Une pension en Italie parle de ce moment presque imperceptible où l'on cesse de vivre la vie que les autres ont écrite pour soi.
Sous le soleil écrasant de la Toscane, Philippe Besson remonte le fil d'un secret familial avec une infinie délicatesse. Plus qu'une enquête, c'est une quête. Celle d'un homme qui comprend enfin que sentir n'est pas savoir, et qu'il est parfois plus douloureux de se trahir que de tout perdre.
« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens. »
J'ai été profondément touchée par cette histoire qui interroge le poids des rôles, des conventions, du regard des autres. Le roman dit avec beaucoup de pudeur le prix à payer pour être soi, sans jamais juger ses personnages.
Et comment ne pas parler de l'Italie 💚🤍❤️, chère à mon cœur ? Celle qui bruisse dans la langue, qui embaume les jardins, les Campari, les routes bordées de cyprès. Une Italie solaire et sensuelle où il semble enfin possible de respirer.
« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »
Ou quand certaines questions dépassent les pages d'un roman.
Un roman profondément humain sur l'affirmation de soi.
« On ne vient pas en Italie chercher des suavités, on vient y chercher la vie. »
Edward Morgan Forster, Avec vue sur l'Arno
« En quatre jours, il m'a donné une vie entière, un univers, et a fait un tout des parties de mon être. »
Robert James Waller, Sur la route de Madison »
« [...] je les ai vues ces photos, elles m'ont déconcerté, on n'imagine pas sa propre mère jeune, échevelée, libre, sensuelle. »
« Si beaucoup ont choisi l'Amérique, certains se sont contentés du sud de la France pour y devenir terrassiers, journaliers agricoles ou lingères. C'est le cas de sa mère, qui a grandi dans les faubourgs de Brindisi et les a quittés à dix-huit ans avec ses parents. C'est elle qui lui a appris le vocabulaire mais surtout la musique des mots, de la conversation, cette musique si singulière, entre la mélopée et l'usage de la mitraillette, entre la roucoulade et l'engueulade. Fier de son héritage, à son tour, il a décidé de le transmettre. »
« Le mari, rêveur, tourné vers les tableaux qu'il faudra aller admirer, les lieux de culte, les musées, les palais à visiter, les routes de campagne à sillonner. La scène dit aussi quelque chose des couples de ces années-là. Elle, industrieuse, silencieuse, vouée aux tâches indispensables et subalternes. Lui, indifférent, suzerain, considérant que cette répartition tombe sous le sens, ne mérite même pas qu'on s'y arrête. Est-ce que ça a tellement changé ? »
« [...] s'il s'est vu incapable de s'opposer à ce qui advenait, peu à peu il s'est rendu compte qu'il aimait follement ce déchaînement, cet emportement, en conséquence il y a consenti, l'a même recherché, il a éprouvé la sensation extraordinaire de se débarrasser d'entraves invisibles et pourtant si lourdes et de gagner sa liberté dans l'abandon.
Alors il a su.
Il a mesuré l'absolue distinction entre le sentir et le savoir.
Il a compris que ce désir immémorial, ce désir censuré, concassé, cadenassé, méprisé, constituait sa vérité fondamentale. »
« Il songe alors et c'est vertigineux que parfois le hasard jette les dés d'une bien curieuse manière puisque, sans lui, il ne serait rien arrivé la veille, sans lui, il serait toujours le même homme, et en ce moment même, il roulerait vers Arezzo dans le but d'admirer les fresques de Piero della Francesca ainsi qu'il l'avait programmé. Mais le hasard explique-t-il tout ? Explique-t-il, par exemple, sa présence dans la chambre désertée ? Il aurait pu se faire violence et accompagner sa famille, ce n'est qu'un peu de fièvre, ce ne sont que quelques nausées, ce n'est qu'une fatigue passagère. Mais il a jugé préférable de laisser femme et enfants partir sans lui, et c'est bien lui qui a choisi de rester dans cette pensione où rôde l'homme qui, la veille, a produit sur lui le plus grand des bouleversements. »
« [...] Trieste.
Paul ne s'attendait pas à entendre ce nom. En voilà une ville singulière, songe-t-il, armé de son érudition.
Nichée dans une sorte d'enclave, une virgule au pied des Alpes, aux confins des Balkans, sur la mer Adriatique, en face de Venise, qui la nargue, la méprise.
« La splendeur, c'est de l'autre côté », confirme Sandro, avec dépit ou dédain.
Et après, ce n'est plus l'Italie. D'ailleurs, pendant des siècles, Trieste n'a pas été en Italie. Longtemps autrichienne, un peu espagnole, revendiquée par les Serbes, les Slovènes, les Yougoslaves, occupée par les nazis, sous tutelle américaine à l'issue de la Seconde Guerre, elle n'est redevenue pleinement italienne que dix ans plus tôt.
« Tu penses que ça en fait un lieu formidable, autant d'influences, un creuset comme on dit, mais non, on ne sait pas où on habite. »
Berceau du fascisme avant d'être soumise aux partisans communistes.
« La politique a tout écrasé, tout sali. On n'a jamais eu le choix qu'entre des brutes. »
Une ville portuaire aux larges avenues rectilignes.
« Travailler aux chantiers navals, c'est la règle, c'est le destin des gens. »
Un grand canal, une place gigantesque, des palais à profusion, des ruines romaines, des villas somptueuses, des théâtres, des tours, des phares.
« C'est beau quand même, il ne faut pas croire. » »
« À quinze ans aussi, il comprend qu'il aime les garçons.
« C'étaient les seuls qui m'intéressaient. Pas ceux de mon âge, les grands, ceux de vingt-cinq, trente ans. »
Mais en Italie, un pays d'hommes, de familles et de curés, une nation où la virilité est exaltée, où avoir une femme et des enfants représente l'accomplissement d'une vie, où suivre les préceptes de la sainte Bible, qui condamne les déviances, est un réflexe, une exigence, ces inclinations sont impossibles, au point que beaucoup clament : « Ça n'existe pas par chez nous. »
« Alors j'ai fait semblant d'aimer les filles. »
Gomina dans les cheveux, assis jambes écartées à la terrasse des cafés, il les siffle sur leur passage et partage avec ses amis des exploits sexuels imaginaires. »
« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens, si tu te trahis. »
« Non, c'est presque indétectable, rassure-toi, les gens ne le voient pas, j'en suis sûr, d'abord parce qu'ils ne font pas attention, ils regardent leur nombril en premier, les gens, ensuite parce que c'est trop loin d'eux, et puis parce qu'ils n'ont pas d'imagination, ils se disent qu'un bon père de famille n'est pas autre chose qu'un bon père de famille, ils t'ont assigné un rôle, ils t'y laissent. Mais moi, j'ai appris à reconnaître cette chose-là. Et ça, pour le coup, tu la partages avec les hommes de Florence. C'est dans votre regard. Vous avez une façon de vous attarder, de vous attarder sur moi. Ça peut durer juste deux ou trois secondes mais ça suffit. Chez un homme normal, il n'y a pas ces deux ou trois secondes. Parfois, vous le faites volontairement, en vous assurant que personne ne va repérer votre petit manège. La plupart du temps, ça vous échappe. Vous ne pouvez pas vous en empêcher. C'est le désir qui s'exprime, malgré vous. Et c'est ce qui s'est passé le premier soir, au dîner. Il y a eu ces deux ou trois secondes, malgré toi. C'est pour ça que je t'ai fixé. Et puis il y a la peur dans vos yeux. La peur de ce que vous ressentez, la peur d'être reconnu aussi. Ça fait comme une petite douleur, un rictus sur votre visage. J'ai vu cette peur quand on s'est parlé dans le jardin la première fois. Alors j'ai compris. J'ai compris ce que tu cachais. »
« « Mais, si tu veux savoir, je ne suis pas venu vers toi juste parce que ça m'a semblé possible, reprend Sandro.
- Ah non ? Alors pourquoi ?
- D'abord parce qu'il m'a ému, ton désir. »
Ce désir machinal et aussitôt contrarié.
« On est toujours flatté quand on plaît.
- C'était un réflexe narcissique, en somme, raille Paul.
- Voilà ! » »
« J'ai vu un Français, et ça voulait dire quelqu'un qui vient d'ailleurs. J'ai vu un type en train de lire un livre dans un jardin, derrière ses petites lunettes. J'ai vu de l'intelligence et de la douceur. Et j'ai pensé : j'ai envie d'être avec lui. C'est comme ça. C'est arrivé, c'est tout. Faut pas chercher plus loin. »
« Paul se dit à propos de Sandro : voilà un homme qui a traversé des épreuves, affronté l'hostilité, frôlé la mort, connu l'arrachement à la terre de ses origines, accepté sa vérité pour être au clair dans sa tête, et qui démontre que la virilité n'est pas seulement ce qu'on prétend. »
« [...] il regrette de ne pas s'être accepté plus tôt, tant son bonheur, en cet instant, est grand, tant la révélation est éclatante. »
« Elle se dit que c'est cela aussi, et peut-être d'abord, les vacances : de la paresse, de l'inconsistance, de la légèreté, simplement humer l'air, offrir son visage et ses bras nus au soleil, négocier le prix d'un tissu dans un italien très approximatif avec un vendeur de mauvaise foi, boire des Campari. Elle a bien envie de poursuivre dans cette voie. »
« J'avais beau être un jeunot, je me suis posé des tas de questions, il ne faut pas croire. Au début, j'ai pensé que ça n'allait pas durer. Après, j'ai été avec des filles en me disant que ça allait régler mon problème. Je considérais que c'était comme une maladie. Une maladie, tu la soignes, tu t'en débarrasses. Et, quand j'ai rencontré Andrea, j'ai su. Ça m'a sauté à la gueule comme une évidence. Il fallait que j'arrête de me mentir. J'étais ça profondément, entièrement, exclusivement. »
« - Il faut se rendre compte qu'on n'est coupable de rien.
- Pourtant, si tu écoutes les gens, c'est un vice, ou un péché, ou un crime, ou une saloperie. Ce ne sont pas les mots qui manquent.
- C'est pas parce qu'ils sont nombreux à le penser qu'ils ont raison. Quand je l'ai compris, toute ma peur a fichu le camp. Toi aussi, tu devrais arrêter d'avoir peur, Paul. Arrêter d'agir sous le coup de la peur. Et arrêter de chercher à complaire à tout le monde. C'est pas les autres qui comptent, dans cette histoire. C'est toi. C'est de ta vie qu'on parle.
- La vie, tu la vis aussi pour les autres, avec les autres. Tu n'es pas tout seul sur cette terre.
- Sauf que c'est pas de la vraie vie, si tu n'as pas commencé par t'accepter tel que tu es. C'est de la comédie. Du conformisme. Tu ne crois pas qu'il est temps que tu t'acceptes ? »
« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »
« La version de Gaby est plus prosaïque, qui pose Paul en salaud, en félon, en fornicateur. Il récolte aussitôt l'anathème. Le fait même qu'il ait toujours été bien sous tous rapports, donc insoupçonnable, joue contre lui, devient une circonstance aggravante. Il est conspué tandis que l'épouse outragée suscite la sympathie, la commisération. »
« « Ce n'est pas juste étrange. Celui qui largue toutes les amarres le fait forcément pour des raisons profondes, il obéit à une obligation ardente, à une nécessité absolue. Alors soit Paul a commis un acte irréparable et répréhensible qui l'a contraint à disparaître, soit il a rencontré une situation qui l'a conduit à dissoudre, littéralement dissoudre l'homme qu'il était pour devenir celui qu'il devait être. Tu me suis ? » Ma mère relève les yeux et finit par murmurer : « Ton grand-père n'a commis aucun acte répréhensible. » Ainsi, par cette pirouette qui trahit ses hésitations et ses questionnements, ses soupçons et ses remords silencieux, ma mère donne corps à mes intuitions. Elle dit aussi comment on choisit l'aveuglement pour éviter les complications. »
Quatrième de couverture
Milieu des années 60, en Toscane.
Un été caniculaire.
Une famille française en villégiature.
Un événement inattendu.
Des vies qui basculent irrémédiablement.
Un secret qui s'impose aussitôt.
Un écrivain, héritier de cette histoire, en quête de la vérité.
Mêlant suspense et sensualité, Une pension en Italie est un roman solaire sur le prix à payer pour être soi, en écho à Chambre avec vue et Sur la route de Madison.
PHILIPPE BESSON est l'auteur d'une vingtaine de romans, dont Son frère (adapté au cinéma par Patrice Chéreau), L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), « Arrête avec tes mensonges » (prix Maison de la Presse, adapté au cinéma par Olivier Peyon), et Paris-Briançon.
Éditions Julliard, janvier 2025
236 pages

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