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dimanche 4 mai 2025

Le vent léger ★★★★☆ de Jean-François Beauchemin

Léonard, l'aîné des six enfants raconte son enfance heureuse et soudée avec ses frères et soeur, et ses parents aimants.
Ils vivent paisiblement à la campagne et c'est dans ce décor champêtre que j'ai tourné, avec bonheur, les pages de ce livre, au gré des saisons, des beaux mots de Jean-François Beauchemin, de ce vent léger, de ces belles phrases truffées de belles métaphores qui m'ont ravie, m'ont enchantée et émue aussi. 
Une vie paisible proche de la nature et du cœur de chacun, à aimer la vie à tort et à travers, à savourer et s'émerveiller devant la splendeur de la vie, de la nature « Rien n'est plus émouvant qu'une nuit d'été traversée par les bruits de la terre. » ...
« Parfois, dans l'atelier, papa écoutait ce slow magnifique, Nights in White Satin, des Moody Blues, et il se mettait à pleurer. Ensuite il se mouchait puis disait : « La vie est une splendeur ! » Et alors il allait puiser sur l'étagère son exemplaire tout écorné des Fleurs du mal, se tournait vers nous et citait Charles Baudelaire : Ta tête, ton geste, ton air sont beaux comme un beau paysage... Il s'émouvait encore, l'un de nous lui tendait un nouveau mouchoir, puis il nous expliquait : « Pourquoi deux fois beau dans ce poème ? Parce que c'est simple, et équilibré. Il ne faut pas avoir peur de la répétition. Au contraire, c'est elle qui fait l'équilibre de la phrase. » Et sans le dire nous pensions simultanément la même chose : ce n'est pas de syntaxe ou de figure de style dont il parle, c'est de notre vie en famille. »
... jusqu'au jour où un invité provoque une "blessure générale, confuse domestique" chez chacun des membres de cette famille, une blessure ressentie "à gauche sous les côtes". Une douleur près de l'âme. 
Malgré ce déséquilibre certain, les liens vont se resserrer encore entre eux, et les enfants vont continuer à être ce qu'ils sont depuis leur plus jeune âge, des êtres émerveillés de toutes ces petites choses merveilleuses de l'ordinaire. 
« Mais ce que je crois aujourd'hui, c'est que nous avions dès notre plus jeune âge développé une sorte de méthode, une façon de vivre inexplicablement basée sur une théorie du bonheur, et que pour nous la maladie, la souffrance, le malheur, la désolation, la fatigue, la détresse ou la mort nous stimulaient, en un sens, ou en tout cas ne prenaient jamais complètement le pas sur la joie, la force, l'amour qui sauve, l'espoir, le rire et la vie. D'où nous venait cette faculté ? À mon avis, il faut continuer de lire cette histoire pour mieux le comprendre. »
N'hésitez pas, si vous en avez l'occasion, à ouvrir ce livre empreint de philosophie, à vous laisser porter par la poésie dans cet invraisemblable bonheur car « [...] il y a dans chaque maison de cette campagne des gens avides de lectures plus indéfinissables, qui donnent accès à une solitude ombreuse, et aussi à une certaine poésie agissante et infatigable. »
Ce vent léger m'a cueillie en une matinée ensoleillée.

« Rien n'est précaire comme vivre 
Rien comme être n'est passager 
C'est un peu fondre pour le givre 
Et pour le vent être léger »
Louis Aragon 

«[Les] petites errances de maman dans les collines. Elle y mettait de l'ordre, je dirais, dans la matière mélancolique de son esprit, ces perspectives mobiles et très secrètes d'une femme tournée vers le ciel et qui, l'oreille dressée, écoutait dans les lointains la grande voix assourdie du temps. Car elle hébergeait une âme non pas décousue, mais, comment dire, disséminée, comme on le dit de certaines graines transportées par le vent léger, et qui restent longtemps ainsi transportées, suspendues entre ciel et terre.
Elle tardait à entrer dans cette étape de la vie que papa, lui, avait atteinte depuis un moment, et qui fait que la conscience est en paix relative, et désormais assez détachée du monde pour enfin s'y intéresser lucidement, sans trop de prudence ni trop de légèreté. On comprenait qu'elle avançait dans l'existence de la même façon qu'elle marchait dans les collines: à pas lents, mais, puisqu'il y avait tant à penser, sans trop s'attarder aux merveilles qui l'entouraient : la campagne épaisse, oscillant de gauche à droite, le beau marbre antique du ciel, le soleil monté là-haut sur son perchoir à poules, la lumière d'octobre déjà rousse. En réalité, et si vous voulez mon avis, je crois qu'elle entendait déjà, venu de quelque endroit reculé de ce ciel, le bruit de la mort qui, à l'étage, déplaçait ses gros meubles. »

« [...] il faut aimer, aimer de toutes ses forces, à tort et à travers. Et si l'amour cesse, il faut recommencer ailleurs, malgré les bruits de scie. »

« Parfois, dans l'atelier, papa écoutait ce slow magnifique, Nights in White Satin, des Moody Blues, et il se mettait à pleurer. Ensuite il se mouchait puis disait : « La vie est une splendeur ! » Et alors il allait puiser sur l'étagère son exemplaire tout écorné des Fleurs du mal, se tournait vers nous et citait Charles Baudelaire : Ta tête, ton geste, ton air sont beaux comme un beau paysage... Il s'émouvait encore, l'un de nous lui tendait un nouveau mouchoir, puis il nous expliquait : « Pourquoi deux fois beau dans ce poème ? Parce que c'est simple, et équilibré. Il ne faut pas avoir peur de la répétition. Au contraire, c'est elle qui fait l'équilibre de la phrase. » Et sans le dire nous pensions simultanément la même chose : ce n'est pas de syntaxe ou de figure de style dont il parle, c'est de notre vie en famille. »

« L'innocence nous revient-elle jamais après nous avoir quittés ?
Nous la sentions désormais hésitante à le faire. Bien souvent, nous l'entendions qui rôdait sous nos fenêtres, ou dans l'allée bordée de jonquilles. Mais elle n'entrait plus guère dans la maison à présent, et c'est à distance que nous devions suivre ses directives. Nous retournions chez le vieux fermier Bertin, peut-être l'homme le plus douloureusement dépossédé de cette innocence pour nous déjà presque perdue. Enfermé dans sa chambre, il écrivait depuis toujours ce qu'il croyait être un traité de sagesse mais qui dans les faits n'était qu'un long poème céleste et mélancolique, avec au milieu une grande tempête contenue. Personne à part nous ne s'intéressait à ce gros livre trop austèrement mystique. Quand il songeait plus que d'habitude à sa femme, il jouait avec l'idée de donner à son traité des airs de romance amoureuse. Nous le découragions de s'engager dans cette voie. Une fois, Zelda a dit : « L'amour dans les livres est toujours dégoulinant. Laissez-le plutôt vivre dans la vraie vie. Bien sûr votre femme est morte, mais ça n'est pas une raison. » Ces mots, ça l'a visiblement fait réfléchir. « Hum, a-t-il répondu, tout à coup bien pensif. Oui, je sens qu'il y a dans chaque maison de cette campagne des gens avides de lectures plus indéfinissables, qui donnent accès à une solitude ombreuse, et aussi à une certaine poésie agissante et infatigable. » C'était un poète, indéniablement, dont le gros livre dépeignait avec une sorte de minutie florissante non seulement les hommes, les femmes et les enfants, mais aussi l'espace et la durée, les forces secrètes qui empoignent par le col, si je puis dire, l'impénétrable mystère de l'univers. Tout pour plaire aux adeptes des grandes questions épineuses comme nous, enfants de la digne lignée des Cresson. Il répétait toujours: « Ce qui arrive à votre maman c'est terrible, oui terrible. Mais vous tenez le coup, peut-être parce que vous êtes tous ensemble, vous vous serrez les uns contre les autres. Moi je suis seul, et j'ai beau essayer d'être comme vous, les enfants, je n'arrive qu'à exprimer une tristesse aiguë. » Puis nous nous dirigions vers la laiterie où il nous servait chacun un verre de lait si extraordinairement frais que nous éprouvions dans nos corps de petits frissons de bonheur vertigineux. Après quoi nous nous taisions pour mieux écouter la rumeur lointaine du réel résonnant dans les collines, et ce sentiment de bien-être qui nous prenait par surprise, peut-être était-ce la poésie, justement, qui, cherchant un passage, se frayait un chemin dans nos corps en même temps que le lait du fermier Bertin. Souvent, tandis que nous buvions, il évoquait le souvenir de ses chiens, auprès desquels il avait vécu, affirmait-il, certaines expériences bouleversantes de douceur. « L'un d'entre eux, le plus aimant, m'a appris l'art toujours difficile de la compassion. L'autre, par la joie setrète qu'on devinait sourdre de sa poitrine à chaque aurore, me rappelait la chance que j'avais d'être capable d'émerveillement, d'imagination, de déduction mathématique, de songe et de ferveur. Un autre encore, mystérieusement familier avec les petits enfants, m'a fait comprendre les rapports oubliés entre les premiers embrasements de la jeunesse et ceux, non moins passionnés, de la vieillesse qui s'y appuie comme à un bâton, ou une canne. »»

« Un matin nous nous sommes réveillés et l'été nous attendait derrière les vitres. Chaque année à pareille date, l'étang se mettait à résonner du chant assourdissant de milliers de petites grenouilles crucifères. « Tiens ? Le grand colloque a commencé », a dit papa en levant les yeux de sur sa page des Fleurs du mal. En cette année du cancer, nous nous rassemblions souvent sur le rivage, le soir venu, avec lui et maman. Au ciel montait la grosse tranche de citron de la lune. L'étang, pourtant lisse comme la surface d'un miroir, vibrait au son de la complainte amoureuse des petits batraciens. À ce tintamarre de tôles et de clochettes se mêlait le bruit de scie planétaire des insectes. Attendrie, maman répétait toujours : « Rien n'est plus émouvant qu'une nuit d'été traversée par les bruits de la terre. » Nous observions son beau visage, ses mains de ménagère et son pantalon tout-aller, son foulard élégamment noué sur la tête pour la protéger au moins un peu des courants d'air. Nous tâchions d'appliquer à nos vies sa compréhension immédiate des phénomènes naturels et des choses vitales. En regardant vivre les enfants que nous étions encore, elle s'étonnait, pourtant, de trouver dans ces jeunes corps secoués de clartés et de présages l'allégresse inquiète qui déjà annonçait les adultes à venir, toujours soucieux du temps qu'il fait, sans cesse émerveillés par la moindre fleur. C'est elle qui en tout cas nous a appris à écouter si attentivement ce bruissement nocturne avec lequel nous aimions renouer, les soirs de juin, et qui tout l'été hantait notre invraisemblable bonheur. Beaux étangs bariolés de poissons, belles nuits piquées d'astres, prenez soin de cette femme qui dort. C'est ma mère enterrée sur le bord de son corps et de mon inépuisable passé. »

« Les abeilles abondaient dans nos collines si fleuries, où le fermier Bertin avait installé ses ruches. Nous savions que ces petites travailleuses acharnées ne disposaient que d'une vie et d'une carrière fulgurantes, et mouraient au bout de six semaines environ, au terme d'une existence dont chaque instant, jusqu'au dernier, avait été consacré à l'effort collectif. Leur vieillesse, écrivait le fermier Bertin dans son traité de sagesse, n'est pas comme la mienne l'occasion de se retourner et de regretter le passé. Ce ne sont pas des créatures créées pour la nostalgie. Peut-être devrais-je tirer une leçon de ces existences si brèves et si parfaitement vouées au temps présent. Le passé est un phare, non un port. Nous courions à la maison répéter ces mots à papa. « Je veux bien, commenta-t-il une fois, mais je ne déteste pas de temps à autre tenir compagnie à mes regrets mélancoliques. J'y rencontre des audaces, des révoltes, des austérités et mêmes des douleurs aujourd'hui disparues, que j'ai peut-être trop tôt transformées en dogmes, en espérances exagérées, en fausses clartés. Bertin n'a pas tort : le passé nous guide bel et bien au milieu de cette nuit que nous traversons. Mais je voudrais en terminant, les enfants, ajouter quelque chose. J'ai remarqué qu'à certains moments plus graves que d'autres, ou plus méditatifs, cette lumière clignotante jaillissant de mon passé allongeait son faisceau jusque dans mon avenir, et l'éclairait d'une sorte de vérité. Je pense qu'il en est de même pour chaque homme, chaque femme et chaque enfant peuplant cette planète. Comme si notre histoire, tout bien considéré, cherchait à attirer notre attention pour nous rappeler que ce qui nous attend n'est au fond qu'une forme remaniée de l'expérience, sa variante pollinisée par le temps, comme une fleur par une abeille, justement. »»

« Au début du mois de septembre mille-neuf-cent-soixante-et-onze, René Simard a fait paraître à l'âge de dix ans son disque L'oiseau, et tout le monde est devenu fou de lui. Nous écoutions nous aussi L'oiseau, Santa Lucia et Ange de mon berceau en boucle à la maison, mais notre entrée dans le fan-club a été ratée parce qu'en août maman était arrivée dans la phase de crise blastique du cancer, chose qui nous coupait l'envie de chanter et de célébrer. Qu'est-ce que la phase de crise blastique ? Voici la réponse de papa, formulée dans l'atelier, où nous avons été conviés un soir après qu'il eut mis maman au lit. « C'est, en gros, l'étape où tout se détraque. Les cellules dysfonctionnelles se multiplient, les globules rouges et les plaquettes diminuent drastiquement. Votre mère pour cette raison développe depuis un mois infection par-dessus infection, elle saigne pour un rien, éprouve une immense fatigue, elle a le souffle court, des maux d'estomac à cause de la rate qui enfle, des douleurs aux os. » Puis, encore une fois ne retenant plus ses larmes (il n'en voyait jamais la nécessité), il s'est approché de nous pour dire ceci : « Les enfants, ni vous ni moi ne croyons en Dieu. Mais ce soir et dans les semaines à venir, prions, prions. Je crois qu'il ne reste plus grand-chose d'autre à faire, désormais. » Nous aimions la vérité, mais toute vérité n'est pas bonne à faire exploser. Zénon, le benjamin, pleurnichait. La bouche ouverte, il manipulait nerveusement un de ses bouchons de bière. Elliot était tout pâle. Zelda tremblait de tous ses frêles membres. On ne pouvait pas savoir à quoi Arthur songeait, mais on devinait à son agitation nerveuse qu'en lui un câble venait de lâcher. J'étais moi-même très retourné. À la fin, Enzo a murmuré, hagard: « Doux Jésus ! Que sera le monde si maman meurt ? »»

« Le 11, Nikita Khrouchtchev est mort. Trois jours plus tard, en parlant du leader soviétique, un journaliste a écrit dans le quotidien Le Monde: Il a réussi sa vie mais manqué son œuvre. Après avoir lu ces mots-là, papa nous a de nouveau réunis dans l'atelier. « Faites de votre mieux, commença-t-il. Mais si les circonstances vous forçaient un jour à choisir, réussissez votre vie plutôt que votre œuvre. Avant d'investir dans votre carrière, embellissez autant que possible l'existence, développez votre générosité et votre attention aux autres, ne vous laissez pas contaminer par la vilenie et l'indignité partout pré-sentes, résistez, résistez. » Bien sûr il n'entendait pas par là que Khrouchtchev, avec ses millions de morts sur la conscience, était un modèle à suivre. Simplement, je pense que la formule du journaliste du Monde l'avait frappé. On ne pouvait pas le nier: certains mots avaient ce pouvoir de le happer, on le voyait à sa façon d'aimer la poésie, et c'est vrai qu'on ne pouvait pas bien le connaître, ni même le côtoyer très longtemps avec bonheur, si on ne tenait pas compte de son intérêt pour les mots, qui sont si on veut la musique et le chant de l'âme, voilà pourquoi aussi il aimait les belles phrases fortes de Nietzsche et chantait dans la chorale, c'était un homme dont l'âme restait en tout état de cause très musicale. »

« Vers les dix heures, le fantôme de grand-papa nous est encore apparu. « Je m'étonne, nous a-t-il confié, qu'on apprenne si tôt aux petits enfants la technique de la preuve par neuf, mais qu'on neglige en classe de leur enseigner à s'émerveiller. Qu'on répète partout aux gens de garder les pieds sur terre, mais à peu près jamais de se laisser enchanter. Pourquoi n'encourage-t-on pas plus universellement la faculté d'éprouver les choses, d'être touché par elles, d'en saisir la substance la plus subtile, d'en soupeser la profondeur et l'amplitude ? » Puis, avec son chapeau sur la tête, il est reparti le plus naturellement du monde, comme avalé par la nature. Enzo nous a immédiatement convoqués en assemblée derrière la remise. « Que voulait nous dire au juste » a-t-il demandé, son pinceau à la main. Et c'est Zénon, le moins expérimenté de cette famille, qui a eu pourtant la réponse la plus sensée : « Je pense qu'il est seulement venu nous rappeler ce que maman nous a dit un jour, à savoir que même si les gens meurent, ça n'est pas une raison pour ne pas aimer vivre. » »

« L'époque bien sûr était aux pessimismes de toutes sortes (guerre froide, guerre du Viêt Nam, dictatures en République d'Haïti, Jean Béliveau retraité du hockey, glissement de terrain majeur et catastrophique à Saint-Jean-Vianney, etc.). Mais nous n'arrivions pas à être inquiets ou malheureux très longtemps. Je ne dis pas que le chagrin ne nous atteignait pas, je dis l'inverse : je crois que nous étions fondamentalement des gens mus par le chagrin d'aimer. Seulement, chacun à sa manière, papa et maman (le premier par la joie, l'autre par l'amour) nous avaient appris à ne pas craindre le futur. Cet automne-là, nous rencontrions régulièrement dans les collines notre avenir pour ainsi dire à portée de main, avec son électricité partout jusqu'à vingt-trois heures, son édition intégrale en douze volumes de nos folies de jeunesse, son vaste pays maraîcher, son passage vers l'insondable et, plus loin encore, ses quelques hectares d'éternité. Il va sans dire que nous n'y trouvions pas toujours tout ce qu'il nous fallait, et aussi vite que nous le souhaitions : nous y rôdions comme une chienne cherche le plus étourdi de ses quatre petits. Mes frères, ma sœur et moi y relisions les beaux vers de Louis Aragon que nous nous chantions intérieurement chaque fois que nous éprouvions le besoin de mieux occuper notre temps :
Je chante pour passer le temps 
Petit qu'il me reste de vivre 
Comme on dessine sur le givre 
Comme on se fait le cœur content 
À lancer cailloux sur l'étang
Ce qui nous émouvait aussi de l'avenir, c'est que, en pensée, nous y rejoignions toujours notre mère. Dans la campagne tous les trains étaient déjà passés, et un bon chien de rapport nous suivait sans jamais oser nous dépasser. Tout à coup maman se souvenait de sa propre enfance et de sa vie dans les années mille-neuf-cent-trente, du temps où ses parents et elle vivaient dans la petite vallée abritant leur ferme, en un temps où « le grand char du vent », passant en trombe dans le pacage, soulevait les vaches et les déposait sur le toit de la grange. Puis elle tendait l'oreille, nous serrait tous les six contre son corps et, très émue, disait: « Écoutez, écoutez bien. Ce bruit sourd qu'on entend dans les lointains, vous savez ce que c'est ? C'est le temps et le hasard qui déblaient pour vous le chemin. » Puis nous marchions encore un moment tous ensemble, et à la fin ce rêve éveillé que nous venions de faire s'achevait. »

« Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres ? Je n'en sais trop rien. Peut-être afin de laisser en moi au moins une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Peut-être aussi afin de me rappeler avec le plus de précision possible ces huit personnes qui n'auront fait que passer, huit fusées d'argent, huit météores tombés sur la Terre mais sans fracas ni déclenchement de cataclysme, sans ce grand trou que laisse habituellement l'impact du ciel percutant le monde. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s'unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais également l'état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes. Pour être franc, je ne suis pas sûr que mes pauvres arguments de bateleur et d'équilibriste suffiront à intéresser beaucoup de gens au récit de la maisonnée des Cresson. Mais c'est tout ce que j'ai à offrir : une visite guidée dans la mémoire d'un homme peu effrayé par sa mort mais qui commence à se douter de son aspect général, et qui, en prévision de sa venue, accumule des réserves de souvenirs, de chance, de grâce et de gratitude. »

« Papa disait vrai : résister, c'est la grande affaire. Il n'y a pas d'avenir qui vaille sans ça. Résister au cynisme, cette maladie des gens fatigués de vivre, résister à l'insignifiance ambiante, au décou-ragement, à l'argent qui dévore tout, à la violence et surtout au chagrin. Je vais dire une chose: ce qu'il y a, c'est que le cerveau humain, essentiellement conçu il y a deux millions d'années pour nous aider à échapper aux tigres et aux lions, pour nous renseigner sur les meilleures façons de survivre, n'a pas été prévu pour la métaphysique, ou quelque forme que ce soit de pensée abstraite. Animal parmi les animaux, c'est par pur hasard qu'Homo a pu échapper au moins en partie à sa condition originelle, et devenir à la longue une si étonnante (mais maladroite) créature pensante. Comment construire un monde harmonieux avec un cerveau pareil ? Comment en arriver à une existence humaine débarrassée de sa férocité et de son individualisme, désormais inutiles ? À première vue, aucune chance. Je ne suis pas futurologue, mais, bon sang, j'ai beau réfléchir, je ne trouve pas d'autres outils que l'esprit pour répondre aux insistants appels de l'avenir : il faut s'élever, prendre un peu de hauteur. Si j'ai bien compris, c'est ce que maman nous apprenait lorsqu'elle nous disait d'aimer la vie, et surtout de l'aimer tous ensemble. »

« « [...] récemment, j'ai compris une chose. Tu te rappelles le jour de la naissance de Zénon ? Du discours que j'ai prononcé, debout sur la caisse à oranges descendue du grenier ? Nous étions tous dans la joie, tandis que là-bas, à l'hôpital, Zénon, lui, était dans les pleurs. Eh bien, voici la grande leçon paradoxale que la nature nous enseigne : il nous faut vivre tous les six de manière qu'au moment de sa mort, tandis que nous serons tous dans les pleurs, maman soit quant à elle dans la joie. » »

« Ce qu'Enzo avait voulu me dire, bien sûr, c'était que maman, cette grande métaphore de la nature, après nous avoir bien appris à vivre, nous apprenait à présent à mourir. Vers la fin, nous l'avons souvent entendue répéter : « J'ai vécu l'essentiel de ma vie avec la crainte sourde de devenir à la longue un être rapetissé par l'amertume, la déception, l'écœurement. J'avais vingt, trente, trente-cinq ans et je guettais le moment tant redouté où la paresse de l'esprit, la bassesse d'âme, la vanité, la tromperie et la médiocrité partout présentes allaient venir à bout de ma joie, de mon inexplicable plaisir de vivre. Je ne sais pas trop ce qui s'est passé au ciel et sur la terre pour que j'échappe jusqu'à maintenant à ce sort terrible. » En tout cas une chose était sûre: à mesure que, une lampe tempête à la main, elle s'aventurait plus profondément dans la maladie, on aurait dit qu'une sorte d'instinct, de confiance tellurique sans cesse renouvelée la faisaient considérer comme un devoir humanitaire de déclarer biens patrimoniaux la gaieté, la vérité, la beauté, l'ingéniosité, l'espoir, l'estime, la fraternité. On était à la mi-septembre, les soirées étaient encore douces. Elle nous réunissait dans le jardin et nous faisait la lecture. À d'autres moments, et même si elle ne possédait pas une voix inoubliable, elle aimait nous chanter sa chanson favorite (Heureux celui qui meurt d'aimer), pleine de charme mélancolique : 

Ô mon jardin d'eau fraîche et d'ombre
Ma danse d'être mon cœur sombre
Mon ciel des étoiles sans nombre
Ma barque au loin douce à ramer

Elle nous apprenait aussi à ne craindre ni les mots ni les émotions. C'est pourquoi nous étions si portés aux confidences, et au partage en général : nous comprenions que l'agencement sensible des mots exprimant un chagrin, un bonheur ou une inquiétude pouvait être au moins aussi beau et apaisant qu'un bouquet de fleurs qu'on dispose dans un vase. C'était l'exemple que nous avions chaque jour sous les yeux. »

« Le 7 octobre à quinze heures, durant sa pause chocolat-biscottes, le président américain Richard Nixon, confortablement assis dans le bureau ovale, écoutait Maggie May, la nouvelle chanson de Rod Stewart. À peu près simultanément, le médecin Prévert appelait notre père au téléphone pour lui communiquer les résultats de ses dernières analyses, et lui dire que le nombre de lymphocytes dans le sang de maman avait doublé en deux mois, chose qui n'annonçait rien de bon. Avant de partir pour l'école, à notre retour, le soir après souper et avant d'aller dormir, tout le temps, nous allions trouver notre mère dans la chambre et passions quelques minutes à son chevet. Nous tâchions de la dérider, mais nous étions constamment distraits par l'idée sinistre de ces lymphocytes à l'œuvre dans ce corps amaigri, fiévreux, trempé de sueur. Nos cœurs plus que jamais étaient soumis à une sorte d'entreprise de démolition. Nous aménagions à la longue comme des caveaux à patates ces lieux pourtant sans porte ni murs, sans plancher, ni charpente ni toit, et même sans réelles dimensions. Nous y entassions en atmosphère contrôlée des tristesses qui, sous la bonne garde de notre fragile courage, poursuivaient patiemment leur processus de maturation. Pas mal de ces peines, incapables de mûrissement, refusaient d'ailleurs de se transformer en confiance, ou en vitalité. Nous nous tournions alors non pas vers papa, lui-même fort secoué, mais vers de plus impartiaux confidents : Léon, l'écureuil qui chaque matin cassait ses noix dans le creux de nos mains, Henriette, la vache du fermier Bertin, Ringo, notre bouc chevelu. Mais c'est un fait : peu de nos chagrins atteignaient le degré de douceur voulu, ou espéré. »

« Désormais, lorsque nous étions tous à l'école ou ailleurs et que papa lui-même s'absentait pour le travail, le fermier Bertin venait passer quelques heures à la maison pour veiller sur maman. Installés dans la petite chambre du fond, ces deux amis de longue date en profitaient pour discuter de tout et de rien. Puisque le fermier Bertin était un homme qui ne parlait pas volontiers de lui-même, il fallait parfois l'interroger avec insistance. Mais ça en valait le coup parce qu'alors son âme apparaissait, comme un noyau dans un fruit entrouvert. Assez souvent, maman et lui évoquaient ensemble leur passé commun. Un jour, émue, elle m'a répété ce détail d'une anecdote qu'il lui avait racontée : « Dans le village où je suis né, il y avait un tailleur esseulé qui sous le porche de sa maison faufilait en parlant de sa femme morte le rebord de vos pantalons. » Je crois que ce que maman aimait particulièrement, c'était cette façon bien à lui qu'avait le fermier Bertin de se souvenir des gens ordinaires, et d'accueillir leur pensée dans le grand palais vert de son esprit, où se mêlaient, aurait-on dit, les nénuphars de l'avenir et les lianes de la mémoire. En esquissant son faible sourire si tendre, elle disait toujours : « Il s'émerveille pour un rien : la lune qui se déplace si méthodiquement au ciel, le vent léger qui fait se pencher les herbes des collines, les haricots qui poussent à l'ombre. C'est merveilleux. » »

« Une fois la semaine, nous nous réunissions avec lui derrière la remise pour un feu de camp. Au ciel, quelques étoiles équarrissaient à petits coups de rabot la clarté de ces flammes pleines d'ombres. Plus tard il sortait son exemplaire de L'Art de l'oisiveté et nous lisait pour la millième fois ces mots d'Hermann Hesse : S'il faut des hommes qui construisent des maisons et les abattent, qui plantent des forêts et les coupent, qui peignent les volets et sèment les jardins, il faut bien aussi quelqu'un qui voie tout cela. « Je n'en suis pas encore complètement certain, ajoutait-il à la fin de sa lecture, mais il me semble que vous faites tous les six partie du groupe des observateurs. C'est très bien, quand il le faut, de rafistoler la Chevrolet, repeindre la remise, collectionner des trucs, s'intéresser à l'esprit des gens, planter des fleurs, mesurer des surfaces. Mais rien ne vaut à mon avis cette vie de contemplation dont vous favorisez par votre bonté et votre affection la si prometteuse floraison. » Lorsque je m'engageais sur le sentier avec ces mots de papa en tête, je croyais emprunter de nouveaux passages, de discrets embranchements qui détournaient mes pas pour me mener bien au-delà de la colline, dans une dimension que je ne soupçonnais pas. Voilà l'effet que me faisaient ces paroles domestiques, américaines, nocturnes, inquiètes et offertes, leur montée au château, leur mansarde éclairée toute la nuit. C'est bien le comble : moi qui écris cette histoire, je ne trouve pas les mots qu'il faut, et je dois encore et toujours, pour me faire comprendre, me rabattre sur des images, comme les enfants. Je voudrais parler de la brièveté des choses, du chagrin et de l'amour, mais chaque fois ce sont d'autres mots qui me viennent, ceux de la nuit, du songe, de la beauté, de la métamorphose et de la vie. »

« Le mois de septembre avait laissé sa place à des journées d'une étonnante fraîcheur. Un livre à la main, frissonnant dans la chaise Adirondack, mon frère Arthur m'a prié un matin de monter à la chambre et de lui apporter un vêtement chaud. « Mon vieux pull-over rouge avec une tête d'orignal sur le de-vant devrait pouvoir faire l'affaire », me suis-je dit en fouillant dans le tiroir de la commode. Mais voici les premiers mots vraiment intéressants de cette anecdote : Ringo, notre bouc chevelu, apercevant mon frère vêtu de l'épais tricot qu'il m'avait tant de fois vu porter, a cru que je m'étais tout à coup dédoublé. La pauvre bête, éperdue de confusion, nous fixait tour à tour et se demandait clairement lequel, de mon frère ou de moi-même, allait désormais jouer le rôle de Léonard Cresson. Ce petit épisode n'est pas une démonstration preuve à l'appui des limites de la réflexion animale. C'est le constat à peine métaphysique de la fragilité de notre identité humaine, dont les traits généraux se troublent au gré d'un simple regard extérieur posé sur nous. « Qui sommes-nous réellement ? » me demandais-je. Et là-haut, alitée dans la petite chambre du fond, que devenaient donc la personnalité, la nature, l'âme de maman depuis que nous étions les témoins de la métamorphose si accablante de son corps ? »

« En octobre mille-neuf-cent-soixante-et-onze, la nouvelle chan-son de John Lennon, Imagine, était sur toutes les lèvres. Papa avait acheté le quarante-cinq tours et la faisait jouer à répétition sur le pick-up. « Écoutez ça, les enfants, disait-il. C'est la plus grande chanson de tous les temps. » Nous tendions l'oreille, tentions d'imaginer à notre tour un monde désormais pacifié et fraternel, sans frontières, sans pays, sans religions, sans possessions matérielles et sans attirance particulière pour le meurtre ou le crime. Zénon y parvenait mieux que nous autres, peut-être parce que l'enfance agitait encore en lui son grand songe plein de candeur et d'horizon, contrairement à nous qui n'avions déjà plus qu'un imaginaire limité, une vue partiellement obstruée par les hauts murs de l'âge de raison. Et pourtant même lui ressentait un malaise, une menace sourde. Nous nous rassemblions autour du pick-up, écoutions puis réécoutions Imagine. La langue anglaise n'était pas notre fort, mais comment le dirais-je, sans pour autant être des devins nous comprenions ce qu'il y avait au-dessus de ces mots-là, et bien sûr nous apercevions là quelque chose de beau, mais pour la première fois la beauté refusait de faire en nous son travail de sculptrice, et c'est ainsi que nous vieillissions avant l'âge, et devenions à cause du cancer sans doute des jeunes gens très mûrs en dépit des traces encore fraîches laissées par eux dans l'enfance. »

« « [...] une vie réussie est une vie dans laquelle il y a des enfants, des songes dont on sort difficilement, d'inconsolables peines, de la grandeur, des erreurs profondes comme des graines enfouies dans le sol, une tour, une rue paisible, de la clairvoyance et le sens de l'Histoire, assez de place pour le mystère, de la bonté et quelqu'un à qui parler. » »

« On voyait par la fenêtre le ciel presque culminant se hisser encore un peu. Parce que la maison était si accueillante et la campagne, là, dehors, si pleine d'enluminures, de silences généraux et d'oscillations spontanées, nous ne manquions de rien et n'étions ni apeurés, ni désillusionnés, ni découragés. »

« Je m'étais levé tôt, j'avais enfilé mon vieux pull-over rouge avec une tête d'orignal sur le devant puis j'étais sorti respirer l'air froid de cet automne en train de laisser en nous tous une trace ineffaçable. Il faisait beau, le ciel découpait dans ses retailles quelques geais bleus, puis leur laissait le loisir d'aller et venir à leur guise entre la serre et le toit de la maison. On voyait le réel glisser très doucement le long de la remise, et de son grand songe éveillé monter d'émouvants souvenirs d'enfants. Vers les sept heures, Elliot est venu me trouver dans l'allée centrale du jardin. Nous sommes restés un moment à échanger des banalités, comme on échauffe un muscle avant un effort plus intense, puis mon frère a commencé à dire des choses intéressantes. « Une idée m'est venue l'autre jour, me dit-il, et je n'ai pour l'expliquer que mes théories de jardinier. J'ai observé que les asters, les soucis et les reines-marguerites poussaient plus vigoureusement, et réagissaient mieux au froid de l'automne, lorsqu'elles partageaient dans les plates-bandes le même carré de terre. Si nous ne nous écroulons pas de chagrin, peut-être est-ce parce que nous éprouvons dans cette famille les effets bénéfiques d'une sorte de côtoiement de fleurs. » C'étaient des paroles qui vous incitaient à la rêverie. Nous n'étions pas, quand il le fallait, dépourvus de réalisme, mais, puisque nous avions toujours été encouragés par nos parents à ne pas craindre notre imagination, Elliot a poussé encore plus loin sa théorie : « Mais peut-être aussi nous sommes-nous connus avant, non pas dans une vie antérieure, comme on le dit parfois un peu rapidement, mais dans une vie à côté de celle-ci, dans laquelle vivent, souffrent et aiment des êtres psychiquement plus forts, et qui l'espace d'un instant nous font signe de les suivre puis nous enseignent comment résister à la peine. Qui sait ? Peut-être d'ailleurs le fantôme de grand-papa nous arrive-t-il de cet endroit voisin du nôtre. » Ça devenait très impénétrable, mais quelque chose dans la nature ambiante nous disait que tout était possible, il y avait tant de mystères irrésolus. »

« Après la messe, nous sommes allés le retrou-ver au jubé. On s'étonnait autour de nous de cet attroupement de très jeunes gens enserrant de leurs bras le choriste Cresson. Le curé, venu féliciter les chanteurs et chanteuses, a quant à lui beaucoup insisté sur la splendeur du texte « presque céleste » de l'œuvre interprétée. Alors notre père a pris la parole en ces mots : « Oh, je pense que ce motet est l'une des plus magnifiques mélodies jamais composées. Mais il m'arrive de sourciller en repensant à son message. Je ne voudrais pas simplifier les choses injustement, mais, en gros, on peut le résumer ainsi: la mort est bienheureuse, et l'homme est de nature spirituelle. Je veux bien, mais songez un peu à ceci: ma femme, qui à la maison ces jours-ci souffre atrocement dans sa chair, aime à ce point ses enfants qu'elle ne se résigne pas à quitter ce monde. Pour elle, cette mort certaine qui l'attend à court terme n'a rien de bienheureux, et ce corps dont elle maudit chaque jour la douleur n'a rien d'immatériel. C'est pourquoi je souhaite si vous me le permettez rappeler devant vous cette banalité qui pourtant me paraît bien plus importante que le message biblique : peut-être sommes-nous tous de nature spirituelle, peut-être bien. Mais c'est tandis que nous sommes vous et moi encore bien vivants qu'il faut glorifier cette vie terrestre qui permet d'être les uns auprès des autres dans la simplicité de l'amour et la vérité de l'attachement. » »

« Je faisais pour ma part toujours le même rêve affolé : dans la mort, un surveillant de nuit m'accueillait avec son gros trousseau de clés, ouvrait pour moi une porte dérobée, derrière laquelle des ouvriers s'affairaient à réparer le crépi effrité du ciel. Bon sang, qui étais-je ainsi quand je dormais ? Un cueilleur, peut-être, qui dans le sommeil se baissait pour ramasser ce que son cœur avait semé durant le jour. »

« Oh, mais je m'égare encore. L'âme, le corps, la vie, la mort, ce ne sont pas du tout les sujets que je voulais aborder dans ce nouveau chapitre de mon histoire elle-même si décousue. Ce que je souhaitais dire, c'est que le soir où nous sommes devenus orphelins, la lune s'est levée au-dessus de la maison et, comme dans une gare, a commencé à se faufiler entre divers astres eux aussi de passage dans cette portion très achalandée de la voûte céleste. Ensuite nous est parvenue, venant du fond du jardin, la toute dernière note de guitare de l'innocence, que nous venions de traverser tous les six ensemble, épaule contre épaule, en quelque sorte. Et dans le cœur de chacun de nous, alors que le ciel se couchait sur le côté droit de la terre, un petit oiseau a refermé ses ailes puis s'est endormi comme au milieu d'une haie. »

« Les cendres de nos parents éparpillées dans le vent léger, le fermier Bertin mort de chagrin en feuilletant ses albums de papillons, le bouc Ringo enterré là-bas derrière la petite remise, Dieu qui se pique les doigts en reprisant le ciel bleu, nos cœurs qui ne s'habituent à rien et persistent dans leur maladresse d'épagneul de trois mois, ces choses-là ne nous troublent plus autant. Et si, quant à moi, je remue plus souvent qu'avant certaines questions d'ordre métaphysique, ce n'est pas que je deviens sage ou moins irréfléchi, mais il faut bien de temps à autre poser des bornes sur le chemin. Quoi qu'il en soit, je n'entends plus rien : le beau vacarme de ma jeunesse s'est bel et bien tu. Mais le silence qui me parvient de l'avenir est plus beau encore. Il ressemble à celui que j'écoute, très tôt le matin, quand l'aube vient s'appuyer aux vitres de ma maison. »

« Comme tous les autres dans cette famille, je n'ai pas les qualités qu'il faut pour conclure aisément les choses. Mais ce que j'aimerais, c'est qu'on dise un jour de cette histoire que je viens d'écrire : Oh, ça n'était pas un récit palpitant et très de son temps, sarcastique ou nihiliste, raconté dans un style convulsif avec beaucoup de repères modernes. Mais il y avait là des gens qui vivaient de leur mieux les uns auprès des autres. C'étaient des personnes qui s'aimaient et qui aimaient s'asseoir à une table pour discuter de choses banales, de la maison, du potager, de la lumière du soir sur les collines, de musique, de littérature, de leur santé, de la vie et de la mort. Ça se passait au milieu d'un siècle voisin et cependant très différent de celui-ci, en un temps où il leur semblait plus important que jamais de s'intéresser à ces trucs démodés : la gentillesse, la hauteur de vues, l'humanisme. Ils songeaient à leur vie avec humour, ils s'appuyaient fermement sur leur passé, ils traversaient le temps présent en lisant un vieux traité de sagesse pour se donner du courage, ils croyaient en l'avenir, ils aimaient beaucoup se parler des événements qui les avaient influencés, de ceux qu'ils provoquaient pour faire encore un peu dévier leurs destins, des vies qu'ils n'avaient pas vécues. Ils se levaient quelquefois au milieu de la nuit pour se côtoyer car ils n'avaient pas sommeil. Il se faisait tard, souvent la raison d'être de leur présence en ce monde ne leur apparaissait plus si clairement mais ils continuaient à converser, et le soleil était couché, et le monde ne tournait pas toujours dans le bon sens, mais ils trouvaient toujours des choses à dire sur l'amour, la peine, la souffrance, la camaraderie et l'espoir. Ils ne tournaient jamais le dos à ceux qui ne pensaient pas comme eux, ils se disaient : ils ne sont pas différents de nous, ils n'ont qu'une histoire différente. Ils parlaient du bonheur sans être ennuyeux, et luttaient de toutes leurs forces contre cette tangente que prenait la société en faveur de l'amertume, du ressentiment, du mépris et de la violence morale, qu'ils considéraient comme les choses les plus inquiétantes qui soient. J'aimerais surtout qu'on dise de cette histoire à peine discernable parmi toutes les histoires disponibles qu'elle est si belle qu'elle semble inventée de toutes pièces. Pourtant tout en elle est vrai, si bien sûr on croit à la vérité de la poésie. »

Quatrième de couverture

À l'automne de l'année mille-neuf-cent-soixante-et-onze, une famille composée de six enfants délurés et de leurs parents vit une existence paisible à la campagne. La mère, bientôt malade, est l'objet de l'attention tendre et des soins empressés du père et de ces enfants aimants, à la fois graves et légers, introspectifs et expressifs. A leur récit de ce passage obligé par le malheur et le chagrin s'enchevétrent divers événements ponctuant l'histoire récente du Québec et du monde. Comme si l'aventure humaine n'était en vérité ní petite ni grande, mais jalonnée de faits, de courants et de hasards, tragiques ou frivoles, formant à la fin un collier, ou une chaîne, celle de cette existence dérisoire et merveilleuse que nous traversons tous.

Pourquoi raconter cette histoire, somme toute pas moins banale que les autres ? Je n'en sais trop rien. Peut-être afin de laisser une trace de cette famille encore intacte qui, entremêlée à son époque, marchait en dépit de tout à la rencontre de la beauté. Et puis pour me souvenir que nos esprits et nos cœurs quand ils s'unissaient négociaient mieux les courbes dans le tournant abrupt des choses, que ce qui nous importait était non seulement notre propre situation, mais également l'état de santé du vaste monde, la guêpe venue reposer sur ses épaules ses ailes inquiètes.

Jean-François Beauchemin est écrivain depuis vingt-cinq ans. Il propose une œuvre pensive, tout aussi lucide que ludique. Il est l'auteur, notamment, du Jour des corneilles (prix France-Québec 2005) et de La Fabrication de l'aube (Prix des libraires 2007). Le vent léger est son vingt-sixième ouvrage.

Éditions Québec Amérique,  2023
184 pages 

mardi 12 novembre 2024

Pages volées ★★★★☆ d'Alexandra Koszelyk

Écriture de l'intime.
Introspective.
Écriture de la survie.
La littérature comme planche de salut.

Au fil d'une retraite littéraire, Alexandra Koszelyk couche sur papier ses réflexions et confidences sur ce qu'a été son enfance, comment elle a appris à grandir, à vivre, survivre à ses absents, ses fantômes, appréhender sa vie d'adulte, raconte son rapport  à la littérature, ses origines, ses passions littéraires, musicales ... artistiques, quelques anecdotes sur sa vie de professeure de lettres, d'écrivaine, souligne le pouvoir des mots, éclaire sur les personnages de ses romans ... tout cela avec érudition, avec poésie, avec clairvoyance.
« La mer en toile de fond. Le ressac est une musique pour déverser l'encre. »
Un texte chargé d'émotions et d'espoirs.
Un texte beau.
Courageux.
Une voix émouvante, à la portée universelle - elle nous renvoie à notre attitude face à nos propres failles, nos propres luttes, nos propres faiblesses.
« Parce que sans ces failles n’existeraient pas ces continents en nous. »
Pages volées. Titre éloquent. Titre écho.
Superbe texte !
« Le lecteur est celui qui se dénude au moment d'entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découvertes. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d'autres vies, d'autres histoires, et portera vers l'autre le regard d'un ami. »

« Les mots vivent éternellement, [...] ils restent quand nous partons. Et ils seront connus, même si tu détruis ceux qui les prononcent. »
José Carlos Somoza, L'Origine du mal 

« Que transmettent inconsciemment les parents ? À ce père qui souhaite une intégration parfaite de ses enfants, qu'ils parlent français, agissent en Français, le voici avec une enfant qui clame haut et fort, dès qu'elle rencontre quelqu'un de nouveau : « T'es qui, toi ? Moi, je suis ukrainienne ! »
Que cachait cette véhémence ? Pas exactement une forme de rébellion, puisque je n'avais pas, à cinq ans, l'âge de la crise adolescente. Pour quelle raison cette voix s'élevait-elle, malgré le souhait parental ?
Et si l'enfant disait tout haut ce que les adultes voulaient cacher, pour différentes raisons ? Pourquoi cet enfant, par exemple, refuse-t-il de goûter à la viande, dès tout petit ? Un dégoût si profond qu'il ne peut venir de lui seul. La réponse est souvent inscrite dans un traumatisme d'un de ses ancêtres, transmis en général de façon silencieuse, dans les souterrains implicites d'une mémoire familiale tue. Par quelle magie certains traumatismes passent-ils de génération en génération ? »

« Le bruit des fourchettes reprend. Rien n'est arrivé, ni l'accident ni ces pleurs.
Les fourchettes continuent leur ballet, raclent les assiettes.
Je ne sais plus quel pouvait être le plat.
Le rond des assiettes comme deux parenthèses fermées, impossible d'en sortir.
Je dérive, je me fais continent, nous sommes à ce moment-là des icebergs flottants.
Quelques jours plus tard, mon frère revient.
Nous dormons dans la même chambre et rapprochons nos lits. Collés.
Le soir, nous nous endormons en nous tenant la main. Tectonique des plaques. Rapprochement. Chaleur. Fonte des glaces.
La vie a trouvé son chemin, elle peut espérer continuer. »

« Le chagrin devient une seconde peau. Il habite en moi, voyage dans ce corps chaotique, m'emplit, il se fait compagnon, sans y avoir été invité. Il m'a envahie, parasitée. Je fais avec lui. Ou plutôt contre lui, car je voudrais l'oublier, mais il me façonne. »

« Survivre, c'est vivre deux fois. Pour moi. Et pour eux qui ne le pouvaient plus. »

« Écrire, n'est-ce pas élargir la blessure originelle ? Et être, dans un même mouvement, le remède de ce poison en moi ?
Me créer mon propre pays, en m'imaginant mes propres mondes ?

***

À qui j'écris ?
À moi, pour moi, pour poser ce que la mémoire peut me voler ? N'est-ce pas plutôt pour eux ? Pour ceux qui dans mon imaginaire sont restés à jamais coincés dans cette boîte de métal, entre deux rives, ni morts ni perdus, mais cachés dans un oubli que je m'acharne à gratter de la pointe de mon stylo ? Déposer une histoire, ni tout à fait la leur, ni la mienne, mais celle d'une femme qui n'a eu de cesse de se raconter des histoires pour s'ancrer. Mes parents méritent la leur, la plus sincère possible, dans le mouvement de cette danse qu'ont les esprits humains. »

« Trouver un sens.
Pourquoi suis-je restée en vie ? Pourquoi moi, et pas eux ?
Le cerveau humain n'aime pas le vide. Quand un enfant ne trouve pas de réponses à ses questions, il en crée.
Un rêve s'est imposé. Un rêve qui est devenu pour moi l'exacte réalité.
Nous sommes tous les quatre dans la voiture, l'accident vient d'avoir lieu. Dans la réalité, j'ai fait une galipette, je suis inconsciente, mais je ne peux m'y résoudre. Je suis à l'arrière de la voiture, sur le siège de droite. Je ne vois pas ma mère sur le siège avant, ni mon frère à mes côtés. Mon père a le visage écrasé sur le volant, il relève sa tête et me regarde. Des traînées d'un rouge vif maculent son visage. Je ne fais que le regarder, sans rien dire, ni pousser un cri ni pleurer.
« Prends soin de ton frère. »
J'acquiesce.
Sa tête plonge de nouveau contre le volant.
Le rêve s'arrête.
À mon réveil, et encore aujourd'hui, je ne peux me résoudre à croire en une illusion. Elle devient même ma raison d'être. J'ai survécu pour protéger mon frère.
L'étymologie de mon prénom enfonce le clou.
« Alexandra : guerrière protectrice des hommes. »
Et voilà comment d'une illusion naît une raison d'être. »

« Plonger
Un jour, tout a été emporté 
Par ces eaux qui ont recouvert 
Les roses trémières, la balançoire et les rires 
Comment la joie pourrait-elle leur survivre ? Alors autant l'effacer 
Comme le clocher dans ce lac autrefois village 
On ne voit plus à présent 
Que son coq girouette qui pointe 
Darde et cherche un soleil qu'il n'atteindra jamais 
Des cloches noyées, incapables de rouiller, 
Gorgées d'une eau qui empêche un horizon. 
Quelques branches d'arbres affleurent, 
Si biscornues qu'on peine à les reconnaître 
Un poisson sautille hors de l'eau 
Quelque chose est là, encore, en dessous 
Qui ira le repêcher ? »

« Juste avant la catastrophe, les gens racontent que plus un oiseau ne chantait, qu'ils étaient partis, avec cette prescience que possèdent les animaux.
C'est sans doute cela, les ruptures. Un silence, puis une parole qui par la suite n'est plus jamais la même. »

« À cette période, la littérature devient pour moi une planche de salut face à un monde qui ne tient jamais ses promesses. La fiction, elle, tient la route, donne des réponses.
Parce que dans les commencements d'une histoire se tiennent de nombreux serments, ne serait-ce que celui d'une cohérence à un ensemble défini.»

« Des objets, des photos, des cartes postales et des lettres en héritage. L'ensemble d'une vie rétrécie qui tient dans un réduit, sur quelques étagères, points de suspension d'un autre temps, archipel à la dérive d'un continent désormais perdu.
Dans ces instants, le contenu d'une vie qui paraît futile, des moments du quotidien et de fêtes ramassées et compactées. Les mettre bout à bout n'a jamais reconstitué ce qu'ils étaient, et pourtant c'est tout ce que j'ai. Des miettes d'eux qui deviennent des gâteaux de fête, les seuls que je peux me mettre sous la dent.
Élever ces petits riens au rang de tout.
La futilité qui devient essentielle, le paradoxe des miettes devenues gâteaux. »

« La bibliothèque est devenue un refuge. Des gens penchés sur une quatrième de couverture. Les épaules un peu voûtées, ils ouvrent une page au hasard, lisent quelques lignes, en tournent une autre. Le caractère sacré de l'écriture est resté là, figé. Le lecteur est celui qui se dénude au moment d'entrer dans un sanctuaire. Il est avide de découvertes. En refermant le livre, il portera de nouveaux habits, sera allé à la rencontre d'autres vies, d'autres histoires, et portera vers l'autre le regard d'un ami. »

« L'autre, ce double de papier, n'est plus un menteur ou un barbare, mais bien un ami, une personne à laquelle le lecteur peut s'identifier; et si, au contraire, il éprouve plutôt du rejet, il a tout de même le temps de le comprendre. Le temps d'un roman. Là où la réalité est plus souvent immédiateté, le livre nous apporte la sagesse de plusieurs années. »

« Il y a plusieurs langages pour communiquer.
La musique en est un particulièrement intéressant. Faire du solfège et maîtriser un instrument m'ont permis d'exprimer autrement une émotion tue, le corps caché derrière une guitare.
M'acharner : déchiffrer une partition, ne pas baisser les bras face aux couacs, passer un grand nombre d'heures à refaire les mêmes mesures, bien placer mes doigts et mes mains. À terme, arriver à sortir des sons mélodieux et en rythme.
Au bout de quelques années, la liesse de vivre une réelle communion entre le compositeur et moi-même naît, j'arrive à interpréter ce qu'il a voulu dire, à faire corps avec ce morceau composé par une personne, à le réinventer également, comme ce livre qu'on fait advenir vers soi.
Le plaisir des nuances éclot, j'allonge certaines notes, je fais vibrer la corde et le son se propage et palpite en moi. J'embrasse la caisse de la guitare comme un être véritable, comme ces corps auxquels on a fait l'amour. Ne faire qu'un.
Platon avec son mythe de l'androgyne ne disait rien d'autre que cet état-là. Nous ne sommes jamais seuls, cela peut revêtir d'autres corps que des corps incarnés. La musique permet cette fusion. S'accorder, entrer en résonnance, et comprendre que lorsqu'on atteint cet état, une plénitude digne du secret le mieux gardé de l'alchimie vient d'avoir lieu. »

« Les études universitaires laissent peu de place aux découvertes littéraires contemporaines. Une fois le concours obtenu, mes premières années d'enseignement en lycée sont si accaparantes que je ne fais que ça: lire pour mes cours. C'est seulement après que je me permets de lire des auteurs vivants. Je commence alors par les prix littéraires; un Goncourt, pourquoi pas ?
Combien de temps ai-je lu des romans avant de lire un texte de Laurent Gaudé ?
Dans ce cas, je ne sais plus vraiment où j'étais, ni ce que je faisais, lors de la lecture des premières pages.
Mais je me souviens très bien de l'émoi provo- qué. Là, sous mes yeux, ce souffle, ces phrases qui imposent un rythme si particulier que l'encre colle à la rétine, c'est presque une transe.

La Mort du roi Tsongor est un roman d'un autre temps, je renoue avec les Anciens, mes Grecs et mes tragiques, je sens cette terre, cette fatalité qui retourne les personnages sans les faire ciller, dans un courage qu'on ne connaît plus. Je regarde plus d'une fois la quatrième de couverture, je me résous enfin à le croire.
Gaudé, c'est cet auteur vivant qui écrit comme les morts.
La chaîne se renoue, la cohérence, l'imprégnation des Anciens, malgré leur mort, est là, sous mes yeux. Ce livre, c'est une tragédie comme celles que j'ai traduites, où chaque mot est pesé, à sa place, dans une musique incantatoire.
Voyant ce souffle se poursuivre de l'Antiquité à nos jours, un nouvel élan me saisit. Voilà comment la vie reprend également. Quand cette longue période à lire des auteurs morts s'achève. »

« À dix-huit ans, dans ces livres oubliés, méconnus jusqu'alors, se trouvaient des Anciens qui réfléchissaient le monde autrement, sans ce fichu temps qui maltraite les âmes, mais pour lesquels l'intensité de chaque geste permettait de changer à jamais le cours d'une vie.
Peu importe si la durée de leur amour avait été brève, sa profondeur m'avait changée pour toujours. Autre curiosité, le grec ancien ne possède pas de futur. J'en vois qui haussent un sourcil. Est-ce une civilisation pré-punk, « no future » ? À l'époque, tout comme aujourd'hui, à la difficulté de me projeter (pourquoi penser à l'avenir, puisque je peux mourir demain ?), le grec me répondait que le futur n'existait que dans le présent, avec une forme qui dirait « je me lance dans », qui reviendrait à dire « je ne sais pas de quoi demain sera fait, et cela n'est pas grave, mais au moins, dans le présent, j'ai le courage de... » Le grec m'a fait entrer dans l'âge adulte, dans les premières audaces, les premiers courages. J'apprends les mots, leur sens, j'enlève le vernis que le quotidien leur donne.
Passer du temps avec les Grecs était une façon à la fois de trouver une langue amie, mais aussi de me dire que je n'étais pas seule dans cette manière de penser, que d'autres - et quels autres ! - étaient les garants que je n'étais pas un Don Quichotte qui s'évertuait dans le vide. Cet état d'esprit avait un sens. »

« Le soleil est revenu en Normandie ! Fêtons cela avec de la couleur dans notre assiette.
Je prépare une salade de tomates et féta, je cherche ce qui pourrait l'assaisonner. Dans deux pots, en face de moi, des herbes aromatiques. Simples sous tout rapport, et pourtant. Derrière les feuilles et les tiges vertes, une origine bien noble : elles pourraient toutes les deux figurer dans un roman de chevalerie, avec monstre fabuleux et roi à honorer.
L'estragon, tout d'abord. Quand on déterre cette herbe, on met au jour des racines serpentines. Les Anciens y voyaient là une façon de combattre les morsures des serpents, draco en latin ou δράκων en grec, et avaient donc attribué cette parenté à la plante, aussi appelée « herbe au dragon ».
Ainsi, entre la plante et l'animal fabuleux, même racine, ou plutôt même étymologie, tandis qu'au- jourd'hui il est rare de penser à l'origine commune de ces mots. Connaître l'étymologie est une façon de retourner à la naissance d'un mot. Si elle ne permet pas de le définir, elle éclaire sa création.
Il en va de même pour le basilic. Du grec βασιλεύς, le roi. Pourquoi cette analogie, une nouvelle fois ? 
Les feuilles ont-elles une forme de couronne, comme celle du souverain ? Cela a-t-il à voir avec ses racines ? En réalité, il faut chercher du côté des bienfaits de cette plante, considérée comme vertueuse et sacrée au point que seuls les rois pouvaient la cueillir. Elle est donc devenue « la plante royale », et en Inde elle est toujours sacrée.
Voilà comment, grâce à l'étymologie reine, se cachent dans notre cuisine des dragons et des rois. »

« Je suis sur le seuil de la porte. Comment entre-t-on dans un rêve d'enfant ? Ne vais-je pas le détruire de mes pas d'adulte ? J'avance. Mon erreur éclate sur mon visage. Je suis l'éléphant dans le magasin de porcelaine, tout s'est rétréci, je peine à bouger, je ne reconnais rien. On ne devrait jamais fouler le sol de nos rêves.
Je continue à m'enfoncer dans le labyrinthe et me heurte, plus de vingt ans après, à la disparition de mes parents dans leur propre maison. Perdue, je demande si je peux aller aux toilettes. Le locataire me dit, dans un sourire, qu'il n'a pas à me montrer le chemin, j'arpente ce qui était autrefois un long couloir et pousse la porte. J'allume la lumière et reste interdite. C'est le même papier peint. Des photographies d'une vie, là une petite fille, là une voiture des années 1980, là un paysage. Sur l'une, un visage qui me faisait peur autrefois, l'appareil photo à l'époque ne possédait pas la fonction « anti yeux rouges », et je pensais que cette personne était un monstre qui me croquerait si je le regardais. L'adulte que je suis le regarde, et rien ne se passe. Cette maison autrefois mienne est désormais étrangère. Je passe la main sur ces yeux rouges, je ferme la porte sur une crainte passée, comme dans quelques minutes sur cette maison rêvée.
Je reviens à ma voiture. Je lève le visage vers le ciel normand. Des traînées roses en descendent. Je souris. Il existe un mot en grec ancien pour les qualifier : ῥοδοδάκτυλος (rhododactylos), le ciel aux doigts de rose.
Le réconfort d'une langue amie.
J'essaie de voir dans ces traînées la forme vivace de mes parents. Et si je n'y parviens pas, j'y décèle au moins la force poétique transmise depuis des millénaires et qui ne changera pas. »

« La mort que tu t'étais imaginée s'est vraiment réalisée. Combien de pages volées à notre amitié ce décès a-t-il capturées ?
Il reste de nous ces poèmes, ce recueil, mes
premiers pas en poésie, mes premières publications dans des revues littéraires.
Décidément, cette écriture est une farandole de tous mes morts. »

« À la manière des livres qui font voyager, l'écriture permet de s'extraire du monde, sans que ce soit un emprisonnement. Au contraire, même. L'été se poursuivra sans moi. »

« La mer en toile de fond. Le ressac est une musique pour déverser l'encre. »

« Il y a un an, mon fils était quelqu'un d'autre, il est lui-même en mouvement, en plein apprentissage. Et, à chaque étape, cet accompagnement qui est le mien, tandis que j'essaie d'être le plus sensible et à l'écoute, me fait grandir moi aussi.
Ce sont des guérisons. Ces continuités m'ont appris que le mouvement et les ruptures qui lui sont inhérentes permettent de rester fidèle à celle que je suis, toujours changeante.
« Souvent femme varie », disait François Ier, maxime vue comme un défaut. Au contraire, n'est-ce pas une force que d'être conscient de l'opportunité du bouleversement, d'une métamorphose, d'une mue indispensable pour se respecter soi ? »

« Le regard d'un enfant qu'on traite souvent de naïf ne serait-il pas au contraire celui qui nous montrerait la voie d'un humanisme réel? Voir le monde tel qu'il devrait être et non tel qu'on doit le penser?
Une enfant de cinq ans, fascinée par un visage paralysé, tout simplement parce que c'est à ses yeux une définition de la beauté, ne devrait pas voir son regard changer à cause de la société, de ces adultes qui rendent conforme et lisse sa pensée.
Voilà sans doute pourquoi j'enseigne. Ce n'est pas pour transmettre, ou pas seulement, c'est avant tout pour garder la foi en cette humanité que les adultes ont perdue, bafouée ou oubliée. Parce que les enfants et les adolescents sont ceux qui sont restés les plus proches de l'humanité, sans être atteints encore par le poids de cette société qui encadre, met des étiquettes et impose à l'autre une façon de penser. »

« Certaines choses demeurent.
Y a-t-il un âge où nos mots ne vieillissent plus ?
Est-ce cet âge que nous devrions toujours avoir ? Les mots ne nous trahissent pas, en tout cas. Nous restons les mêmes. »

« « Là où il y a des ruines, il y a l'espoir d'un trésor » Rumi.
Entre nos continents intérieurs, disparates, cabossés ou magnifiés, des ponts existent. Nous naviguons sur nos terres et sur celles qui ont été outragées, calcinées ou malmenées poussent toujours les plus belles fleurs. À nous de les entretenir, de les nourrir. Même les chardons portent en eux le désir de vivre. »

« Nous enterrons nos morts en les enveloppant d'histoires, des pages volées à l'oubli. »

Quatrième de couverture

QUAND DES PAGES ENTIÈRES DE VOTRE VIE VOUS ONT ÉTÉ VOLÉES, COMMENT FAIRE POUR LES RETROUVER, SI CE N'EST LES ÉCRIRE ?

LES PARENTS D'ALEXANDRA MEURENT DANS UN ACCIDENT DE VOITURE ALORS QU'ELLE N'A QUE HUIT ANS. ELLE EST RECUEILLIE AVEC SON FRÈRE PAR SA TANTE. TANDIS QU'ELLE GRANDIT ENTRE PREMIERS AMOURS ET AMITIÉS ADOLESCENTES, UN IMMENSE VIDE DEMEURE EN ELLE. QUI EST-ELLE? L'ORPHELINE? L'UKRAINIENNE ? LA JEUNE FILLE QUI AIME LES HISTOIRES ?

VINGT ANS PLUS TARD, ALORS QU'ELLE REVIENT EN NORMANDIE, ELLE ENTREPREND UNE ENQUÊTE SUR CE QUI A PERMIS SA SURVIE : LA LANGUE, LA LITTÉRATURE ET L'ÉCRITURE.

UN RÉCIT POIGNANT SUR CES CONTINENTS INTÉRIEURS QUE NOUS HABITONS ET QUI NOUS HABITENT.

Éditions Aux forges de Vulcain,  août 2024 
298 pages

dimanche 30 juin 2024

Les Bordes ★★★★☆ d'Aurélie Jeannin

Une lecture troublante, addictive d'une grande férocité sur la maternité, la parentalité, la famille, qui explore les fragilités du corps - de l'âme ici surtout, - quand on devient mère, quand on est mère. 

Ce qui m'a frappée : l'absence du père dans sa présence pourtant. Une ou deux interventions pour rétablir, de son autorité naturelle, en toute sérénité, naturellement, l'ordre, le calme...et plonger subrepticement la mère dans un désarroi encore plus profond.

Ce qui m'a happée : l'écriture vive ; par la scancion, l'autrice dit l'atmosphère étouffante, nous donne à voir l'étau qui se resserre, - s'est resserré depuis un événement dont je vais bien me garder de vous parler ;-) - sur cette mère aimante, continuellement en panique pour ses enfants, à s'en rendre malade, qui lutte contre la barbarie des éléments, les aigreurs, les rancœurs des gens autour pour trouver sa place, investir son rôle de mère. 
Quand on sait ce que la vie peut faire, se construire, avec une chape noire sur la tête, est un défi de chaque instant. 

Ce que je retiendrai :
- la détresse d'une mère, le manque cruel de compassion d'une belle famille
- un récit habile, une écriture travaillée qui a attisé la curiosité de la lectrice que je suis.
- l'atmosphère de tension, d'instabilité de ce huis-clos étourdissant.
- les silences.

"Les Bordes" dérange dans sa violence à donner du relief à l'indicible vérité d'une mère condamnée au mutisme. Bousculée, je l'ai été en me retrouvant parfois dans les propos d'Aurélie Jeannin. Il est enrichissant et salvateur d'être bousculée parfois ;-) non ?

INCIPIT 
« Alors que certains idéalisent l'instant, l'auscultent à la loupe, y cherchent la bascule, parce que l'irréversible, fascinant de radicalité, possède un grand pouvoir d'attraction, elle pensait au contraire que les pires instants n'étaient que des trous noirs, des passages entre l'avant et l'après, rien de plus. Une chute, un virage, un coup de poing, un coup de couteau étaient toujours rapides. Pour autant, elle refusait, bornée, l'idée que les drames soient inopinés et fortuits, des écorchures ou des rayures brisant la linéarité, la vie qui trébuche, simplement. Elle s'évertuait à croire qu'ils étaient, si ce n'est motivés, au moins le fruit de raisons viables. Les résultats de processus, comme des conclusions tricotées au fil du temps. Elle s'acharnait à défendre l'idée que les histoires passées portent en elles, en leur sein, ce qui a mené au moment. Ainsi, elle fouillait l'avant, elle y quêtait sans relâche ce qui nourrissait les minutes fatidiques.
Elle n'avait pas choisi d'être médecin ou cher- cheuse. Elle était devenue juge d'instruction parce qu'elle avait besoin de coupables et que ces coupables soient jugés. Elle n'aurait pas su gérer le hasard de la maladie, la vacuité de la génétique, l'injustice de la combinatoire chimique. Dans son bureau, les gens assis face à elle racontaient des existences qu'elle pouvait investir. Ils vivaient dans des maisons, dans des villes. Ils étaient faits de chair, d'os et d'histoires, comme elle. Ils avaient des parents, des goûts, des colères. Elle sondait cela, méthodiquement, jusqu'à dégager un chemin. Elle tirait sur les fils, dénouait par ses questions les enchaînements et les liens de cause à effet. Elle découvrait alors, presque toujours, que la pulsion n'est pas un élan inconscient et vide, mais qu'elle est nourrie. Que l'acmé ne s'atteint qu'après une ascension.
Quant à l'après, que dire ? Elle ne voyait pas toujours l'intérêt de raconter les suites. Du côté des bourreaux, il pouvait y avoir un sens à explorer au-delà du moment. Ce qu'ils avaient fait après pouvait situer le curseur de l'horreur. Positionner l'existence, l'absence ou la puissance du regret. Mais sinon, sinon que dire de l'après ? L'épouvante des chairs ouvertes ? Les cris, l'incompréhension, le monde qui court, la douleur ? Le silence dans la chambre blanche ? Après, les blessés doivent être soignés, les morts doivent être enterrés. La sidération, l'hébétement ne durent qu'un temps ; il faut vite des gestes que l'on n'a encore jamais faits, car dans les drames tout est nouveau. Il faut réconforter les peinés, les convaincre que le temps apaise toutes les souffrances. Après, on commente l'avant. Après, on ne voit rien devant. Pas encore. L'après, ce sont d'autres peurs. C'est une autre histoire.
Brune était une enfant, une femme et une mère mêlées. Elle était lucide, prévoyante, consciencieuse. Mais elle était impuissante. Le temps confus cognant dans ses tempes, elle s'en voulait d'avoir oublié un instant que la vie ne donne jamais de garantie. Encore plus d'avoir pensé, plus d'une fois, au pire qui guet- tait, craignant de l'avoir ainsi provoqué et peut-être même, invité chez elle. »

« Elle s'était inquiétée. Peut-être qu'elle ne serait jamais une mère. Au mieux parviendrait-elle à être une gardienne, une éducatrice. Mais une mère ? Elle s'était sentie accablée par le poids du devoir et de la responsabilité. Être mère lui incombait, et elle n'était pas du genre à fuir ses obligations. C'était venu avec le temps. Pas avec les sourires, pas avec les moments de complicité. Avec le temps. Elle s'était glissée dans son rôle, ou son rôle l'avait envahie, impossible à dire. Elle était devenue cette fonction que l'on n'apprend pas. Par la force des choses. »

« On ne peut rien contre la maladie, contre ces virus, ces tumeurs, ces maux qui grignotent nos enfants de l'intérieur. Contre ces chiens qui sautent au visage. Contre ces gens qui secouent, battent, enferment. Elle a tenté de tout border, dès leur naissance. Elle les a vaccinés, n'a manqué aucun rendez-vous chez le pédiatre. Elle a suivi leur courbe de croissance, fait mesurer la longueur de leurs os, le périmètre de leur boîte crânienne. Elle a posé des questions, vu les meilleurs spécialistes. Elle a demandé à rencontrer la directrice de la crèche, a acheté des chaussures chez des chausseurs, des chaussures qui tiennent fermement les pieds encore mous. Elle a mouliné les purées, fait des détours pour récupérer le panier de légumes bio. Elle a lu. A observé. A supprimé le bisphénol A. Plus de manches de casseroles d'eau bouillante qui dépassent. Les bouteilles de produits ménagers rangées tout en haut. Des caches aux prises électriques. Et déjà, pour la sortie au zoo, le pique-nique dans le parc, elle a abordé le sujet. Elle a parlé de ces hommes qui rôdent et qu'il ne faut pas suivre. Ces hommes seuls qui ne font rien que cacher leurs yeux derrière des lunettes. Déjà, autour de la piscine, sur les bords des grandes routes et des sentiers montagneux, elle a parlé de ces pierres qui glissent, des trous et du vide. Pour tout, partout, elle a parlé des risques. Elle a tenté de prévenir. Mais elle savait. Dans son bureau comme dans sa vie privée, elle ne connaissait personne à qui il n'était jamais rien arrivé. Pas de vague, pas de drame, pas de création, pas de découverte. Rien qui dépasse. Pas de bosses, pas de creux. Une ligne de vie neutre. Cela existait peut-être. Mais elle n'avait jamais rien vu d'autre que des centaines de personnes, toutes victimes ou coupables, tortionnaires, dommages collatéraux ou témoins a minima. Et puis, de toute façon, elle ne leur souhaitait pas une vie vide. Elle les voulait heureux et épanouis. Elle voulait que la joie domine leur vie. Qu'ils soient audacieux, grands, flamboyants, rayonnants. Elle espérait pour eux des rencontres, des espoirs, des projets, des exceptions. Même s'ils s'accompagnaient de désillusions, de refus, de douleurs. Elle leur voulait une vie pleine et riche, qu'ils termineraient tous les deux vieux, repus de bonheur, exemptés des blessures trop rudes, apaisés, reconnaissants et sereins. Il ne lui restait dès lors qu'à prier pour cela: pas de mort avant la vieillesse. Pas de mort par accident. Par maladie. Par hasard. Juste de la vieillesse qui cueille quand on a déjà beaucoup vécu, que l'on est satisfait et fatigué. Elle ne pouvait pas les protéger de la vie mais elle voulait, tant qu'elle était leur mère, vivante à leurs côtés, les sauver de la mort. Des spasmes ont parcouru ses jambes, comme lorsque l'on sombre dans le sommeil ou que l'on s'apprête à en sortir. Elle n'osait pas remuer, le corps léger et lourd de sa fille sur le sien. Sa petite main posée sur son ventre, qui lui intimait fermement de ne pas bouger. »

« Son petit courait, sans cesse, derrière eux tous. Il devait jouer des coudes pour faire sa place, se satisfaire des restes d'emploi du temps, des jouets récupérés. On l'aimait autant, on l'adorait, mais il y avait toujours de moins en moins de temps. On ne pouvait pas enlever au précédent ce qu'il avait déjà, alors on donnait moins à celui qui n'avait encore rien. Voilà comment on accueillait les seconds. Peut-être était-il né là, son sentiment de devoir le protéger encore et encore. Cette impression qu'il fallait en faire plus pour lui. Elle voulait lui dire : « Cours, Garnier, cours ! Dépasse ta sœur, fais sans elle, vois grand, sauve-toi, vole. » Elle se sentait empêtrée, comme obligée d'en aimer moins un pour bien aimer l'autre. Pouvait-elle vraiment les aimer à l'identique ? Ne rien rogner à l'un pour donner à l'autre ? Elle voyait bien qu'elle n'avait que deux mains, que concrètement, lorsqu'elle était occupée avec l'un, elle ne pouvait pas être disponible pour l'autre. C'était mathématique et désolant. C'était sans issue, quoi qu'on en dise sur le cœur sans limites, l'amour incommensurable, égal, certain. Elle ne pouvait pas; elle était seule et ils étaient deux. Elle était seule comme elle l'avait toujours été, fille unique qui avait cherché toute sa vie à être deux. En voyant son petit quitter la pièce, le bruit de la vaisselle qu'on empile dans les oreilles, elle l'a rattrapé, l'a gauchement enlacé. A réprimé, en serrant fort son cœur à l'intérieur d'elle, l'envie de lui glisser à l'oreille : « Je t'aime, Garnier, je te préfère. » »

« Elle savait que l'on peut juger, bien juger, sans voir vraiment. Sans voir, mais pas aveuglément. Sa maladie avait développé chez elle une acuité puissante. Elle décelait les signes, entendait les mots plus forts. Débarrassée de cette connexion qui associe un faciès à un nom, un état, un chef d'accusation, un statut, une origine, elle avait accès à des visages qui racontaient autre chose. Elle en était devenue meilleure, payant cette singularité d'une fatigue supérieure, et quasi permanente. »

« L'enfant vient vers sa mère naturellement. Aussi loin soit-il, il sait trouver le regard de sa mère. Il sait tisser entre lui et elle ce fil invisible qui s'affranchit de la réalité. L'enfant n'est pas un visage, il est un regard. Lorsqu'elle ne savait pas, eux savaient. Eux la reconnaissaient, sans détour. Elle n'avait qu'à se laisser aller, se laisser guider, attirée par leur force magnétique réciproque. C'était ça, souvent, le plus souvent. Mais s'il y a bien une chose que sa maladie lui avait apprise, c'est qu'il n'existe aucune permanence. »

« Ici, d'aussi loin que l'on s'en souvienne, les enfants vivaient dehors. Ils étaient sales, collants, abasourdis par le vent, la chaleur ou le froid selon la saison. Ils ne jouaient pas dans des chambres, jamais. D'ailleurs, il n'y avait presque aucun jouet ici. Pas de plastique, pas de couleurs, pas de musique électronique répétitive. Il n'y avait, dehors, que des cordes et des trous, des morceaux d'outils rouillés, des trouvailles, de la paille, des monticules et des épaves à escalader, des chemins et des fossés à traverser. Il y avait des courses à faire, des vélos à enfourcher. S'asseoir dans la poussière, se poursuivre avec des bâtons. Échapper à la surveillance, être libres. Dehors, les enfants étaient vivants, grisés par les grands espaces, l'absence de règles. Il n'y avait rien à casser; tout était vieux et sale, ou trop robuste pour être abîmé par un enfant. Ce qui risquait ici, c'était leur corps, leur vie. Ils ne casseraient aucune machine, aucun outil. Ils se feraient transpercer, trancher la main, crever un œil, cisailler un membre. Ils se feraient enlever, là-bas, au bout des champs, là où l'on ne peut plus les voir, là où sont tapis les tordus. Comment pouvait-elle être la seule à avoir conscience de tout cela? Comment pouvaient-ils tous laisser leurs petits jouer ainsi dehors sans surveillance ? Ils savaient pourtant, ils savaient comme tout est fragile. »

« Le désir de vivre, la joie de découvrir. Le sens du travail, l'autonomie, La curiosité, l'écriture, la lecture, le goût de l'effort. L'application. La passion. L'envie des autres, l'empathie, la confiance, la gentillesse, la solidarité. Elle voulait qu'ils sachent ce qu'il faut faire, qu'ils ne redoutent pas ce qu'ils ignorent. Elle voulait leur apprendre à être imaginatifs, confiants, volontaires. Elle voulait leur transmettre de quoi se débrouiller. Les tutorer sans craindre de les lâcher. Elle voulait être une mère formidable, présente et fantomatique. Là quand il faut. Elle pouvait. Peut-être qu'elle pouvait. C'était sa mission après tout. Une grande, une très grande responsabilité. Elle sentait sa capacité. Elle la sentait couler dans ses veines. C'était bon. Ce soir, demain, tout le temps désormais, elle serait bonne pour eux. La meilleure. Légère, patiente, pédagogue.
Mais elle n'était pas cette mère. Pas toujours. Pas aujourd'hui. Pas aux Bordes. Pas le soir tard. Pas la nuit. Pas le matin tôt. Quand alors ? Quand ? Elle se demandait s'il existait un seul métier qui ne soit pas régi par le jugement. Existait-il une seule action qui ne soit pas soumise à sanction ? Le maraîcher dont on évalue la qualité des légumes. La santé, la vie, la survie, la guérison dont sont responsables les médecins, les infirmiers, les chirurgiens. Ces enseignants, ces avocats, ces conseillers, ces coiffeurs, ces arbitres dont nous sommes satisfaits ou pas. Le goût des lecteurs, des visiteurs, des publics. Ce banquier chez qui on ne retournera pas, ce chauffeur dont on juge la ponctualité, la conduite et l'amabilité. La pervenche qui n'a pas assez sanctionné. Le vendeur qui n'a pas assez vendu. Le serveur que l'on aime, ou pas. Elle détestait son notaire, elle détestait son fromager, elle détestait la nana qui faisait le ménage dans son bureau. Elle recommandait volontiers son coiffeur, son conseiller fiscal, la boîte de pompes funèbres qui s'était chargée de l'enterrement de ses parents, le pédiatre qui avait suivi sa grande, le chausseur dans leur rue. Elle adorait le courtier qui avait négocié le prêt pour l'achat de leur appartement, le dernier. Elle adorait aussi son assistante, le fleuriste près du tribunal, et sa factrice. Elle brûlerait son remplaçant si c'était possible, qui n'acceptait jamais qu'elle prenne les recommandés de son mari. Rien. Pas une fonction n'échappait à l'avis. Il y avait les bons et les mauvais. Il y avait des actes et des conséquences. Beaucoup de responsabilités. Plein d'engagements à tenir. Elle se sentait accablée. Dépassée par ce que l'on attendait d'elle. 
[...] Elle n'avait pas d'autre choix que d'être excellente. Elle ne voulait pas se tromper. Elle ne voulait pas que l'on accuse à tort, que l'on juge vite, que l'on condamne mal. Elle devait être parfaite, inattaquable. Elle ne craignait pas que l'on ne l'aime pas. Elle n'était pas tributaire d'un carnet de commandes à remplir. Elle se moquait de l'avis de ses collègues à son égard. Elle n'avait pas à plaire. Elle n'avait pas à satisfaire un patron. Elle tenait entre ses mains des avenirs. Elle détenait des vérités, des acceptations, des pardons, des résiliences. Par ses verdicts, elle scellait le Bien et le Mal. Après cela, il lui arrivait de penser qu'elle avait le droit de marcher un peu toute seule, de respirer le meilleur air qui soit, de manger les plats les plus succulents. Elle trouvait qu'elle méritait que l'on caresse longuement ses cheveux, qu'on la laisse avoir raison même lorsqu'elle avait tort, qu'on la laisse se tromper en paix. »

« Lorsqu'elle fermait la porte de son bureau, elle avait envie qu'on la nourrisse, bouchée par bouchée, qu'on la conduise, la déshabille, la lave. Elle voulait que l'on suspende tout jugement. Que puissent exister sans conséquence les poils sur ses jambes, sa fatigue, ses envies et toutes ses failles. Mais elle devait rentrer vite pour vite s'occuper des bains, du repas, des solutions à tout, devenir une mère. Chaque soir, elle déplorait qu'il n'y ait aucune légèreté dans le fait de rejoindre ses enfants. Lorsqu'elle garait sa voiture dans le parking au sous-sol, elle pleurait de se sentir si lourde. Elle pleurait sur tout ce qu'elle anticipait et qui se passerait sans aucun doute. Les caprices, les répétitions, quinze fois, de ce qu'il faut faire et de ce qu'il ne faut pas faire. Enlève tes chaussures, range ton cartable, accroche ton manteau, va prendre ta douche, lave bien derrière les oreilles, sèche-toi bien l'entrejambe, va mettre ton pyjama, attache tes cheveux. Ne crie pas, ne tape pas, ne rentre pas avec tes chaussures, ne laisse pas ton cartable au milieu de l'entrée, ne laisse pas ton manteau par terre, ne reste pas trop longtemps sous la douche, ne reste pas toute nue. Habille-toi. Mange. Arrête. Calme-toi. Ne crie pas. Laisse-le. Viens. Endors-toi. Dépêche-toi. Ne parle pas sur ce ton. Reviens. Brosse-toi les dents. Va te laver les mains. Répète. Ne me coupe pas la parole. Laisse. Ne dis pas ça. Arrête. Arrête. Arrête. Elle leur parlait à l'impératif. C'était sa façon de s'adresser à ses enfants. L'impératif pressé. L'impératif impatient. L'impératif exigeant. L'impératif puant. Elle paniquait. Littéralement. Pourquoi avait-elle enfanté ? Mais pourquoi ? Comment allait-elle pouvoir tenir ce rôle si longtemps ? Sans mourir elle-même de tant redouter le pire. »

« - Oui, mais moi, il y a personne que j'aimerai plus que toi un jour. Je suis sûre.
- D'accord, ma puce. D'accord.
- Tu me crois pas.
- Je te crois. C'est juste qu'on ne peut pas dire des phrases définitives comme ça.
- Il y a personne qui t'aime plus que moi. Personne, personne!
- D'accord. Merci, Hilde. Merci de ton amour.
- Et je les déteste, ceux qui t'aiment.
Sa grande, si petite dans son pyjama, les yeux qui voulaient pleurer. Elle l'a vue serrer les poings, rager de voir sa mère prendre à la légère sa déclaration. Sa grande, le cœur entier, pas encore craquelé, qui lui racontait comment l'amour peut être radical. Son aveu se heurtait à celui de l'adulte qui doute, qui sait trop bien, qui croit moins. »

« Elle avait besoin de longueur, de silence. Il lui fallait de franches suspensions de ses responsabilités, sans plus aucune analyse, sans possibilité de réquisition. Des plages sans traits pour marquer le temps, un rouleau sans échéances. Elle avait une trêve. Une fois par an. Lorsqu'ils partaient en vacances chez des amis. Une semaine où elle s'appartenait à nouveau. Ses journées redevenaient fluides. Le temps était de nouveau ininterrompu. Un liquide toujours aussi fuyant mais qui filait de façon homogène, souple, sans accrocs. Elle jouissait de tout. Pas de questions quant au fait de savoir si on en veut, quand on en aura, comment ils seront. Elle redevenait cette jeune célibataire qu'elle avait été, qui ne pensait qu'à elle. Qui avait le temps, qui n'avait pas ce poids permanent sur le cœur, qui se muait en brûlure lorsque l'inquiétude était trop grande. Quand un des deux tombait ou avait de la peine. Elle n'était responsable que de son devenir à elle. Avec en prime, la fameuse case cochée. Mère de deux enfants. Mais qui n'étaient pas là. Pas disparus, pas partis, pas morts. Juste, pas là. Elle avait besoin de cela. Pas d'une pause. Mais d'un nouveau statut. Être mère sans l'être. Déléguer son amour et sa crainte, ses deux puits sans fond, porteurs d'une angoisse qui l'empêchait, certains soirs, de vraiment bien respirer. »

« Elles s'aimaient comme on s'aime enfants, sans chercher à changer l'autre. »

« Nul n'est à l'abri, jamais. Nul ne peut compter sur le fait que les tragédies se construisent tranquillement, ont des fondements qui les nourrissent jusqu'à leur éclosion. Il est impossible de se préparer. Le pire n'a besoin de rien d'autre que d'advenir. »

« Mais le « maman ! » était un cri. Il était violent et sûr de lui. Il était tranchant comme une impatience. Il ne déchirait pas le matin de façon romanesque et romantique. Il le tranchait comme un boucher. Sa mère, il la saisissait. Le bras enfoncé dans le corps de la génisse, il empoignait le corps de sa mère et il tirait. De toutes ses forces, le pied sur l'arrière-train de l'animal pour faire levier, il tirait sur le corps harponné. Il la sortait, l'exposait à l'air vif, bruyant et sale. Elle s'est levée. A couru sur la pointe des pieds. Elle a ouvert la porte de leur chambre, fébrile comme avant un assaut. Sans adrénaline. Avec juste dans son corps, la crainte. »

« La tradition avait cette vertu de créer de la certitude, une forme de sécurité. »

« Il y a des coins reculés, si loin du monde que tout y semble possible. Une vie meilleure, plus de quiétude. Des grands espaces qui font prendre la mesure d'une échelle qui échappe d'habitude. Les montagnes y sont des plis de la terre. Les lacs et les étangs, des poches d'eau, comme des écuelles posées à la surface de la planète. Il y en a d'autres, des coins esseulés. Des petits coins de ferme, des villages délaissés où la solitude est plus sombre qu'ailleurs. L'espace y est une vaste nappe aride dont les frontières reculent à mesure que l'on court pour s'en échapper. Le reste du monde n'y a pas sa place. Ce sont des coins dont il n'y a rien à apprendre et rien à comprendre.
Elle a fermé les yeux un instant puis a fixé la route droit devant, refusant d'accepter, les mains jointes et serrées, les limites de son pouvoir. »

Quatrième de couverture

Les Bordes, c'est un lieu et c'est une famille. En l'occurrence, sa belle-famille qui ne l'aime pas. Elle, Brune, le bouclier. Mère responsable, tenant solidement sur ses deux jambes, un œil toujours fixé sur le rétroviseur ou l'entrebäillement de la porte, qui guette, anticipe, tente de maîtriser les risques.
Ce week-end, comme chaque année en juin, elle prend la route avec ses deux enfants pour rejoindre Les Bordes et honorer un rituel familial.
Pour celle qui craint chaque seconde l'accident domestique, Les Bordes ressemblent à l'enfer. Trop de jeux extérieurs, trop de recoins, de folles libertés. Trop de silence et de méchancetés à peine contenues. Trop de souvenirs.
Aux Bordes, Brune saura-t-elle esquiver le pire ? Est-il possible pour une mère de protéger ses enfants ?
Derrière la mécanique du drame hasardeux et l'absence de bourreaux, Les Bordes dresse un portrait de la famille, de la parentalité et de la maternité sans fard, grâce à une héroïne aussi troublante qu'humaine.
Aurélie Jeannin est conceptrice-rédactrice, consultante spécialisée en identité de marque. Elle est l'autrice d'un premier roman remarqué, Préférer l'hiver (HarperCollins, 2020; HarperCollins Poche, 2021). Elle vit avec son mari et ses enfants en forêt, quelque part en France.

Éditions Harper Collins/Traversée,  janvier 2021
218 pages