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samedi 8 août 2026

Le jardin sur la mer ★★★★☆ de Mercé Rodoreda

Par la voix d'un vieux jardinier d'une infinie patience, Mercè Rodoreda nous ouvre les portes d'une villa où les étés s'écoulent doucement. Les propriétaires reviennent chaque saison, les fleurs éclosent, les domestiques observent, les cœurs s'aiment, se blessent, se taisent. Et, en contrebas, la mer veille.

J'ai aimé prendre mon temps dans ce jardin. M'attarder sur les iris, les tilleuls, les giroflées. Entendre le ressac, sentir les embruns, regarder les heures s'étirer sous le soleil catalan. La narration est lente, presque immobile, mais elle laisse affleurer, avec une infinie délicatesse, les drames silencieux qui traversent les existences.
« Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. (...) Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin... »
Ce jardin comme le gardien des souvenirs, le témoin des bonheurs éphémères, des amours contrariées et des blessures que le temps ne guérit jamais tout à fait. Les hommes passent. Le jardin, lui, demeure.

Je ne sais pas si je garderai longtemps en mémoire les détails de cette histoire. En revanche, je crois que je n'oublierai pas l'atmosphère qu'elle m'a offerte. L'impression d'avoir vécu un été entre les arbres et la mer, d'avoir été simplement traversée par la vie, avec ses élans, ses peines, ses renoncements et ses instants de grâce 💙

Une lecture douce, mélancolique et profondément contemplative, qui ouvre avec délicatesse mon mois d'août placé sous le signe de la mer #laouviventleslivres 🌿🌊

« La mer perdait peu à peu ses couleurs, vers le soir elle s'agitait et Feliu a cessé de peindre, parce que le vent emportait son chevalet. Il disait qu'il n'était pas content du tout de ce qu'il avait peint cet été. »

« La mer, je ne la regardais même pas. Le mois de janvier a été le plus froid de toute ma vie. On aurait dit que le monde était devenu blanc. Pas de neige, mais d'une sorte de givre et d'une sorte de clarté que le ciel nous offrait. Les jours où il y avait du soleil, je sortais le prendre à ma porte, avec ma chaise basse. Je restais tranquille, un peu somnolent, et dès que le soleil passait derrière l'eucalyptus je rentrais. Les jours de pluie, tout le jardin, aussi loin que portait le regard, était une étendue de troncs noirs. Et la pluie accentuait l'odeur de pourri des feuilles mortes. »

« Un matin, vers les onze heures, j'étais dehors, près de la maison de verre, à égrener des giroflées. J'entends des pas et je me retourne : c'était Eugeni. Il m'a dit bonjour, c'est accroupi devant moi pour regarder ce que je faisais.
- Vous réservez des graines ?
- Comment vous le savez, que je veux réserver des graines?
- Parce que je le vois.
- Tout ce que je fais, c'est peut-être pour le jeter après. 
- Non. Vous réservez des graines. Moi aussi, quand j'étais petit, j'ai égrené des giroflées pour réserver des graines. Mais pas une montagne, comme vous... Vous voulez que je vous aide ?
Bien qu'il soit grand et mince, il ressemblait un peu à sa mère, qui était petite et plutôt ronde. Il s'est mis à égrener des giroflées avec moi. Tout à coup, j'ai vu sa mère en train de tricoter, devant mes yeux. Il ne lui manquait que le truc qu'elle faisait avec le nez. Et pendant un instant j'ai cessé de respirer, involontairement, parce que j'étais sûr qu'il allait le faire. »

« - J'ai comme l'impression que vous êtes de ceux qui pensent toujours aux choses d'avant.
Il a réfléchi un moment, il m'a regardé en face et il a dit :
- C'est difficile de dire oui ou non. Parfois oui et parfois non... Je suis plutôt détaché du passé.
Un autre jour, en passant, et je ne me souviens plus de quoi nous parlions, il a dit qu'il y avait des gens qui avaient du mal à ne pas se rappeler l'époque où ils étaient enfants. »

« - Ce jardin...
- Je vois bien qu'il vous plaît.
- C'est un jardin comme celui que j'aurais aimé avoir quand j'étais petit. Sans savoir qu'il pouvait exister.
Parfois, il passait la main sur le tronc d'un tilleul.
- Pourquoi il y avait tellement d'hirondelles par ici, au mois de septembre ?
Et nous nous promenions. »

« On ne vit que jusqu'à douze ans. Et moi, j'ai l'impression de ne pas avoir grandi. »

« - Monsieur Bellom, je ne sais pas comment vous remercier...
Il a levé une main et m'a fait taire d'un geste.
- Regardez la mer, ce dos si plat...
- Il faut que je vous remercie et vous ne me laissez pas faire. Mais vous savez une chose ? Si on me sort d'ici, ce sera pour m'enterrer. Peut-être que celui qui achètera la maison me gardera... Comme monsieur Francesc. Je lui dirai que je fais le travail comme un jeune... Avec plus de connaissances. Vous savez tout ce qui s'est passé et vous savez que ma Cecília est morte. Et c'est la vie. Mais tant que je resterai ici, elle ne sera pas vraiment morte... Croyez bien que c'est la vérité ; elle ne sera pas tout à fait morte... J'y suis depuis que j'ai été soldat, dans cette maison, je vous l'ai déjà raconté. Un jour après l'autre... Regardez le jardin, regardez comme il est. Pour en sentir la force et le parfum, c'est la meilleure heure. Regardez les tilleuls... Vous voyez comme les feuilles tremblent et nous écoutent ? Vous riez... Si un jour vous vous promenez la nuit sous les arbres, vous verrez tout ce qu'il vous racontera, ce jardin...
Nous nous sommes séparés là, au pied du mirador, et c'était, comme qui dirait, la fin de l'histoire. »

Quatrième de couverture

Il se souvient de la villa qui donnait sur la mer et de son opulent jardin : il y soignait iris, trompettes des anges, glaïeuls et pulmonaires. Témoin discret et impartial, le vieux jardinier raconte : le jeune couple, beau et fortuné, leurs amis toujours plus nombreux, les baignades et les promenades à cheval, une vie d'insouciance et d'oisiveté sous les yeux de l'indomptable cuisinière et de toute une maisonnée. Avec l'arrivée d'un nouveau voisin, fortune faite en Amérique, surgit la menace d'un passé enfoui.

Comme au ralenti, le drame se déroule, dans un luxe de détails et de non-dits, un savoureux mélange de détachement et d'émotion.

Née à Barcelone, Mercè Rodoreda (1908-1983) est incontestablement la grande dame des lettres catalanes. Écrit en exil, Le Jardin sur la mer est comme le présage de la fin d'une époque, un roman éblouissant.

Éditions Zulma,  janvier 2025
250 pages
Traduit de l'espagnol par Edmond Raillard

lundi 17 novembre 2025

L'éducation physique ★★★★☆ de Rosario Villajos

Catalina mettra un peu moins de quatre heures à tenter de rentrer chez elle. Des heures qui paraissent une éternité. Vécues en tant que lectrice comme une plongée psychologique hors du commun et âpre dans la tête de cette adolescente de seize ans dans les années 1990. Le récit est dense, nous y déambulons au gré des souvenirs de Catalina, de ses questionnements, de ses réflexions, de ses frustrations, de ses colères, de ses envies d'hurler - et personnellement j'ai eu moi aussi envie d'hurler de rage aussi par moment - face aux difficultés qui sont les siennes. Pas évident de trouver sa place alors que son corps de jeune fille change et devient l'objet de convoitise, pas évident non plus de se sentir libre en tant que femme dans une société où l'on considère le mâle comme prédateur - « On castre toujours le troupeau, jamais l’étalon » -, quand l'éducation des filles est misogyne, quand la femme se sent coupable in fine d'être une femme.

Très intéressant. Révoltant aussi parce qu'il dépeint une dure et dérangeante réalité...mais il est temps qu'on en parle et que les choses changent !  
« Tout ce qu'elle veut c'est crier. Parce qu'elle se sent comme un cochon dans un abattoir. Parce qu'elle ne sait pas trouver l'affection chez elle ou au-dehors. [...] Parce qu'elle n'est coupable de rien, et encore moins d'être venue au monde, encore moins d'être arrivée de manière inattendue, sous une forme inattendue, une forme pernicieuse. Parce qu'elle en a marre qu'on lui dise que c'est elle qui déchaîne tous ces fléaux contre elle-même simplement en marchant dans la rue. Parce qu'elle veut un corps qui ne lui fasse pas mal. Parce qu'elle n'en a pas d'autre. Parce que c'est ce qu'elle a de plus précieux, la seule chose qu'elle possède. Parce que sans corps elle n'est pas et n'existe pas. Elle veut crier parce que c'est ce qu'elle doit faire à cet instant pour survivre. Parce que c'est ce corps même qu'elle abhorre qui la supplie de laisser s'échapper ce cri. Alors elle crie ... »

« Polly says her back hurts
She's just as bored as me
She caught me off my guard
Amazes me the will of instinct »
Nirvana, "Polly"

« Ce récit serait donc celui d'une traversée périlleuse, jusqu'au port de l'écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n'est pas ce qui arrive, c'est ce qu'on fait de ce qui arrive. »
Annie Ernaux, Mémoire de fille 

« "Catalina, montre-toi digne de ton prénom, il te vient d'une sainte", lui disaient les bonnes sœurs à l'école. On devrait faire l'inverse, songe-t-elle: d'abord être qui on est et ensuite on forme un adjectif à partir de ton nom, comme le faisaient les Grecs avec leurs dieux, par exemple Éros a donné le mot érotique et la fileuse Arachné, arachnide. Elle sait tout d'Hermès, d'Aphrodite, de Ganymède et de Salmacis, mais elle ne sait rien d'elle-même. »

« À partir du moment où elle avait su que ses seins ballottaient, qu'ils existaient un peu plus chaque jour, elle se préparait avant d'aller les voir sur le banc de la petite place où ils se retrouvaient, comme une soprano qui doit entrer en scène après l'ouverture. Même chose lorsqu'elle devait être interrogée au tableau en classe ou passer devant un groupe de garçons adolescents, mais aussi devant des ouvriers en bâtiment, des camionneurs, bref, des hommes adultes, parce qu'elle savait qu'il y aurait forcément des commentaires sur ce corps qui l'exaspérait. »

« Traverser le terrain vague, c'est ce qui ressemble le plus à ce que vivent les personnages des romans du Far West et des récits d'aventures qu'elle lisait il y a quelques années, sauf que John Silver et le petit Jim veulent trouver un trésor sur une île alors que Catalina veut juste rentrer à la maison à l'heure et sans qu'on la viole. »

« Elle, elle n'a aucun droit, même pas celui de garder le silence. Ils ne lui ont même pas laissé l'opportunité de les perdre une seule fois. Quand elle y pense, elle bout : quelques graines de rancœur supplémentaires semées dans le cœur de sa créature intérieure. »

« [...] l'autostop c'est une faute grave pour une jeune fille, c'est se mettre en danger consciemment, c'est donner carte blanche aux violeurs et aux assassins, c'est servir sur un plateau du filet de bœuf à un doberman pour lui demander ensuite de ne pas y toucher. »

« Il y a peut-être une guerre, constante mais discrète, un cheval de Troie rempli d'informations qui ne seraient cancérigènes que pour une catégorie de la population, car elle ne connaît aucun conte classique, ni œuvre d'art, ni spectacle public dans lequel il n'est dit qu'elles, filles et femmes, n'étaient pas à la maison mais dans une forêt obscure, ou en train de se laver dans l'eau d'une rivière, ou sur une route de campagne, et que le pire ne leur serait pas arrivé si elles avaient évité ces lieux que les hommes peuvent fréquenter en toute sérénité. Catalina cherche des exceptions, mais seul lui vient le souvenir de la nymphe Daphnée, obligée de se métamorphoser en arbre afin d'échapper à Apollon. Peut-être que modifier l'apparence de son corps, en ajoutant ou en retranchant de la chair, c'est le seul moyen de se protéger dans cette vie. Catalina se demande si ce n'est pas ce que maman cherche à faire. »

« Catalina ne supporte pas son soutien-gorge plus d'une heure ou deux, elle ne supporte pas non plus les vêtements serrés et, quand elle porte une chemise, elle se met aussitôt à transpirer et se retrouve avec des auréoles sous les bras, Des taches qui trahissent le fait qu'elle est vivante. Elle ne veut même pas penser aux odeurs que dégage son entrejambe, un parfum qu'elle aimerait pouvoir abjurer de toutes ses forces. En plus, elle sent que son physique se métamorphose constamment, que chaque fois qu'elle est à peu près sûre de se connaître, qu'elle commence à savoir qui elle est, elle se transforme à nouveau en une étrangère. Elle n'admet pas l'idée que ce n'est pas son corps qui la tourmente et gâche la fête en étant incapable de supporter des talons qui lui déforment les pieds, mais que c'est elle qui le torture quand, malgré la douleur, elle essaye d'en porter. Même les parties de son être qu'elle trouve en secret les plus jolies lui font honte, comme si la beauté n'avait pas d'importance ni d'éclat en soi juste parce que la nature l'accorde gratuitement. Apparemment, il est préférable d'admirer une beauté produite avec des litres de maquillage, un Wonderbra, des heures d'aérobic et de privations. Elle aimerait qu'il existe davantage de catégories sensorielles devant lesquelles s'émerveiller. Elle rejette la possibilité d'avoir une odeur spéciale, parce que même après s'être lavée méticuleusement, elle trouve que son entrejambe sent comme un animal de ferme. Mais elle a peut-être une jolie peau quand on la touche, ou une voix agréable ou, sans le savoir, le pouvoir caché de voir ou entendre des choses même avant qu'elles n'existent, et puis de toute façon on ne peut pas créer une sculpture ni composer de la musique ni écrire une histoire à partir de rien. Son erreur, c'est de vouloir séparer ce qui est physiologique et corporel de ce qui est intellectuel et spirituel, la sensation de l'émotion, en feignant de ressentir plus que du froid, de la fatigue, de la faim, du plaisir ou tout ce qui peut être en lien avec les courbes si changeantes qui constituent sa présence au monde. Toutefois, rien n'est plus vrai que ce qui s'y passe, même si l'anthropocentrisme philosophique qu'on enseigne à l'école s'entête à souligner le contraire. Elle se demande si le problème ne serait pas que ressentir du plaisir ou simplement ressentir est une richesse intérieure que l'homme ne supporte pas d'avoir à partager, même avec certains membres de sa propre espèce. Ainsi, quand elle est émue d'avoir caressé un oiseau, ou d'avoir vu une cigogne voler jusqu'à son nid ou un papillon voleter autour d'elle, elle garde l'espoir de s'accepter, comme le font ces espèces, sans se poser de questions, ou au moins d'accepter que ses hanches n'ont pas besoin d'une gaine. Elle se souvient encore de cette scène. Maman, un autre corps absent de lui-même, écoutant celui de sa fille lui annoncer qu'il ne portera plus jamais une chose qui le serre tant. Peut-être qu'il lui a fallu un peu plus de temps pour le comprendre, mais le fait est - Catalina ne s'en rend compte que maintenant qu'il y a des mois qu'elle n'a pas vu la moindre gaine sur l'étendoir. Corps 1- Maman 0. »

« Papa et maman la tiennent au bout d'une corde depuis longtemps rompue, car si Catalina fait du stop ce n'est pas juste pour éviter de rentrer trop tard à la maison, c'est aussi parce qu'elle a besoin de frôler la ligne rouge, de vire à la frontière ; elle préfère l'apocalypse au liquide amniotique dans lequel elle flotte quand elle est avec papa et maman. L'autostop, c'est le sport extrême qu'elle a choisi, comme d'autres filles choisissent de coucher avec des inconnus sans protection ou de rentrer seules le soir, un rite initiatique dont elle espère sortir avec un nom, un vrai, pas celui qu'on lui a imposé qui est ennuyeux comme la pluie. Ceci dit, elle espère tomber sur quelqu'un d'aussi gentil que la dernière fois pour la ramener. »

« Catalina, qui s'intéressait tellement à la mythologie classique, se rappela en écoutant cette histoire que la tradition du passage du seuil de la porte dans les bras du marié ne venait pas du grand écran mais du rapt - l'enlèvement, on y revenait toujours - des femmes dans la Grèce antique. Elle aurait aimé le préciser, apporter son grain de sel dans la conversation entre shampooings et permanentes, mais elle savait qu'une fois à la maison maman la gronderait en lui ressortant son fameux slogan : voir, entendre et se taire. Selon maman, une fille ne doit pas donner son opinion. Catalina déteste qu'elle le lui dise et la manière dont elle le dit, alors ce jour-là elle avait préféré se conformer aux instructions et rester à sa place tout en observant les deux clientes les plus silencieuses du salon de coiffure. L'une d'elles, d'environ cinquante ans, s'était d'abord mêlée à la conversation et avait même évoqué son mariage et ses beaux-parents, qui désormais vivaient eux aussi sous le même toit qu'elle, mais comme elle n'avait pas eu d'enfants, malgré plusieurs tentatives avec les méthodes modernes de reproduction assistée, elle s'était mise en retrait des bavardages revue, sans toutefois tourner une seule fois la page. Voir. entendre et se taire. La seconde, la plus silencieuse de toutes, était ce que les autres appelaient dans son dos une vieille fille. Elle vivait dans son immeuble et avait presque dix ans de plus que maman, mais ne faisait pas son âge. Étrangère à la conversation, fixant son propre visage dans le miroir, elle levait par moments un sourcil, comme si elle venait d'entendre une énormité. Elle était la plus jeune d'une famille de trois garçons et deux filles, tous mariés et avec des enfants, à part elle, qui durant dix ans demeura hors du domicile familial, mais c'était sur elle qu'était finalement retombée la responsabilité de s'occuper de leurs parents. Avec ou sans homme, la vie finit toujours par t'obliger à t'occuper de quelqu'un, mais ce quelqu'un ce n'est pas toi, pensa Catalina. Pour elle, c'était plus naturel de s'occuper des enfants, parce que les parents on ne les a pas choisis et on ne peut pas les éduquer ni faire en sorte qu'ils se comportent comme on le voudrait, on ne peut pas leur ordonner de voir, entendre et se taire, ni leur interdire de sortir ni rien. C'est pour ça qu'elle s'était fait la promesse que, si un jour elle avait des enfants, elle ferait son possible pour bien s'entendre avec eux, elle les laisserait faire beaucoup de choses et peut-être même qu'elle les ferait avec eux, ces choses, au lieu de dire toujours NON ou Quand tu seras mère tu comprendras. Comme ça ils ne voudraient jamais la fuir. »

« Si elle aimait tellement aller à la campagne, c'était parce que là-bas elle parvenait à fatiguer son corps sans se fatiguer d'être en vie. »

« L'espèce humaine est la seule à s'inquiéter de la mort, à refuser de mourir, à vouloir garder le contrôle sur la vie, au lieu de s'occuper, comme les autres, de savoir la vivre. »

« Parce que le pire est ailleurs, comme la vérité dans X-Files, et tout le monde a laissé entendre à Catalina que lorsqu'un loup se promène en liberté on enferme les cent brebis à double tour, et si l'une d'elles s'échappe, ce sera de sa faute à elle si le loup la trouve, parce qu'il est dans la nature du loup de faire peur à la brebis, de torturer la brebis, de tuer la brebis, de la dévorer, mais personne ne se demande s'il est dans la nature de la brebis de rester enfermée jusqu'à ce que le loup cesse d'exister, puisque apparemment le loup n'arrêtera jamais de la traquer. 
Catalina ne veut pas qu'on la viole, ni qu'on la mange, ni réapparaître en morceaux éparpillés dans un fossé, mais elle ne veut pas non plus faire sa vie en fonction du loup, alors qu'elle pressent que, comme Dieu, il peut être partout. Elle aimerait peut-être disparaître dans une malle magique et réapparaître ailleurs, si possible loin de la maison. Elle s'est habituée à cette peur acquise, à l'alimenter, à se vautrer dedans, et même à y prendre plaisir, à vouloir sentir n'importe quoi sauf l'autre peur, celle qui la conduirait directement à un puits portant une inscription gravée dans la pierre disant quelque chose comme "Après tout ce qu'on a fait pour toi, on croyait qu'il t'était arrivé quelque chose, tu ne te rends toujours pas compte à quel point tu es fragile ? Tu pourrais retomber malade", ou cette autre peur, plus concrète et tangible, à laquelle elle est confrontée chaque fois qu'elle rentre cinq minutes en retard et dont la conséquence est de ne pas pouvoir sortir de la torpeur domestique pendant une longue période. »

« Elle voudrait crier au monde entier qu’elle déteste être née dans ce corps auquel on ne permet de rien faire. Peut-être qu’elle ne le dit pas parce qu’elle craint de lasser, ou de ne pas être comprise, ou de ne plus être aimée avec toutes ses bizarreries. Elle préfère être vue comme une méchante fille que comme une bête curieuse. Curieuse parce qu’on n’a pas toléré qu’elle soit dans un autre état d’esprit, qu’elle ait d’autres désirs et initiatives, comme pour les femmes mortelles dans la mythologie classique. »

« Durant ces quelques jours d'incertitude, Catalina décora sa chambre de dessins médiocres ou de tout ce qui pouvait l'aider à marquer un territoire dans lequel elle allait se retirer comme une bigote du Moyen Age.
Lire, écrire, et qu'on me fiche la paix, voilà quelle aurait été la devise de son couvent. Elle était certaine que c'était la véritable raison pour laquelle les femmes se cloîtraient au Moyen Âge, car s'enfermer dans une cellule pour lire ou préparer des madeleines en compagnie de dix autres femmes, ça devait être ce qui se rapprochait le plus de l'indépendance, sans avoir à mourir prostrée dans son lit des suites de son vingtième accouchement avant d'atteindre quarante ans. »

« Catalina a découvert qu'écrire est la meilleure façon d'être ou de ne pas être au monde. »

« - Fallait pas arrêter la pilule.
- C'est le docteur qui m'a dit d'arrêter ; ça faisait cinq ans que je la prenais sans interruption.
- Mais qui c'est ton mari ? C'est le docteur ou c'est moi ? 
Comment Catalina pourrait savoir quoi que ce soit sur le désir alors qu'elle ne sait ni ce qu'elle veut, ni qui elle aime, ni qui elle est, ni ce qu'est son corps, ni à qui il appartient, quand les lois semblent ne tenir compte que d'une seule forme de vie bien spécifique, mais pas des millions d'organismes qui cohabitent dans son ventre. Quel est le signe astrologique des bactéries de son intestin ? D'où sort l'idée que certaines espèces ont plus d'importance que d'autres ? Quel est le sexe d'une grossesse de quatre semaines ? Cette dernière question lui semble importante, sinon ça n'apparaîtrait pas sur la carte d'identité que Pablito a depuis deux ans. Dans la hiérarchie mondiale elle est sûre que les choses sont classées dans cet ordre: numéro un : un homme. Numéro deux: une femme enceinte d'un futur homme. Numéro trois : une femme enceinte d'une future femme qui un jour portera dans son ventre un futur homme. Dernière place : une femme aux trompes ligaturées. Maman, qu'est-ce qui t'a pris, pense Catalina, et elle imagine la version la plus lucide et ironique de sa mère lui répondre : "Tu vois, personne n'est venu à la maison pour donner des cours d'éducation sexuelle ni distribuer des capotes. Et puis ton père n'aurait jamais eu l'idée d'en mettre, et une vasectomie n'en parlons pas. On castre toujours le troupeau, jamais l'étalon." »

« Se doucher dans les ténèbres n'aidera pas à faire la lumière sur ce qui l'entoure, au sens littéral, et ne lui permettra pas non plus de comprendre quel pouvoir possède son corps. Si elle continue à le cacher, elle ne le laisse pas exister ; si elle le montre, elle a l'impression qu'il n'existe qu'à travers le regard des hommes. Elle sait déjà ce que c'est de se cacher, alors autant essayer de laisser la fenêtre complètement ouverte, pour que les autres puissent voir ce qu'ils veulent. Elle se dit que ce serait un acte de charité. Peut-être qu'ainsi les femmes des voisins, celles que maman appellent par leurs prénoms, n'auraient pas à mentir sur leurs maux de tête ni écarter les jambes sans en avoir envie le soir même. Mais si les maris le font ensuite avec leur épouse en pensant au corps de Catalina ? Répugnant. »

« Guillermo faisait semblant d'aimer les filles comme Catalina le faisait de pouvoir en être une. Que chacun ait sa bibliothèque de mensonges et vive sa mythomanie en paix. Mentir n'est qu'une autre manière de raconter la vérité, nous finirons Guillermo et moi par devenir écrivains, se disait-elle, comme si l'imposture était une méthode primitive pour pratiquer la fiction. Raconter des salades ou écrire le développement d'un conte nécessitent les mêmes outils. Ce sont des actes liés à la survie, même si, finalement, certaines histoires s'obstinent plus que d'autres, aussi folles soient-elles, comme la tauromachie depuis l'âge de bronze ou les femmes dépourvues de sentiments depuis la culture classique. »

« Maman ne mentionnait jamais cette partie du corps, elle la faisait simplement disparaître du langage comme une fillette dans le coffre d'une voiture, un petit lapin ou ou chat dans un haut-de-forme. Un jour, Catalina l'avait justement appelé comme ça, le "minou", pour demander à maman d'être plus douce, car elle était en train de lui laver cette zone avec un peu trop de fougue pour lui rendre sa pureté ou peut-être pour voir si elle arrivait à l'effacer pour de bon. le minou. Catalina avait entendu une petite fille le dire à l'école. Elle n'avait alors que sept ans, et avait à peine prononcé ce mot qu'elle reçut une tape sur la bouche d'où venait de sortir ce que maman considérait comme une horreur. le coup resta gravé comme un souvenir d'enfance : direct et sec, et si c'était possible, elle pourrait presque en sentir encore le goût aujourd'hui sur ses gencives. le même genre de coups que certains flanquent à leur petit chien pour l'empêcher de mordre. Assez mou pour ne pas lui fendre la lèvre, mais suffisamment fort pour qu'elle ne retente jamais de nommer l'innommable. Elle ne pleura pas, mais eut les larmes aux yeux. Elle resta stoïque en serrant la bouche, sonnée, paralysée, nue et pleine de savon face à maman jusqu'à ce que celle-ci sorte de la salle de bains. »

« La gorge en ébullition et avec pour seul objectif de rentrer à la maison au plus vite, elle réussit à s'extirper de là en sentant des mains tenter en vain d'attraper ses fesses comprimées, et de ce fait anesthésiées par la gaine que maman lui faisait porter. La première fois qu'elle l'avait enfilée, Catalina avait demandé à quoi servait ce vêtement si inconfortable et maman lui avait répondu que c'était pour être bien maintenue. Peut-être qu'elle voulait dire blindée, même si en blindant Catalina contre le monde elle la blindait également contre sa propre curiosité, contre ses propres doigts explorant son propre corps. »

« La méfiance est un long couloir humide, aux murs recouverts d'écailles poisseuses. Un héritage auquel il n'est pas facile de renoncer. Si un commerçant disait à maman qu'une fille aussi grande et maigrichonne qu'un garçon lui avait volé un paquet de bonbons Chimos, maman pensait immédiatement que c'était sa fille qui avait fait le coup; si la maîtresse disait que deux copies d'élèves étaient identiques, papa en déduisait que c'était Catalina la copieuse. Petite, elle en était venue à penser que s'ils ne la laissaient pas sortir, ce n'était pas pour la protéger contre les maladies contagieuses des autres enfants mais pour préserver le reste de la population de sa présence toxique. »

« Tout ce qu'elle veut c'est crier. Parce qu'elle se sent comme un cochon dans un abattoir. Parce qu'elle ne sait pas trouver l'affection chez elle ou au-dehors. Parce que le père de son amie l'a embrassée et l'a obligée à le toucher, et quand il a vu que son désir n'était pas réciproque, il a menacé de dire à ses parents qu'elle était une salope, une traînée. Parce qu'elle n'est coupable de rien, et encore moins d'être venue au monde, encore moins d'être arrivée de manière inattendue, sous une forme inattendue, une forme pernicieuse. Parce qu'elle en a marre qu'on lui dise que c'est elle qui déchaîne tous ces fléaux contre elle-même simplement en marchant dans la rue. Parce qu'elle veut un corps qui ne lui fasse pas mal. Parce qu'elle n'en a pas d'autre. Parce que c'est ce qu'elle a de plus précieux, la seule chose qu'elle possède. Parce que sans corps elle n'est pas et n'existe pas. Elle veut crier parce que c'est ce qu'elle doit faire à cet instant pour survivre. Parce que c'est ce corps même qu'elle abhorre qui la supplie de laisser s'échapper ce cri. Alors elle crie ... »

Quatrième de couverture

Ses plus grandes batailles, une femme les livre contre son propre corps.
U n soir de l'été 1994, Catalina, 16 ans, quitte précipitamment la maison de sa copine avant qu'on la raccompagne. Il n'y a plus de bus, elle part à pied et décide de faire du stop. Elle a peur des mauvaises rencontres mais encore plus du couvre-feu imposé par ses parents.
Entre 18h15 et 21h45, avec un suspense digne d'un thriller, on va suivre ses pensées comme une expérience intime, parfois dérou-tante, parfois contradictoire, mais surtout intense, comme tout ce qu'on vit à l'adolescence. Ce sera aussi une tentative de prise de conscience de son propre corps qu'elle cherche à apprivoiser malgré le regard des autres.
L'auteure transfère sur le plan physique l'éducation sentimentale de son héroïne, miroir de la vie et de son temps, pour nous suggérer que les batailles des femmes reflètent les violences de chaque époque.
Un livre parfaitement actuel sur le désir de liberté et le corps féminin comme champ de conflit émotionnel, affectif et politique. Un roman juste, universel et plein de tendresse.

PRIX BIBLIOTECA BREVE DU MEILLEUR ROMAN 2023

Rosario VILLAJOS est née à Cordoue en 1978 et vit à Madrid. Après des études aux Beaux-Arts, elle a travaillé dans l'industrie musicale. L'Éducation physique, son premier roman traduit en français, a reçu le prestigieux prix Biblioteca Breve en Espagne et a été finaliste du prix Strega étranger en Italie.

Éditions Métaillé,  septembre 2025
249 pages
Traduit de l'espagnol par Nathalie Serny

mardi 25 février 2025

Je t'ai donné des yeux et tu as regardé les ténèbres ★★★★☆ d'Irène Sola

Des pages peuplées de démons et de fantômes, où vivants et morts cohabitent et où le temps fait bien ce qu'il veut. 
Plusieurs générations de femmes fortes, folles, courageuses ou quelque peu déglinguées s'entremêlent dans ce livre qui conte plusieurs pans de l'Histoire de l'Espagne ... en une journée !
La première femme de cette lignée, Joana, fait un pacte avec le démon, le rompt et condamne ainsi ses descendants à naître affublés d'un petit quelque chose en moins : l'un  l'orteil, l'autre un morceau de coeur, ou carrément l'anus. Il y a celle à qui il manquera la mémoire et l'autre les cils. Ou encore les  « 3 doigts de jambe ».
Bon vous l'aurez compris, elle est un peu barrée et étonnante cette lecture, j'en ai aimé son réalisme magique, son côté foisonnant. Pas évident, toutefois, de tirer au clair l'arbre généalogique de cette famille alors un conseil si vous entrez dans cette lecture, laissez vous happer par la destinée un peu folle de la famille Clavel se confrontant au démon farceur, à Franco, à la bêtise humaine, sans trop analyser la temporalité, ni réfléchir aux liens qui unissent les protagonistes et ainsi en savourer toute la substance.
Tout s'éclaire à la fin. Et c'est d'une beauté folle.

« Matin

for women live much more in the past than we do, he thought, they attach themselves to places !...
VIRGINIA WOOLF, Mrs Dalloway

La fenêtre de la cuisine était étroite et profonde comme le trou d'une oreille. Il s'y glissait une lumière indirecte, matinale, bleutée, qui amortissait les formes et les couleurs. Les murs décrépits et la hotte de la cheminée étaient blancs, les taches d'humidité, grises, le marbre, jaune, les craquelures de l'évier, noires, les armoires, de tonalités fumées, avec des poignées métalliques piquées de rouille, le sol était en carrelage grenat, les bancs, les chaises et la table étaient en bois de pin verni, avec différentes patines dues à l'usure. La cuisine avait deux portes. Une porte massive, avec deux marches, qui menait à une resserre violette et froide comme un foie. Et une autre avec des panneaux vitrés qui donnait sur l'entrée. L'entrée du mas était humide et sombre, comme une gueule. Ses murs rêches étaient la chair à l'intérieur des joues. Des poutres au plafond, comme un palais rayé, et un sol de roche, une langue usée après tant d'années passées à engloutir. Il y avait un meuble à chaussures plein de chaussures mises n'importe comment. Un banc. Un placard aux portes vermoulues, avec un loquet en bois. Trois crochets couverts de vestes, comme des bosses. Une caisse pleine de bouteilles vides. Aux murs étaient accrochés des instruments pour faire du fromage; une lyre et des moules en osier. Par terre, il y avait deux bidons à lait pour faire joli. La voûte de l'entrée, c'était des gencives. La porte fermée qui donnait à l'extérieur, des dents serrées. Un escalier carrelé, étroit comme une épine dorsale, conduisait à l'étage. Le fond de la gueule, c'était l'ouverture qui donnait sur une étable allongée, au sol de terre battu, avec une seule fenêtre, les murs garnis de mangeoires encastrées, une auge rudimentaire, des sacs, des bassines, une fourche, du fourrage et de la paille, une étagère métallique couverte d'outils et de poussière, une porte qui donnait sur une basse-cour. L'étable était divisée en deux. D'un côté il y avait quatre chèvres faméliques. De l'autre, un char. Une des chèvres était blanche. L'autre était brune. Le bouc était noir. Et il y avait un cabri, brun avec le museau blanc. Le char était doré et bleu, avec des coussins, des festons brodés, des franges en soie plissée et des étoiles peintes en or. 

1.... les femmes vivent beaucoup plus que nous dans le passé. Elles s'attachent aux lieux...» »

« Les mouches se posèrent à nouveau sur le marbre. Maintenant, elles ne s'élevaient plus dans les airs, elles léchaient les parcelles de nourriture. Elisabet et Blanca rincèrent les tripes. Elles les égouttèrent et les firent sauter avec de l'oignon haché, du persil et du vin. Et Blanca pensa que lorsque Margarida avait dit que dans cette maison n'entreraient plus jamais ni voleurs, ni charretiers, ni hommes du vice-roi, ni tonneliers, ni valets, ni maîtres louvetiers, ni soldats, ni prétendants, ni fils cadets, ni journaliers, ni commerçants, ni colporteurs honnêtes, ni vendeurs, ni marchands, ni charbonniers, ni soldats errants, ni passants, elle n'avait pas parlé de ne laisser y entrer ni fouines, ni femmes sales, ni genettes, ni belettes, ni traînées, ni catins, ni ramassis de vices, ni portes par où le démon se glisse à l'intérieur des hommes et en fait de grands pécheurs. Et c'est pourquoi, bien que Margarida ait crié: « Non, non, non! Qu'elle accouche dans la forêt, que les renards mangent son bébé ! », quand Blanca vit Elisabet dans la cour, comme un animal égaré au milieu du brouillard, elle la prit par la main et la fit entrer dans le mas. Elle avait les doigts gelés et le ventre encore plus gros et protubérant que celui que charriait Blanca. Elles avaient l'air d'un miroir. Et depuis ce jour Blanca et Elisabet s'étaient aimées. De toutes les façons qu'il y avait de s'aimer. Comme les chevreuils. Avec délicatesse. Comme les poules. Recroquevillées. Comme les canards, avec une force brutale. Comme les chèvres, dans l'affolement. Comme les lièvres, en jouant. Comme les chiens, assoiffées. Comme les mouches, mine de rien. Comme les chats, sans pitié. Comme les renards, avec coquetterie. Comme les porcs, comme s'il y avait des siècles qu'elles s'aimalent. »

« Bernadeta la croyait, détournait le regard et, au lieu de contempler Margarida, les yeux comme deux citrouilles, morte par terre, elle cherchait la chevrette. Et si, alors qu'elle était devenue une femme accomplie, elle était assaillie par ces brigands qui tuaient tous les habitants des mas à coups de couteau, ou les hommes pendus et écartelés, elle guettait le taureau. Et elle ne voyait pas comment ils les poignardaient, ni comment ils les coupaient en morceaux, et elle n'avait pas à regarder l'enfant gonflé d'excréments, ni l'homme qui chiait sur des vipères, ni les loups bleus qui vomissaient, parce que le taureau était gros comme une étreinte et remplissait son regard. Même quand sa mère avait exigé : « Où sont-ils ? Que sais-tu ? » Bernadeta s'était consolée en regardant le taureau, la chatte, le bouc, la chèvre et l'homme qui avait la bouche à la fois laide et jolie. D'abord, elle ne disait rien, parce qu'elle ne savait pas ce qui se passerait si elle répondait. Mais Angela avait tellement insisté, « Je veux que tu me dises », « Et après ? Et après ? Et après ? » que Bernadeta lui avait raconté comment ils avaient tué son père, son oncle et son frère, et sa mère était morte de chagrin, desséchée comme un morceau de jambon salé. »

« À partir de ce jour, Bernadeta se fourrait tous les jours dans ce repaire et, dans le ventre obscur de la montagne, enlaçait ce corps changeant et instable. Elle ouvrait les yeux et la seule chose qu'elle voyait, c'étaient des ténèbres bleues. Lilas, noires, violettes. Qui dansaient, jusqu'à ce que soudain l'obs-curité éclate. Brillante, orange, jaune, grenat. L'espace d'un instant, la lumière déchirait la noirceur. Ensuite, l'obscurité l'avalait. D'abord les éclats, puis le noir. Et davantage d'éclairs et encore plus de ténèbres. Mais, dans tout ce noir, il n'y avait pas d'hommes sans oreilles, ni de femmes sans visage, ni d'enfants gonflés pleins d'excréments, ni de nouveau-nés jaunes, ni de vipères, ni de loups, ni de pendus, ni d'écartelés, ni de femmes forcées, ni de gens poignardés. Rien que des flammes. Rien qu'un ciel toujours nocturne. Et soudain des claquements. Des fulgurances. Et des étoiles. Et ensuite une tempête sans fin. Il pleuvait et pleuvait, et il plut tellement que de la pluie infatigable naquirent les rivières et les lacs. L'eau était noire et avançait. Ensuite elle se retirait. Et la mer s'ouvrait et, de la blessure, il sortait du feu. Comme du sang. Les nuages s'effilochaient et on distinguait un soleil. Comme une fleur. Nouvelle. D'abord blanche. Plus tard, si jaune qu'elle tuait. Et elle se mettait à vrombir dès qu'elle s'élevait. La lune était grosse et rose et on aurait dit qu'on pouvait la toucher. Les étoiles s'allumaient et dégringolaient, avec leur queue, bleue. Il n'y avait ni maisons, ni arbres, ni montagnes. Il n'y avait pas de mas qui s'appelait mas Clavell, parce que tout était couvert d'eau. Les étoiles s'y précipitaient. Il en sortait des fumerolles. Et l'eau s'agitait, se lacérait et les sommets griffaient, là-haut, dans le fracas, pour se hausser. Mais les étoiles ne cessaient de tomber. Et les nuages revenaient et alors ils apportaient le froid et avec le froid, la glace. La mer gelait, blanche. Elle dégelait, bleue. Et alors venait la chaleur, qui desséchait tout. Ensuite la glace revenait. Puis à nouveau la chaleur. Et plus tard la mousse et les buissons et les arbres qui sortaient de l'eau et les insectes qui volaient et les fleurs et les poissons qui marchaient. Mais le froid ne se lassait jamais, ni la chaleur, ni les nuages, ni l'obscurité, ni les grenouilles laides, ni les crapauds revêches, ni les petits cochons de saint Antoine, qui étaient gros comme des chèvres, ni les mille-pattes comme des serpents, ni les lézards comme des chevaux, ni les poules monstrueuses, avec des dents à la place du bec et des peaux velues et des peaux squameuses et des peaux emplumées, qui se tuaient et se mangeaient les unes les autres. »

« Elle ne disait pas non plus qu'il y a deux miracles dans cette vie, le miracle de naître et le miracle de mourir, parce que Dolça avait sommeil. Ses yeux se fermaient et sa tête tombait en arrière. Et elle ne murmurait pas qu'elle aurait aimé lui répéter plus souvent qu'elle était la plus jolie chevrette de toutes les chevrettes, parce que Dolça ouvrait grand les paupières et regardait l'enfant qu'elle venait de mettre au monde, tranquille. Assoupie. Contente. C'est pourquoi elle ne disait rien, Bernadeta. Parce qu'il y a des choses qu'on ne peut pas dire. Parce qu'on peut dire les malheurs et on peut dire le chagrin, on peut dire le remords et la culpabilité et on peut dire la mort et le mal et les choses que font les hommes. Les bonnes et les mauvaises. Mais on ne peut pas dire comment on fait une petite fille. Et il n'y a pas de mots pour expliquer comment tu l'as faite, parce que tu l'as faite comme la terre fait les arbres et les arbres font les branches et les branches font les fruits et les fruits font les graines. Dans l'obscurité. Depuis un lieu enfoui tellement profondément que tu ne savais pas que tu savais faire. »

« [...] en réalité c'étaient les années qui avaient perdu la tête, de plus en plus rapides, passagères, effrénées. Et dans cette maison et dans cette montagne et partout, si on y réfléchissait, le temps avait toujours fait ce qui lui passait par la tête. Maintenant, Marta était une femme qui avait une fille et Alexandra, qui aurait dû être un bébé emmailloté, était une grande jeune fille, dépourvue de patience, qui continuait de trouver la plupart des choses ridicules et mal faites. Et qui disait « Quels ânes ! » à tout bout de champ, d'une voix grave et aigre, qui faisait qu'on se demandait si c'était souhaitable ou pas, d'être un âne. Elle ressemblait à Elisabet, même si elle ne le savait pas. Mais elle était aussi prétentieuse que Dolça. Elle se prenait sans cesse en photo, fronçant les lèvres et penchant la tête. Et à chaque instant elle se plaignait de ce que le mas Clavell était une vieille maison et qu'il fallait la rénover, sur un ton digne de Margarida. Alexandra étudiait quelque chose que Bernadeta ne comprenait qu'à moitié, et non seulement elle ne faisait pas de rallyes, comme sa mère, mais elle ne conduisait même pas, parce que cette chevrette stricte et impatiente obtenait invariablement ce qu'elle voulait et elle n'avait aucun mal à se faire conduire là où elle voulait aller. Maintenant, elle fréquentait un garçon d'Olot qui l'emmenait ici et là, toute la journée. Les deux premières choses qu'Alexandra avait dites de ce garçon, c'était: « Il a une Audi » et « Sa maison a été rénovée ». Et un jour, alors que Bernadeta était encore en très bonne santé et qu'elles étaient assises toutes les trois dans la cour, elle leur avait raconté comment ils s'étaient rencontrés, quand elle travaillait dans la brigade de la jeunesse de la mairie. Le travail était « super ennuyeux » et on leur faisait porter des blouses orange « horribles », mais Alexandra avait raccourci la sienne pour la rendre moins laide, sans demander l'autorisation de la couper, parce qu'on ne la lui aurait pas donnée, si bien que quand on lui dit qu'elle ne pouvait pas la raccourcir, c'était trop tard et elle avait le ventre à l'air. Et elle leur disait : « La première fois qu'on s'est parlé, Eloi, qui était en vacances avec ses parents, m'a dit qu'il aimait bien le tee-shirt que je portais. Le tee-shirt orange raccourci. Et moi j'ai répondu quel âne, tu ne vois pas que je ressemble à une bombonne de butane ? » Marta et Bernadeta riaient et Marta avait demandé : « Tu l'as traité d'âne ? » et Alexandra avait répondu : « Bien sûr. »

Marta s'approcha du lit et Bernadeta lui prit la main comme si elle l'avait attrapée au vol. Elle l'approcha de sa poitrine. Elle dit, de sa voix rauque et reposée, qu'elle n'avait pas utilisée de toute la journée :
- On a été bien, toutes les deux. On s'est bien tenu compagnie. »

Quatrième de couverture

Entre les falaises des montagnes catalanes, se cache le mas Clavell. Dans cette maison reculée, à l'aube, une femme âgée, exagérément âgée, entame son dernier jour. Et toutes les femmes nées et mortes entre ces murs sont là pour la veiller. Joyeuses, elles préparent une fête en l'honneur de celle qui au soir viendra les rejoindre. Cette seule journée contient dès lors quatre siècles de souvenirs. Ceux de Joana, qui voulait un mari. Ceux de Bernadeta, dont les yeux voient ce qu'ils ne devraient pas. Ceux d'Angela, qui n'a jamais mal. Ceux de Margarida, qui au lieu d'un cœur entier a un cœur aux trois quarts, plein de rage. Ou ceux de Blanca, née sans langue, la bouche comme un nid vide, qui se contente d'observer. Ou d'autres encore.

Après Je chante et la montagne danse, Irene Solà signe un roman vivant et drôle, peuplé de légendes et profondément poétique. De sa prose puissante et musicale, elle célèbre la lumière et les ténèbres, la vie et la mort, la mémoire et l'oubli.

Éditions du Seuil, août 2024
183 pages
Traduit du catalan par Edmond Railllard 

mercredi 20 novembre 2024

Azucre : une épopée ★★★★★ de Bibiana Candia

De jeunes galiciens, au XIXeme siècle, à Cuba deviennent des galériens du sucre.

Bibiana Candia retrace le récit tragique d'une poignée de jeunes gaillards partis de La Corogne, des rêves et espoirs plein la tête. À quai, spectateurs de ce départ, ceux qui restent y voient aussi une lueur d'espoir, prie une réussite, la clé pour sortir de la misère, s'élever un peu.

Et que vogue la galère.
Vers une nouvelle vie.
Et fasse que tout se passe bien.
Que cette nouvelle vie soit belle. 
Meilleure.
Tienne ses promesses.
Que l'éden soit au bout de la traversée. 

Un récit vibrant sur cette période de l'Histoire que je ne connaissais pas : la vente d'esclaves espagnols aux propriétaires de champs de canne à sucre cubains.
D'une grande justesse.
J'ai littéralement plongé dans ce récit après quelques pages, et vibré tout du long, d'un grand panel d'émotions. 
J'aime les romans d'aventure - parce que j'aime l'aventure, certainement, j'ai ça dans les gènes ✨️-, souvent des pavés. Ici le roman est court mais il tape juste et je suis ressortie de cette lecture complètement abasourdie. 
Et cette couverture, on en parle ?
Cette lumière rayonnante au troisième plan, opposée à celle beaucoup plus sombre, sur le devant, vers laquelle semble se diriger cette majestueuse embarcation, laissant présager de tous les dangers.
Incroyable lecture.
D'un côté l'abus de son prochain, de l'autre viser haut, très haut, trop haut ... à juste titre... peut-être, ou pas.

Une lecture pour vibrer, grandir, réfléchir. 

Superbe moment. 

« Galicia está prove i a Habana me vou. Adiós, adiós prendas Do meu corazón*. » Rosalia De Castro
*En galicien : Pauvre est la Galice/à La Havane je m'en vais/Adieu, adieu aux délices/de mon cœur! 
« Le sucre se travaille au sang. » Proverbe Cubain »

« PLEURER, C'EST UNE HONTE, les femmes et les enfants pleurent, mais un petit qui va prendre la place de son frère aîné doit retenir ses larmes. Peu importe si tu n'as pas encore l'âge d'un homme, plus personne ne va se pencher sur toi, voilà qui t'arrache à l'enfance. C'est certain. »

« OÙ C'EST, CUBA ? LOIN. Loin est un endroit, une sorte d'endroit qui n'est pas d'ici. Les endroits qui sont loin sont au-delà de ceux qui ne sont pas d'ici. Les Castillans et les Portugais ne sont pas d'ici. Ensuite, il y a ceux qui sont loin, dans une zone de l'autre côté de la mer, d'où peu de gens reviennent, où il n'y a rien d'autre, une sorte de ligne imaginaire de non-retour. Ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas revenir, simplement personne ne peut revenir en restant le même. Voilà pourquoi les gars sont impatients de partir, parce qu'ils veulent savoir ce qu'ils pourront être de l'autre côté, ce qui les attend là-bas, qu'ils n'ont pas encore connu dans cet endroit de la terre.

Mamamaria sait qu'elle ne vivra pas assez longtemps pour le voir revenir, elle ne peut regarder Oreste sans se mettre à pleurer, et le père ne peut la regarder, elle, il est de ces hommes qui réagissent aux larmes comme si celles-ci les accusaient. Le petit gars a bien de la chance de partir gagner de l'argent, moi aussi j'irais m'occuper de l'azucre si mes deux jambes pouvaient me porter, mais ce n'est pas le cas et je reste ici tel un arbre pourri. Le père crache par terre avec l'air de signer ce qu'il vient d'affirmer, et il répète sur le ton de la prière: je suis un arbre pourri, un arbre pourri. »

« COMBIEN DE TEMPS MET-ON pour arriver à Cuba ? Je ne sais pas, gars, mais ça doit faire un bout, parce qu'il faut traverser la mer. Vous avez déjà vu la mer ? Bien sûr, les gars, à Vigo, à La Corogne, à Muxía... Et elle est grande, la mer ? 
Vous voyez cette vallée ? Vous voyez la brume au-dessus des arbres ? Vous voyez qu'on ne peut rien voir d'autre ? Eh bien la mer, c'est pareil. On ne peut rien voir d'autre. C'est la mer partout.
Oreste ne comprend pas très bien l'explication, mais il ouvre la bouche avec les autres, pendant que le commis de la Compagnie leur explique ce qu'est la mer et ce qu'est La Corogne, en se raclant la gorge entre chaque phrase. Nous allons passer par Saint-Jacques, vous allez voir la foire, qui est la plus grande, et des Castillans, du bétail, des muletiers, qui apportent de tout et remportent aussi des lettres pour Madrid.
Madrid, c'est loin ? Très, bien plus loin que Cuba, parce qu'à Madrid, on y va à pas de mule. »

« LA CARAVANE DE MULES bâtées avance à la cadence d'un mille. pattes, gravit et dévale les chemins boueux et caillouteux. Ces gars si jeunes et si hardis, où les emmenez-vous ? Je dois les conduire à La Corogne pour embarquer, on passera par Saint-Jacques, et là je ne sais pas encore si on prendra la diligence ou si on continuera à pied. Ah, fort bien, ils vont à Lisbonne ? Non, monsieur, ils vont à Cuba, pour travailler. À Cuba ? Oui monsieur, ils vont travailler au sucre pour la Compagnie de Feijóo Sotomayor. En Castille on ne gagne plus rien, il faut aller où on gagne son pain. Vous avez raison, j'aimerais bien partir avec eux, mais je suis trop vieux. Ils ont de la chance, ils sont jeunes et ils ont encore le cuir tendre. Moi je ne peux plus me baisser, mais eux... Ils vont devenir des hommes, peut-être même des hommes riches, parce qu'il y en a beaucoup, là-bas. Il y a toujours des riches, quand des pauvres travaillent pour eux. Ah, ils vont donc là-bas, où le travail ne manque pas et où personne ne sait s'y prendre comme il faut. Il faudra être prudent à La Corogne. À Astorga, j'ai rencontré un muletier de mes amis qui en venait, et il m'a raconté qu'il y a la peste. Les malheureux tombent malades du jour au lendemain et meurent par paquets. Il paraît que le mal est arrivé par un bateau, mais je n'y crois pas. C'est sûrement un châtiment. Comment le mal peut-il venir d'un bateau ? Pardi ! Ils ont sûrement fauté. C'est effrayant à voir. Ils jettent les défunts dehors et y mettent le feu, personne ne veut les toucher, les rues sentent la chair grillée et la fumée. On dirait l'enfer, pareil! Encore un coup du démon ! 
Il rapplique même si on ne l'a pas sonné, et il n'a pas besoin de bateau.
Quelques pas en arrière, les gars écoutent, incrédules. On ne sait que croire quand tout est possible, quand on va quelque part sans savoir où, en prenant un chemin qu'on n'a jamais emprunté. Alors, on peut tout envisager. Et si le démon s'en mêle, c'est pire. »

« Vous êtes sur le point de traverser la mer qui vaut plus que mille fleuves, n'oubliez rien de ce que je vous dis, car seul celui qui sait d'où il vient peut arriver quelque part. Et prenez garde de ne pas contracter le mal qui contamine tout le monde, ce mal dont on dit qu'il vient des bateaux, qu'il ronge les gens jusqu'au fond des entrailles et les consume entièrement. Prenez garde, vous qui quittez les confins pour une terre inconnue, à l'instar des Romains, parce que vous n'êtes pas des légionnaires et que personne ne racontera votre histoire, vous n'êtes que des gamins. »

« SUR LE QUAI, DES FEMMES tirent des carrioles chargées de vivres et de sacs destinés au Villa de Neda, et les gars les regardent travailler comme plusieurs jours auparavant ils avaient regardé les mules. Elles soulèvent des cabas, des havresacs, des caisses et des malles avec la précision et la force des soldats quand ils partent en manœuvre. Il faudra attendre encore longtemps avant qu'elles se rebellent et pillent les marchandises au lieu d'embrasser la main qui leur donne une aumône au lieu de les payer ; mais c'est normal, tout le monde finit par se réveiller un jour. Même les bêtes. »

« LES MARMITONS QUI AIDENT le maître coq s'appliquent plus à chasser les rats qu'à cuisiner. Celui-ci passe son temps à leur interdire de manger, on comprend certains mots et d'autres pas, comme si le langage n'était pas son fort, ou que sa bouche ne lui appartenait pas. Il ne s'adresse jamais à quelqu'un en particulier, il lâche des mots entre deux râles, vit et dort à côté de la caisse de sable où se trouvent les marmites, comme si c'était son poste de garde. Les marmitons n'ont même pas douze ans et ne semblent pas regretter de ne plus jouer au soleil ; on dirait qu'ils sont nés sur ce bateau, leur peau est dure comme le bois de la coque et leur expression est celle d'une personne qui a vécu plus d'un naufrage. Ils transportent la marchandise, surveillent les marmites, préparent le café pour le capitaine et le maître d'équipage, et distribuent les portions comme des hommes aguerris. Ils découpent la viande en salaison à coups de machette ; si ta tête leur revient, si tu attends ton tour, si tu ne bouscules personne et si tu as de la chance, tu pourras peut-être bénéficier d'un beau morceau de lard, c'est ainsi qu'on nous mène tous, avec cette discipline qui laisse miroiter une récompense sous la forme d'une bouchée de rab, comme les chiens sous la table. »

« ON NE PEUT PAS NON PLUS SE COUPER les cheveux en mer. Non plus ? Non. Pourquoi? Parce que celui qui se coupe les cheveux décourage le vent, et quand il n'y a pas de vent le bateau n'avance plus, cela veut dire qu'on est immobiles, enfermés dans la mer. Bordenface somnole à force d'écouter les histoires de Gonzalo, et il se répète tout bas: enfermés dans la mer. Vous avez déjà été enfermé dans la mer ? Moi oui, souvent, et les gens deviennent fous, surtout quand il fait très chaud, parce que si le calme s'éternise l'eau vient à manquer et les têtes arrêtent de réfléchir. On croirait que Gonzalo parle pour qu'on l'écoute, mais en réalité il parle tout seul, il ménage des temps de réponse comme autant de petits silences éparpillés pour que nous puissions y mettre les pieds et le suivre de près, c'est un conteur d'histoires, sauf que ce sont des histoires d'un autre monde; il est bien meilleur que l'aumônier, qui ne raconte que la Bible. Mais un jour, quand nous serons devenus autres, pas ces gars qu'on transporte comme de la marchandise, quand nous pourrons décider de notre destin, Bordenface racontera cet épisode où, quand nous étions en route pour Cuba, le vent nous abandonna et nous enferma dans la mer ; il racontera la tragédie de l'équipage devenu fou, les plus désespérés buvant de l'eau salée et mourant peu après. Les gens l'écouteront, émerveillés, comme ils écoutent maintenant les histoires de la Compaña. »

« CETTE LIGNE QU'ON VOIT au fond, c'est Cuba, on y arrivera demain.
Monter enfin sur le pont et sentir la brise fraîche, voilà qui pendant quelques instants nous fait oublier que les parasites nous dévorent. Le spectacle des nuages qui s'étirent ressemble presque à la scène de l'Annonciation qu'on voit sur les retables.
Oreste n'en croit pas ses yeux. Il pense toujours, comme le lui disait Mamamaria, que n'importe qui peut infliger de la souffrance aux gars, trouver amusant de martyriser les pauvres, ceux qui ne savent pas. Il ne dit rien, mais au fond il se réjouit et veut qu'enfin ce soit Cuba, et qu'au moins toute cette histoire continue sur la terre ferme. Il va bientôt être vrai que Cuba existe, qu'on n'est pas sur les confins, ou en enfer. Il met sa main en visière pour se faire de l'ombre et voir, ou essayer de voir, au-delà de l'île, au-delà de la ligne vert sombre qui flotte dans le lointain.
En fin de compte, comprendre est aussi une façon de regarder. »

« LE SOLEIL CARESSE LES façades des maisons multicolores au milieu desquelles les palmiers agitent leurs cimes comme des foulards verts qui saluent calmement les arrivants.
Nous n'avions jamais vu de maisons multicolores, et cette image le long de la côte, sur la droite quand on franchit l'embouchure du port, nous accompagnera toujours comme la vision d'un rêve. La ville de La Havane est une ligne colorée de maisons basses, vertes, bleues, jaunes, roses... Un récif de corail posé sur la terre. En la regardant, Bordenface se rappelle le jour où sa mère l'avait emmené au pazo pour aider au grand ménage de printemps. On lui mit deux chiffons autour des pieds et il passa l'après-midi à sillonner les couloirs, patinant et faisant briller les planchers. Sa mère et les filles en uniforme sortaient les pièces en porcelaine des vitrines et les nettoyaient une par une, Bordenface les regardait, fasciné, quand il passait devant elles, comme on regarde ce qu'on ne comprend pas. C'était l'effet que lui faisait La Havane, une ville en porcelaine fragile, une ville peinte. Qui pourrait croire qu'une ville doit se parer de toutes les couleurs? Ma foi, une personne persuadée qu'il ne faut pas seulement y vivre, mais aussi s'asseoir devant elle pour l'admirer. »

« LES GARS, TOUS VÊTUS de blanc, chaussures neuves et chapeaux de paille, tous semblables, munis de houes et de piochons neufs, aspirent l'air nouveau le plus profondément possible et se mettent en rang sur la place, devant le capitaine général et les autorités. On dirait une troupe aguerrie. Ils regardent autour d'eux comme si leurs yeux ne parvenaient pas à tout voir, et c'est vrai qu'ils n'y parviennent pas. Ce lieu doit être bon, il ne peut y avoir que du bon sous cette lumière, un lieu inondé d'une telle lumière ne peut pas attirer le malheur, le malheur se cache, il ne pourrait pas survivre ici; comme le disait le père Arsenio, nous sommes dans la maison de Dieu, c'est ici qu'a dû se fabriquer le paradis. Nous autres venons d'un lieu très éloigné, je comprends maintenant pourquoi il est sans lumière, toute la lumière est ici. C'était donc vrai notre terre est très loin, et Cuba est juste à côté du soleil.
Les femmes ont les épaules nues et portent des rubans, les cochers sont des mulâtres vêtus de redingotes multicolores et de chemises à volants, les calèches sont découvertes. Sous les arcades des maisons basses, on voit les hamacs où sont allongés des messieurs bien habillés, qui fument en regardant la rue. 
Que peuvent bien manger ces gens ? »

« ICI, LES BOEUFS SONT une force motrice, à la fois bêtes de trait et nourriture. Les gars ne s'en doutent pas encore mais ils découvrent leurs compagnons de travail. Les animaux, eux, sont conscients de leur propre importance. Passer tant de temps à observer et à marcher lentement, ça incite forcément à la réflexion, raison pour laquelle ces bêtes prennent rarement une décision hâtive. Mais personne ne s'est jamais donné la peine de demander leur avis aux vaches et aux bœufs; on serait surpris de leur bon sens si on leur accordait de l'importance. On commet souvent l'erreur, à cause de leur aspect, de ne voir en eux que des êtres dociles, les gens prennent souvent le calme pour de la stupidité.
Dans les familles des bœufs cubains on se souvient encore de ces bêtes martyres auxquelles, lors d'une rébellion, les esclaves avaient coupé les tendons des pattes arrière à la machette, et qu'il avait fallu ensuite sacrifier d'une balle entre les deux yeux. Les malheureux avaient attaqué les bœufs, parce qu'ils n'osaient pas s'en prendre au chef mais ils n'avaient réussi qu'à retarder la livraison de la marchandise. Quand on n'a rien, on se contente d'un petit méfait. N'importe quoi, pourvu de se sentir vivant. »

« Ici, on apporte nos histoires, mais on ne peut pas toujours les raconter, parce qu'on n'est plus vraiment capabable de parler, même si certains les racontent quand même. De plus, il se passe un truc bizarre : soudain, dans un lieu éloigné, différent, sa propre histoire semble infiniment loin, on dirait celle d'un autre. On n'est plus tout à fait sûr, au fin fond de cette terre, après tout ce voyage, d'être encore ces gars qui se saluaient en se tapant presque dessus, tellement leurs corps débordaient d'énergie.
Oreste, par exemple, qui là-bas était le fils de sa mère, morte devant lui sous les sabots d'un cheval quelques jours avant le départ, est maintenant membre d'une brigade et entre dans un baraquement avec quarante-neuf autres. Il ne parle qu'avec trois ou quatre gars, et tout ce qui lui reste d'avant son départ est la peur que Bigorne finisse par lui écraser le nez. C'est étrange, mais nous sommes comme ça. Oreste ne pense plus à Pedro depuis des jours ; pourtant, il plonge la main dans sa poche où il conserve la terre ramassée devant sa maison, il sent qu'il s'accroche à un fil invisible, même si ce n'est pas vrai, tout est plus loin qu'il ne l'imagine. Le monde est petit, et à la fois grand, la distance parcourue n'est pas une longue ligne droite. Parfois, ou plutôt souvent, c'est un abîme dont on ne revient pas, même si on retourne au point de départ. »

« VOUS ÊTES ARRIVÉS AU TEMPS DE LA SÈCHE. C'est quoi, la sèche ? La saison sans pluie, quand on ramasse la canne, et qu'on dort à peine quatre heures. Quatre heures ? La canne n'attend personne, gamin. Mais, comment se peut-il qu'il ne pleuve pas pendant si longtemps ? Agustina sourit en remuant la marmite où elle prépare le déjeuner ; c'est une des premières esclaves arrivées dans cette plantation, et on dirait qu'elle parle toute seule. Debout, Le Tubard attend sa pitance et celle d'Oreste. Comment peut-on vivre en ne dormant que quatre heures ? Agustina éclate de rire, la bouche grande ouverte. On peut, gamin, oui, on peut tout faire quand on sait que les autres sont capables de nous tuer à coups de fouet si on refuse. On verra comment tiennent tes compagnons. Tu es d'où, Agustina ? Je suis créole. C'est quoi, créole ? Créole, c'est d'ici.
Agustina a neuf enfants, et elle sait qu'elle doit encore en donner six au patron pour gagner sa liberté : c'est l'avantage des femmes. Mais elle ne sait pas encore si elle veut être libre, car ce n'est pas facile de gagner sa vie à l'extérieur. Elle achèterait la liberté de ses enfants si elle le pouvait; les femmes sont ainsi : blanches ou noires, elles ont toutes cette manie de se détruire de l'intérieur, cette angoisse de voir le sol les dévorer dès qu'elles baisseront la garde, c'est pourquoi elles ne se préoccupent que de la vie des autres. »

« LA FIÈVRE DISPARAÎT, MAIS Oreste a depuis quelques jours une douleur vive à l'épaule, comme si le démon le tirait par le bras, comme si dans cette île le démon en personne essayait de l'entraîner vers un lieu indésirable. Le démon peut donc venir jusqu'ici ? Pardi, bien sûr, le démon est partout, comme Dieu.
Le Tubard a perdu sa pâleur, car le soleil colore tout ce qu'il touche; il a pourtant l'air plus mort que jamais, en effet, l'homme conscient d'être une proie se comporte comme un mort imminent. Tu entends ? Pourquoi nous enferme-t-on ? Pour nous empêcher de nous sauver ? Je ne sais pas, Oreste. Nous sommes des travailleurs, nous ne voulons pas nous enfuir, alors pourquoi nous enferme-t-on ? Je n'ai jamais refusé un travail. Moi non plus. Personne ne fuit le lieu où on le paie.
Le baraquement est plongé dans l'obscurité et on entend les gars respirer fort, mais Le Tubard et Oreste sont réveillés, la lumière de la lune se faufile à travers les barreaux du lucarnon et donne l'impression que nous sommes dans une gigantesque souricière. »

« Les cannes fraîchement coupées portent le sang des mains novices qui les récoltent. La douleur va de la pointe des doigts jusqu'à la colonne vertébrale, comme si un fer chauffé à blanc traversait les muscles.
Quelle main souffre le plus ? Celle qui attrape la canne à la base ou celle qui la coupe ? Celle qui tient la canne: car elle encaisse le choc de ta machette. »

« Les gars les plus proches s'interposent entre Bigorne et le fouet. Jérémie, du haut de sa stature de géant, continue de cingler dans le tas, de frapper tout le monde, n'importe qui, et il crie à ses acolytes de venir l'aider. Cet homme grand comme une montagne réclame de l'aide, face à quelques gars qui protegent un mort et ne se défendent pas. Il les attaque avec un fouet qui a goûté le sang de tous les esclaves. »

« Oreste cherche autour de lui une bonne pierre. Bigorne s'appuie sur son épaule et tout à coup ils ne font plus qu'un, parce qu'il ne faut pas oublier que survivre nous rend égaux. »

« LES ENFANTS, CEUX-LÀ MÊME QUI se baladent tout nus comme des petits animaux, attrapent des lucioles et les mettent dans des bocaux pour s'éclairer, où ils les laissent mourir, asphyxiées. Comme tout est différent quand on traverse l'océan, ici les lucioles s'appellent des « lampyres » et ressemblent à des scarabées. Les enfants vous les montrent et vous proposent de les échanger contre une bouchée de riz. Au bout de quelques jours, ils n'ont même plus peur de vous aborder.
Ici, la lumière est écrasante ; quand le soleil disparaît, persiste cette obsession de s'éclairer. D'après Agustina, la vieille esclave qui donne à manger, cette terre est maudite à cause de toute la cruauté qui la hante. Le sol que l'on foule aux pieds a été arrosé de larmes, ce qu'on plante pousse à grand renfort de sueur et de sang.
Voilà peut-être la raison de cette obsession pour la lumière, peut-être est-elle plus ténébreuse dans l'obscurité : la beauté disparaît et le monde devient un lieu hostile où toutes les atrocités sont possibles. Une fois qu'on a perdu la beauté, il ne reste nulle part où poser le regard. »

« Combien de mots faut-il pour raconter le malheur ? Lesquels choisir, pour qu'ils parlent à notre place ? Assurément, aucun de ceux qui ont un sens de ce côté-ci de l'océan écrire à ceux qui sont restés derrière nous, c'est écrire au monde que nous avons quitté. En supposant que reste encore debout un peu de tout ce qui nous a précédés. »

« Le genou se brisera peut-être contre le sol, mais à quoi me servent mes genoux si je ne peux pas danser, je préfère les briser moi-même, ça ne regarde pas les autres. La musique est une sorte de prière ou de chant qui jamais ne s'arrête, qui se répète en disant et contredisant, dans une langue qui n'existe pas, ou qui existe pour d'autres. De ce côté-ci, tout change, tout a changé, les mots ont changé, celui qu'on est change aussi, et, tout à coup, danser, c'est peut-être revenir.
Quand Bigorne tombe enfin par terre, nauséeux, épuisé, brisé, les pieds continuent de répéter pointe, talon ; pointe, talon ; comme si le corps ne lui appartenait plus, comme s'il appartenait soudain à un autre qui lui imposait de gesticuler même s'il était presque mort, même si ses pieds saignaient, même si son corps lui faisait aussi mal que celui d'un mort-vivant. »

« POINTE, TALON.
Pointe, talon.
Drôle d'idée, de danser avec un corps en morceaux ! D'où vient cette force qui me fait sauter encore et encore, comme si je ne pesais rien ?
Pointe, talon ; pointe, talon et balancé ; virevolte et pointe, talon.

Danser pieds nus et soulever la poussière du sol, c'est tout ce que demande le sol, qu'on soulève sa poussière, quelqu'un, un cheval ou une danse, danser comme si le sol prenait feu.
Pointe, talon ; pointe, talon. Le soleil me brûle les yeux, je vois des taches noires mais je ne peux m'empêcher de danser, comme si le vent me maintenait au-dessus du sol. 
Pointe, talon ; pointe, talon.

Les tambours résonnent à la base de la colonne vertébrale, me portant au-dessus de mon centre de gravité; je suis léger comme un moineau, comme ces petits oiseaux qui s'abreuvent d'une goutte d'eau.
Pointe, talon ; pointe, talon.

Virevolte. »

Quatrième de couverture

En 1853, Oreste, Bigorne et José, comme d'autres jeunes Galiciens, sont prêts à tout pour sortir leur famille de la misère. Quand un ancien compatriote les invite à partir travailler dans des plantations de canne à sucre à Cuba, s'ouvre l'espoir d'une vie enfin meilleure. Mais dès le premier pas sur le bateau, ils sentent qu'un piège s'est refermé sur eux. Arriveront-ils à reprendre en main leur destin ?

S'inspirant d'un terrible fait historique méconnu, Azucre est un roman d'aventure qui délivre à ses lecteurs une leçon de courage face à l'injustice.

Bouleversée par la lutte de ces jeunes gens pour retrouver leur liberté, Bibiana Candia s'est lancée dans l'écriture de cette épopée aux ambiances immersives. Depuis sa parution en 2021 en Espagne, ce premier roman a reçu de nombreux prix dont celui des libraires de la ville de Madrid.

Les Éditions dy Typhon,  mars 2024
157 pages
Traduit de l'espagnol (Espagne) par Claude Bleton et Émilie Fernandez 

mardi 17 mars 2020

Ça aussi ça passera ★★★★☆ de Milena Busquets

« J'enterre ma mère, et en plus, j'ai quarante ans. »
Milena Busquets, à travers le personnage de Blanca, une femme frivole et libre, raconte le deuil et la recherche de l'amour maternel. Elle porte en elle un hurlement, celui du désespoir, de la douleur, de l'impuissance face à la perte tragique d'un être cher. Elle retournera, vêtue de vêtements imbibés de tristesse et de fatigue, sur les traces de son enfance, dans la demeure familiale, dans ce petit village de Cadaquès, entourée de ses amis, de ses enfants. Rejailliront les souvenirs. La douleur, la détresse.  L'impuissance face à la perte immense . Le présent aussi avec le sexe pour s'y relier, se retrouver dans l'instant, se reconnecter avec le concret, la réalité et se persuader que si l'envie est encore là, alors la vie l'est aussi. Et l'avenir à construire sans elle vivante, aussi. 
« Je ne serai plus jamais regardée par tes yeux. Lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait. [...] Ça ne me plaît pas d'être orpheline, je ne suis pas faite pour la tristesse. Ou peut-être que si, peut-être que je suis à la mesure exacte du chagrin, peut-être est-il désormais le seul vêtement qui m'aille. »   
Une plume parfois crue,  délicate aussi. 
J'ai aimé, je m'y suis parfois retrouvée, j'ai pleuré. Les années ont passé, je ne distingue plus vraiment ton visage,  maman, mais la poussière de fées, oui, de plus en plus. 
Un livre important pour tout un chacun ; des mots salvateurs, des mots qui rassurent, des mots pour dire que ça passera, ça aussi, ce sentiment de profond mal-être, cette profonde tristesse ... qu'avec le temps, la douleur s'amenuise, s'en va. Les belles choses aussi. La vie reprend le dessus, poursuit son cours, et qu'en profiter un peu de cette vie qui nous revient, ce n'est peut-être pas plus mal in fine...
Une lecture émouvante.

« À ma connaissance, le seule chose qui ne donne pas la gueule de bois et met entre parenthèses la mort - comme la vie - c'est le sexe. Son effet foudroyant réduit tout en décombres. Mais ça ne dure que quelques instants ou, tout au plus, si vous vous endormez ensuite, quelques heures. Puis les meubles, les vêtements, les souvenirs, les lampes, la panique, la tristesse, tout ce qui avait disparu happé par une tornade pareille à celle du magicien d'Oz redescend et reprend sa place exacte, dans la chambre, dans la tête, dans le ventre.
De la mort, nous avions beaucoup discuté ensemble, mais jamais nous n'avions envisagé que cette salope emporterait d'abord ta tête avant de prendre plus tard aussi tout le reste, qu'elle ne te laisserait que quelques lambeaux de lucidité intermittente qui ne serviraient qu'à te faire souffrir davantage.
L'expression de l'émerveillement est l'une des plus difficiles à feindre et disparaissent les espoirs, les véritables espoirs, ceux de l'enfance, et qu'ils sont remplacés par de simples désirs.
La force physique des hommes ne devrait servir qu'à nous donner du plaisir, à nous presser jusqu'à ce qu'il ne reste plus une goutte de tristesse, ni de peur à extraire de nous.
Il y a des hommes qui n'ont pas de radar sexuel, ou qui ne s'en servent pratiquement jamais, seulement lorsqu'ils en ont besoin, et ensuite ils l'éteignent. D'autres qui le gardent branché en permanence, même pendant le sommeil, dans la queue du supermarché, devant un écran d'ordinateur, dans la salle d'attente du dentiste, tournant sur lui-même follement, émettant et recevant des ondes. La civilisation survit grâce aux premiers, le monde grâce aux seconds. 
Nous entreprenons le voyage à Cadaquès, qui ressemble toujours à une expédition. Assis à l'arrière, ils y a les trois enfants, Edgar, Nico et Daniel, le fils de Sofia, à côté Ursula, la baby-sitter. Je conduis et Sofia joue la copilote. Je continue à trouver bizarre et un peu absurde que ce soit moi qui dirige tout ça., moi qui décide de l'heure de départ, tienne le volant, donne les instructions à Ursula, choisisse les affaires que vont emporter les enfants. D'un moment à l'autre, je vais être démasquée et envoyée avec eux sur la banquette arrière, me dis-je en les observant dans le rétroviseur qui rient et se disputent tout à la fois. En tant qu'adulte, je suis une imposture, tous mes efforts pour quitter la cour de récréation sont des échecs retentissants, j'éprouve exactement ce que j'éprouvais à six ans, je remarque les mêmes choses, le petit chien monté sur ressorts dont la tête apparaît et disparaît à la fenêtre d'un rez-de-chaussée, le grand-père qui donne la main à son petit-fils, les beaux mecs avec le radar branché, l'éclat du rayon de soleil sur mes bracelets cliquetants ...
J'ai un hurlement en moi, qui d'habitude, pendant la journée, me laisse tranquille, mais la nuit lorsque je m'étends sur mon lit et que j'essaie de dormir, il se réveille et commence à rôder, comme un chat furieux, il me lacère la poitrine, crispe mes mâchoires, me cogne les tempes.
Nous finirons en étant qui nous sommes, la jeunesse , la beauté ne servent qu'à nous camoufler pendant un certain temps. 
Je crois que je commence à entrevoir le visage qu'auront mes amis, j'ignore tout de celui qu'auront mes fils, il est trop tôt, la lumière de vie se déverse en eux à flots, ils réverbèrent, et j'ose à peine regarder le mien du coin de l'oeil, de loin. Le tien, maman, a disparu derrière le masque dont la maladie t'a affublée. J'essaie chaque jour de revoir ton visage, de traverser les dernières années et de me retrouver face à ton véritable regard, avant qu'il ne se pétrifie. C'est comme si l'on avançait un marteau à la main et que l'on démolissait à mesure des murs. C'est ça qui arrive aussi avec la tristesse qui se dépose sur nous et nous recouvre peu à peu, pareille à de très fines couches de verre crissant. Nous sommes comme le petit pois du conte, enfoui sous mille matelas, une lumière brillante qui scintille faiblement. Comme dans les contes, seul l'amour véritable, et encore pas toujours, parvient à mettre fin au chagrin. Le temps émousse toute peine, de la même manière qu'il nous affaiblit peu à peu, comme un dompteur de fauves.
Je ne serai plus jamais regardée par tes yeux. Lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait. [...] Ça ne me plaît pas d'être orpheline, je ne suis pas faite pour la tristesse. Ou peut-être que si, peut-être que je suis à la mesure exacte du chagrin, peut-être est-il désormais le seul vêtement qui m'aille. 
Tout l'amour de mes amis et de mes enfants ne suffit pas pour que je puisse résister aux violentes rafales de ton absence, j'ai besoin d'être agrippée à un homme pour ne pas être emportée dans les airs. On dit que la plupart des femmes cherchent leur père à travers les hommes, moi, c'est toi que je cherche, je le faisais même de ton vivant. N'importe quel psychiatre malhonnête s'en mettrait plein les poches, mais le mien s'entête seulement à me faire chercher du travail.
La première couronne que nous perdons , et peut-être la seule impossible à récupérer, est  celle de la jeunesse ; celle de l'enfance ne compte pas, parce que, enfants, nous sommes inconscients de l'incroyable butin d'énergie, de force, de beauté, de liberté et d'innocence qu'au terme de quelques années nous aurons amassé, et que les plus chanceux d'entre nous dilapideront sans compter.
Un jour, nous parlerons longuement de toi. Je commence à respirer mieux et je ne fais presque plus de cauchemars, certains jours je sens voleter au-dessus de ma tête de la poussière de fées, pas beaucoup et pas très souvent, mais c'est un début. »

Quatrième de couverture

C'est l'été, la saison préférée de Blanca. Après le décès de sa mère, elle quitte Barcelone pour s'installer dans la maison de vacances familiale de Cadaqués. Sur cette terre riche des souvenirs de son enfance, sous le soleil de la Méditerranée, elle cherche l'apaisement. Mais elle ne part pas seule, une troupe disparate et invraisemblable l'accompagne : ses deux ex-maris, les fils qu'elle a eus d'eux, ses amies Sofía et Élisa, son amant Santi et, bien entendu, sa mère défunte, à qui elle ne cesse de parler par-delà la mort, tant cette disparition lui semble difficile et inacceptable. Les baignades, les promenades en bateau et les siestes dans le hamac vont se succéder, tout comme ces longs dîners estivaux au cours desquels les paroles s'échangent aussi facilement que les joints ou les amours. Les souvenirs affleurent alors, faisant s'entrelacer passé et présent. Blanca repense à cette mère fantasque, intellectuelle libre et exigeante, qu'elle a tant aimée et tant détestée. Elle lui écrit mentalement une lettre silencieuse et intense dans laquelle elle essaie de faire le bilan le plus honnête de leur relation douloureusement complexe. Elle lui dit avec ses mots tendres, drôles et poignants que face à la mort elle choisit l'élégance, la légèreté, la vie. Elle lui dit qu'elle choisit l'été et Cadaqués car elle sait que ça aussi, ça passera. Livre événement de la Foire de Francfort 2014, traduit et publié dans une trentaine de pays, ce deuxième roman de Milena Busquets est un petit prodige d'équilibre et d'intelligence.

« Comme une Françoise Sagan contemporaine avec la spontanéité aigre-douce d'un Woody Allen. » The Bookseller

« Un roman intense dans une prose délicieuse, à la fois poignant et terriblement drôle. »  
Vis Molina, El cultural.

« Brillant, lucide, poignant, le souvenir nu et blessé d'un adieu. »  Juan Marsé

Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, avril 2015
176 pages
Traduit de l'espagnol par Robert Amutio