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samedi 7 mai 2022

Jacqueline Jacqueline ★★★★★ de Jean-Claude Grumberg

« C'est un livre pour parler la nuit, en silence, avec les mots des morts trop vite partis. »
Jean-Claude Grumberg crie sa douleur et son amour pour sa bien-aimée Jacqueline, partie le 04 mai 2019 à l'âge de 82 ans. Et ce cri est à la fois beau, tendre et déchirant. 60 ans de vie partagée, à s'aimer, vivre côté à côté, peau à peau, à s'éloigner aussi parfois. Une histoire d'amour qui prend merveilleusement vie sous la plume de l'auteur, une plume poétique, fluide, délicate.
Il écrit pour lui, pour la garder auprès d'elle le plus longtemps possible, pour ne pas qu'elle lui échappe, pour la respirer, la toucher encore et encore, la faire vibrer et rire encore une fois, une dernière fois, « pour garder la douceur et la douleur de [l]'avoir en [lui] ».
Il écrit pour elle, une promesse de tenter de réparer, de l'aimer aussi du bout de sa plume.
Du bout des lèvres en songe.
Quand il ne reste plus que les songes.
L'absence crève le cœur.
La colère s'immisce.
L'incapacité à trouver les mots justes, les mots tout court.
À déposer le point final.

La sincérité, la spontanéité, l'urgence de ce témoignage, presque obligatoire, l'autodérision aussi, la lucidité et l'humour toujours et encore... sont les mots qui me viennent spontanément en refermant ce livre.

Une lecture comme un chemin vers nos propres anges, nos disparus, de nos trop tôt disparus. 
Une errance sans but ni préméditation. Des fragments. Des questionnements. Et beaucoup d'amour.

Merci Monsieur Grumberg pour ce chaotique et doux voyage à la fois, pour cet intime partage. 
Vous m'avez donné très envie de découvrir Tchekhov.« Comme moi tu devins très vite accro à Tchekhov, qui devint pour toi et moi celui qui nous fit découvrir notre propre humanité à travers celle des petites gens dont il peuplait ses nouvelles. Il nous montrait leur médiocrité, leur grandeur, leurs misères, leurs ridicules, tous ces amours gâchés, ces vies perdues et cependant vécues, dans la résignation certes, mais aussi dans la joie et l'espérance d'un monde meilleur, ce que nous vivions nous-mêmes. Ainsi, à travers Tchekhov et ses nouvelles nous espérions, malgré tout, sans trop y croire. »  

« Incipit
Cette nuit
Tu es revenue cette nuit, chérie, sans prévenir. Je marchais dans une rue, harassé, hésitant, seul, vieux en somme, pourquoi ne pas le dire ? Vieux ? Quand je suis assis et que je parle, quand je dis des bêtises disons, pour peu que mon ou mes interlocuteurs se montrent assez complaisants pour rire de ces bêtises, je ne me sens pas vieux. Triste oui, mais vieux, non. Une fois seul, marchant, bousculé par les passants, évitant les trottinettes, les travaux, les vélos, les planches à roulettes, je me sens soudain si vieux, si seul...Enfin, cette nuit donc, dans cette rue inconnue, sans trottoirs, comme le sont les rues des vieilles villes de province, ou les rues piétonnes dans les villes italiennes, je marche et je sens comme une tape dans mon dos, légère, amicale, espiègle même. Je tourne la tête, bien sûr je ne vois personne. Mon œil droit ne voit jamais personne. Et comme je me tourne toujours du côté droit, je ne vois jamais personne. Je continue donc à marcher. Nouvelle tape, un tout petit peu plus forte. Cette fois je pivote sur la gauche, et là, mon œil valide te découvre ! Quelle joie ! Quel  bonheur ! Tu es là devant moi. Je pourrais, si je le pouvais, si je le voulais même, te toucher. Tu souris, tu me souris, mutine, tendre, heureuse de m'avoir surpris. Pour toi, tout semble normal. Pour moi, c'est comme si je renaissais. »

« Peut-il y avoir soixante ans d'amour sans haine ? »

« Si j'écrivais non pas pour te ramener à moi - patati-patata pipeau et tralala -, mais bien plutôt pour tenter de réparer, l'une des dernières nuits de notre vie passée peu contre peau, unis dans notre lit matrimonial du siècle dernier. Oui, si c'était pour réparer ce que tu m'as demandé de réparer d'une voix amicale, aimante mais ferme, à savoir que selon toi, je n'aurais pas assez parlé de toi, de notre amour, disons, de l'importance de cet amour, dans ce que tu as eu la délicatesse de nommer « mon œuvre ». »

« Moi j'écris comme d'autres édifient des monuments pour honorer la mémoire de leurs disparus. Je tente ainsi d'ériger du bout de ma plume un palais de papier accessible à tous ceux qui n'ont pas eu la chance de te connaître, donc de t'aimer. »

« J'en étais là quand Nadia, à l'âge de cinq mois, fut frappée par la mort subite des nourrissons. Dans la nuit qui suivit j'écrivis Chez Pierrot. Une pièce où ma douleur, ma rage, mon désespoir et mon dégoût s'exprimèrent sans retenue, comme malgré moi. Ce fut cette nuit-là que je découvris qu'on n'écrivait pas pour gagner sa vie, qu'on écrivait pour exprimer ce qu'on ne pouvait dire, qu'on écrivait pour crier sa douleur ou son amour, sa joie ou son désespoir, ou les deux. Et depuis je n'ai jamais pu revenir en arrière et écrire quoi que ce soit « pour gagner ma vie », ou la tienne. »


« « Ah je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions...» 

Merde, je n'ai pas voulu au soir de ce 4 mai laisser le désespoir s'emparer de moi, et me voilà au bord des larmes, seul sur ce quai, alors que le train part et que j'agite mon mouchoir pour te dire au revoir. »

« On disait d'eux qu'ils s'étaient laissé conduire à l'abattoir comme des moutons, et nous, nous étions les agnelets de ces moutons-là. Il y eut même, au procès Papon, un témoin de « moralité », ancien ministre, ancien collègue donc de ce Papon, qui déclara qu'il ferait toujours une distinction entre ceux qui s'étaient laissé conduire à la mort sans résister et ceux morts les armes à la main. Honte à vous, ministres intègres, conseillers vertueux... »


« Il y a, dans Le Bréviaire de la haine de Léon Poliakov, paru en 1951 et que nous avons dû lire, toi et moi, dans les années 60, deux trois pages d'un témoignage. Ni d'une victime qui aurait miraculeusement échappé à l'assassinat, ni d'un bourreau, juste d'un témoin qui se trouvait là, par hasard, au bord d'une fosse, dans une sorte de terrain vague où on l'avait laissé inexplicablement pénétrer. Il relate en quelques mots la grandeur de ces gens. Des familles complètes, un village complet, attendent, nus, au bord d'une fosse. Ils attendent le moment d'être assassinés à leur tour, au bord de la fosse, alignés. C'est difficile. Certains risquent de tomber sur les morts pas encore tout à fait morts qui gisent à leurs pieds. Et sans cesse les parents, note le témoin, parlent à leurs enfants. Les jeunes aident et soutiennent les plus âgés. Ceux qui prient, prient. Un homme, vieux, barbe en bataille, désigne le ciel de son index comme s'il voulait indiquer aux autres leur destination prochaine. Nul n'implore, nul ne demande grâce, nul ne crie. Une jeune femme, nue, belle, se tape la poitrine entre ses deux seins en répétant « 24 », elle a vingt-quatre ans. L'âge peut-être de ce soldat qui fume, sa mitraillette posée sur ses genoux, assis en bord de fosse, jambes ballantes. Il jouit de sa pause règlementaire sans doute.
Qui est humain ? Qui est indigne de vivre ? Qui doit avoir honte, éternellement honte ? L'espèce humaine ? 
Cette honte, je m'en suis peu à peu sorti, mais je n'ai pas été capable pendant mes soixante années d'écriture d'honorer, de célébrer, la mort et la dignité de ces gens. Est-ce ainsi qu'on doit mourir ? Sans crier grâce, sans pleurer, sans colère, sans rage, comme tu as su le faire, comme je ne savais pas que j'aurais à mon tout à le faire. »

« Trop de morceaux, trop de tout, et surtout trop de mots, trop d'adjectifs. Tu le sais, j'ai toujours voulu écrire comme Samuel Becket, à l'os, mais mon amour des adjectifs me fait en poser un, puis le considérant, solitaire, esseulé, je lui octroie un compagnon de jeu. Les deux adjectifs ensemble en appellent un troisième sans me consulter, et en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire ou le lire, je me trouve à la tête d'un quatuor d'adjectifs qui joue une musique inutile mais que je n'ose pas couper par amour de la musique. »

« Aujourd'hui, juste avant de poser mon stylo, arme fatale, sur le tas de cahiers noircis à l'encre noire de ma douleur, tempérée par le bleu et le rose de nos souvenirs heureux, je suis obligée de me poser cette question : à qui s'adresse un livre écrit pour toi que tu ne liras pas. »

« Te souviens-tu d'une de mes dernières critiques ? « Minces tranches de vie coupées très fines par un esprit très gros. » Ça nous avait fait beaucoup rire. Mais c'est la seule que nous connaissions tous deux par cœur et immanquablement elle te rappelait une note dans ton carnet à faire signer par tes parents : « Peut peu, fais moins. » »

Quatrième de couverture

C’est durant la réception internationale de La Plus Précieuse des marchandises que Jean-Claude Grumberg perd Jacqueline son épouse.
Depuis, jour et nuit, il tente de lui dire tout ce qu’il n’a pas pu ou pas osé lui dire. Sans se protéger, ni rejeter ce qu’il ne peut ni ne veut comprendre, il dialogue avec la disparue.
Incrédulité, révolte, colère se succèdent. Dans ses propos en cascades, réels ou imaginaires, qui évoquent la vie de tous les jours, Grumberg refuse de se raisonner, de brider son deuil. Les jeux de mots, l’humour, l’ironie, l’autodérision n’y changent rien.
Dans ce livre, où alternent trivialité et gravité, entre clichés et souvenirs, l’auteur dit la difficulté d’exprimer ce qu’il ressent.
Jean-Claude Grumberg fait son livre « pour et avec » Jacqueline, exaltant l’amour et l’intimité de la vie d’un couple uni pendant soixante ans.

Éditions Seuil, août 2021
282 pages
Prix littéraire le monde 2021

mardi 5 janvier 2021

Transatlantic ★★★★★ de Colum McCann

« L'histoire n'est jamais muette. On a beau se l'approprier, la briser, la couvrir de mensonges, l'histoire de l'homme refuse de se taire. Malgré la surdité et l'ignorance, le temps jadis continue de s'écouler dans le présent. » Eduardo GALEANO

Oyez oyez braves gens, embarquement immédiat, je répète, embarquement immédiat pour un Transatlantique mémorable et vertigineux. Votre première traversée sans escale sera palpitante, renversante, saisissante. Vous quitterez le Canada pour rallier l'ouest de Galway, à bord de Vickers Vimy, poussé par deux Rolls-Royce. Aux commandes : John Alcock et Arthur Whitten Brown. Deux précurseurs, qu'un célèbre Charles Lindbergh a quelque peu poussé aux oubliettes.      
Alors attachez vos ceintures, ne vous laissez par distraire, enivrez-vous de quelques vapeurs de Jameson, et appréciez ce voyage historique en terres irlandaises, cette étonnante aventure qui ouvre les yeux sur l'histoire de l'Irlande marquée au coin de la tragédie, ses ambiguïtés « ... qui était irlandais, qui était britannique ? Protestant, catholique ? À qui  appartient la terre, les maisons incendiées, ces gosses qui crevaient de faim, avec leurs yeux chassieux ? En simplifiant, on comptait deux catégories : les Anglais étaient protestants, et les Irlandais catholiques. Les premiers dominaient, les autres subissaient.», ses immigrés, ses émigrés. Une terre baignée du sang, de la sueur, des pleurs et des joies d'un peuple façonné par les contingences de l'histoire et si résistant à l'adversité.
Une étonnante aventure dans laquelle s'entrelacent lieux, époques et personnages. 
En plus de vos deux premiers pilotes, vous ferez la rencontre de Frederick Douglass, esclave noir américain en fuite qui vient convaincre les anglais et irlandais de tout mettre en oeuvre pour abolir l'esclavage, pacifiquement, par la force des idées. 
Georges Mitchell, sénateur américain, vous tiendra également compagnie ; il s'est de nombreuses fois rendu en Irlande pour soutenir les accords de paix entre les deux Irlande. 
« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »
Dans l'Histoire se mêlent les histoires. Ces dernières vous permettront de faire la connaissance de Lily, Emily, Lottie et Hannah, liées par une lettre qu'elles se transmettent de génération en génération. Laissez vous conter ces petites histoires imbriquées, qui seront pour vous autant d'allers et retours entre l'Amérique et l'Irlande, parcourant plus d'un siècle d'Histoire.

Un livre riche. Sur les saccages de l'humanité. Sur ses espoirs aussi.  
Conçu à la McCann : magnifiquement. C'est passionnant.
« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »
Et l'envie folle me prend de fouler à nouveau l'île d’Émeraude, d'aller boire une pinte au Dublin's Bridge Bar et de côtoyer ce peuple à la fois si neuf et si ancien, à l'identité forte, au sens inné de l'hospitalité, de la fête et de la musique. Le temps d'une année, j'ai flâné et rêvé sur les routes irlandaises, de Dublin à Galway, des comtés de Cork à la région du Donegal, du Sligo de W.B. Yeats au désert du Connemara, du Kerry à Belfast ... de pubs en pubs, beaucoup. Transatlantic a ravivé quelques beaux souvenirs.
« L'Irlande, Monsieur, que ce soit pour le bien ou pour le mal, ne ressemble à aucun autre lieu sous le ciel. Nul homme ne peut touché son herbe ou respirer son air sans devenir meilleur ou pire... » 
George Bernard SHAW, « La Seconde Île de John Bull », 1945, Aubier-Montaigne 

« À en croire les journaux, tout devenait possible dans un monde miniaturisé. La Société des Nations voyait le jour à Paris. L'Américain W.E.B. Du Bois rejoignait en Europe le premier Congrès panafricain, parmi les représentants d'une quinzaine de pays. On trouvait des disques de jazz à Rome. Des fous de radiotéléphonie assemblaient des lampes et des tubes pour transmettre des signaux sur des centaines de kilomètres. Dans un avenir proche, on pourrait sans doute lire le San Francisco Examiner le même jour à Édimbourg, Salzbourg, Sydney ou Stockholm. 
Le terme d'exploit sportif avait les honneurs des éditoriaux. Quatre équipes concurrentes au moins projetaient de traverser l'océan sans escale. »

« Le bleu s'étend là-bas sans fin et sans nuages. Emily aime le murmure de l'encre qui remplit son stylo, le clic du capuchon au bout du pas de vis. « Dans leur avion, deux hommes traversent l'Atlantique d'une traite, munis d'une sacoche de facteur, petite poche d'étoffe blanche contenant 197 lettres, affranchies au tarif utile. S'ils arrivent à bon port, ce sera le premier courrier aérien à relier les deux mondes. » Une idée neuve, ça : la poste aérienne. 
Elle jauge intérieurement l'expression, la griffonne cent fois sur le papier. Le ciel enfin vaincu. »

« Le bruit voyage dans leur corps. Ils s'en font parfois une musique, un rythme qui roule de la tête au torse, et du torse aux orteils, qu'on leur retire soudain et qui redevient bruit. Ils savent qu'ils peuvent arriver sourds, le rugissement des Rolls Royce les habiter toujours, les transformer en gramophones à quatre membres ; même s'ils se posent sur l'autre rive, il risquent de rester collés au ciel. »

« Garder le cap est affaire de magie et de génie. Brown, navigateur, a pour tâche d’orienter l’avion par tous les moyens à sa disposition. Le sextant est fixé sur le panneau de bord devant lui. L’anémomètre et l’altimètre chevillés au fuselage. Le dérivomètre encastré sous son siège, avec le niveau à alcool qui mesure l’inclinaison de l’appareil. Les tables du capitaine Baker, avec leur calque, par terre à ses pieds. Les trois compas sont phosphorescents. Le soleil, la lune, les courants, les étoiles. Et si plus rien ne fonctionne, il naviguera à l’estime.
Il s’agenouille sur son siège pour jeter un coup d’œil par dessus bord. Se tourne dans tous les sens, prend en compte l’horizon, le panorama et la position du soleil pour poursuivre ses calculs. Inscrit sur une feuille de son carnet : « Reste plus près de 120 que de 140 ». À peine l’a-t-il donnée à Alcock que celui-ci, dans leur petit cockpit, réduit les gaz, stabilise la vitesse, il ne veut pas trop pousser les Rolls Royce, les règle aux trois quarts de la puissance.
Manœuvrer un cheval n’est pas si différent : pendant un long voyage, l’avion change de comportement, s’allège à mesure que les réservoirs se vident. Les moteurs trottent, galopent selon ce qu’indiquent les rênes. »

« Un siècle pour dévisser le capuchon, puis l'alcool fait un cataplasme le long des côtes. »

« Ce nuage de malheur se resserre autour d'eux. Ils savent que, s'ils ne s'en libèrent pas, l'avion peut partir en roulis, en spirale. Filer à toute allure et se désintégrer. Le seul moyen de garder de la vitesse est de descendre en vrille. Perdre le contrôle et le reprendre en même temps. 
Vas-y, Jackie !
Moqueurs, les deux Rolls Royce lâchent des gerbes de flammes rouges. Le Vimy reste suspendu une seconde, s'alourdit, puis bascule comme si on venait de le gifler. [...]
Trois mille pieds au-dessus de l’océan. Ne plus rêver de stabilité, le nuage est un enfer. Ni haut ni bas. Deux mille cinq cents pieds. Deux mille. Le vent, la pluie leur balancent des claques au visage. La carlingue frémit. La boussole s’affole. Le Vimy se balance. Leurs corps violemment collés aux sièges. Toujours ni ciel ni mer : rien à voir que la grisaille, des briques de grisaille. Brown scrute à gauche, à droite, au-dessus, en dessous. Il n’y a plus de centre, de bord, et ne parlons pas d’horizon. Bon sang. Enfin, quand même, quelque chose, quelque part ? Tiens bien les commandes, mon Jackie. 
Mille pieds, neuf cents quatre-vingt-sept. Les épaules plaquées contre les dossiers. Le sang qui voltige dans la tête. Le cou est soudain lourd. On monte ? Descend ? Et ça tourne. Ils ne verront peut-être pas l’eau avant de s’abîmer. Desserrer les ceintures. C’est foutu. Foutu, Teddy. Malgré la pression, Brown se détache de son siège, ramasse le carnet de vol qu’il fourre dans son blouson. Alcock l’aperçoit du coin de l’œil. Glorieuse imbécillité. Le dernier geste du navigateur. Conserver chaque détail. On saura donc ce qui c’est passé : quel soulagement…
L’aiguille continue de décliner. Six cents, cinq cents, quatre. Pas une larme, pas un souffle, les nuages qui hurlent. Ils n’ont plus de corps. Alcock tient la vrille dans le mur de blancheur. 
La lumière mute, le mur change de couleur, il faut plus d’une seconde pour s’en apercevoir. Une lueur bleue. Cent mètres. Un drôle de bleu, qui tourbillonne, on est sortis ? Jack, Jack, ça y est ! Bleu en bas, gris en haut. Braque, mais braque, putain ! C'est vrai, on est dehors ? [...] »

« Plus tard, ils riront du piqué, de la chute dans les nuages, des vagues abaissées comme un rouleau à pâtisserie. « Si ta vie ne défile pas devant tes yeux, mon gars, c'est que tu n'as pas vécu ? » Mais en grimpant, ils ne disent rien. Brown se penche, flatte le flanc du fuselage. Bon cheval. Sacré Blackfoot. »

« L'odeur de la terre est d'une fraîcheur renversante : Brown en mangerait presque. Les tympans vibrent dans ses oreilles. L'impression d'être encore suspendus là-haut. Voilà, se dit-il, je suis le premier homme qui marche en volant. L'avion atterri sans la guerre. Son sac de courrier à la main, il salue les soldats, les habitants qui arrivent avec le crachin gris.
L'Irlande.
Un si beau pays. Un peu sauvage pour l'homme, quand même.
L'Irlande. »

« Bien que le repas fût excellent, Douglass eut peine à manger. Faible, dans le vague, il sirotait de petites gorgées d'eau.
On lui demanda de parler, alors il décrivit sa vie d'esclave, la masure où il couchait par terre, la toile de jute qui servait de couverture, les cendres chaudes dans lesquelles il réchauffait ses pieds. Sa grand-mère l'avait élevé quelques temps, puis on l'avait emmené dans une plantation. Contre toutes les lois, il avait réussi à apprendre l'alphabet, à lire, écrire. Il avait lu le Nouveau Testament aux autres esclaves. Travaillé dans un chantier naval avec des Irlandais. Trois fois, il s'était échappé. Deux fois on l'avait repris. Fuyant le Maryland à l'âge de vingt ans, il était devenu homme de lettres. Il venait aujourd'hui convaincre les habitants de l'Angleterre et de l'Irlande de tout mettre en œuvre pour abolir l'esclavage - pacifiquement, par la force des idées. [...]
Il n'était pas - et le savait - le premier Noir invité en Irlande pour donner des conférences. Sarah Remond l'avait précédé. Equiano aussi. Les abolitionnistes d'Erin étaient connus pour leur ferveur. C'était le pays de O'Connell, après tout, le « grand libérateur ». Les Irlandais ont soif de justice, lui avait-on dit. Ils s'ouvriraient à lui. »

« Des rues plus étroites, aux profonds nids-de-poule, bientôt encombrées d'une saleté stupéfiante. Même à Boston, Douglass n'avait rien vu de tel. Les déjections accumulées dans le ruisseau, diluées ça et là dans les flaques. Des hommes effondrés sur les grilles des maisons. Des femmes circulant en haillons, ou moins que ça : des loques humaines. Les enfants couraient pieds nus. Des générations de vies brisées lançant des regards furieux aux fenêtres. Le verre cassé et la poussière. Les rats filant dans les venelles. La carcasse d'un âne mort, boursouflée dans la cour d'un immeuble. Les chiens malingres qui ouvraient le chemin, dans des relents de bière rance. Une jeune mendiante chantait sa mélopée d'une voix lasse ; la botte d'un policier atterrit dans ses côtes et l'entraîna plus loin. Elle s'accrocha à une balustrade et s'avachit en riant.
Les Irlandais n'avaient pas ou peu de règles [...]. »

« La fièvre du travail. Il voulait qu'on sache ce que cela signifiait d'être marqué au fer, de porter sur sa peau les initiales d'un autre, le joug sur le cou et le mors aux dents. De traverser les mers dans des bateaux ravagés par la variole, le typhus, la rougeole. De se réveiller dans le champ du négrier. D'entendre le cliquetis des chaînes, les clameurs du marché. De subir la brûlure du fouet. De se faire couper les oreilles. D'accepter. Plier. Disparaître. »

« À Rathfranham, il fulmina. Les femmes fouettées, les hommes raflés, les berceaux pillés. Le négoce de la chair, les conducteurs de bestiaux. Une ivrognerie en soi, le saccage de l'humanité, l'indifférence absolue, la soif du mal et la haine fanatique. Il était en Irlande, expliqua-t-il, pour promouvoir l'émancipation universelle, imposer des règles de moralité publique, précipiter la libération de trois millions de semblables. Et il répéta : « Trois millions ! » en levant les mains, recueillant chacun d'eux dans ses paumes. Méprisés, calomniés depuis trop longtemps, traités comme les animaux les plus vils. Entravés, brûlés, marqués ! Assez de cette traite meurtrière de sang et d'os ! Entendez la plainte déchirante des marchés aux esclaves ! Écoutez le cliquetis des chaînes ! Écoutez-les ! Rapprochez-vous. Entendez-vous ces trois millions de voix ? »

« J'admets que ce séjour dans l'île d'émeraude est riche en émotions. Adieu le ciel éclatant d'Amérique, me voilà revêtu des brumes grises de l'Irlande. C'est un habit d'homme qu'on m'offre ici, pas la mise de l'esclave. On m'encourage à parler de ma propre voix. Je respire librement l'air de la mer. Et si bien des choses me serrent le cœur, s'il m'est donné beaucoup à voir qui ferait trembler les miens, ce ne sont pas les chaînes qui m'entravent. Temporairement du moins. »

« L'Irlande produisait assez de vivres pour nourrir quatre fois sa population, assura-t-elle. Mais tout cela partait en Inde, en Chine, aux Antilles. L'Empire épuisait ses forces. Elle aurait souhaité s'élever contre cette absurdité. On ne pourrait taire longtemps la vérité. Sa famille avait des entrepôts pleins sur les rives de la Lee. Vinaigre en bouteille. Réserves de levure. Orge maltée. Des caisses de confitures. On ne donne pas comme ça. Il y a les lois, le droit, la propriété. Des partenaires commerciaux, des contrats à terme, des taxes. Les pauvres et leurs besoins ? Exigence morale ou pure illusion ?  »

« Le Bushmills, whisky protestant. Les catholiques boivent du Jameson. »

« Il a lu quelque part qu'un homme sait réellement d'où il vient lorsqu'il a décidé de l'endroit où on l'enterrerait. Il a déjà chois, l'île des Monts Déserts, la falaise au-dessus de la mer, la courbe de l'horizon et le vert profond, la mousse qui éclabousse la roche escarpée. Tout ce qu'il demande : un carré d'herbe au-dessus d'une crique, une clôture blanche autour, des petits cailloux pointus pour lui griffer le dos. Semez mon âme dans la terre rouge, laissez-moi reposer heureux devant les pêcheurs qui relèvent leurs nasses, la longue danse de l'écume, la ronde des goélands. »

« Cent fois, les journalistes lui demandèrent d'expliquer l'Irlande du Nord. Comme s'il allait attraper une formule au vol, une déclaration pour l'éternité. Il aime bien Heaney, le poète. « Deux seaux sont plus faciles à porter qu'un. » « Quoi que vous disiez, ne dites rien. » Illusions dispersées, moments de calme, des voies s'ouvrent dans le paysage. Il n'a jamais pu rassembler tous les partis politiques autour d'une table, encore moins résumer la situation par une phrase. Une qualité bien irlandaise, l'art de détruire et d'étoffer la langue en même temps. L'estropier et la vénérer. Même leurs silences sont poétiques. L'éloquence élevée au rang de menace. Des heures durant, il a écouté leurs logorrhées sans que jamais ils ne lâchent le verbe auquel ils tiennent. Hystériques méandres, tours et détours. Brusquement, il les entend répéter : « Non, non,non », comme si le langage n'avait jamais eu que ce mot pour produire du sens. »

« Il déteste les éloges, les effusions, les démonstrations hypocrites, les références à sa patience, sa maîtrise de soi. S'il faut se mesurer à quelque chose ou à quelqu'un, ce serait plutôt aux fanatiques, les vaincre sur le terrain de la ténacité. Une violence différente qu'il ressent en lui-même, qui le pousse à s'accrocher, se battre. Le terroriste se cache toute la nuit dans son fossé trempé. Le froid, l'humidité remontent au travers de ses bottes, le long du dos jusqu'au sommet du crâne, rejaillissent par ses pores, l'attente glaciale, le départ des étoiles, puis le matin et ses miettes de lumière. C'est cet homme-là qu'il faut confondre ; supporter comme lui le gel, la pluie, la saleté. Le guetter derrière les roseaux, dans le noir, même sous l'eau en respirant par un tube - pour l'empêcher in fine de braquer son arme. Qu'importent le froid, l'épuisement qui succède au plus pur ennui. Faire mieux que ce salaud, avoir une longueur d'avance, ne serait-ce qu'un souffle. Ce sera lui qui, transi, n'aura plus la force de presser sur la détente, lui qui, dégoûté, découragé, gravira lentement la colline. Jouer le temps, l'obstruction sous d'autres formes, mais être là lorsqu'il sortira du fossé. Alors le remercier, serrer sa main, l'escorter dans l'allée de ronces, la lame du droit dans le dos. »

« [...] des cinglés [...] ils sont légion. Paramilitaires, politiciens, diplomates, même chez les fonctionnaires. L'Irlande du Nord est un polygone à six, sept, huit côtés, voire davantage. Une lumière, une luciole, jaillit parfois du noir. Les contextes s'entrecoupent. Rien à exploiter là-haut : ni pétrole ni terrains, et DeLorean est partie. Mitchell n'est pas payé, on lui rembourse ses frais, c'est tout. En guise de salaire, un gain politique, bien sûr, pour lui, le président, la postérité, peut-être l'histoire avec un grand H. Il est des moyens plus simples de prétendre aux vanités, des gloires plus accessibles. »

« Il aurait aimé se débarrasser des hommes, remplir de femmes les salles et les couloirs. Le choc, court et cuisant, de trois mille deux cent mères. Celles qui, au supermarché, cherchent dans les décombres les jambes de leur mari. Qui lavent encore à la main les draps du fils jamais revenu. Qui, en cas de miracle, mettent un couvert de plus à table. Les élégantes, les furieuses, les malignes, celles qui couvrent leurs cheveux d'un filet, toutes celles que la mort épuise. Ni photos sous les bras, ni gémissements publics, elles ne se frappent pas le torse. Le chagrin se lit dans leurs pupilles, un puits sans fin dans une mer de lassitude. Mères, filles, petites-filles, grands-mères ne faisaient pas la guerre, mais leurs os et leur sang en portaient les souffrances. Combien de fois les a-t-il entendues ? Deux phrases pour la même chose : il s'appelait Seamus, mon fils est mort, il s'appelait James, mon fils est mort, il s'appelait Peader, mon fils est mort, il s'appelait Billy, mon fils est mort, il s'appelait Liam, mon fils est mort, il s'appelait Charles, mon fils est mort, il s'appelait Cathal, mon fils est mort, il s'appelle Andrew. »

« L'âge a cet avantage qu'il vainc la fatuité. »

« Flow on, lovely river, flow gently along / By your waters so sweet sounds the lark's merry song. Bons musiciens, les Irlandais, mais tous leurs chants d'amour sont tristes, et tous leurs chants de guerre sont gais. » (The Rose of Mooncoin_Coule, jolie rivière, coule doucement / Le chant joyeux de l'alouette retentit sur tes rives...)

« Une trace de brûlé en dessous, le noir aujourd'hui cramoisi. Sûrement un cocktail Molotov, quelques années plus tôt. Les hiéroglyphes de la violence. »

« La paix ne peut se concevoir sans impératifs moraux. Nulle coexistence sans la reconnaissance de toutes les parties. Les exclus du milieu. Le dépassement du moi. Pas de supériorité culturelle. Conscience individuelle, responsabilité collective. Et toujours, toujours répéter ce qui devrait être compris depuis longtemps. »

« Il ouvre un peu plus sa fenêtre. Le vent de la mer. Les bateaux là-dehors. Tant de générations qui fuirent. Huit cents ans derrière nous. Notre vision de l'histoire préfigure notre avenir. Toutes ces traversées, dans un sens ou dans l'autre. Passé, présent, et un futur fuyant. Une nation. Le présent remet tout en cause, à chaque instant. Le temps, cet élastique tendu, jour après jour. Tension, rupture, violence, ainsi de suite. Vous n'avez pas idée... »

« L'herbe suffoquait sous le poids de la guerre. »

« Ils avaient été mécaniciens, intendants, majordomes, cuisiniers, menuisiers, maréchaux-ferrants. Aujourd'hui ils portaient les bottes de la mort. »

« Dieu et diable là-haut, va les maudire pour moi. Leur dessein monstrueux de sang et d'os. Leur bête abreuvée de bêtise, la solitude de toutes les mères. »

« L'extraordinaire tristesse de cette voix. « Détachée de tout corps, de toute passion, explorant, solitaire, un monde sans réponses, et qui se brise sur les rochers - cette impression. » Emily aimait surtout l'aisance qu'elle suggérait. Les mots s'entrelaçaient naturellement. Une vie traduite dans son intégrité. Et, dans les mains de Woolf, une vision de l'humilité. »

« Comment imaginer que sa mère, quatre-vingts ans plus tôt, avait emprunté un bateau-cercueil, surchargé, rongé par la fièvre et la mort, et qu'elle, Emily, voyageait aujourd'hui en première classe avec sa fille, destination l'Europe, dans un navire où la glace était produite par un générateur électrique. »

« Le lac semblait s'allonger indéfiniment vers l'est. Ouvert aux marées, il respirait par courtes vagues. Un troupeau d'oies survola le cottage et s'éloigna, bec tendu. On aurait dit qu'elles emportaient avec elles le gris du ciel. La gestuelle des nuages modelait la brise. Les vagues clapotaient sur la berge, comme pour les applaudir, soulevant et reposant le varech. »

« Brindilles, feuilles et rameaux ramassés çà et là, de petits bouts de catholique, de Britannique, de protestant, d’Irlandais, d’athée, d’Américain ou de quaker qui se croisent et s’entrecroisent à plusieurs années d’intervalle, pendant que les nuages se dispersent dans le ciel derrière lui. »

« Notre âge ne cesse de nous surprendre. Je suis certaine qu'une fois au moins Lily Duggan, Emily Ehrlich et Lottie Tuttle ont éprouvé cette sensation. Et leurs vies étaient là, cachetées dans cette enveloppe entre ses mains.
Non qu'on finisse par ressembler à des chaises vides, je ne crois pas, mais on libère la place pour les autres en chemin. »

« Le monde a cela d'admirable qu'il ne s'arrête pas après nous. »

Quatrième de couverture

Après Et que le vaste monde poursuive sa course folle, le grand retour de Colum McCann. S'appuyant sur une construction impressionnante d'ingéniosité et de maîtrise, l'auteur bâtit un pont sur l'Atlantique, entre l'Amérique et l'Irlande, du XIXe siècle à nos jours. Mêlant Histoire et fiction, une fresque vertigineuse, d'une lancinante beauté. 
À Dublin, en 1845, Lily Duggan, jeune domestique de dix-sept ans, croise le regard de Frederick Douglass, le Dark Dandy, l'esclave en fuite, le premier à avoir témoigné de l'horreur absolue dans ses Mémoires.
Ce jour-là, Lily comprend qu'elle doit changer de vie et embarque pour le Nouveau Monde, bouleversant ainsi son destin et celui de ses descendantes, sur quatre générations. 
À Dublin encore, cent cinquante ans plus tard, Hannah, son arrière-petite-fille, tente de puiser dans l'histoire de ses ancêtres la force de survivre à la perte et à la solitude.
« Voilà tout ce qui intéresse Colum McCann : au coeur de la violence, des vies vécues malgré tout ; ces écheveaux invisibles qui entremêlent lieux, époques et personnages ; cette façon qu'a le passé de resurgir de la manière la plus étrange qui soit. »       Publishers Weekly
Éditions Belfond, août 2013
371 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre

samedi 26 décembre 2020

Chanson bretonne ★★★★☆ de J.M.G. LE CLÉZIO

Sur les tendres chemins de la mémoire, sur les crémeux sentiers des souvenirs de l'enfance, nous sommes conviés à mêler nos pas dans ceux de J.M.G. Le Clézio pour une belle et chaleureuse escapade en terres bretonnes. 
Une enivrante promenade aux doux parfums iodés. 
Une rencontre, aussi,  avec l'Histoire de la Seconde Guerre à hauteur d'enfant. Sensible. Touchante.
 « Je suis souvent revenu à la Torche. [...] Chaque fois que je suis en Bretagne, je visite la pointe, pour retrouver le souvenir de ce que c'était, cinq ans après la fin de la guerre. Le monde change vite, les enfants d'aujourd'hui viennent aussi à la Torche, mais ils voient autre chose. Ils glissent comme des oiseaux sur les longues vagues, à cheval sur leurs planches de surf, il y a même des cerfs-volants géants qui les baladent au-dessus des remous qu'on disait jadis mortels. C'est bien, il convient d'oublier les champs de bataille, d'ignorer les restes des forteresses bâties par les esclaves russes et polonais. Moi, je ne le pourrai pas. Dans l'éclat de la mer, la neige aveuglante des nappes d'écume, je vois la violence de l'Histoire, la violence et la fourberie, et sur les ruines solennelles du monument de l'âge du bronze, j'aperçois toujours les dents noires fossiles du grand requin de guerre. »    
Sainte-Marine, ce village d'été que l'auteur fréquentait chaque année.
« Je vois la cale du port, les vieilles maisons, l'abri du marin, la chapelle mignonne. Tout est à la même place, mais quelque chose a changé. Bien sûr le temps est passé, sur moi et sur les maisons, le temps a usé et repeint, a modifié l'échelle, a modernisé le paysage. La route est goudronnée, et surtout bariolée de peinture blanche, ces signalisations qui tracent les places de stationnement, créent des chicanes, des pointillés, des stops. On a construit des ronds-points pour contrôler le flux des voitures, des portiques en bois pour interdire le passage des camping-cars, des panneaux pour réglementer le stationnement, des bornes et des arceaux pour l'interdire. Les cafés sont apparus, les crêperies avec terrasses et parasols, les magasins de cartes postales et de souvenirs. Tout cela brille d'un vernis de modernité provinciale, une sorte d'imperméabilisant pour rendre le village étanche au temps, pour le protéger des atteintes contre le passé, un vernis au tampon sur un meuble d'antiquaire. [...] »
Au bout de l'enfance, il y a l'Afrique, entraperçue dans cet ouvrage et plus longuement découverte dans d'autres oeuvres de l'auteur. « C'est l'Afrique qui va nous civiliser. C'est en Afrique, le continent considéré aujourd'hui comme oublié, que nous allons connaître pour la première fois la liberté, le plaisir des sens, l'abondance de la nature. »

Il est des voyages nécessaires pour un auteur. 
Il est des voyages, deux contes ici précisément qu'il aurait été dommage de ne pas partager.

Merci Monsieur Le Clézio.
« Sur des photos en noir et blanc, prises par un amateur, après le bombardement de Berlin, des enfants errent en haillons, sur fond de ruines fumantes. Dans cette imagerie de la guerre, il n'y a pas de bons ni de méchants. Il n'y a pas d'ennemis. Il y a d'un côté des enfants, de l'autre la machine aveugle et féroce, aux mains d'adultes que leurs uniformes et leurs armes mettent à l'abri de toute identification. » 

INCIPIT
« Bien que je n'y sois pas né, et que je n'y aie jamais vécu plus de quelques mois chaque été, entre 48 et 54, c'est le pays qui m'a apporté le plus d'émotions et de souvenirs - l'Afrique, c'était une autre vie, et quand elle a pris fin en 48, puis lorsque mon père est revenu vivre en France dans les années 50, je l'ai oubliée, non pas rejetée, mais effacée, comme quelque chose d'impossible, d'irréel, de trop grand, peut-être de dangereux.
La Bretagne, c'était familier - familial. Puisque j'ai grandi avec l'idée que nous (ceux de notre nom, à mon père et à ma mère, ceux de notre origine) étions des Bretons et qu'aussi loin que nous puissions remonter nous étions reliés par ce fil invisible et solide à ce pays.
Je n'en ferai pas le récit chronologique. Les souvenirs sont ennuyeux, et les enfants ne connaissent pas la chronologie. Les jours pour eux s'ajoutent aux jours, non pas pour construire une histoire mais pour s'agrandir, occuper l'espace, se multiplier, se fracturer, résonner. »

« Le pont de Cornouaille est magnifique. [...] Sur le pont, on survole l'embouchure de l'Odet, à la hauteur d'un vol de Goéland. J'ai été étonné de voir à quel point la hauteur de cette construction avait rapetissé le paysage. »
« Pour nous qui avions passé une partie de notre enfance en Afrique, au Nigéria, cela ne nous paraissait pas rudimentaire, mais ici en Bretagne, cela donnait un charme presque magique de l'ancien temps, comme si cela sortait d'un conte de Perrault illustré par Doré. « Pauvreté » ne serait pas le mot juste, c'était le sentiment d'un lieu hors du temps, oublié du monde moderne. Oui, comme d'entrer dans un dessin. »

« Nous ne nous sommes pas approchés du sonneur mystérieux. Nous avons évoqué la musique apportée par le vent, et quand elle s'est arrêtée nous sommes retournés au village, à Ker Huel, sans rien dire. Je crois que c'est cette musique qui porte l'éternité de ce lieu. Le monde a changé, c'est entendu, il a remplacé ses coutumes et ses costumes, il a un peu oublié sa langue. Mais si quelqu'un joue du biniou, là, un soir, dans la lande, dans le vent et la pluie, loin des maisons pour ne pas faire aboyer les chiens, tout ce qu'on a cru disparu reviendra. »

« Les traces de la guerre, je les ai suivies à Sainte-Marine. Il y avait encore dans les années 50 des bunkers dans la lande, et à certains endroits, dans le sable blanc des plages, les restes de murs en béton et les chicanes rouillées. Sur les laisses de la mer, parfois, j'ai trouvé de vieilles boîtes de conserve peintes en kaki, contenant de la viande de porc ou du lait concentré. Un jour, quand nous arrivons, il y a un attroupement de gosses sur le bord de mer. En m'approchant j'ai vu cette chose incroyable, monstrueuse, une mine flottante échouée, noire et verdâtre, portant des pointes hérissées pareilles à des pattes de crabe auxquelles s'accrochent des lambeaux d'algues, un signe de mort dans la douceur de la plage. Un instant plus tard, les gendarmes sont arrivés, et les gosses ont dû aller se cacher derrière les dunes pendant que les démineurs désamorçaient l'engin.»

« La Bretagne, c'était la fin de toutes les guerres, puisqu'on ne pouvait pas aller plus loin. C'était l'été 40, ils ne se doutaient pas qu'en fait tout avait commencé, et qu'ils auraient un jour à battre en retraite, haves, exsangues, affamés, terrorisés par les bombardements des Alliés et par les pièges de la Résistance. Ma mère n'avait pas d'autres éléments de comparaison. Les hommes, en Bretagne comme dans la plupart des régions occupées, étaient prisonniers. On ne savait rien d'eux. On ne savait rien non plus de ce qui se passait au front de l'Est, rien des persécutions contre les Juifs, rien des louches subterfuges du marché noir, de la délation des bons « patriotes » décidés à Paris à éradiquer la peste communiste. Ce qu'elle voyait, elle, quand elle les croisait sur les routes en allant chercher du lait et des légumes, c'étaient des hommes pleins de l'insouciance et de l'innocence de la jeunesse, et elle devinait déjà leur destin tragique. »

« Dans un coin de la côté, à l'abri du vent, nous avons allumé un feu de varechs séchés et de bois flotté, et dans une vieille boîte de conserve un peu rouillée nous avons cuisiné notre pêche à l'eau de mer, et je crois que je n'ai rien mangé d'aussi bon, malgré l'odeur de l'iode et le vague parfum de mazout des goémons. C'était comme de manger la mer. »

« L'arrivée de l'agriculture biologique a redonné vie à d'anciennes exploitations rurales qui avaient été abandonnées. Des jeunes, garçons et filles, sans doute désillusionnés par la précarité dans les banlieues urbaines, ont décidé de changer de vie, ils redressent les vieilles pierres, utilisent le compost et refusent les semences industrielles. Ils le font sans forfanterie, ni ce côté militant et sectaire des écologistes de salon. Ils ont les mains rudes et le visage tanné par le soleil et le vent, ils sont les nouveaux aventuriers. Leurs enfants ressemblent aux garçons que nous avions rencontrés jadis, ces cousins éloignés des bords du Blavet, vêtus de peaux de mouton et portant les cheveux longs. Certains parlent à nouveau la langue bretonne (avec parfois un drôle d'accent, mais après tout c'est le propre des langues vivantes que d'évoluer). C'est en partie par eux que la Bretagne vivra. »
« Sur des photos en noir et blanc, prises par un amateur, après le bombardement de Berlin, des enfants errent en haillons, sur fond de ruines fumantes. Dans cette imagerie de la guerre, il n'y a pas de bons ni de méchants. Il n'y a pas d'ennemis. Il y a d'un côté des enfants, de l'autre la machine aveugle et féroce, aux mains d'adultes que leurs uniformes et leurs armes mettent à l'abri de toute identification. »

« Les enfants ne savent pas ce qu'est la guerre. Je ne me souviens pas d'avoir entendu ce mot, tout le temps qu'elle a duré, ni même dans les années qui ont suivi. Pour eux, tout ce qui arrive est normal, ils ne se doutent pas que leur vie pourrait être autrement. [...] je me souviens qu'il se passait quelque chose. Ailleurs, dehors, dans la rue. On ne pouvait pas sortir. On ne pouvait pas regarder par la fenêtre. Il y avait une menace, une interdiction, invisible et présente, il fallait rester derrière les murs, à l'abri. Était-ce très différent d'une enfance en temps de paix ? Je l'ignore. Peut-être. Je peux imaginer qu'il y avait une sorte de peur extérieure, non pas la peur qu'on peut ressentir à l'arrivée d'un orage violent, ni celle qu'on peut éprouver dans une situation imprévue, si quelqu'un frappe à la porte, si quelqu'un menace. Le genre de peur qu'entretiennent chez les enfants les histoires de démons ou de sorcières, les contes dans lesquels les loups rôdent alentour, les contes évoquant des légendes de cabanes dans la forêt, d'ogres et de sorcières. Les enfants devinent l'imaginaire. Ils l'aiment parce qu'il est parfois délicieux d'avoir peur. Pour l'enfant que j'étais dans la guerre, ce n'était pas une histoire de loups ou de sorcières. C'était une peur sans visage, sans nom, sans histoire. Ce n'était pas délicieux. Cela ne l'a jamais été. »

« Le choc de la bombe est terrible. Je n'ai pas le souvenir du bruit. Je me souviens seulement de l'onde qui fait bouger le sol de la salle de bains, de mes pieds qui quittent le sol et du cri qui s'échappe de ma gorge. Ces sensations ont lieu en même temps, le choc, le tremblement de terre, la chute et mon cri. Plus tard, à l'âge adulte, j'ai vécu un grand tremblement de terre, à Mexico, en 85. Cette sensation étrange que la terre devient liquide, que plus rien n'est assuré, que tout peut disparaître. Pourtant, il y a une différence : lorsque la bombe explose, je suis un enfant, qui ne peut pas mettre de mots sur ses émotions. Je ne pense pas : « Tiens, une bombe ! » comme j'ai pensé au Mexique : « Un tremblement de terre ! » Je ne pense à rien. Je suis tout entier dans mon cri. C'est un cri si strident que j'ai l'impression, en essayant de m'en souvenir, qu'il ne sort pas de ma gorge. Il sort du monde entier. Il se confond avec le bruit de la détonation qui enfonce mes tympans. Il faut un avec mon corps. C'est mon corps qui crie, pas ma gorge. Je n'ai pas choisi ce cri. Je n'ai pas choisi cet instant. C'est cela la guerre pour un enfant. Il n'a rien choisi. »

« La bombe qui est tombée dans le jardin de l'immeuble de ma grand-mère a fait un grand bruit, un  bruit épouvantable, a pulvérisé tous les carreaux. C'était une bombe de 277 kilos. Dans les bombardements, aujourd'hui, l'aviation américaine (anglaise, française, ou de n'importe quel pays) lâche sur les civils des bombes de 2000 kilos. Il m'arrive souvent de penser aux enfants qui sont sous ces bombes, en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Libye, en Palestine, au Liban. Les enfants qui, comme je l'ai été, sont dans la salle de bains de leur grand-mère, en train de regarder l'eau emplir la baignoire. Ou qui sont tout simplement chez eux, en train de jouer avec un petit camion, avec une poupée, avec un gobelet en plastique. Ou qui sont dans la cour à regarder leur maman étendre le linge qu'elle vient de laver. Si la bombe canadienne qui a enfoncé mes tympans a causé tous ces dégâts, quel souvenir vont-ils garder de ces bombes modernes, si lourdes, si efficaces, ces bombes conçues pour percer le béton et atteindre l'ennemi jusqu'au troisième sous-sol ? Comment peuvent-ils s'en remettre ? Même s'ils ne sont pas blessés, même s'ils n'entendent pas une seule, mais dix, vingt explosions, même s'ils savent de quoi il s'agit, qu'on leur dit : « C'est la guerre. » Comment en guériront-ils ? »

« Quel que soit le but qu'il cherche, l'enfant qui transporte une arme cesse d'être un enfant. Il appartient à un autre âge de la vie, il est entré dans un autre temps, un temps violent, féroce, impitoyable. Le temps des adultes. »

Quatrième de couverture

« Pour rien au monde nous n'aurions manqué cette fête de l'été. Parfois les orages d'août y mettaient fin vers le soir. Les champs alentour avaient été fauchés et la chaleur de la paille nous enivrait, nous transportait. Nous courions avec les gosses dans les chaumes piquants, pour faire lever des nuages de moustiques. Les 2 CV des bonnes sœurs roulaient à travers champs. Les groupes d'hommes se réunissaient pour regarder les concours de lutte bretonne, ou les jeux de palets. Il y avait de la musique de fanfare sans haut-parleurs, que perçaient les sons aigres des binious et des bombardes. »
À travers ces « chansons » , J.M.G. Le Clézio propose un voyage dans la Bretagne de son enfance, qui se prolonge jusque dans l'arrière-pays niçois. Sans aucune nostalgie, il rend compte de la magie ancienne dont il fut le témoin, en dépit des fracas de la guerre toute proche, par les mots empruntés à la langue bretonne et les motifs d'une nature magnifique. Le texte est bercé par une douceur pastorale qui fait vibrer les images des moissons en été, la chaleur des fêtes au petit village de Sainte-Marine ou la beauté d 'un champ de blé face à l'océan.

Éditions Gallimard, mars 2020
152 pages

samedi 19 décembre 2020

Ce qu'il faut de nuit ★★★★☆ de Laurent Petitmangin

Ce qu'il faut de nuit
Ce qu'il faut de vie
Ce qu'il faut de contrariétés
Ce qu'il faut d'amitié
Ce qu'il faut de doutes
Ce qu'il faut de foot
Ce qu'il faut de peine
Ce qu'il faut de Lorraine
Ce qu'il faut d'erreurs
Ce qu'il faut de profondeur
Ce qu'il faut de perte de vitesse
Ce qu'il faut de tendresse
Ce qu'il faut de mots
Ce qu'il faut de silences
Ce qu'il faut d'amour
Toujours.
L'amour d'un père envers ses deux fils. 
Un contexte social délabré. Un trio diminué. 
Déjà amputé de la douceur d'une mère, d'une épouse. 
Le populisme s'est invité ; la spirale infernale s'est armée. 
Elle emporte avec elle toutes les repères d'un père. 

Tout en finesse, avec beaucoup de pudeur, Laurent Petitmangin écrit un premier roman bouleversant. 

Merci à La manufacture des livres pour les plumes talentueuses dénichées. Pour celle-ci entre autres.
Merci Laurent Petitmangin pour ce déchirant sublime premier roman. Permettez-moi cette petite aparté anecdotique ; nous travaillons pour la même entreprise, alors je me dis que nous aurons peut-être l'occasion de nous rencontrer. 

Ce qu'il faut de nuit a reçu le Prix Stanislas 2020. Un prix qui récompense le meilleur premier roman de la rentrée littéraire. Chapeau bas.  

« Août, c'est le meilleur mois dans notre coin. La saison des mirabelles. La lumière vers les cinq heures de l'après-midi est la plus belle qu'on peut voir de toute l'année. Dorée, puissante, sucrée et pourtant pleine de fraîcheur. Déjà pénétrée de l'automne, traversée de zestes de vert et de bleu. Cette lumière, c'est nous. Elle est belle, mais elle ne s'attarde pas, elle annonce déjà la suite. Elle contient en elle le moins bien, les jours qui vont rapidement se refroidir. Il y a rarement des étés indiens en Lorraine. On dit beaucoup de la lumière du nord de l'Italie en été, je veux bien le croire, je n'y suis jamais allé, mais je suis prêt à parier que la nôtre, pendant cette toute petite période, ces quinze jours d'avant la rentrée, à ce moment précis de la journée, la surpasse haut la main. La lumière des derniers apéritifs dehors. Les gens sont heureux. »

« Pourtant ma colère passait. Je le savais , mais je ne voulais pas l’entendre . Je discutais le soir avec la moman. Elle nous voyait moi et son grand hanter la maison, mais je ne l’entendais pas me demander de passer l’éponge , vraiment pas. J’aurais changé , sinon. Comme moi, elle n’arrivait pas à s’en dépêtrer. Comme moi, sa colère s’éteignait , mais pas sa honte. »

« Putain, il était où le militant facho sûr de son fait? Je ne voyais qu’un pauvre type, comme moi, tout aussi décontenancé. «On est bien rendus, hein, avec leurs conneries», qu’il m’avait dit. Et les conneries, dans sa bouche – je ne crois pas me tromper en le disant –, ce n’étaient pas celles de nos enfants, surtout pas, c’était quelque chose de bien plus haut, de plus insaisissable, qui nous dépassait et dans les grandes largeurs encore. À la limite, c’étaient nos conneries à nous, tout ce qu’on avait fait et peut-être, en premier lieu, tout ce qu’on n’avait pas fait. »

« J’avais finalement compris que la vie de Fus avait basculé sur un rien. Que toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui, selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. »

« Le procès faisait grand bruit, mais ça ne restait pour les gens qu’un fait divers. Qu’ils oublieraient d’ici quelques jours, s’ils ne l’avaient déjà fait. On n’était que quelques uns à en être frappés jusqu’à la mort. »

Quatrième de couverture

C'est l'histoire d'un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l'importance à leurs yeux, ceux qu'ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C'est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d'hommes en devenir.

Éditions La Manufacture de Livres, août 2020
158 pages
Prix Femina des Lycéens 2020
Prix Stanislas 2020, meilleur premier roman de la rentrée littéraire 2020
Prix Feuille d'or des Medias 2020
Prix du Barreau de Marseille 2020
Prix Georges Brassens 2020 

mercredi 16 décembre 2020

Le Lièvre d'Amérique ★★★★☆ de Mireille Gagné


Un premier roman saisissant, découvert sur Bookstagram et que j'ai beaucoup aimé. 
La couverture m'a fait penser à une partie de cache-cache que mon garçon et moi avons faite avec un lièvre d'Amérique à Mono Lake (photo en fond ci-contre), lors d'un voyage sur la côté Ouest américaine et je suis ravie d'en avoir appris un peu plus sur ce charmant animal aux grands oreilles ! Ses sens sont par exemple toujours en éveil, il n'a besoin que de très peu de sommeil. 
Ses performances ont un lien direct avec celles que cherche à atteindre Diane, le personnage principal de ce roman. Être toujours plus performante, travailler, travailler toujours plus dans notre société. Capitaliste. Profitable. À outrance. L'humain en début, milieu, ou bout de chaîne, peu importe, s'associe au toujours plus. Toujours plus au risque de sombrer, d'oublier certaines recommandations, de s'oublier et de rentrer dans la spirale infernale du surmenage. Aux prémices de cet engrenage, il y a fort souvent un vide à combler. 
Je m'arrête là? Il serait dommage d'en dévoiler davantage.
La plume : imaginative et créative, poétique et tonique.
In fine : une très belle surprise de la Rentrée Littéraire 2020. Une satire sociale qui interroge notre rapport au travail et à la nature et qui m'a profondément parlée. 
MERCI Mireille Gagné. Quel plaisir de vous lire et de vous écouter aussi. 
MERCI les éditions La Peuplade ; les parutions lues chez vous ont toujours été de belles rencontres pour moi.
En quatrième de couverture, l'éditeur écrit : « Ce roman, une fable animalière néolibérale, s’adresse à celles et ceux qui se sont égarés. » Tout est dit.
Une lecture que je recommande vivement ! 

LE LIÈVRE D'AMÉRIQUE | Une lecture de Mireille Gagné from La Peuplade on Vimeo.


« - Tu penses que c'est le fleuve ou l'île qui bouge ? 
- Je suis certain que c'est nous. On dérive...
J'ai compris que tu étais ici pour rester. »

« Il y a de ces jours sur l'île où le vent semble furieux. Il hurle sa rage pendant des heures. Fouette les corps. Remue les eaux profondes. Même les bateaux doivent prendre les vagues de côté. Et pourtant, le lendemain, rien n'y paraît. Le fleuve se calme pendant la nuit. Le soleil naît de nouveau dans un ciel pur. Ses rayons roses et jaunes font frémir l'eau doucement, comme le contact d'un doigt. »

« Reclus dans l'attente. L'attente d'une marée. L'étale qui ne veut pas partir. Ensuite, l'hiver qui s'installe avec le silence. Le frasil. La mer qui se crème. Le fleuve qui prend. »

« Pour calmer son anxiété de performance et économiser des secondes Diane compte perpétuellement le nombre de pas séparant son appartement de son travail de marches entre chacun des étages de secondes entre son bureau et celui de la femme qu'elle déteste le temps que ça lui prend pour remplir une bouteille d'eau [...] elle compte pour combler le vide mais le malheur ne se dénombre pas. »

« Il n'y a aucune trace d'elle ici. Même dans le miroir, elle ne se reconnaît plus. Son visage est celui d'une autre. Quelque chose a changé chez elle. Mais quoi, précisément ? Elle a beau chercher, la réponse ne vient pas. À l'intérieur, on dirait qu'il manque des morceaux. »

« Sur le pont, elle regarde le fleuve s'écouler en dessous d'elle. La marée descend, elle aussi. Elle se sent comme les eaux qui se retirent lentement des terres après les grandes marées. Il restera beaucoup de débris, mais il fera beau demain. »

Quatrième de couverture

L’organisme de Diane tente de s’adapter doucement. Elle dort moins, devient plus forte et développe une endurance impressionnante. L’employée modèle qu’elle était peut encore plus se surpasser au travail. Or des effets insoupçonnés de l’intervention qu’elle vient de subir l’affolent. L’espace dans sa tête se resserre, elle sent du métal à la place de ses os. Tout est plus vif – sa vision, son odorat, sa respiration. Comble de la panique, ses cheveux et ses poils deviennent complètement roux en l’espace d’une nuit. Et puis les mâles commencent à la suivre.

Quinze ans plus tôt, Diane connaît un été marquant de son adolescence à l’Isle-aux-Grues, ces jours de grosse mer où Eugène bravait les dangers, la fascination de son ami pour les espèces en voie d’extinction et – comment s’en remettre – le soir de l’incendie.

Ce roman, une fable animalière néolibérale, s’adresse à celles et ceux qui se sont égarés.

Éditions La Peuplade, août 2020
158 pages
FINALISTE PRIX LES INROCKUPTIBLES, CATÉGORIE PREMIER ROMAN
SELECTION PRIX WEPLER – FONDATION LA POSTE
SELECTION DU PRIX PREMIERE PLUME FURET DU NORD – DECITRE
PREMIÈRE SELECTION DU PRIX L’IMPROMPTU DU PREMIER ROMAN

mardi 15 décembre 2020

Une rose seule ★★★★☆ de Muriel Barbery

Une courte et agréable promenade au pays du soleil levant. Une lecture scandée par de bien belles petites légendes autour des fleurs et des arbres, par lesquelles débutent les chapitres et qui font échos à l'histoire de Rose.
Rose est le personnage principal de ce roman. Elle s'est rendue à Kyoto pour écouter le testament de feu son père, un marchand, un samouraï mais avant tout un esthète qu'elle n'a pas connu. 
Un voyage qui s'apparente très vite à une introspection ; en se promenant dans les temples de cette belle cité, les paysages et l'atmosphère entreront en résonance avec elle-même. 
Des flâneries « aux vertus d'apaisements et de métamorphose ».
« Alors, dans la grande nécropole des âmes pendues à l'envers, Rose devint une autre. En un éclair, elle revit l'érable dans sa cage de verre ; enraciné dans la fluidité des mousses mais libre sous le ciel, donnant autour de lui la vie dans ses innombrables mutations, il lui chuchotait une partition de brise et de feuilles; elle s'y laissa dériver sans peur, sans colère; à la lisière de sa perception, farandole fondue d'arbres et de fleurs, glissaient les jardins de son père et quelques branches de lilas blancs. »
Des déambulations orchestrées, pour Rose, par son père avant sa mort et qui sont, pour le lecteur, une fascinante découverte des lieux emblématiques de Kyoto.

L'écriture de Muriel Barbery est épurée, douce, poétique, mélancolique. 
Elle est un doux remède pour qui a envie d'une reconnexion avec soi-même, d'une parenthèse poétique, lumineuse, et pleine d'espoir.

Une histoire de deuil, une histoire d'amour et de renaissance. Une histoire empreinte de culture et de beauté.
Un petit bijou fleuri à déguster lentement !
« Je voulais que ce soit l'histoire d'une femme, quadragénaire, qui aurait vécu jusque là une vie douloureuse et dont tout à coup le destin s'illuminerait, et que cette illumination aurait lieu dans une ville, que je connais et que j'aime infiniment, qui est Kyōto, au Japon. » Muriel Barbery 
Shisen-dō Jōzan-ji |詩仙 堂 丈 山寺 
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« - C'est votre premier jour à Kyōto ?
- C'est mon premier jour au Japon.
- Le Japon est un pays où on souffre beaucoup pas où on n'y prend pas garde, dit l'Anglaise. Pour récompense de cette indifférence au malheur, on récolte ces jardins où les dieux viennent prendre le thé. 
Rose s'en agaça.
- Je ne pense pas, dit-elle, rien ne récompense la souffrance. 
- Croyez-vous ? demanda l'Anglaise.
- La vie fait mal, dit Rose. Il n'y a aucun bénéfice à attendre de ça.
L'Anglaise détourna la tête, s'abîma dans la contemplation du pavillon.
- Si on n'est pas prêt à souffrir dit-elle, on n'est pas prêt à vivre. »

« À quarante ans, Rose n'avait presque pas vécu. Enfant, elle avait grandi dans une belle campagne, y avait connu les lilas éphémères, les champs et les clairières, les mûres et les joncs de ruisseau ; enfin, le soir, sous des cascades de nuages dorés et de lavis roses, elle y avait reçu l'intelligence du monde. À la nuit tombée, elle lisait des romans, de sorte que son âme était façonnée de sentiers et d'histoires. Puis, un jour, comme on perd un mouchoir, elle avait perdu sa disposition au bonheur. »

« [...] elle ne s'attachait à personne, personne ne s'attachait à elle, le vide gangrenait sa vie de la même façon qu'il l'avait engendrée. »

« On dit que le poète Kobayashi Issa qui, au temps des Lumières de l'Europe, vécut dans un Japon encore féodal une longue et douloureuse vie, alla un jour au Shisen-dō, un temple bouddhiste zen de Kyōto, et demeura longtemps sur les tatamis à admirer le jardin. Un moinillon vint lui vanter la finesse du sable et la beauté des pierres autour desquelles on avait ratissé un cercle très pur. Issa resta muet. Le moinillon loua avec éloquence la profondeur de la scène minérale ; Issa se taisait toujours. L'autre, un peu étonné de ce silence, fit l'éloge appuyé de la perfection du cercle. Alors Issa, montrant de la main, par-delà le sable et les pierres, la splendeur des grandes azalées, lui dit : Si tu sors du cercle, tu rencontres les fleurs. »

« Il faisait beau, un grand héron paressait dans une crique protégée par les joncs, des promeneurs passaient. Bientôt, les berges s'agrandirent, le chemin de sable se fit grève, les herbes folles prirent dans la brise une grâce de plumes. Quelque chose chavirait. Elle pensa : Qui découvre son père par l'enfant qu'il a été ? Et, surprise et troublée, indignée aussi, elle eut le sentiment d'un bienfait. »

« - L'absence, d'abord. [...] Ensuite, le devoir et la croix d'être heureux sans [elle]. 
- Le devoir ? ... Pour votre fille ?
- Non ... pour moi. 
[...] On ne se sent plus parler la même langue que les autres. Et on comprend que c'est celle de l'amour. »

« Le son de la pluie sur le parapluie lui fit du bien, elle rêva un instant de vivre dans une goutte pleine et  close, sans ailleurs ni autrefois, sans perspectives ni désir. »

« La vie n'est peut-être qu'un tableau qu'on contemple derrière un arbre. Elle s'offre à nous en totalité mais nous ne la percevons qu'au travers de perspectives successives. La dépression rend aveugle aux perspectives. Le tout de la vie vous écrase. »

« Il se trouve à Kyōto un temple populaire dénué de la beauté des grands joyaux de la cité mais qu'on affectionne pour son carré de deux mille pruniers où toute la ville va se promener dans les derniers jours de février. Malgré cela, Issa, le poète magnifique, n'y allait que lorsque les bois des arbres étaient encore noirs et nus, dépourvus des fleurs qui, plus tard, embaumeraient alentour. Dès l'apparition de la première corolle, il quittait le carré cependant que ses pairs venaient admirer le miracle des pétales jetés sur les branches hivernales. Quand, parfois, on s'inquiétait de ce goût qui le privait de la plus belle floraison de l'année, il riait et disait : J'ai attendu longtemps dans le dénuement, à présent la fleur de prunier est en moi. »

« Elle retint son souffle en marchant entre les sépultures, les lanternes et les bambous célestes. Il y avait des pierres en forme de personnages sans visages et de longues tiges de bois qui claquaient dans le vent ; ornées d'écritures serrées, elles entouraient les tombes, simples socles de marbre surmontés d'une stèle plus étroite ; certaines étaient mangées d'années, envahies de lichen. De chaque côté, dans d'étroits vases du même marbre, on avait placé des fleurs de saison. Partout, la mousse ondoyait de reflets tendres et bleutés, partout les chapeaux à ailettes des lanternes jetaient dans l'atmosphère une note malicieuse. Dans le silence des morts, la vie s'étirait et, tout ensemble, pétillait. »

« Mes morts, se répéta-t-elle. Ai-je des morts que je puisse appeler les miens ? »

« Dans la nuit, elle rêva qu'elle se promenait avec son père dans un champ de pruniers près d'un temple de bois sombre. Derrière eux marchaient les démons de ses contes d'enfance. Devant une fleur d'une beauté extrême, les pétales en éclairs de diamant, les étamines comme des traits d'encre claire, Haru lui tendait la main en disant : Tu prendras le risque de la souffrance, du don, de l'inconnu, de l'amour, de l'échec et de la métamorphose. Alors, de même que la fleur de prunier est en moi, ma vie entière passera en toi. »

« Les murs ne sont rien sans le jardin, le temps des hommes sans l'éternité du don. »

« La fraternité de la rosée et de la mousse, la fusion du cristal, de la terre et du bois fit soudain jaillir l'évidence qu'elle n'avait pas cessé de pleurer Paule, qu'elle pleurait depuis des années, depuis des siècles de silence. Elle porta la main à son coeur puis tout passa dans une fragrance de cimetière, dans un psaume de pluie noire. »

« À la fin, on meurt, oui...alors autant laisser la vie improviser sa partition. »

« Nous autres Japonais avons appris de notre archipel tourmenté l'implacabilité du malheur. C'est par cet accablement natif que nous avons su transformer notre contrée de cataclysmes en éden, en quoi les jardins de nos temples sont l'âme de ce pays de désastre et de sacrifice. Par mon sang, tu connais la beauté et la tragédie du monde d'une manière que les Français, nourris de leurs terres clémentes, ne peuvent pas entendre. En cette époque à l'envers qu'on nous vend pour moderne, c'est ton âme japonaise qui possède le pouvoir de transformer le désenchantement et l'enfer en un champ de fleurs. »

« Haru se représentait la vie comme la traversée d'un fleuve d'eau noire à force d'être profonde. Un jour, j'ai entendu Keisuke lui dire : Tu fais bien, la rosée est sur l'autre rive. »

Quatrième de couverture

Rose arrive au Japon pour la première fois. Son père, qu’elle n’a jamais connu, est mort en laissant une lettre à son intention, et l’idée lui semble assez improbable pour qu’elle entreprenne, à l’appel d’un notaire, un si lointain voyage.

Accueillie à Kyōto, elle est conduite dans la demeure de celui qui fut, lui dit-on, un marchand d’art contemporain. Et dans cette proximité soudaine avec un passé confisqué, la jeune femme ressent tout d’abord amertume et colère. Mais Kyōto l’apprivoise et, chaque jour, guidée par Paul, l’assistant de son père, elle est invitée à découvrir une étrange cartographie, un itinéraire imaginé par le défunt, semé de temples et de jardins, d’émotions et de rencontres qui vont l’amener aux confins d’elle-même.
Ce livre est celui de la métamorphose d’une femme placée au cœur du paysage des origines, dans un voyage qui l’emporte jusqu’à cet endroit unique où se produisent parfois les véritables histoires d’amour.

Éditions Actes Sud, août 2020
158 pages