Embarcation immédiate pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres.
🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶
« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »
« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»
« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour.
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »
« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »
« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »
« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »
« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »
« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »
« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »
« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »
« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »
« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »
« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues !Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs!Voici venir l'ère lumineuse,Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal,Il regorge de forêts, de champs et de rivières,Je ne connais pas d'autre paysoù l'homme respire plus librement qu'ici. »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, AngieWhen will those clouds all disappear ?Angie, AngieWhere will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »
« Je sais bien, tu ne m'attends pasMes lettres, tu ne les lis pas,Je t'attends, tu ne viens pas,Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu !À vous, gentils enfants, adieu!Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde,Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre.
»
« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble.
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus...
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »
« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ?
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »
« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »
« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »
« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaiseraPour toujours, ton corps fatigué,Devenu cendres fertiles,Transformé en pierre et en sève.Immatériel et sanctifiéTon esprit enchanteur vivra;Devenu un chant qui s'élèveEt le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »
Quatrième de couverture
Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machiavélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machiavélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.
Éditions Paulsen, mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages
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