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vendredi 5 juin 2026

Crush ★★★☆☆ de Momo Yamaguchi

Avec Crush, Momo Yamaguchi nous plonge dans les pensées les plus intimes de Mika, jeune Tokyoïte de vingt-quatre ans, célibataire, solitaire et en quête de quelque chose qui ressemble à une vie pleinement vécue.

Je ne suis probablement pas la lectrice idéale de ce roman. J'y suis entrée en espérant découvrir davantage le Japon contemporain ; j'y ai surtout trouvé le journal intérieur d'une jeune femme aux prises avec ses désirs, ses déceptions amoureuses, sa solitude et son mal-être. Les scènes de sexe et le langage parfois très cru m'ont souvent tenue à distance.

Pourtant, derrière cette apparente légèreté faite de messages, de rendez-vous ratés et de fantasmes, le roman dresse un portrait assez saisissant d'une génération. Une génération qui scrute son reflet dans les réseaux sociaux, mesure sa valeur au regard des autres, collectionne les relations sans parvenir à combler un sentiment de vide persistant.
J'ai été davantage touchée par ce qui émerge en arrière-plan. La relation tendre de Mika avec ses parents et sa grand-mère, l'évocation d'un Japon loin des cartes postales, les réflexions sur le monde du travail, la pression sociale et l'épuisement qui gangrènent la société japonaise. Certains passages, souvent teintés d'un humour désabusé, se révèlent particulièrement justes.

Momo Yamaguchi possède une plume vive, mordante et sans filtre. Elle n'embellit rien. Son héroïne est parfois agaçante, souvent lucide, toujours profondément humaine dans ses contradictions.

Une lecture qui ne m'a pas totalement convaincue mais qui m'a permis d'entrevoir les fragilités, les aspirations et les désillusions d'une partie de la jeunesse contemporaine.

Je remercie Babelio et les éditions Actes Sud pour la découverte de ce roman.

« Souvent, je glisse dans le sommeil comme ça : repue, avec une légère envie de crever.
Légère, on a dit, tout comme quand je rentre à pied du boulot à 23 heures, ce qui est présentement le cas, et que je dois éviter les flaques de vomi et les cacas de chiens comme si je jouais à la marelle dans cette ville moche qui est la mienne. Tokyo peut foutre le bourdon. Je n'arrive pas à y retrouver ce qu'on peut voir dans les vidéos des gaijin sur TikTok, ce tourbillon un peu mystique de néons et de gratte-ciels scintillants. Je trouve juste ça laid, un méli-mélo d'immeubles rectangulaires et de gens surmenés, d'hommes crachant ou vomissant dans les rues, qui ont fait du monde entier leurs chiottes.
À l'intérieur de la cuvette, j'avance. J'avance. »

« Tout le monde, sauf Tai et Nana et ma famille, ces gens à qui j'envoie chaque jour des messages et qui semblent pourtant les moins bien renseignés à mon propos. J'adresse à Nana photos et selfies, auxquels elle répond OMG VEINARDE J'AI TROP LE SEUM, et je me complais dans le rôle de la fille qu'on envie. Mes parents, qui m'expriment leur amour, non avec des mots car nous sommes asiatiques, mais en me demandant si je mange bien et en exigeant des visuels de mes plats, et je me rends soudain compte que personne au monde ne se soucie autant qu'eux de ce qui transite par mon œsophage : si ce n'est pas ça, l'amour, alors c'est quoi ? Ma mère veut que je fasse attention aux pickpockets et aux violeurs, mon père veut que je lui envoie les horaires et le numéro de mon vol retour afin qu'il puisse venir me chercher à l'aéroport. Tai m'écrit reviens vite et tout à coup, peu importe que je sois seule, dans un bistrot à l'étranger, en train d'engloutir un ragoût de canard hors de prix, parce que mon écran illuminé de ses mots me ravive, me redonne de la force. Je glisse mon téléphone dans ma poche et souris, laisse 25% de pourboire et quitte le restaurant sur les ailes légères de l'amour. »

« Je lui ai confié mon précieux cœur et il joue au squash avec, le cognant négligemment contre les murs, l'envoyant régulièrement rebondir à coups de raquette: il n'en a tout simplement rien à carrer. S'il insiste pour continuer à me décevoir sans arrêt, qu'il en soit ainsi je jonglerai moi aussi, comme Nana. Il ne me laisse pas d'autre choix. »

« J'enfile mon masque et mon armure. Je prépare ma toile, appliquant d'abord une base à l'acide hyaluronique et une crème pour le visage d'une marque française, puis une fine couche de fond de teint glowy, un fard à paupières violet irisé, un blush liquide rose pâle, de l'eye-liner bordeaux, deux couches de mascara brun cuivré et une touche de gloss. Je sculpte mes pommettes avec une précision d'orfèvre, je passe une houppette de poudre sur mon visage. J'enfile une chemise oversize en soie rose et des créoles en plastique de la même couleur, un jean délavé et des ballerines argentées. Regardez-la, naturellement chic. Ses pieds sentent peut-être mauvais, mais elle incarne parfaitement l'air du temps.
Nana est, comme toujours, irrésistible dans son haut transparent et sa jupe plissée à carreaux qui est pratiquement une invitation à passer la main dessous, ses collants en résille ornés de strass et ses mocassins noirs à plateforme ; une Lolita sortie tout droit d'une hallucination fiévreuse. Deux couches de fond de teint et de correcteur lui ont rendu sa peau, et ses lèvres boudeuses sont colorées d'une encre cerise.
"Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités", je déclare d'un ton solennel.
Elle rit et entrechoque sa canette contre la mienne. »

« Les Meufs Canons sont toujours en train de se crêper le chignon entre elles, et Nana ne fait pas exception à la règle elle est à l'heure actuelle embarquée dans une vilaine querelle qui l'oppose à Sakura, une autre Meuf Canon qui a commis le péché capital de coucher avec l'un de ses ex, ce qui constitue une violation claire du Code d'honneur, qui stipule que vous pouvez fusionner vos âmes, votre garde-robe, mais pas la liste de vos conquêtes et targets. En représailles, Sakura s'est mise à organiser des dîners avec leurs amis communs sans inviter Nana.
Il est de mon devoir de révéler que Sakura bosse sacrément dur pour faire partie du club des Meufs Canons : au naturel, elle n'est pas très belle ; peut-être même un peu laide par temps de pluie ou si on plisse les yeux ; mais elle a une peau parfaite et surbotoxée. À cela viennent s'ajouter une manucure entretenue avec soin et des extensions de cils papillonnantes qui rehaussent un physique autrement banal. Une silhouette remarquable, grâce à des troubles alimentaires et une pratique régulière du Pilates, ainsi qu'un bonnet C qui remue comme de la gelée et dont la rumeur dit qu'il ne serait pas tout à fait naturel. Mais son assurance, elle, est en tout point authentique, et chaque centimètre carré de sa peau, chaque jeté de cheveux, chaque rire grave et rauque traduit une confiance en elle indéboulonnable: aucune somme au monde ne peut acheter ça. Elle est, sans conteste, une Meuf Canon. »

« Parfois, je me sens si seule que j'ai envie de mourir, même si bien sûr je ne ferais jamais ça, parce que ma mère dit que c'est le pire péché qu'un enfant puisse commettre envers ses parents, mourir avant eux, et d'ailleurs, je n'ai aucune idée de la manière dont je m'y prendrais sauter, comme tous les autres ? Ce serait le moyen le plus simple, mais pensez au pauvre conducteur de métro et à tous ces usagers éclaboussés de sang en retard pour aller travailler, sans parler de la grosse amende de plusieurs millions de yens que mes parents devraient payer. J'ai le vertige, donc pas question de me jeter d'un immeuble trop haut, mais sauter de trop bas c'est risquer de finir handicapé à vie. Pas fan des médicaments. Plutôt douillette. Je passe mon tour pour le seppuku, merci. »

« Il me retourne comme une tortue sur sa carapace et commence à me pilonner, et moi, je suis là genre "Hé, coucou, désolée de te déranger : juste pour te dire que je n'ai pas de terminaisons nerveuses au fond". Sauf que bien sûr, au lieu de le dire à voix haute, je me contente de le penser, le dos de ma main pressé contre ma bouche, la tête tournée légèrement sur le côté, les yeux fermés comme si la sensation était trop délicieuse pour être supportée, parce que j'ai un super profil, surtout de ce côté-là. Je baisse un peu le front, dans l'espoir de sentir mes aisselles pour m'assurer que mon déodorant à la noix de coco fait correctement son job. Alors que je suis en plein contrôle de routine de mes odeurs corporelles, il me retourne à nouveau comme une foutue crêpe : me voilà à quatre pattes, quand je n'avais rien demandé. Je commence à ressentir un léger mal de mer à force de tanguer d'avant en arrière. Je me réconforte en calculant toutes les calories que j'ai dû brûler depuis le début ; chaque coup de reins équivaut selon moi à une calorie. Au moins, pas besoin d'aller à la salle cette semaine. »

« "Je me sens tellement remplaçable ! me confie-t-elle, la voix un peu tremblante - et je lui assure qu'elle l'est très certainement.
- Ô Cuisse Légère, ne commets pas la méprise de te croire indispensable à l'Entreprise. L'Entreprise se fiche bien que tu sois morte ou vive ! Elle compte te presser comme une orange trop mûre, jusqu'à extraire la dernière goutte de jus et jeter ta carcasse fruitée sans l'ombre d'un remords ! La dure réalité, c'est que tu pourrais disparaître demain que l'Entreprise ne s'effondrerait pas pour autant. Au mieux, on trouverait ton absence gênante, un bref accroc dans le bon déroulé des affaires. N'oublie pas que le concept du « métier idéal » est intrinsèquement capitaliste, un fantasme qu'on nous vend pour abolir la frontière entre travail et vie privée, car si tu aimes ce que tu fais, ce n'est plus un travail : c'est désormais ta vie. Ce qui est un récit particulièrement pernicieux, car ton travail ne te définit pas. Ce qui te fait partir en fou rire entrecoupé de bruits de cochon, ce qui te fait pleurer quand tu es seule, tes espoirs, tes valeurs, tes insécurités, les livres que tu lis, ce que tu repousses avec ton couteau dans ton assiette ou planques sous une feuille de laitue au restaurant, ce qui te fait trembler de colère, ce qui te fait chanter de joie, les personnes que tu aimes, que tu embrasses, que tu baises, tous les détails banals de ton existence comme ta marque préférée de chips, la façon dont tu laces tes chaussures, dont tu marches, dont tu épluches une pomme : ce sont ces choses-là, et bien d'autres encore, qui te définissent en tant que personne. Pas l'intitulé de ton poste, ni ton salaire, ni tes heures sup, ni ton rendement, ni tes indicateurs de performance, ni ta valeur ajoutée à l'Entreprise. L'Entreprise, on l'emmerde." »

« J'appelle Obaachan le lendemain et elle me raconte tout ce qu'elle sait du dernier karōshi en date : une fille qui a sauté d'un immeuble pour se transformer en confiture de fraises sur un trottoir qu'il a fallu racler après, laissant derrière elle une mère célibataire qu'elle travaillait si dur à aider financièrement, mais tout cela n'a servi à rien car elle était si fatiguée, tout le temps fatiguée, trop fatiguée. L'entreprise qui l'avait embauchée est un puissant conglomérat, mais même eux n'ont pas pu étouffer l'affaire, malgré tous leurs autres employés mystérieusement décédés dont ils s'étaient assurés que les médias ne parleraient pas, parce que cette histoire a tous les ingrédients nécessaires pour faire la une : les inégalités de classe criantes de l'un des pays les plus riches du monde, le mépris impitoyable des grands groupes pour la dignité humaine, la mère isolée dans une société profondément patriarcale et, au cœur de tout ça, une jeune femme partie trop tôt. Même âge que moi.
Un peu trop accro aux chaînes d'info en continu, ma chère grand-mère. Avec un faible pour les histoires les plus sordides. Elle me raconte celle-là d'un ton haletant, avant de s'enquérir de ma santé. "Est-ce que tu manges bien ?" : c'est toujours la première question qu'elle me pose. C'est sa façon de me signifier que je suis son petit-enfant préféré. »

« [...] Obaachan me demande comment va le travail, et j'omets gaiement de lui détailler la vérité : que ma fonction est avant tout d'être jeune et de verser à boire à des hommes lors de dîners d'entreprise, comme une vulgaire prostituée, que mon travail n'a aucun sens, et que je suis désespérément amoureuse de deux garçons qui ne m'aiment pas en retour.
Elle préférerait que je sois femme au foyer, je crois. Elle ne le formule jamais explicitement, parce que ma mère travaille aussi à plein temps - comment pourrait-il en être autrement, étant donné le contexte économique ? et que ce serait très rétrograde de sa part de l'avouer, tout à fait inapproprié même, mais elle veut systématiquement savoir comment va mon travail et, en retour, je lui réponds que mon travail n'est pas si mal, que c'est loin d'être aussi terrible que ce qu'on dit à la télé et que je suis toujours de retour à la maison à une heure raisonnable. »

« Les fantômes n'ont pas de jambes, mais leur corps se prolonge par de longues racines qui s'enroulent autour de la maison et du quartier de ma grand-mère, qui s'entortillent autour d'elle, alors comment pourrait-elle les abandonner ? Ils reposent sur ses épaules pendant qu'elle boit son thé. Chaque matin, sur l'autel, dans sa chambre, elle allume de l'encens puis salue sa mère et son défunt mari avec des offrandes, nourriture et fleurs, afin qu'ils ne souffrent pas de la faim. »

Quatrième de couverture

Métro, boulot, sexto

24 ans, célibataire, en CDI ; Mika étouffe dans la vie confortable et solitaire qu'elle s'est construite, Dans le bureau vitré en périphérie de Tokyo qui lui vole ses journées, elle attend qu'il se passe quelque chose. Drôle, brillante et seule, elle n'a jamais touché aucun homme et ses soirées trop sages débordent de fantasmes.
Un été, elle franchit le cap elle démissionne et écrit à un jeune Américain croisé sur la plage - crush instantané. C'est le début d'une longue série de rencontres. Au fil des kilomètres de messages et des nuits sans sommeil, elle découvre l'amour avec un très petit "a" : des hommes vaguement indisponibles, pas exactement aimants, sexuellement approximatifs. Comment continuer à les désirer ? Que faire de sa solitude? Et si l'amour existait hors des modèles datés qui paralysent nos vies sentimentales ?

Avec une franchise désarmante, Momo Yamaguchi retrace l'itinéraire d'une femme qui ose enfin explorer ses désirs, en se dégageant de ceux que les hommes ont plaqués sur elle.

Momo Yamaguchi est née à Tokyo et a fait ses études aux États-Unis. Elle vit aujourd'hui dans le Sud de Londres. Crush est son premier roman.

Éditions Actes Sud,  mai 2026
332 pages
Traduit de langage par Mathilde Janin

mardi 15 décembre 2020

Une rose seule ★★★★☆ de Muriel Barbery

Une courte et agréable promenade au pays du soleil levant. Une lecture scandée par de bien belles petites légendes autour des fleurs et des arbres, par lesquelles débutent les chapitres et qui font échos à l'histoire de Rose.
Rose est le personnage principal de ce roman. Elle s'est rendue à Kyoto pour écouter le testament de feu son père, un marchand, un samouraï mais avant tout un esthète qu'elle n'a pas connu. 
Un voyage qui s'apparente très vite à une introspection ; en se promenant dans les temples de cette belle cité, les paysages et l'atmosphère entreront en résonance avec elle-même. 
Des flâneries « aux vertus d'apaisements et de métamorphose ».
« Alors, dans la grande nécropole des âmes pendues à l'envers, Rose devint une autre. En un éclair, elle revit l'érable dans sa cage de verre ; enraciné dans la fluidité des mousses mais libre sous le ciel, donnant autour de lui la vie dans ses innombrables mutations, il lui chuchotait une partition de brise et de feuilles; elle s'y laissa dériver sans peur, sans colère; à la lisière de sa perception, farandole fondue d'arbres et de fleurs, glissaient les jardins de son père et quelques branches de lilas blancs. »
Des déambulations orchestrées, pour Rose, par son père avant sa mort et qui sont, pour le lecteur, une fascinante découverte des lieux emblématiques de Kyoto.

L'écriture de Muriel Barbery est épurée, douce, poétique, mélancolique
Elle est un doux remède pour qui a envie d'une reconnexion avec soi-même, d'une parenthèse poétique, lumineuse, et pleine d'espoir.

Une histoire de deuil, une histoire d'amour et de renaissance. Une histoire empreinte de culture et de beauté.
Un petit bijou fleuri à déguster lentement !
« Je voulais que ce soit l'histoire d'une femme, quadragénaire, qui aurait vécu jusque là une vie douloureuse et dont tout à coup le destin s'illuminerait, et que cette illumination aurait lieu dans une ville, que je connais et que j'aime infiniment, qui est Kyōto, au Japon. » Muriel Barbery 
Shisen-dō Jōzan-ji |詩仙 堂 丈 山寺 
©discoverkyoto


« - C'est votre premier jour à Kyōto ?
- C'est mon premier jour au Japon.
- Le Japon est un pays où on souffre beaucoup pas où on n'y prend pas garde, dit l'Anglaise. Pour récompense de cette indifférence au malheur, on récolte ces jardins où les dieux viennent prendre le thé. 
Rose s'en agaça.
- Je ne pense pas, dit-elle, rien ne récompense la souffrance. 
- Croyez-vous ? demanda l'Anglaise.
- La vie fait mal, dit Rose. Il n'y a aucun bénéfice à attendre de ça.
L'Anglaise détourna la tête, s'abîma dans la contemplation du pavillon.
- Si on n'est pas prêt à souffrir dit-elle, on n'est pas prêt à vivre. »

« À quarante ans, Rose n'avait presque pas vécu. Enfant, elle avait grandi dans une belle campagne, y avait connu les lilas éphémères, les champs et les clairières, les mûres et les joncs de ruisseau ; enfin, le soir, sous des cascades de nuages dorés et de lavis roses, elle y avait reçu l'intelligence du monde. À la nuit tombée, elle lisait des romans, de sorte que son âme était façonnée de sentiers et d'histoires. Puis, un jour, comme on perd un mouchoir, elle avait perdu sa disposition au bonheur. »

« [...] elle ne s'attachait à personne, personne ne s'attachait à elle, le vide gangrenait sa vie de la même façon qu'il l'avait engendrée. »

« On dit que le poète Kobayashi Issa qui, au temps des Lumières de l'Europe, vécut dans un Japon encore féodal une longue et douloureuse vie, alla un jour au Shisen-dō, un temple bouddhiste zen de Kyōto, et demeura longtemps sur les tatamis à admirer le jardin. Un moinillon vint lui vanter la finesse du sable et la beauté des pierres autour desquelles on avait ratissé un cercle très pur. Issa resta muet. Le moinillon loua avec éloquence la profondeur de la scène minérale ; Issa se taisait toujours. L'autre, un peu étonné de ce silence, fit l'éloge appuyé de la perfection du cercle. Alors Issa, montrant de la main, par-delà le sable et les pierres, la splendeur des grandes azalées, lui dit : Si tu sors du cercle, tu rencontres les fleurs. »

« Il faisait beau, un grand héron paressait dans une crique protégée par les joncs, des promeneurs passaient. Bientôt, les berges s'agrandirent, le chemin de sable se fit grève, les herbes folles prirent dans la brise une grâce de plumes. Quelque chose chavirait. Elle pensa : Qui découvre son père par l'enfant qu'il a été ? Et, surprise et troublée, indignée aussi, elle eut le sentiment d'un bienfait. »

« - L'absence, d'abord. [...] Ensuite, le devoir et la croix d'être heureux sans [elle]. 
- Le devoir ? ... Pour votre fille ?
- Non ... pour moi. 
[...] On ne se sent plus parler la même langue que les autres. Et on comprend que c'est celle de l'amour. »

« Le son de la pluie sur le parapluie lui fit du bien, elle rêva un instant de vivre dans une goutte pleine et  close, sans ailleurs ni autrefois, sans perspectives ni désir. »

« La vie n'est peut-être qu'un tableau qu'on contemple derrière un arbre. Elle s'offre à nous en totalité mais nous ne la percevons qu'au travers de perspectives successives. La dépression rend aveugle aux perspectives. Le tout de la vie vous écrase. »

« Il se trouve à Kyōto un temple populaire dénué de la beauté des grands joyaux de la cité mais qu'on affectionne pour son carré de deux mille pruniers où toute la ville va se promener dans les derniers jours de février. Malgré cela, Issa, le poète magnifique, n'y allait que lorsque les bois des arbres étaient encore noirs et nus, dépourvus des fleurs qui, plus tard, embaumeraient alentour. Dès l'apparition de la première corolle, il quittait le carré cependant que ses pairs venaient admirer le miracle des pétales jetés sur les branches hivernales. Quand, parfois, on s'inquiétait de ce goût qui le privait de la plus belle floraison de l'année, il riait et disait : J'ai attendu longtemps dans le dénuement, à présent la fleur de prunier est en moi. »

« Elle retint son souffle en marchant entre les sépultures, les lanternes et les bambous célestes. Il y avait des pierres en forme de personnages sans visages et de longues tiges de bois qui claquaient dans le vent ; ornées d'écritures serrées, elles entouraient les tombes, simples socles de marbre surmontés d'une stèle plus étroite ; certaines étaient mangées d'années, envahies de lichen. De chaque côté, dans d'étroits vases du même marbre, on avait placé des fleurs de saison. Partout, la mousse ondoyait de reflets tendres et bleutés, partout les chapeaux à ailettes des lanternes jetaient dans l'atmosphère une note malicieuse. Dans le silence des morts, la vie s'étirait et, tout ensemble, pétillait. »

« Mes morts, se répéta-t-elle. Ai-je des morts que je puisse appeler les miens ? »

« Dans la nuit, elle rêva qu'elle se promenait avec son père dans un champ de pruniers près d'un temple de bois sombre. Derrière eux marchaient les démons de ses contes d'enfance. Devant une fleur d'une beauté extrême, les pétales en éclairs de diamant, les étamines comme des traits d'encre claire, Haru lui tendait la main en disant : Tu prendras le risque de la souffrance, du don, de l'inconnu, de l'amour, de l'échec et de la métamorphose. Alors, de même que la fleur de prunier est en moi, ma vie entière passera en toi. »

« Les murs ne sont rien sans le jardin, le temps des hommes sans l'éternité du don. »

« La fraternité de la rosée et de la mousse, la fusion du cristal, de la terre et du bois fit soudain jaillir l'évidence qu'elle n'avait pas cessé de pleurer Paule, qu'elle pleurait depuis des années, depuis des siècles de silence. Elle porta la main à son coeur puis tout passa dans une fragrance de cimetière, dans un psaume de pluie noire. »

« À la fin, on meurt, oui...alors autant laisser la vie improviser sa partition. »

« Nous autres Japonais avons appris de notre archipel tourmenté l'implacabilité du malheur. C'est par cet accablement natif que nous avons su transformer notre contrée de cataclysmes en éden, en quoi les jardins de nos temples sont l'âme de ce pays de désastre et de sacrifice. Par mon sang, tu connais la beauté et la tragédie du monde d'une manière que les Français, nourris de leurs terres clémentes, ne peuvent pas entendre. En cette époque à l'envers qu'on nous vend pour moderne, c'est ton âme japonaise qui possède le pouvoir de transformer le désenchantement et l'enfer en un champ de fleurs. »

« Haru se représentait la vie comme la traversée d'un fleuve d'eau noire à force d'être profonde. Un jour, j'ai entendu Keisuke lui dire : Tu fais bien, la rosée est sur l'autre rive. »

Quatrième de couverture

Rose arrive au Japon pour la première fois. Son père, qu’elle n’a jamais connu, est mort en laissant une lettre à son intention, et l’idée lui semble assez improbable pour qu’elle entreprenne, à l’appel d’un notaire, un si lointain voyage.

Accueillie à Kyōto, elle est conduite dans la demeure de celui qui fut, lui dit-on, un marchand d’art contemporain. Et dans cette proximité soudaine avec un passé confisqué, la jeune femme ressent tout d’abord amertume et colère. Mais Kyōto l’apprivoise et, chaque jour, guidée par Paul, l’assistant de son père, elle est invitée à découvrir une étrange cartographie, un itinéraire imaginé par le défunt, semé de temples et de jardins, d’émotions et de rencontres qui vont l’amener aux confins d’elle-même.
Ce livre est celui de la métamorphose d’une femme placée au cœur du paysage des origines, dans un voyage qui l’emporte jusqu’à cet endroit unique où se produisent parfois les véritables histoires d’amour.

Éditions Actes Sud, août 2020
158 pages