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mardi 25 février 2025

Je t'ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres ★★★★☆ d'Irène Isola

Des pages peuplées de démons et de fantômes, où vivants et morts cohabitent et où le temps fait bien ce qu'il veut. 
Plusieurs générations de femmes fortes, folles, courageuses ou quelque peu déglinguées s'entremêlent dans ce livre qui conte plusieurs pans de l'Histoire de l'Espagne ... en une journée !
La première femme de cette lignée, Joana, fait un pacte avec le démon, le rompt et condamne ainsi ses descendants à naître affublés d'un petit quelque chose en moins : l'un  l'orteil, l'autre un morceau de coeur, ou carrément l'anus. Il y a celle à qui il manquera la mémoire et l'autre les cils. Ou encore les  « 3 doigts de jambe ».
Bon vous l'aurez compris, elle est un peu barrée et étonnante cette lecture, j'en ai aimé son réalisme magique, son côté foisonnant. Pas évident, toutefois, de tirer au clair l'arbre généalogique de cette famille alors un conseil si vous entrez dans cette lecture, laissez vous happer par la destinée un peu folle de la famille Clavel se confrontant au démon farceur, à Franco, à la bêtise humaine, sans trop analyser la temporalité, ni réfléchir aux liens qui unissent les protagonistes et ainsi en savourer toute la substance.
Tout s'éclaire à la fin. Et c'est d'une beauté folle.

« Matin

for women live much more in the past than we do, he thought, they attach themselves to places !...
VIRGINIA WOOLF, Mrs Dalloway

La fenêtre de la cuisine était étroite et profonde comme le trou d'une oreille. Il s'y glissait une lumière indirecte, matinale, bleutée, qui amortissait les formes et les couleurs. Les murs décrépits et la hotte de la cheminée étaient blancs, les taches d'humidité, grises, le marbre, jaune, les craquelures de l'évier, noires, les armoires, de tonalités fumées, avec des poignées métalliques piquées de rouille, le sol était en carrelage grenat, les bancs, les chaises et la table étaient en bois de pin verni, avec différentes patines dues à l'usure. La cuisine avait deux portes. Une porte massive, avec deux marches, qui menait à une resserre violette et froide comme un foie. Et une autre avec des panneaux vitrés qui donnait sur l'entrée. L'entrée du mas était humide et sombre, comme une gueule. Ses murs rêches étaient la chair à l'intérieur des joues. Des poutres au plafond, comme un palais rayé, et un sol de roche, une langue usée après tant d'années passées à engloutir. Il y avait un meuble à chaussures plein de chaussures mises n'importe comment. Un banc. Un placard aux portes vermoulues, avec un loquet en bois. Trois crochets couverts de vestes, comme des bosses. Une caisse pleine de bouteilles vides. Aux murs étaient accrochés des instruments pour faire du fromage; une lyre et des moules en osier. Par terre, il y avait deux bidons à lait pour faire joli. La voûte de l'entrée, c'était des gencives. La porte fermée qui donnait à l'extérieur, des dents serrées. Un escalier carrelé, étroit comme une épine dorsale, conduisait à l'étage. Le fond de la gueule, c'était l'ouverture qui donnait sur une étable allongée, au sol de terre battu, avec une seule fenêtre, les murs garnis de mangeoires encastrées, une auge rudimentaire, des sacs, des bassines, une fourche, du fourrage et de la paille, une étagère métallique couverte d'outils et de poussière, une porte qui donnait sur une basse-cour. L'étable était divisée en deux. D'un côté il y avait quatre chèvres faméliques. De l'autre, un char. Une des chèvres était blanche. L'autre était brune. Le bouc était noir. Et il y avait un cabri, brun avec le museau blanc. Le char était doré et bleu, avec des coussins, des festons brodés, des franges en soie plissée et des étoiles peintes en or. 

1.... les femmes vivent beaucoup plus que nous dans le passé. Elles s'attachent aux lieux...» »

« Les mouches se posèrent à nouveau sur le marbre. Maintenant, elles ne s'élevaient plus dans les airs, elles léchaient les parcelles de nourriture. Elisabet et Blanca rincèrent les tripes. Elles les égouttèrent et les firent sauter avec de l'oignon haché, du persil et du vin. Et Blanca pensa que lorsque Margarida avait dit que dans cette maison n'entreraient plus jamais ni voleurs, ni charretiers, ni hommes du vice-roi, ni tonneliers, ni valets, ni maîtres louvetiers, ni soldats, ni prétendants, ni fils cadets, ni journaliers, ni commerçants, ni colporteurs honnêtes, ni vendeurs, ni marchands, ni charbonniers, ni soldats errants, ni passants, elle n'avait pas parlé de ne laisser y entrer ni fouines, ni femmes sales, ni genettes, ni belettes, ni traînées, ni catins, ni ramassis de vices, ni portes par où le démon se glisse à l'intérieur des hommes et en fait de grands pécheurs. Et c'est pourquoi, bien que Margarida ait crié: « Non, non, non! Qu'elle accouche dans la forêt, que les renards mangent son bébé ! », quand Blanca vit Elisabet dans la cour, comme un animal égaré au milieu du brouillard, elle la prit par la main et la fit entrer dans le mas. Elle avait les doigts gelés et le ventre encore plus gros et protubérant que celui que charriait Blanca. Elles avaient l'air d'un miroir. Et depuis ce jour Blanca et Elisabet s'étaient aimées. De toutes les façons qu'il y avait de s'aimer. Comme les chevreuils. Avec délicatesse. Comme les poules. Recroquevillées. Comme les canards, avec une force brutale. Comme les chèvres, dans l'affolement. Comme les lièvres, en jouant. Comme les chiens, assoiffées. Comme les mouches, mine de rien. Comme les chats, sans pitié. Comme les renards, avec coquetterie. Comme les porcs, comme s'il y avait des siècles qu'elles s'aimalent. »

« Bernadeta la croyait, détournait le regard et, au lieu de contempler Margarida, les yeux comme deux citrouilles, morte par terre, elle cherchait la chevrette. Et si, alors qu'elle était devenue une femme accomplie, elle était assaillie par ces brigands qui tuaient tous les habitants des mas à coups de couteau, ou les hommes pendus et écartelés, elle guettait le taureau. Et elle ne voyait pas comment ils les poignardaient, ni comment ils les coupaient en morceaux, et elle n'avait pas à regarder l'enfant gonflé d'excréments, ni l'homme qui chiait sur des vipères, ni les loups bleus qui vomissaient, parce que le taureau était gros comme une étreinte et remplissait son regard. Même quand sa mère avait exigé : « Où sont-ils ? Que sais-tu ? » Bernadeta s'était consolée en regardant le taureau, la chatte, le bouc, la chèvre et l'homme qui avait la bouche à la fois laide et jolie. D'abord, elle ne disait rien, parce qu'elle ne savait pas ce qui se passerait si elle répondait. Mais Angela avait tellement insisté, « Je veux que tu me dises », « Et après ? Et après ? Et après ? » que Bernadeta lui avait raconté comment ils avaient tué son père, son oncle et son frère, et sa mère était morte de chagrin, desséchée comme un morceau de jambon salé. »

« À partir de ce jour, Bernadeta se fourrait tous les jours dans ce repaire et, dans le ventre obscur de la montagne, enlaçait ce corps changeant et instable. Elle ouvrait les yeux et la seule chose qu'elle voyait, c'étaient des ténèbres bleues. Lilas, noires, violettes. Qui dansaient, jusqu'à ce que soudain l'obs-curité éclate. Brillante, orange, jaune, grenat. L'espace d'un instant, la lumière déchirait la noirceur. Ensuite, l'obscurité l'avalait. D'abord les éclats, puis le noir. Et davantage d'éclairs et encore plus de ténèbres. Mais, dans tout ce noir, il n'y avait pas d'hommes sans oreilles, ni de femmes sans visage, ni d'enfants gonflés pleins d'excréments, ni de nouveau-nés jaunes, ni de vipères, ni de loups, ni de pendus, ni d'écartelés, ni de femmes forcées, ni de gens poignardés. Rien que des flammes. Rien qu'un ciel toujours nocturne. Et soudain des claquements. Des fulgurances. Et des étoiles. Et ensuite une tempête sans fin. Il pleuvait et pleuvait, et il plut tellement que de la pluie infatigable naquirent les rivières et les lacs. L'eau était noire et avançait. Ensuite elle se retirait. Et la mer s'ouvrait et, de la blessure, il sortait du feu. Comme du sang. Les nuages s'effilochaient et on distinguait un soleil. Comme une fleur. Nouvelle. D'abord blanche. Plus tard, si jaune qu'elle tuait. Et elle se mettait à vrombir dès qu'elle s'élevait. La lune était grosse et rose et on aurait dit qu'on pouvait la toucher. Les étoiles s'allumaient et dégringolaient, avec leur queue, bleue. Il n'y avait ni maisons, ni arbres, ni montagnes. Il n'y avait pas de mas qui s'appelait mas Clavell, parce que tout était couvert d'eau. Les étoiles s'y précipitaient. Il en sortait des fumerolles. Et l'eau s'agitait, se lacérait et les sommets griffaient, là-haut, dans le fracas, pour se hausser. Mais les étoiles ne cessaient de tomber. Et les nuages revenaient et alors ils apportaient le froid et avec le froid, la glace. La mer gelait, blanche. Elle dégelait, bleue. Et alors venait la chaleur, qui desséchait tout. Ensuite la glace revenait. Puis à nouveau la chaleur. Et plus tard la mousse et les buissons et les arbres qui sortaient de l'eau et les insectes qui volaient et les fleurs et les poissons qui marchaient. Mais le froid ne se lassait jamais, ni la chaleur, ni les nuages, ni l'obscurité, ni les grenouilles laides, ni les crapauds revêches, ni les petits cochons de saint Antoine, qui étaient gros comme des chèvres, ni les mille-pattes comme des serpents, ni les lézards comme des chevaux, ni les poules monstrueuses, avec des dents à la place du bec et des peaux velues et des peaux squameuses et des peaux emplumées, qui se tuaient et se mangeaient les unes les autres. »

« Elle ne disait pas non plus qu'il y a deux miracles dans cette vie, le miracle de naître et le miracle de mourir, parce que Dolça avait sommeil. Ses yeux se fermaient et sa tête tombait en arrière. Et elle ne murmurait pas qu'elle aurait aimé lui répéter plus souvent qu'elle était la plus jolie chevrette de toutes les chevrettes, parce que Dolça ouvrait grand les paupières et regardait l'enfant qu'elle venait de mettre au monde, tranquille. Assoupie. Contente. C'est pourquoi elle ne disait rien, Bernadeta. Parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas dire. Parce qu'on peut dire les malheurs et on peut dire le chagrin, on peut dire le remords et la culpabilité et on peut dire la mort et le mal et les choses que font les hommes. Les bonnes et les mauvaises. Mais on ne peut pas dire comment on fait une petite fille. Et il n'y a pas de mots pour expliquer comment tu l'as faite, parce que tu l'as faite comme la terre fait les arbres et les arbres font les branches et les branches font les fruits et les fruits font les graines. Dans l'obscurité. Depuis un lieu enfoui tellement profondément que tu ne savais pas que tu savais faire. »

« [...] en réalité c'étaient les années qui avaient perdu la tête, de plus en plus rapides, passagères, effrénées. Et dans cette maison et dans cette montagne et partout, si on y réfléchissait, le temps avait toujours fait ce qui lui passait par la tête. Maintenant, Marta était une femme qui avait une fille et Alexandra, qui aurait dû être un bébé emmailloté, était une grande jeune fille, dépourvue de patience, qui continuait de trouver la plupart des choses ridicules et mal faites. Et qui disait « Quels ânes ! » à tout bout de champ, d'une voix grave et aigre, qui faisait qu'on se demandait si c'était souhaitable ou pas, d'être un âne. Elle ressemblait à Elisabet, même si elle ne le savait pas. Mais elle était aussi prétentieuse que Dolça. Elle se prenait sans cesse en photo, fronçant les lèvres et penchant la tête. Et à chaque instant elle se plaignait de ce que le mas Clavell était une vieille maison et qu'il fallait la rénover, sur un ton digne de Margarida. Alexandra étudiait quelque chose que Bernadeta ne comprenait qu'à moitié, et non seulement elle ne faisait pas de rallyes, comme sa mère, mais elle ne conduisait même pas, parce que cette chevrette stricte et impatiente obtenait invariablement ce qu'elle voulait et elle n'avait aucun mal à se faire conduire là où elle voulait aller. Maintenant, elle fréquentait un garçon d'Olot qui l'emmenait ici et là, toute la journée. Les deux premières choses qu'Alexandra avait dites de ce garçon, c'était: « Il a une Audi » et « Sa maison a été rénovée ». Et un jour, alors que Bernadeta était encore en très bonne santé et qu'elles étaient assises toutes les trois dans la cour, elle leur avait raconté comment ils s'étaient rencontrés, quand elle travaillait dans la brigade de la jeunesse de la mairie. Le travail était « super ennuyeux » et on leur faisait porter des blouses orange « horribles », mais Alexandra avait raccourci la sienne pour la rendre moins laide, sans demander l'autorisation de la couper, parce qu'on ne la lui aurait pas donnée, si bien que quand on lui dit qu'elle ne pouvait pas la raccourcir, c'était trop tard et elle avait le ventre à l'air. Et elle leur disait : « La première fois qu'on s'est parlé, Eloi, qui était en vacances avec ses parents, m'a dit qu'il aimait bien le tee-shirt que je portais. Le tee-shirt orange raccourci. Et moi j'ai répondu quel âne, tu ne vois pas que je ressemble à une bombonne de butane ? » Marta et Bernadeta riaient et Marta avait demandé : « Tu l'as traité d'âne ? » et Alexandra avait répondu : « Bien sûr. »

Marta s'approcha du lit et Bernadeta lui prit la main comme si elle l'avait attrapée au vol. Elle l'approcha de sa poitrine. Elle dit, de sa voix rauque et reposée, qu'elle n'avait pas utilisée de toute la journée :
- On a été bien, toutes les deux. On s'est bien tenu compagnie. »

Quatrième de couverture

Entre les falaises des montagnes catalanes, se cache le mas Clavell. Dans cette maison reculée, à l'aube, une femme âgée, exagérément âgée, entame son dernier jour. Et toutes les femmes nées et mortes entre ces murs sont là pour la veiller. Joyeuses, elles préparent une fête en l'honneur de celle qui au soir viendra les rejoindre. Cette seule journée contient dès lors quatre siècles de souvenirs. Ceux de Joana, qui voulait un mari. Ceux de Bernadeta, dont les yeux voient ce qu'ils ne devraient pas. Ceux d'Angela, qui n'a jamais mal. Ceux de Margarida, qui au lieu d'un cœur entier a un cœur aux trois quarts, plein de rage. Ou ceux de Blanca, née sans langue, la bouche comme un nid vide, qui se contente d'observer. Ou d'autres encore.

Après Je chante et la montagne danse, Irene Solà signe un roman vivant et drôle, peuplé de légendes et profondément poétique. De sa prose puissante et musicale, elle célèbre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la mémoire et l'oubli.

Éditions du Seuil, août 2024
183 pages
Traduit du catalan par Edmond Railllard 

mercredi 20 novembre 2024

Azucre : une épopée ★★★★★ de Bibiana Candia

De jeunes galiciens, au XIXeme siècle, à Cuba deviennent des galériens du sucre.

Bibiana Candia retrace le récit tragique d'une poignée de jeunes gaillards partis de La Corogne, des rêves et espoirs plein la tête. À quai, spectateurs de ce départ, ceux qui restent y voient aussi une lueur d'espoir, prie une réussite, la clé pour sortir de la misère, s'élever un peu.

Et que vogue la galère.
Vers une nouvelle vie.
Et fasse que tout se passe bien.
Que cette nouvelle vie soit belle. 
Meilleure.
Tienne ses promesses.
Que l'éden soit au bout de la traversée. 

Un récit vibrant sur cette période de l'Histoire que je ne connaissais pas : la vente d'esclaves espagnols aux propriétaires de champs de canne à sucre cubains.
D'une grande justesse.
J'ai littéralement plongé dans ce récit après quelques pages, et vibré tout du long, d'un grand panel d'émotions. 
J'aime les romans d'aventure - parce que j'aime l'aventure, certainement, j'ai ça dans les gènes ✨️-, souvent des pavés. Ici le roman est court mais il tape juste et je suis ressortie de cette lecture complètement abasourdie. 
Et cette couverture, on en parle ?
Cette lumière rayonnante au troisième plan, opposée à celle beaucoup plus sombre, sur le devant, vers laquelle semble se diriger cette majestueuse embarcation, laissant présager de tous les dangers.
Incroyable lecture.
D'un côté l'abus de son prochain, de l'autre viser haut, très haut, trop haut ... à juste titre... peut-être, ou pas.

Une lecture pour vibrer, grandir, réfléchir. 

Superbe moment. 

« Galicia está prove i a Habana me vou. Adiós, adiós prendas Do meu corazón*. » Rosalia De Castro
*En galicien : Pauvre est la Galice/à La Havane je m'en vais/Adieu, adieu aux délices/de mon cœur! 
« Le sucre se travaille au sang. » Proverbe Cubain »

« PLEURER, C'EST UNE HONTE, les femmes et les enfants pleurent, mais un petit qui va prendre la place de son frère aîné doit retenir ses larmes. Peu importe si tu n'as pas encore l'âge d'un homme, plus personne ne va se pencher sur toi, voilà qui t'arrache à l'enfance. C'est certain. »

« OÙ C'EST, CUBA ? LOIN. Loin est un endroit, une sorte d'endroit qui n'est pas d'ici. Les endroits qui sont loin sont au-delà de ceux qui ne sont pas d'ici. Les Castillans et les Portugais ne sont pas d'ici. Ensuite, il y a ceux qui sont loin, dans une zone de l'autre côté de la mer, d'où peu de gens reviennent, où il n'y a rien d'autre, une sorte de ligne imaginaire de non-retour. Ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas revenir, simplement personne ne peut revenir en restant le même. Voilà pourquoi les gars sont impatients de partir, parce qu'ils veulent savoir ce qu'ils pourront être de l'autre côté, ce qui les attend là-bas, qu'ils n'ont pas encore connu dans cet endroit de la terre.

Mamamaria sait qu'elle ne vivra pas assez longtemps pour le voir revenir, elle ne peut regarder Oreste sans se mettre à pleurer, et le père ne peut la regarder, elle, il est de ces hommes qui réagissent aux larmes comme si celles-ci les accusaient. Le petit gars a bien de la chance de partir gagner de l'argent, moi aussi j'irais m'occuper de l'azucre si mes deux jambes pouvaient me porter, mais ce n'est pas le cas et je reste ici tel un arbre pourri. Le père crache par terre avec l'air de signer ce qu'il vient d'affirmer, et il répète sur le ton de la prière: je suis un arbre pourri, un arbre pourri. »

« COMBIEN DE TEMPS MET-ON pour arriver à Cuba ? Je ne sais pas, gars, mais ça doit faire un bout, parce qu'il faut traverser la mer. Vous avez déjà vu la mer ? Bien sûr, les gars, à Vigo, à La Corogne, à Muxía... Et elle est grande, la mer ? 
Vous voyez cette vallée ? Vous voyez la brume au-dessus des arbres ? Vous voyez qu'on ne peut rien voir d'autre ? Eh bien la mer, c'est pareil. On ne peut rien voir d'autre. C'est la mer partout.
Oreste ne comprend pas très bien l'explication, mais il ouvre la bouche avec les autres, pendant que le commis de la Compagnie leur explique ce qu'est la mer et ce qu'est La Corogne, en se raclant la gorge entre chaque phrase. Nous allons passer par Saint-Jacques, vous allez voir la foire, qui est la plus grande, et des Castillans, du bétail, des muletiers, qui apportent de tout et remportent aussi des lettres pour Madrid.
Madrid, c'est loin ? Très, bien plus loin que Cuba, parce qu'à Madrid, on y va à pas de mule. »

« LA CARAVANE DE MULES bâtées avance à la cadence d'un mille. pattes, gravit et dévale les chemins boueux et caillouteux. Ces gars si jeunes et si hardis, où les emmenez-vous ? Je dois les conduire à La Corogne pour embarquer, on passera par Saint-Jacques, et là je ne sais pas encore si on prendra la diligence ou si on continuera à pied. Ah, fort bien, ils vont à Lisbonne ? Non, monsieur, ils vont à Cuba, pour travailler. À Cuba ? Oui monsieur, ils vont travailler au sucre pour la Compagnie de Feijóo Sotomayor. En Castille on ne gagne plus rien, il faut aller où on gagne son pain. Vous avez raison, j'aimerais bien partir avec eux, mais je suis trop vieux. Ils ont de la chance, ils sont jeunes et ils ont encore le cuir tendre. Moi je ne peux plus me baisser, mais eux... Ils vont devenir des hommes, peut-être même des hommes riches, parce qu'il y en a beaucoup, là-bas. Il y a toujours des riches, quand des pauvres travaillent pour eux. Ah, ils vont donc là-bas, où le travail ne manque pas et où personne ne sait s'y prendre comme il faut. Il faudra être prudent à La Corogne. À Astorga, j'ai rencontré un muletier de mes amis qui en venait, et il m'a raconté qu'il y a la peste. Les malheureux tombent malades du jour au lendemain et meurent par paquets. Il paraît que le mal est arrivé par un bateau, mais je n'y crois pas. C'est sûrement un châtiment. Comment le mal peut-il venir d'un bateau ? Pardi ! Ils ont sûrement fauté. C'est effrayant à voir. Ils jettent les défunts dehors et y mettent le feu, personne ne veut les toucher, les rues sentent la chair grillée et la fumée. On dirait l'enfer, pareil! Encore un coup du démon ! 
Il rapplique même si on ne l'a pas sonné, et il n'a pas besoin de bateau.
Quelques pas en arrière, les gars écoutent, incrédules. On ne sait que croire quand tout est possible, quand on va quelque part sans savoir où, en prenant un chemin qu'on n'a jamais emprunté. Alors, on peut tout envisager. Et si le démon s'en mêle, c'est pire. »

« Vous êtes sur le point de traverser la mer qui vaut plus que mille fleuves, n'oubliez rien de ce que je vous dis, car seul celui qui sait d'où il vient peut arriver quelque part. Et prenez garde de ne pas contracter le mal qui contamine tout le monde, ce mal dont on dit qu'il vient des bateaux, qu'il ronge les gens jusqu'au fond des entrailles et les consume entièrement. Prenez garde, vous qui quittez les confins pour une terre inconnue, à l'instar des Romains, parce que vous n'êtes pas des légionnaires et que personne ne racontera votre histoire, vous n'êtes que des gamins. »

« SUR LE QUAI, DES FEMMES tirent des carrioles chargées de vivres et de sacs destinés au Villa de Neda, et les gars les regardent travailler comme plusieurs jours auparavant ils avaient regardé les mules. Elles soulèvent des cabas, des havresacs, des caisses et des malles avec la précision et la force des soldats quand ils partent en manœuvre. Il faudra attendre encore longtemps avant qu'elles se rebellent et pillent les marchandises au lieu d'embrasser la main qui leur donne une aumône au lieu de les payer ; mais c'est normal, tout le monde finit par se réveiller un jour. Même les bêtes. »

« LES MARMITONS QUI AIDENT le maître coq s'appliquent plus à chasser les rats qu'à cuisiner. Celui-ci passe son temps à leur interdire de manger, on comprend certains mots et d'autres pas, comme si le langage n'était pas son fort, ou que sa bouche ne lui appartenait pas. Il ne s'adresse jamais à quelqu'un en particulier, il lâche des mots entre deux râles, vit et dort à côté de la caisse de sable où se trouvent les marmites, comme si c'était son poste de garde. Les marmitons n'ont même pas douze ans et ne semblent pas regretter de ne plus jouer au soleil ; on dirait qu'ils sont nés sur ce bateau, leur peau est dure comme le bois de la coque et leur expression est celle d'une personne qui a vécu plus d'un naufrage. Ils transportent la marchandise, surveillent les marmites, préparent le café pour le capitaine et le maître d'équipage, et distribuent les portions comme des hommes aguerris. Ils découpent la viande en salaison à coups de machette ; si ta tête leur revient, si tu attends ton tour, si tu ne bouscules personne et si tu as de la chance, tu pourras peut-être bénéficier d'un beau morceau de lard, c'est ainsi qu'on nous mène tous, avec cette discipline qui laisse miroiter une récompense sous la forme d'une bouchée de rab, comme les chiens sous la table. »

« ON NE PEUT PAS NON PLUS SE COUPER les cheveux en mer. Non plus ? Non. Pourquoi? Parce que celui qui se coupe les cheveux décourage le vent, et quand il n'y a pas de vent le bateau n'avance plus, cela veut dire qu'on est immobiles, enfermés dans la mer. Bordenface somnole à force d'écouter les histoires de Gonzalo, et il se répète tout bas: enfermés dans la mer. Vous avez déjà été enfermé dans la mer ? Moi oui, souvent, et les gens deviennent fous, surtout quand il fait très chaud, parce que si le calme s'éternise l'eau vient à manquer et les têtes arrêtent de réfléchir. On croirait que Gonzalo parle pour qu'on l'écoute, mais en réalité il parle tout seul, il ménage des temps de réponse comme autant de petits silences éparpillés pour que nous puissions y mettre les pieds et le suivre de près, c'est un conteur d'histoires, sauf que ce sont des histoires d'un autre monde; il est bien meilleur que l'aumônier, qui ne raconte que la Bible. Mais un jour, quand nous serons devenus autres, pas ces gars qu'on transporte comme de la marchandise, quand nous pourrons décider de notre destin, Bordenface racontera cet épisode où, quand nous étions en route pour Cuba, le vent nous abandonna et nous enferma dans la mer ; il racontera la tragédie de l'équipage devenu fou, les plus désespérés buvant de l'eau salée et mourant peu après. Les gens l'écouteront, émerveillés, comme ils écoutent maintenant les histoires de la Compaña. »

« CETTE LIGNE QU'ON VOIT au fond, c'est Cuba, on y arrivera demain.
Monter enfin sur le pont et sentir la brise fraîche, voilà qui pendant quelques instants nous fait oublier que les parasites nous dévorent. Le spectacle des nuages qui s'étirent ressemble presque à la scène de l'Annonciation qu'on voit sur les retables.
Oreste n'en croit pas ses yeux. Il pense toujours, comme le lui disait Mamamaria, que n'importe qui peut infliger de la souffrance aux gars, trouver amusant de martyriser les pauvres, ceux qui ne savent pas. Il ne dit rien, mais au fond il se réjouit et veut qu'enfin ce soit Cuba, et qu'au moins toute cette histoire continue sur la terre ferme. Il va bientôt être vrai que Cuba existe, qu'on n'est pas sur les confins, ou en enfer. Il met sa main en visière pour se faire de l'ombre et voir, ou essayer de voir, au-delà de l'île, au-delà de la ligne vert sombre qui flotte dans le lointain.
En fin de compte, comprendre est aussi une façon de regarder. »

« LE SOLEIL CARESSE LES façades des maisons multicolores au milieu desquelles les palmiers agitent leurs cimes comme des foulards verts qui saluent calmement les arrivants.
Nous n'avions jamais vu de maisons multicolores, et cette image le long de la côte, sur la droite quand on franchit l'embouchure du port, nous accompagnera toujours comme la vision d'un rêve. La ville de La Havane est une ligne colorée de maisons basses, vertes, bleues, jaunes, roses... Un récif de corail posé sur la terre. En la regardant, Bordenface se rappelle le jour où sa mère l'avait emmené au pazo pour aider au grand ménage de printemps. On lui mit deux chiffons autour des pieds et il passa l'après-midi à sillonner les couloirs, patinant et faisant briller les planchers. Sa mère et les filles en uniforme sortaient les pièces en porcelaine des vitrines et les nettoyaient une par une, Bordenface les regardait, fasciné, quand il passait devant elles, comme on regarde ce qu'on ne comprend pas. C'était l'effet que lui faisait La Havane, une ville en porcelaine fragile, une ville peinte. Qui pourrait croire qu'une ville doit se parer de toutes les couleurs? Ma foi, une personne persuadée qu'il ne faut pas seulement y vivre, mais aussi s'asseoir devant elle pour l'admirer. »

« LES GARS, TOUS VÊTUS de blanc, chaussures neuves et chapeaux de paille, tous semblables, munis de houes et de piochons neufs, aspirent l'air nouveau le plus profondément possible et se mettent en rang sur la place, devant le capitaine général et les autorités. On dirait une troupe aguerrie. Ils regardent autour d'eux comme si leurs yeux ne parvenaient pas à tout voir, et c'est vrai qu'ils n'y parviennent pas. Ce lieu doit être bon, il ne peut y avoir que du bon sous cette lumière, un lieu inondé d'une telle lumière ne peut pas attirer le malheur, le malheur se cache, il ne pourrait pas survivre ici; comme le disait le père Arsenio, nous sommes dans la maison de Dieu, c'est ici qu'a dû se fabriquer le paradis. Nous autres venons d'un lieu très éloigné, je comprends maintenant pourquoi il est sans lumière, toute la lumière est ici. C'était donc vrai notre terre est très loin, et Cuba est juste à côté du soleil.
Les femmes ont les épaules nues et portent des rubans, les cochers sont des mulâtres vêtus de redingotes multicolores et de chemises à volants, les calèches sont découvertes. Sous les arcades des maisons basses, on voit les hamacs où sont allongés des messieurs bien habillés, qui fument en regardant la rue. 
Que peuvent bien manger ces gens ? »

« ICI, LES BOEUFS SONT une force motrice, à la fois bêtes de trait et nourriture. Les gars ne s'en doutent pas encore mais ils découvrent leurs compagnons de travail. Les animaux, eux, sont conscients de leur propre importance. Passer tant de temps à observer et à marcher lentement, ça incite forcément à la réflexion, raison pour laquelle ces bêtes prennent rarement une décision hâtive. Mais personne ne s'est jamais donné la peine de demander leur avis aux vaches et aux bœufs; on serait surpris de leur bon sens si on leur accordait de l'importance. On commet souvent l'erreur, à cause de leur aspect, de ne voir en eux que des êtres dociles, les gens prennent souvent le calme pour de la stupidité.
Dans les familles des bœufs cubains on se souvient encore de ces bêtes martyres auxquelles, lors d'une rébellion, les esclaves avaient coupé les tendons des pattes arrière à la machette, et qu'il avait fallu ensuite sacrifier d'une balle entre les deux yeux. Les malheureux avaient attaqué les bœufs, parce qu'ils n'osaient pas s'en prendre au chef mais ils n'avaient réussi qu'à retarder la livraison de la marchandise. Quand on n'a rien, on se contente d'un petit méfait. N'importe quoi, pourvu de se sentir vivant. »

« Ici, on apporte nos histoires, mais on ne peut pas toujours les raconter, parce qu'on n'est plus vraiment capabable de parler, même si certains les racontent quand même. De plus, il se passe un truc bizarre : soudain, dans un lieu éloigné, différent, sa propre histoire semble infiniment loin, on dirait celle d'un autre. On n'est plus tout à fait sûr, au fin fond de cette terre, après tout ce voyage, d'être encore ces gars qui se saluaient en se tapant presque dessus, tellement leurs corps débordaient d'énergie.
Oreste, par exemple, qui là-bas était le fils de sa mère, morte devant lui sous les sabots d'un cheval quelques jours avant le départ, est maintenant membre d'une brigade et entre dans un baraquement avec quarante-neuf autres. Il ne parle qu'avec trois ou quatre gars, et tout ce qui lui reste d'avant son départ est la peur que Bigorne finisse par lui écraser le nez. C'est étrange, mais nous sommes comme ça. Oreste ne pense plus à Pedro depuis des jours ; pourtant, il plonge la main dans sa poche où il conserve la terre ramassée devant sa maison, il sent qu'il s'accroche à un fil invisible, même si ce n'est pas vrai, tout est plus loin qu'il ne l'imagine. Le monde est petit, et à la fois grand, la distance parcourue n'est pas une longue ligne droite. Parfois, ou plutôt souvent, c'est un abîme dont on ne revient pas, même si on retourne au point de départ. »

« VOUS ÊTES ARRIVÉS AU TEMPS DE LA SÈCHE. C'est quoi, la sèche ? La saison sans pluie, quand on ramasse la canne, et qu'on dort à peine quatre heures. Quatre heures ? La canne n'attend personne, gamin. Mais, comment se peut-il qu'il ne pleuve pas pendant si longtemps ? Agustina sourit en remuant la marmite où elle prépare le déjeuner ; c'est une des premières esclaves arrivées dans cette plantation, et on dirait qu'elle parle toute seule. Debout, Le Tubard attend sa pitance et celle d'Oreste. Comment peut-on vivre en ne dormant que quatre heures ? Agustina éclate de rire, la bouche grande ouverte. On peut, gamin, oui, on peut tout faire quand on sait que les autres sont capables de nous tuer à coups de fouet si on refuse. On verra comment tiennent tes compagnons. Tu es d'où, Agustina ? Je suis créole. C'est quoi, créole ? Créole, c'est d'ici.
Agustina a neuf enfants, et elle sait qu'elle doit encore en donner six au patron pour gagner sa liberté : c'est l'avantage des femmes. Mais elle ne sait pas encore si elle veut être libre, car ce n'est pas facile de gagner sa vie à l'extérieur. Elle achèterait la liberté de ses enfants si elle le pouvait; les femmes sont ainsi : blanches ou noires, elles ont toutes cette manie de se détruire de l'intérieur, cette angoisse de voir le sol les dévorer dès qu'elles baisseront la garde, c'est pourquoi elles ne se préoccupent que de la vie des autres. »

« LA FIÈVRE DISPARAÎT, MAIS Oreste a depuis quelques jours une douleur vive à l'épaule, comme si le démon le tirait par le bras, comme si dans cette île le démon en personne essayait de l'entraîner vers un lieu indésirable. Le démon peut donc venir jusqu'ici ? Pardi, bien sûr, le démon est partout, comme Dieu.
Le Tubard a perdu sa pâleur, car le soleil colore tout ce qu'il touche; il a pourtant l'air plus mort que jamais, en effet, l'homme conscient d'être une proie se comporte comme un mort imminent. Tu entends ? Pourquoi nous enferme-t-on ? Pour nous empêcher de nous sauver ? Je ne sais pas, Oreste. Nous sommes des travailleurs, nous ne voulons pas nous enfuir, alors pourquoi nous enferme-t-on ? Je n'ai jamais refusé un travail. Moi non plus. Personne ne fuit le lieu où on le paie.
Le baraquement est plongé dans l'obscurité et on entend les gars respirer fort, mais Le Tubard et Oreste sont réveillés, la lumière de la lune se faufile à travers les barreaux du lucarnon et donne l'impression que nous sommes dans une gigantesque souricière. »

« Les cannes fraîchement coupées portent le sang des mains novices qui les récoltent. La douleur va de la pointe des doigts jusqu'à la colonne vertébrale, comme si un fer chauffé à blanc traversait les muscles.
Quelle main souffre le plus ? Celle qui attrape la canne à la base ou celle qui la coupe ? Celle qui tient la canne: car elle encaisse le choc de ta machette. »

« Les gars les plus proches s'interposent entre Bigorne et le fouet. Jérémie, du haut de sa stature de géant, continue de cingler dans le tas, de frapper tout le monde, n'importe qui, et il crie à ses acolytes de venir l'aider. Cet homme grand comme une montagne réclame de l'aide, face à quelques gars qui protegent un mort et ne se défendent pas. Il les attaque avec un fouet qui a goûté le sang de tous les esclaves. »

« Oreste cherche autour de lui une bonne pierre. Bigorne s'appuie sur son épaule et tout à coup ils ne font plus qu'un, parce qu'il ne faut pas oublier que survivre nous rend égaux. »

« LES ENFANTS, CEUX-LÀ MÊME QUI se baladent tout nus comme des petits animaux, attrapent des lucioles et les mettent dans des bocaux pour s'éclairer, où ils les laissent mourir, asphyxiées. Comme tout est différent quand on traverse l'océan, ici les lucioles s'appellent des « lampyres » et ressemblent à des scarabées. Les enfants vous les montrent et vous proposent de les échanger contre une bouchée de riz. Au bout de quelques jours, ils n'ont même plus peur de vous aborder.
Ici, la lumière est écrasante ; quand le soleil disparaît, persiste cette obsession de s'éclairer. D'après Agustina, la vieille esclave qui donne à manger, cette terre est maudite à cause de toute la cruauté qui la hante. Le sol que l'on foule aux pieds a été arrosé de larmes, ce qu'on plante pousse à grand renfort de sueur et de sang.
Voilà peut-être la raison de cette obsession pour la lumière, peut-être est-elle plus ténébreuse dans l'obscurité : la beauté disparaît et le monde devient un lieu hostile où toutes les atrocités sont possibles. Une fois qu'on a perdu la beauté, il ne reste nulle part où poser le regard. »

« Combien de mots faut-il pour raconter le malheur ? Lesquels choisir, pour qu'ils parlent à notre place ? Assurément, aucun de ceux qui ont un sens de ce côté-ci de l'océan écrire à ceux qui sont restés derrière nous, c'est écrire au monde que nous avons quitté. En supposant que reste encore debout un peu de tout ce qui nous a précédés. »

« Le genou se brisera peut-être contre le sol, mais à quoi me servent mes genoux si je ne peux pas danser, je préfère les briser moi-même, ça ne regarde pas les autres. La musique est une sorte de prière ou de chant qui jamais ne s'arrête, qui se répète en disant et contredisant, dans une langue qui n'existe pas, ou qui existe pour d'autres. De ce côté-ci, tout change, tout a changé, les mots ont changé, celui qu'on est change aussi, et, tout à coup, danser, c'est peut-être revenir.
Quand Bigorne tombe enfin par terre, nauséeux, épuisé, brisé, les pieds continuent de répéter pointe, talon ; pointe, talon ; comme si le corps ne lui appartenait plus, comme s'il appartenait soudain à un autre qui lui imposait de gesticuler même s'il était presque mort, même si ses pieds saignaient, même si son corps lui faisait aussi mal que celui d'un mort-vivant. »

« POINTE, TALON.
Pointe, talon.
Drôle d'idée, de danser avec un corps en morceaux ! D'où vient cette force qui me fait sauter encore et encore, comme si je ne pesais rien ?
Pointe, talon ; pointe, talon et balancé ; virevolte et pointe, talon.

Danser pieds nus et soulever la poussière du sol, c'est tout ce que demande le sol, qu'on soulève sa poussière, quelqu'un, un cheval ou une danse, danser comme si le sol prenait feu.
Pointe, talon ; pointe, talon. Le soleil me brûle les yeux, je vois des taches noires mais je ne peux m'empêcher de danser, comme si le vent me maintenait au-dessus du sol. 
Pointe, talon ; pointe, talon.

Les tambours résonnent à la base de la colonne vertébrale, me portant au-dessus de mon centre de gravité; je suis léger comme un moineau, comme ces petits oiseaux qui s'abreuvent d'une goutte d'eau.
Pointe, talon ; pointe, talon.

Virevolte. »

Quatrième de couverture

En 1853, Oreste, Bigorne et José, comme d'autres jeunes Galiciens, sont prêts à tout pour sortir leur famille de la misère. Quand un ancien compatriote les invite à partir travailler dans des plantations de canne à sucre à Cuba, s'ouvre l'espoir d'une vie enfin meilleure. Mais dès le premier pas sur le bateau, ils sentent qu'un piège s'est refermé sur eux. Arriveront-ils à reprendre en main leur destin ?

S'inspirant d'un terrible fait historique méconnu, Azucre est un roman d'aventure qui délivre à ses lecteurs une leçon de courage face à l'injustice.

Bouleversée par la lutte de ces jeunes gens pour retrouver leur liberté, Bibiana Candia s'est lancée dans l'écriture de cette épopée aux ambiances immersives. Depuis sa parution en 2021 en Espagne, ce premier roman a reçu de nombreux prix dont celui des libraires de la ville de Madrid.

Les Éditions dy Typhon,  mars 2024
157 pages
Traduit de l'espagnol (Espagne) par Claude Bleton et Émilie Fernandez 

mardi 17 mars 2020

Ça aussi ça passera ★★★★☆ de Milena Busquets

« J'enterre ma mère, et en plus, j'ai quarante ans. »
Milena Busquets, à travers le personnage de Blanca, une femme frivole et libre, raconte le deuil et la recherche de l'amour maternel. Elle porte en elle un hurlement, celui du désespoir, de la douleur, de l'impuissance face à la perte tragique d'un être cher. Elle retournera, vêtue de vêtements imbibés de tristesse et de fatigue, sur les traces de son enfance, dans la demeure familiale, dans ce petit village de Cadaquès, entourée de ses amis, de ses enfants. Rejailliront les souvenirs. La douleur, la détresse.  L'impuissance face à la perte immense . Le présent aussi avec le sexe pour s'y relier, se retrouver dans l'instant, se reconnecter avec le concret, la réalité et se persuader que si l'envie est encore là, alors la vie l'est aussi. Et l'avenir à construire sans elle vivante, aussi. 
« Je ne serai plus jamais regardée par tes yeux. Lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait. [...] Ça ne me plaît pas d'être orpheline, je ne suis pas faite pour la tristesse. Ou peut-être que si, peut-être que je suis à la mesure exacte du chagrin, peut-être est-il désormais le seul vêtement qui m'aille. »   
Une plume parfois crue,  délicate aussi. 
J'ai aimé, je m'y suis parfois retrouvée, j'ai pleuré. Les années ont passé, je ne distingue plus vraiment ton visage,  maman, mais la poussière de fées, oui, de plus en plus. 
Un livre important pour tout un chacun ; des mots salvateurs, des mots qui rassurent, des mots pour dire que ça passera, ça aussi, ce sentiment de profond mal-être, cette profonde tristesse ... qu'avec le temps, la douleur s'amenuise, s'en va. Les belles choses aussi. La vie reprend le dessus, poursuit son cours, et qu'en profiter un peu de cette vie qui nous revient, ce n'est peut-être pas plus mal in fine...
Une lecture émouvante.

« À ma connaissance, le seule chose qui ne donne pas la gueule de bois et met entre parenthèses la mort - comme la vie - c'est le sexe. Son effet foudroyant réduit tout en décombres. Mais ça ne dure que quelques instants ou, tout au plus, si vous vous endormez ensuite, quelques heures. Puis les meubles, les vêtements, les souvenirs, les lampes, la panique, la tristesse, tout ce qui avait disparu happé par une tornade pareille à celle du magicien d'Oz redescend et reprend sa place exacte, dans la chambre, dans la tête, dans le ventre.
De la mort, nous avions beaucoup discuté ensemble, mais jamais nous n'avions envisagé que cette salope emporterait d'abord ta tête avant de prendre plus tard aussi tout le reste, qu'elle ne te laisserait que quelques lambeaux de lucidité intermittente qui ne serviraient qu'à te faire souffrir davantage.
L'expression de l'émerveillement est l'une des plus difficiles à feindre et disparaissent les espoirs, les véritables espoirs, ceux de l'enfance, et qu'ils sont remplacés par de simples désirs.
La force physique des hommes ne devrait servir qu'à nous donner du plaisir, à nous presser jusqu'à ce qu'il ne reste plus une goutte de tristesse, ni de peur à extraire de nous.
Il y a des hommes qui n'ont pas de radar sexuel, ou qui ne s'en servent pratiquement jamais, seulement lorsqu'ils en ont besoin, et ensuite ils l'éteignent. D'autres qui le gardent branché en permanence, même pendant le sommeil, dans la queue du supermarché, devant un écran d'ordinateur, dans la salle d'attente du dentiste, tournant sur lui-même follement, émettant et recevant des ondes. La civilisation survit grâce aux premiers, le monde grâce aux seconds. 
Nous entreprenons le voyage à Cadaquès, qui ressemble toujours à une expédition. Assis à l'arrière, ils y a les trois enfants, Edgar, Nico et Daniel, le fils de Sofia, à côté Ursula, la baby-sitter. Je conduis et Sofia joue la copilote. Je continue à trouver bizarre et un peu absurde que ce soit moi qui dirige tout ça., moi qui décide de l'heure de départ, tienne le volant, donne les instructions à Ursula, choisisse les affaires que vont emporter les enfants. D'un moment à l'autre, je vais être démasquée et envoyée avec eux sur la banquette arrière, me dis-je en les observant dans le rétroviseur qui rient et se disputent tout à la fois. En tant qu'adulte, je suis une imposture, tous mes efforts pour quitter la cour de récréation sont des échecs retentissants, j'éprouve exactement ce que j'éprouvais à six ans, je remarque les mêmes choses, le petit chien monté sur ressorts dont la tête apparaît et disparaît à la fenêtre d'un rez-de-chaussée, le grand-père qui donne la main à son petit-fils, les beaux mecs avec le radar branché, l'éclat du rayon de soleil sur mes bracelets cliquetants ...
J'ai un hurlement en moi, qui d'habitude, pendant la journée, me laisse tranquille, mais la nuit lorsque je m'étends sur mon lit et que j'essaie de dormir, il se réveille et commence à rôder, comme un chat furieux, il me lacère la poitrine, crispe mes mâchoires, me cogne les tempes.
Nous finirons en étant qui nous sommes, la jeunesse , la beauté ne servent qu'à nous camoufler pendant un certain temps. 
Je crois que je commence à entrevoir le visage qu'auront mes amis, j'ignore tout de celui qu'auront mes fils, il est trop tôt, la lumière de vie se déverse en eux à flots, ils réverbèrent, et j'ose à peine regarder le mien du coin de l'oeil, de loin. Le tien, maman, a disparu derrière le masque dont la maladie t'a affublée. J'essaie chaque jour de revoir ton visage, de traverser les dernières années et de me retrouver face à ton véritable regard, avant qu'il ne se pétrifie. C'est comme si l'on avançait un marteau à la main et que l'on démolissait à mesure des murs. C'est ça qui arrive aussi avec la tristesse qui se dépose sur nous et nous recouvre peu à peu, pareille à de très fines couches de verre crissant. Nous sommes comme le petit pois du conte, enfoui sous mille matelas, une lumière brillante qui scintille faiblement. Comme dans les contes, seul l'amour véritable, et encore pas toujours, parvient à mettre fin au chagrin. Le temps émousse toute peine, de la même manière qu'il nous affaiblit peu à peu, comme un dompteur de fauves.
Je ne serai plus jamais regardée par tes yeux. Lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait. [...] Ça ne me plaît pas d'être orpheline, je ne suis pas faite pour la tristesse. Ou peut-être que si, peut-être que je suis à la mesure exacte du chagrin, peut-être est-il désormais le seul vêtement qui m'aille. 
Tout l'amour de mes amis et de mes enfants ne suffit pas pour que je puisse résister aux violentes rafales de ton absence, j'ai besoin d'être agrippée à un homme pour ne pas être emportée dans les airs. On dit que la plupart des femmes cherchent leur père à travers les hommes, moi, c'est toi que je cherche, je le faisais même de ton vivant. N'importe quel psychiatre malhonnête s'en mettrait plein les poches, mais le mien s'entête seulement à me faire chercher du travail.
La première couronne que nous perdons , et peut-être la seule impossible à récupérer, est  celle de la jeunesse ; celle de l'enfance ne compte pas, parce que, enfants, nous sommes inconscients de l'incroyable butin d'énergie, de force, de beauté, de liberté et d'innocence qu'au terme de quelques années nous aurons amassé, et que les plus chanceux d'entre nous dilapideront sans compter.
Un jour, nous parlerons longuement de toi. Je commence à respirer mieux et je ne fais presque plus de cauchemars, certains jours je sens voleter au-dessus de ma tête de la poussière de fées, pas beaucoup et pas très souvent, mais c'est un début. »

Quatrième de couverture

C'est l'été, la saison préférée de Blanca. Après le décès de sa mère, elle quitte Barcelone pour s'installer dans la maison de vacances familiale de Cadaqués. Sur cette terre riche des souvenirs de son enfance, sous le soleil de la Méditerranée, elle cherche l'apaisement. Mais elle ne part pas seule, une troupe disparate et invraisemblable l'accompagne : ses deux ex-maris, les fils qu'elle a eus d'eux, ses amies Sofía et Élisa, son amant Santi et, bien entendu, sa mère défunte, à qui elle ne cesse de parler par-delà la mort, tant cette disparition lui semble difficile et inacceptable. Les baignades, les promenades en bateau et les siestes dans le hamac vont se succéder, tout comme ces longs dîners estivaux au cours desquels les paroles s'échangent aussi facilement que les joints ou les amours. Les souvenirs affleurent alors, faisant s'entrelacer passé et présent. Blanca repense à cette mère fantasque, intellectuelle libre et exigeante, qu'elle a tant aimée et tant détestée. Elle lui écrit mentalement une lettre silencieuse et intense dans laquelle elle essaie de faire le bilan le plus honnête de leur relation douloureusement complexe. Elle lui dit avec ses mots tendres, drôles et poignants que face à la mort elle choisit l'élégance, la légèreté, la vie. Elle lui dit qu'elle choisit l'été et Cadaqués car elle sait que ça aussi, ça passera. Livre événement de la Foire de Francfort 2014, traduit et publié dans une trentaine de pays, ce deuxième roman de Milena Busquets est un petit prodige d'équilibre et d'intelligence.

« Comme une Françoise Sagan contemporaine avec la spontanéité aigre-douce d'un Woody Allen. » The Bookseller

« Un roman intense dans une prose délicieuse, à la fois poignant et terriblement drôle. »  
Vis Molina, El cultural.

« Brillant, lucide, poignant, le souvenir nu et blessé d'un adieu. »  Juan Marsé

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, avril 2015
176 pages
Traduit de l'espagnol par Robert Amutio



jeudi 12 juillet 2018

Le lecteur de cadavres ★★★★★♥ d'Antonio Garrido

Superbe ouvrage ! 
Une épopée fascinante dans la Chine médiévale et exotique, inspirée d'un personnage réel : la vie extraordinaire d'un homme du Moyen Âge asiatique, du premier médecin légiste de l'histoire : le Chinois Song Ci.
Absolument captivant ! Mais comment ai-je pu passer à côté de cette pépite ?

Un roman historique, un roman d'amour et d'aventures, un très bon polar ...cet ouvrage est tout cela à la fois. Un immense régal !

Un grand merci à l'auteur pour ces notes en fin d'opus, des notes très intéressantes et passionnantes. Il nous explique comment il en est arrivé à composer ce chef d'oeuvre (c'est mon avis ;-)) et comment il s'y est pris. Il évoque les cinq volumes du traité légiste, le Xi Yuan Ji Lu publié en 1247, un ouvrage dense et minutieusement structuré qui lui a permis de construire cette passionnante histoire, absolument fidèle à la réalité.
Si tout comme moi, vous aviez manqué ce roman, foncez, vous allez vous régaler !

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« Il disposa les jattes en veillant à ce qu'elles forment un nombre de pair, et dirigea le bec de la théière vers la fenêtre de façon qu'il ne vise aucun des convives. Il plaça au centre le vin de riz, la bouillie et, à côté, les croquettes de carpe. Il regarda la cuisine noircie par le charbon et l'évier fendillé. Cela ressemblait davantage à une forge délabrée qu'à un logis.
Il sentit l'aiguillon du désir parcourir son corps. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas étendu auprès d'une fleur.
Ainsi tu veux savoir à quoi se consacre une nüshi...Au lieu de jouer, j'ai appris à embrasser à lécher. Au lieu de rire, j'ai appris à donner du plaisir.
Peut-être existe-t-il vraiment d'infinies façons de mourir. Mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il n'y a qu'une façon de vivre. »

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Quatrième de couverture

Inspiré d’un personnage réel, Le lecteur de cadavres nous plonge dans la Chine Impériale du XIIIe siècle et nous relate l’extraordinaire histoire de Ci Song, un jeune garçon d’origine modeste sur lequel le destin semble s’acharner. Après la mort de ses parents, l’incendie de sa maison et l’arrestation de son frère, il est contraint de fuir son village avec sa petite sœur malade.
Ci se retrouve dans les quartiers populaires de Lin’an, la capitale de l’Empire. où la vie ne vaut pas grand-chose. Il devient un des meilleurs fossoyeurs des « champs de la mort », puis, grâce à son formidable talent pour expliquer les causes d’un décès, il est accepté à la prestigieuse Académie Ming.
L’écho de ses exploits parvient aux oreilles de l’Empereur. Celui-ci le convoque pour enquêter sur une série d’assassinats qui menacent la paix impériale. S’il réussit, il entrera au sein du Conseil du Châtiment, s’il échoue : c’est la mort.
C’est ainsi que Ci Song, le lecteur de cadavres, devint le premier médecin légiste de tous les temps.
Un best-seller captivant et richement documenté où, dans la Chine opulente et exotique de l’époque médiévale, la haine et l’ambition se côtoient, comme l’amour et la mort.

Editions Grasset, 2014

755 pages
Prix international du roman historique 2012

mercredi 13 septembre 2017

Confiteor ★★★★★ de Jaume Cabré


Waouh, quel opus, et quel pavé ... exigeant, une lecture franchement pas simple, qui nécessite quelques efforts de concentration, des efforts qui s'avèrent payants. Car c'est un véritable petit chef d'oeuvre que nous offre Jaume Cabré.
La trame est intelligemment conçue, ce roman est le fruit d'un travail d'écriture immense, c'est indéniable. Il est dense, et je garde en mémoire une lecture ardue, une trame pas toujours évidente à suivre; l'auteur "s'amuse" à nous embarquer dans des chemins de traverses, dans de nombreuses digressions, complètement désarçonnantes au début mais qui rendent cette lecture si captivante et passionnante; dans une même phrase, l'auteur change de narrateur, et dans un même paragraphe, il nous fait voyager d'un siècle à un autre, d'une époque à une autre, d'une page de l'histoire à une autre. L'auteur balaye énormément d'événements qui ont marqué l'histoire, Inquisition, Holocauste, Franquisme, et nous livre des témoignages riches, parfois bouleversants, qui m'ont émue aux larmes. 
J'évoquais une trame compliquée à suivre parce qu'elle est foisonnante, foisonnante de personnages, de réflexions sur de nombreux thèmes comme l'art, l'amitié, les sentiments amoureux, la maladie, la filiation, la musique, l'apprentissage, la destinée ... Le personnage principal Adrià Ardèvol, au crépuscule de sa vie, Alzheimer guettant, se confie à sa bien aimée, dans une longue lettre. Il couche sur papier bien plus que les éléments de sa propre vie, c'est un regard sur notre monde qu'il porte et retransmet dans cet écrit, avec tant de précisions. Une lettre bien vivante, sensible...bouleversant d'humanité.

Cette oeuvre est un monument, et je conseillerai, à ceux qui souhaitent le lire, de tenter l'aventure à un moment propice à s'accorder un peu de temps.

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«...je me suis toujours beaucoup ennuyé, parce que ma maison n'était pas une maison pensée pour les enfants et que ma famille n'était pas une famille pensée pour les enfants. Maman ne comptait pas et papa ne vivait que pour ses achats et ses ventes, et moi j'étais rongé, j'étais dévoré par la jalousie quand je le voyais caresser une gravure ou un vase porcelaine fine. Et maman... eh bien maman m'avait toujours donné l'impression d'une femme qui était sur ses gardes, en état d'alerte, regardant de tous côtés... Maintenant je me rends compte que papa la faisait se sentir une étrangère dans la maison. C'était la maison de papa et il lui faisait la faveur de la laisser y vivre.
Oui, pour de multiples raisons ce fut une erreur de naître dans cette famille. Ce qui me pesait chez papa c'est qu'il savait seulement que j'étais son fils. Il n'avait pas encore compris que j'étais un enfant. Et maman regardait le carrelage, sans voir la parte que disputaient le père et le fils.
- Eh, Ardévol, personne ne dit qu'il veut être historien des idées.- Moi, si.- Tu es le premier que j'entends dire ça. Merde alors. L'histoire des idées et de la culture. - Il me regarda avec méfiance. - Tu te fiches de moi, c'est ça ?- Non ; je veux tout savoir. Ce qu'on sait maintenant et qu'on savait avant. Et comment ça se fait qu'on savait ou qu'on ne savait pas encore. Tu comprends ?
... être un enfant cela veut dire savoir respirer le parfum de la fleur qui brille dans la boue toxique. Et cela veut dire savoir être heureux avec un camion à cinq essieux qui était une boîte en carton pour emballer des chapeaux de femme.
Il n'existe aucune organisation qui puisse se protéger d'un grain de sable. (Michel Tournier, cité par l'auteur)
Le grain de sable, c'est d'abord une poussière dans l'oeil; ensuite, cela devient un agacement dans les doigts, une brûlure à l'estomac, une petite protubérance dans la poche et, si le mauvais sort s'en mêle, cela finit par devenir une lourde pierre sur la conscience. Tout commence comme ça, ma chère Sara, la vie comme les récits, par un grain de sable inoffensif, qui passe inaperçu.
- Si le mal peut être gratuit, nous sommes foutus.- Je ne comprends pas.- Si je peux te faire du mal, à toi, et qu'il ne se passe rien, l'humanité n'a pas d'avenir.- Tu veux dire le crime sans raison, juste comme ça;- Un crime juste comme ça, c'est la chose la plus inhumaine qu'on puisse imaginer. Je vois un homme en train d'attendre l'autobus et je le tue. Horrible.- La haine justifierait le crime ?- Non, mais elle l'explique. Et le crime gratuit est non seulement épouvantable, mais inexplicable.- Et un crime au nom de Dieu ? intervint Sara.- C'est un crime gratuit mais avec un alibi subjectif.- Et si c'est au nom de la liberté ? Ou du progrès ? Ou de l'avenir ?- Tuer au nom de Dieu ou au nom de l'avenir, cela revient au même. Quand la justification est idéologique, l'empathie et le sentiment de compassion disparaissent. On tue froidement, sans que la conscience en soit affectée. Comme dans le crime gratuit d'un psychopathe.  »

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Quatrième de couverture

Barcelone années cinquante, le jeune Adrià grandit dans un vaste appartement ombreux, entre un père qui veut faire de lui un humaniste polyglotte et une mère qui le destine à une carrière de violoniste virtuose. Brillant, solitaire et docile, le garçon essaie de satisfaire au mieux les ambitions démesurées dont il est dépositaire, jusqu’au jour où il entrevoit la provenance douteuse de la fortune familiale, issue d’un magasin d’antiquités extorquées sans vergogne. Un demi-siècle plus tard, juste avant que sa mémoire ne l’abandonne, Adrià tente de mettre en forme l’histoire familiale dont un violon d’exception, une médaille et un linge de table souillé constituent les tragiques emblèmes. De fait, la révélation progressive ressaisit la funeste histoire européenne et plonge ses racines aux sources du mal. De l’Inquisition à la dictature espagnole et à l’Allemagne nazie, d’Anvers à la Cité du Vatican, vies et destins se répondent pour converger vers Auschwitz-Birkenau, épicentre de l’abjection totale.
Confiteor défie les lois de la narration pour ordonner un chaos magistral et emplir de musique une cathédrale profane. Sara, la femme tant aimée, est la destinataire de cet immense récit relayé par Bernat, l’ami envié et envieux dont la présence éclaire jusqu’à l’instant où s’anéantit toute conscience. Alors le lecteur peut embrasser l’itinéraire d’un enfant sans amour, puis l’affliction d’un adulte sans dieu, aux prises avec le Mal souverain qui, à travers les siècles, dépose en chacun la possibilité de l’inhumain – à quoi répond ici la soif de beauté, de connaissance et de pardon, seuls viatiques, peut-être, pour récuser si peu que ce soit l’enfer sur la terre.

Éditions Actes Sud, septembre 2013
784 pages
Traduit du catalan par Edmond Raillard
Prix Jean-Morer 2014
Prix du Courrier International du meilleur livre étranger 2013
Grand Prix SGDL de traduction - 2013

samedi 16 juillet 2016

Séjour au Névada de Bernardo Atxaga*****


Editions Christian Bourgeois, mai 2016
464 pages
Traduit de l'espagnol par André Gabastou
Parution originale Dias de Nevada, 2013

4ème de couverture


«Inutile de multiplier les éloges quant à la prodigieuse imagination de l'auteur, elle est de notoriété publique. Mais il y a dans ce livre autre chose qui a éveillé mon intérêt, peut-être parce que ce n'est pas si habituel dans la littérature d'Atxaga : son art de raconter le quotidien. [...] La narration qu'il propose conserve sa puissance de bout en bout, grâce à son habileté à exposer les faits, à décrire les personnages et les lieux.» Javier Rojo, El Correo

«Séjour au Nevada peut être considéré comme un condensé de l'univers romanesque de Bernardo Atxaga [...] Il s'agit certainement de son livre le plus personnel. C'est également l'un des plus riches, un voyage empreint d'une certaine douleur, au sein duquel l'humour occupe aussi une belle place.» 
Jon Kortazar, Babelia


«Bernardo Atxaga parvient à divertir, émouvoir et donner à l'autobiographie les atours enchanteurs de la fiction.»  J. A. Masoliver Ródenas, La Vanguardia


A propos de Bernardo Atxaga

Né en 1951 près de San Sebastian, Bernardo Atxaga, José Irazu Garmendia de son vrai nom, a effectué des études de Sciences économiques, de philosophie et de littérature à l'Université de Barcelone. Écrivant tantôt en basque, tantôt en espagnol, il est l'auteur de poèmes, de contes, de romans ainsi que d'une vingtaine d'ouvrages pour enfants. Très remarqué, autant par le public que par la presse, dès son premier ouvrage, il a reçu le Prix National de Littérature en 1989 pour Obabakoak. Depuis, il a également reçu le Prix de la Critique et figuré sur les sélections de nombreux prix pour ses autres ouvrages.

Mon avis  ★★★★★


C'est un très beau roman que l'on pourrait décrire comme le journal intime, le récit de voyage  d'un écrivain basque, tout juste émigré à Reno, dans le Nevada avec sa femme, Angela et ses deux filles, Izascun et Sara. Il nous raconte leur installation dans le Grand Ouest américain, nous fait part de ses émotions, de ses sentiments présents, de ses rencontres souvent atypiques. nous conte divers événements (la campagne de Barack Obama, la disparition du milliardaire Steve Fosset, d'un tueur  et violeur en série qui sévit à Reno, l'évocation de la cellule du prisonnier AZ87 Al Capone ...), évoquent des écrivains (Raymond Chandler, Kerouac, Allan Ginsberg, Juan Benet, Eric Havelock...), des livres, des albums photos (celui de The Way We Were est marquant, troublant - extrait p.218 ci-dessous) et puis tant d'histoires qui surgissent et disparaissent tout au long du roman, comme des tourbillons de souvenirs.

Parce qu'il est aussi question des rêves et des souvenirs du narrateur dans ce livre, apportant, parfois une touche sombre à ce roman, celle du deuil (de son père, de sa mère ....), celle de la nostalgie, des difficultés liées au déracinement. Il écrit sa vie, à un moment de sa vie, où il est temps de tourner la page. "Ce qui s'était passé étant désormais derrière nous, notre façon de vivre a changé. Pour employer une métaphore empruntée aux livres religieux, l'herbe - la vie - a commencé à pousser et grandir dans d'autres fissures du mur."

Cette lecture fait voyager, elle nous transporte du désert dans le Nevada, à Reno, Las Vegas, Lac Tahoe, Truckee, Black Rock, mais aussi en Italie (Gênes, Florence, Rome, Pise ...), en Espagne et au pays basque.

La playlist déroulée tout au long du roman est un pur bonheur : The Mamas and The Papas, Animals, Sinatra ... 

Une très belle écriture qui invite sans aucun doute au voyage; par de jolies touches colorées, l'auteur décrit merveilleusement bien le décor grandiose, majestueux qui l'entoure.
"Le ciel était bleu, le désert ocre, rougeâtre du côté des collines arrondies, le vent passait sur les arbustes comme une brosse en les frottant et en les nettoyant."
"Beau comme le premier jour du monde, de la création. Telle est l'idée qui vient à l'esprit quand [...] s'ouvre le panorama et apparaît le lac, Lake Tahoe. Les sapins cachent les chemins proches de ses berges : les montagnes recouvertes de neige succèdent l'eau bleue. On dirait, sans qu'il le soit vraiment, un paysage de carte postale : l'espace immense et les appareils photo ressemblent à des jouets. Durant un instant, on a l'impression que c'est précisément l'immensité qui va s'imposer à l'esprit mais non, c'est la première idée qui triomphe, celle qui nous fait soupirer et dire beau comme le premier jour. Tout semble innocent, primordial, comme si en traversant la sierra, on traversait aussi la frontière du temps en remontant en arrière, vers le paradis."

J'y étais, sincèrement, j'y étais ! 

J'ai adoré ce voyage; il faut le savourer lentement, par petites touches, au risque peut-être de s'ennuyer (ce qui ne fut pas mon cas) et de se perdre dans le désert, ce qui serait une expérience bien cruelle !!

Un très grand roman autobiographique extrêmement dense et riche, aux mille histoires, récits, chansons, souvenirs, que j'ai lu avec un immense plaisir.


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Extraits

"Le silence règne toujours à Reno, même le jour. Les casinos sont étanches, leur intérieur recouvert de moquette, aucun son ne sort des pièces où s'alignent les machines à sous et les tables de jeu. On ne remarque pas non plus la circulation dans la rue la plus fréquentée, Virginia Street, ni celle des autoroutes qui traversent la ville, la 80 et la 395, comme si elles étaient, elles aussi, moquettées ou si les voitures et les camions passaient en catimini.
Quand tombe la nuit, le silence, ou ce qui est subjectivement ressenti comme tel, devient encore plus profond. Le tintement d'une clochette pourrait éveiller l'attention des vigiles urbains. Si un pétard explosait dans une maison, ils se dirigeraient à toute vitesse vers elle, gyrophare allumé.
Le silence est la première chose que nous ayons perçue le jour de notre arrivée à Reno, le 18 août 2007, après que le taxi eut quitté l'aéroport pour nous laisser seuls devant ce qui serait notre maison, 145, Collège Drive. Il n'y avait personne dans la rue. Les conteneurs à ordures semblaient en pierre."  
p.9
"Le problème fondamental était maintenant celui que la réaction des petites avait mis en évidence : quel lien doit-il y avoir entre justice et pitié ? Jusqu'où peut aller la société quand elle doit se défendre ? Que doit faire la cité avec King Kong ? p.22
"Rares sont ceux qui ont compris le désert aussi bien que Daniel Sada, ai-je dit à Angela comme si j'étais en train d'y réfléchir. Je me souviens de lui avoir entendu dire que tout paysage, comparé au désert, ressemble à un décor. C'est tout à fait juste." p.75
"Il leur fallait notre autorisation pour procéder à l'opération. L'un des médecins s'est adressé jovialement à mon père [...] :- Et toi, qu'en dis-tu, Jacintho?- Moi ? Eh bien, je dis qu'un rassemblement de bergers signifie qu'une brebis est morte." p.87
"L'odeur de la poudre, c'est celle de la guerre. En Irak, en cet instant précis, c'est sûrement l'odeur dominante. Cela dit, à bien y réfléchir, les substances mortifères utilisées aujourd'hui sont très certainement inodores. On a beaucoup progressé. On tue mieux." p.182
"Aujourd'hui, nous sommes allés chez Borders. J'ai feuilleté un album de photos intitulé The Way We Were édité par l'université de Toronto. Le livre essaie de comparer le sort des soldats canadiens lors de la Seconde Guerre mondiale, concrètement pendant le débarquement en Normandie, et celui des personnes d'aujourd'hui ou d'il y a quelques années. On y voit par exemple, une photo en noir et blanc de la plage de Dieppe, prise en 1944 : des dizaines de soldats morts, étendus sur le sable dans des positions qui n'auraient jamais pu être celles d'un être vivant. Les tanks brûlent. Les bateaux du débarquement sont à moitié enfouis au bord de l'eau. Puis, à la page suivante, une photo de la même plage de Dieppe, mais prise dans les années 1980 : une famille prend le soleil, un couple lit des magazines sous un parasol, des enfants tournent autour d'un château de sable. [...] Après avoir feuilleté le livre, j'ai pensé : " Ce que nous appelons destin est un problème de calendrier. Tout dépend de la nature de la grosse ligne qui croise la fine qui est à nous." Il est, bien sûr, facile d'accepter cette vérité à Reno. Ce le serait moins si j'étais en Irak ou en Afghanistan." p. 218
"J'étais une toute petite fille quand les premiers Blancs apparurent dans notre pays. Ils arrivèrent comme des lions, oui des lions rugissants, et ils continuèrent ainsi jusqu'à présent, et moi, je n'oublierai jamais leur arrivée. Mon peuple était dispersé sur tout le territoire qui porte aujourd'hui le nom de Nevada. Mon grand-père, chef de la nation païute tout entière, était dans un campement près du lac Humboldt avec une petite partie de sa tribu quand une bande armée venant de Californie et se dirigeant vers l'est fut aperçue. [...]- Je ne veux pas entendre cette histoire, a dit Sara.- Pourquoi ? lui ai-je demandé.
- Parce qu'elle est sûrement très triste, a-t-elle répondu. "
p.247
" - Il m’est arrivé la même chose dans un musée de Florence alors que je contemplais le David de Michel-Ange. [...]Le commentaire, référence à l’Europe et à une œuvre classique, tombait pile. Il ne pouvait en être autrement. Des deux candidats  [Barack et Hillary] en lice, Barack Obama était l’option romantique, elle, la classique, ou, si l’on veut, la préromantique, à la manière de Michel-Ange." p.254
"Il n'y a pas de magie dans la réalité". p.284
"Ne t'irrite pas contre les méchants, n'envie pas ceux qui font le mal. Car ils sont fauchés aussi vite que l'herbe, et ils se flétrissent comme le gazon vert. Confie-toi à l’Éternel, et fais le bien ; aie le pays pour demeure et la fidélité pour pâture." p.288 (début du psaume 37)
"Je suis un Soldat américain. Je suis un guerrier, un membre de l'équipe. Je sers le peuple des Etats-Unis, je vis selon les valeurs militaires. Pour moi, la mission sera toujours primordiale. Je n'accepterai jamais la défaite. Je ne céderai jamais. Je n'abandonnerai jamais un compagnon tombé à terre. Je suis discipliné, fort mentalement et physiquement, entraîné et compétent dans mes tâches et mes exercices guerriers. Mes armes, mon équipement et moi-même sommes toujours prêts. Je suis un expert et un professionnel. Je suis prêt à me déplacer, affronter, anéantir les ennemis des Etats-Unis d'Amérique dans le combat commun. Je suis le gardien de la liberté, du style de vie américaine. Je suis un Soldat américain." p.336 (The Soldiers's Creed) => texte imprimé sur une carte souvenir officielle distribuée lors de l'enterrement d'un soldat mort en Irak.
"La vie, c'est la vie, pas ses résultats. Ni la grande maison en haut de la montagne ni les couronnes et les médailles d'or ou d'imitation qui occupent les rayonnages. La vie n'est pas que cela. La vie, c'est la vie et ce qu'il y a de plus grand. Celui qui la perd, perd tout." p.338