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dimanche 31 mai 2026

On l'appelait Bennie Diamond ★★★★☆ de Michaël Dichter

À mon tour, j'ai découvert "On l'appelait Bennie Diamond" et ... j'ai beaucoup aimé !

Trois générations qui se répondent en silence.
Des pères et des fils qui s'aiment maladroitement, se déçoivent, tentent malgré tout de transmettre quelque chose d'eux-mêmes.
Et il y a Benyanim, dit Bennie. Un enfant fasciné moins par le diamant lui-même que par ce qu'il révèle des hommes, à savoir le pouvoir, le respect, le désir d'être regardé autrement.
Dans les ruelles du quartier des diamantaires d'Anvers, Michaël Dichter nous offre un magnifique roman d'apprentissage traversé de passions, de secrets et de blessures enfouies.
Un roman sur ce que l'on hérite malgré soi. Sur ces chemins que l'on tente de tracer alors même que le passé continue de nous retenir.
Le diamant est bien plus qu'une pierre précieuse ici. Il devient un symbole. Celui d'un être que la vie façonne, transforme et abîme parfois aussi.
Impossible de lâcher Bennie tant son désir de devenir est puissant.
Plus il avance, plus il comprend qu'on ne quitte jamais complètement le monde dont on vient.
Un roman dense, vibrant, profondément humain.
« Ton chemin, personne ne l’a tracé avant toi. »

En exergue 
« Le Saint Béni soit-Il
ne met pas Ses créatures à l'épreuve
au-delà de leurs capacités. »
Talmud, traité Berakhot 5 b 

« - Ce diamant est le symbole de cet enfant qui vient de naître. Il est brut, précieux, mais il devra être façonné, sculpté, pour révéler toute sa pureté. »

« - Je vais tailler cette pierre pour toi, Bennie. Pas pour t'apprendre à le faire, mais pour que tu saches que, dans chacun de tes pas, je serai là. Pour t'aider à révéler ce qu'il y a de plus beau en toi. »

« Un symbole de pureté et d'avenir, disait-il, mais pour Moshé, c'est une cicatrice de plus. Un éclat de ses propres failles, incrusté dans la chair de son fils. »

« Bennie, fasciné, les observe sans relâche. Ce n'est pas la prière qui capte son attention, ni les gestes rituels, mais l'éclat des objets, la manière qu'ils ont de conférer une importance à ceux qui les portent. Ce n'est pas la richesse en elle-même qui l'attire, mais l'effet qu'elle produit : le respect, l'assurance, la façon dont les autres baissent les yeux ou hochent la tête. »

« À cet instant, elle n'est plus seulement sa mère. Elle est une protectrice qui, sans hausser la voix, a su faire reculer la peur.
Et Bennie, le cœur gonflé d'admiration et d'amour, se fait une promesse: un jour, il sera comme elle. »

« Bennie serre les dents.
Il apprendra. Il apprendra à lire tout ça.
Pas seulement les mots, mais aussi ce qu'ils cachent.
Cette pensée est plus forte que l'humiliation du jour. »

« - Tu ne dois pas avoir peur de marcher là où personne n'ose aller.
Puis elle cite le Talmud :
- Derekh she'adam rotseh leilekh bah, molikhin oto - « La voie qu'un homme veut emprunter, c'est celle où on le conduit. » Tu cherches quelque chose, Bennie. Et un jour, tu comprendras pourquoi. 
Elle sourit faiblement, son regard brillant d'un éclat complice.
- Mais fais-le avec ta tête, pas seulement avec ton cœur. »

« Mais, lentement, Moshé s'approche de Bennie, pose une main sur son épaule et l'embrasse sur la joue.
Une manière de lui dire qu'il sera toujours là, même s'il aurait souhaité un autre chemin pour lui. »

« Leur vie est un tourbillon de passion et d'improvisation.
Ils n'ont rien et ils ont tout. »

« - [...] ici, c'est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l'acheteur proposer, c'est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité. »

« Il n'a plus de haine, plus vraiment.
Juste une gêne persistante, un inconfort profond. Yéhuda l'attire autant qu'il le trouble. Sa force, son aplomb, son pouvoir; tout cela le fascine. Mais quand il pense à lui, l'image de son père, seul et humilié, vient le hanter. Bennie est pris entre deux mondes: celui qu'on lui a transmis, et celui qu'il pourrait conquérir. »

« Bennie perfectionne ses techniques, ajuste ses stratégies, peaufine ses intuitions. Il apprend à lire les clients, à anticiper leurs attentes. Chaque transaction le rapproche un peu plus de ce monde, de ses codes, de ses règles tacites.
Mais parfois, au détour d'une rue, dans un silence entre deux négociations, une sensation furtive le traverse. Comme si quelque chose glissait derrière lui, imperceptiblement.
Il ne saurait dire quand exactement il a commencé à le sentir, mais il le sait à mesure qu'il s'enfonce ici, un autre monde s'éloigne. »

« Une alliance. Tout est toujours un marché, une négociation. »

« Pour la garder, pour se garder, il ne doit plus seulement être.
Il doit devenir. »

« Et pourtant, au matin, alors qu'il l'observe, paisible dans son sommeil, un doute se crée en lui, insidieux. Il devrait être heureux. Tout ce qu'il a voulu, tout ce qu'il a rêvé, il l'a enfin. Ève est là, auprès de lui.
Il voudrait s'abandonner à ce bonheur, le prendre comme il vient, sans chercher plus loin.
Est-ce que cela suffit pour la garder ? Est-ce qu'un instant volé dans la nuit peut cimenter quelque chose de plus grand ? »

« Ils le savent tous les deux, même si aucun ne le dit. Son père ne la laissera pas s'en aller. Pas tant qu'elle a un rôle à jouer dans ses projets. Pas tant qu'elle est encore un pion sur son échiquier. Alors elle reste. Prisonnière d'un équilibre fragile qu'elle n'a pas choisi. »

« Toi non plus, on ne voulait pas de toi ici. Moshé aurait préféré que tu restes loin de tout ça, pas vrai ? »

« Et c'est là qu'il a compris : lui était encore là, mais le monde qu'il avait connu était déjà en train de disparaître. »

« Il est exactement là où il était avant de vouloir être ailleurs. »

« Ce que je veux dire, Bennie, c'est que ton chemin, personne ne l'a tracé avant toi. Il n'existe pas encore. Qu'il passe la foi ou non, par le diamant ou autre chose, peu importe. Ce qui compte, c'est que tu sois prêt à le créer toi-même. Mais si un jour tu te perds... »

« Toute votre vie, vous avez fui. Moi, j'affronte. »

« J'ai toujours su que tu portais plus que ton propre poids, poursuit-il. Depuis que tu es enfant, je vois dans tes yeux que tu te bats pour réparer quelque chose qui ne t'appartient pas. »

Quatrième de couverture

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu'à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c'est plus fort que lui : la prière l'ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c'est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.

Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n'est pas vue d'un bon œil par les puissants de la ville - pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?

Michaël Dichter signe un ambitieux roman d'appren-tissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l'appelait Bennie Diamond est son premier roman.

Éditions Les Léonides,  novembre 2025
396 pages
Grand Prix RTL Lire 2026
Prix Page des Libraires 2026

jeudi 22 janvier 2026

Nous sommes faits d'orage ★★★★★ de Maria Charrel

Quel livre sublime ! Une histoire qui nous traverse par frémissements, avec beaucoup de douceur.
« Je n'ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d'émerveillement. Ici, j'oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J'appartiens à ceux d'en haut, nous sommes faits d'orage, de pluie et vent. »
Un roman qui résonne encore comme une sorte de grondement discret même après plusieurs semaines. 
J'ai aimé le contact avec la nature, j'ai aimé être surprise, j'ai aimé les personnages et leur orage intérieur, j'ai aimé l'écriture précise et poétique, j'ai aimé les silences, j'ai aimé l'entremêlement des époques, la manière qu'a l'autrice de nous dire l'intime, la transmission et les tensions intérieures, de mêler politique, nature, enchantement et sorcellerie. L'intrigue est fichtrement bien ficelée et je comprends tellement les retours très positifs que j'ai lus sur ce livre. Merci à celles et ceux qui l'ont mis, remis, re-remis sur ma route ! Un seul conseil : laissez vous emporter par ce récit, ne recherchez pas la vraisemblance, lâchez prise et savourez ce petit bijou ;-)
« Je partirai à l'extrémité du monde 
Sur la terre de glace et de feu
Là où les longues nuits d'étoiles 
Sèment des poussières d'espoir. »

« Qui n'a jamais voyagé avec les loups
Ne sait pas ce qu'est la liberté
Ni la chemise des étoiles. »
Ali Podrimja 

« Le village sans nom s'accroche au flanc du dernier plateau accessible avant les hauts monts, si éloigné de tout que le reste du monde a oublié son existence. La vingtaine de maisons éparpillées sur la sommière sont coupées de la vallée par une périlleuse crête, le passage des morts. La rumeur raconte qu'une malédiction fauche la vie à ceux qui osent jeter un regard vers le ravin. À l'entrée du passage, un roc se dresse, droit comme un menhir. Les nuits de pleine lune lui taillent une silhouette presque humaine. Ceux qui vivent là l'ont baptisé le rocher des peines. Lorsque l'un d'eux décède, ils se recueillent à ses pieds pour y verser leurs larmes.
Les gens du village cultivent des croyances singulières et subsistent grâce à leurs petites exploitations. Tous font preuve du caractère particulier des hauteurs : solitaire, méfiant et drôle, car seul l'humour, doublé d'un certain sens de la tragédie, permet de tenir sur ces sommets où le travail assomme les corps de l'aube au crépuscule. La plupart aiment avec ferveur ce quotidien rude. Le plateau ne leur offre pas seulement la beauté indécente des hauteurs. Ici, ils n'ont de compte à rendre à personne. Dans leurs modestes jardins, ils cultivent une indépendance de corps et d'esprit farouche.
Les rares villageois qui ne supportent plus la vie spartiate du hameau rejoignent la vallée nichée dans l'ombre.
Certains entament des études dans les grandes villes. D'autres dégotent un logement confortable à Tirana. Mais quels que soient leurs efforts et les charmes que la capitale déploie sous leurs yeux, le souvenir du village sans nom ne cesse de les hanter. Ils portent le même secret; la mémoire des vendettas ancrée dans leur chair. Leur âme est trempée à l'outrenoir, cette matière née de l'ombre et de la lumière mêlées, par laquelle le malheur des prophéties anciennes s'abat. »

« Quels pièges, quelles possibilités avaient poussé Ester à quitter Tirana pour l'Islande, plutôt que l'Italie ou la Grèce, comme nombre d'émigrés albanais ? Elle ne l'a jamais expliqué à sa fille. Un matin d'hiver, de ceux où le soleil ladre ne se levait qu'à onze heures sur le fjord, elle s'était contentée de lui réciter un poème :

Je partirai à l'extrémité du monde 
Sur la terre de glace et de feu
Là où les longues nuits d'étoiles 
Sèment des poussières d'espoir. »

« Tahir le regarde faire, le cœur empli d'une satisfaction tendre. Son cadet sait s'y prendre avec les animaux. Ses gestes sont doux et fermes. Il a la patience de ceux qui acceptent de ne pas tout comprendre. Des hommes conscients que le troupeau a son monde propre, une langue qui leur échappe en partie. Il a le cœur bon, dénué des ombres qui enveloppent celui de son aîné, Durim. »

« Le vent nous enseigne beaucoup de choses.
Il siffle dans les roches, la végétation ou les habitations, il sculpte des reliefs sonores qui parviennent à nos oreilles.
Il rend concret à nos sens des réalités se situant parfois à des dizaines de kilomètres, et plus encore : il donne la parole à la terre. 
Sarah oublie un instant son auditoire, emportée par la passion de son métier. Elle désigne les crêtes au loin et poursuit, comme elle le fait devant les étudiants à qui elle donne parfois cours :
- Les courants d'air s'engouffrent dans les grottes et rebondissent dans les fissures, la bise frappe les troncs d'arbres, les bourrasques se fracassent sur les vagues de l'océan, le souffle du matin chahute le sable des dunes : tout cela génère des lamentations presque humaines, des cris d'animaux ou des chuintements lugubres qui alimentent les légendes. Comme celui que nous venons d'entendre.
Niko éclate de rire à son tour :
- Et moi qui espérais vous filer la frousse, avec mes histoires de sorcières ! »

« Il redoutait de vivre alors qu'il était déjà à demi mort. Mais la montagne l'avait guéri. Au fil des mois, elle avait ôté l'angoisse de son corps, comme on aspire le venin d'une blessure. La quiétude s'était installée en lui. Peu à peu, il se concentra sur l'essentiel : ne rien attendre, ne plus espérer, vivre avec le minimum. Ne dépendre de personne, rompre tout lien : la peur, alors, n'aurait plus aucune prise sur lui. Seul le calme subsisterait. S'occuper des moutons du village en échange de quelques ressources. Limiter les interactions avec les autres hommes, autant que possible. Marcher seul, n'obéir à personne, manger peu voilà qui suffisait à son bonheur. »

« - J'ai longtemps été en colère, moi aussi. Ça m'a presque tué. Je suis revenu ici et peu à peu, j'ai appris que cette émotion est inutile. Elle rend égoïste. Elle te contrôle et si tu n'y prends pas garde, elle te détruit. Ce qui est perdu est perdu, la vengeance est vaine. Nous pouvons seulement traverser la douleur pour découvrir ce qu'il y a de l'autre côté.
- Ah, vraiment ? Je crois au contraire que la vengeance est nécessaire. C'est ce que le Kanun exige si on laisse courir les coupables, ils s'en prendront à d'autres.
- Tu ne parles pas de vengeance, mais de justice. Le Kanun est dévoyé depuis longtemps, par ici. Je ne sais pas ce qui t'est arrivé, mais je suis certain d'une chose : on peut combattre avec bien d'autres armes que la colère.
- Lesquelles ? La poésie, peut-être ? Les jolies phrases que vous peignez sur les slogans de pierre ne changent rien. C'est aussi pathétique que les graffitis de gamins dans les toilettes !
Dritan la toise avec dureté :
- Tu ne sais pas de quoi tu parles. Tu ignores que les poèmes peuvent tuer. »

« La terre et le ciel tonnent d'une multitude de bruits ; ils mugissent, explosent, vrombissent, lancent des éclats de verre, résonnent de détonations pareilles à des coups de feu. Qu'est-ce qui produit un tel boucan ? Sarah est une scientifique. Elle émet des hypothèses. Le son est une vibration mécanique qui se propage sous forme d'ondes et passe d'un milieu à l'autre, du ciel à la terre, de l'eau à la berge. Il est protéiforme, change d'apparence selon les arbres, roches, immeubles, ponts ou lacs qu'il rencontre, sculptant des mélodies douces ou des chuintements affreux. Le son est joueur, il se déguise, se mêle à d'autres et se dissimule pour mieux rejaillir. Il trompe les oreilles et effraie ceux qui ne comprennent pas ses tours. Sarah sait tout cela mieux que personne, et pourtant, recroquevillée dans la bicoque, elle est terrifiée par le vacarme au-dehors. »

« Tandis qu'elle écoute l'iso-polyphonie des bergers, Dritan lui apparaît sous un jour différent. Il n'est pas aussi seul qu'il le prétend. Il fait partie de ce réseau d'hommes courageux, qui défient la dictature en continuant de vivre comme ils l'ont toujours fait, avec leurs bêtes. Des fous. Des résistants. La beauté de leurs chants entremêlés éveille en elle une émotion inédite. La superposition des tons l'enveloppe. 
Les voix fragiles sont portées par les plus puissantes, l'énergie circule entre les hommes. Elora ferme les yeux et des feux d'artifice explosent derrière ses paupières, un festival de caracoles et de voltes colorées. Toute la splendeur mystérieuse de la montagne est là, concentrée dans la mélopée de ces bergers. Ils disent la beauté et la tristesse. La joie et la solitude.»

« La poésie n'est pas une affaire de sensiblerie. Elle peut détruire des vies et en sauver : ça, peu de monde est capable de le supporter. »

« « Il a plu en moi une pluie d'été qui n'a pu rafraîchir ma tristesse. » Tu entends ça ? La poésie dit ce que seul le cœur peut comprendre. Elle porte l'écho des vies d'autrefois. Certains mots se cachent à l'intérieur d'eux-mêmes: ils se méritent. D'autres sont de petits cœurs fragiles palpitant entre nos mains. Surtout : nul besoin d'être un grand sachant bardé de diplômes, il suffit d'être au monde pour les recevoir. 
Il déclame à nouveau : « Seul sur la terre, je suis le vagabond révolté. »
Elora n'a jamais réfléchi au pouvoir des mots. Pourtant, ils ont toujours eu une place à part dans sa vie. Sa mère a bercé son enfance des légendes d'ici. Son père lui a appris cette langue d'ailleurs, le français. Ubu, ubu, ubu.
- La poésie est mon acte de résistance, conclut Dritan. Sans elle, j'aurais rendu les armes depuis longtemps. »

« Je n'ai que deux maîtres, la montagne et le ciel, car eux seuls sont source d'émerveillement. Ici, j'oublie les lumières factices de la ville qui entretiennent un désir jamais comblé. J'appartiens à ceux d'en haut, nous sommes faits d'orage, de pluie et vent. »

« La température remonte, de nouveau estivale. L'oiseau se pose à ses pieds, vocalise gaiement. Elle lève les yeux. Tendresse de l'azur, frémissement de la brise sur sa peau. Bruissement doux de l'étendue d'eau derrière elle. Une sensation inédite l'enveloppe. Ses sens sont aux aguets, comme si son corps entier se résumait à eux. Comme si son organisme se dissolvait pour se fondre dans l'environnement, rejoindre un grand tout face auquel elle n'est rien.
L'espace d'un instant, Elora n'existe plus. Elle est l'herbe encore verte, la frondaison des arbres déjà parés de leur robe d'automne, les épines des sapins indifférents aux saisons. Elle est la terre, le ciel, le vent. Rien d'autre n'a d'importance. Le passé n'est plus, l'avenir ne compte pas; la colère qui empoisonnait encore son sang la veille s'évapore. Alors, Elora comprend elle n'est pas seulement une fille de la montagne. Elle est la montagne, c'est-à-dire l'une de ses nombreuses manifestations incarnées, au même titre que les loups, les lichens et les aigles royaux. Ici, elle ne sera jamais seule. Elle se tiendra loin des hommes mais elle n'aura rien à craindre d'eux. La montagne la protégera. En échange, elle devra ne jamais la quitter. Lui témoigner respect et vénération. Quels que soient les sacrifices que cela exige.
L'aria de l'oiseau à ses pieds redouble d'intensité, comme s'il approuvait ses pérégrinations intérieures. »

« Cette nuit-là, pelotonnée dans le lit de la minuscule chambre où elles logeaient, la jeune fille se dit que sa mère ressemblait à une aurore boréale. C'était une apparition dans le silence. Il convenait d'apprécier sa présence et se laisser bercer par son chant discret sans chercher à savoir d'où elle venait, ni tenter de percer ses secrets. Mais elle ne pourrait jamais vraiment s'y résoudre. »

« Ces derniers jours, j'ai beaucoup réfléchi à ce qu'est la liberté, dit-elle enfin. Ce qu'elle signifie. Comment elle se vit au quotidien. J'ai trouvé la réponse en vivant auprès de toi ces derniers mois, Dritan. La liberté se résume à un mot: choisir. Nous pouvons choisir d'en vouloir à la terre entière, de nous terrer dans le désespoir pour verser des larmes acides chaque jour sur la vie qui nous a été dérobée. Mais nous pouvons aussi choisir de refermer le livre des tristesses une bonne fois pour toutes. D'écrire de nouvelles pages, de recommencer. Ne jamais oublier, non, mais ne pas subir le passé comme une victime. Ce choix, c'est le plus grand et l'unique pouvoir dont nous disposons. Je veux être puissante, moi aussi, comme toi. »

« Trois fois par semaine, le cri des alarmes antiaériennes déchire le ciel de Tirana, afin de préparer la population à une éventuelle attaque. Des réserves de nourriture sont entassées dans les abris souterrains, pour parer au pire. Des hommes dénoncent leurs camarades parce qu'ils ne travaillent pas assez à l'usine. Des femmes dénoncent leurs voisines parce qu'elles bavardent trop. Tout le monde dénonce tout le monde pour une raison ou une autre. La jalousie, la méchanceté et le délire politique s'entremêlent. Moucharder est devenu le grand exutoire de la frustration collective. »

« Au village nous pensions tout savoir des autres, mais la plupart du temps nous ne savions rien. La vérité restait enfermée dans nos foyers. »

« Les animaux savent. Ils pressentent les catastrophes. Ils perçoivent les grondements de la terre avant les hommes et les variations infimes des nuages. Ils comprennent les humeurs du ciel et fuient avant qu'il ne déchaîne sa fureur sur le monde d'en bas. Ils entendent les voix.
D'un souffle, les mésanges et les merles prennent leur envol pour s'éloigner de la forêt. Un loup hurle sur les hauts monts pour prévenir sa meute. Les chiens d'Altin répondent à leur cri, ils retroussent leurs babines et montrent les dents. L'instinct millénaire remonte en eux : ils ont été loups autrefois. Les brebis bêlent pour appeler leurs petits, les béliers grattent nerveusement la terre. Altin les observe, inquiet. Le troupeau se masse autour de lui dans le pâturage. Il fait corps, le berger n'a jamais vu cela : les animaux se rassemblent pour le protéger. »

« Ils mourront, ils naîtront. D'autres viendront au village sans nom, d'autres en partiront.

Le soleil brûlera nos vallons et asséchera nos sources.

Longtemps encore, nous soufflerons nos secrets à ceux qui savent nous entendre, mais il est déjà trop tard. Nos gardiens s'éteignent peu à peu. Bientôt, ils ne seront plus. Nous nous dresserons alors vers le ciel dans un dernier élan de grâce, puis nous nous tairons à jamais. »

______________

Les poèmes en exergue des quatre premières parties sont ceux d'auteurs de langue albanaise. Ils sont publiés en intégralité dans le recueil Poésies albanaises, traduction de Vasil Çapeqi, adaptation de François Chenot (Le Taillis Pré). Le poème de la Russe Marina Tsvetaïeva est extrait du Poème de la montagne - Le Poème de la fin, traduit et présenté par Ève Malleret (L'Âge d'homme).

Seuls quelques vers ont été écrits pour ce roman : « Je partirai à l'extrémité du monde / Sur la terre de glace et de feu / Là où les longues nuits d'étoiles / Sèment des poussières d'espoir. »

Quatrième de couverture

À la mort de sa mère, Sarah se voit remettre pour tout héritage les clés d'une bicoque aux confins du monde, et une consigne : Trouve Elora. Direction l'Albanie, où elle découvre un village oublié, niché au cœur d'une montagne sauvage. Mais sur place, les locaux sont formels : Elora est morte il y a bien longtemps.
Trois décennies plus tôt, alors que le régime despotique d'Enver Hoxha étend son joug jusque dans les campagnes, Elora et son ami Agon se font une promesse : tant qu'ils seront ensemble, tout ira bien. Mais alors que l'adolescente n'aspire qu'à mener une vie sans entraves, sa mère la gronde; et si les hommes, eux, sont libres, ils ont également l'obligation d'appliquer la vengeance du sang. Elora enrage - à quoi bon être la fille de feu, comme on l'appelle au village, si c'est pour vivre prisonnière ?
Sur son chemin vers la liberté, la jeune fille pourra compter sur l'aide d'un berger collectionneur de poèmes. Ses choix détermineront la vie d'une lignée de femmes, dont Sarah.

Marie Charrel entremêle les destins de cœurs indomptés, marqués par la tragédie, la puissance de la nature et le pouvoir des mots.

Marie Charrel est journaliste et autrice. Son dernier roman, Les Mangeurs de nuit (L'Observatoire, 2023), a été lauréat des prix France Bleu, Page des Libraires, Ouest France-Étonnants Voyageurs et Cazes-Brasserie Lipp. 

Éditions Les Léonides,  mai 2025
397 pages