufilant, genoux levés bien hauts, vers la baraque de chantier. »

« Au final c'est un peu comme si tous les aspects embarrassants et bizarroïdes s'annulent les uns les autres, et que le résultat en devient presque normal. Cette sensation est renforcée par le comportement tout à fait inattendu de Pauvre Diable. Il me regarde fixement, pas timidement mais attentivement, donnant l'impression de contempler une espèce toute nouvelle, et il ne cherche pas à rentrer son sexe, encore dehors. Il a juste l'air gentil et curieux. Je suis contente d'avoir observé son groupe pendant plusieurs jours, danser dans la tourbière, remercier les oiseaux, se laver les uns les autres, dans ce contexte, sa bite n'a rien d'étrange. »

« Il ouvre la porte, pantalon remis. Je distingue le duvet de sa moustache juvénile. Il se tient juste devant moi et sourit. C'est une façon de rencontrer une nouvelle personne qui ne m'était encore jamais arrivée. Je me demande pourquoi je n'ai pas peur, complètement seule avec un jeune homme qui, il y a quelques minutes à peine, avait son sexe à l'air. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé : il s'est approché de moi comme on s'approche d'un chien ou d'un nouveau-né, avec douceur, et pleinement conscient de la position d'infériorité de l'autre. Pourtant je suis une femme de trente-deux ans, j'ai des diplômes universitaires et un appartement qui vaut plusieurs millions de couronnes, et subitement tout ce que je croyais savoir sur les relations sociales vole en éclats, et les cartes sont redistribuées. Je ne sais pas comment réagir, mais il se passe une chose - ça, je ne dois surtout pas oublier de l'écrire : je suis devenue un nouveau-né ou un chien, j'ai suivi son instinct.
Au bout d'un moment, j'ai levé la tête, j'ai regardé l'adolescent, et je me suis sentie en sécurité avec lui. »

« Sa voix était spéciale, ça lui rappelait les disques à la maison, ceux de Carola et ceux de Pernilla Wahlgren. Elle parlait d'une façon exubérante, souriait comme si elle n'était pas vraiment sincère. Il y eut un silence. »

« La mère de Sagne était sans cesse légèrement inquiète quant à l'avenir social de sa fille. Tous les parents le sont. Selon elle, avoir du succès auprès des gens devait être considéré comme un travail, une besogne permanente, quotidienne, tout autant que laver la vaisselle après un repas. Il fallait le faire. Prendre des nouvelles de la famille, rester un moment à papoter, se tenir au courant. Se demander si un commentaire pouvait avoir vexé une personne et lui envoyer une tentative de réconciliation. Quand on avait diné chez des voisins, on se devait de renvoyer l'invitation dans un délai raisonnable, peu importe si on les appréciait ou non.
On n'en avait pas toujours envie. Mais on le faisait. »

« Les mots se logèrent au fin fond du monde, où Sagne les enferma, devant elle seule la libellule existait. Sagne n'avait jamais vu de libellule émeraude, pas encore, mais un jour, elle en verrait une. Chaque nouvelle journée offrait la possibilité d'en voir une. »

« Il s'appelait József, mais à l'école tout le monde avait la flemme de prononcer son prénom, lui-même avait la flemme de l'épeler pour chaque nouveau prof, donc généralement ça devenait : Josef.
Lorsque József était petit, les adultes le qualifiaient de mélancolique. Les adultes adorent décrire les enfants, les placer dans des cases, telles des épices. Bagarreur, gentil. Mélancolique. Cumin. József ressemblait au tableau Le Garçon qui pleure, et cela le poursuivrait toute sa vie.
Au parc, quand il était gamin, il arrivait que des adultes disent aux parents de József : « Celui-là, quel mélancolique ! Assis sur sa balançoire, avec son air de fin du monde ! »
Puis ils affichaient un sourire obséquieux.
Les parents de József répondaient par un sourire obséquieux, parce que c'était l'usage. Mais intérieurement, c'était différent.
Ils n'avaient pas réussi à maintenir ce poids loin de lui. Pourtant c'était leur combat au quotidien, mais ils n'avaient pas réussi. Tout ce qu'ils avaient vécu, eux. »

« Les épreuves qu'ils avaient traversées les fixaient à travers son regard, chaque jour.
Leur amour avait donné naissance à un enfant merveilleux.
Mais il avait ce regard-là.
Comme si leur traumatisme s'était matérialisé, transformé en visage. »

« József était un enfant qui avait conscience que le monde était cruel, sans savoir exactement à quoi la cruauté ressemblait, ni pourquoi. Il savait juste qu'une douleur existait, si grande qu'elle était impossible à appréhender. Si grande qu'elle risquait de vous engloutir tout entier, si vous vous en approchiez.
Il dormait avec un œil ouvert. »

« Sara se tourna vers le saisonnier et lui adressa un sourire sévère. Ils auraient préféré ne pas en arriver là, mais ils l'avaient fait. Fuck you l'équipe de hockey. Fuck you les fabricants d'œufs. Une nouvelle ère les attendait, une ère dans laquelle l'humain et l'animal marchaient main dans la patte vers l'avenir et, eux, ils étaient les jeunes, les courageux, qui ne pouvaient accepter autre chose qu'un changement. »

« Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas sa famille, sa mère, son père, et Jon et Erik et la femme de Jon et la femme d'Erik et tous leurs enfants et les sœurs de son père et la mère de sa mère. Mais ils étaient trop nombreux, ils étaient faits d'une certaine façon et l'université n'était pas faite de cette façon-là. Ainsi, une moitié de Sagne était l'université et l'autre moitié était la famille, et jamais ces deux moitiés-là ne se rencontraient. C'était mieux comme ça. Ça aurait fait trop de choses à gérer, sinon. »

« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »

« Tout le monde pleurait à chaudes larmes. Ulrika s'était libérée de la panique suscitée par la Table 4, et se concentrait à présent sur la joie d'être dans une salle remplie d'hommes et de femmes qui l'aimaient. C'étaient les mêmes personnes et la même salle qu'une demi-heure plus tôt, mais elle venait seulement de comprendre : elle les aimait tous. Tout le monde se réjouissait pour elle.
Mon grand frère, Albin. Et Ulrika, ma nouvelle sœur. Nous sommes nombreux à souhaiter un jour pouvoir nous approcher de ce que vous avez trouvé l'un chez l'autre. Ce serait facile d'être jaloux, mais ce n'est pas ce que nous ressentons, nous qui sommes ici ce soir. Nous sommes simplement et sincèrement heureux de vous avoir dans nos vies, d'être les témoins de votre respect mutuel, et nous sommes reconnaissants d'en faire partie et de pouvoir nous en inspirer. Ce qui existe pour vous existe peut-être pour nous aussi.
Lukas le déprimé leva les yeux. Il n'avait jamais pensé de cette façon. »

« Posture de petite fille, corps de vieille femme. Une phrase en hongrois, une phrase en suédois. Le corps de sa mère mais pas son maintien, le visage de sa mère mais pas ses traits. La même mère, habitée par une autre âme. Gaie, pleine d'espoir. »

« Le jour où la mère de József mourut, le ciel était gris, c'était le début de l'automne. Le vent ridait l'eau. József avait veillé sur elle pendant plusieurs jours dans le service de soins palliatifs. Il était près d'elle à l'instant de son dernier souffle, elle était petite et fragile, encore une façon différente de la voir, comme si une troisième âme avait pris possession de son corps. Il ne savait pas si elle le reconnaissait - sous les traits de Bela ou de qui que ce soit d'autre - et il réalisa qu'elle pourrait avoir peur en découvrant un étranger à son chevet, mais pour une fois il agit de manière égoïste, il avait besoin de la toucher, de sentir son pouls une dernière fois, alors il posa sa main sur la sienne,
et au moment où il le fit elle ferma les yeux, et s'en alla.

Il se dit qu'elle ne pouvait pas mourir, parce que ce n'était pas dans ses habitudes, mais elle ne respirait plus.

József appela un médecin qui constata le décès de la femme allongée dans le lit, et dès que ces mots furent prononcés, József ressentit un mélange d'émotions si intenses dans son corps qu'il éprouva le besoin de crier. Il se réfugia dans les toilettes, sortit un mouchoir en papier et étouffa un hurlement. Il hurla tout l'amour qu'il avait eu pour elle,
il hurla celle qu'elle était et celle qu'elle avait été et ce qu'elle avait souffert,
il hurla d'être, enfin, libre.
Il se rassit dans le fauteuil et ne se souvint plus de rien jusqu'à ce qu'il se retrouve soudain dehors. Il dévala les rues, confusion totale, logistique et questionnements, émotions connues et émotions inconnues, loin des gens, il descendit vers les champs, des nuées d'oiseaux tourbillonnaient autour de lui, les mêmes que dans sa tête, et les feuilles, et les feuilles, et l'humidité de la boue.
Il s'approcha de l'eau, s'appuya contre un rocher. Le vent soufflait, l'eau l'éclaboussait, mais il n'y pensait pas. Son corps se comportait comme jamais auparavant, tanguait et tournait,
se tordait et se reculait,
comme si le vent lui donnait des coups de poing dans le ventre.
Le cerveau n'avait pas encore intégré l'information, mais le corps, si. Le corps se souvenait de la sensation d'être petit et d'être dans ses bras, ses bras chauds, tendres, de son amour sans bornes pour lui, de son regard sur lui, qu'il était la chose la plus importante, la seule qui existait. »

« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »

« Son corps se remit à sautiller et à se tortiller, mais elle resta là, elle tint bon. Elle l'enlaça, solide telle une statue de pierre. Il ouvrit la bouche et pleura. Il pleura et pleura, et elle resta là. Elle resta jusqu'à ce que le corps se calme. Dix minutes, peut-être.
Puis il finit par lâcher prise, essuya la morve dans sa manche.
- Ma mère, elle est morte.
Il regardait ses pieds. Il avait l'air d'un enfant. Ce qu'il était, précisément. À jamais l'enfant de celle qui venait de mourir.
J'ai l'impression que...
Sara le coupa :
- Tu n'as pas besoin de parler si tu n'en as pas envie. Ma sœur est morte quand j'étais petite. J'ai reconnu ton... corps. Je me souviens de cette tristesse infinie qui poussait mon corps à faire ces mouvements-là. Avant ça, je ne savais pas que je les avais en moi. »

« Ce qui touche à la vie et à la mort a le pouvoir d'ouvrir les gens. »

« Plus tard, József se rappellerait ce jour comme ayant été le pire de sa vie, et le meilleur
il comprendrait aussi qu'il n'aurait jamais pu atteindre le meilleur si ça n'avait pas été le pire.
La vie est ainsi faite, et si l'on croit pouvoir prendre des raccourcis, on se trompe. »

« Le sexe, c'est comme une conversation: ça peut être plein de choses. Un jeu. Un pansement. Un haussement d'épaules. Une fête. Du yoga ? De la violence. Un acte purement physique, un entraînement sportif presque. Une fanfaronnade. Des êtres qui se regardent. Qui se voient l'un l'autre. Et si on a de la chance : une connexion.
C'est déjà pas mal. Mais il arrive parfois qu'une personne ait la chance de pouvoir faire l'amour avec quelqu'un qui l'aime, et qu'elle aime. Que celui qu'on aime se sente en sécurité tout en étant totalement ouvert, et qu'on le soit également. Comme dans un match de foot quand tout fonctionne correctement, pensait József. Toutes les passes sont réceptionnées. On trouve l'autre joueur instinctivement, en étant à la fois observateur et présent, mais aussi complètement déconnecté de sa tête, entièrement intégré au flux. On est soi et en même temps ouvert à la possibilité d'être un autre. On atteint la spiritualité. On ne fait qu'un avec la Terre. On devient un instrument. Dont l'autre joue. On nage. Rais de lumière dans l'air. On se déshabille
devant une autre personne, on ose être soi,
et l'autre fait de même.
Ce n'est bien qu'une question d'hormones et de neurotransmetteurs ?
N'est-ce pas ? 
Quand on a vécu ça une fois il est très difficile de revenir à d'autres types de relations sexuelles. Le jour où l'autre n'en a plus envie, on est dévasté. On vit seul pendant un temps. On essaye de rouler des pelles à droite à gauche, mais on se fait plus de mal qu'autre chose. Quand on s'est complètement ouvert une fois, faut-il se fermer de nouveau ? On essaye de s'ouvrir aux autres, mais s'ils ne font pas de même de leur côté, on est mal, ça fait mal. »

« Dans son sac, elle avait des livres d'Arne Næss et d'Henry David Thoreau. Elle était captivée par ces bouquins, en parlait avec passion.
- Selon Næss, dans la nature, tout a une valeur intrinsèque. Tout a le droit de se réaliser.
- Ça me semble plausible.
- Chaque insecte, chaque fleur, chaque animal, a un objectif, chacun veut accomplir quelque chose. Grandir, proliférer... Mais à la longue, ce ne sera plus possible pour les animaux et les autres espèces si les humains continuent à vivre aux dépens de la faune et de la flore. Donc nous, les êtres humains, nous devons changer.
- Ah.
József ne l'écoutait que d'une oreille, il avait hâte de replonger dans son propre livre, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson.
- Ça rejoint le concept de Gandhi, le ahimsa, qui prêche la non-violence, non seulement envers les gens mais aussi envers toute forme de vie.
- ΟΚ.
- Nous commettons des actes de violence sur les autres espèces, donc nous ne vivons pas selon les principes du ahimsa.
- Intéressant.
Ils passèrent à autre chose. »

« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »

« Il n'avait plus rien ! Autour de lui le cadre avait disparu, brisé à l'instant précis où sa mère avait fermé les yeux. Rester là un moment, respirer, sentir le sol sous ses pieds. Ce n'était pas pire qu'autre chose. Au cœur d'un ouragan, personne n'a de vision claire sur l'avenir ou le passé. Et quand on n'a pas d'objectif, on n'a pas de ligne directrice non plus. »

« Avant que les choses n'arrivent, il semble toujours impensable qu'elles aient lieu. Si, au début d'un événement, on pouvait savoir la tournure que ça allait prendre, on tirerait sur le frein à main dès le départ. Mais une journée succède à la précédente et sans qu'on s'en aperçoive, ça dure toute une vie. »

« Il y avait un avantage à parler moins et à coexister plus. Cela diminuait la quantité de chamailleries. Avant qu'ils ne cessent de discuter de tout et de rien, leurs journées étaient remplies de sottises, qui avait oublié d'aller chercher de l'eau, qui n'avait pas nettoyé derrière lui, et József passait son temps à prévenir les conflits. Mais à présent, ils mettaient un point d'honneur à être malléables, à ne pas trop réfléchir. Les corvées s'organisaient d'elles-mêmes. Celui qui était le plus doué pour une tâche s'en chargeait. »

« Une colonie d'individus, dans laquelle chacun travaillait, chacun avait des compétences spécifiques. Cela faisait du bien de le dire ainsi. Comme s'il y avait une raison. Comme si c'était naturel.
Ils essayèrent d'arrêter de se considérer en tant qu'individus. Ils étaient tous des éléments. Des éléments de la colonie. »

« Si vous vous demandez ce qu'ils faisaient de leurs journées, eh bien, ils vivaient. Lorsqu'on adopte un certain mode de vie pendant longtemps, il est difficile d'en changer. Ils n'avaient pas la force d'assumer leurs responsabilités. Si jamais ils retournaient à la société normale, ils devraient payer pour le temps passé à la Colonie. Ils avaient des questions plein les yeux, des questions auxquelles ils laissaient le soin aux autres membres du groupe de répondre, et les autres répondaient immanquablement que ce qu'ils faisaient et la façon dont ils le faisaient avaient du sens. Exactement comme le font les gens dans n'importe quelle société. On jette un coup d'œil aux autres, on les voit faire la même chose de la même façon et on se dit ah, c'est la bonne manière d'exister. »

« Låke était avec eux sans tout à fait l'être. Il n'y avait pas d'espace pour la remise en cause. Chacun acceptait son rôle et s'y tenait. Ils étaient les éléments d'un tout, chacun était nécessaire. »

« J'ai lu quelque part qu'avant l'apparition des trains, la plupart des gens n'avaient pas besoin de montre. Avant la nécessité de respecter un horaire, il n'y avait aucune raison d'avoir une heure qui serait commune à tout un pays. Il n'y avait qu'à se caler sur les saisons et sur le temps qu'il faisait. Maintenant il faut déterrer les pommes de terre. Maintenant les framboises sont mûres.
Ça suffisait. »

« Je me suis demandé combien de personnes faisaient comme eux, se laisser engloutir sous la surface, disparaître complètement sans pour autant se cacher réellement. »

« La vie était ainsi. Si l'on gardait les yeux grands ouverts, les réponses étaient partout. »

« Le chagrin se fraie un chemin à travers le corps. Il n'a pas de but précis. Il remarque juste que quelque chose a changé. Il se loge dans un mal de dos ou dans une angoisse rongeante ou dans un besoin de bouger. József n'avait pas encore trouvé quelle direction son chagrin allait prendre. Alors il restait assis, apathique. Son corps allait bientôt se contracter, comme dix-neuf ans plus tôt lorsque sa mère était morte, mais cette fois plus personne ne savait comment il fallait l'enlacer. »

« Moi : « Donc tu veux dire que votre mode de vie, la façon dont les choses se sont mises en place, ça s'est produit par le plus pur des hasards ? »
Sara : « Oui, ou plutôt en fonction des personnes qui sont ici, et des choses qui nous sont arrivées. Et de ce que nous aimons. » »

Quatrième de couverture

Emelie aime la pulsation de la ville, les foules, elle enchaîne sans compter les contrats et les soirées. Mais un jour, Emelie s’effondre. La jeune professionnelle se voit contrainte de partir s’isoler dans l’arrière-pays suédois. Se croyant déconnectée de tout, elle croise le chemin d’une communauté marginale, composée de sept individus aux destins déconcertants. Entre eux, ils ont inventé un système de gouvernance et des procédés d’autosuffisance. Ils récoltent, bâtissent, dansent, se baignent, dorment blottis sous Grand-Sapin. Comment diable ont-ils abouti dans cette vie insolite ? Arrivée de l’extérieur, Emelie leur apporte une question redoutable : Sont-ils heureux ? La colonie propose, avec humour, intelligence et émotion, de faire l’expérience, par le biais de la fiction, d’une tentative d’émancipation collective. 
Couronné de prix littéraires prestigieux, immense best-seller traduit dans une quinzaine de langues, l’original premier roman d’Annika Norlin est un véritable phénomène en Suède.

Dans la liste des 100 livres les plus marquants de l’année 2025 du New York Times.
Née en 1977 å Östersund, l'écrivaine Annika Norlin est aussi autrice-compositrice au sein du groupe Hello Saferide (ou Säkert! pour les suédois). Après la publication d'un recueil de nouvelles en 2020, La colonie est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  septembre 2025
563 pages
Traduit du suédois par Isabelle Chéreau
Prix Mille Pages 2025
Prix LiloPrix 2025

dimanche 1 septembre 2024

Les falaises ★★★★★ de Virginie DeChamplain

Des mots
Des falaises de mots
Des fuites en avant 
Revenir toujours Marcher dans les pas de ses fantômes

Lecture télescopage
Que ces pages m'ont happée, parlé, émue
La Gaspésie
Des souvenirs, des pensées
Qui m'ont rattrapée

Les falaises
Ce sont des femmes frontières
Insaisissables
Belles
C'est de la poésie à chaque encablure
Ce sont des paysages sauvages
Beaux
C'est une échappée belle
Saisissante
Troublante
Une intimité
Au féminin
D'une tendre délicatesse

Des mots pommade
Des mots caresse
Des mots ressac

Merci aux Éditions La Peuplade, merci Virginie DeChamplain !
« J'apprends les collines autour. Je nomme les rochers et les oiseaux. Les phoques remarquent à peine que je suis là. Et les falaises. Les falaises. Dramatiques et grandioses. Elles s'écrasent contre les vagues en bas. Je laisse les heures me passer dessus. »

« Les morts, ils sont morts, ça leur dérange pas que tu sois là ou pas. Les funérailles c'est pour les vivants. »

« Ma mère aimait ça, partir. Elle aimait partir le plus loin possible. Toujours plus loin.

Ça la rassurait, trouver le chaos ailleurs. S'assurer qu'on existe encore à l'autre bout du monde. Elle nous a trimballées dans plus de gares de quais de ports que je peux compter. Elle nous faisait l'école n'importe où, sur un coin de table de café français ou dans une cabine de train qui traversait des rizières srilankaises. C'était étourdissant. Grandiose tranquille. On était des enfants sac à dos. Ionisées. En constante fusion défusion. Jamais complètement quelque part.

Je pense qu'à toutes les fois on manquait ne pas revenir, mais quelque chose la ramenait toujours ici, dans sa maison qui part au vent, dans la crique où on est nées. Et on finissait les trois jetlagged dans son lit trop grand qui tout d'un coup était juste de la bonne taille. Chez nous comme des invitées. Essoufflées, mais déjà prêtes à repartir. »

« Je retourne en dedans, continuer à déterrer les années. Empaqueter les squelettes de sauterelles et la porcelaine que mon arrière-grand-mère a reçue à son mariage. Les albums photos qui sentent le moisi. Un chaudron en fonte que j'ai manqué échapper sur le pied d'Ana. Des pantoufles tricotées, des chemises qui ont l'air d'être faites en rideaux.
Sur le cadre de porte du salon une dizaine de noms d'enfants tracés au stylo se pourchassent, se rattrapent, finissent par disparaître. Ça par contre ça s'enferme pas.
J'ai l'impression brûlante de découvrir l'histoire pour mieux l'effacer. Son histoire, mon histoire. Celle de tout ce qu'il y a eu avant nous. Je me surprends à chercher l'élément déclencheur. Ce qui l'a fait craquer, fendre sur toute la longueur. La brèche par laquelle la fin s'est infiltrée. Mais je crois qu'au fond j'aime mieux pas savoir. »

« Je réalise que je me souviens pas de la dernière fois que j'ai parlé à ma mère. Que j'ai pris de ses nouvelles. Je me suis nourrie à la rage depuis que je suis partie de la Gaspésie. Et là j'ai plus rien à haïr. Que la culpabilité de pas avoir appelé, de pas être descendue à Pâques ou de pas lui avoir envoyé de fleurs à sa fête qui me ronge comme la houle. »

« C'est clairement une fille du coin, mais je me rappelle pas l'avoir déjà croisée. On a dû s'être manquées. C'est un petit village pourtant. Tout se sait tout le monde se connaît. Mais quand on passe la moitié de sa vie ailleurs, sur la route entre deux ciels et qu'on revient juste pour reprendre son souffle ou pour enterrer sa mère, on finit par passer à côté du temps. Même quand il bouge pas. »

« Tokyo au printemps

je cherche les cerisiers

un goût de grands espaces dans le fond de la bouche

comme un mal de cœur qui passe pas

comment on fait pour s'évader quand on est déjà à l'autre bout du monde »

« j'ai fait taire le bruit 
les oreilles à l'envers 
crier par en dedans »

« J'ai peur de ce qu'y a là-dedans, de ce qu'elle a trouvé à raconter toutes ces années. Impatiente de ces années de village de fond de rang, enroulées dans le temps qui roule, en silence à part le bruit des vagues. Est-ce que je vais déterrer des morts qui dormaient dur, leur squelette mangé par les vers ? J'ai peur de la lire et de me lire, moi. De découvrir que rien a changé. Qu'on se transmet le temps d'une génération à l'autre sans que rien avance. Qu'on s'aime à rebours, quand il est trop tard. Je fige un peu en me disant que pire, je vais peut-être rien ressentir du tout.
Je me secoue, prends le premier cahier sur le bord, sors sur la galerie m'asseoir dans les grandes marées. Je me berce dans la chaise de ma grand-mère, les jointures frettes dans la tempête qui s'en vient. J'ouvre le cahier en plein milieu. Le pâté chinois passe croche. »

« 2 décembre 1970

Aujourd'hui, c'est ton anniversaire. Tu viens d'avoir deux ans et je n'arrive pas à déterminer si le temps a passé vite ou lentement. Je viens d'aller te coucher sans te raconter d'histoire, car tu t'es assoupie dans mes bras alors que je montais l'escalier. Je t'ai déposée et je t'ai regardée dormir une minute, me demandant à quoi tu rêvais. Comme j'aimerais dormir d'un sommeil tendre comme le tien. Le mien est peuplé d'ombres et de figures qui me fuient. Qui me fuient autant que je les fuis. Je ne sais pas si je dois en avoir peur alors je cours. Je me réveille tous les matins essoufflée, essoufflée d'avoir tant couru et rien rêvé.
La maison a bourdonné toute la journée. Tes oncles et tes tantes ont fait la route pour venir te voir. Pour venir caresser tes joues et te regarder jouer en souriant. Et les femmes du village sont passées avec leur marmaille pour le gâteau. Des femmes de mon âge. Je crois qu'elles s'imaginent que nous sommes amies. Simplement puisque nous nous ressemblons. Simplement puisque nous avons enfanté à quelques mois d'intervalle. Elles me parlent de recettes de soupe et de trucs pour retirer une tache de vin. Je hoche la tête et je souris, mais à l'intérieur j'ai envie de crier. De les secouer. De les secouer toutes. Je les trouve vides. Incroyablement vides et tristes.
Et j'ai peur de l'être aussi, vide et triste. Et je me regarde rêver, moi qui n'attrape rien ni personne, moi qui cours sans direction tant le jour que la nuit. Et je me dis que je le suis probablement. Comme toutes les âmes de ce village, toutes ces ombres qui passent en longeant les murs, en faisant craquer les planchers pour signaler leur présence.
Et je me promets que je ne te laisserai jamais devenir comme nous. »

« Quand on était petites et qu'on débarquait d'un avion, ma mère nous disait toujours de respirer un grand coup et de nommer ce que ça sentait parce que dans une minute on allait s'être habituées à l'odeur et on se rendrait plus compte que c'était différent. Ça allait devenir le nouveau normal.
Managua sentait la mangue. Les poubelles tristes qui cuisent au soleil.
Hanoi les oignons et le thé vert.
Marrakech la terre sèche, les citrons, les olives.
Séville les oranges et la pierre brûlante.
Bombay la pisse, la misère et les feux d'artifice.
Ici, l'air goûte déjà janvier jusque dans le fond de la gorge. Le hareng fumé. Le gaz à quatre-roues le ressac les algues de la dernière marée. Je me dis que je pourrais rester ici en recluse. Tomber avec la neige qui s'en vient. M'emmitoufler. Me réveiller au chant des skidoos et au craquement des glaces sur la berge.
Ma mère haïssait l'hiver. L'idée d'une saison qui rend immobile. »

« Le soleil se lève et, pendant dix secondes, un trou creuse les nuages de l'autre bord de l'horizon. Pendant dix secondes la lumière m'éventre, m'ouvre au complet, me remet là, ici, parmi les vivants qui dorment autour. J'ai le souffle coupé. L'averse s'enfarge pour se calmer. J'ai le souffle coupé, je sais c'est con.
C'est juste de la lumière , je sais. Juste de la lumière.
Je continue de marcher et j'atteins les premières maisons du village. J'ai envie d'adopter un chien. Je l'emmènerais se promener. On se protégerait. On se passerait le temps pour que ça ait l'air moins long. On se baignerait dans des dix secondes de soleil. »

« Je fais un sac de ses draps. Un autre sac de robes de foulards de manteaux d'hiver ses chapeaux de fausse fourrure ses maillots de bain ses sandales en rotin qu'elle a achetées au Panama y'a vingt ans et qui sont encore comme neuves. Dans le sac. Toute. J'ai plus envie de trier. Je garroche tout. Toute sa vie dans le sac. Coup de pied dans la commode. Tiens, crisse. Sa vie de cadavre maintenant. Sa vie de poussière.
Je lance le sac dans le passage et m'assois sur le plancher qui gondole dans ma nausée. La mort prise entre les poumons. J'écrase mes larmes avec mes poings. »

« Chloé s'arrête tous les trois pas pour me présenter. Tout le monde fait semblant d'être surpris, de pas savoir déjà qui je suis. On me serre la main, me touche les épaules. On me dit bienvenue. Rebienvenue. Ça doit faire du bien d'être revenue. Leurs sourires croches. L'envie de leur casser les dents. À ces gens qui toute ma vie m'ont regardée me noyer. Nous ont regardées nous noyer les yeux grand fermés. Leurs mains me brûlent. Je veux partir. Chloé, je veux partir. »

« J'ai douze ans et je vois mon père pour la première fois. Sur un polaroïd volé dans le tiroir de ma mère. Je sais pas pourquoi, mais je sais que c'est lui. Son menton comme le mien peut-être. Ou le coup de poing dans le ventre que son regard me donne. Un matin gris de tuque de marin enfoncée jusqu'aux oreilles. NORDFJORDEID, 1991 écrit au stylo derrière. Il sourit pas, mais quelque chose dans ses yeux. Quatre ans plus tard, après avoir cherché son adresse en cachette, je me pointe devant chez lui, avec mon dictionnaire français/norvégien et tout l'air qu'il me manque. Til salgs. À vendre. Le voisin me dit en norvégien, puis se ravise en anglais, qu'il est mort il y a trois semaines. Que mon père est mort. Je pose ma main, mon poing, mon corps sur la porte de la maison. Un cri dans la poitrine. Fâchée contre tout ce qui m'abandonne. »

« les sorcières les fées dans la nuit agitée

les cavernes sombres où les peuples cachés m'attendent

les os mal soudés qu'on casse à nouveau pour qu'ils guérissent mieux »

« Je dis à tout le monde que je suis partie à Montréal pour me trouver une job qui a de l'allure. Mais c'était plus pour le bruit. Pour avoir du bruit de millions d'inconnus autour de ma peau. Pour faire taire le silence de tous ceux qui nous ont regardées de loin. À distance respectable des flammes. L'angoisse me serre comme deux mains autour de ma gorge. Le foutu silence des villages où tout le monde sait tout et personne dit rien. »

« Le vent la tirait dans le vide. L'océan s'écrasait en bas. Mais elle avait pas sauté.
Elle avait pas sauté parce qu'elle était enceinte de moi.
Sur le plancher de l'épicerie j'ai envie de pleurer. Ma mère cale sa tête sur mon épaule. Je pleure pas. Je suis plus forte que ça. J'ai treize ans. Tellement plus forte que ça. On reste là jusqu'à ce qu'un commis vienne nous dire qu'on bloque le chemin. On bloque l'espace. Por favor levántate, estás bloqueando el espacio.
À treize ans je me disais que je l'avais sauvée. Ma mère. Je regardais Anaïs et je me disais que je l'avais sauvée. Que des entrailles de ma mère je nous avais toutes sauvées.
Aujourd'hui j'en suis pas si sûre. Aujourd'hui j'ai un goût amer dans la bouche quand j'y repense. J'ai frette à la colonne quand j'y repense.
Je me dis que c'est là probablement là qu'est né le trou dans mon ventre.
D'où tout nous ramène toujours. »

« - C'est pas toi, tu l'sais ça, hein ? C'est pas ta faute rien de tout ça.
Non. Mes ongles s'enfoncent dans mes paumes.
- Non, Marie, c'est ma faute. D'être partie. D'avoir laissé Anaïs derrière. D'avoir laissé ma mère derrière. D'avoir toute laissé. J'suis revenue trop tard, Marie. Tellement trop tard. J'suis revenue pour trouver rien, personne. Des fois je me dis que c'est ça qu'elle voulait. Qu'on revienne. Mais à quoi ça sert ? À quoi ça sert esti, à quoi ça sert s'il reste plus rien, si tout le monde est parti pis qu'on arrive toujours trop tard ? Je cours après du vide depuis des années, j'me sauve d'elle parce que je veux pas devenir pareil mais plus ça va plus j'me dis que j'peux pas y échapper. Que toute va nous ramener ici pareil dans cette esti de maison où toute résonne trop fort pis où il est toujours trop tard.
Je remonte mes genoux sous mon menton. La poitrine dans un tuyau trop serré.
- J'suis brisée, Marie. J'ai envie de courir mais je sais pu comment, de sacrer des coups de poing dans les murs mais je sais pu comment, de crier mais je sais pu comment. Quand je crois que ça va mieux, ça recommence à aller mal. Y'a toujours quelque chose qui brise plus creux ou qui me pousse à m'enfuir. »

« L'ISLANDE.

Le silence plus grand qu'ailleurs. Le ciel avale les avions qui décollent autour. Mon sac à dos léger. Les riens qui me transportent.
Je débarque sous la pluie froide, dans un flot de gens qui savent où ils vont. Tous prennent l'autobus direction centre-ville qui attend devant l'aéroport. Je suis le mouvement. Je suis les gens qui savent où ils vont. Je choisis un siège près de la vitre. Les grands espaces défilent, indomptés jusqu'à la ville.
Reykjavik la grande. Reykjavik de Vikings et de sel. Je me demande si elles ont pris l'autobus, elles aussi. Si elles avaient frette aux mains, elles aussi. Si elles avaient un feu dans le ventre, elles aussi. Ma grand-mère devant avec ma mère et moi dans leur sillage. Les plaines sauvages brunes et vertes me rappellent la Gaspésie après un hiver triste. L'Océan à ma gauche. Les cahiers tirent à leur fin. J'entame le dernier. »

« j'ai cherché une carte des étoiles 
j'ai trouvé un reflet dans le miroir 
ce n'était pas le mien 
mais presque »

« J'apprends les collines autour. Je nomme les rochers et les oiseaux. Les phoques remarquent à peine que je suis là. Et les falaises. Les falaises. Dramatiques et grandioses. Elles s'écrasent contre les vagues en bas. Je laisse les heures me passer dessus. »

« On boit du vin rouge et Steinunn me demande ce que je fais ici toute seule, entre deux saisons. C'est peut-être le vin ou les veines fragiles sous sa peau, mais je me mets à leur raconter ma mère et les sirènes et la maison dans la crique et les fantômes et les cahiers dans la garde-robe et l'Islande et ma grand-mère dans sa tempête.
Steinunn verse une larme dans sa serviette de table. Elle me dit qu'elle pleure toujours quand c'est trop beau. Quand c'est trop triste. Je lui renvoie un drôle de sourire. »

« CHLOÉ,

Quand je vais revenir, je vais t'écrire des poèmes de renarde et te les lire en dessous de la fenêtre ouverte, une bouteille de rouge entre les cuisses. Je vais embrasser tes dents bleues, la neige dans tes cils. Chloé j'ai le corps de l'autre bord du monde, mais j'au- rais envie de m'endormir entre tes seins. Cachée crevée au fond de toi. Je vais dessi- ner des cartes de tes taches de rousseur, les encadrer dans la cage d'escalier. Question de toujours savoir le chemin quand on va monter se coucher. Je retourne à mes grands espaces. Garde le fleuve pour moi. »

« Les femmes de ma vie. On se succède sans se voir, comme des ombres qui courent devant les miroirs, sacrent des coups de poing dedans et continuent leur route pour voir le monde. »

« LE CIEL ME COULE DESSUs au bord de la falaise. Je marche avec mes fantômes, leur raconte mes journées. »

Quatrième de couverture

V. vient d'apprendre que l'on a retrouvé le corps sans vie de sa mère, rejeté par le Saint-Laurent sur une plage de la Gaspésie, l'équivalent « du bout du monde ». Elle regagne là-bas, brusquement, sa maison natale, et se confectionne une « île » au milieu du salon venteux, lieu désigné pour découvrir et mieux effacer- ou la ramener-l'histoire des femmes de sa lignée à travers les journaux manuscrits de sa grand-mère. V. se voit prise dans sa lecture, incapable de s'en détacher. Sa seule échappatoire réside derrière le comptoir d'un bar au village, dans une chevelure rousse aérienne, et s'appelle Chloé.

Les falaises fait le récit d'un chaos à dompter, d'un grand voyage onirique, historique et féminin, qui de la Gaspésie à l'Islande réunit ces survivantes de mère en fille qui admettent difficilement être de quelque part, préférant se savoir ailleurs et se déraciner à volonté.

Virginie DeChamplain est née et a grandi au bord du fleuve, à Rimouski. Ils ne se sont jamais vraiment quittés. Les falaises est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  mars 2020
213 pages
Sélection 2023 Prix Harper Collins Poche

mercredi 16 décembre 2020

Le Lièvre d'Amérique ★★★★☆ de Mireille Gagné


Un premier roman saisissant, découvert sur Bookstagram et que j'ai beaucoup aimé
La couverture m'a fait penser à une partie de cache-cache que mon garçon et moi avons faite avec un lièvre d'Amérique à Mono Lake (photo en fond ci-contre), lors d'un voyage sur la côté Ouest américaine et je suis ravie d'en avoir appris un peu plus sur ce charmant animal aux grands oreilles ! Ses sens sont par exemple toujours en éveil, il n'a besoin que de très peu de sommeil. 
Ses performances ont un lien direct avec celles que cherche à atteindre Diane, le personnage principal de ce roman. Être toujours plus performante, travailler, travailler toujours plus dans notre société. Capitaliste. Profitable. À outrance. L'humain en début, milieu, ou bout de chaîne, peu importe, s'associe au toujours plus. Toujours plus au risque de sombrer, d'oublier certaines recommandations, de s'oublier et de rentrer dans la spirale infernale du surmenage. Aux prémices de cet engrenage, il y a fort souvent un vide à combler. 
Je m'arrête là? Il serait dommage d'en dévoiler davantage.
La plume : imaginative et créative, poétique et tonique.
In fine : une très belle surprise de la Rentrée Littéraire 2020. Une satire sociale qui interroge notre rapport au travail et à la nature et qui m'a profondément parlée. 
MERCI Mireille Gagné. Quel plaisir de vous lire et de vous écouter aussi. 
MERCI les éditions La Peuplade ; les parutions lues chez vous ont toujours été de belles rencontres pour moi.
En quatrième de couverture, l'éditeur écrit : « Ce roman, une fable animalière néolibérale, s’adresse à celles et ceux qui se sont égarés. » Tout est dit.
Une lecture que je recommande vivement ! 

LE LIÈVRE D'AMÉRIQUE | Une lecture de Mireille Gagné from La Peuplade on Vimeo.


« - Tu penses que c'est le fleuve ou l'île qui bouge ? 
- Je suis certain que c'est nous. On dérive...
J'ai compris que tu étais ici pour rester. »

« Il y a de ces jours sur l'île où le vent semble furieux. Il hurle sa rage pendant des heures. Fouette les corps. Remue les eaux profondes. Même les bateaux doivent prendre les vagues de côté. Et pourtant, le lendemain, rien n'y paraît. Le fleuve se calme pendant la nuit. Le soleil naît de nouveau dans un ciel pur. Ses rayons roses et jaunes font frémir l'eau doucement, comme le contact d'un doigt. »

« Reclus dans l'attente. L'attente d'une marée. L'étale qui ne veut pas partir. Ensuite, l'hiver qui s'installe avec le silence. Le frasil. La mer qui se crème. Le fleuve qui prend. »

« Pour calmer son anxiété de performance et économiser des secondes Diane compte perpétuellement le nombre de pas séparant son appartement de son travail de marches entre chacun des étages de secondes entre son bureau et celui de la femme qu'elle déteste le temps que ça lui prend pour remplir une bouteille d'eau [...] elle compte pour combler le vide mais le malheur ne se dénombre pas. »

« Il n'y a aucune trace d'elle ici. Même dans le miroir, elle ne se reconnaît plus. Son visage est celui d'une autre. Quelque chose a changé chez elle. Mais quoi, précisément ? Elle a beau chercher, la réponse ne vient pas. À l'intérieur, on dirait qu'il manque des morceaux. »

« Sur le pont, elle regarde le fleuve s'écouler en dessous d'elle. La marée descend, elle aussi. Elle se sent comme les eaux qui se retirent lentement des terres après les grandes marées. Il restera beaucoup de débris, mais il fera beau demain. »

Quatrième de couverture

L’organisme de Diane tente de s’adapter doucement. Elle dort moins, devient plus forte et développe une endurance impressionnante. L’employée modèle qu’elle était peut encore plus se surpasser au travail. Or des effets insoupçonnés de l’intervention qu’elle vient de subir l’affolent. L’espace dans sa tête se resserre, elle sent du métal à la place de ses os. Tout est plus vif – sa vision, son odorat, sa respiration. Comble de la panique, ses cheveux et ses poils deviennent complètement roux en l’espace d’une nuit. Et puis les mâles commencent à la suivre.

Quinze ans plus tôt, Diane connaît un été marquant de son adolescence à l’Isle-aux-Grues, ces jours de grosse mer où Eugène bravait les dangers, la fascination de son ami pour les espèces en voie d’extinction et – comment s’en remettre – le soir de l’incendie.

Ce roman, une fable animalière néolibérale, s’adresse à celles et ceux qui se sont égarés.

Éditions La Peuplade, août 2020
158 pages
FINALISTE PRIX LES INROCKUPTIBLES, CATÉGORIE PREMIER ROMAN
SELECTION PRIX WEPLER – FONDATION LA POSTE
SELECTION DU PRIX PREMIERE PLUME FURET DU NORD – DECITRE
PREMIÈRE SELECTION DU PRIX L’IMPROMPTU DU PREMIER ROMAN

vendredi 29 mai 2020

Nirliit ★★★★★ de Juliana Léveillé-Trudel

Portrait sur le vif d'un Grand-Nord sauvage, une immersion vertigineuse dans le froid glacial du territoire de Nunavik, « la grande terre » du Nord-du Québec, territoire des "mangeux de caribous", du chaos ambiant, du blizzard qui achève des vies, des longs mois d'hiver sans lumière assassins, des étés sans nuit.
Le cri du coeur touchant face au drame, au désespoir, un cri aigu, rageur et déchirant qui retentit tout au long de ce voyage en terre hostile où la vie est belle et impitoyable à la fois. Une plongée en terres troublées et troublantes. Véritable plaidoyer pour la cause des Inuits. 
L'envahisseur occidental a flairé l'argent sur ce territoire hostile, l'enjeu économique est de taille, les ressources minières abondent... alors tout comme on a parqué les Indiens, tout comme on les a privés de leur terre, obligés à se plier aux règles occidentales, on agit de même avec les Inuits. On leur apprend ce qui est bon pour eux, on leur enseigne l'anglais, le français, on les paie à ne rien faire, on les assiste, on menace leur mode de vie traditionnel.   
« [...] la terre entière est remplie de connards qui ne pensent qu'à se remplir les poches, comment on fait pour rattraper toutes leurs conneries ? »
Et s'ils veulent continuer à manipuler le harpon et vivre dans des igloos, ils sont alors obligés de s'enfoncer encore plus loin sur le territoire, dans des contrées encore plus glaciales. Sous l'influence et la domination des occidentaux, la vie des Inuits sur le territoire du Nunavik s'est transformée et un décor âpre et féroce a pris place : drogue, suicides, viols, violences conjugales, argent flambé en alcool, les enfants abandonnés, livrés à eux-mêmes, la purge des chiens errants, purge que j'avais découverte lors de ma lecture de "Banquises" de Valentine Goby. 
« Depuis les années 1950, le gouvernement fédéral a procédé à l'abattage massif des chiens de traîneau pour forcer les Inuits à se sédentariser. Cinquante ans plus tard, il leur a remis des millions pour s'excuser, c'est la façon de faire, on fout le bordel et on rachète tout avec l'argent, mais merci mon Dieu, ils ont appris la leçon, ces foutus nomades, ils les abattent massivement eux-mêmes leurs chiens maintenant. »
Le Sud versus le Nord, la civilisation versus la nature, les Blancs versus les Inuits, les conversations versus le silence.  
Un monologue éloquent. La narratrice s'adresse d'abord à Eva, feue son amie, dont le corps repose au fond du fjord, un corps meurtri sous les coups d'un homme, et que la narratrice cherche encore. 
« ...je l'aimais moi aussi, s'il-vous-plaît, expliquez-moi pourquoi je ne la verrai plus. » 
Ensuite, c'est à Elijah, le fils d' Eva que la narratrice parle. Deux histoires, deux vies qui en croisent d'autres, et nous donnent une image de ce qu'est la crisse de vie dans l'arctique canadien, la vie et la folie des autres, dans cette contrée septentrionale douloureusement belle. 
« .. ils marchent depuis tellement longtemps sur la ligne à ne jamais franchir, ils narguent la mort avec tellement d'irrévérences qu'ils sont intouchables. »
Il y a de la rage dans ces pages, mais il y a aussi beaucoup d'amour et de tendresse. Il y a du bonheur et de la joie dans ces mots empreints d'une si grande humanité. 
Merci Juliana pour cette lecture devant laquelle je ne peux que m'incliner, genou à terre ou la démarche vacillante, quand les mots donnent le vertige, glacent et émerveillent à la fois, à vous briser le coeur, des mots qui saisissent et auxquels on se laisse prendre. 
Sti que cette voix du Nord m'a marquée, émue ; et pourvu que celle-ci porte loin la cause des Nunavimmiut (les Inuits du Nunavik). 

« Comment reprocher à quelqu'un de ne pas maîtriser notre langue quand on ne peut rien dire dans la sienne ? Votre langue de plus en plus striée d'anglais, votre langue qui n'a pas suivi les avancées technologiques, votre langue qui ne sait pas dire computer, votre langue dans laquelle les jeunes retrouvent difficilement les vieux, votre langue séduite par Justin Bieber et Rihanna, votre langue qui fond à peine plus lentement que le pergélisol. »

« Je sors de l'avion comme un jouet d'une boîte de céréales et cinq secondes plus tard les enfants s'enfoncent dans mon estomac en m'étreignant comme de petits boas constricteurs. C'est bon d'être à la maison. »

« J'ai souvent le goût de brailler, je ne suis pas nécessairement triste, c'est juste que c'est trop ici, trop beau ou trop dur. »

« Tu sais les Blancs achètent leur viande dans des supermarchés, tout est propre, il n'y a pas de plumes, de poils, et surtout pas de sang, surtout rien pour rappeler que ce truc dans un emballage en styromousse courait et piaillait il y a quelques jours encore. »

« La meilleure façon de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire. »

« DES FOIS ON SE SENT BIEN et protégés parce qu’on est seuls et tranquilles au bord d’un fjord magnifique, parce qu’on est loin de l’agitation des grandes villes, parce qu’en grimpant en haut de n’importe laquelle des montagnes autour on peut embrasser tout le village d’un seul regard, faire mentalement le chemin du fond de la baie au détroit, voir le ciel qui s’éclate en mille couleurs quand le soleil commence à descendre derrière les falaises. Une beauté en forme de coup de poing dans le ventre, il y a juste la toundra qui fait ça, paysage complètement démesuré et bouleversant tout seul au bout du monde avec si peu de gens pour l’admirer. »

« Nous vivons dispersés sur cet énorme continent, dans des villes et des villages qui portent de jolis noms à faire rêver les Européens, de jolis noms qu'on s'empresse de traduire parce que nous sommes si fiers de savoir que « Québec » veut dire là où le fleuve se rétrécit en algonquin, que « Canada » signifie village en iroquois ou que « Tadoussac » vient de l'innu et se traduit en français par mamelles. Nous avons de jolis mots dans le dictionnaire comme toboggan, kayak et caribou, il fut une époque où des hommes issus de générations de paysans de père en fils entendaient l'appel de la forêt et couraient y rejoindre les Sauvages, il fut un temps où nous étions intimement liés, mais nous avons la mémoire courte, hélas. Nous ne nous souvenons plus de rien, et dans les villes où le béton cache le ciel, des gens occupés marchent sans se regarder sur les routes qui ont fendu la forêt, et parfois leurs yeux se posent sur eux. Eux, les épaves imbibées d'alcool qui ne sont plus l'ombre des fiers chasseurs qu'ils ont été, eux dont les formidables talents ne trouvent plus leur utilité dans notre assourdissante modernité, eux massacrés jusqu'à la moelle par l'une ou l'autre des merdes qui, paraît-il, viennent inévitablement avec la civilisation. Eux comme une maladie honteuse, comme un malaise énorme au bord du trottoir, comme un enfant-problème qui jette l'opprobre sur ses parents. Ils ont quitté leur réserve ou leur village, ils ont abouti n'importe comment sur le ciment de Montréal, Winnipeg ou Vancouver, ils confortent les gens occupés dans la vision qu'il sont d'eux : des ivrognes, des paresseux, des irresponsables.
Ils atterrissent brusquement dans le champ de vision de Charline, secrétaire, cinquante-quatre ans de préjugés soigneusement entretenus comme la haie de cèdre devant sa maison de Sainte-Julie, cinquante-quatre ans de mauvaises teintures, de salon de bronzage et de télé-romans, cinquante-quatre ans dans toute sa splendeur de contribuable outrée qui a mal à son gros bon sens. »

« C'est si simple, pour vous, l'adoption, vous avez le don de tout compliquer, mais pas l'adoption, et je vous aime tellement d'aimer les enfants des autres comme les vôtres, si simplement. [...]
C'est comme en Afrique, c'est bizarre… Comment deux coins du monde si éloignés l'un de l'autre peuvent-ils se ressembler autant?
Ce n'est pas bizarre: tout le monde est pareil au fond. Sauf les Occidentaux. Indian time, African time, Mexican time, c'est le même temps, c'est nous qui vivons à l'envers, et c'est nous qui sommes convaincus d'avoir raison. »
[Nunavik, territoire du nord du Québec, occupé essentiellement par des Inuits]

« [...] on va soigner son hypothermie, mais qui va soigner le reste ?»

« [...] peut-on empêcher un coeur d'aimer ?»

« [...] quand la peine glisse vers l'amertume, le coeur a de drôles d'élan. »

« [...] il y a des gens qui ne viennent pas au Nord que pour faire de l'argent. Moi, j'aime ça, ici. J'aime les enfants, les gens, la langue, les chiens, le paysage, le soleil de minuit, les aurores boréales, les caribous, la toundra, les montagnes, les balades. J'aime qu'on soit douze dans une boîte de pick-up pour descendre la côte de l'aéroport au grand vent. J'aime les paquebots qui mouillent majestueusement dans la baie et tout le va-et-vient autour. J'aime le fjord peu importe sa couleur et son niveau d'agitation. J'aime cueillir les moules à marée basse et sourire intérieurement en me disant que j'ai chassé mon dîner. J'aime les dos blancs des bélugas qui viennent percer la surface de l'eau, quand j'ai été fine. J'aime les enfants qui se ramènent de la marina avec un trophée de pêche presque plus gros qu'eux, le fabuleux omble chevalier. J'aime me coucher sur les rochers, les jours de temps doux, et fixer au loin le détroit d'Hudson qui m'appelle en chuchotant. [...] J'aime ça ici. »

« Moi, je n'ai pas de 22, des fois j'ai peur de ce que je ferais si j'en avais une, j'ai peur d'entrer en furie dans les camps de construction et de tirer sur tous les salauds qui se vident dans des fillettes de treize ans, j'ai peur de castrer un par un les quatre ordures qui se sont répandues sur Julia, je ne supporte plus que tous ces porcs s'en tirent sans égratignures, et on me dira que ça ne se passe pas comme ça, que la justice fait son travail amis la justice ne travaille pas ici, c'est pour ça qu'ils sont si nombreux à régler leur compte eux-mêmes. »

Quatrième de couverture

Une jeune femme du Sud qui, comme les oies, fait souvent le voyage jusqu’à Salluit, parle à Eva, son amie du Nord disparue, dont le corps est dans l’eau du fjord et l’esprit, partout. Le Nord est dur – « il y a de l’amour violent entre les murs de ces maisons presque identiques » – et la missionnaire aventurière se demande « comment on fait pour guérir son cœur ». Elle s’active, s’occupe des enfants qui peuplent ses journées, donne une voix aux petites filles inuites et raconte aussi à Eva ce qu’il advient de son fils Elijah, parce qu’il y a forcément une continuité, une descendance, après la passion, puis la mort.

Juliana Léveillé-Trudel livre un récit d’amour et d’amitié beau et rude comme la toundra. Nirliit partage la « beauté en forme de coup de poing dans le ventre » qu’exhale le Nord.

Éditions La Peuplade, octobre 2015
174 pages
PRIX PANTAGRUEL 2018