Affichage des articles dont le libellé est Nazisme/Racisme/Ségragation raciale/Dictature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Nazisme/Racisme/Ségragation raciale/Dictature. Afficher tous les articles

mardi 17 octobre 2023

La vie en fuite ★★★☆☆ de John Boyne

J'ai ouï dire qu'il fallait lire John Boyne, alors après une première découverte plutôt réussi avec Le secret de Tristan Sadler, je continue avec ce roman, qui je l'ai compris à la fin est étroitement lié au roman jeunesse Un garçon en pyjama rayé que l'auteur a écrit vingt ans plus tôt. Pas besoin de connaître ce dernier pour comprendre l'histoire de cette grande sœur, née à Berlin, que la défaite des nazis en 1945 a poussée sur les routes. Elle a fui. Enfin, sa mère l'a obligée à fuir avec elle.
C'est sa vie que l'on découvre dans une alternance de chapitres passé/présent, ses émotions, ses amours, ses secrets, ses tourments, sa culpabilité,  son fardeau. 
Gretel est une personne très âgée à présent et alors qu'elle porte encore en elle le poids des crimes de son père - elle savait et culpabilise - il est peut-être encore temps pour elle de se racheter aux yeux de l'humanité.
S'il est indéniable que John Boyne est un excellent conteur - livre lu quasiment d'une traite - il m'a manqué un je ne sais quoi de vraisemblance pour être totalement embarquée dans cette histoire. Certains aspects m'ont étonnée, semblé peu crédibles et cela a quelque peu entaché ma lecture ; notamment le fait que l'enfant (douze ans ici) d'un criminel,  alors qu'il. n'a rien commis de répréhensible, si ce n'est d'être resté passif face à la monstruosité qui se jouait de l'autre côté du grillage, dans cet "Autre monde" comme le nomme Gretel, puisse risquer un jugement et finir en prison. Elle sait pertinemment qu'elle savait, certes, que ça la ronge, oui, que cela l'affecte, évidemment, qu'elle soit accusée et jugée, là je ne pense pas. Les enfants des criminels nazis n'ont pas été jugés, si ? Je n'ai rien trouvé à  ce sujet.

Malgré ce couac, je compte bien continuer à découvrir les écrits de John Boyne. Je n'ai entendu que du bien de L'Audacieux M. Swift et Il n'est pire aveugle. Et j'ai récemment emprunté le syndrome du canal carpien à la bibliothèque ce week-end. Vous les avez lus ?

« Si tout homme est coupable de tout le bien qu'il n'a pas fait, comme l'a suggéré Voltaire, alors j'ai consacré une vie entière à essayer de me convaincre que je suis innocente de tout le mal. C'est ce qui m'a permis de supporter les décennies d'exil du passé que je me suis imposées, de voir en moi une victime d'amnésie historique, disculpée de toute accusation de complicité et exonérée de toute responsabilité.  »

« Je trouvais étrange cette façon qu'avait Heidi de sauter d'un sujet à un autre - un instant parfaitement lucide et le suivant, un tout petit moins, comme une photo prise une milliseconde après que le sujet a bougé. Pas vraiment floue, mais pas tout à fait nette. »

« Je l'avais vue chez les soldats, presque tous sans exception. Ce désir de faire mal, cette certitude que rien ni personne ne pouvait les arrêter. Fascinant. »

« - Je me dis probablement que je n'ai pas tout tenté pour les sauver. Ces patients sont venus dans mon service, ou notre service, et ils ont mis tous leurs espoirs en nous. Et nous n'avons pas été à la hauteur. J'ai participé à des centaines d'opérations et j'ai perdu quinze patients. J'ai oublié les noms de ceux qui ont survécu, mais je garde en mémoire tous ceux qui sont décédés. 
Je restai silencieuse, et pensive. Je sentais déjà que ce sens de l'éthique était profondément ancré en elle, chez la femme et le médecin, et qu'elle se rappellerait ces quinze personnes, et celles qui auraient le malheur de s'ajouter à cette liste, jusqu'à son dernier jour. Manquais-je de quelque chose, moi qui ne partageais pas cette exigence morale ? Mon passé était presque intégralement construit sur l'esquive, la tromperie, l'instinct consistant à me protéger avant de protéger les autres. « Vous ne devez en aucune façon avoir cette impression que c'est votre faute, dis-je enfin, d'une voix presque suppliante. 
- Si, je le dois, répondit-elle avec douceur, presque gentillesse. Si je veux être quelqu'un de bien. » »

Quatrième de couverture

1946. Trois ans après un événement tragique qui a fait voler leur vie en éclats, une mère et sa fille quittent la Pologne pour Paris. Honte et peur chevillées au corps, elles ne savent pas encore combien il est dur d'échapper au passé.

2022. Presque quatre-vingts années plus tard à Londres, Gretel Fernsby mène une vie bien éloignée de son enfance traumatique. Lorsqu'elle est dérangée par un couple qui emménage dans son immeuble, elle espère que la gêne ne sera que passagère. Cependant, l'attitude de Henry, leur fils de neuf ans, fait resurgir des souvenirs que Gretel pensait enfouis à jamais.

Confrontée au choix cornélien de sauver sa peau ou celle de l'enfant, Gretel replonge dans son histoire quitte à faire éclore des secrets qu'elle a mis toute une vie à dissimuler.

John Boyne est né en Irlande en 1971, Il est l'auteur du Garçon en pyjama rayé (Gallimard Jeunesse, 2009), qui s'est vendu à plus de six millions d'exemplaires dans le monde. Ses romans, des Fureurs invisibles du cœur à L'Audacieux Monsieur Swift, l'ont imposé sur la scène littéraire française.

L'un des plus grands écrivains de sa génération. The Observer

Le don de John Boyne pour servir la littérature est immense, nul autre que lui ne sait dépeindre aussi bien la nature humaine. The Guardian

John Boyne a un talent de conteur exceptionnel.
John Irving

Éditions JC Lattès,  mars 2023
365 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides

dimanche 30 janvier 2022

Hadès Argentine ★★★★☆ de Daniel Loedel

Un roman pas simple de part son sujet, de part sa structure éclatée, parsemée d'allers et venues entre un présent troublé et un déchirant passé. Rien de plus compréhensible, car c'est dans le tête du protagoniste, Tomás Orilla, que l'auteur nous invite...Un protagoniste titubant, déambulant dans une longue marche hallucinée, confronté à ses angoisses, ses fantômes, sa culpabilité, ses amours et ses trahisons. 
Dans son intimité, nous sommes conviés. Dans son besoin de faire le deuil, de trouver la rédemption, « de remettre au fond de leurs tombes des fantômes obstinés ».
Alors oui rien n'est simple.
Dans sa tête, tant de souvenirs qui suintent, une pagaille de pensées, d'images de souffrances, de peines, de violences perverses, de traumatismes, de mots qui questionnent, déstabilisent, de phrases lancinantes, d'anecdotes incroyables, de fragments de douceurs aussi, se percutent, se télescopent, inondent ses pensées, entravent le chemin vers la sérénité. 
Comment trouver la paix intérieure après ça ?
Ça. C'est. Un coup d'état. 1976. Argentine. 
Des illuminés, des pervers au pouvoir. 
Un monde qui bascule dans le chaos. 
Des vies sont prises, et les fantômes hantent les esprits des rescapés, des exilés, souvent.
Quel livre, me suis-je dit en tournant la dernière la page. 
Quelle histoire ! Qui nous laisse le coeur à vif. Qui égratigne.
Quelle maîtrise ! Une lecture pourtant déstabilisante, qui mériterait peut-être une seconde lecture. 
Des pages que l'on feuillette, auxquelles on s'accroche plutôt. Loin de la balade poétique bucolique, on marche dans les pas de ceux qu'un régime "militairement" autoritaire, arbitraire et totalitaire a incommensurablement fait souffrir, « soutenu par les Etats-Unis, qui avait kidnappé et assassiné à sa guise des dizaines de milliers de gens, au prétexte d'endiguer le communisme ».  A contraint au pire. 
Ce chemin n'est toutefois dénué ni de poésie, ni d'élégance, bien au contraire. Mais de la veine de cette poésie qui bouscule, questionne et crée l'inconfort. 
Quand des illuminés, des pervers prennent le pouvoir, c'est un monde qui s'écroule. Ce sont des idéalistes qui payent de leurs vies. Et c'est un lecteur bien en peine avec tout ça.
Elle n'est pas simple cette lecture. Empreinte d'humanité, d'amours, de sacrifices, de bris et de fureurs.
Un livre à lire. Témoignage d'une douloureuse histoire familiale.
Un auteur que je vais suivre indubitablement.  

« La verdure oscillant dans le vent, l'architecture parisienne, ces charmantes boutiques spécialisées comme les magasins de parapluie  - la ville demeurait immaculée malgré tout ce qui pouvait s'y passer. Buenos Aires ne montrait jamais ses cicatrices, ne laissait jamais rien brouiller sa surface ; c'était une ville faite pour l'oubli aussi bien que la nostalgie, même si j'étais personnellement incapable d'éprouver l'un ou l'autre. »
« Nous sommes revenus ici, ta petite rebelle chérie et moi, fondamentalement en nous glissant dans des fissures. En profitant de failles fugaces et incertaines, comme tous ces fantômes misérables dont on parle dans les histoires. Mais il faut que tu comprennes, cet endroit, l'au-delà - ça te change. Ça te tue encore et encore, vraiment, à chaque instant. Au bout d'un moment, ce n'est pas seulement ta vie que tu perds, c'est toi. Alors revenir de cette manière, ce n'est pas bon, tu vois. Il te manque quelque chose, il te manque tout. C'est un simple épiphénomène, pas la réalité. Pas la vie. »

« Isabel était-elle devenue péroniste parce qu'elle était une rebelle, ou une rebelle parce qu'elle était péroniste ? Cette question de la poule ou de l'œuf n'était pas évidente à trancher, mais je penchais plutôt pour la première hypothèse. Le péronisme était le vecteur idéal pour tous ceux qui, comme elle, aspiraient au changement mais ne possédaient pas nécessairement une idéologie ou un programme totalement définis. Après que l'homme lui-même eut été chassé du pays en 1955 et son parti interdit, leurs aspects de droite avaient été largement oubliés, et cette étiquette était peu à peu devenue un fourre-tout pour les populismes de tous bords, une bannière pratique pour tous ceux qui souhaitaient entrer sur le champ de bataille. Comme Isabel me le confia au cours de cette marche : « Le péronisme, c'est comme la poésie - on e peut pas l'expliquer, seulement le reconnaître. » »

« Alors que février s'acheminait doucement vers mars, les tremblements de peur devinrent plus durs à contrôler. On voyait de plus en plus de drapeaux argentins ostensiblement agités sur les écrans de télévision et on entendait de plus en plus de discours prononcés par des amiraux et des généraux au sujet de la guerre pour la liberté et la démocratie, les mêmes termes, exactement, que ceux brandis par leurs opposants. On voyait de plus en plus de soldats dans les rues, de plus en plus de barrages de police. [...] On lisait des gros titres en une des quotidiens nationaux, évoquant des fusillades au cours desquelles seuls des « terroristes » étaient tués, et aucun soldat ni officier blessé. [...] La seule chose que vous n'entendiez jamais, c'étaient les détonations. Elles avaient beau monopoliser les conversations, la mort, la violence et la guerre se déroulaient hors champ. Mais les forces qui en étaient responsables n'en semblaient pas moins puissantes. Bien au contraire : cette invisibilité les parait d'une aura magique encore plus grande, tel un sorcier frappant à distance, implacable. Si j'ai sursauté quand le Colonel m'a donné son revolver, c'est sans doute moins à cause de l'arme elle-même que du fait que contre une force aussi invisible, cela faisait l'effet d'un bouclier chétif au point d'en être dérisoire. »

« Les gens disent que les militaires vont détruire ce pays. Mais la destruction, c'est le progrès, Tomasito. C'est le seul moyen de mesurer le progrès, d'ailleurs. Scientifiquement, je veux dire. Mon père - un chimiste, ne l'oublie pas, et un bien meilleur joueur d'échecs que toi ou moi - m'a dit un jour que la seule indication du fait que le temps est une direction, du passé vers l'avenir, c'est l'entropie. Et qu'est-ce que l'entropie, Tomás ? Un désordre. Une destruction de l'ordre. La direction dans laquelle elle s'étend est la direction dans laquelle le temps progresse. Donc, quand quelque chose se casse, qu'un pays vole en éclats - c'est cela, le temps. »
« Je ne savais trop quoi faire de ça. Quoi en penser, je veux dire : que vous arrivait-il si vous commenciez à voir l'humanité dans les monstres ? Qu'arrivait-il à votre humanité ? A votre propre monstruosité ? »
« Je veux dire qu'elle, elle avait peur. Son amour des montagnes russes, des fusillades et de toute cette agitation en quête d'une vie qui ait du sens ? Qui se soucie de ça, si ce n'est de peur qu'elle ne s'achève un jour ? Oh, je suis sûr que tu as tiré un certain réconfort au fil des années, de l'idée qu'elle n'avait pas peur, qu'elle était prête à affronter sa propre mort. Ça rendait la chose plus facile à avaler pour toi, pas vrai ? Si elle avait choisi ce qui était arrivé, si elle n'avait jamais voulu que cela se passe d'une autre manière ? Mais il y en a toujours. D'autres manières, d'autres choix. D'autres coutumes dans l'armoire, si tu préfères. »
« Et le silence, après - tu ne l'avais encore jamais vraiment entendu, non plus. Tu ne savais pas encore combien il allait devenir assourdissant. »

« Autre pensée tournant en boucle : ces choses que je savais. Elles continuaient de fusionner avec les choses que je ne savais pas et d'en épouser la forme. Les faits éprouvés s'effilochaient, les hypothèses me concernant ne s'ancraient plus dans rien, et voguaient librement. Étais-je une bonne personne ? Me souciais-je seulement de la morale ? Que pouvait donc bien changer une seule personne, son amour ou sa mort ? Rien de tout cela ne compte. Rien de tout cela ne vaut la peine qu'on s'y accroche. »

Quatrième de couverture

Tomás Orilla a fui Buenos Aires aux heures les plus sombres de la « Guerre Sale » argentine des années 1970. Depuis, il s’appelle Thomas Shore et est traducteur à New York. Mais après dix ans d’absence le passé le somme de rentrer, le convoquant sur les lieux de sa jeunesse qui ont vu naître son amour pour la fascinante Isabel, portée disparue depuis des années. Tel un Orphée moderne descendant aux enfers pour chercher son Eurydice, ce voyage au cœur des ruines enfumées de son pays conduit Tomás dans les tréfonds de sa mémoire, où l’attendent ses démons et les ombres de ceux qu’il a abandonnés. Il n’a alors d’autre choix que d’interroger les compromis que l’on fait parfois par amour – ou par lâcheté.
Hadès, Argentine, par sa narration audacieuse et la force morale de son propos, est une ode touchante et brutale aux victimes des guerres intestines. Un premier roman très remarqué qui expose avec finesse comment la violence, la trahison et l’aveuglement peuvent conduire au pire un individu, et tout un pays.

« Un roman beau et envoûtant »
PHIL KLAY (auteur de Fin de mission)

Éditions La croisée, avril 2021
397 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par David Fauquemberg
Prix du Premier Roman étranger 2021
Finaliste du Prix Femina étranger 2021

mardi 30 juin 2020

Nuits d'été à Brooklyn ★★★★☆ de Colombe Schneck

« People, can we all get along ? »
Kwane Anthony Appiah
à la télévision en 1991.

Colombe Schneck nous transporte dans le quartier de Brooklyn, été 1991

Le roman s'ouvre sur une description éloquente et efficace, d'un terrible drame - la mort d'un jeune Noir, renversé par le cortège d'un rabbin, leader iconique des loubavitchs - et dès les premières pages, on prend une claque. Cet accident sera suivi de trois jours d'émeutes antisémites. Le quartier de Crown Heights, Brooklyn, devient le théâtre d'affrontements déchirants entre les communautés juives et afro-américaines locales. Des "Vive Hitler" résonnent dans les rues. 
« On n'en peut plus. Les Juifs obtiennent tout ce qu'ils veulent. Ils tuent nos enfants. Nous n'obtenons ni la justice ni le respect. » 
La fièvre antisémite fond sur ce quartier. 
« La peur est la poudre et la haine est la mèche. Le dogme, en dernière instance, n'est que l'allumette qui y met le feu. » écrivait très justement Carlos Ruiz Zafón dans Le Jeu de l'ange (2008).

Esther Rosen, une jeune journaliste stagiaire est envoyée à New York pour enquêter sur ces émeutes et comprendre ce conflit entre deux communautés qui vivent dans le même quartier. Elle apprivoise le New York des années 90 et fait la rencontre de Frederick Armitage un homme noir américain, professeur de littérature française à New York University. On observe ces deux personnages dans leur relation adultère, dangereuse et fragile. Des personnages de fiction, tout droit sortis du monde réel; la touche personnelle de Colombe Schneck est palpable. 
Témoignage bouleversant sur la condition des Noirs aux Etats-Unis, sur leur peur d'être toujours suspecté. 
« Ne pas parler trop fort, ne pas courir dans la rue sous peine d'être en danger, s'écarter quand il voyait une femme blanche devant lui afin de ne pas l'effrayer, ne jamais se faire remarquer ni risquer d'être arrêté par un policier. Il était constamment, quoi qu'il fasse, suspect. Et si par grand malheur il était arrêté, il fallait baisser la tête et toujours répondre « Yes sir ». »
Une enquête politique et sociale bien menée, un roman d'amour aussi. 
Une construction remarquable, qui tient en haleine, qui émeut, qui touche. 

N'y a t-il pas une place pour tous ? Peu importe les croyances, la couleur de peau, n'avons-nous pas TOUS le droit de vivre autrement que dans la peur ? Haine, vengeance, peur : des mots sombres, ancrés dans notre monde noir et dur. A quand un monde sécurisant et doux, ouvert et tolérant ?  
« Un Noir n'a t-il pas des yeux ? Un Noir n'a t-il pas, comme un Blanc, des mains, des organes, des dimensions, des sens, des affections, des passions ? N'est-il pas nourri de la même nourriture, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé et glacé par le même été et le même hiver ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si vous nous faites du mal, ne nous vengerons-nous pas ? »
Un livre empreint d'humanité, un livre haletant, sensible, un livre à lire. Douloureusement et effroyablement d'actualité.

« Ne pas parler trop fort, ne pas courir dans la rue sous peine d'être en danger, s'écarter quand il voyait une femme blanche devant lui afin de ne pas l'effrayer, ne jamais se faire remarquer ni risquer d'être arrêté par un policier. Il était constamment, quoi qu'il fasse, suspect. Et si par grand malheur il était arrêté, il fallait baisser la tête et toujours répondre « Yes sir ». »

« Esther ne sait pas encore que le passé nous entrave, que ceux qu'on a laissés derrière soi, morts ou vivants, nous surveillent, que rien ne commence ni se termine vraiment. » 

« Les Juifs pensent que les Noirs sont des assassins et des violeurs, les Noirs que les Juifs sont des esclavagistes en puissance, faut qu'on arrive à remettre le dentifrice dans le tube. » 

« C'est un cliché bien sûr, mais il est comme chacun, il ne peut pas s'empêcher de se rassurer, de reconnaître l'autre dans une image fixe et faussement réelle, la mère de famille blonde et mince de l'Upper East Side. »
 
« La littérature est le lieu de l'ombre, pas celui de la morale. » 

« Esther lui demande si dans le métro ce matin, il a vu la citation de Shakespeare, l'extrait de la tirade du Marchand de Venise.
- Oui, lui répond-il, mais j'ai ma propre version. Durant ma dernière année de lycée, notre professeur d'anglais nous avait lu la version originale, et avait demandé à chaque élève de l'apprendre par coeur et de remplacer « Juif » par ce qu'il voulait. Alors, moi je l'avais récité ainsi : « Un Noir n'a t-il pas des yeux ? Un Noir n'a t-il pas, comme un Blanc, des mains, des organes, des dimensions, des sens, des affections, des passions ? N'est-il pas nourri de la même nourriture, blessé par les mêmes armes, sujet aux mêmes maladies, guéri par les mêmes remèdes, réchauffé et glacé par le même été et le même hiver ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ? Et si vous nous faites du mal, ne nous vengerons-nous pas ? » » 


Quatrième de couverture

« Appelons-le Frederick, il a 41 ans, il est professeur de littérature, spécialiste de Flaubert, marié, père de Lizzie, 15 ans et vit, au moment des faits, l’été 1991, dans une jolie maison en briques à trois étages dans le quartier de Carroll Gardens à Brooklyn. Frederick trompe sa femme. Sa maîtresse s’appelle Esther, elle est blanche, juive, parisienne, évidemment plus jeune. Elle vient de terminer ses études de journalisme. Elle est en stage de trois mois à New York. Cet adultère est un événement minuscule, mais la vie personnelle est plus importante que les mouvements du monde, tant qu’on a la capacité d’y échapper. »

Pourtant ce sont bien les mouvements du monde qui vont rattraper Frederick et Esther.
Août 1991, à Crown Heights, un quartier résidentiel de Brooklyn, un juif renverse accidentellement deux enfants noirs qui jouent de l’autre côté de la rue. L’un d’eux est tué sur le coup. Ce quartier où cohabitent difficilement les deux communautés se retrouve très vite à feu et à sang, les rues résonnent aux cris de « morts aux juifs » et « vive les nazis », les magasins sont pillés et les voitures brûlent. Pendant que la réaction policière tarde à venir, Rabbins, révérends, mères de famille, journalistes et simples citoyens s’affrontent, cherchant la faute et la violence dans le regard de l’autre.
L’histoire d’amour entre Esther et Frederick ne survivra pas à ces événements qui les opposent jusqu’à la rupture. Esther ne s’en remettra pas et passera 25 ans à ressasser son amour perdu et à essayer de comprendre ce qui s’est joué lors de cet été 1991. Ce livre est le récit de sa quête pour répondre à la question posée un jour par son amant : Pourquoi ne pouvons-nous pas nous aimer les uns les autres ?

Le roman, écrit d’une plume alerte et qui touche toujours juste, que tire Colombe Schneck de ces événements bien réels transporte autant qu’il questionne sur les thèmes malheureusement actuels du racisme et de l’antisémitisme mais toujours en nous parlant la langue universelle de l’amour et de l’espoir.

Écrivaine, Colombe Schneck a notamment publié, chez Stock, L'increvable Monsieur Schneck (2006), Val de Grâce (2008), Les Guerres de mon père (2018), et, aux éditions Grasset, La Réparation (2012), traduit dans plusieurs pays et La Tendresse du crawl (2019).

Éditions Stock, février 2020
297 pages

lundi 25 mai 2020

La femme révélée ★★★★☆ de Gaëlle Nohant

« La quête de liberté de l'exilé volontaire est inséparable 
de sa nostalgie de la terre natale. 
Plus ou moins enfoui dans l'inconscient, 
cet écartèlement dure toute la vie. »
Susha GUPPY, A Girl in Paris

Violet Lee/Eliza Bergman Donneley, photographe américaine, a épousé l'un de ces nababs de l'immobilier qui, par avidité, ont laissé toute morale sur le palier. Pour des raisons que je ne peux dévoiler, elle a dû fuir son pays, pour la France, laissant derrière elle son petit garçon.
Une fuite en avant vers l'inconnu, avec la peur d'être traquée, et un récit qui nous plonge dans le Paris du milieu du siècle dernier, abîmé par la guerre. 
Elle est une femme en fuite, une femme libre, à la recherche d'une nouvelle vie, à la recherche de son indépendance
Mais qui est-elle vraiment ? 
« Mais la vérité, c'est qu'il y a dans nos vies des impasses dont on ne peut s'échapper qu'en détachant des morceaux de soi. »
J'ai déploré quelques longueurs dans la première partie du roman, mais l'histoire passionnante de cette photographe et le suspense installé ont fini par m'embarquer. 
La plume est poétique, enlevée. Un maelström romanesque, garant de quelques heures d'évasion. et d'un bon moment de lecture qui nous fait traverser deux décennies riches en événements historiques. 

« Ce whisky rappellerait à Al Capone le bon vieux temps de la prohibition... Il ravage tout sur son passage et libère ses sanglots. »

« La probité et la vertu sont une façade derrière laquelle s'affairent les ombres. »

« Ici [à Paris], octobre n'a pas les flamboiements de l'été indien. C'est une reddition douce, un engourdissement. La lumière baisse, le vent déshabille les arbres, les matins ressemblent à des lendemains de fête. »

« Fascinée, j'observe les habitués du troquet, ces gueules burinées, sacrifiées, ces yeux qui ont voyagé loin, ces bouches à mi-chemin entre la grimace et le sourire. »

« Pour nous, la guerre demeurait une menace imprécise, elle se déployant loin de nos frontières et de nos vies. Les hommes qui partaient au combat étaient graves et mélancoliques, certains bombaient le torse tels de jeunes coqs. Ceux qui nous revenaient étaient irrémédiablement changés. Ils intercalaient entre eux et nous un silence que personne ne savait briser. Il fallait s'accommoder de ce qu'ils nous tendaient, le reflet tourmenté d'une eau trouble. »

« La vibration infinie du corps réveillé, le cœur dans les rouleaux. »

« Mes clichés sont des gifles dans la lumière crue, je vois le corsage déchiré, la jouissance de salir, les crachats, les insultes. Je vois la peau rétractée de la bête marquée, exposée en place publique. C'est toujours le même regard traqué, la même fièvre. Et cette clameur des propriétaires, ce roulement de tambour des foules sauvages. S'absenter de soi, abandonner aux chiens sa chair expiatoire. Se perdre dans ces ténèbres qui vous recrachent en morceaux. »

« Vous n'aviez d'yeux que pour lui, mais vous n'êtes pas allée au bout de votre audace. Un photographe ne peut s'encombrer de politesse. Il faut aller chercher l'image. »

« Un large sourire lui fendait les yeux. »

« Je m'interroge sur le fait qu'ont les hommes de se fabriquer des inférieurs, sous toutes les latitudes. »

« ...c'est lorsque nous avons réalisé notre impuissance que nous devenons vraiment libres. »

« Dans ses yeux, je lisais la perplexité et quelque chose qui ressemblait à de la tristesse. Sa belle chevelure aile de corbeau avait blanchi, son visage s'était asséché mais c'était bien lui sous la barbe et la moustache, aussi élégant qu'autrefois, et mon coeur s'est serré de joie empêchée, comme si on me fermait le jardin de l'enfance. »

« - Mais Robert, ces gens faisaient la grève ? Ils ont l'air si joyeux ! Dans mon pays, les grèves sont si dures... La police charge les grévistes. Souvent, il y a des morts. 
- Toute la France était en grève, m'a-t-il répondu. C'était pendant le Front populaire. Y avait d'la joie, comme dans la chanson de Charles Trenet, et de l'espoir... Je suis fier d'avoir été là pour en graver la trace. Mais assez parlé de moi. Ces portraits de Rosa m'impressionnent, ils sonnent juste. Vous avez un regard, un instinct. En fait, vous avez quelque chose de plus rare, qui touche à l'humanité. Il faut aimer Rosa pour nous la dévoiler. »

« - [...] si on veut contrôler les pauvres, il faut commencer par les diviser. Et surtout, si tu es mon inférieure, je peux te payer à bas prix, ou ne pas te payer du tout. Je peux te voler ta terre et décréter que c'est pour ton bien. Je peux te tuer sans grand préjudice. Admettre que les hommes sont égaux mettrait l'équilibre du monde en péril. Il y a trop d'intérêts en jeu, depuis trop longtemps. 
- Donc pour toi, c'est sans espoir ? 
- Malheureusement oui. Notre prospérité repose sur l'injustice, il faut composer avec ça [...]. »

« Parce que l'homme est un géant, devenu une bête sauvage. Et c'est une dimension de l'horreur. Parce que nous avons un président qui était un géant, et qui s'est transformé en bête sauvage. Et dans le monde entier, d'autres leaders ont suivi le même chemin ; il y a une bestialité dans la moelle de ce siècle, constatait au micro l'écrivain Norman Mailer, et sa voix grave et triste, démultipliée par l'écho, tremblait dans la flamme des bougies. »

« Cette majorité silencieuse vient d'élire Richard Nixon. Elle ne supporte plus de voir les rues envahies par les Noirs, les femmes, les hippies et les étudiants. Elle ne veut plus entendre parler de revendications, de droits civiques, de contestation de l'ordre établi, de libération des femmes ou de Black Power. Elle préfère envoyer ses enfants au Vietnam et les pleurer sous la bannière étoilée que de questionner la légitimité de la guerre. Plus que tout, elle vit dans la crainte qu'on lui vole le peu qu'elle possède. »

Quatrième de couverture

Paris, 1950. Eliza Donneley se cache sous un nom d’emprunt dans un hôtel miteux. Elle a abandonné brusquement une vie dorée à Chicago, un mari fortuné et un enfant chéri, emportant quelques affaires, son Rolleiflex et la photo de son petit garçon. Pourquoi la jeune femme s’est-elle enfuie au risque de tout perdre ?
Vite dépouillée de toutes ressources, désorientée, seule dans une ville inconnue, Eliza devenue Violet doit se réinventer. Au fil des rencontres, elle trouve un job de garde d’enfants et part à la découverte d’un Paris où la grisaille de l’après-guerre s’éclaire d’un désir de vie retrouvé, au son des clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés. A travers l’objectif de son appareil photo, Violet apprivoise la ville, saisit l’humanité des humbles et des invisibles.
Dans cette vie précaire et encombrée de secrets, elle se découvre des forces et une liberté nouvelle, tisse des amitiés profondes et se laisse traverser par le souffle d’une passion amoureuse.
Mais comment vivre traquée, déchirée par le manque de son fils et la douleur de l’exil ? Comment apaiser les terreurs qui l’ont poussée à fuir son pays et les siens ? Et comment, surtout, se pardonner d’être partie ?
Vingt ans plus tard, au printemps 1968, Violet peut enfin revenir à Chicago. Elle retrouve une ville chauffée à blanc par le mouvement des droits civiques, l’opposition à la guerre du Vietnam et l’assassinat de Martin Luther King. Partie à la recherche de son fils, elle est entraînée au plus près des émeutes qui font rage au cœur de la cité. Une fois encore, Violet prend tous les risques et suit avec détermination son destin, quels que soient les sacrifices.
Au fil du chemin, elle aura gagné sa liberté, le droit de vivre en artiste et en accord avec ses convictions. Et, peut-être, la possibilité d’apaiser les blessures du passé. Aucun lecteur ne pourra oublier Violet-Eliza, héroïne en route vers la modernité, vibrant à chaque page d’une troublante intensité, habitée par la grâce d’une écriture ample et sensible.

Éditions Grasset, janvier 2020
382 pages

vendredi 15 mai 2020

Le Cri des oiseaux fous ★★★★☆ de Dany Laferrière

Une nuit à déambuler dans les pas de Marcus rongé par le doute, la tristesse et la colère, dans les rues de Port-au-Prince, alors qu'il vient d'apprendre la mort de son ami Gasner, un jeune journaliste, un peu trop fougueux peut-être et que les dangers peuvent venir de partout dans cette ville. Dans cette dictature ubuesque, la mort est souvent le prix à payer pour vouloir que les gens soient bien informés de ce qui se passe dans leur pays
Marcus est un rêveur dans un pays où l'on n'aime pas les rêveurs. Il refuse la fatalité, refuse de se limiter à discuter de la dictature et du pouvoir qui ne s'intéresse qu'à sa survie, ne veut pas attendre la fin du régime pour vivre. « Je m'agenouillerai devant aucun dieu. Je suis un prince sans terre ni couronne. Ma vie se passe maintenant. » Marcus est certainement sur la liste des hommes à abattre, alors il lui reste une dernière nuit avant la fuite, avant l'exil incontournable. Papa Doc avait chassé son père, Baby Doc le chasse à son tour. 
Une nuit pour nous délivrer ses pensées, ses frustrations, il nous confie ses envies, ses idées, ses lubies ; nous sommes dans sa tête, dans ses émotions, dans son coeur, dans ses rêves. Au fur et à mesure que la nuit avance, ce sentiment d'injustice qui ronge Marcus nous gagne, nous happe, nous emprisonne. Les bassesses du pouvoir, l'absence de libertés, de droits, d’humanité nous sautent au visage, et une envie de révolte nous saisit. 

Merci Monsieur Laferrière. Comme j'ai aimé le paragraphe sur les mots ! Votre livre est riche d'enseignement. Puisse la situation en Haïti devenir moins chaotique. Il serait temps que l'état d'Haïti devienne un état de Droit. Droit aux libertés fondamentales et à la justice sociale. Droit de vivre sereinement et librement.

« Les gens causent, comme toujours, des mêmes problèmes dans tous les taxis de Port-au-Prince. Le prix exorbitant du riz, le prix élevé des médicaments périmés, le prix incroyable du loyer, le prix absurde de l'électricité. Prix, prix,prix,prix. L'argent, l'argent, l'argent, l'argent. Le chômage, le chômage, le chômage. Quelle vie ! Personne ne dit un mot à propos de la grève de Ciment d'Haïti. Ce serait dangereux d'en parler avec des inconnus. La presse en parle très peu, d'ailleurs. Marcus le fait régulièrement dans son journal de treize heures. Et Gasner, qui couvrait jusqu'à ce matin la grève pour notre hebdomadaire. La semaine dernière, il s'était fait photographier avec les grévistes devant la grille d'entrée de l'usine, ce qui avait provoqué la colère de Marcus. « Ce n'est pas du journalisme, c'est du militantisme », lui avait lancé Marcus. Ce à quoi Gasner avait répondu qu'il n'a jamais prétendu faire du journalisme dans un pays où les gens crèvent de faim et de peur. » 

« J'analyse sans arrêt les gens, il est vrai, mais je porte rarement un jugement définitif sur eux. Sus-je lâche ? Peut-être, mais je sais aussi que je suis capable de grande colère en présence de ce que je pense être une injustice. Je déteste l'ironie, le sarcasme, ou qu'on se moque des gens dans leur dos. Ce trait de caractère, je le teins de ma grand-mère. Pour elle, c'est simple : tout ce qui se fait dans la lumière est un acte de courage, et ce qui se fait dans l'obscurité ne peut être que de la lâcheté. »

« ON TUE DANS CE PAYS. Ça me frustre énormément de ne pas pouvoir emprunter le si joyeux chemin de la frivolité, simplement parce que je suis né dans un pays du tiers-monde gangrené par la dictature. [...] Chez nous, il n'y a qu'une section dans tous les journaux : la politique. Et la politique n'a qu'une seule adresse : le Palais national. »

«  Ce ne sont pas les gens qui subissent une dictature qui devraient la combattre (les affamés et les torturés qui viennent tout juste de sortir de prison.) On devrait charger d'un tel boulot des troupes fraîches de gens qui n'ont jamais connu la torture, la prison, la mystification, la faim, l'angoisse...  »

« Dans un pays riche, le théâtre n'est que du théâtre, le cinéma est avant tout un divertissement, la littérature peut servir à faire rêver. Ici, tout doit servir à conforter le dictateur dans son fauteuil ou à le déstabiliser. La politique est le but de toute chose. »

« Ce que j'aime, c'est écrire. Rendre une ambiance avec des mots. Faire vivre une situation avec des phrases. Je suis fou de mot. J'ai un cahier plein de mots rutilants (mais les plus beaux sont les plus simples). Leur sens se trouve caché dans leur musique. Des mots comme lune, mer, ciel, jaune ou coeur. J'aime le mot étincelle, qui me fait penser à une pluie d'étoiles. Et tout de suite mon enfance m'éclate à la tête. [...] Certains mots, même quand on ne les emploie plus, aiment rester dans l'air à flotter, attendant qu'un facétieux les attrape. J'aime surtout les mots simples  que les gens emploient souvent. Des mots qui aiment se retrouver dans une bouche pour se faire manger, broyer, dévorer, mastiquer. Des mots bien domestiqués.Il m'arrive de prendre un de ces mots, un mot constamment utilisé par tout le monde, un mot qui a roulé sa bosse dans toutes les bouches ( des bouches édentées de vieux grincheux, des bouches parfumées d'enfants, des bouches affamées de pauvres ou arrogantes de riches) et de me concentrer dessus jusqu'à ce qu'il devienne tout neuf. Comme un sou. Tiens, le mot sou par exemple. Trois lettres seulement et tu achètes ce que tu veux avec, enfin ce qui est achetable, car rien de ce qui a une vraie valeur n'est achetable (la mer, le ciel, la lune, la couleur jaune ou le coeur). Faut quand même pas cracher sur le mot sou. Ce mot j'aime l'avoir dans ma poche. Je garde secrètement mon cahier noir parce que les gens que je côtoie ne comprendraient pas la passion naturelle que j'ai pour les mots. Un tel luxe pourrait les effrayer. Ils comprennent bien la passion du pouvoir, de la politique ou de l'argent. [...] J'allais oublier le mot café. Le mot fondamental de mon enfance. Son odeur m'habite. Tous mes amis se battent, avec raison, contre le pouvoir, tandis que moi (un chasseur de mots), j'ai l'impression de flotter comme une feuille légère et étourdie sur une mer de sang et de boue. »

« C'est une histoire sans fin. On tue un opposant et un autre arrive à toute vitesse. Il faut quand même en tuer quelques-uns, se dit-il, si on veut qu'ils sachent qui est le maître ici. C'est une question d'éducation. C'est ainsi qu'on éduque un peuple. En tout cas, ce peuple-ci. »

« Je connais le chaud. Le froid n'est peut-être pas simplement l'opposé du chaud. Je suis ce tiède, dans tous les sens du terme, pris entre le feu du Sud et la glace du Nord. N'y a-t-il pas toujours, et cela, n'importe où, de souterraines tragédies personnelles ? Toute tragédie n'est-elle pas forcément personnelle, même quand elle devient un drame collectif ? [...] La chose intime devient une affaire publique dans un pays où la mort est la chasse gardée du pouvoir. »

« Il y a la prison de Papa Doc, mais il y a la prison des mères. Papa Doc jette les pères en prison. Les mères gardent les files à la maison en les gavant de nourriture. Cela fait de gros fils dégriffés. Nos rivaux en la matière, ce sont le chats de vieilles. »

« Elle avait perdu son mari. Moi, j'avais perdu mon père. Deux peines différentes. Deux souffrances différentes. Pour remplacer mon père, il ne lui suffisait pas de doubler son amour pour moi. Je ne veux pas deux amours dans une seule enveloppe. L'amour est un. Quand il est double, ce n'est plus de l'amour, c'est de la monstruosité. Comme deux coeurs dans une seule poitrine. On ne peut pas doubler l'amour. Ce la devient morbide. »

« [...] je suis éclectique en amour comme en amitié. Je n'arrive pas à rester confiné en un seul genre, une seule classe sociale, un seul combat ou, surtout, un seul mode de pensée. »

« [...] je ne peux me résoudre à croire qu'on puisse être un délateur de naissance. Il doit y avoir des circonstances qui permettent la germination de certaines qualités, comme de certains défauts. La délation est l'acte humain le plus vil. Le délateur est le seul criminel qui n'affronte pas, même de dos , sa victime. Un monstre lâche. »

« Le temps est une convention. La preuve : le temps de la douleur n'a pas la même durée que celui de la jouissance. On espère abréger l'un, on aimerait faire durer l'autre. L'un nous paraît toujours trop long ; l'autre, trop court. »

« Ma dernière image de Port-au-Prince, avant d'arriver à l'aéroport, est l'essence de cette ville, capitale du faux-semblant et de l'apparence trompeuse : un pseudo-tonton macoute, qui est peut-être un vrai, faisant la cour à une pseudo-collégienne, qui est en fait une vraie prostituée. »

Quatrième de couverture

« Droite, fière, sans un sourire, ma mère me regarde partir. Les hommes de sa maison partent en exil avant la trentaine pour ne pas mourir en prison. Les femmes restent. Ma mère a été poignardée deux fois en vingt ans. Papa Doc a chassé mon père du pays. Baby Doc me chasse à son tour. Père et fils, présidents. Père et fils, exilés. Et ma mère qui ne bouge pas. Toujours ce sourire infiniment triste au coin des lèvres. Je me retourne une dernière fois, mais elle n’est plus là. »

Vieux Os a vingt-trois ans. Son ami Gasner, journaliste comme lui, vient d’être assassiné par les tontons macoutes. Dès lors s’enclenche la mécanique de l’exil, pressante, radicale : Vieux Os doit passer sa dernière nuit hors de chez lui.
De taps-taps bondés en déambulations hasardeuses, Vieux Os parcourt son monde en accéléré : les belles de nuit du Brise-de-Mer, bordel miniature où l’on parle d’amour et de grammaire, les amis de toujours, Lisa et Sandra – « l’une pour le corps, l’autre pour le cœur » –, les souvenirs d’enfance à Petit-Goâve dans le giron de Da, les tueurs qui rôdent, les anges gardiens aux allures de dieux vaudou, et toutes les bribes de vie saisies au vol dans les rues de Port-au-Prince…
« Cette nuit, je saurai tout de la vie. »

Éditions Zulma, janvier 2015
313 pages

mardi 28 avril 2020

Rhapsodie italienne ★★★★☆ de Jean-Pierre Cabanes

Grande et dense fresque historico-romanesque.
Histoire de l'Italie du début du XXème siècle jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, l'histoire du fascisme, de sa montée en puissance avec l'arrivée au pouvoir de Mussolini à son déclin. 
Une myriade de personnages brillamment dépeints, évoluant dans ces temps tourmentés.
Vengeance, trahison, honneur, courage, loyauté, fraternité, engagement, résistance, ambition, amour imprègnent ces pages que l'on tourne avec plaisir, sans se lasser, pris dans le fil de ces destins qui s'imbriquent. Jean-Pierre Cabanes maîtrise l'art de la narration, il retient son lecteur, le happe jusqu'à la dernière page.
Passionnant. Enrichissant. Addictif. 
À ceux qui ont envie d'approfondir leurs connaissances sur cette période tragique de l’histoire italienne, tout comme aux aficionados de grandes sagas, je recommande ce pavé ! Évasion garantie  ! 
Séance de dédicaces
Librairie du Château de Brie-Comte-Robert, octobre 2019.
Belle rencontre.
Merci Yves, Merci Mr Cabanes !

« À Vienne, les restaurants italiens qui proposent des plats de spaghettis se voient commander « les pâtes de la trahison » et, pour les Slovènes, la lutte sur l'Isonzo est une guerre des peuples, une résistance nationale contre un envahisseur étranger. Les Serbes, vivant en Autriche et traditionnellement opposés aux Habsbourg, ont pris les armes aux côtés de l'empire. Les Slovènes, les Croates et les Slaves sont résolus à tenir la ligne sur l'Isonzo avec la même ardeur que les volontaires italiens qui se sont engagés pour libérer les terre irredenti.
Il raconte comment les hommes courent en grimpant avant que les mitrailleuses entrent en action. Dès les premières rafales, il faut se jeter à terre et se relever afin d'avancer encore dans les intervalles où les servants doivent changer la bande qui contient des cartouches, ou mettre fin au feu pendant quelques minutes pour refroidir le canon en versant de l'eau. C'est alors qu'il faut bondir et courir, encore en profitant de ce silence qui ne dure pas.
Soudain, il évoque les raisons pour lesquelles cette guette a été déclenchée par l'Italie, les terres irredenti, et maintenant, on s'aperçoit qu'à la conférence de Versailles, le président du Conseil et son ministre Sonnino ne parviennent pas à faire attribuer à l'Italie ces territoires qui lui avaient été promis. Il s'enflamme, il dit qu'au nom de tous les morts, ceux de l'Isonzo, des Dolomites, ceux du Piave, ces terres doivent être données, rendues plutôt. - Sinon, dit-il, ils seront morts pour rien !
Le programme des Fasci fait frémir, c'est pire que les bolchéviques. Ils veulent distribuer les terres aux paysans, abolir les titres et la monarchie... Et surtout, ils détestent la religion. Ce Mussolini ne s'est jamais marié à l'église et il vit de l'argent de cette femme, cette juive, avec qui il couche publiquement alors qu'elle est mariée. - Margherita Sarfatti ? - Oui, la Sarfatti ! Eh bien, dans notre milieu, cette femme et son gandin, nous n'en voulons pas !
Le Fascio est monté très vite en puissance au début, puis sa course s'est infléchie,les socialistes et les pipisti ont gagné les élections de 1919. Mais l'année 1920, les premiers mois de 1921 montrent le renversement de l'opinion.Les drapeaux rouges partout, l'appel aux bolchéviques font peur aux Italiens qui veulent la paix et l'ordre. Ils veulent de l'aisance aussi. Le Fascio promet les trois. Mieux, il les annonce : « Donnez-moi le pouvoir, dit le Duce, et vous les aurez ! » Il ne parle pas de liberté, de démocratie, de droits. Mais les Italiens s'en moquent. Ce sont des mots qu'ils ont trop souvent entendus, vides de sens à force d'être répétés.
 - Il a gagné ton Duce ? demande Julia. Il a triomphé de ses adversaires si nombreux qu'il s'enorgueillit ? C'est lui qui a dit : Molti nemici, molto onore ? * * Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur. Formule lapidaire de Mussolini dans la phase de conquête du pouvoir.
En bonne Sicilienne, elle connaît l'existence de ces « femmes de Cosa Nostra », lien indispensable entre le chef et la famille des hommes. Ce sont elles qui souvent apportent les subsides aux veuves ou à celles dont le mari est en prison et qui font des cadeaux aux enfants. On les craint autant qu'on les aime. Car elles peuvent être aussi généreuses que terribles et sans pitié en cas de trahison.
 - Ces gens-là, tu le sais comme moi, ne sont pas faits pour le pouvoir. Ils sont bons pour les manifestations, les rixes, l'huile de ricin et le manganello. Ils sont faits pour servir ceux qui commandent, rien de plus. Ils sont comme ces bourgeois qui ont appuyé la révolution bolchévique et que Lénine appelait « les idiots utiles ». - Que faut-il faire d'eux ? - Surtout rien ! Ce qu'ils disent reflète une vérité. Le fascisme n'est pas fait pour s'allier avec les faibles comme les libéraux ou les conservateurs, ni pour débatte ou négocier avec les gens de l'Aventin, les Amendola et consorts. Le fascisme doit exister seul, par lui-même et pour l'Italie. Le reste, la soupe démocratique, on sait ce que cela a donné, les Italiens n'en veulent plus.  - Ce qui veut dire ? demande Mussolini.La Sarfatti cherche ses mots : - Que ce mouvement, cher Benito, il faut en prendre la tête. C'est cela que l'on attend de toi car tu es le seul à pouvoir le faire, bien plus, bien mieux, que Farinacci et compagnie. Le chef, le Duce, c'est toi. 
 - Les Italiens croient en lui, réplique Lorenzo. Il est le premier homme politique qui s'occupe vraiment d'eux. C'est le meilleur argument qu'il puisse lui opposer, parce qu'il est vrai. Le régime multiplie les actions sociales depuis les allocations jusqu'aux colonies pour les enfants en passant par les grands travaux qui offrent du travail aux disoccupati. Les enquêtes d'opinion, discrètement menées par les préfets, témoignent d'une satisfaction qui ne se dément pas et croît de mois en mois. - Ça commence toujours comme ça, commente Julia, c'est la fin qui compte.
Les hommes qui l'entourent approuvent en silence. Ces rudes chemises noires en sont à détester leur propre aviation et ses bombes à gaz réglées pour exploser à deux cent cinquante mètres du sol et répandre sur l'ennemi une pluie de gouttes. C'est la pluie mortelle des Italiens. Chaque goutte, une plaie, chaque bulle de gaz, un mort. Du poison qui tombe du ciel, infectant lacs et rivières, et surtout l'atmosphère. Qui respire le gaz meurt aussitôt, qui boit l'eau ou goûte la nourriture contaminée meurt un plus tard. Sur les zones où le gaz a été répandu, le silence. Hommes et bêtes gisent au sol, femmes et enfants aussi, constellés de plaies, la bouche béante. La première guerre fasciste est une guerre à l'hypérite. Canons, mitrailleuses et fusils ne sont plus que des armes d'appoint.
Les hommes, ils étaient à la guerre, ils avaient le rancio. Ce n'était pas bon, mais au moins, ils mangeaient ! Quand ils venaient en permission, ce n'était pas le moment de leur refuser quelque chose. Alors, on se ramassait des gosses. En veux-tu, en voilà. Après, on apprenait que le père était mort en héros ou il revenait infirme, et il fallait se coltiner les gosses quand même ! Les gosses de guerre, comme on les appelait. Ah, elles étaient belles les terre irredenti, qu'on nous a pas rendues d'ailleurs ! 
Babbo, j'espère te revoir un jour. Sache que je t'aime. Sois heureux, mon père, dans ton Italie glorieuse. Moi, le bonheur, je vais le chercher ailleurs.
Un type dit à son ami :  « Le beau temps est revenu grâce à Dieu. » L'autre : «  Non, grâce au Duce.» Le premier : «  Mais que dira-t-on quand le Duce sera mort ? - Alors, on dira grâce à Dieu. »
Vous êtes deux imbéciles, avec moins de cervelle qu'un bœuf dans vos têtes d'ânes. Vous ne savez pas que les lignes avec l'Angleterre viennent d'être coupées, que ce soir, les avions français et anglais risquent de bombarder Rome. Tout ça parce qu'un vieux, entouré de fous et de voyous, est retombé en enfance !
Il a existé un fascisme roboratif, énergique et ambitieux. C'est l'idée de ce fascisme-là qui a fait la fortune du Duce. C'est sa mise en oeuvre qui a produit «  l'homme le plus aimé d'Italie, l'homme de la providence », comme disait Pie XI. Tant pis pour la liberté d'expression, tant pis pour les hiérarques corrompus, et cette idée complètement folle du Duce de faire de l'Italien un homme nouveau, genre guerrier ascète à la mode spartiate. D'ailleurs, ce n'était qu'une idée. Les Italiens savaient qu'il n'y parviendrait jamais, et lui-même ne se faisait pas d'illusions. Moyennant ces arrangements et ces hypocrisies, on s'accommodait du régime, bien plus généreux et attentif que l'ère libérale qui avait précédé sous Giolitti, Facta et consorts. 
Votez selon vos consciences et non selon les ordres. C'est cela, le véritable sens du vote. »

Quatrième de couverture

    1915. Deux hommes que tout sépare vont se rencontrer sur les champs de bataille. Lorenzo, jeune et brillant officier de l’armée italienne, et Nino le Sicilien, qui s’enrôle pour échapper à la prison après avoir commis un crime d’honneur. La guerre va faire d’eux des compagnons d’armes, des frères, avant que le règne de Mussolini ne les transforme en ennemis.
    Tandis que les hommes sont emportés dans le tourbillon des combats, le temps des femmes est venu. Elles vont s’engager dans la plus belle et la plus dangereuse des luttes, celle pour l’amour, l’indépendance et la liberté.
    Des premières heures du fascisme à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les passions politiques et les passions des amants, les haines et les ambitions s’entrecroisent violemment.

Auteur de nombreux romans, Jean-Pierre Cabanes nous entraîne dans une ample et voluptueuse fresque qui inscrit magistralement ses personnages dans l'Histoire italienne du début du XXe siècle.

Éditions Albin Michel, octobre 2019
726 pages

jeudi 12 décembre 2019

Le coeur est un chasseur solitaire ★★★★☆ de Carson McCullers

Un titre qui a accroché mon regard.

Un texte incroyable de maturité, de poésie, de justesse, de maîtrise, et de désespoir aussi. C'est assez incroyable de réaliser que Carson McCullers a écrit cet opus alors qu'elle n'avait que vingt-deux ans. 

Des personnages cabossés par la vie, en détresse, une adolescente  autonome et un sourd-muet "à l'écoute des autres", tous attachants à leur manière, tous aspirants à un autre idéal. Ils prennent, chacun à leur tour, la parole pour nous conter les misérables et précaires conditions de vie, dans les années 30, dans une ville du sud des États-Unis, un peu avant que la Seconde Guerre mondiale n'éclate, et nous donner ainsi un bel aperçu de la société américaine de l'époque. 

Si la pauvreté, la précarité, la solitude, le racisme, l'anti-capitalisme sont les thèmes principaux de ce roman, l'amitié, l'importance d'une véritable amitié, l'adolescence et le difficile passage à l'âge adulte sont également au coeur de ce roman. 

Une belle lecture. Exigeante. Mélancolique. Profondément triste, mais belle lecture. 
« Mick s'assit sur les marches, la tête sur les genoux, et rentra dans l'espace du dedans. Pour elle, il y avait deux espaces - l'espace du dedans et l'espace du dehors. L'école, la famille, les événements du quotidien s'inscrivaient dans l'espace du dehors. Mr Singer était dans les deux espaces. Les pays étrangers, les projets et la musique occupaient l'espace du dedans. Les chansons qu'elle imaginait. La symphonie. Quand elle était seule dans l'espace du dedans, la musique qu'elle avait entendue le soir de la fête lui revenait. Cette symphonie poussait lentement comme une grande fleur dans son esprit. Quelquefois, pendant la journée, ou le matin à l'instant de son réveil, une nouvelle partie de la symphonie lui apparaissait brusquement. Il lui fallait alors s'isoler dans l'espace du dedans, l'écouter plusieurs fois et tenter de la refondre dans les passages qu'elle se rappelait. L'espace du dedans était un endroit très secret. Au milieu d'une maison pleine de monde, Mick pouvait y rester enfermée à double tour. » 


« Biff, nerveux, reporta son attention sur Singer. Le muet avait les mains dans les poches, et devant lui la bière à moitié bue était devenue tiède et plate. Il offrirait à Singer un coup de Whisky avant son départ. Ce qu'il avait dit à Alice était vrai - il aimait les monstres. Il vouait une sympathie particulière aux malades et aux infirmes. Quand entrait dans le restaurant un homme avec un bec-de-lièvre ou un tuberculeux, il lui apportait de la bière. Si le client était bossu ou sévèrement mutilé, c'était du whisky au frais de la maison. Il connaissait un type dont la quéquette et la jambe gauche avaient été arrachées dans une explosion de chaudière, et, chaque fois qu'il venait en ville, une pinte gratuite l'attendait. Et si Singer avait été un buveur, il aurait pu consommer à moitié prix autant qu'il voulait.
« Tu sais que tu peux pas emmener un moricaud dans un café d'hommes blancs ? » lui demanda un client.Biff assistait à la scène de loin. Blount était très en colère, et on voyait bien à présent à quel point il était soûl. « J'suis en partie nègre moi-même »? lança-t-il par défi.Biff le surveillait d'un œil vigilant; la salle était silencieuse. Avec ses narines épaisses et le blanc de ses yeux qui roulaient, Blount était presque convaincant.« Je suis en partie nègre et rital et polak et chinetoque. Tout ça. » Des rires fusèrent.« Et je suis hollandais et turc et japonais et américain. » Il marchait en zigzag autour de la table où le muet buvait son café. Sa voix était forte et cassée. « Je suis un homme qui sait. Je suis un étranger dans un pays étrange. - Calme-toi, lui répond Biff . »Blount ne prêtait attention à personne excepté au muet. Ils se regardaient tous deux. Les yeux du muet étaient froids et doux comme ceux d'un chat. Il semblait écouter de tout son corps. L'ivrogne était fou furieux.« Tu es le seul dans cette ville à saisir ce que je veux dire, poursuivit-il. Depuis deux jours je te parle dans ma tête parce que je sais que tu comprends ce que j'ai à dire. »Dans un box, des gens riaient à une table parce que, sans le savoir, l'ivrogne avait choisi un sourd-muet comme interlocuteur. [...]Blount s'assit à la table et se pencha vers Singer : «Il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Et dix mille ignorants pour un homme averti. Voilà le miracle le plus inouï - que des millions de gens savent tant de choses sauf ça. C'est comme au quinzième siècle quand tout le monde, à part Colomb et quelques autres, croyait que la Terre était plate. Mais c'est différent : il fallait du talent pour imaginer que la Terre était ronde. Tandis que face à une vérité aussi criante, l'ignorance des gens tient du prodige. Toi, tu piges. »
Elle n'arrivait pas à écouter assez bien pour tout entendre. La musique bouillait en elle. Que faire ? S'accrocher à quelques passages merveilleux, s'y absorber pour ne pas les oublier - ou laisser filer en écoutant ce qui venait sans réfléchir et sans essayer de se souvenir ? Bon sang ! Cette musique qui contenait le monde entier, elle ne pouvait pas s'en remplir assez les oreilles. [...] La musique ne fut ni de longue ni de courte durée, mais entièrement étrangère au temps. Mick, les bras autour de ses jambes, mordait très fort son genou salé. Cinq minutes ou la moitié de la nuit avait pu s'écouler. La deuxième partie était colorée en noir, une marche lente. Pas triste, mais comme si le monde entier était mort et noir et qu'il fût vain de penser à son état passé. Une sorte de cor jouait un air mélancolique aux sonorités argentines. Puis la musique monta, furieuse, porteuse d'une violence sous-jacente. Et de nouveau, ma marche noire.
Le grand projet continuait à vivre dans son esprit, mais il n'avait pas le temps d'y réfléchir. Il allait de maison en maison accomplir un travail sans fin. Le matin très tôt, il partait en automobile , puis, à 11 heures, les patients arrivaient au cabinet. Au vif air automnal du dehors succédait l'odeur chaude et renfermée de la maison qui le faisait tousser. Les bancs de l'entrée étaient remplis de nègres malades qui l'attendaient patiemment. Parfois même le porche et la chambre à coucher étaient bondés. Il travaillait toute la journée et souvent la moitié de la nuit. A cause de la fatigue, il lui arrivait d'avoir envie de s'étendre par terre, de battre des poings et de pleurer. S'il parvenait à se reposer la nuit, il se rétablirait peut-être. Il avait une tuberculose pulmonaire, prenait sa température quatre fois par jour et faisait une radio une fois par mois. Mais il lui était impossible de se reposer. Car il y avait quelque chose de plus fort que la fatigue - c'était le grand projet.
Mais il existe une injustice encore plus cruelle : être privé du droit de travailler selon ses moyens. Trimer inutilement toute sa vie. Être privé de la chance de servir. Il vaut mieux, et de loin, voir nos porte-monnaie vidés de profits que nos esprits et nos âmes dépouillés de leurs richesses.
« Certains parmi les jeunes ici présents ce matin pourront ressentir le besoin d'être professeurs, infirmières ou guides de leur race. Mais, à la plupart, ce sera refusé. Vous devrez vous rendre à des fins inutiles pour rester en vie. Vous serez repoussés et vaincus. Le jeune chimiste ramasse le coton. Le jeune écrivain n'a pas la possibilité d'apprendre à lire. Le professeur est absurdement asservi à une planche à repasser. Nous n'avons pas de représentants au gouvernement. Nous ne votons pas. Nous sommes les plus opprimés de ce vaste pays. Nous ne pouvons pas élever la voix. Nos langues dépérissent dans nos bouches faute de servir. Nos coeurs se vident et perdent l'énergie nécessaire à notre projet. » 
« Hommes de la race noire ! Nous renfermons toutes les richesses de l'âme et de l'esprit humains. Nous offrons les plus précieux des dons. Et nos offres sont dédaignées et méprisées. Nos dons sont traînés dans la boue et gaspillés. On nous attelle à des tâches plus inutiles que celles des bêtes de somme. Ô noirs ! Nous devons nous dresser et retrouver notre intégrité ! Nous devons être libres !  »Un murmure parcourut la pièce. L'hystérie montait. Le Dr Copeland s'étrangla et serra les poings. Il se sentait les dimensions d'un géant. L'amour qui l'emplissait transformait son torse en dynamo, et il avait envie de hurler pour faire entendre sa voix de la ville entière. Il aurait voulu se jeter par terre et crier d'une voix de titan. La pièce retentissait de clameurs et gémissements. « Sauve-nous ! »
« Attention ! s'exclama-t-il. Nous nous sauverons. Mais pas par des prières et l'affliction. Pas par l'indolence ou l'alcool. Pas par les plaisirs physiques ou par l'ignorance. Pas par la soumission et l'humilité. Mais par la fierté. Par la dignité. En devenant durs et forts. Nous devons nous cuirasser pour notre grand dessein. »[...] « Chaque année à cette époque, nous illustrons à notre petite échelle le premier  commandement de Karl Marx. Chaque membre de cette assemblée a eu préalable apporté un cadeau. Un grand nombre d'entre vous se sont privés de confort afin de réduire les besoins de certains autres. Chacun a donné selon le maximum de ses moyens, sans penser à la valeur du cadeau qu'il recevrait en échange. Il nous paraît naturel de partager. Nous avons compris depuis longtemps qu'il est plus délectable de donner que de recevoir. Les paroles de Karl Marx ont toujours été inscrites dans nos coeurs : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins."»
La ville n'avait pas connu un hiver aussi froid depuis des années. Du givre se formait sur les vitres et blanchissait les toits des maisons. Les après-midi brillaient d'une brumeuse lumière citron et les ombres étaient d'un bleu délicat.
Les riches le croyaient riche et les pauvres le supposaient aussi pauvre qu'eux. Et comme il n'y avait aucun moyen de réfuter ces rumeurs, elles devinrent mirifiques et très réelles. Chacun décrivait le muet à l'image de ses désirs.
Le magasin gonfle les prix de chaque article. Avec trois ou quatre enfants, ils sont aussi prisonniers que s'ils portaient des chaînes. C'est exactement le principe du servage. Pourtant, ici, en Amérique, nous nous proclamons libres. Et le plus drôle, c'est qu'on a tellement enfoncé cette idée dans le crâne des métayers, des ouvriers des filatures et de tous les autres qu'ils y croient vraiment. Mais il a fallu une sacrée épaisseur de mensonges pour les empêcher de comprendre. » 

Quatrième de couverture

Mick Kelly, Jake Blount, Benedict Mady Copeland, Biff Brannon vivent dans la même ville du fin fond des États-Unis. En chacun d'eux, des peines, des douleurs, mais également des rêves. Pour Mick, l'adolescente complexée, celui d'apprendre à jouer du violon : elle s'en est confectionné un qu'elle cache sous son lit. Biff, lui, observe ses clients pour échapper à sa vie de couple bien terne. Jake rêve d'un monde plus juste. Le Dr Copeland, victime d'harcèlements liés à sa couleur de peau, essaie pour sa part d’œuvrer concrètement à la réalisation de ce monde. Ces quatre personnages se sentent seuls, abandonnés avec leurs révoltes. Jusqu'au jour où ils feront la connaissance de John Singer, sourd-muet qui inspire confiance. Animés par la volonté tenace d'échapper à cette solitude profonde, ils trouveront tour à tour dans cet homme calme et courtois une écoute et la possibilité d'être compris.

Cette réédition comprend le travail préparatoire au Coeur est un chasseur solitaire (Esquisse pour le Muet) et l'ensemble des essais et des articles que Carson McCullers a publiés de son vivant.
Ces textes donnent accès aux « coulisses de la création » et précisent les références et influences littéraires de l'auteur. Ce projet rend hommage à un immense talent mais également à cet être humain généreux et attachant qui, à travers l'écriture, cherchait avant tout à comprendre ceux et celles qu'elle aimait.

Née en 1917 en Géorgie, dans le sud des États-Unis, Carson McCullers rencontre un succès fulgurant dès l’âge de 23 ans avec la publication de son premier roman, Le coeur est un chasseur solitaire. Elle est considérée comme l’un des plus grands écrivains américains du XXème siècle. Toute son oeuvre a été publiée en France aux éditions Stock.

Éditions Stock La Cosmopolite, février 2007
560 pages 
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédérique Nathan et Françoise Adelstain
Préface de Véronique Ovaldé