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vendredi 8 mai 2026

La cabane dans les arbres ★★★★☆ de Vera Buck

Impossible de lâcher ce roman une fois commencé. Après un premier livre de Vera Buck qui m'avait déjà convaincue, celui-ci confirme tout son talent pour embarquer le lecteur. Une nouvelle fois, ce sont les violences faites aux enfants qui hantent ces pages. Et l'atmosphère y est terriblement oppressante. 
Ce qui devait être des vacances idylliques bascule peu à peu dans le chaos, et l'autrice orchestre un roman choral aussi prenant qu'efficace. Les personnages sont parfaitement campés, le scénario ne cesse de nous dérouter, et le dénouement, je ne l'ai pas vraiment vu venir. 
Une lecture palpitante, immersive, dépaysante, qui tient en haleine jusqu'aux dernières pages. Si vous cherchez un thriller addictif pour décrocher du quotidien, foncez !

« Je tends la plume en direction du soleil laiteux. J'aimerais être un corbeau qui s'envole par la fenêtre et fend le brouillard, s'élevant vers le ciel. J'aimerais disparaître dans la brume aveuglante et ne plus jamais revenir. J'aimerais ne plus être prisonnière ici. »

« C'est fascinant, tout ce que le corps est capable d'accomplir sans oxygène, et à quel point la tête devient légère quand on se prive de la plus élémentaire de toutes les facultés humaines. Tout devient doux et facile quand on ne respire plus, on est au bord de la perte de conscience et en même temps connecté à l'eau comme nulle part ailleurs. Cette époque me manque. »

« On pourrait penser qu'il n'y a rien de plus simple au monde que de déposer un mort dans la terre et de reboucher le trou. Mais au lieu de ça, on fait tout pour empêcher le corps de faire, au fond, ce qu'il fait le mieux : se transformer en compost. Et la moindre plante sauvage qui ose pousser sur la tombe est arrachée et remplacée par des fleurs artifi-cielles en pot. Dans un cimetière, la mort n'a pas l'ombre d'une chance. »

« Ce que nous ne sommes pas constitue une partie importante de nous-mêmes. Il vaut mieux le découvrir vite plutôt que toujours essayer de répondre à des exigences qui nous sont éloignées. »

Quatrième de couverture

"Ils cherchaient l'idylle. Ils trouvèrent un cauchemar."

C'est l'heure des vacances. Henrik et Nora ont décidé de partir en Suède avec Fynn, leur fils de cinq ans. Mais à peine arrivés dans leur jolie maison isolée au cœur de la forêt, une sensation d'oppression les étreint. Très vite, ce qui devait être un été idyllique se transforme en cauchemar : le squelette d'un enfant est déterré dans les environs et, peu après, Fynn disparaît. Alors que ses parents remuent ciel et terre pour le retrouver, Rosa, une troublante jeune femme passionnée de botanique, découvre un terrible secret dissimulé au fond des bois. Y a-t-il un lien entre la disparition de Fynn et le petit squelette ? Et qu'en est-il de la cabane perchée dans le vieux frêne, un endroit sinistre qui semble encore habité ?

Après Les Enfants loups, Vera Buck signe un nouveau thriller implacable et glaçant.

VERA BUCK EXCELLE À CRÉER D'EMBLÉE UNE ATMOSPHÈRE ÉTRANGE ET INQUIÉTANTE. FRANCE INTER

Éditions Gallmeister,  août 2025
453 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

dimanche 29 mars 2026

Les enfants Loups ★★★★☆ de Vera Buck

« Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit. »

Un hameau coupé du monde.
Le silence comme rempart.
La nature, immense, presque trop belle.
Et au milieu, des vies qui se ferment.

Les enfants loups m’a happée, troublée, retenue.
Impossible de lâcher Smilla, Rebekka, Edith, Lesse, Laura...
Impossible de lâcher ces voix, ces regards, ces secrets.
« Le véritable ennemi, ce ne sont pas les loups ou les ondes. C'est ce que représente l'antenne, le présent qui s'invite chez nous à travers elle. On n'a pas besoin d'Internet ici. Et on n'a pas besoin d'installateurs qui viennent réparer et entretenir le bazar.
Seuls ceux qui vivent dans le passé sont invisibles pour le monde moderne. »
Ici, on protège.
Mais à quel prix ?
Sous la beauté sauvage, une tension sourde. Un monde figé. Et quelque chose qui gronde.

Un roman qui se dévore. Qui marque.
Vera Buck maîtrise parfaitement son suspense, distille le malaise avec finesse et nous entraîne dans un huis clos à ciel ouvert, aussi fascinant qu’inquiétant.
Et une chose est sûre, je lirai son prochain roman.

Merci infiniment Émilie et Élodie pour cette découverte, je comprends votre enthousiasme à mille pour cent.

« Les pensées se bousculent dans ma tête, tandis que le loup se tient toujours au même endroit, tranquillement, et me regarde comme s'il voulait me dire quelque chose. Mais quoi ? Ce n'est tout de même pas un loup qui t'a arrachée à moi, n'est-ce pas, Juli ? On t'aurait retrouvée quelque part.
On aurait découvert des traces. Ce n'est pas comme dans les contes où un méchant loup arrive, avec un estomac assez grand pour avaler sept chevreaux et une grand-mère entière. Un loup n'est pas non plus un diable qui te jette sur son épaule pour t'emmener dans les profondeurs des enfers. Ou je me trompe ? Je tourne à nouveau la tête et regarde la silhouette dessinée par les rayons du soleil. »

« Les installateurs avaient faim et soif lorsqu'ils ont fini par redescendre du mât après plusieurs heures de travail. Mais aucun de nous ne les a invités à déjeuner, ni même à boire un schnaps, comme on a l'habitude par ici, une fois le labeur accompli. Ces hommes n'étaient pas d'ici. Ils étaient de "là-bas", des gens de la ville, et donc tout ce contre quoi on nous a toujours mis en garde. Et pourtant, Rebekka a accepté ce mot, et l'a nerveusement caché dans la poche de sa jupe en pensant que personne n'avait vu. Quand tous les autres étaient occupés à fixer la nouvelle antenne comme un corps étranger. Et c'est bien ce qu'elle est : un mât de communication dans un lieu où précisément - le bien le plus précieux est le silence. »

« Le véritable ennemi, ce ne sont pas les loups ou les ondes. C'est ce que représente l'antenne, le présent qui s'invite chez nous à travers elle. On n'a pas besoin d'Internet ici. Et on n'a pas besoin d'installateurs qui viennent réparer et entretenir le bazar.
Seuls ceux qui vivent dans le passé sont invisibles pour le monde moderne. »

« NOTRE monde se compose de zones posées les unes sur les autres, comme les étages d'une maison. On peut voir où une zone finit et où l'autre commence aux arbres, aux fleurs et aux buissons qui y poussent. Tout en bas, par exemple, où Jesse et Rebekka vont à l'école, il y a des champs et des arbres fruitiers. Au-dessus se trouve la zone avec la forêt, où certains arbres se dressent jusqu'à trente mètres vers le ciel. Plus on va haut, plus il fait froid et plus les arbres deviennent petits, jusqu'à ce qu'il ne reste plus, tout en haut, que des buissons aussi petits que moi. »

« Ma zone est tout en haut, en tout cas, celle avec la roche et la glace, où poussent les champignons, le lichen, la mousse et des espèces de fleurs très rares, et où il n'y a pas de bruit. Il faut toujours être silencieuse si on veut survivre. Je cherche à tâtons la feuille de papier que j'ai glissée sous mon t-shirt et dans ma ceinture de pantalon. Les enfants ne l'ont pas remarquée quand ils m'ont poussée, et c'est une bonne chose parce qu'elle n'est pas pour eux. Mais j'aurais quand même dû être plus prudente quand je me suis faufilée à l'école et que j'ai espionné par la fenêtre. Je serre le poing et je le frappe contre ma tête, trois fois et très fort, comme il faut le faire quand on a fait quelque chose de travers. Un ! Deux ! Trois ! Si ça ne fait pas mal, alors ça compte pour des prunes, alors on n'a rien retenu. Il faut toujours cogner bien fort quand quelqu'un veut retenir quelque chose. »

« Le temps finit-il par se venger un jour, quand on essaie de le tuer avec véhémence ? »

« - Cela ne fait-il pas partie là aussi d'un projet de réinsertion sociale que de donner aux autres l'accès à une éducation adaptée ? Et ainsi de vivre leur vie comme ils le veulent ? Jesse pourrait faire des études supérieures et accéder à un métier dans lequel il s'épanouirait !
- Vous m'avez mal compris, madame Bender. Il ne s'agit pas de réinsertion. Il s'agit de trouver enfin la protection et la paix. Et où les trouver, si ce n'est chez nous.
La dernière phrase reste en suspens dans l'air, lourde de sens, comme la fin d'un sermon. Les mots me manquent pendant un moment. Je suis persuadée que ses intentions sont bonnes. Le maire Hofer veut poser sa protection comme un couvercle sur le hameau. Mais que vaut cette protection, si elle étouffe sous son couvercle les voix des personnes, leur identité, leurs souhaits et leurs perspectives d'avenir ?
- Supposons que je puisse convaincre les parents de Jesse d'envoyer leur fils dans un lycée, malgré les principes de leur foi, dis-je enfin avec précaution. Dans ce cas, il serait possible de le faire officiellement, n'est-ce pas ? 
Hofer penche la tête en m'observant.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
- Je me demande si Jesse a bien une pièce d'identité. Si ses parents eux-mêmes en ont. S'ils sont enregistrés quelque part !
Hofer balaye cette question d'un geste ample de la main.
- Bien sûr qu'ils sont enregistrés! J'ai un document comportant un relevé de chaque habitant du hameau dans mon bureau, si vous voulez le voir.
Je ne réponds rien. La simplicité - ou devrais-je dire naïveté ? avec laquelle on vit sa vie ici me laisse sans voix.
Soudain, je crois comprendre pourquoi les personnes dans le village regardent tous les étrangers d'un mauvais œil. L'ordre dans ce petit monde replié sur lui-même n'est établi que tant que personne ne vient s'y immiscer. Tant qu'un Hofer cède sa fonction de maire au Hofer suivant et ainsi de suite, comme dans une monarchie héréditaire. »

« [...] j'ai le pressentiment que ce village et le hameau dans la montagne ont bien plus à cacher que quelques identités dissimulées. »

« Cet endroit n'a pas été bâti pour y vivre. Il est fait pour se cacher. Mais de quoi ? »

« Peut-être qu'il n'arrive tout simplement pas à dormir. Peut-être que les fantômes le tiennent éveillé. Mon papa dit toujours qu'il faut apprendre à vivre avec ses fantômes, sinon ils nous anéantissent. Je crois que notre prêtre ne l'a pas appris. »

« - Ah oui ? Et quelle idée tu te fais de moi ?
- Celle d'une jeune femme forte qui fait valoir ses intérêts et veut le meilleur pour ses élèves.
Je le regarde d'un air surpris. Une jeune femme forte ? Pas une psychopathe avec un couteau dans la main qui n'est même pas capable de maîtriser une brique de jus d'orange ?
- Voilà d'ailleurs ce qu'on raconte sur toi dans le village, ajoute Martin. Je ne suis même pas sûr qu'il y en ait beaucoup ici qui lisent les journaux nationaux. On s'intéresse davantage aux choses qui concernent les voisins les plus proches. Ici, tu es donc simplement une maîtresse qui apporte quelques idées radicales de la grande ville.
Je souffle fort dans un geste d'indignation.
- Des idées radicales comme celle d'installer des ordinateurs pour les cours ? Ou d'envoyer un garçon au lycée ? Je t'en prie, on vit au XXIe siècle !
- Tu as vraiment l'impression d'être au XXIe siècle, ici ?
(Il désigne ce qui nous entoure d'un air amusé. La cuisine, les rideaux à carreaux, le papier peint à fleurs, les sièges qui datent sans doute des années 1960. Le temps semble s'être arrêté dans ce village.) Et, oui, pour les gens qui ne connaissent personne dans leurs familles qui est allé au lycée, ça aussi c'est une idée radicale. »

« Tu devrais être un peu plus prudente avec ces gens, Laura. [...] Ils ne sont pas comme nous. Ils ont une autre histoire derrière eux. Et l'histoire nous marque plus qu'on imagine. Est-ce que l'un d'eux s'est montré violent avec toi ? »

« Pendant toutes ces années, j'ai cherché, dans l'ensemble de la région montagneuse, des indices sur toi et les autres, et il ne m'est jamais venu à l'idée que le problème pouvait résider dans une des montagnes elles-mêmes. Un hameau au fin fond d'une vallée glaciaire, qui n'est indiqué sur aucune carte. Un hameau rempli d'anciens criminels, sous le patronage d'un homme qui va jusqu'à agresser la presse, en vient aux mains pour protéger le passé douteux de ses habitants. Pour protéger leur identité. Quel meilleur endroit pour abriter celui qui a quelque chose à cacher ? »

« Mon papa n'aime pas les policiers, je le sais depuis longtemps. Parce que les policiers sont des gens qui sont censés protéger l'ordre et la loi et veiller à ce qu'il n'y ait pas d'injustice; mais en réalité, le vrai crime commence quand la police arrive, papa dit toujours. À cause de la corruption. La corruption, c'est quand quelqu'un contourne les règles pour de l'argent. C'est mal, sauf quand on est celui qui a de l'argent. Et bien sûr, c'est pas le cas de mon papa et moi. »

« Les méchants citadins. Si tout dans Jakobsleiter est un mensonge, qu'est-ce qui est vrai dans ce que j'ai appris sur la ville ?
Où vit vraiment le mal ? »

« ILS l'appellent la "fille loup". Tu vois, Juli. Comme ces enfants loups, qui grandissent dans les bois et dont on dit qu'ils sont allaités par les louves. Quel nom ironique, n'est-ce pas ? Quand on sait qui sont les "loups" qui ont élevé cette petite fille. »

« Il y a des émotions qui n'ont pas besoin de mots.
Père n'est pas seulement souffrance, il est aussi culpabilité.
Il l'exprime par tous les pores de sa peau, quand il berce maman et qu'il pleure dans le creux de son cou. Jakobsleiter peut être réduit en flammes autour de nous, des inconnus peuvent bien tout mettre à sac, son fils peut le tenir en joue avec une arme. Pour mon père, il n'y a rien de pire à cet ins-tant que les images de ses souvenirs. C'est pourquoi je baisse le canon du fusil. »

« Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit. »

« Bien pratique ce monde, où chacun peut créer sa propre identité et sa propre réalité sans que personne ne pose de question à qui que ce soit »

« On apprend plein de choses en examinant les animaux morts, et on en apprend encore plus quand on les regarde mourir. Je reste allongée en silence maintenant. Parce que, quand on a trouvé un moyen de s'échapper, il faut attendre le bon moment. Et parce qu'il faut toujours être silencieuse pour survivre, de toute façon. Il ne faut pas couiner, feuler et grogner comme je viens de le faire. Alors je ferme les yeux et j'attends. Comme mon papa m'a appris. »

Quatrième de couverture

"Pas besoin d'essence et de briquet pour réduire ma terre natale en cendres. La vérité suffit."

Dans les montagnes, au cœur de la forêt où rôdent encore les loups, se niche le hameau de Jakobsleiter. La vie y est rude et la nature impitoyable. Surtout pour la jeune Rebekka qui rêve de s'enfuir très loin. Puis, un jour, elle disparaît soudainement. Ce n'est pas la première femme engloutie par cette région hostile sans laisser de trace. Pourtant, seule Smilla, stagiaire au journal local, est convaincue qu'un tueur sévit dans la région, peut-être celui-là même qui a enlevé sa meilleure amie il y a dix ans. Envers et contre tous, Smilla est prête à faire voler en éclats les sombres secrets enfouis au plus profond des grottes millénaires. Y a-t-il un lien entre ces disparitions ? Quel mystère se cache derrière la communauté isolée de Jakobsleiter ?

Mystérieux et inquiétant, Les Enfants loups est un thriller implacable dans une nature sauvage et authentique.

UN THRILLER À L'ATMOSPHÈRE TROUBLANTE DONT IL EST IMPOSSIBLE DE SE DÉTACHER JUSQU'À LA FIN.
LA PROVINCIA DI SONDRIO

Éditions Gallmeister,  août 2024
475 pages
Traduit de l'allemand par Brice Germain

dimanche 7 décembre 2025

Le garçon venu de la mer ★★★★★ de Garrett Carr

Ce livre sent bon les écumes et la marée, et m'a ramenée bien des années en arrière quand je suis partie vivre une année en Irlande. Il a eu le don d'ouvrir une fenêtre de ma mémoire, une fenêtre qui donnait sur la baie du Donegal en Irlande. La baie du Donegal, là où se déroule l'histoire de ce garçon venu de la mer, est certainement l'endroit qui m'a le plus marquée. On s'y sent comme au bout du monde. Un monde sauvage et fascinant. J'y suis allée plusieurs fois pendant mon séjour et à chaque fois, j'aurais aimé y rester encore et encore. 

Alors forcément, ce livre est un coup de coeur personnel. 
Il m'a transportée, happée. 
J'y étais. 
Avec eux. Habitants de ce village de pêcheurs. J'ai accueilli ce garçon venu de la mer, j'ai partagé leur repas, leur questionnement, leurs amours, leurs joies, leurs peines, leurs espoirs et leurs tempêtes. 
J'y étais. Entre mer et montagne. Entre le paradis et l'enfer. Vie paisible. Vie rude. Sur ce bout de terre silencieux ou presque. 
Ouais, j'y étais. Et ce fut une expérience hors du temps ! 
J'y étais et j'y retournerai !

Merci aux éditions Gallmeister pour ce voyage contemplatif que je ne suis pas prête d'oublier.

« Nous étions un peuple résilient, nous avions grandi face à l'Atlantique. Quelques milliers d'hommes, de femmes et d'enfants qui s'accrochaient à la côte et essayaient de ne pas se faire mouiller. Notre ville n'était pas juste une ville, c'était une logique et un destin. Nous n'ignorions pas qu'il y avait des lieux plus cléments et agréables, nous les voyions à la télévision, mais ils semblaient mièvres en comparaison. Chacune des mouettes du soir tournoyait au-dessus des chalutiers qui rentraient au port, et le soleil d'un orange ardent s'enfonçait dans la mer, nous permettant de comprendre notre place sur cette terre ronde. Nous aimions ce sentiment, nous le savourions, mais nous ne nous étendions pas dessus. Les vents de l'Atlantique avaient chassé nos mots, et nous avions appris à nous en passer. Même si le site de notre ville était spectaculaire, il n'avait rien d'une carte postale, et nos pensées étaient orientées vers des choses pratiques. La présence de la mer aurait pu conférer à certains de la spiritualité, pas nous. Nous n'étions pas enclins à la spiritualité et si nous nourrissions des sentiments superstitieux nous gardions cela pour nous. »

« À ce moment-là, Brendan arriva dans les jambes de sa maman, posa une main sur le bas de son dos pour agripper sa jupe et commença lentement à pivoter sur un pied en dévisageant leur visiteur. Tommy le regarda et s'en voulut aussitôt d'avoir parlé en ces termes. Brendan pouvait obtenir ce genre de résultat auprès de nous tous. La plupart disaient que c'était parce que nous nous souvenions de la façon dont sa vie avait débuté, abandonné sans défense, ce qui nous rappelait nos vulnérabilités et nous donnait une perspective différente sur les choses. Le seul fait de regarder Brendan pouvait inciter quelqu'un à réévaluer ses priorités. Quelques-uns allaient plus loin et affirmaient que le garçon avait une sorte de pouvoir qui forçait les gens à s'interroger sur leur manière de se comporter. La plupart d'entre nous rejetions ce genre de déclarations déraisonnables, nous n'étions pas enclins aux superstitions. Mais ça ne les empêchait pas d'insister. »

« Ambrose avait regardé l'endroit où leur camarade s'était trouvé, et il lui avait fallu des secondes pour comprendre la raison pour laquelle la ligne d'horizon n'était plus interrompue. Avait-il trébuché, s'était-il évanoui, avait-il glissé dans le sang ? Ils ne le sauraient jamais, mais son corps avait été rejeté par la mer une semaine plus tard et Ambrose avait compris cette vérité essentielle : la mer pouvait revendiquer quiconque silencieusement. Nous vivions et travaillions en bordure d'un appétit vorace. Si nous en approchions trop le pied, nous disparaissions avant d'avoir poussé un cri, nous ne laissions rien derrière nous hormis notre dernier souffle. »

« Ambrose appréciait les traditions. En son for intérieur, il considérait qu'il avait plus d'âme que la plupart des pêcheurs: un beau coucher de soleil rougeoyant sur la baie, une vague blanche qui balayait le pont, un requin bleu qui se débattait dans les mailles d'un filet, ces spectacles le bouleversaient, soupçonnait-il, bien au-delà de ce que ressentaient la grande majorité des pêcheurs. Beaucoup parlaient de l'océan comme s'il s'agissait d'un plancher d'usine ; Tommy par exemple. Qu'il reste confortablement installé pour pêcher par l'intermédiaire de consoles si ça le rendait heureux, Ambrose, lui, vivait pour la rencontre pure avec l'océan. Il était un chasseur, un pourvoyeur, comme les premiers hommes qui avaient pêché sur cette côte à l'aide de fers de lance ou ce qu'ils parvenaient à fabriquer à l'époque. Ambrose ressentait une parenté avec Mick Cannon, qui préférait nourrir ses amis plutôt que faire la queue à la criée pour recevoir quelques misérables livres sterling de la main d'un marchand. Peut-être Mick n'avait-il pas un grand esprit pour les affaires, mais il avait de la dignité et des instincts louables, et Ambrose était persuadé que c'étaient des qualités bien supérieures, les meilleures dont un homme pouvait faire état. »

« Christine rentra dans la cuisine, la consternation bouil-lonnant dans tout son être. Elle n'ignorait pas qu'Ambrose jugerait qu'il avait été parfait, qu'il penserait que ces instants avec son fils avaient été riches et empreints de complicité. Ambrose transmettait ce dont il avait lui-même hérité, ins-tallant Brendan dans une lignée d'hommes tranquilles, se contenant tous, presque au point de se refouler, de se consacrer génération après génération à étudier l'horizon, préférant étudier de loin une immensité dénuée de mots plutôt que de se vouer à ne serait-ce qu'une seconde d'introspection. Quel épouvantable piège, avait conclu Christine, que de s'être mise en ménage avec un homme si inhibé. »

« Les hommes du Donegal avaient des porte-clefs incroyablement volumineux ; nous avions tendance à avoir de nombreux verrous dans notre vie. Tommy avait maintenant les cheveux gris, mais il paraissait quand même plus jeune car il s'était marié, et sa femme l'avait persuadé de se faire détartrer et redresser les dents. Cela lui avait coûté une somme monstrueuse, mais il s'était soumis, l'amour, c'est comme ça. »

« Ambrose ayant oublié qu'il avait été le premier à mettre la vision de Rockall dans la tête de son fils, et à lui associer une sorte de légende, ne comprit probablement pas ce qui se passa ensuite, à savoir que le désir de son fils n'avait même pas grand rapport avec la pêche. C'était plus le fait que Roc-kall représentait quelque chose qu'eux deux, uniquement eux deux, pas Brendan, pourraient à nouveau partager. Mais Declan lui-même ne le comprenait pas davantage ; ce que nous recherchons se cache souvent dans le brouillard »

« On ne s'échappe jamais d'un endroit comme celui-ci. Si on n'y retourne pas, il vient vous chercher. »

Quatrième de couverture

"Notre ville n'était pas juste une ville, c'était une logique et un destin."

Irlande 1973. Un bébé trouvé sur la plage d'une petite ville de la fe ouest est adopté par un pécheur local et sa femme. Très Fanfant fascine. Au fil des années, "le garçon venu de la mer" continue de captiver les habitants, à l'exception de son frère, dont l'aversion ne cesse de grandir. Mais qui pourrait vraiment comprendre ce garçon ? Dans ce petit coin du Donegal, chacun doit grandir et trouver sa place, au sein d'un monde qui évolue à vive allure.

Saga familiale couvrant deux décennies, où alternent le comique et le tragique, l'intime et l'aventure, Le Garçon venu de la mer est un premier roman enchanteur, riche de la beauté de l'Irlande et de la chaleur d'une communauté.

C'est une grande histoire sur une petite communauté, racontée par la communauté elle-même.
BBC

Un roman surprenant, tendre et chaleureux, sur un lieu réel et des personnes réelles.
THE GUARDIAN

Un livre qui prend de l'ampleur comme un vent d'ouest, le fracas des conséquences cédant la place à un calme tardif, le lecteur restant avec l'impression stupéfaite de la tempête qui vient de se dissiper.
THE IRISH TIMES

L'histoire de Cart est à la fois vaste et intime, drôle et chaleureuse, tout en étant d'une grande acuité psychologique. Et elle transporte une cargaison pleine de sentiments sous les ponts.
THE HERALD

GARRETT CARR est né dans le Donegal en 1975. Il enseigne la création littéraire au Seamus Heaney Centre de l'université Queen's, à Belfast. Il a publié des romans pour jeunes adultes ainsi qu'un récit. Le Garçon venu de la mer est son premier roman pour adultes.

Éditions Gallmeister,  août 2025
424 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Pierre Bondil

mercredi 9 avril 2025

Le temps d'après ★★★★★ de Jean Hegland

Quand l'homme a détruit son propre monde, comment accorder de nouveau sa confiance ?

Les mots virevoltent, interpellent par leur beauté et les images qu'ils convient dans nos têtes. 
Poétiques et touchants, ils nous disent la connexion avec la nature, l'attachement émotionnel envers la forêt. 
- cauchenoir - capane - noutrois -gambalader - dédécider - enfantelait - tracemettre -terreurisant - chercher notre chemin à pâtons - agréabler notre travail - des chapeaugnons - ... 
Une lecture pour ralentir, s'arrêter, se mettre au diapason de notre environnement.
Festin de mots.
Festin de lumière.
Une lecture qui sent bon le vert.
Une ode à la résilience humaine.
La suite logique, idéale à mon humble avis de "Dans la forêt". On y retrouve l'esprit du premier mais avec une profondeur encore plus forte à mon humble avis.

« COMMENCER une histoire c'est comme plonger dans une rivière, c'est ce que dit tout le temps Nell, c'est comme sortir une main en coupe toute dégoulinante de l'eau fraîche puisée dans ses flots. Voici un nouveau présent, dit une nouvelle histoire. Bois à longs traits et laisse-le te remplir. ★★★★★
Eva dit qu'une histoire qu'on raconte est une histoire morte. Elle dit que chaque nouvelle seconde est une étin-celle qui absorbe la chose qu'elle éclaire, elle dit qu'une histoire est juste ce qui reste après que cet éclat lumineux a été réduit en cendres. Comme un pot modelé en argile crue et cuit au feu, Eva dit qu'une histoire peut être une chose utile, et peut être belle, mais qu'elle n'est vraiment précieuse que parce qu'elle repose sur autre chose.
Nell dit que les histoires n'ont pas une fonction unique car le contenu d'une histoire n'est jamais toujours le même. Comme des pétales sur l'eau ou la fumée dans le vent, elle dit que la signification d'une histoire suit toujours le fil de la narration. C'est pourquoi, si nous souhaitons attraper le sens général qu'une histoire élabore, il nous faut écouter le plus possible à pleines oreilles et avec attention. »

« Aussi immobile qu'un tapis de mousse, je suivais des yeux un faucon qui volait dans les airs, j'avisais un renard qui se faux filait tranquille devant nous, j'observais comment les ombres formaient des flaques et s'allongeaient. J'écoutais le soleil arriver le matin, et j'entendais les traînées lumineuses des météores les nuits de pluie d'étoiles filantes. 
J'écoutais les baies mûrir - d'abord les fraises des bois, puis les framboises des ronces odorantes, puis les minuscules pommes rouges des manzanitas, plus tard les groseilles noires et les baies de sureau, et enfin les baies rouges de l'arbousier. Les nuits où il pleuvait, je me croquevillais entre mes mères dans le creux de notre souche, et j'écou-tais les mugissements du vent et les rugissements de la rivière qui était toute réveillée. J'entendais les respirations de mes mères et les battements de leurs cœurs. J'entendais battre la Terre, aussi, le bruit sourd et lent de la planète sur laquelle on plancheflottait, le martèlement patient qui berçait mes rêves.
J'écoutais le Grand Tout, et le Grand Tout m'écoutait à son tour.
J'écoutais mes mères, aussi, leurs voix comme une autre sorte de rivière, leurs mots qui m'enveloppaient tout entier dans leurs sortilèges sonores et me nourrissaient de leurs fascinantes significations. Mes mères m'ont appris tellement de mots - des verbes pour saisir l'action, des noms pour la figer en actes distincts. Sans compter les mots qu'on a créés après, quand ceux que mes mères avaient apportés avec elles du monde d'Avant n'étaient pas assez complets ou justes pour dire tout ce qui était nouveau dans le monde de ce nouveau présent. »

« On a essayé de ne pas se ligoter à l'intérieur d'une inquiétude contre laquelle on n'a aucun recours, même si la peur appuie encore profond en nous. Comment ne pas broyer de la tristesse à propos de ce que noutrois et tous les autres inhalants boirons si la rivière toute proche est à sec avant que la pluie revienne. Comment ne pas se demander de quelle manière on lessivera les tanins des glands si la source cesse de couler, ou comment les exhalants germeront et se ramifieront et fleuriront au prochain printemps sans leurs sols gorgés de la pluie de l'hiver. Comment ne pas s'angoisser à l'idée que rien ne pourra empêcher un feu de foudre de traverser la Forêt en rugissant si celle-ci reste comme du petit bois sec tout au long de l'année. Même laver nos mains et nos pieds et nos figures ne va pas tarder à être un problème quand on a besoin de la moindre goutte d'eau juste pour boire. »

« Eva dit que Nell pourrait être un écureuil, elle s'agite, bavarde et fait des provisions comme pas deux.
Nell dit qu'Eva pourrait être un puma, elle se faux file ici ou là avec puissance et en cati mini, avec un esprit aussi solitaire et farouche et fier. 
- Qu'est-ce que je pourrais être ? ai-je demandé un soir d'été il y a longtemps, à l'époque où je commençais à peine à saisir dans ma tête que j'avais au-dedans de mon propre corps un moi différent de mes mères. 
Je n'avais aucun moyen de voir mon visage, bien sûr, mais comme mes cheveux étaient alors assez longs, je savais qu'ils étaient une pincée plus sombres que ceux d'Eva, et mes mères m'avaient dit que mes yeux étaient marron miel. 
[...]
- Un raton laveur, a répondu Nell la première, car tu es affairé et curieux et hardi et aventureux.
- Une ruche, a dit Eva après, parce que tu es entièrement fait de la nature et que tu regorges de douceur. 
- Et que tu piques aussi parfois, a dit Nell d'un air amusé. Ou un faon, a-t-elle ajouté avec son sourire calembouresque, parce que tu nous es si cerf. 
À cette époque-là, le nom que mes mères me donnaient la plupart du temps et me donnent encore, c'est Burl. Nell dit que c'est un nom qui me va bien, même si je n'arrive pas à voir pleinement le lien, puisque les burls sont les bosses qui se forment sur les troncs des arbres après qu'ils ont subi un genre de blessure, et que des arbres tout neufs poussent à partir des burls d'un vieil arbre. Je ne connais aucune bles-sure de laquelle j'ai grandi, et les seules choses qui poussent de moi, ce sont mes cheveux et mes poils. »

« Ça me fait plaisir d'offrir des choses au monde que le monde n'a jamais connues. Je ne peux pas fabriquer un écureuil ou un sapin ou une fougère, mais fabriquer quelque chose de nouveau en utilisant les débris de leurs os et de leurs frondes et de leurs branches me donne l'impression de faire en quelque sorte partie de la Création. Ça me mémore ces anciennes histoires de métamorphoses qu'Eva a toujours aimées, où les gens se mettent à avoir des ailes ou des griffes ou à se couvrir d'écorce, où les poissons deviennent des oiseaux et les mots des dieux, où les étoiles se transmorphent en chasseurs, fleurs ou amants, et tout le monde passe d'une peau à une autre et change de corps au cours de la danse effrénée des êtres et des non-êtres pour devenir ce que Nell considère comme le tour que l'univers sait le mieux jouer. »

« Puis on a tourné le dos à cette vue et fait face au soleil couchant. Il se tenait en équilibre sur la pointe des arbres qui bordaient la crête la plus lointaine, flamboyant encore d'un éclat si ardent que nos yeux nous piquaient. Les nuages légèrement rubanés qui l'encerclaient avaient le luisant des pourpres pâles, des roses et des blancs des boyaux d'un cerf tout frais vidé, et ils renfermaient cette même douce tristesse d'une vie vécue jusqu'au bout et s'évanouissant dans l'obscurité.
On a observé alors un silence recueilli en regardant grossir et s'étaler derrière la crête le soleil qu'on avait salué le matin. »

« Les histoires peuvent nous donner quelque chose à quoi se raccrocher, quelque chose vers quoi aller. »

« Encore trop remplis de joie pour nous mémorer nos ventres vides, on est restés là sur l'herbe fraîche réchauffée par le soleil, nos souffles rythmés par les battements de nos cœurs et nos corps bercés par le va-et-vient de nos poitrines tandis que le soleil du printemps inondait nos os et teintait notre peau. Des pétales embrassaient nos visages, et les couleurs qui remplissaient nos têtes quand on fermait les yeux étaient celles qui scintillaient sur les ailes des libellules. »

« - Tout ce qu'on utilise nous utilise, elle a lâché après que Nell a trouvé une cafetière lectrique et saveurait ses sou-venances de café.
- Détends-toi, Eva, elle a dit en posant la machine à café près d'une boîte faite dans une espèce de papier-arbre épais que Nell appelait un carton. Ce n'est pas comme si on allait être corrompues par une cafetière électrique quand on n'aura jamais ni électricité ni café.
- Il est possible de désirer les mauvaises choses, a répondu Eva de son ton moralisateur, même si tu sais que tu ne les auras jamais. On ne doit pas l'oublier... surtout Burl. »

« - Vous les vandales, vous aviez tout, dit Colliers tandis que Tousseur s'étouffait. Vous aviez un milliard d'écrans pour vous montrer c'qui s'passait. Vous aviez vos putains d'yeux pour voir. Vous aviez des putains d'thermomètres. Vous saviez qu'les océans, y mouraient, et la calotte glacière aussi, et les abeilles. Vous saviez qu'le temps, y déconnait de plus en plus. 
- Vous saviez, renchérit Colliers, tandis que derrière lui, la femme qui portait un enfant se tenait les mains posées à plat sur la grosse boule de son ventre, le X sur son front brillant, tel un avertissement.
- Vous saviez, répéta Colliers. Et vous avez rien fait. »

« Tous mes espoirs de mener un jour une vie entre mêlée avec d'autres gens se sont envolés, et il ne reste que des ruines qui ruinent tout. C'est une autre perte dont je ne peux pas parler, car à tous les coups, Eva répondrait qu'elle savait que ça se passerait comme ça, et la souffrance de Nell est bien plus grande que mes espoirs brisés pourront jamais l'être. Mais depuis son retour, j'ai appris que la seule chose pire que de savoir qu'il n'y a plus personne sur Terre, c'est de savoir que les personnes qui restent sont des personnes qu'on ne souhaite pas rencontrer.
Depuis que je le sais, la Forêt m'apparaît comme une prison. Depuis que je le sais, la vie qu'il me reste à vivre ne me donne pas envie. »

« - [...] les humains ont tout détruit. On ne peut pas laisser les contes nous masquer la réalité. 
Eva a hoché la tête en fixant le feu comme si c'était le feu qui venait de parler. Puis, avec une intonation aussi tendre qu'un câlin, elle a répondu :
- Il n'empêche que la Terre est toujours belle. Et notre devoir est de la préserver autant que nous le pouvons.
- Comment veux-tu que je préserve ce que j'ai détruit ?
- Nell, voyons, tu n'as pas détruit le monde.
- Si, a répondu Nell, et avec des sanglots dans la voix.
Nous l'avons tous détruit. On le savait, elle a repris quelques secondes après. Ces gosses avaient raison. On le savait que le climat se réchauffait d'année en année, que l'été durait plus longtemps que le précédent. Après l'hiver où j'ai eu sept ans et toi huit, il n'a plus jamais neigé par ici.
On n'était que des enfants, qu'est-ce qu'on aurait pu faire ?
Quelque chose. N'importe quoi, je ne sais pas.
Elle a alors courbé la nuque et pris son visage entre ses mains la cassée et la pas cassée et on est restés sans bouger plongés dans ce sinistre silence tandis que l'obscurité enveloppait la Forêt et que le feu se consumait et se transmorphait en cendres. »

Quatrième de couverture

"Commencer une histoire c'est comme plonger dans une rivière, c'est ce que dit tout le temps Nell, c'est comme sortir une main en coupe toute dégoulinante de l'eau fraîche puisée dans ses flots."

Quinze ans après l'effondrement, le jeune Burl vit au cœur de la forêt avec ses deux mères, Eva et Nell. La chasse, la cueillette, mais aussi la danse, la musique et les récits qu'ils inventent, rythment leurs journées. Protégées par leur chère forêt, Eva et Nell refusent tout contact avec le monde d'avant. Mais Burl, lui, brûle de curiosité pour ces humains qu'il ne connaît que par leurs histoires. Une nuit de solstice, depuis le haut d'une montagne, il aperçoit une lumière qui pourrait être un feu d'origine humaine. En dépit des dangers, Burl décide d'affronter l'inconnu, guidé par l'espoir.
D'une parfaite maîtrise et d'une grande profondeur, le nouveau roman de Jean Hegland offre un héros inoubliable à toute une génération à venir.

L'écriture généreuse de Jean Hegland plonge le lecteur dans l'odeur fraîche de l'humus, l'eau qui ruisselle sur les mousses et le pourrissement des souches.
LA LIBRE BELGIQUE

Éditions Gallmeister,  janvier 2025
350 pages
Traduit de l'américain par Josette Chicheportiche

vendredi 6 mai 2022

Vies et morts de Stanley Ketchel ★★★★☆ de James Carlos Blake

Une biographie romancée d'un boxeur de légende
, Stanislaus Kaicel (1886–1910), alias Stanley Ketchel.
Révéler ou imaginer l'intime, s'emparer du parcours d'un homme, peindre ses tranches de vies, le visiter l'égratigner, retranscrire ses combats dans les moindres détails, ses multiples combats, ses K.O administrés avec une rare violence, ses douleurs, ses rages. Nous amener à comprendre comment Stanislaus est devenu Stan the Man aux yeux des plus grands boxeurs. 
Stanley Ketchel avait un père pas simple, de ceux qui cognent. Il a rendu tous les coups sur le ring comme en dehors du ring. Et nous lecteurs, on en prend aussi des coups. 
Si vous aimez la boxe et la violence inhérente à ce sport, les personnages aux vies multiples, aux morts multiples aussi, vagabonder, sauter de wagons en wagons, alors n'hésitez pas. La vie de Ketchel n'est pas des plus inspirante, peut-être ; elle est celle d'un écorché qui a utilisé comme langage, celui des poings.
J'ai profondément aimé marcher dans les pas de ce célèbre boxer, et avec lui, entrapercevoir Jack London, et parce qu'en fond, c'est aussi l'Histoire et ses tendances, ses mœurs qui laissent une empreinte et donnent un puissant intérêt à ce roman. 

« Il entendit parler des coups de grisou qui avaient causé la mort de dizaines de mineurs. il entendit parler des violentes luttes ouvrières en Pennsylvanie, dans le Kentucky, le Colorado, des combats de rue entre les grévistes et la police soutenue par les détéctives de l'agence Pinkerton, de grévistes abattus, tabassés jusqu'au sang, emportés dans le fourgons. Il entendit souvent les mêmes histoires amères sur l'assassinat du président McKinley, deux ans auparavant, par un étranger, un misérable dont on n'arrivait même pas à prononcer le nom et encore moins à l'écrire, un anarchiste huileux, l'exemple même qui prouvait que ces hordes de sales immigrants qui envahissaient le territoire américain allaient semer la discorde et corrompre la race, un salaud, un lâche qui avait tiré par surprise sur un homme qui lui tendait la main. Puis il entendit tout un tas de rumeurs sur le successeur de McKinley, le jeune Roosevelt, héros de la récente guerre contre l'Espagne à Cuba, un homme de l'Ouest par l'esprit et peu importait qu'il fût né à l'Est une cuillère d'argent dans la bouche, un homme qui promettait de diriger le pays avec une main de fer dans un gant de velours, programme pour lequel Stanislaus éprouvait une vive admiration. »
« London couvrait le combat pour le San Francisco Chronicle. Il avait trente-quatre ans et paraissait plus en forme qu'il ne l'était vraiment. Ketchel avait entendu parler de lui, bien sûr, et il s'excusa de n'avoir lu aucun de ses livres.
- Oh, au diable, c'est sans importance. Mais à bien réfléchir, j'ai là quelque chose qui pourrait retenir votre attention. 
Il sortit un petit volume de sa serviette et se mit à écrire quelques mots sur la page de titre puis il le tendit à Ketchel. 
- Tenez, Champion, J'espère que ça vous plaira.
C'était un exemplaire de La Route, avec cette dédicace :

À Stanley Ketchel,
Dont les poings transmettent une vérité poétique
Bien plus forte que n'importe quelle plume.
Avec mon admiration sans bornes.
Jack London »
« - Tu vas te contenter de regarder, chéri ? dit la fille. Ou tu vas te décider à faire quelque chose ?
Sur ce, London passa sa langue dans la fente de son décolleté et toute la tablée hurla de rire.
La nuit se prolongeait dans un brouillard toujours plus épais, un tintamarre de notes de ragtime et de rires tonitruants, avec parfois le bruit d'un verre cassé suivi du cri joyeux d'une fille.
À un moment, London demande à Johnson s'il couchait avec des Blanches simplement pour choquer la société des Blancs. 
- Hé mon pote, bien sûr que non ! répondit Johnson, qu'est-ce que j'en ai à faire de ce que pense la société des Blancs !
- C'est parce que nous, il ne peut pas nous dire ce qu'on a à faire comme avec ces Blanches avec leurs petits culs, dit une des filles.
- Hé, ma petite, personne t'a sonnée, dit Johnson. La vraie raison c'est toutes les Noires avec qui j'ai couché m'ont trompé, et je dis bien toutes. Alors que les filles avec des petits doigts de pied roses ne m'ont jamais fait ça. 
- Pauvre Little Arthur, dit la fille sur ses genoux en caressant son crâne chauve, on est si méchantes avec vous, les salopes de Noires.
- La vérité absolue, merde ! dit Johnson en montrant ses dents en or et passant sa main dans le dos de la fille. »

« La plupart des gens par ici te diront que la région la plus belle des Ozarks est un peu plus au Sud, dit le colonel. Et je ne peux qu'être d'accord avec eux. Il y a des montagnes, là-bas, même si quelqu'un comme toi qui as vu les Rocheuses rirait de ce que les habitants du Missouri considèrent comme des montagnes. C'est plutôt de grosses collines, traversées de ravins et de rivières encaissées, avec des grottes un peu partout. Il y a parfois des vallées si profondes et étroites et si boisées que le soleil ne perce jamais à travers le feuillage. Le plus souvent elles sont plongées dans le brouillard. C'est vrai que c'est bien joli, mais c'est un enfer que d'essayer de faire pousser quoi que ce soit sur ces rochers. Alors que par ici j'ai pu planter un peu de maïs, un peu de blé. 
Tout ce que Ketchel savait des Orzaks, c'est que pendant la guerre de Sécession, c'était l'une des régions où régnaient de terribles bandes d'irréguliers confédérés comme celle de William Clarke Quantrill et Bloody Bill Anderson. Il avait lu les récits de leurs exploits audacieux. Il voyait maintenant pourquoi ces bandes s'étaient aussi bien débrouillées. Ce pays était idéal pour monter des embuscades. »
« - Je sais ce que tu veux, mon salaud ! Mais c'est pas possible. Tu ne peux pas me battre. Je sais que t'en crèves, mais tu ne peux pas et je sais que tu serais prêt à risquer ta vie pour y arriver. Mais tu vois... j'ai pas envie de te tuer seulement parce que t'es prêt à l'accepter. »

« ... Il est accroché sous un wagon de marchandises par une nuit étoilée et il rit à une blague que vient de faire le hobo qui s'appelle Steamer et il voit l'autre qui s'appelle Eight Ball qui tombe et qui se fait déchiqueter et il se souvient des hivers de Butte à vous geler les os et de la puanteur des étés et de l'absence de couleur et d'oiseaux et les yeux si parlants de Kate Morgan et son cul magnifique et les rires et quand il lui apprend à tirer au revolver et il l'aime plus qu'il n'aimera jamais personne sur terre et le brouillard bleu de San Francisco comme un rêve et de la jolie Molly à la Saint-Sylvestre si heureuse puis si effrayée et le combat contre Joe Thomas la nuit sous l'orage et les rires avec les merveilleuses soeurs Arapaho quand ils dansaient ensemble tous les trois et qu'elles le convainquaient de se faire tatouer et tous ces jours merveilleux dans les camps d'entraînement et les parties de poker avec Joe O'Connor et The Goat et quand il s'est fait prendre à tricher et le train qui traverse ce pays d'une beauté inouïe et la déception de Billy Papke sur son visage ensanglanté après leur dernier combat et la rousse aux côtés de Jack Johnson et ses seins comme des pêches et lui qui se demande s'ils sont couverts de taches de rousseur et le gros costaud de Jack à terre qui lève les yeux vers lui incrédule et qui rit avec ces dents en or tandis qu'il frappe encore une fois Jeffries et qu'il agite le bras pour dire aurevoir dans sa Packard jaune et la magnifique dédicace de Jack London qui titube sur la table chez Raul en gueulant à propos de la poussière et des cendres et la grande vie à New York avec Willie Britt et les fleurs écrasées sur sa tombe et Jewel qui lisait sur son derrière et Evelyn qui lui montrait la meilleure place au théâtre et qui sanglotait dans son oreiller et sa mère au piano et lui et John en train de chanter et Killer Kid Tracy qui dit où est-ce qu'on envoie le corps...
... Il rit il saigne et ... »

Quatrième de couverture

Stanislaus Kaicel (1886–1910), alias Stanley Ketchel, est considéré comme l’un des meilleurs boxeurs poids moyens de l’histoire. D’origine polonaise, il fuit un père alcoolique et violent, vagabonde à travers l’Amérique misérable et trouve une place de videur de saloon dans le Montana. Un monde de mineurs violents, de capitalistes impitoyables et de prostituées au grand coeur, qui va lui donner sa chance. Dur, agressif et sans scrupule, Ketchel monte sur le ring pour vivre une carrière aussi fulgurante que tragique. Surnommé “l’assassin du Michigan”, il battra par K.-O. tous les adversaires de sa catégorie pour oser affronter, en 1909, le champion des poids lourds, Jack Johnson, lors d’un combat féroce qui deviendra mythique et changera son destin. Entre les derniers saloons de l’Ouest sauvage et les grands hôtels de New York, sa destinée de champion maudit, flamboyant et charismatique revêt les accents d’une authentique épopée américaine.

Sacrément dur et étonnamment émouvant.
KIRKUS REVIEWS

James Carlos Blake naît au Mexique en 1947 dans une famille mélangeant des ascendances britanniques, irlandaises et mexicaines. Il émigre aux États- Unis où il est successivement mécanicien, chasseur de serpent, préposé à l'entretien d'une piscine dans une prison puis professeur dans un collège. En 1995, son premier roman, L’Homme aux pistolets, sur le célèbre hors-la-loi John Wesley Hardin, remporte un grand succès.

Auteur d’une dizaine de romans, d’essais et de biographies, il aime brosser les portraits flamboyants de bandits, célèbres ou non, de marginaux et de personnalités historiques hautes en couleur. Il est notamment lauréat du Los Angeles Times Book Prize et du Southern Book Award.

Éditions Gallmeister,  septembre 2020
378 pages
Traduit de l'américain par Elie Robert-Nicoud

dimanche 16 janvier 2022

Aquarium ★★★★☆ de David Vann

Ouvrir un livre de David Vann, ce n'est plus anodin pour ma part. Depuis son glaçant Sukkwan Island, l'intime conviction d'être exposée à l'amertume de la vie ne se départit de moi quand vient le moment d'effeuiller les mots de David Vann. L'estomac noué. Un contact avec le drame, la violence semble inévitable. Et le besoin de reprendre son souffle également.  
À ce contact, il est étrange de l'écrire, de le penser mais j'ai cette impression folle que l'on en ressort grandi, bouleversé, anéanti peut-être, mais avec cette sensation d'avoir puisé dans l'horreur, la noirceur, un supplément d'âme, une puissance insoupçonnée. La nature omniprésente y est certainement pour beaucoup.
 Je ne sors jamais indemne d'une lecture de David Vann.
Aquarium....on y apprend beaucoup sur le monde englouti, un monde à la fois magique, majestueux, éblouissant « Ils étaient les émissaires d'un univers plus vaste. Ils représentaient les possibles, une sorte de promesse » ... oppressant aussi.  En surface, la sensation d'oppression y est tout aussi présente, imposée par un passé ne pouvant distiller que rancœur et haine.
Il est question de l'abandon d'un père dans ce roman, de la folie, de la rage, de la colère d'une mère, d'une fille avant d'être une mère, qui s'étire à l'infini, d'une confrontation familiale explosive, de sentiment d'injustice (il me hante encore celui-ci, c'est d'ailleurs un sentiment qui souvent m'accompagne), mais également, d'amitié, de rédemption et de pardon. 
La noirceur éblouit, oui, parfois, grâce à l'amour et à la force de persuasion d'un enfant.
La touche finale, merci M. Vann est parfaite. Parfaite pour réfléchir et aller de l'avant, ouf ! 

« Tout est possible avec un parent. Les parents sont des dieux. Ils nous font et nous détruisent. Ils déforment le monde, le recréent à leur manière et c‘est ce monde-là qu‘on connaît ensuite, pour toujours. C‘est le seul monde. On est incapable de voir à quoi d‘autre il pourrait ressembler. »

« Rien n'était vivant dans notre appartement. Des murs blancs et nus, des plafonds bas, des lumières crues, si désolé en l'absence de ma mère. Le temps, un élément sur le point de se figer. »

« Ce sont les meilleures questions, celles qui restent sans réponse. »

« L'unique raison qui me poussait à parcourir cette rue chaque après-midi, c'était le bleu au bout, la mer visible car nous nous trouvions sur une colline. Ce bleu était la promesse de l'aquarium. Une allée menant à un sanctuaire. J'aurais pu m'inscrire à une activité périscolaire, mais je choisissais délibérément d'aller voir les poissons. Ils étaient les émissaires d'un univers plus vaste. Ils représentaient les possibles, une sorte de promesse. »

« Nous en savons tant sur l'acidification des océans, alors je devrais haïr les méduses, messagères de tout ce que nous avons détruit. De mon vivant, les récifs auront fondu, se seront dissous. D'ici la fin du siècle, presque tous les poissons auront disparu. L'héritage tout entier de l'humanité ne consistera qu'ne une seule chose : une lignée de substance visqueuse et rouge sur la chronologie paléo-océanographique, une époque sans coquille de carbonate de calcium qui s'étirera sur des millions d'années. La triste étendue de notre stupidité est accablante. Mais quand je contemple une méduse lunaire, sa constellation en ombrelle qui pulse dans la nuit infinie, je me dis que tout ira bien, peut-être. »

« Le pire, dans l'enfance, c'est de ne pas savoir que les mauvais moments ont une fin, que le temps passe. Un instant terrible pour un enfant plane avec une sorte d'éternité, insoutenable. »

Quatrième de couverture

Caitlin, douze ans, habite avec sa mère dans un modeste appartement d’une banlieue de Seattle. Afin d’échapper à la solitude et à la grisaille de sa vie quotidienne, chaque jour, après l’école, elle court à l’aquarium pour se plonger dans les profondeurs du monde marin qui la fascine. Là, elle rencontre un vieil homme qui semble partager sa passion pour les poissons et devient peu à peu son confident. Mais la vie de Caitlin bascule le jour où sa mère découvre cette amitié et lui révèle le terrible secret qui les lie toutes deux à cet homme.

La prose cristalline de David Vann nous apprend comment le désir d’amour et l’audace de la jeunesse peuvent guérir les blessures du passé. Aquarium est un pur moment de grâce offert par l’un des plus grands écrivains américains actuels.

Éditions Philippe Rey, août 2021
271 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Laura Derajinski

jeudi 23 décembre 2021

Komodo ★★★★☆ de David Vann

Quel livre une nouvelle fois de David Vann ! Une plongée en eaux troubles qui laisse des traces et qui me reste bien en mémoire. Le sujet y est pour quelque chose évidemment ; il a ravivé quelques "épiques" souvenirs de tension familiale mais c'est surtout, que ce livre m'a carrément hypnotisée. Impossible de le lâcher, j'ai plongé aux côtés de Tracy, cette jeune femme à la recherche de sérénité, de tranquillité, de beautés, de sensations, j'y étais vraiment tant les descriptions des sorties sous-marines sont superbement envoûtantes, chacune des plongées m'a embarquée. Et puis, David Vann n'a pas son pareil pour nous décrire une toute autre plongée, celle qui nous emmène au plus profond des âmes humaines. Il la maîtrise parfaitement cette incursion, tellement bien, que  les émotions, la rage, les colères que couvent Tracy et qui nous explosent au visage et au coeur m'ont littéralement anéantie. 
« La vraie vie n'est qu'une question de pouvoir, jamais de justice. Mordre les nageoires ou se faire mordre les siennes. »
Une lecture décapante. Une petite virée en Indonésie, sur l'île paradisiaque de Komodo. Mais dans un David Vann, il n'y a que le décor qui est paradisiaque ! Surtout avec un sujet comme les liens familiaux, ça ne pouvait être qu'une lecture explosive et terrifiante !
« Notre petite cellule familiale qui voudrait tout soigner, quand les blessures elles-mêmes auraient pu être évitées. Rien de tout ceci n’aurait dû arriver. La misère de nos vies est inventée. Nous n’avons pas grandi en zone de guerre ni dans un pays pauvre comme l’Indonésie, alors nous avons dû créer nos propres problèmes. […] Nous sommes trop crétins. Ce voyage censé nous rapprocher tous les trois me pousse à croire qu’on ferait mieux de se noyer. »

« Peut-être que la famille est un immense sac à merde qui se balance dans le vent, et qu'on s'en sert de piñata avant de reculer pour ne pas être éclaboussé quand elle éclate. »

« J'expire et plonge, je souffle pour équilibrer mes oreilles. Sous le rebord du chaudron, des corniches à l'infini où des gros poissons se cachent dans l'ombre, et qui poussent à se demander ce qu'il pourrait y avoir de plus gros encore dans les parages. Pourquoi les yeux des poissons ont-ils toujours l'air apeurés ? Pas les yeux des requins, bien sûr, qui ne sont qu'une surface presque incapable de voir, et pas les miroirs de verre des poissons-grenouilles, mais presque tous les autres. C'est peut-être parce qu'ils sont si gros, des yeux démesurés en guise de tactique de survie, pour donner l'impression que le poisson est plus imposant qu'il ne l'est réellement. Les humains le font aussi, avec leurs majuscules aux noms propres. »

« Contempler un requin, c'est comme contempler les étoiles, ou le temps, dis-je. C'est comme voir une vidéo d'une éruption solaire, on ne peut pas le relier à l'existence humaine. On n'arrive pas à croire qu'on vit dans le même monde. L'oeil d'un requin, c'est ça. »

« [...] je grimpe en lentes spirales, je regarde la surface vers un autre monde et me demande à quoi il ressemblera. Si seulement ce pouvait être un nouveau monde. Un univers à quatre lunes, où les enfants sont contenus dans des bulles qui les maintiennent en sécurité, propres et silencieux, où les collines sont faites de sommeil. Les rêves y galopent en liberté comme des animaux sauvages, les maris sont plantés la tête en bas dans le sol afin qu'ils ne puissent plus bouger, leur bouche est enterrée mais on peut suspendre des objets à leurs membres, y faire sécher une serviette ou accrocher un panneau ou empiler des pierres dans leur ramure pour obtenir un arbre lesté. »

« Je vois une raie nager droit sur moi, juste au-dessus du sable, son immense ventre blanc et le battement de ses ailes. Comme si dieu descendait enfin sur Terre, après toutes ces décennies d’attente. Un vol doux, et bouleversant. »

« Ce que j'aime, c'est le soleil sur mon dos et le sentiment d'abandon total. Les sons du vent et de l'eau et du bateau qui m'enveloppent, chaque île que nous longeons, déserte et sublime. Comme si nous pouvions visiter la terre avant notre naissance, se balader et décider où se planter, où prendre racine. Cette île-là, parce que j'aime la petite vallée et la colline qui domine toutes les îles, et parce que je pourrais nager au large de cette plage tous les jours. Déposez-moi ici. »
« Notre petite cellule familiale qui voudrait tout soigner, quand les blessures elles-mêmes auraient pu être évitées. Rien de tout ceci n'aurait dû arriver. La misère de nos vies est inventée. Nous n'avons pas grandi en zone de guerre ni dans un pays pauvre comme l'Indonésie, alors nous avons dû créer nos propres problèmes. J'ai choisi Lautaro, je me suis fait virer de mon travail, j'ai gâché a santé en mangeant à l'excès et j'ai faille mourir pendant une sortie en plongée. Tout est si idiot. Roy a renoncé à son mariage si simple sans la moindre raison, il a perdu la totalité de ses économies pour rien. Maman a reçu un héritage suffisant pour passer une vie entière à l'abri du besoin, mais elle a spéculé en bourse, consciente de l'imminence d'un crash annoncé mais se trompant sur le timing. Aujourd'hui, elle compte chaque centime. Nous sommes trop crétins. Ce voyage censé nous rapprocher tous les trois me pousse à croire qu'on ferait mieux de se noyer. »

« La ville est tout le contraire des sites de plongée. Un autre monde. Visiblement, ils préparent leur béton sans colle, ici, si bien qu'il se dissout et s'émiette. Peut-être qu'ils le font tenir avec du dentifrice ou du blanc d'œuf, ou juste un peu d'eau et de salive. Et les voitures tiennent plus ou moins de la même façon, elles brinquebalent et perdent en puissance dans les collines, elles rechignent, elles refusent d'avancer. »

« La vraie vie n'est qu'une question de pouvoir, jamais de justice. Mordre les nageoires ou se faire mordre les siennes. »

Quatrième de couverture

Sur l’invitation de son frère aîné Roy, Tracy quitte la Californie et rejoint l’île de Komodo, en Indonésie. Pour elle, délaissée par son mari et épuisée par leurs jeunes jumeaux, ce voyage exotique laisse espérer des vacances paradisiaques : une semaine de plongée en compagnie de requins et de raies manta. C’est aussi l’occasion de renouer avec Roy, qui mène une vie chaotique depuis son divorce et s’est éloigné de sa famille. Mais, très vite, la tension monte et Tracy perd pied, submergée par une vague de souvenirs, de rancœurs et de reproches. Dès lors, un duel s’engage entre eux, et chaque nouvelle immersion dans un monde sous-marin fascinant entraîne une descente de plus en plus violente à l’intérieur d’elle-même, jusqu’à atteindre un point de non-retour.

Avec ce portrait trouble d’une femme en apnée, David Vann confirme son immense talent pour sonder les abysses de l’âme humaine.

Éditions Gallmeister, mars 2021
Traduit de l'américain par Laura Derajinski 
288 pages

dimanche 9 mai 2021

Little Bird ★★★★☆ de Craig Johnson

Le shérif du comté d'Absaroka dans le Wyoming, un doux écorché, se dévoile dans ce premier tome de la série. Walter Longmire ne m'est pas inconnu ; j'ai déjà eu l'occasion de le suivre dans quelques unes de ses aventures en abordant la série de Craig Johnson dans le désordre. Le shérif, autant que l'auteur m'inspirent confiance ; alors j'y retourne, avec plaisir, de temps à autre, dans les Big Horn Mountains, avec cette promesse d'évasion garantie. 
Little Bird, premier opus d'une longue série, met en place le contexte, décrit la rudesse des paysages du Wyoming, campe les personnages, ceux qui resteront, qui accompagneront Longmire dans d'autres aventures, ceux qui lui sont liés de près ou de loin, ceux auxquels je me suis attachée. 
Une histoire de vengeance plane sur les Big Horn Mountains, et Walter va être bien occupé à élucider le meurtre d'un jeune homme blanc condamné quelques années plus tôt pour viol contre une indienne cheyenne, Mélissa Little Bird, et à protéger les trois autres jeunes hommes également impliqués dans cette affaire.
Une enquête une nouvelle fois rondement bien menée, où tout le monde se révèle être un suspect potentiel. Une course folle s'est engagée entre un tueur redoutable et le shérif et son équipe. 
Mais, ne vous y trompez pas, nous sommes loin de la course haletante, mais plus proche ici, du Nature Writing, dans lequel Craig Johnson excelle à distiller les thèmes qui lui sont chers : le racisme, la problématique des armes aux Etats-Unis, les traumatismes psychiques liés à des faits de guerre… 
La série des enquêtes du shérif Longmire est une valeur sûre pour moi. J'aime ces longues lectures simples et immersives, et même si le rythme n'est pas foufou, elles me transportent dans une autre contrée, me laissent le temps de m'imprégner des paysages environnants, de l'atmosphère, de sa magie, et des personnages. Je partage leurs joies comme leurs souffrances, les coudes posés sur le comptoir d'un rade, savourant, par procuration ;-), un bon breuvage et dévorant leur tirades non dénuées d'humour.

« - BOB BARNES DIT QU'ILS ONT TROUVÉ UN CORPS sur les terres du Bureau d'Aménagement du Territoire… Ligne une.
Elle avait peut-être frappé à la porte, mais je n'avais pas entendu parce que j'observais les oies. J'observe beaucoup les oies en automne, quand les jours raccourcissent et que la glace ciselle les contours rocheux de Clear Creek. Le bureau du shérif se trouve dans l'ancienne bibliothèque Carnegie du comté d'Absaroka ; on en a hérité le jour où la bibliothèque s'est retrouvée avec tellement de livres qu'elle a dû déménager. Nous avons encore le portrait d'Angy Carnegie sur le palier, dans le hall d'entrée. Chaque fois que le précèdent shérif quittait le bâtiment, il saluait le vieux philanthrope. J'occupe le grand bureau côté sud, ce qui me donne une vue dégagée sur les Big Horn Mountains à droite et la vallée de la Powder River à gauche. Les oies descendent la vallée vers le sud, en s'éloignant de moi. Généralement, je suis assis dos à la fenêtre, mais parfois, on me surprend tourné dans l'autre sens ; il semblerait que cela arrive de plus en plus souvent ces derniers temps. »

« Je jetai un regard nostalgique au bar en passant devant. Les lumières étaient allumées et quelques vieux pick-up étaient garés à égale distance autour du bâtiment ; dans le Wyoming, même les camions ont leur espace vital. »

« - T'as perdu une épouse toi aussi, Officier ?
Je fus surpris.
- Oui.
- C'est terrible de perdre une épouse, non ?
Sa conversation consistait en une série de questions qui donnaient un tour philosophique à l'échange. Je ne savais pas bien auxquelles je devais répondre, du coup, je répondais à toutes.
- Ouaip.
- Ils disent que c'est comme perdre une partie de soi-même, mais c'est pire que ça ?
- Comment ça ?
- Quand elle partent, il nous reste ce qu'on est après avoir été avec elles, et parfois, on reconnaît pas cette personne… »

« Rien de tel qu'un cadavre pour vous faire sentir, disons, décalé. J'imagine que les super flics de la ville, qui se font jusqu'à quarante ou cinquante homicides par an, s'y habituent, mais moi, j'ai jamais pu. J'ai côtoyé assez d'animaux sauvages et de bétail pour que la mécanique de la mort me soit familière. Certains ont une religion qui donne une valeur à ce passage, à ce moment ultime, où, de créature verticale, on devient horizontale. Hier, on était anonyme quelconque, et aujourd'hui, on est le mort couvert d'honneurs, les mains emballées dans des sachets fermés par des élastiques. »

« J'examinai le râtelier à fusils fixé au mur droit et pensai à cette affirmation selon laquelle les armes à feu avaient fait de ce pays ce qu'il était aujourd'hui, en me demandant si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Nous étions une race combative. Ce n'était pas particulièrement sévère de ma part, je n'avais pas besoin de l'être, l'Histoire l'était à ma place. Dix grandes guerres et d'innombrables escarmouches sur les deux cents dernières années en disaient assez long. Mais ça, c'était de l'histoire politique, pas de l'histoire personnelle. J'avais été élevé sur un ranch, mais grâce à mon père, l'attrait pour les armes m'avait échappé. À ses yeux, un fusil était un outil, pas une espèce de divinité foireuse. Les gens qui donnaient un nom à leur arme à feu l'inquiétaient, et moi aussi. »

« Personne ne peut se faire un gilet pare-balles contre les émotions, alors, on ne peut que trimbaler les éclats d'obus avec soi. »

« - Lucian, fais moi plaisir, ne descends personne. Il actionna la pompe du Remington et fourra une balle de calibre .12 dans la chambre.
- Y'a rien de mal à descendre des gars, tant qu'on descend les bons. »

« Je lui avais posé des questions sur Jim et elle m'avait dit qu'il était parti dans le Nebraska chasser avec des amis, chasser l'oie. Son ton était hésitant et j'étais certain qu'il y avait quelque chose à creuser, là. Alors, j'avais utilisé un de mes vieux truc de flic et je lui avais demandé s'il n'y avait pas quelque chose qu'elle voudrait me dire. Elle avait utilisé un de ses vieux trucs de mère et m'avait répondu non. Les trucs de flics ne font pas le poids devant les trucs de mère. »

« Le problème avec la colère est qu'une fois qu'elle est consommée, les réservoirs sont vides. »

« À un moment, plongé dans mes réflexions, je vis un petit flocon tout rond traverser mon champ de vision, se poser contre l'un des blocs de ciment et disparaître. Il y en avait d'autres, maintenant, qui flottaient doucement dans la fraîcheur de l'air nocturne. Les scientifiques disent que les flocons, en tombant dans l'eau, font un bruit, comme le gémissement d'un coyote; le son atteint son apogée puis décroît, le tout en environ un millième de seconde. Ils ont découvert ça quand ils ont utilisé un sonar pour repérer les migrations des saumons en Alaska. Les flocons de neige faisaient tellement de bruit que les signaux émis par les poissons étaient inaudibles et l'expérience dut être abandonnée. Le flocon flotte sur l'eau, et il y a peu de bruit en dessous; mais dès qu'il commence à fondre, l'eau monte par capillarité. On suppose qu'il y a des bulles d'air qui sont émises par le flocon, capturées par l'eau qui monte. Chacune de ces bulles vibre en essayant d'atteindre l'équilibre avec son entourage et émet des ondes sonores, un cri si faible et si aigu qu'il est indétectable par l'oreille humaine. »

Quatrième de couverture

Après vingt-quatre années passées au bureau du shérif du comté d'Absaroka, dans le Wyoming, Walt Longmire aspire à finir sa carrière en paix. Ses espoirs s'envolent quand on découvre le corps de Cody Pritchard près de la réserve cheyenne. Deux années auparavant, Cody avait été un des quatre adolescents condamnés avec sursis pour le viol d'une jeune indienne, Melissa Little Bird, un jugement qui avait avivé les tensions entre les deux communautés. Aujourd'hui, il semble que quelqu'un cherche à se venger. Alors que se prépare un blizzard d'une rare violence, Walt devra parcourir les vastes espaces du Wyoming sur la piste d'un assassin déterminé à parvenir à ses fins.

Avec Little Bird, premier volet des aventures de Walt Longmire, Craig Johnson nous offre un éventail de personnages dotés d'assez de sens du tragique et d'humour pour remplir les grandes étendues glacées des Hautes Plaines.

Les personnages parlent plus vite que leur ombre et les paysages du Wyoming ont leur éloquence propre.
THE NEW YORK TIMES

Éditions Gallmeister, mai 2009
409 pages
Traduit de l'américain par Sophie Aslanides