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mercredi 13 avril 2022

Monsieur Faustini part en voyage ★★★☆☆ de Wolfgang Hermann


Drôle de lecture. De celle qui peut nous laisser au bord de la route comme nous prendre dans ses filets.
J'ai aimé déambuler avec Monsieur Faustini, j'ai aimé le suivre dans ses pérégrinations et ses cocasses réflexions. Un émouvant personnage un peu simplet au premier abord mais qui gagne en profondeur au fur et à mesure de ses aventures.
« [...]  ce n’est qu’en nous détachant des biens de ce monde que nous jetons bas notre fardeau, et que de tout autres chemins s’ouvrent à nous. »
À lire comme on irait marcher en forêt, comme on partirait en voyage, pour remplir cet instant de vide, le dépouiller de tout sens, pour ralentir le rythme, s'oxygéner d'air respirable, laisser ses pensées vagabonder, s'émerveiller d'un rien. Une lecture teintée de burlesque et d'humour, et beaucoup de tendresse, qui fait réfléchir. Pour moi, c'est une lecture qui fait sens. 
« Au loin le lac était piqueté de voiles blanches. Le souffle qui montait de ses eaux d'un bleu profond lui effleurait le visage avec force qu'il se sentit comme suffoqué de bonheur. M. Faustini pressentait confusément que se cachait derrière le mot voyage, pour anodin qu'il fût, une succession sans fin d'impressions propres à soulever le coeur, et susceptibles de vous procurer des sensations fortes comme vous n'en aviez jamais connu encore. »

« [...] il devait rester l'homme qu'il avait toujours été. Et puisque plus personne, de nos jours, n'avait le privilège de jouir en toute quiétude de ses heures d'oisiveté - car enfin qui disait temps libre disait loisirs, et qui disait loisirs disait enfourcher une bicyclette, courir ventre à terre à la salle de remise en forme, partir à l'assaut des montagnes, s'ébattre dans les vagues jusqu'à un âge très avancé - et même, pourquoi pas, jugeait M. Faustini, le droit à l'ennui. »
« La malice dont avait su faire preuve cet homme soulevait l'admiration de M. Faustini. La palette de ses dons laissait pantois. Non seulement il était expert en matière d'art, mais il avait eu la faculté de rendre son discours à ce point impénétrable à ses auditeurs que ceux-ci avaient pu accéder pleinement aux joies du non-savoir. Car c'était à seule fin de goûter celles-ci qu'ils couraient les expositions. Des soirées comme celle qu'ils venaient de connaître étaient en grande vogue parmi eux. Où pouvait-on éprouver avec une si profonde intensité, sinon en ces lieux, le plaisir consistant à ne comprendre goutte à ce dont il était question, sans en être autrement blessé, car aussi bien il n'était ici question de rien. Et c'est tout pénétrés de néant qu'ils s'en retournaient alors, le pas léger, chez eux, où ils seraient en revanche immanquablement confrontés à des choses qu'il ne leur serait pas permis de ne pas comprendre .»
« Seuls les espaces intermédiaires avaient une dimension. Ils nous frayaient un chemin vers un temps accompli. Aujourd'hui, tout était sommé de faire sens. Mais dans la marche à pied, dans la lenteur cahotante d'un trajet en autocar, et par-dessus tout dans l'attente, les choses se dépouillaient de leur sens comme les feuilles mortes tombent des arbres. De nos jours, tout était lesté de sens, et il s'agissait de s'affranchir de cette pesanteur. Le sens était produit par la vitesse, qui paraissait être devenue une valeur en soi. Qui disait vitesse, disait avant toute chose turn-over accéléré des marchandises. Et qui disait turn-over accéléré des marchandises, disait avant toute chose réduction drastique de l'air respirable. Dès lors que le moindre souffle d'air nous était compté, nos vies se ratatinaient peu à peu, bientôt comme écrasées sous les roues de nos Audi et de nos BMW flambant neuves. Le Sens, tel était le flux qui pulsait dans la courbe de nos vies, jusqu'à l'instant où chacun d'entre nous finissait par tourner en rond, cavalant à la recherche de lui-même. Cette fuite éperdue survenait quand plus rien ne coulait de source, le moindre temps mort éradiqué, quand toute signification était perdue à elle-même. Plus rien n'allait de soi, chaque lacune devait être à tout prix comblées par des bâtiments, avant d'être intégrées à la circulation générale des marchandises et des fonds, les dernières prairies anciennes de la vallée du Rhin, qu'il venait justement de laisser derrière lui, avec leurs pommiers et leurs cabanes ne planches. M. Faustini se perdait en digressions, c'était incontestable. Mais n'était-ce pas le privilège du voyageur que de vagabonder par la pensée ? Le voyage, n'était-il pas, avec l'attente, l'une des dernières possibilités de laisser son esprit battre la campagne ? L'attente faisait aujourd'hui figure de temps mort, elle n'était qu'un vide à combler. Déjà, d'un trait de crayon rageur, on faisait un sort à ces lacunes de l'espace et du temps. M. Faustini, calé dans son siège, s'abandonnait à l'attente, avec la certitude d'avoir la pleine jouissance d'un bien précieux, d'un temps sans maître, d'un temps vacant, dont nul n'avait l'emploi, sinon lui. »

« Qui pouvait se vanter d'avoir le bonheur de se consacrer de tout son être au vide, comme il le faisait en cet instant, d'être un brigand qui accumulait en fraude des réserves de temps vacant, les couvait jalousement, s'en nourrissait jusqu'à la plus complète satiété ? »

« Au loin le lac était piqueté de voiles blanches. Le souffle qui montait de ses eaux d'un bleu profond lui effleurait le visage avec force qu'il se sentit comme suffoqué de bonheur. M. Faustini pressentait confusément que se cachait derrière le mot voyage, pour anodin qu'il fût, une succession sans fin d'impressions propres à soulever le coeur, et susceptibles de vous procurer des sensations fortes comme vous n'en aviez jamais connu encore. »

Quatrième de couverture

Monsieur Faustini habite Hörbranz, une petite bourgade sur les hauteurs du lac de Constance. Célibataire retraité, il vit seul avec son chat. Il porte depuis des années le même veston avec lequel il a fini par « ne plus faire qu’un », et qui est devenu « sa demeure, son repaire, sa carapace, sa livrée de paon ». De temps en temps, Monsieur Faustini prend l’autobus et se rend à Bregenz, la grande ville toute proche, où il se promène au bord du lac…

À cet antihéros esquissé avec une tendre ironie, l’auteur réserve des surprises propres à le déstabiliser de plus en plus, pour notre plus grand plaisir. Après l’avoir promené dans des décors autrichiens de carte postale et lui avoir fait endurer quelques péripéties de la vie de province, il va conduire Faustini très loin de son cher pays natal. Des émotions fortes le pousseront à abandonner son veston – autant dire, à perdre la tête. Le roman qui a commencé comme une satire de la banalité la plus absolue s’achève dans un étrange délire : Monsieur Faustini, qui se met à rêver d’Afrique, devient la proie de la fiction la plus débridée.

Lointain frère en miniature de l’illustre Faust, le Faustini de Wolfgang Hermann a tellement séduit les lecteurs que l’auteur en a fait le héros de toute une série de romans pleins de malice et de finesse.
Dans la littérature récente de langue allemande, peu de livres sont aussi divertissants que ce petit chef-d’œuvre d’humour et de fantaisie.

Éditions Verdier, août 2021
124 pages

vendredi 25 novembre 2016

Brûlant Secret ***** de Stefan Zweig


Suivi de Conte crépusculaire, La Nuit fantastique, Les deux jumelles
Editions Grasset, Les Cahiers Rouges, avril 2002
245 pages
Traduit de l'allemand par ALZIR HELLA

Quatrième de couverture


Le manège hypocrite des adultes, observé par un enfant qui en perçoit les faux-semblants et dissimule lui-même, sous ses caprices puérils, les premiers tourments de la jalousie amoureuse, tel est le thème de Brûlant Secret, que Stefan Zweig, peintre de moeurs et analyste subtil des consciences, explore dans ses moindres nuances.

Mon avis ★★★★★


Sous le charme, une nouvelle fois, vous vous en doutez. Comment ne pas succomber à une telle force dans l'écriture, subtile, intense, vive et si captivante. C'est en apnée que j'ai parcouru ces quatre nouvelles, plus ou moins courtes, qui gravitent autour des thèmes de la passion amoureuse et de la recherche identitaire, du passage de l'enfance à celui de l'adulte.

Dans Brûlant Secret, un jeune garçon innocent et naïf, pas tout à fait sorti de l'enfance,  va subir de plein fouet le mystère des passions humaines, et sans en être pleinement conscience, il refroidira le plan de séduction entrepris par un jeune baron à l'encontre de sa mère. Il apprendra bien vite ce jeune garçon, car on apprend beaucoup et vite quand on a de la haine. Un monde des adultes vu à hauteur d'enfant...c'est troublant !
«Son visage, non sans beauté, n'était pas encore formé ; la lutte du caractère masculin avec le caractère enfantin paraissait n'être qu'à son début ; tout chez lui n'était encore que comme une pâte que l'on pétrit, sans aucune forme bien nette, sans aucune ligne bien accusée. En outre, il était précisément à cet âge ingrat où les enfants n'ont jamais des vêtements qui leur vont bien, où les manches et les culottes flottent mollement autour des maigres articulations et où d'ailleurs aucune vanité ne les porte à surveiller leur extérieur.»
«Il y avait beaucoup de probabilités pour que son empressement auprès de cette femme ne restât pas vain. Elle était à cette époque décisive de la vie où une femme commence  regretter d'être demeurée fidèle à un époux, qui, en réalité, n'a jamais été aimé, et où le pourpre coucher du soleil de sa beauté lui laisse encore un dernier choix (pressant !) entre la maternité et la féminité. À cette minute de la vie, qui paraissait depuis longtemps déjà avoir été réglée d'une façon définitive, est de nouveau remise en question : pour la dernière fois l'aiguille magnétique de la volonté oscille entre la passion et la résignation à jamais.»
«Pourquoi maman évite-t-elle toujours mon regard, lorsque je le dirige vers elle ? Pourquoi cherchent-ils toujours devant moi à dire des plaisanteries et faire le polichinelle ? Tous deux ne me parlent plus comme ils le faisaient hier et avant-hier ; je pourrais presque dire que leurs visages ne sont plus les mêmes. Maman a aujourd’hui les lèvres toutes rouges ; elle doit se les être rougies, jamais je ne l’avais vue ainsi. Et lui a toujours le front plissé, comme si je l’avais offensé. Je ne leur ai pourtant rien fait ? Je n’ai dit aucune parole qui pût les choquer ? Non, ce n’est pas moi qui peux être la cause de leur changement, car ils sont eux-mêmes, l’un à l’égard de l’autre, tout différents de ce qu’ils étaient. On dirait qu’ils ont projeté une chose qu’ils n’osent pas me confier. Ils ne parlent plus comme hier ; ils ne rient pas ; ils sont gênés, ils cachent un secret qu’ils ne veulent pas me révéler. Un secret qu’il faut que je connaisse. »

Dans Conte crépusculaire, très courte nouvelle, qui en dit pourtant long sur les troubles accompagnant la période de l'adolescence, on suit Bob, un jeune de quinze ans, troublé et dévoré par une passion naissante au caractère très mystérieux. Nous sommes témoins de son éveil aux plaisirs charnels,  aux désirs passionnées, de sa propre découverte... Magistral !
«Les heures semblent être endormies ; la nuit a l'air d'un animal paresseusement couché devant le château : le temps passe avec une lenteur inouïe. Il croit entendre des voix moqueuses chuchoter autour de lui dans le léger bruissement de l'herbe ; ces branches et ces ramures qui s'agitent doucement et jouent avec leur ombre dans le faible scintillement de l'éclairage lui paraissent autant de mains moqueuses. Tous ces bruits sont confus et étranges, plus agaçants que le silence lui-même. Parfois un chien aboie au loin dans la campagne ; parfois une étoile filante raye le ciel et disparaît quelque part derrière le château. Il semble que la nuit s'éclaircit, que l'ombre des arbres s'épaissit au-dessus du chemin et que ces bruissements légers deviennent de plus en plus indistincts. Puis des nuages vagabonds couvrent de nouveau le ciel d'une obscurité opaque et plein de tristesse. La solitude pèse douloureusement sur ce coeur tourmenté.»
«Il est si bon [...] 
d’être là étendu, seul, loin des hommes et du bruit, 
dans une chambre haute et claire, tout près de la cime frémissante 
des arbres, quand on veut penser à celle que l’on aime ; il 
est si agréable de méditer ainsi en toute quiétude, délié de tout 
devoir, de toute obligation, de s’abandonner à rêver doucement 
d’elle, et de vivre en tête à tête avec ces chères images qui 
s’approchent de votre lit quand on ferme un instant les paupières. 
L’amour n’a peut-être pas de plus suaves moments que 
ces rêveries pâles et crépusculaires.»
«Qu’il fait sombre tout à coup dans notre pièce ! Le vent a-t-il ramené la pluie sur la ville ? Non. L’air est calme, dans une lumière argentée, comme il l’est rarement en ces jours d’été. Mais il se fait tard et nous ne nous en étions pas aperçu. Seules les lucarnes des toits d’en face sourient encore d’un faible éclat, au-dessus des crêtes le ciel se couvre déjà d’une brume dorée. Dans une heure il fera nuit. Heure merveilleuse, car rien n’est plus beau à voir que cette couleur qui se ternit et s’assombrit peu à peu. Puis l’obscurité, montant du sol, envahira la pièce, jusqu’au moment où ses flots noirs se rejoindront sans bruit par-dessus les murs et nous emporteront dans leurs ténèbres. À pareil moment, lorsqu’on est assis l’un en face de l’autre et qu’on se regarde sans parler, le visage familier entrant dans l’ombre vous paraît vieilli, étranger, lointain ; il semble qu’on se regarde à distance et par-delà de nombreuses années. Mais tu désires à présent que nous parlions, parce que, dis-tu, ton cœur se serre en écoutant la pendule hacher le temps en mille menus morceaux et que, dans le silence, notre respiration devient bruyante comme celle d’un malade. Tu veux que je te raconte quelque chose. Volontiers. Certes, je ne te parlerai pas de moi, car dans ces villes immenses notre vie est pauvre en aventures ou du moins elle nous paraît telle, parce que nous ne savons pas encore ce qui nous appartient en propre. Mais je vais te conter une histoire qui convient à l’heure présente, laquelle, à vrai dire, n’aime que le silence. Et je voudrais qu’elle eût un peu de cette lumière crépusculaire, chaude, douce, fluide qui s’étend comme un voile sous nos fenêtres.»
La nuit fantastique, un puissant bijou de psychologie. Au cours d’une nuit fantastique, le baron Friedrich Michael von R…,décrit au début comme un homme indifférent au monde, aux autres, aux passions, à la vie, voit le cours de sa vie changer; un événement le surprend et éveille en lui des émotions qui lui étaient jusqu'à là inconnues, des émotions suscitées par les désirs du jeu, de l'érotisme, de rendre les gens heureux et de créer la joie autour de lui. Une nouvelle épatante, passionnante ! 
 «Une fois que quelqu’un s’est trouvé lui-même, il ne peut plus rien perdre dans ce monde. Et dès que quelqu’un a compris l’être humain qu’il y a en lui, il comprend tous les humains.»
«J’éprouvais enfin ce que j’avais cherché pendant toute cette soirée : il y avait là quelqu’un qui se souciait de moi, quelqu’un qui voulait me connaître ; pour la première fois, j’existais pour quelqu’un en ce monde. Et que cet être, parmi les plus reprouvés, qui portait comme une marchandise, à travers les ténèbres, son pauvre corps usé, qui sans même regarder l’acheteur, s’était pressé contre moi, ouvrît ses yeux vers mes yeux en cherchant à découvrir l’être humain qu’il y avait en moi, ne faisant qu’accentuer encore mon ivresse singulière, à la fois clairvoyante et trouble, consciente et plongée dans un engourdissement magique.»
Les deux jumelles, quant à elles, au physique identique, mais avec un besoin (comme souvent chez les jumelles, je sais de quoi je parle ;-) ) de se distinguer l'une de l'autre, vont s'enflammer dans une rivalité intense et sans limite et se livrer une guerre psychologique absolument impitoyable. Mais tout ne les oppose pas tout à fait finalement !
Troublante nouvelle...
Combien de fois déjà l’avait écœurée la sensualité bestiale des hommes ! Elle s’était promis de lui résister désormais et de mener une existence simple et honnête ! Mais elle sentait bien que toute défense était inutile ! Elle félicitait sa sœur d’avoir l’âme forte et de n’avoir pas succombé, comme elle, aux tentations de la chair !

mercredi 23 novembre 2016

Amok ou de le Fou de Malaisie de Stefan Zweig *****


Suivi de Lettre d'une inconnue, La Ruelle au clair de lune
Éditions Le Livre de Poche, réédition de 1991
188 pages
Traduit par Alzir Hella et Olivier Bournac
Préface de Romain Rolland
Parution originale Der Amokläufer en 1922,
qui comprenait cinq nouvelles. 

Quatrième de couverture


La passion en ce qu'elle a d'irrésistible et de semblable à la folie : c'est le thème central de
ces trois récits publiés en 1922 par le grand écrivain autrichien, auteur du Joueur d'échecs et de La
Confusion des sentiments. L'amok, en Malaisie, est celui qui, prix de frénésie sanguinaire, court devant lui, détruisant hommes et choses, sans qu'on puisse rien faire pour le sauver. Le narrateur rencontre sur un paquebot un malheureux en proie à cette forme mystérieuse de démence. 
Histoire encore d'une folie, d'une passion - d'un amour fou, cette fois - que la Lettre d'une inconnue reçue par un romancier à succès. Mais la passion peut faire de l'homme dominateur et méprisant un être humilié et ridiculisé : c'est le thème du troisième de ces récits, la Ruelle au clair de lune

Stefan Zweig, par Romain Rolland (extrait de la préface)


[...] Stefan Zweig n'est pas de ces écrivains qui n'ont été soulevés au-dessus du niveau que par la flots de la guerre et par l'effort désespéré pour réagir contre elle. Il est l'artiste-né, chez qui l'activité créatrice est indépendante de la guerre et de la paix et de toutes les conditions extérieures, celui qui existe pour créer : le poète, au sens goethéen. Celui pour qui la vie est la substance de l'art; et l'art est le regard qui plonge au coeur de la vie. Il ne dépend de rien, et rien ne lui est étranger : aucune forme de l'art, aucune forme de la vie. 
Poète, et déjà illustre dès l'adolescence, essayiste, critique, dramaturge, romancier, il a touché toutes les cordes, en maître.
Le trait le plus frappant de sa personnalité d'artiste est la passion de connaître, la curiosité sans relâche et jamais apaisée, ce démon de voir et de savoir et de vivre toutes les vies, qui a fait de lui un Fliegender Holländer, un pèlerin, passionné et toujours en voyage, parcourant tous les champs de la civilisation, observant et notant, écrivant ses oeuvres les plus intimes dans des hôtels de passage, dévorant tous les livres et de tous les pays [...] l'amoureux indiscret et pieux du génie, qui force son mystère, mais afin de mieux l'aimer -, le poète armé de la clef redoutable du Dr Freud, dont il fut l'admirateur et l'ami de la première heure, à qui il a dédié son plus grand livre de critique : Le Combat avec le Démon -, le chasseur d'âmes. Mais celles qu'il prend, il ne les tue point. À pas feutrés, il erre à l'orée des bois; et, tout en feuilletant un beau livre, il écoute, il guette, le coeur battant, les bruits d'ailes, les branches froissées, le gibier qui rentre au nid et au terrier; et sa vie est mêlée à celle de la forêt ...

Mon avis ★★★★★


Amok, Lettre d’une inconnue, La Ruelle au clair de lune … trois nouvelles qui nous entraînent dans le tourbillon de la passion, de la folie. Stefan Zweig, analyste subtil des consciences, dissèque les âmes humaines et il le fait diantrement bien. La psychologie complexe des personnages est percée à jour, analysée dans ses moindres recoins, ce qui rend les nouvelles si profondément humaines, vertigineuses et d’un réalisme à couper le souffle. 

Amok nous plonge dans le sombre univers du remords, du désespoir et du délire mental. Le narrateur, sur un paquebot ayant quitté la Malaisie et en route vers l’Europe, reçoit les confidences d’un médecin, exilé dans la jungle de Malaisie. Ce dernier, sur le pont-même du paquebot, avec en fond sonore le cliquetis des vagues et des verres de whisky s'entrechoquant, lui brosse l’histoire de sa propre déchéance. Comment la rencontre avec une femme venue avorter va faire basculer sa vie, déchaînant en lui passion et folie.  
Stefan Zweig nous restitue l’intimité de ce médecin, et nous donne à comprendre la spirale destructrice dans laquelle celui-ci s'est embourbé. Stefan Zweig captive, j'ai tourné les pages de ce recueil sans m'en rendre compte; il maîtrise parfaitement l'art du suspense et de la dramatisation et c'est le cas dans tous les récits que j'ai pu lire de lui. 
« Au mois de mars 1912, il se produisit dans le port de Naples lors du déchargement d’un grand transatlantique, un étrange accident sur lequel les journaux donnèrent des informations abondantes mais parées de beaucoup de fantaisie. Bien que passager de l’Océania, il ne me fut pas plus possible qu’aux autres d’être témoin de ce singulier événement, parce qu’il eut lieu la nuit, pendant qu’on faisait du charbon et qu’on débarquait la cargaison et que, pour échapper au bruit, nous étions allés à terre pour passer le temps dans les cafés ou les théâtres. Cependant, à mon avis, certaines hypothèses qu’en ce temps-là je ne livrai pas à la publicité contiennent l’explication vraie de cette scène émouvante ; et maintenant l’éloignement des années m’autorise sans doute à tirer parti d’un entretien confidentiel qui précéda immédiatement ce curieux épisode».

Lettre d’une inconnue, une nouvelle d'une musicalité exquise, une lettre-confession d’une inconnue adressée à un écrivain viennois célèbre et riche, une merveille…inoubliable, saisissante, d’une extrême intensité portée par une plume extraordinaire, une plume de génie. C'en est bluffant ! 
«Je veux te dévoiler toute ma vie, cette vie qui n'a vraiment commencé que le jour où je t'ai connu. Avant cela, il y avait au plus quelque chose de trouble et de confus, vers quoi ma mémoire n'a plus jamais plongé, une sorte de cave pleine d'objets et de gens poussiéreux, couverts de toiles d'araignées, et dont mon cœur ne sait plus rien. Quand tu es arrivé, j'avais treize ans et j'habitais dans cet immeuble que tu habites encore aujourd'hui, dans cet immeuble où tu tiens ma lettre, mon dernier souffle de vie, entre tes mains ; j'habitais sur le même palier, juste en face de la porte de ton appartement. Tu ne te souviens certainement plus de nous, de la pauvre veuve de fonctionnaire des finances (elle était toujours en deuil) et de la maigre adolescente. C'est que nous vivions si tranquilles, presque confinées dans notre misère petite-bourgeoise. Tu n'as peut-être jamais entendu notre nom, car nous n'avions pas de plaque à notre porte et personne ne venait, personne ne nous demandait. Et c'était il y a si longtemps, quinze, seize ans ; non, tu n'en sais certainement plus rien, non, aimé, mais moi, oh ! je me souviens passionnément de chaque détail, je me rappelle encore, comme si c'était hier, le jour, non, l'heure où j'ai entendu parler de toi pour la première fois, où je t'ai vu pour la première fois ; et comment aurais-je pu oublier, car c'est à ce moment-là que pour moi la vie commença. Consens, aimé, que je te raconte tout, tout depuis le début ; entends, je t'en prie, parler de moi ce seul quart d'heure sans te lasser, de moi qui de toute une vie n'ai pas cessé de t'aimer.»
Un amour sans aucune limite, un fantasme en réalité, un amour à sens unique puisque cet homme aussi charmant soit-il, ne la reconnait pas à chaque fois qu'il croise son chemin. Une passion dévastatrice. Et si cette confession soulève beaucoup d'émotion, elle montre aussi à quel point, une femme est capable de s'oublier par amour fou, jusqu'à annihiler sa propre existence, regarder passer sa vie sans la vivre réellement, la sacrifier ... "Je t'attendais, je t'attendais toujours, comme, pendant toute ma destinée, j'ai attendu devant ta vie qui m'était fermée."
Une nouvelle très touchante, immortalisée au cinéma par Max Ophüls en 1948, ou encore plus récemment (2001) par Jacques Deray.

La Ruelle au clair de lune dépeint si vivement l'humiliation en retranscrivant de façon tellement réaliste le dégoût ressenti par le narrateur, qu'une nouvelle fois, je suis en admiration devant le talent de Stefan Zweig.
«J’aurais voulu partir, mais tout en moi était alourdi ; j’étais là, assis dans cette atmosphère trouble et saturée, chancelant de torpeur comme le sont les matelots, enchaîné à la fois par la curiosité et par le dégoût, car cette indifférence avait un côté excitant.»
Un amour à sens unique, une passion dévastatrice, sont une nouvelle fois au coeur de cette nouvelle. L'humiliation est poussée à l'extrême. La passion amoureuse dans toute sa cruauté, sa perversité, et qui entraînera un couple à sa perte. L'homme est riche et avare, dominateur, pervers. Leur relation est un jeu, celui de l'humiliation; la pauvre femme est soumise et doit implorer pour avoir la moindre chose. Les rôles se sont inversées, on le comprend au fur et à mesure du récit, et pas tout à fait, dans le même ordre ici annoncé... mais je ne vous en dis pas plus, au risque d'aller trop loin, et d'enlever tout le piment que la structure du récit apporte à cette nouvelle.

«Je montai sur le pont en tâtonnant. Il était désert. Et, comme je levais mon regard vers la tour fumante de la cheminée et vers les mâts dressés tels des fantômes, une clarté magique m'emplit brusquement les yeux. Le firmament brillait. Autour des étoiles qui le piquaient de scintillations blanches, il y avait de l'obscurité, mais malgré tout, le ciel étincelait. On eût dit qu'un rideau de velours était placé là, devant une formidable lumière, comme si les étoiles n'étaient que des fissures et des lucarnes à travers lesquelles passait la lueur de cette indescriptible clarté. Jamais je n'avais vu le ciel comme cette nuit-là, d'un bleu d'acier si métallique et pourtant tout éclatant, tout rayonnant, tout bruissant et tout débordant de lumière, d'une lumière qui tombait, comme voilée, de la lune et des étoiles, et qui semblait brûler, en quelque sorte, à un foyer mystérieux. Comme une laque blanche, toutes les lignes du navire brillaient crûment au clair de lune, sur le velours sombre de la mer; les cordages, les vergues, tous les apparaux, tous les contours disparaissaient dans cette splendeur flottante: les lumières des mâts et, plus haut encore, l’œil rond de la vigie semblaient suspendus dans le vide, comme des pâles étoiles terrestres parmi les radieuses étoiles du ciel. Amok
[...] depuis cette seconde, depuis que j'eus senti sur moi ce regard doux et tendre, je fus tout entière à toi. Je me suis rendu compte plus tard - ah! je m'en rendis compte bientôt - que ce regard rayonnant, ce regard exerçant autour de toi comme une aimantation, ce regard qui à la fois vous enveloppe et vous déshabille, ce regard du séducteur né, tu le prodigues à toute femme qui passe près de toi, à toute employée de magasin qui te vend quelque chose, à toute femme de chambre qui t'ouvre la porte; chez toi ce regard n'a rien de conscient, il n'y a en lui ni volonté, ni attachement; c'est que ta tendresse pour les femmes, tout inconsciemment, donne un air doux et chaud à ton regard, lorsqu'il se tourne vers elle. Mais moi, une enfant de treize ans, je n'avais pas idée de ce trait de ton caractère : je fus comme plongée dans un fleuve de feu. Je crus que cette tendresse n'était que pour moi, pour moi seule; cette unique seconde suffit à faire une femme de l'adolescente que j'étais, et cette femme fut à toi pour toujours. Lettre d'une inconnue
C’est ma première et ma dernière demande … à chacun de tes anniversaires, prends des roses et mets les dans le vase … comme d’autres font dire une messe une fois l’an . Lettre d'une inconnue
J'étais toujours occupée de toi, toujours en attente et en mouvement ; mais tu pouvais aussi peu t'en rendre compte que de la tension de la montre que tu portes dans ta poche et qui compte et mesure patiemment dans l'ombre tes heures, accompagnant tes pas d'un battement de coeur imperceptible, alors que ton hâtif regard l'effleure à peine une seule fois parmi des millions de tic-tac répétés sans cesse. Lettre d'une inconnue
[...] par l'entrebâillement d'une porte, brille la chair nue sous des chiffons dorés. [...] Les matelots ricanent quand ils se rencontrent en ce lieu; leurs regards mornes s'animent d'une foule de promesses, car ici, tout se trouve : les femmes et le jeu, l'ivresse et le spectacle, l'aventure, grande ou sordide. Mais tout cela est dans l'ombre; tout cela ne se passe qu'à l'intérieur, et cette apparente réserve est doublement excitante par la séduction du mystère et de la facilité d'accès. Ces rues sont les mêmes à Hambourg qu'à Colombo et à la Havane; elles sont les mêmes partout, comme le sont aussi les grandes avenues du luxe, car les sommets ou les bas-fonds de la vie ont partout la même forme; ces rues inciviles, émouvantes par ce qu'elles révèlent et attirantes par ce qu'elles cachent, sont les derniers restes fantastiques d'un monde au sens déréglés, où les instincts se déchaînent encore brutalement et sans frein, une forêt sombre de passions, un hallier plein de bêtes sauvages. Le rêve peut s'y donner carrière. La Ruelle au Clair de Lune »

jeudi 29 septembre 2016

Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig*****


Editions Le Livre de poche, août 2007, 19ème édition (ISBN 978-2-253-06022-2)
Couverture : Gustav Klimt, Portrait de Sonja Knips, 1898
127 pages
Traduction et introduction par Olivier Bournac et Alzir Hella
Révision de Brigitte Vergne- Cain et Gérard Rudent
Première parution : 1927


Quatrième de couverture


Scandale dans une pension de famille " comme il faut ", sur la Côte d'Azur du début du siècle : Mme Henriette, la femme d'un des clients, s'est enfuie avec un jeune homme qui pourtant n'avait passé là qu'une journée... Seul le narrateur tente de comprendre cette " créature sans moralité ", avec l'aide inattendue d'une vieille dame anglaise très distinguée, qui lui expliquera quels feux mal éteints cette aventure a ranimé chez la fugitive. Ce récit d'une passion foudroyante, bref et aigu comme les affectionnait l'auteur d'Amok et du Joueur d'échecs, est une de ses incontestables réussites.



Mon avis  ★★★★★



«Jamais encore, je n’avais vu un visage dans lequel la passion du jeu 
jaillissait si bestiale dans sa nudité effrontée.... 
J’étais fascinée par ce visage qui, soudain, 
devint morne et éteint tandis que la boule se fixait sur un numéro : 
cet homme venait de tout perdre !
Il s’élança hors du Casino. Instinctivement, je le suivis… 
Commencèrent alors 24 heures qui allaient bouleverser mon destin !»



Passion amoureuse, passion de l'inconnu, passion du jeu décortiquées sous la fabuleuse plume de Stefan Zweig. 
Une ivresse renouvelée, bien plus qu'un coup de foudre.
A très vite Mr Zweig, et ...merci.
« Quelqu' un qui n' éprouve plus rien ne vit que par les nerfs, à travers l' agitation passionnée des autres, comme au théâtre ou dans la musique.
J' ai personnellement plus de plaisir à comprendre les hommes qu' à les juger.
Toute vie qui ne se voue pas à un but déterminé est une erreur.
La plupart des gens n' ont qu' une imagination émoussée. Ce qui ne les touche pas directement, en leur enfonçant comme un coin aigu en plein cerveau, n' arrive guère à les émouvoir.
Vieillir n' est, au fond, pas autre chose que n' avoir plus peur de son passé.
... l' âge amortit de façon étrange tous les sentiments.
Cette façon magique de se tromper soi-même que nous appelons le souvenir...
Cet homme possédait le pouvoir magique d' exprimer ses sentiments par le mouvement et par le geste.
Ceux qui tombent entraînent souvent dans leur chute ceux qui se portent à leur secours. »


Pour aller plus loin, ici le lien vers un site très bien fait sur l'auteur, son oeuvre, sa vie.
Pour info aussi, de très beaux et intéressants articles dans le magazine littéraire LIRE de mai 2016.





Le Joueur d'échecs de Stefan Zweig*****


Editions le Livre de Poche, novembre 2002 (ISBN 2-253-05784-3)
95 pages
Première parution : 1943
Traduction révisée par Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent


Quatrième de couverture


Qui est cet inconnu capable d'en remontrer au grand Czentovic, le champion mondial des échecs, véritable prodige aussi fruste qu'antipathique ? Peut-on croire, comme il l'affirme, qu'il n'a pas joué depuis plus de vingt ans ? Voilà un mystère que les passagers oisifs de ce paquebot de luxe aimeraient bien percer. Le narrateur y parviendra. Les circonstances dans lesquelles l'inconnu a acquis cette sciences sont terrible. Elles nous reportent aux expérimentations nazies sur les elfes de l'isolement absolu, lorsque aux frontières de la folies, entre deux interrogatoires, le cerveau humain parvient à déployer ses facultés les plus étranges. Une fables inquiétante, fantastique, qui comme le dit le personnage avec une ironie douloureuse, « pourrait servir illustration la charmante époque ou nous vivons ».

Mon avis  ★★★★★



«Le seul jeu qui appartienne à tous les peuples et à toutes les époques, 
et dont nul ne sait quel dieu l' a apporté sur terre pour tuer l' ennui, 
pour aiguiser l' esprit, pour stimuler l' âme. Où commence-t-il, où finit-il ?»


La force et la tension que donne Stefan Zweig à ce récit m'a une nouvelle fois conquise.
J'aime la plume de Zweig, chacune de mes lectures de ce grand monsieur, ce très grand spéléologue des âmes s'apparente à une ivresse vertigineuse, hypnotique, je bois littéralement ses mots et ne peux que difficilement m'en détacher. 
Le joueur d'échecs est une histoire brève dans sa forme (moins de 100 pages) mais immense et bouleversante sur le fond. 
Sur un paquebot reliant New York à Buenos Aires, nous assistons à un combat haletant entre Mirko Czentovic, grand champion des échecs, et le Dr B., une ancienne victime des tortures psychologiques perpétrées par les nazis, à qui un médecin avait conseillé de ne plus jouer aux Échecs sous peine de retomber dans sa schizophrénie. «Un homme qui a été atteint d'une manie peut retomber malade, même s'il est complètement guéri ....»
Ce combat en toile de fond dénonce la monstruosité et le totalitarisme nazis, et les MÉTHODES DOUCES employées à tuer l'esprit des hommes. «On ne nous faisait rien - on nous laissait seulement en face du néant, car il est notoire qu'aucune chose au monde n'oppresse davantage l'âme humaine.» L'échappatoire de Dr B. fût la folie et il obtint sa libération pour irresponsable. Et c'est d'ailleurs pour échapper à cette démence, que le combat se solde par un abandon. «Dommage, dit Czentović, magnanime. L’offensive n’allait pas si mal. Pour un dilettante, ce monsieur est en fait remarquablement doué.» 
Ce combat reflète la situation conflictuelle dans lequel se trouvait le Monde à l'époque. La barbarie d'un côté, l'humilité et la bonté de l'autre, et face à la montée du nazisme en Europe, l'exil, la fuite plutôt que la souffrance comme échappatoire pour ceux qui souhaitent vivre, simplement, paisiblement. Zweig écrit cette ultime oeuvre alors qu'il s'est lui-même réfugié au Brésil. La suite on la connait, et la lettre qu'il laisse derrière lui est lourde de sens. « J’estime préférable de mettre fin à temps et debout à une vie dans laquelle le travail de l’esprit a toujours été la joie la plus pure et la liberté personnelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir l’aurore après la longue nuit ! Moi qui suis trop impatient, je m’en vais avant eux ». 

A lire, à relire ... une oeuvre fascinante, universelle...

« Un pli profond se creusait de sa bouche à son menton tendu en avant, l’air agressif. Dans ses yeux, je reconnus avec inquiétude cette flamme de folle passion.


Personne ne dira jamais comment vous ronge ce vide inexorable, de quelle manière agit sur vous la vue de cette perpétuelle cuvette et de ce papier au mur, ce silence auquel on vous réduit, l'attitude de ce gardien, toujours le même...Des pensées, toujours les mêmes, tournent dans le vide autour de ce solitaire jusqu'à ce qu'il devienne fou.

... le jeu d' échecs possède cette remarquable propriété de ne pas fatiguer l' esprit et d' augmenter bien plutôt sa souplesse et sa vivacité.

Ce qui n'avait été d'abord qu'une manière de tuer le temps devint un véritable amusement, et les figures des grands joueurs d'échecs, Aljechdin, Lasker, Bogoljubow, Tartakower, vinrent, tels de chers camarades, peupler ma solitude.

Vouloir jouer aux échecs contre soi-même, c'est aussi paradoxal que de vouloir sauter par-dessus son ombre.

Et puis, n'est-ce pas diablement aisé, au fond, de se prendre pour un grand homme lorsque l'on a jamais entendu parler de l'existence d'un Rembrandt, d'un Beethoven, d'un Dante ou d'un Napoléon ? Dans son cerveau obtus, ce type ne sait qu'une chose : depuis des mois, il n'a pas perdu une seule partie d'échecs, et comme il ne soupçonne pas qu'il y a sur terre d'autres valeurs que les échecs et l'argent, il a toutes les raisons de se trouver formidable.

Vous vous figurez sans doute que je vais maintenant vous parler d’un de ces camps de concentration où furent conduits tant d’Autrichiens restés fidèles à notre vieux pays, et que je vais vous décrire toutes les humiliations et les tortures que j’y souffris. Mais il n’arriva rien de pareil. Je fus classé dans une autre catégorie. On ne me mit pas avec ces malheureux sur lesquels on se vengeait d’un long ressentiment par des humiliations physiques et psychiques, mais dans cet autre groupe beaucoup moins nombreux, dont les national-socialistes espéraient tirer de l’argent ou des renseignements importants.

La joie que j’avais à jouer était devenue un désir violent, le désir une contrainte, une manie, une fureur frénétique qui envahissait mes jours et mes nuits. Je ne pensais plus qu’échecs, problèmes d’échecs, déplacement des pièces.

J’allais et venais, les poings fermés, et j’entendais souvent, comme à travers un brouillard rougeâtre, ma propre voix me crier sur un ton rauque et méchant : ‘Échec !’ ou ‘Mat !’.

Toute ma vie, les diverses espèces de monomanies, les êtres passionnés par une seule idée m'ont fasciné, car plus quelqu'un se limite, plus il s'approche en réalité de l'infini ; et ces gens-là précisément, qui semblent s'écarter du monde, se bâtissent, tels des termites, et avec leur matériau particulier, un univers en miniature, singulier et parfaitement unique.

A attendre, attendre et attendre, les pensées tournaient, tournaient dans votre tête, jusqu' à ce que les tempes vous fassent mal. Il n' arrivait toujours rien. On restait seul. Seul. Seul.

Autour de moi, c’était le néant, j’y étais tout entier plongé. On m’avait pris ma montre, afin que je ne mesure plus le temps, mon crayon, afin que je ne puisse plus écrire, mon couteau, afin que je ne m’ouvre pas les veines ; on me refusa même la légère griserie d’une cigarette. Je ne voyais aucune figure humaine, sauf celle du gardien, qui avait ordre de ne pas m’adresser la parole et de ne répondre à aucune question. Je n’entendais jamais une voix humaine. Jour et nuit, les yeux, les oreilles, tous les sens ne trouvaient pas le moindre aliment, on restait seul, désespérément seul en face de soi-même, avec son corps et quatre ou cinq objets muets : la table, le lit, la fenêtre, la cuvette. On vivait comme le plongeur sous sa cloche de verre, dans ce noir océan de silence, mais un plongeur qui pressent déjà que la corde qui le reliait au monde s’est rompue et qu’on ne le remontera jamais de ces profondeurs muettes.

La passion de gagner, de vaincre, de me vaincre moi-même devenait peu à peu une sorte de fureur; je tremblais d' impatience, car l' un des deux adversaires que j' abritais était toujours trop lent au gré de l' autre.

Mais, si dépourvues de matière qu' elles paraissent, les pensées aussi ont besoin d' un point d' appui, faute de quoi elles se mettent à tourner sur elles-mêmes dans une ronde folle. »

jeudi 23 juin 2016

Un soupçon légitime de Stefan Zweig****


Editions Grasset, Octobre 2009
66 pages 
Publication originale de façon posthume en 1987, "War er es"

Un soupçon légitime est une nouvelle de Stefan Zweig, probablement écrite entre 1935 et 1940 et publiée de façon posthume en 1987 (source Wikipedia).

4ème de couverture


Betsy et son mari, couple de jeunes retraités, mènent une existence solitaire et tranquille jusqu’au jour où emménagent leurs nouveaux voisins, les Limpley. John Charleston Limpley est un homme débordant d’enthousiasme, bavard et expansif, qui attire immédiatement la sympathie. Cette vitalité se révèle pourtant vite épuisante, y compris pour sa propre femme. Pour la réconforter, Betsy lui offre un chiot, Ponto. Limpley se prend d’une passion dévorante pour l’animal. Les rôles s’inversent et Ponto devient le maître, habitué à voir ses moindres caprices satisfaits. Betsy ne supporte pas cette tyrannie, et ses relations avec les Limpley se refroidissent. C’est alors que Mrs. Limpley tombe enceinte. Limpley oublie son chien et, toujours dans la démesure, se consacre tout entier à sa femme et à sa fille. Ponto, délaissé, ne comprend pas cette indifférence et éprouve bientôt une rancœur grandissante à l’égard de son maître et de l’enfant…

Mon avis ★★★★☆


Waouh ! Quelle nouvelle ! Elle méritait amplement d'être tirée de l'oubli et publiée.

Tout comme Didier Van Cauwalaert, avec Jules, dans cette nouvelle, Stefan Zweig met en scène un chien (et deux couples, en huis-clos). Mais là s'arrête la comparaison. Ponto n'est pas Jules. Ponto devient rapidement un chien  agressif, tyrannique, et finit en véritable psychopathe.
La quatrième de couverture en dit trop à mon goût, et je me suis  lancée dans cette lecture en étant quasi certaine de l'issue.
Mais ce n'est qu'un détail, cela n'a pas été dérangeant finalement. L'analyse des personnages et la montée en puissance de la tension est bien plus importante que la "chute" à mon sens.

Les descriptions sont tellement opportunes, que l'auteur nous embarque sans difficulté dans son décor, il a l'art et la manière de mettre en avant les caractères, les sentiments humains (et animaux), que s'en est troublant de vérité et d'humanité. La psychologie des personnages est décortiquée à merveille, avec une  justesse et une acuité indéniable, et en si peu de mots. Le personnage de Limpley, le maître de Ponto, est l'incarnation même du monomaniaque, excessif, abusif, dont l'attitude extrémiste (ridicule .. magnifiquement bien tournée en dérision par l'auteur) ne sera pas sans conséquence.

Le couple de retraités, les voisins de Limpley et de sa femme, vont apporter leur soutien à cet autre couple quelque peu "bancal", j'ai beaucoup aimé les personnages qu'ils incarnent, leur penchant pour le calme et la campagne, leur analyse, leur complémentarité, leur soutien mutuel.

Cette nouvelle m'a beaucoup plu, j'y ai retrouvé avec plaisir l'élégance du phrasé de cet auteur et même si j'ai été moins embarquée qu'à la lecture de "La confusion des sentiments", "Un soupçon légitime" est malgré tout un petit bijou de psychologie qui fait monter la tension crescendo et tient en haleine jusqu'au bout. Lu d'une traite, très (trop) vite, les phrases glissent sous nos yeux, élégantes, inégalables. L'auteur sait jouer avec les sentiments du lecteur, pour mon plus grand bonheur !

Ma prochaine lecture de Stefan Zweig sera "Voyage dans le passé". Si vous avez lu ce livre, dites-moi ce que vous en avez pensé ?

Extraits 


"Parce que son coeur chaleureux, qui débordait, et donnait l'impression d'exploser sans cesse de sentiment, le rendait altruiste, il s'imaginait que pour tout le monde l'altruisme allait de soi, et il fallait déployer des trésors de ruse pour se soustraire à son oppressante bonhomie. Il ne respectait ni le repos ni le sommeil de qui que ce soit, parce que, dans son trop-plein d'énergie, il était incapable d'imaginer qu'un autre pût être fatigué ou de mauvaise humeur, et on aurait secrètement souhaité assoupir, au moyen d'une injection quotidienne de bromure, cette vitalité magnifique, mais guère supportable, afin de la faire revenir à un niveau normal. Il m'arriva souvent de choquer mon mari en lui faisant remarquer que, lorsque Limpley était assis une heure chez nous – en réalité, il ne restait pas assis, mais n'arrêtait pas de se relever d'un bond pour parcourir en trombe la pièce de long en large -, d'instinct la fenêtre s'ouvrait toute seule, comme si l'espace avait été surchauffé par la présence de cet homme dynamique qui avait en lui quelque chose de barbare. Tant qu'on se trouvait en face de lui et qu'on regardait ses yeux clairs, bons et même débordants de bonté, il était impossible de lui vouloir du mal; ce n'était qu'après, à bout de force, qu'on éprouvait l'envie de le vouer à tous les diables." p.19/20


"Qu'ils aillent au diable, lui et son bonheur! "[...] 
C'est un scandale d'être heureux de façon si ostentatoire et d'exhiber ses sentiments avec autant de sans-gêne. Ça me rendrait folle, moi, un tel excès, un tel abcès de bienséance. Ne vois-tu donc pas qu'en faisant étalage de son bonheur, il rend cette femme très malheureuse, avec sa vitalité meurtrière?" p.22/23
"Ce n'était donc pas du tout méchanceté ou infidélité conscientes de sa part s'il oubliait d'emmener Ponto en promenade ou de s'occuper de lui; ce n'était que la confusion d'un homme très passionné et comme prédisposé à la monomanie, qui, de tous ses sens, toutes ses pensées et tous ses sentiments, se vouait à corps perdu à une seule chose." p.47
"Le regard d'un animal, en cas de détresse extrême, peut devenir beaucoup plus émouvant, j'aimerais presque dire beaucoup plus éloquent, que celui d'un être humain, car nous confions aux mots, ces intercesseurs, l'essentiel de nos sentiments, de nos pensées, tandis que l'animal, qui ne maîtrise pas la parole, est obligé de concentrer toute son expression dans sa pupille." p.54

"[...] quand règne un bonheur parfait et sans nuage dans votre voisinage, il jette automatiquement une lumière bienfaisante autour de votre propre maison." p.66
"La lune voguait haut dans le ciel, force sereine, comme poussée par un vent invisible à travers un corridor de nuages qu'éclairait sa lumière argentée, et chaque fois qu'elle surgissait, pure et opalescente, tout le jardin s'illuminait comme drapé de neige." p.67


vendredi 17 juin 2016

La confusion des sentiments de Stefan Zweig*****


Editions Le Livre de Poche, Octobre 1992
124 pages
Traduit de l'allemand par Olivier Bournac et Alzir Hella
Parution originale : Verwirrung der Gefühle, 1927

4ème de couverture


Au soir de sa vie, un vieux professeur se souvient de l’aventure qui, plus que les honneurs et la réussite de sa carrière, a marqué sa vie. A dix-neuf ans, il a été fasciné par la personnalité d’un de ses professeurs ; l’admiration et la recherche inconsciente d’un Père font alors naître en lui un sentiment mêlé d’idolâtrie, de soumission et d’un amour presque morbide.
Freud a salué la finesse et la vérité avec lesquelles l’auteur d’Amok et du Joueur d’échecs restituait le trouble d’une passion et le malaise qu’elle engendre chez celui qui en est l’objet.
Paru en 1927, ce récit bref et profond connut un succès fulgurant, en raison de la nouveauté audacieuse du sujet. Il demeure assurément l’un des chefs-d’œuvre du grand écrivain autrichien.

Mon avis  ★★★★★


Emportée, enivrée, bercée par la vague de vos mots, de votre poésie, de votre plume, vous décrivez si justement les sentiments, la passion amoureuse, les sentiments d'amitié et les souffrances qui peuvent en découler, Mr Zweig, que j'en suis troublée, "magiquement embrasée", et que cela en est sensiblement éprouvant...
"[...] les mots se précipitaient sur moi comme s'ils me cherchaient depuis des siècles; le vers courait, en m'entraînant comme une vague de feu, jusqu'au plus profond de mes veines, de sorte que je sentais à la tempe cette étrange sorte de vertige ressenti quand on rêve qu'on vole. Je vibrais, je tremblais; je sentais mon sang couler plus chaud en moi; une espèce de fièvre me saisissait [...]" p.32
 "Je tremblais de joie, car rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subit de sont ardent désir." p.79 

Mr Zweig, je vous déclare ma flamme, je veux boire encore vos mots, fondre sous votre plume, effleurer votre talent du bout des yeux! 
Quelque peu honteuse, de ne découvrir ce récit qu'aujourd'hui; comment ai-je pu passer à côté ?
Une telle atmosphère bouillonnante de sentiments se dégage de votre chef-d'oeuvre!
Quelle lecture vertigineuse, enflammée, captivante, exaltante, jaillissante! Quelle effusion!

Vous l'aurez compris, j'ai adoré cette oeuvre, je tourne la dernière page, le coeur palpitant, emballé. Quelle merveille! Quel frémissement!
Des petites pointes d'humour sont habilement distillées, quand il narre les situations honteuses, "tragi-comiques" dans lesquelles se retrouvent Roland à deux reprises.

Waouh ! Merci, vous m'avez fait vibrer Mr Zweig !
Et vous avez de nouveau éveillé en moi l'envie de me replonger dans Shakespeare. Merci !


Extraits & Citations


"Pour moi, ce fut le premier ébranlement que je subis, à dix-neuf ans : il jeta par terre, sans même un seul mot violent, tout l'emphatique château de cartes que mon désir de faire l'homme, d'imiter l'impertinence des étudiants et de m'encenser moi-même, avait édifié en trois mois." p. 20 (à propos de son père)
"[...] je me découvrais, moi, passionné par essence, une nouvelle passion qui m'est restée fidèle jusqu'à aujourd'hui : le désir de jouir de toutes les choses terrestres dans des mots inspirés" p.33
"Celui qui n'est pas passionné devient tout au plus pédagogue; c'est toujours par l'intérieur qu'il faut aller aux choses, toujours, toujours en partant de la passion". p.40 
"Je passais les deux semaines qui suivirent dans une fureur passionnée de lire et d'apprendre. [...] Il en était de moi comme de ce prince du conte oriental qui, brisant l'un après l'autre les sceaux posés sur les portes de chambres fermées, trouve dans chacune d'elles des monceaux toujours plus gros de bijoux et de pierres précieuses, et explore avec une avidité toujours plus grande l'enfilade de ces pièces, impatient d'arriver à la dernière. C'est exactement ainsi que je me précipitais d'un livre dans un autre, enivré par chacun, mais jamais rassasié : mon impétuosité était maintenant passée dans le domaine de l'esprit." p.41
"C'était la première fois de ma vie que je rencontrais le visage de quelqu'un qui souffrait véritablement. Fils de petites gens, élevé dans le confort d'une aisance bourgeoise, je ne connaissais le souci que sous les masques ridicules de l'existence quotidienne : prenant la forme de la contrariété, portant la robe jaune de l'envie ou faisant sonner les mesquineries de l'argent; mais le trouble qu'il y avait dans ce visage provenait, je le sentis aussitôt, d'un élément plus sacré. Cet air sombre venait de sombres profondeurs; c'est de l'intérieur qu'une pointe cruelle avait ici dessiné ces plis et ces fissures dans ces joues amollies avant l'âge." p.55
"[...] cet homme singulier tirait toutes ses pensées de la musicalité du sentiment : il avait toujours besoin de prendre son élan pour mettre ses idées en mouvement." p.62
"[...] les murs resserrés, dont l'écho lui répondait, devenaient trop étroits pour elle [sa voix], tant il lui fallait d'espace; je sentais la tempête souffler au-dessus de moi; la lèvre mugissante de la mer criait puissamment ses mots retentissants : penché sur la table, il me semblait être de nouveau dans mon pays, au bord de la dune et voir venir vers moi, en haletant, ce grand frémissement fait de mille flots et de mille tourbillons de vent." p.64-65
"Et je le sais, ce sont ces heures-là qui m'ont fait." p.66

"Je tremblais de joie, car rien ne trouble plus puissamment quelqu'un que la réalisation subit de sont ardent désir." p.79
"[...] ce bourreau à qui, malgré tout, j'étais attaché avec amour,que je haïssais en l'aimant et j'aimais en le haïssant." p.91
"[Ils] se permettaient de petites privautés que nous étions obligés de supporter avec une certaine gêne". p102
"Morceau par morceau, un homme arrachait sa vie de sa poitrine, et en cette heure-là, moi qui étais encore si jeune, j'aperçus pour la première fois d'un œil hagard, les profondeurs inconcevables du sentiment humain." p.114