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mercredi 9 avril 2025

Le temps d'après ★★★★★ de Jean Hegland

Quand l'homme a détruit son propre monde, comment accorder de nouveau sa confiance ?

Les mots virevoltent, interpellent par leur beauté et les images qu'ils convient dans nos têtes. 
Poétiques et touchants, ils nous disent la connexion avec la nature, l'attachement émotionnel envers la forêt. 
- cauchenoir - capane - noutrois -gambalader - dédécider - enfantelait - tracemettre -terreurisant - chercher notre chemin à pâtons - agréabler notre travail - des chapeaugnons - ... 
Une lecture pour ralentir, s'arrêter, se mettre au diapason de notre environnement.
Festin de mots.
Festin de lumière.
Une lecture qui sent bon le vert.
Une ode à la résilience humaine.
La suite logique, idéale à mon humble avis de "Dans la forêt". On y retrouve l'esprit du premier mais avec une profondeur encore plus forte à mon humble avis.

« COMMENCER une histoire c'est comme plonger dans une rivière, c'est ce que dit tout le temps Nell, c'est comme sortir une main en coupe toute dégoulinante de l'eau fraîche puisée dans ses flots. Voici un nouveau présent, dit une nouvelle histoire. Bois à longs traits et laisse-le te remplir. ★★★★★
Eva dit qu'une histoire qu'on raconte est une histoire morte. Elle dit que chaque nouvelle seconde est une étin-celle qui absorbe la chose qu'elle éclaire, elle dit qu'une histoire est juste ce qui reste après que cet éclat lumineux a été réduit en cendres. Comme un pot modelé en argile crue et cuit au feu, Eva dit qu'une histoire peut être une chose utile, et peut être belle, mais qu'elle n'est vraiment précieuse que parce qu'elle repose sur autre chose.
Nell dit que les histoires n'ont pas une fonction unique car le contenu d'une histoire n'est jamais toujours le même. Comme des pétales sur l'eau ou la fumée dans le vent, elle dit que la signification d'une histoire suit toujours le fil de la narration. C'est pourquoi, si nous souhaitons attraper le sens général qu'une histoire élabore, il nous faut écouter le plus possible à pleines oreilles et avec attention. »

« Aussi immobile qu'un tapis de mousse, je suivais des yeux un faucon qui volait dans les airs, j'avisais un renard qui se faux filait tranquille devant nous, j'observais comment les ombres formaient des flaques et s'allongeaient. J'écoutais le soleil arriver le matin, et j'entendais les traînées lumineuses des météores les nuits de pluie d'étoiles filantes. 
J'écoutais les baies mûrir - d'abord les fraises des bois, puis les framboises des ronces odorantes, puis les minuscules pommes rouges des manzanitas, plus tard les groseilles noires et les baies de sureau, et enfin les baies rouges de l'arbousier. Les nuits où il pleuvait, je me croquevillais entre mes mères dans le creux de notre souche, et j'écou-tais les mugissements du vent et les rugissements de la rivière qui était toute réveillée. J'entendais les respirations de mes mères et les battements de leurs cœurs. J'entendais battre la Terre, aussi, le bruit sourd et lent de la planète sur laquelle on plancheflottait, le martèlement patient qui berçait mes rêves.
J'écoutais le Grand Tout, et le Grand Tout m'écoutait à son tour.
J'écoutais mes mères, aussi, leurs voix comme une autre sorte de rivière, leurs mots qui m'enveloppaient tout entier dans leurs sortilèges sonores et me nourrissaient de leurs fascinantes significations. Mes mères m'ont appris tellement de mots - des verbes pour saisir l'action, des noms pour la figer en actes distincts. Sans compter les mots qu'on a créés après, quand ceux que mes mères avaient apportés avec elles du monde d'Avant n'étaient pas assez complets ou justes pour dire tout ce qui était nouveau dans le monde de ce nouveau présent. »

« On a essayé de ne pas se ligoter à l'intérieur d'une inquiétude contre laquelle on n'a aucun recours, même si la peur appuie encore profond en nous. Comment ne pas broyer de la tristesse à propos de ce que noutrois et tous les autres inhalants boirons si la rivière toute proche est à sec avant que la pluie revienne. Comment ne pas se demander de quelle manière on lessivera les tanins des glands si la source cesse de couler, ou comment les exhalants germeront et se ramifieront et fleuriront au prochain printemps sans leurs sols gorgés de la pluie de l'hiver. Comment ne pas s'angoisser à l'idée que rien ne pourra empêcher un feu de foudre de traverser la Forêt en rugissant si celle-ci reste comme du petit bois sec tout au long de l'année. Même laver nos mains et nos pieds et nos figures ne va pas tarder à être un problème quand on a besoin de la moindre goutte d'eau juste pour boire. »

« Eva dit que Nell pourrait être un écureuil, elle s'agite, bavarde et fait des provisions comme pas deux.
Nell dit qu'Eva pourrait être un puma, elle se faux file ici ou là avec puissance et en cati mini, avec un esprit aussi solitaire et farouche et fier. 
- Qu'est-ce que je pourrais être ? ai-je demandé un soir d'été il y a longtemps, à l'époque où je commençais à peine à saisir dans ma tête que j'avais au-dedans de mon propre corps un moi différent de mes mères. 
Je n'avais aucun moyen de voir mon visage, bien sûr, mais comme mes cheveux étaient alors assez longs, je savais qu'ils étaient une pincée plus sombres que ceux d'Eva, et mes mères m'avaient dit que mes yeux étaient marron miel. 
[...]
- Un raton laveur, a répondu Nell la première, car tu es affairé et curieux et hardi et aventureux.
- Une ruche, a dit Eva après, parce que tu es entièrement fait de la nature et que tu regorges de douceur. 
- Et que tu piques aussi parfois, a dit Nell d'un air amusé. Ou un faon, a-t-elle ajouté avec son sourire calembouresque, parce que tu nous es si cerf. 
À cette époque-là, le nom que mes mères me donnaient la plupart du temps et me donnent encore, c'est Burl. Nell dit que c'est un nom qui me va bien, même si je n'arrive pas à voir pleinement le lien, puisque les burls sont les bosses qui se forment sur les troncs des arbres après qu'ils ont subi un genre de blessure, et que des arbres tout neufs poussent à partir des burls d'un vieil arbre. Je ne connais aucune bles-sure de laquelle j'ai grandi, et les seules choses qui poussent de moi, ce sont mes cheveux et mes poils. »

« Ça me fait plaisir d'offrir des choses au monde que le monde n'a jamais connues. Je ne peux pas fabriquer un écureuil ou un sapin ou une fougère, mais fabriquer quelque chose de nouveau en utilisant les débris de leurs os et de leurs frondes et de leurs branches me donne l'impression de faire en quelque sorte partie de la Création. Ça me mémore ces anciennes histoires de métamorphoses qu'Eva a toujours aimées, où les gens se mettent à avoir des ailes ou des griffes ou à se couvrir d'écorce, où les poissons deviennent des oiseaux et les mots des dieux, où les étoiles se transmorphent en chasseurs, fleurs ou amants, et tout le monde passe d'une peau à une autre et change de corps au cours de la danse effrénée des êtres et des non-êtres pour devenir ce que Nell considère comme le tour que l'univers sait le mieux jouer. »

« Puis on a tourné le dos à cette vue et fait face au soleil couchant. Il se tenait en équilibre sur la pointe des arbres qui bordaient la crête la plus lointaine, flamboyant encore d'un éclat si ardent que nos yeux nous piquaient. Les nuages légèrement rubanés qui l'encerclaient avaient le luisant des pourpres pâles, des roses et des blancs des boyaux d'un cerf tout frais vidé, et ils renfermaient cette même douce tristesse d'une vie vécue jusqu'au bout et s'évanouissant dans l'obscurité.
On a observé alors un silence recueilli en regardant grossir et s'étaler derrière la crête le soleil qu'on avait salué le matin. »

« Les histoires peuvent nous donner quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose vers quoi aller. »

« Encore trop remplis de joie pour nous mémorer nos ventres vides, on est restés là sur l'herbe fraîche réchauffée par le soleil, nos souffles rythmés par les battements de nos cœurs et nos corps bercés par le va-et-vient de nos poitrines tandis que le soleil du printemps inondait nos os et teintait notre peau. Des pétales embrassaient nos visages, et les couleurs qui remplissaient nos têtes quand on fermait les yeux étaient celles qui scintillaient sur les ailes des libellules. »

« - Tout ce qu'on utilise nous utilise, elle a lâché après que Nell a trouvé une cafetière lectrique et saveurait ses sou-venances de café.
- Détends-toi, Eva, elle a dit en posant la machine à café près d'une boîte faite dans une espèce de papier-arbre épais que Nell appelait un carton. Ce n'est pas comme si on allait être corrompues par une cafetière électrique quand on n'aura jamais ni électricité ni café.
- Il est possible de désirer les mauvaises choses, a répondu Eva de son ton moralisateur, même si tu sais que tu ne les auras jamais. On ne doit pas l'oublier... surtout Burl. »

« - Vous les vandales, vous aviez tout, dit Colliers tandis que Tousseur s'étouffait. Vous aviez un milliard d'écrans pour vous montrer c'qui s'passait. Vous aviez vos putains d'yeux pour voir. Vous aviez des putains d'thermomètres. Vous saviez qu'les océans, y mouraient, et la calotte glacière aussi, et les abeilles. Vous saviez qu'le temps, y déconnait de plus en plus. 
- Vous saviez, renchérit Colliers, tandis que derrière lui, la femme qui portait un enfant se tenait les mains posées à plat sur la grosse boule de son ventre, le X sur son front brillant, tel un avertissement.
- Vous saviez, répéta Colliers. Et vous avez rien fait. »

« Tous mes espoirs de mener un jour une vie entre mêlée avec d'autres gens se sont envolés, et il ne reste que des ruines qui ruinent tout. C'est une autre perte dont je ne peux pas parler, car à tous les coups, Eva répondrait qu'elle savait que ça se passerait comme ça, et la souffrance de Nell est bien plus grande que mes espoirs brisés pourront jamais l'être. Mais depuis son retour, j'ai appris que la seule chose pire que de savoir qu'il n'y a plus personne sur Terre, c'est de savoir que les personnes qui restent sont des personnes qu'on ne souhaite pas rencontrer.
Depuis que je le sais, la Forêt m'apparaît comme une prison. Depuis que je le sais, la vie qu'il me reste à vivre ne me donne pas envie. »

« - [...] les humains ont tout détruit. On ne peut pas laisser les contes nous masquer la réalité. 
Eva a hoché la tête en fixant le feu comme si c'était le feu qui venait de parler. Puis, avec une intonation aussi tendre qu'un câlin, elle a répondu :
- Il n'empêche que la Terre est toujours belle. Et notre devoir est de la préserver autant que nous le pouvons.
- Comment veux-tu que je préserve ce que j'ai détruit ?
- Nell, voyons, tu n'as pas détruit le monde.
- Si, a répondu Nell, et avec des sanglots dans la voix.
Nous l'avons tous détruit. On le savait, elle a repris quelques secondes après. Ces gosses avaient raison. On le savait que le climat se réchauffait d'année en année, que l'été durait plus longtemps que le précédent. Après l'hiver où j'ai eu sept ans et toi huit, il n'a plus jamais neigé par ici.
On n'était que des enfants, qu'est-ce qu'on aurait pu faire ?
Quelque chose. N'importe quoi, je ne sais pas.
Elle a alors courbé la nuque et pris son visage entre ses mains la cassée et la pas cassée et on est restés sans bouger plongés dans ce sinistre silence tandis que l'obscurité enveloppait la Forêt et que le feu se consumait et se transmorphait en cendres. »

Quatrième de couverture

"Commencer une histoire c'est comme plonger dans une rivière, c'est ce que dit tout le temps Nell, c'est comme sortir une main en coupe toute dégoulinante de l'eau fraîche puisée dans ses flots."

Quinze ans après l'effondrement, le jeune Burl vit au cœur de la forêt avec ses deux mères, Eva et Nell. La chasse, la cueillette, mais aussi la danse, la musique et les récits qu'ils inventent, rythment leurs journées. Protégées par leur chère forêt, Eva et Nell refusent tout contact avec le monde d'avant. Mais Burl, lui, brûle de curiosité pour ces humains qu'il ne connaît que par leurs histoires. Une nuit de solstice, depuis le haut d'une montagne, il aperçoit une lumière qui pourrait être un feu d'origine humaine. En dépit des dangers, Burl décide d'affronter l'inconnu, guidé par l'espoir.
D'une parfaite maîtrise et d'une grande profondeur, le nouveau roman de Jean Hegland offre un héros inoubliable à toute une génération à venir.

L'écriture généreuse de Jean Hegland plonge le lecteur dans l'odeur fraîche de l'humus, l'eau qui ruisselle sur les mousses et le pourrissement des souches.
LA LIBRE BELGIQUE

Éditions Gallmeister,  janvier 2025
350 pages
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche

vendredi 6 mai 2022

Vies et morts de Stanley Ketchel ★★★★☆ de James Carlos Blake

Une biographie romancée d'un boxeur de légende
, Stanislaus Kaicel (1886–1910), alias Stanley Ketchel.
Révéler ou imaginer l'intime, s'emparer du parcours d'un homme, peindre ses tranches de vies, le visiter l'égratigner, retranscrire ses combats dans les moindres détails, ses multiples combats, ses K.O administrés avec une rare violence, ses douleurs, ses rages. Nous amener à comprendre comment Stanislaus est devenu Stan the Man aux yeux des plus grands boxeurs. 
Stanley Ketchel avait un père pas simple, de ceux qui cognent. Il a rendu tous les coups sur le ring comme en dehors du ring. Et nous lecteurs, on en prend aussi des coups. 
Si vous aimez la boxe et la violence inhérente à ce sport, les personnages aux vies multiples, aux morts multiples aussi, vagabonder, sauter de wagons en wagons, alors n'hésitez pas. La vie de Ketchel n'est pas des plus inspirante, peut-être ; elle est celle d'un écorché qui a utilisé comme langage, celui des poings.
J'ai profondément aimé marcher dans les pas de ce célèbre boxer, et avec lui, entrapercevoir Jack London, et parce qu'en fond, c'est aussi l'Histoire et ses tendances, ses mœurs qui laissent une empreinte et donnent un puissant intérêt à ce roman. 

« Il entendit parler des coups de grisou qui avaient causé la mort de dizaines de mineurs. il entendit parler des violentes luttes ouvrières en Pennsylvanie, dans le Kentucky, le Colorado, des combats de rue entre les grévistes et la police soutenue par les détéctives de l'agence Pinkerton, de grévistes abattus, tabassés jusqu'au sang, emportés dans le fourgons. Il entendit souvent les mêmes histoires amères sur l'assassinat du président McKinley, deux ans auparavant, par un étranger, un misérable dont on n'arrivait même pas à prononcer le nom et encore moins à l'écrire, un anarchiste huileux, l'exemple même qui prouvait que ces hordes de sales immigrants qui envahissaient le territoire américain allaient semer la discorde et corrompre la race, un salaud, un lâche qui avait tiré par surprise sur un homme qui lui tendait la main. Puis il entendit tout un tas de rumeurs sur le successeur de McKinley, le jeune Roosevelt, héros de la récente guerre contre l'Espagne à Cuba, un homme de l'Ouest par l'esprit et peu importait qu'il fût né à l'Est une cuillère d'argent dans la bouche, un homme qui promettait de diriger le pays avec une main de fer dans un gant de velours, programme pour lequel Stanislaus éprouvait une vive admiration. »
« London couvrait le combat pour le San Francisco Chronicle. Il avait trente-quatre ans et paraissait plus en forme qu'il ne l'était vraiment. Ketchel avait entendu parler de lui, bien sûr, et il s'excusa de n'avoir lu aucun de ses livres.
- Oh, au diable, c'est sans importance. Mais à bien réfléchir, j'ai là quelque chose qui pourrait retenir votre attention. 
Il sortit un petit volume de sa serviette et se mit à écrire quelques mots sur la page de titre puis il le tendit à Ketchel. 
- Tenez, Champion, J'espère que ça vous plaira.
C'était un exemplaire de La Route, avec cette dédicace :

À Stanley Ketchel,
Dont les poings transmettent une vérité poétique
Bien plus forte que n'importe quelle plume.
Avec mon admiration sans bornes.
Jack London »
« - Tu vas te contenter de regarder, chéri ? dit la fille. Ou tu vas te décider à faire quelque chose ?
Sur ce, London passa sa langue dans la fente de son décolleté et toute la tablée hurla de rire.
La nuit se prolongeait dans un brouillard toujours plus épais, un tintamarre de notes de ragtime et de rires tonitruants, avec parfois le bruit d'un verre cassé suivi du cri joyeux d'une fille.
À un moment, London demande à Johnson s'il couchait avec des Blanches simplement pour choquer la société des Blancs. 
- Hé mon pote, bien sûr que non ! répondit Johnson, qu'est-ce que j'en ai à faire de ce que pense la société des Blancs !
- C'est parce que nous, il ne peut pas nous dire ce qu'on a à faire comme avec ces Blanches avec leurs petits culs, dit une des filles.
- Hé, ma petite, personne t'a sonnée, dit Johnson. La vraie raison c'est toutes les Noires avec qui j'ai couché m'ont trompé, et je dis bien toutes. Alors que les filles avec des petits doigts de pied roses ne m'ont jamais fait ça. 
- Pauvre Little Arthur, dit la fille sur ses genoux en caressant son crâne chauve, on est si méchantes avec vous, les salopes de Noires.
- La vérité absolue, merde ! dit Johnson en montrant ses dents en or et passant sa main dans le dos de la fille. »

« La plupart des gens par ici te diront que la région la plus belle des Ozarks est un peu plus au Sud, dit le colonel. Et je ne peux qu'être d'accord avec eux. Il y a des montagnes, là-bas, même si quelqu'un comme toi qui as vu les Rocheuses rirait de ce que les habitants du Missouri considèrent comme des montagnes. C'est plutôt de grosses collines, traversées de ravins et de rivières encaissées, avec des grottes un peu partout. Il y a parfois des vallées si profondes et étroites et si boisées que le soleil ne perce jamais à travers le feuillage. Le plus souvent elles sont plongées dans le brouillard. C'est vrai que c'est bien joli, mais c'est un enfer que d'essayer de faire pousser quoi que ce soit sur ces rochers. Alors que par ici j'ai pu planter un peu de maïs, un peu de blé. 
Tout ce que Ketchel savait des Orzaks, c'est que pendant la guerre de Sécession, c'était l'une des régions où régnaient de terribles bandes d'irréguliers confédérés comme celle de William Clarke Quantrill et Bloody Bill Anderson. Il avait lu les récits de leurs exploits audacieux. Il voyait maintenant pourquoi ces bandes s'étaient aussi bien débrouillées. Ce pays était idéal pour monter des embuscades. »
« - Je sais ce que tu veux, mon salaud ! Mais c'est pas possible. Tu ne peux pas me battre. Je sais que t'en crèves, mais tu ne peux pas et je sais que tu serais prêt à risquer ta vie pour y arriver. Mais tu vois... j'ai pas envie de te tuer seulement parce que t'es prêt à l'accepter. »

« ... Il est accroché sous un wagon de marchandises par une nuit étoilée et il rit à une blague que vient de faire le hobo qui s'appelle Steamer et il voit l'autre qui s'appelle Eight Ball qui tombe et qui se fait déchiqueter et il se souvient des hivers de Butte à vous geler les os et de la puanteur des étés et de l'absence de couleur et d'oiseaux et les yeux si parlants de Kate Morgan et son cul magnifique et les rires et quand il lui apprend à tirer au revolver et il l'aime plus qu'il n'aimera jamais personne sur terre et le brouillard bleu de San Francisco comme un rêve et de la jolie Molly à la Saint-Sylvestre si heureuse puis si effrayée et le combat contre Joe Thomas la nuit sous l'orage et les rires avec les merveilleuses soeurs Arapaho quand ils dansaient ensemble tous les trois et qu'elles le convainquaient de se faire tatouer et tous ces jours merveilleux dans les camps d'entraînement et les parties de poker avec Joe O'Connor et The Goat et quand il s'est fait prendre à tricher et le train qui traverse ce pays d'une beauté inouïe et la déception de Billy Papke sur son visage ensanglanté après leur dernier combat et la rousse aux côtés de Jack Johnson et ses seins comme des pêches et lui qui se demande s'ils sont couverts de taches de rousseur et le gros costaud de Jack à terre qui lève les yeux vers lui incrédule et qui rit avec ces dents en or tandis qu'il frappe encore une fois Jeffries et qu'il agite le bras pour dire aurevoir dans sa Packard jaune et la magnifique dédicace de Jack London qui titube sur la table chez Raul en gueulant à propos de la poussière et des cendres et la grande vie à New York avec Willie Britt et les fleurs écrasées sur sa tombe et Jewel qui lisait sur son derrière et Evelyn qui lui montrait la meilleure place au théâtre et qui sanglotait dans son oreiller et sa mère au piano et lui et John en train de chanter et Killer Kid Tracy qui dit où est-ce qu'on envoie le corps...
... Il rit il saigne et ... »

Quatrième de couverture

Stanislaus Kaicel (1886–1910), alias Stanley Ketchel, est considéré comme l’un des meilleurs boxeurs poids moyens de l’histoire. D’origine polonaise, il fuit un père alcoolique et violent, vagabonde à travers l’Amérique misérable et trouve une place de videur de saloon dans le Montana. Un monde de mineurs violents, de capitalistes impitoyables et de prostituées au grand coeur, qui va lui donner sa chance. Dur, agressif et sans scrupule, Ketchel monte sur le ring pour vivre une carrière aussi fulgurante que tragique. Surnommé “l’assassin du Michigan”, il battra par K.-O. tous les adversaires de sa catégorie pour oser affronter, en 1909, le champion des poids lourds, Jack Johnson, lors d’un combat féroce qui deviendra mythique et changera son destin. Entre les derniers saloons de l’Ouest sauvage et les grands hôtels de New York, sa destinée de champion maudit, flamboyant et charismatique revêt les accents d’une authentique épopée américaine.

Sacrément dur et étonnamment émouvant.
KIRKUS REVIEWS

James Carlos Blake naît au Mexique en 1947 dans une famille mélangeant des ascendances britanniques, irlandaises et mexicaines. Il émigre aux États- Unis où il est successivement mécanicien, chasseur de serpent, préposé à l'entretien d'une piscine dans une prison puis professeur dans un collège. En 1995, son premier roman, L’Homme aux pistolets, sur le célèbre hors-la-loi John Wesley Hardin, remporte un grand succès.

Auteur d’une dizaine de romans, d’essais et de biographies, il aime brosser les portraits flamboyants de bandits, célèbres ou non, de marginaux et de personnalités historiques hautes en couleur. Il est notamment lauréat du Los Angeles Times Book Prize et du Southern Book Award.

Éditions Gallmeister,  septembre 2020
378 pages
Traduit de l'américain par Elie Robert-Nicoud

dimanche 16 janvier 2022

Aquarium ★★★★☆ de David Vann

Ouvrir un livre de David Vann, ce n'est plus anodin pour ma part. Depuis son glaçant Sukkwan Island, l'intime conviction d'être exposée à l'amertume de la vie ne se départit de moi quand vient le moment d'effeuiller les mots de David Vann. L'estomac noué. Un contact avec le drame, la violence semble inévitable. Et le besoin de reprendre son souffle également.  
À ce contact, il est étrange de l'écrire, de le penser mais j'ai cette impression folle que l'on en ressort grandi, bouleversé, anéanti peut-être, mais avec cette sensation d'avoir puisé dans l'horreur, la noirceur, un supplément d'âme, une puissance insoupçonnée. La nature omniprésente y est certainement pour beaucoup.
 Je ne sors jamais indemne d'une lecture de David Vann.
Aquarium....on y apprend beaucoup sur le monde englouti, un monde à la fois magique, majestueux, éblouissant « Ils étaient les émissaires d'un univers plus vaste. Ils représentaient les possibles, une sorte de promesse » ... oppressant aussi.  En surface, la sensation d'oppression y est tout aussi présente, imposée par un passé ne pouvant distiller que rancœur et haine.
Il est question de l'abandon d'un père dans ce roman, de la folie, de la rage, de la colère d'une mère, d'une fille avant d'être une mère, qui s'étire à l'infini, d'une confrontation familiale explosive, de sentiment d'injustice (il me hante encore celui-ci, c'est d'ailleurs un sentiment qui souvent m'accompagne), mais également, d'amitié, de rédemption et de pardon
La noirceur éblouit, oui, parfois, grâce à l'amour et à la force de persuasion d'un enfant.
La touche finale, merci M. Vann est parfaite. Parfaite pour réfléchir et aller de l'avant, ouf ! 

« Tout est possible avec un parent. Les parents sont des dieux. Ils nous font et nous détruisent. Ils déforment le monde, le recréent à leur manière et c‘est ce monde-là qu‘on connaît ensuite, pour toujours. C‘est le seul monde. On est incapable de voir à quoi d‘autre il pourrait ressembler. »

« Rien n'était vivant dans notre appartement. Des murs blancs et nus, des plafonds bas, des lumières crues, si désolé en l'absence de ma mère. Le temps, un élément sur le point de se figer. »

« Ce sont les meilleures questions, celles qui restent sans réponse. »

« L'unique raison qui me poussait à parcourir cette rue chaque après-midi, c'était le bleu au bout, la mer visible car nous nous trouvions sur une colline. Ce bleu était la promesse de l'aquarium. Une allée menant à un sanctuaire. J'aurais pu m'inscrire à une activité périscolaire, mais je choisissais délibérément d'aller voir les poissons. Ils étaient les émissaires d'un univers plus vaste. Ils représentaient les possibles, une sorte de promesse. »

« Nous en savons tant sur l'acidification des océans, alors je devrais haïr les méduses, messagères de tout ce que nous avons détruit. De mon vivant, les récifs auront fondu, se seront dissous. D'ici la fin du siècle, presque tous les poissons auront disparu. L'héritage tout entier de l'humanité ne consistera qu'ne une seule chose : une lignée de substance visqueuse et rouge sur la chronologie paléo-océanographique, une époque sans coquille de carbonate de calcium qui s'étirera sur des millions d'années. La triste étendue de notre stupidité est accablante. Mais quand je contemple une méduse lunaire, sa constellation en ombrelle qui pulse dans la nuit infinie, je me dis que tout ira bien, peut-être. »

« Le pire, dans l'enfance, c'est de ne pas savoir que les mauvais moments ont une fin, que le temps passe. Un instant terrible pour un enfant plane avec une sorte d'éternité, insoutenable. »

Quatrième de couverture

Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme.

La prose cristalline de David Vann nous apprend comment le désir d’amour et l’audace de la jeunesse peuvent guérir les blessures du passé. Aquarium est un pur moment de grâce offert par l’un des plus grands écrivains américains actuels.

Éditions Philippe Rey, août 2021
271 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Laura Derajinski

jeudi 23 décembre 2021

Komodo ★★★★☆ de David Vann

Quel livre une nouvelle fois de David Vann ! Une plongée en eaux troubles qui laisse des traces et qui me reste bien en mémoire. Le sujet y est pour quelque chose évidemment ; il a ravivé quelques "épiques" souvenirs de tension familiale mais c'est surtout, que ce livre m'a carrément hypnotisée. Impossible de le lâcher, j'ai plongé aux côtés de Tracy, cette jeune femme à la recherche de sérénité, de tranquillité, de beautés, de sensations, j'y étais vraiment tant les descriptions des sorties sous-marines sont superbement envoûtantes, chacune des plongées m'a embarquée. Et puis, David Vann n'a pas son pareil pour nous décrire une toute autre plongée, celle qui nous emmène au plus profond des âmes humaines. Il la maîtrise parfaitement cette incursion, tellement bien, que  les émotions, la rage, les colères que couvent Tracy et qui nous explosent au visage et au coeur m'ont littéralement anéantie. 
« La vraie vie n'est qu'une question de pouvoir, jamais de justice. Mordre les nageoires ou se faire mordre les siennes. »
Une lecture décapante. Une petite virée en Indonésie, sur l'île paradisiaque de Komodo. Mais dans un David Vann, il n'y a que le décor qui est paradisiaque ! Surtout avec un sujet comme les liens familiaux, ça ne pouvait être qu'une lecture explosive et terrifiante !
« Notre petite cellule familiale qui voudrait tout soigner, quand les blessures elles-mêmes auraient pu être évitées. Rien de tout ceci n’aurait dû arriver. La misère de nos vies est inventée. Nous n’avons pas grandi en zone de guerre ni dans un pays pauvre comme l’Indonésie, alors nous avons dû créer nos propres problèmes. […] Nous sommes trop crétins. Ce voyage censé nous rapprocher tous les trois me pousse à croire qu’on ferait mieux de se noyer. »

« Peut-être que la famille est un immense sac à merde qui se balance dans le vent, et qu'on s'en sert de piñata avant de reculer pour ne pas être éclaboussé quand elle éclate. »

« J'expire et plonge, je souffle pour équilibrer mes oreilles. Sous le rebord du chaudron, des corniches à l'infini où des gros poissons se cachent dans l'ombre, et qui poussent à se demander ce qu'il pourrait y avoir de plus gros encore dans les parages. Pourquoi les yeux des poissons ont-ils toujours l'air apeurés ? Pas les yeux des requins, bien sûr, qui ne sont qu'une surface presque incapable de voir, et pas les miroirs de verre des poissons-grenouilles, mais presque tous les autres. C'est peut-être parce qu'ils sont si gros, des yeux démesurés en guise de tactique de survie, pour donner l'impression que le poisson est plus imposant qu'il ne l'est réellement. Les humains le font aussi, avec leurs majuscules aux noms propres. »

« Contempler un requin, c'est comme contempler les étoiles, ou le temps, dis-je. C'est comme voir une vidéo d'une éruption solaire, on ne peut pas le relier à l'existence humaine. On n'arrive pas à croire qu'on vit dans le même monde. L'oeil d'un requin, c'est ça. »

« [...] je grimpe en lentes spirales, je regarde la surface vers un autre monde et me demande à quoi il ressemblera. Si seulement ce pouvait être un nouveau monde. Un univers à quatre lunes, où les enfants sont contenus dans des bulles qui les maintiennent en sécurité, propres et silencieux, où les collines sont faites de sommeil. Les rêves y galopent en liberté comme des animaux sauvages, les maris sont plantés la tête en bas dans le sol afin qu'ils ne puissent plus bouger, leur bouche est enterrée mais on peut suspendre des objets à leurs membres, y faire sécher une serviette ou accrocher un panneau ou empiler des pierres dans leur ramure pour obtenir un arbre lesté. »

« Je vois une raie nager droit sur moi, juste au-dessus du sable, son immense ventre blanc et le battement de ses ailes. Comme si dieu descendait enfin sur Terre, après toutes ces décennies d’attente. Un vol doux, et bouleversant. »

« Ce que j'aime, c'est le soleil sur mon dos et le sentiment d'abandon total. Les sons du vent et de l'eau et du bateau qui m'enveloppent, chaque île que nous longeons, déserte et sublime. Comme si nous pouvions visiter la terre avant notre naissance, se balader et décider où se planter, où prendre racine. Cette île-là, parce que j'aime la petite vallée et la colline qui domine toutes les îles, et parce que je pourrais nager au large de cette plage tous les jours. Déposez-moi ici. »
« Notre petite cellule familiale qui voudrait tout soigner, quand les blessures elles-mêmes auraient pu être évitées. Rien de tout ceci n'aurait dû arriver. La misère de nos vies est inventée. Nous n'avons pas grandi en zone de guerre ni dans un pays pauvre comme l'Indonésie, alors nous avons dû créer nos propres problèmes. J'ai choisi Lautaro, je me suis fait virer de mon travail, j'ai gâché a santé en mangeant à l'excès et j'ai faille mourir pendant une sortie en plongée. Tout est si idiot. Roy a renoncé à son mariage si simple sans la moindre raison, il a perdu la totalité de ses économies pour rien. Maman a reçu un héritage suffisant pour passer une vie entière à l'abri du besoin, mais elle a spéculé en bourse, consciente de l'imminence d'un crash annoncé mais se trompant sur le timing. Aujourd'hui, elle compte chaque centime. Nous sommes trop crétins. Ce voyage censé nous rapprocher tous les trois me pousse à croire qu'on ferait mieux de se noyer. »

« La ville est tout le contraire des sites de plongée. Un autre monde. Visiblement, ils préparent leur béton sans colle, ici, si bien qu'il se dissout et s'émiette. Peut-être qu'ils le font tenir avec du dentifrice ou du blanc d'œuf, ou juste un peu d'eau et de salive. Et les voitures tiennent plus ou moins de la même façon, elles brinquebalent et perdent en puissance dans les collines, elles rechignent, elles refusent d'avancer. »

« La vraie vie n'est qu'une question de pouvoir, jamais de justice. Mordre les nageoires ou se faire mordre les siennes. »

Quatrième de couverture

Sur l’invitation de son frère aîné Roy, Tracy quitte la Californie et rejoint l’île de Komodo, en Indonésie. Pour elle, délaissée par son mari et épuisée par leurs jeunes jumeaux, ce voyage exotique laisse espérer des vacances paradisiaques : une semaine de plongée en compagnie de requins et de raies manta. C’est aussi l’occasion de renouer avec Roy, qui mène une vie chaotique depuis son divorce et s’est éloigné de sa famille. Mais, très vite, la tension monte et Tracy perd pied, submergée par une vague de souvenirs, de rancœurs et de reproches. Dès lors, un duel s’engage entre eux, et chaque nouvelle immersion dans un monde sous-marin fascinant entraîne une descente de plus en plus violente à l’intérieur d’elle-même, jusqu’à atteindre un point de non-retour.

Avec ce portrait trouble d’une femme en apnée, David Vann confirme son immense talent pour sonder les abysses de l’âme humaine.

Éditions Gallmeister, mars 2021
Traduit de l'américain par Laura Derajinski 
288 pages

dimanche 9 mai 2021

Little Bird ★★★★☆ de Craig Johnson

Le shérif du comté d'Absaroka dans le Wyoming, un doux écorché, se dévoile dans ce premier tome de la série. Walter Longmire ne m'est pas inconnu ; j'ai déjà eu l'occasion de le suivre dans quelques unes de ses aventures en abordant la série de Craig Johnson dans le désordre. Le shérif, autant que l'auteur m'inspirent confiance ; alors j'y retourne, avec plaisir, de temps à autre, dans les Big Horn Mountains, avec cette promesse d'évasion garantie
Little Bird, premier opus d'une longue série, met en place le contexte, décrit la rudesse des paysages du Wyoming, campe les personnages, ceux qui resteront, qui accompagneront Longmire dans d'autres aventures, ceux qui lui sont liés de près ou de loin, ceux auxquels je me suis attachée. 
Une histoire de vengeance plane sur les Big Horn Mountains, et Walter va être bien occupé à élucider le meurtre d'un jeune homme blanc condamné quelques années plus tôt pour viol contre une indienne cheyenne, Mélissa Little Bird, et à protéger les trois autres jeunes hommes également impliqués dans cette affaire.
Une enquête une nouvelle fois rondement bien menée, où tout le monde se révèle être un suspect potentiel. Une course folle s'est engagée entre un tueur redoutable et le shérif et son équipe. 
Mais, ne vous y trompez pas, nous sommes loin de la course haletante, mais plus proche ici, du Nature Writing, dans lequel Craig Johnson excelle à distiller les thèmes qui lui sont chers : le racisme, la problématique des armes aux Etats-Unis, les traumatismes psychiques liés à des faits de guerre… 
La série des enquêtes du shérif Longmire est une valeur sûre pour moi. J'aime ces longues lectures simples et immersives, et même si le rythme n'est pas foufou, elles me transportent dans une autre contrée, me laissent le temps de m'imprégner des paysages environnants, de l'atmosphère, de sa magie, et des personnages. Je partage leurs joies comme leurs souffrances, les coudes posés sur le comptoir d'un rade, savourant, par procuration ;-), un bon breuvage et dévorant leur tirades non dénuées d'humour.

« - BOB BARNES DIT QU'ILS ONT TROUVÉ UN CORPS sur les terres du Bureau d'Aménagement du Territoire… Ligne une.
Elle avait peut-être frappé à la porte, mais je n'avais pas entendu parce que j'observais les oies. J'observe beaucoup les oies en automne, quand les jours raccourcissent et que la glace ciselle les contours rocheux de Clear Creek. Le bureau du shérif se trouve dans l'ancienne bibliothèque Carnegie du comté d'Absaroka ; on en a hérité le jour où la bibliothèque s'est retrouvée avec tellement de livres qu'elle a dû déménager. Nous avons encore le portrait d'Angy Carnegie sur le palier, dans le hall d'entrée. Chaque fois que le précèdent shérif quittait le bâtiment, il saluait le vieux philanthrope. J'occupe le grand bureau côté sud, ce qui me donne une vue dégagée sur les Big Horn Mountains à droite et la vallée de la Powder River à gauche. Les oies descendent la vallée vers le sud, en s'éloignant de moi. Généralement, je suis assis dos à la fenêtre, mais parfois, on me surprend tourné dans l'autre sens ; il semblerait que cela arrive de plus en plus souvent ces derniers temps. »

« Je jetai un regard nostalgique au bar en passant devant. Les lumières étaient allumées et quelques vieux pick-up étaient garés à égale distance autour du bâtiment ; dans le Wyoming, même les camions ont leur espace vital. »

« - T'as perdu une épouse toi aussi, Officier ?
Je fus surpris.
- Oui.
- C'est terrible de perdre une épouse, non ?
Sa conversation consistait en une série de questions qui donnaient un tour philosophique à l'échange. Je ne savais pas bien auxquelles je devais répondre, du coup, je répondais à toutes.
- Ouaip.
- Ils disent que c'est comme perdre une partie de soi-même, mais c'est pire que ça ?
- Comment ça ?
- Quand elle partent, il nous reste ce qu'on est après avoir été avec elles, et parfois, on reconnaît pas cette personne… »

« Rien de tel qu'un cadavre pour vous faire sentir, disons, décalé. J'imagine que les super flics de la ville, qui se font jusqu'à quarante ou cinquante homicides par an, s'y habituent, mais moi, j'ai jamais pu. J'ai côtoyé assez d'animaux sauvages et de bétail pour que la mécanique de la mort me soit familière. Certains ont une religion qui donne une valeur à ce passage, à ce moment ultime, où, de créature verticale, on devient horizontale. Hier, on était anonyme quelconque, et aujourd'hui, on est le mort couvert d'honneurs, les mains emballées dans des sachets fermés par des élastiques. »

« J'examinai le râtelier à fusils fixé au mur droit et pensai à cette affirmation selon laquelle les armes à feu avaient fait de ce pays ce qu'il était aujourd'hui, en me demandant si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Nous étions une race combative. Ce n'était pas particulièrement sévère de ma part, je n'avais pas besoin de l'être, l'Histoire l'était à ma place. Dix grandes guerres et d'innombrables escarmouches sur les deux cents dernières années en disaient assez long. Mais ça, c'était de l'histoire politique, pas de l'histoire personnelle. J'avais été élevé sur un ranch, mais grâce à mon père, l'attrait pour les armes m'avait échappé. À ses yeux, un fusil était un outil, pas une espèce de divinité foireuse. Les gens qui donnaient un nom à leur arme à feu l'inquiétaient, et moi aussi. »

« Personne ne peut se faire un gilet pare-balles contre les émotions, alors, on ne peut que trimbaler les éclats d'obus avec soi. »

« - Lucian, fais moi plaisir, ne descends personne. Il actionna la pompe du Remington et fourra une balle de calibre .12 dans la chambre.
- Y'a rien de mal à descendre des gars, tant qu'on descend les bons. »

« Je lui avais posé des questions sur Jim et elle m'avait dit qu'il était parti dans le Nebraska chasser avec des amis, chasser l'oie. Son ton était hésitant et j'étais certain qu'il y avait quelque chose à creuser, là. Alors, j'avais utilisé un de mes vieux truc de flic et je lui avais demandé s'il n'y avait pas quelque chose qu'elle voudrait me dire. Elle avait utilisé un de ses vieux trucs de mère et m'avait répondu non. Les trucs de flics ne font pas le poids devant les trucs de mère. »

« Le problème avec la colère est qu'une fois qu'elle est consommée, les réservoirs sont vides. »

« À un moment, plongé dans mes réflexions, je vis un petit flocon tout rond traverser mon champ de vision, se poser contre l'un des blocs de ciment et disparaître. Il y en avait d'autres, maintenant, qui flottaient doucement dans la fraîcheur de l'air nocturne. Les scientifiques disent que les flocons, en tombant dans l'eau, font un bruit, comme le gémissement d'un coyote; le son atteint son apogée puis décroît, le tout en environ un millième de seconde. Ils ont découvert ça quand ils ont utilisé un sonar pour repérer les migrations des saumons en Alaska. Les flocons de neige faisaient tellement de bruit que les signaux émis par les poissons étaient inaudibles et l'expérience dut être abandonnée. Le flocon flotte sur l'eau, et il y a peu de bruit en dessous; mais dès qu'il commence à fondre, l'eau monte par capillarité. On suppose qu'il y a des bulles d'air qui sont émises par le flocon, capturées par l'eau qui monte. Chacune de ces bulles vibre en essayant d'atteindre l'équilibre avec son entourage et émet des ondes sonores, un cri si faible et si aigu qu'il est indétectable par l'oreille humaine. »

Quatrième de couverture

Après vingt-quatre années passées au bureau du shérif du comté d'Absaroka, dans le Wyoming, Walt Longmire aspire à finir sa carrière en paix. Ses espoirs s'envolent quand on découvre le corps de Cody Pritchard près de la réserve cheyenne. Deux années auparavant, Cody avait été un des quatre adolescents condamnés avec sursis pour le viol d'une jeune indienne, Melissa Little Bird, un jugement qui avait avivé les tensions entre les deux communautés. Aujourd'hui, il semble que quelqu'un cherche à se venger. Alors que se prépare un blizzard d'une rare violence, Walt devra parcourir les vastes espaces du Wyoming sur la piste d'un assassin déterminé à parvenir à ses fins.

Avec Little Bird, premier volet des aventures de Walt Longmire, Craig Johnson nous offre un éventail de personnages dotés d'assez de sens du tragique et d'humour pour remplir les grandes étendues glacées des Hautes Plaines.

Les personnages parlent plus vite que leur ombre et les paysages du Wyoming ont leur éloquence propre.
THE NEW YORK TIMES

Éditions Gallmeister, mai 2009
409 pages
Traduit de l'américain par Sophie Aslanides

dimanche 21 février 2021

Enfants de poussière ★★★★☆ de Craig Johnson

J'ai commencé par la série "Longmire" avec Molosses. Je m'étais dit que je reviendrais lire Craig Johnson, me rendrais de nouveau à Durant dans le Wyoming pour élucider une enquête aux côtés du shérif Walt Longmire. C'est son humanité qui m'avait plu, son coeur tendre, son côté un peu bourru et sa relation attentionnée avec sa fille Cady, avec ses collègues. 
J'ai retrouvé ce colosse avec plaisir, de même que d'autres protagonistes bien campés qui ne m'étaient plus inconnus, comme son ami amérindien Henri Standing Bear. 
Enfants de poussière est un très bon thriller, le démarrage est un peu lent, pas simple à comprendre, j'ai eu un peu de mal à assembler les morceaux, mais une fois que c'est parti, je n'ai pas pu lâcher le bouquin. Et c'est une double enquête que j'ai suivie. Deux mystères, un survenu dans le passé pendant la guerre du Vietnam, l'autre, quelques quarante années plus tard, dans le Wyoming, dans le comté fictif d'Absaroka, isolé du monde, témoin de tensions entre communautés, et, dans cet opus, peuplé de revenants de la guerre.  

Enfant de poussière est « la traduction de l'expression américaine dust child qui désigne ces enfants non désirés, nés pendant la guerre du Vietnam, rejetés par la société, comme leurs mères, souvent accusées d'être des prostituées. »
Lire Craig Johnson, c'est, à mon avis, avoir la garantie de lire un très bon polar, à l'intrigue bien ficelée, aux personnages hauts en couleur, mais c'est aussi, s'enrichir au contact des autres, apprendre, et réfléchir sur notre société. 
Avec Enfants de poussière, Craig Johnson dénonce les violences de notre civilisation, et nous montre l'homme capable du plus beau et même du pire ! Il nous donne aussi un réel aperçu des traumatismes qu'une guerre laisse derrière elle... 

Prochain rendez-vous : le premier tome de cette série. J'ai commencé par le sixième, ici le quatrième, j'ai comme envie de faire les choses un tant soit peu dans l'ordre ;-) Parce que j'accroche de ouf !

« Je restai là, à la regarder s’éloigner dans un hurlement de pneus lorsqu’elle sortit du parking. Je tentai de comprendre ce que j’avais fait de travers. Je savais que j’étais un peu rouillé, mais sa réaction paraissait un peu brutale. Je démarrai le Bullet et mis ma ceinture. Henry resta assis sans dire un mot. Le chien ne dit rien non plus»

«  Je pensais à tous les souvenirs pernicieux qui m'assaillaient depuis quelque temps, les griefs, les doutes, l'orgueil blessé, la culpabilité, et toute l'amertume causée par le débat moral au sujet d'une guerre achevée depuis longtemps. Je restais là avec la même impression que celle que j'avais eue dans le tunnel lorsque le grand Indien avait essayé de m'étrangler. Je m'étouffais en repensant à un passé qui provoquait malaise, agitation et perte de repères. »

«  Le Vietnamese Amerasian Homecoming Act a ouvert la voie à des dérives ; un certain nombre d'agents vietnamiens travaillant au consulat américain se mettent en cheville avec des "courtiers" qui achètent les passeurs qui ... Comment dit-on en langue familière ? ... font entrer en douce des illégaux aux États-Unis. Le consulat américain leur accorde un visa dès qu'ils emmènent leur nouvelle...heu...famille, disons, avec eux. Ces courtiers se font près de vingt mille dollars par visa accordé aux accompagnants. »

« Je continuai à pianoter à la recherche de la partie sonore du clavier en pensant à Ho Thi Paquet, à son corps abandonné si lâchement à côté du tunnel de l'autoroute, à Tran Van Tuyen et à l'expression de son visage lorsque je l'avais interrogé au cimetière, et enfin à Mai Kim. Je repensai à la photo cachée dans la doublure du sac à main, à la personne que j'étais au Vietnam, à la manière dont Virgil White Buffalo regardait les enfants dans la cour, de l'autre côté de la rue. »

« Le rapport du service d'immigration et de naturalisation indiquait que, dans les dernières années, cinquante mille immigrantes clandestines avaient été amenées aux  États-Unis pour le seul usage de l'industrie du sexe. L'histoire de Ho Thi Paquet et Ngo Loi Kim faisait dresser les cheveux sur la tête, mais il n'y avait pas que cela. 
- Enfants de poussière était un écran pour cacher l'importation des jeunes femmes, et Trung Sisters Distributing les distribuait dans les bordels du monde entier, jusqu'à Londres. »

«  Il savait que nos chemins n'étaient pas si différents l'un de l'autre. Nous nous étions enfuis le plus loin possible de la guerre, jusqu'aux franges de notre société, mais le Vietnam nous avait rattrapés : les circonstances, deux filles désespérées, un méchant très méchant, une vieille photographie et une lettre décolorée s'en étaient chargés. »

Quatrième de couverture

Le comté d'Absaroka, dans le Wyoming, est le comté le moins peuplé de l’État le moins peuplé d'Amérique. Aussi, y découvrir en bordure de route le corps d'une jeune Asiatique étranglée est-il plutôt déconcertant. Le coupable paraît pourtant tout désigné quand on trouve, à proximité des lieux du crime, un colosse indien frappé de mutisme en possession du sac à main de la jeune femme. Mais le shérif Walt
Longmire n'est pas du genre à boucler son enquête à la va-vite. D'autant que le sac de la victime recèle une autre surprise : une vieille photo de Walt prise quarante ans plus tôt, et qui le renvoie à sa première affaire alors qu'il était enquêteur chez les marines, en pleine guerre du Vietnam.

Enfants de poussière entremêle passé et présent au gré de deux enquêtes aux échos inattendus. Ce nouveau volet des aventures du shérif Longmire et de son ami de toujours, l'Indien Henry Standing Bear, nous entraîne à un rythme haletant des boîtes de nuit de Saïgon aux villes fantômes du Wyoming. 

Enfants de poussière s'enfonce plus profondément que tout autre roman de Johnson dans les ténèbres du passé de Longmire.
LOS ANGELES TIMES

Éditions Gallmeister, février 2012
324 pages
Prix SNCF du Polar 2015

jeudi 4 février 2021

Le sang ne suffit pas ★★★★☆ d'Alex Taylor

Quelle âpre lecture ! 
Un démarrage énorme qui nous plonge dans une sombre, cruelle et glaciale ambiance qui ne nous lâchera qu'à la toute fin du récit. 

Un ours affamé, une "sang-mêlée" sur le point d'accoucher, un chien fidèle et féroce, son maître très affaibli par une longue errance depuis la mort des sa femme et de son fils, des montagnes enneigées de l'Ouest de la Virginie, sauvages et hostiles, et une traque sans merci et abominable orchestrée par deux frères colons anglais, eux-mêmes abominables : un savoureux cocktail, n'est-ce-pas ?

Alex Taylor ne nous épargne aucune scène de violences, il nous embarque dans une lecture qui secoue, qui met mal à l'aise, mais qu'on ne lâche pas. Il a un vrai talent pour nous conter les personnages, pour nous immiscer dans leur conscience et nous amener à comprendre leurs attitudes les uns envers les autres, fussent-elles atroces et inacceptables.
« N'est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l'or. Que doit-on en penser ? Qu'un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n'est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »
Un roman noir, dur, violent, parsemé d'horreurs, de sang, de morts et un virage final qui laisse entrapercevoir un filet de lumière. 
J'ai hâte de découvrir son précédent roman !
« Il raconta ses humeurs et ses caprices, ses manières toujours un peu étrangères, et il finit par évoquer un lieu ancestral, un pré où poussaient deux sassafras à l'ombre desquels ils pique-niquaient sur une couverture cousue par sa femme, puis il plongea dans le silence, craignant d'en avoir trop dit, car en chaque homme existe une vaste contrée où les mots sont bannis et le monde interdit de séjour, une contrée bien-aimée quand bien même c'est une contrée de désolation. »

« Il avait passé tellement de temps seul dans les montagnes qu'il lui semblai avoir fait des réserves de paroles, gardées auprès de lui telles des brisures d'or, et il craignait à présent de les avoir prodiguées trop librement...»

« Si l'on traversait assez d'épreuves, croyait-il, on pouvait aborder la peine comme la douleur, une simple corvée de plus parmi la multitude à laquelle l'homme devait se plier. »

« Il raconta ses humeurs et ses caprices, ses manières toujours un peu étrangères, et il finit par évoquer un lieu ancestral, un pré où poussaient deux sassafras à l'ombre desquels ils pique-niquaient sur une couverture cousue par sa femme, puis il plongea dans le silence, craignant d'en avoir trop dit, car en chaque homme existe une vaste contrée où les mots sont bannis et le monde interdit de séjour, une contrée bien-aimée quand bien même c'est une contrée de désolation. »

« [...] s'il existait une meilleure fortune que la peine, elle lui était inconnue, car c'était seulement dans la peine que la vie d'un homme lui appartenait pleinement. Quoi d'autre, sinon des cicatrices, pouvait rendre la mesure d'un homme et de ce que son âme avait enduré ? A quelle autre aune que la souffrance pouvait-on juger une vie ? Celui qui puisait du plaisir dans l'espérance était un homme pauvre, car il ne connaissait rien de la saveur forte et ancienne de la désolation. La bouteille du temps n'était-elle pas emplie de larmes ? »

« - Cette petite pisseuse est tout ce qui sépare le village de Bannock du massacre pur et simple, dit-il. C'est une offrande de paix. Le sachem shawnee Black Tooth la prendra pour lui et laissera la vie sauve à tout un tas de Blancs en échange. Réfléchissez bien avant de discuter de questions dont vous avez pas la moindre idée.
Pour Reathel, ce que racontait Bertram n'avait aucun sens. Il n'avait jamais entendu parler de pionniers qui négociaient leur vie au prix de celle de leurs propres enfants. Ce genre d'infamie aurait dû avoir déserté ce monde depuis longtemps. »

« N'est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l'or. Que doit-on en penser ? Qu'un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n'est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

« - Je suis un homme de science, balbutia-t-il. Je veux seulement savoir.
- Savoir quoi ?
Les mots étaient précaires, ineptes. Son esprit bataillait. Le concept de science, d'expérience mesurée et distillée avec la plus grande précision s'effondrait sous le regard du monde sauvage et de ses ravages. Devant une femme mutilée, il n'y avait pas de science. La souffrance n'était pas de l'anatomie. Ni l'amour. Ni la pitié, à ce compte-là. On ne pouvait pas la consigner dans un registre. 
- Je suis un homme de science, répéta-t-il.
La femme lui prit la main. 
- Par ici, dit-elle, ce genre de concepts n'a jamais voulu dire grand chose. »

« Reathel était émerveillé de voir que partout les hommes croyaient pouvoir peser la vie sur une balance, comme si elle n'était que richesse et lucre. Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de sentir la toison mousseuse de l'espoir lui caresser la nuque. Certes, il n'y avait pas de marchands aux alentours, mais il pourrait survivre jusqu'à un jour où il y en aurait. Et les sous lui seraient alors utiles. »

« Et puis il réalisa avec émerveillement que le chagrin était une chose dont un homme pouvait faire des réserves, l'entasser comme de l'or au creux de son âme, même si c'était un trésor amer. Il y avait une sorte d'égoïsme à se croire seul dans le secret des neiges cruelles de la souffrance. »

Quatrième de couverture

1748. Dans les montagnes enneigées de l’Ouest de la Virginie, un voyageur affamé arrive près d’une cabane isolée. Reathel erre depuis des mois, flanqué d’un dogue féroce. Mais l’entrée lui est refusée par un colon hostile qu’il n’hésite pas à tuer. Il découvre alors à l’intérieur une jeune femme, Della, sur le point d’accoucher. L’enfant naît dans cette solitude glaciale. Pourtant, le froid, la faim et l’ourse qui rôde dans les parages ne sont pas les seuls dangers pour la mère et le nouveau-né. Car ce dernier a été promis à la tribu Shawnee : c’est le prix à payer pour que Blacktooth, leur chef, laisse les Blancs du village environnant en paix. Alors que les Shawnees se font de plus en plus impatients, le village envoie deux frères à la poursuite de Della, désormais prête à tout pour sauver son bébé.

Un roman d’aventures féroce, où la certitude de la mort procure une force libératoire mais impitoyable, qui guidera une nation tout entière.

L'une des plus belles et brillantes proses que j'aie jamais lues.
DONALD RAY POLLOCK

Éditions Gallmeister, mai 2020
316 pages
Traduit de l'américain par Anatole Pons-Reumaux

samedi 14 novembre 2020

Betty ★★★★★ de Tiffany McDaniel

Par souci de conformisme, la nature humaine est parfois bien pourrie (une phrase qui au moment où je l'écris me rappelle tout à coup une de mes précédentes lectures "Humanité" de Rutger Bergman; il aborde précisément ce sujet dans son livre). 
Et Betty, l'héroïne de ce roman, y sera confrontée aux conceptions étriquées de la morale bourgeoise, aux comportements moutonniers du racisme, aux idées figées aliénant la capacité à penser par soi-même. 

Betty, "Petite Indienne", raconte la rencontre de ses parents - un père Cherokee, une mère "Blanche" -, sa naissance et celle de ses frères et soeurs au fil des États que les parents traversent - Leland, le premier de la fratrie, puis Fraya, Yarrow et Waconda, Flossie, la soeur aux citrons jaunes, qui voulait devenir plus célèbre qu'Elizabeth Taylor et se faire un nom à Hollywood, Trustin, « un petit garçon qui se servait du rouge à lèvres de Flossie pour dessiner de jolies cavernes sur le mur de notre chambre », et Lint, le petit dernier. Elle nous parle ensuite de leur installation à Breathed dans l'Ohio, l'enfance joyeuse qu'on lui a déposée au creux des mains...puis son désenchantement quand elle prend conscience que l'univers des adultes dans lequel elle entre par la force des choses, est rempli d'ombres. Quand elle comprend qu'il y a des plis dans sa famille et que par ses plis, le diable s'immisce sans vergogne. Quand elle comprend les secrets. Quand elle comprend qu'elle devra se battre et enfouir, enterrer dans la terre, ces histoires vivantes, brûlantes de douleur. 

La douleur emplit ces pages, mais rassurez-vous, elles sont aussi inondées d'amour. 
Betty, dans ce parcours de vie parfois bien sombre, bénéficie d'une aide précieuse, celle de son papa, d'une bienveillance comme jamais je n'en ai côtoyée, un homme affectueux, doux, aimant, un sauveur ... Il a « dans la tête des cieux remplis des étoiles de ses enfants »il a « construit sa demeure avec du ciel et des étoiles », il s'est « attaché à la palpitation même de la vie et il en avait délaissé les commodités », il vit en symbiose avec la nature et fait honneur à la sagesse, héritée de ses ancêtres, « [son âme] était d'une autre époque. D'une époque où le pays était peuplé de tribus qui écoutaient la terre et qui la respectaient. » Il est très plaisant de valser avec Betty dans les histoires ensoleillées de son père sans se brûler les pieds.  

Un roman fluide sur la transmission, la différence, l'intégration, le racisme, l'amour, la nature, les violences, le viol, l'enfance, le sadisme des enfants, la méchanceté gratuite, le passage à l'âge adulte, la famille, la condition de la femme...
Un rendez-vous lumineux et inoubliable à ne pas manquer !
« Non seulement Papa avait besoin que l’on croie à ses histoires, mais nous avions tout autant besoin d’y croire aussi. […] En fait, nous nous raccrochions comme des forcenés à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement pouvions-nous prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous nous sentions condamnées. »

« Devenir femme, c'est affronter le couteau. C'est apprendre à supporter le tranchant de la lame et les blessures. Apprendre à saigner. Et malgré les cicatrices, faire en sorte de rester belle et d'avoir les genoux assez solides pour passer la serpillière dans la cuisine tous les samedis. Ou bien on se perd, ou bien on se trouve. Ces vérités peuvent s'affronter à l'infini. Et qu'est ce que l'infini, sinon un serpent confus ? Un cercle brisé. Une portion de ciel fushia. Si l'on redescend sur terre, l'infini prend la forme d'une succession de collines ondoyantes. Un coin de campagne dans l'Ohio où tous les serpents dans les hautes herbes de la prairie savent comment les anges perdent leurs ailes. »

« Quand j'étais petite, je croyais qu'être cherokee signifiait être reliée à la lune, comme un éclat de lumière qui s'en déroulait au bout du fil. »

« Avant le christianisme, les Cherokees étaient fiers de leur société matriarcale et matrilinéaire. Les femmes étaient à la tête de la famille, mais le christianisme a donné aux hommes un rôle prédominant. À la suite de ce bouleversement, les femmes ont été écartées de la terre qu'elles avaient possédée et cultivée. On leur a donné un tablier et on leur a signifié que leur place était à la cuisine. Aux hommes, qui avaient toujours été des chasseurs, on a dit qu'ils devaient maintenant travailler dans les champs. Les Cherokees ont vu leur mode de vie traditionnel éradiqué, de même que la répartition des rôles entre les deux sexes, qui avait permis aux femmes d'occuper une place aussi importante que celle des hommes. 
Entre le rouet et la charrue, certains ont bien lutté pour préserver leur culture, mais les traditions se sont peu à peu diluées. »

« - Tu vois les microbes ? demandait-il en braquant le faisceau de lumière dans l'air entre nous. Ils sont tous en train de jouer du violon. La toux, c'est leur chant. »

« Ma mère disait toujours qu'un homme qui frappe une femme est un homme qui marche avec les pieds de travers, et un homme qui marche avec les pieds de travers laisse derrière lui une empreinte difforme. Et vous savez ce qui vit dans une empreinte difforme ? Rien que des choses qui brûlent les yeux de Dieu. »

« Quand je repense à ma famille, maintenant, je vois un grand champs de sorgho d'autrefois, pareil à celui dans lequel mon père est venu au monde. Une terre brune et sèche, des feuilles vertes et humides. Une douceur un peu folle, là, au milieu des tiges dures. C'est cela, ma famille. Du lait et du miel, et toutes ces conneries du temps jadis. »

« Je vois l'haleine de ma mère et sa peau qui se hérisse. C'est cela l'hiver pour moi. Ma mère assise dans une robe printanière, au milieu du salon où pénètrent les rafales de neige. Papa, qui arrive en courant pour l'envelopper d'une couverture en même temps qu'il se hâte de fermer les fenêtres. La neige, que l'on laisse fondre et qui forme de petites flaques sur le parquet de notre maison dans Shady Lane, à Breathed, dans l'Ohio. Pour moi, c'est cela l'hiver. C'est cela, le mariage. »

« Mes soeurs et moi avons appelé cet endroit le "Bout du Monde", parce que même si il était juste là, tout près, dans notre cour, il nous semblait si éloigné que nous ne nous y sentions retenues par rien ni personne. C'était notre monde à nous, et si vous aviez entendu le langage que nous y parlions, cela vous aurait paru être de l'anglais, mais nous aurions été prêtes à jurer que cela ne pouvait se comparer à rien de connu. Avec nos mots, nous racontions des histoires qui n'avaient pas de fin et nos chants comportaient toujours des refrains infinis. Nous nous transformions les unes en les autres, et chacune devenait conteuse, actrice, chanteuse et compositrice, prenant la mesure des choses qui nous entouraient jusqu'à ce que nous sentions que nous avions tracé les grandes lignes de la géométrie qui devait nous projeter de la vie qui était alors la nôtre à la vie à laquelle nous pensions être destinées.[...]
Pourtant, nous étions encore que des enfants, là aussi. Nous courions entre les quatre coins de cette scène sans jamais nous aventurer au-delà de ses limites, comme si le monde tout entier était là, assez grand pour contenir les rêves de trois filles. Nous faisions semblant d'avoir reçu une balle en plein coeur pour ressusciter peu après. Le ciel se retournait pour devenir un océan dans lequel nous nagions, battant des jambes dans l'eau tandis que nous gardions une main posée sur la scène flottante, l'autre étant libre de jouer à projeter des éclaboussures ou de se tendre vers les baleines qui passaient tout près de nous . La nuit, ce n'était plus le bois dur des planches que nous sentions sous nos doigts , mais le corps doux et chaud d'un oiseau assez grand pour s'arracher à la pesanteur et nous emporter si haut dans les airs que le chagrin n'existait plus. Flossie filait sur une aile et nous disait qu'elle allait plonger au milieu des étoiles pour en devenir une elle-même. Nous partagions une même imagination alors. Une seule et belle pensée. L'idée que nous étions importantes. Et que tout était possible. »

« La nature nous parle. Nous devons simplement nous souvenir de l’écouter. »

« Tu sais pourquoi je t’appelle Petite Indienne ? […] C’est pour que tu saches que tu es déjà quelqu’un d’important. »

« Papa n'a jamais voulu renoncer. D'une certaine manière, peut-être que Lint était comme une plante qu'il espérait parvenir à faire pousser en dépit des conditions difficiles et contre toute adversité. Ne pas croire une telle chose possible doit être terrible pour un bon père. »

« Mon Pappy était un homme qui avait les orteils dans la rivière de Dieu et les talons dans la boue du diable. »


« J’avais les yeux de mon père, et désormais j’avais aussi la souffrance de ma mère. »

« Je comprenais ce besoin d’aller au-delà de la clôture. Aussi belle que puisse être la pâture, c’est la liberté de choisir qui fait la différence entre une existence que l’on vit et une existence que l’on subit. »

« - Quand une fille se maquille, elle commence déjà à mettre un pied dehors. L’ombre à paupières, le rouge à lèvres, c’est toi en train de me quitter. Pourquoi tu peux pas rester une petite fille ?
- Pour la même raison que celle pour laquelle tu n’as pas pu rester un petit garçon, P’pa. »

« C'est comme être prise dans une tempête. Tu te sens fouettée par le vent glacial. Martelée par la pluie. J'essaie de trouver l'enfant en moi, comme si elle était encore en vie. J'essaie de la trouver et de la sortir de la tempête et je lui demande : "Qu'est-ce que tu veux devenir quand tu seras grande ? " De cette manière, je peux faire comme si son futur n'était pas moi. Je peux faire comme si la seule raison pour laquelle son père la met au lit est de remonter sa couverture et de lui souhaiter de faire de beaux rêves. Tu sais quelle est la chose la plus lourde au monde, Betty ? C'est un homme qui est sur toi alors que tu ne veux pas qu'il y soit. »

« Dieu nous a créées à partir de la côte d'un homme. C'est notre malédiction. C'est à cause de a que les hommes ont la bêche et que nous avons la terre. Juste là, entre nos jambes. C'est là qu'ils peuvent enfouir tous leurs péchés. Ils les enfouissent si profondément que personne n'est au courant, à part eux et nous. » 

« Que fait-on lorsque les deux personnes qui sont censés nous protéger le plus sont justement les monstres qui nous déchirent et nous mettent en pièce ? » 

« Il y avait des choses chez mon père qui commençaient à s’écailler, comme une peinture qui vieillit. Quand je lisais les livres que j’empruntais à la bibliothèque, je pensais que mon père – comme les histoires que ces livres racontaient – était né de l’esprit de ces écrivains. Je croyais que le Grand Créateur avait expédié ces écrivains sur la lune, portés par les ailes d’oiseaux-tonnerre, et leur avait dit de m’écrire un père. Des écrivains tels que Mary Shelley, qui avait donné à mon père une compréhension gothique pour la tendresse de tous les monstres. Agatha Christie avait créé le mystère qui habitait mon père et Edgar Allan Poe avait conçu pour lui l’obscurité de manière à ce qu’il puisse s’élever jusqu’au vol du corbeau. William Shakespeare avait écrit pour lui un cœur de Roméo en même temps que Susan Fenimore Cooper lui avait imaginé une proximité avec la nature et le désir d’un paradis à retrouver. 
Emily Dickinson avait partagé sa sensibilité de poète pour que mon père sache que le texte le plus sacré se lit dans la façon dont les êtres humains riment ou ne riment pas les uns avec les autres, laissant à John Steinbeck le soin de mettre dans le cœur de mon père une boussole afin qu’il puisse toujours vérifier qu’il était bien à l’est d’Éden et légèrement au sud du paradis. Pour ne pas être en reste, Sophia Alice Callahan s’était assurée qu’une partie de mon père resterait à jamais un enfant de la forêt, tandis que Louisa May Alcott avait mis en mots toute la loyauté et l’espoir que contenait son âme. C’était à Theodore Dreiser qu’était revenue la tâche d’écrire pour mon père la tragédie américaine qui devait être son destin, non sans que Shirley Jackson l’ait d’abord préparé aux horreurs qui devaient accompagner cette tragédie.
Pour ce qui était de son imagination, j’étais convaincue que Dieu avait posé le pied sur son esprit. C’était la faute de Steinbeck, qui avait laissé tomber sur la terre l’esprit de mon père pour commencer, donnant à Dieu la possibilité de marcher dessus pour y laisser une petite encoche et l’empreinte de Son pied. Avec une telle empreinte, qui n’aurait pas une imagination semblable à celle de Papa ? Toutefois, cette fantaisie s’écaillait de plus en plus, et je commençais à voir, sous cette couche, la chair et les os. » 

« Ce serait tellement plus facile si l'on pouvait entreposer toutes les laideurs de notre vie dans notre peau - une peau dont on pourrait ensuite se débarrasser comme le font les serpents. Alors il serait possible d'abandonner toutes ces horreurs desséchées par terre et poursuivre notre route, libéré d'elles. » 

« C'est pas le sang qui définit ce qu'on est. C'est notre âme. » 

« C’était une femme qui avait été utilisée puis abandonnée par l’humanité comme seuls les humains savent consommer, puis jeter. »

« Ma soeur était tout simplement une de ces filles condamnées par une idéologie et des textes ancestraux selon lesquels le destin d'une femme est d'être bien comme il faut, obéissante et sagement séduisante, mais invisible au besoin. Clouée à la croix du sexe auquel elle appartient, une jeune femme se trouve coincée entre la mère et la côte biblique, dans un espace réduit qui ne lui permet d'être rien d'autre qu'une fille qui vit auprès de ses frères sans pour autant être égale. Ces garçons qui, eux, peuvent hurler comme des matous en rut, se vautrer dans la chair sans retenue, sans que jamais on ne les traite de traînée ou de putain comme ma soeur. »

« Et voilà le résultat : je me retrouve seule dans ma chambre, en train de contempler le reflet d’une femme qui a toujours eu peur d’être elle-même.
Dans le miroir, ses yeux sont passés de son image à la mienne.
- Ne laisse pas une telle chose t’arriver, Betty. N’aie pas peur d’être toi-même. Faut pas que tu vives aussi longtemps pour t’apercevoir à la fin que tu n’as pas vécu du tout. »

« - Il y a des hommes qui connaissent le montant exact de leur compte en banque, a poursuivi maman. Il y a ceux qui savent combien de kilomètres indique le compteur de leur voiture et combien elle pourra encore parcourir. D’autres connaissent le score à la batte de leur joueur de base-ball préféré et ils sont plus nombreux encore à savoir la somme exacte que l’Oncle Sam leur a soutirée. Ton père lui ne connaît rien de tout ça. Les seuls nombres que Landon Carpenter a en tête, c’est le nombre d’étoiles qu’il y avait dans le ciel la nuit où ses enfants sont nés. Je ne sais pas ce que tu en penses, mais moi je dirais qu’un homme qui a dans la tête des cieux remplis des étoiles de ses enfants est un homme qui mérite leur amour. En particulier l’amour de celle qui avait le plus d’étoiles. »

« Je voudrais décrire mon petit frère au long de chants infinis, mais il n'y a pas de chant infini pour un garçon qui n'a vécu que dix ans. Seule existe la brièveté. La preuve fugitive qu'il a bien été vivant. Vous perdez une personne. Vous vous retrouvez avec un fantôme. Mon fantôme, c'est un petit garçon en train de sucer des glaçons sur la balancelle et de se servir de rouge à lèvres de Flossie pour dessiner de jolies cavernes sur le mur de notre chambre. Il est trop jeune pour avoir fait autre chose. Trop jeune pour s'être marié ou avoir eu des enfants. Beaucoup trop jeune pour avoir grandi. Ce petit garçon qui s'avançait dans un champ et en ressortait avec une brassée de fleurs sauvages pour me faire un collier.
En le regardant, j'ai ressenti l'urgence d'écrire son nom partout. Sur chaque brin d'herbe, sur chaque barreau du château d'eau, sur toutes les feuilles des arbres autour de nous. Je voulais que son nom figure sur toutes ces choses et bien d'autres encore. J'avais tellement peur que personne ne sache même qu'il avait existé. »

« Il était impossible de regarder couler les larmes de mon père sans avoir mal. Elles pesaient sur vous comme une bête féroce qui, par son poids écrasant, vous maintient prisonnier jusqu'à ce que vous ayez désespérément besoin de croire qu'un miracle va intervenir, qu'un Dieu va vous sauver, que la douleur n'est rien d'autre que l'ombre de la plus belles maison dans laquelle vous avez jamais vécu. »

« C'était l'automne et on avait l'impression que tous les coins du monde étaient teintés de pourpre et d'écarlate. L'air frais et vif entrait en tourbillonnant par les vitres baissées. La sensation était agréable, mais j'avais le sentiment qu'elle m'était étrangère. J'étais devenue beaucoup trop consciente de la façon dont vacille une lumière qui s'éteint. »

« COMME AFFAMÉE, j'ai commencé à écrire. J'en suis venue à détester mon lit et le sommeil qui endiguait mon épanchement sur la page. Si la douleur était devenu mon sujet, l'amour ne l'était pas moins. Mon dialogue est devenu une démence qui a ensuite évolué vers une métamorphose de l'âme. Me révoltant contre une fatalité écrasante, ne fût-ce que pour défier et combattre la souffrance, je concevais des histoires qui me commandaient de survivre. »

« De mes écrits ressortaient des entrelacs et des ciselures. Il y avait des griffes et des serres, des choses plus douces également. Je parlais d'eau ruisselant des murs, de fumée dérivant dans le ciel. De ces réalités intangibles ou palpables qui nous liaient tous en des nœuds qu'aucun début extraordinaire ne pourrait jamais fixer. Mes poèmes embrassaient tout ce que mes bras ne pouvaient étreindre. Ils hurlaient ce que je taisais. Ils étaient aussi un murmure brûlant qui proclamait que parfois l'amour est un châtiment. »

« [...] dans la vie, ou bien vous vivez dans la maison de quelqu'un d'autre, ou bien vous construisez la vôtre. Un homme qui avait les mains de mon père était un homme qui avait construit sa demeure avec du ciel et des étoiles. Il s'était attaché à la palpitation même de la vie et il en avait délaissé les commodités. C'est quelque chose que vous ne pouvez pas espérer faire sans vous salit les mains. Vous savez ainsi que vous faites les choses comme il faut.  »

Quatrième de couverture

“ Ce livre est à la fois une danse, un chant 
et un éclat de lune, mais par-dessus tout, 
l’histoire qu’il raconte est, et restera à jamais, 
celle de la Petite Indienne. ”

La Petite Indienne, c’est Betty Carpenter, née dans une baignoire, sixième de huit enfants. Sa famille vit en marge de la société car, si sa mère est blanche, son père est cherokee. Lorsque les Carpenter s’installent dans la petite ville de Breathed, après des années d’errance, le paysage luxuriant de l’Ohio semble leur apporter la paix. Avec ses frères et sœurs, Betty grandit bercée par la magie immémoriale des histoires de son père. Mais les plus noirs secrets de la famille se dévoilent peu à peu. Pour affronter le monde des adultes, Betty puise son courage dans l’écriture : elle confie sa douleur à des pages qu’elle enfouit sous terre au fil des années. Pour qu’un jour, toutes ces histoires n’en forment plus qu’une, qu’elle pourra enfin révéler.

Betty raconte les mystères de l’enfance et la perte de l’innocence. À travers la voix de sa jeune narratrice, Tiffany McDaniel chante le pouvoir réparateur des mots et donne naissance à une héroïne universelle.

Un livre pour ces temps incertains, 
qui a beaucoup à nous apprendre sur 
la famille, le manque, l'amour.
LEE MARTIN,
Finaliste 

Éditions Gallmeister, septembre 2020
716 pages
Traduit de l'américain par François Happe
Prix du roman Fnac 2020