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samedi 7 mars 2026

L'Ourse qui danse ★★★★☆ de Simonetta Greggio

Un voyage sur la banquise, mais pas seulement. Dans ce récit, un homme déraciné retourne sur sa terre natale et doit réapprendre à vivre au contact de la nature, renouant avec les pratiques ancestrales.
C’est une sincère quête de sens, un texte engagé qui explore les problématiques sociales et environnementales des communautés inuites aujourd’hui. En arrachant les inuits à leur territoire, en détruisant le peuple inuit, c’est aussi de leur sagesse que nous perdons et dont nous aurions tant à apprendre.
Lecture introspective, qui pousse à réfléchir à notre manière d’habiter le monde et à notre rapport aux traditions. 
J'ai pensé parfois à "Croire aux fauves" de Nastassja Martin, par la justesse du regard porté sur l’humain et la nature.
Une reconnexion au Vivant. Émouvante. 
Une lecture qui n'est peut laisser indifférent !
« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

En mémoire de Laïka
Aux yeux si doux
Au bon sourire de chienne de rue 
Partie dans les étoiles
Et jamais revenue

« Je suis un Homme. Tel est le nom que nous nous donnons les uns les autres.
Pour vous, je suis un Inuit.
À l'époque où tout ceci est arrivé, je n'avais pas quarante ans. J'habitais une partie du temps avec mes deux sœurs cadettes une minuscule cabane dans un village où les maisons sont de toutes les couleurs et où la neige recouvre l'univers pendant plusieurs mois. Je ne vous dirai pas le nom de ce village, il est imprononçable pour vos bouches et vos langues, vous ne le retiendriez pas.
Le reste du temps j'étais parmi vous, kabloonaks, hommes blancs, dans vos villes et vos maisons, vos bureaux et vos banques et vos cafés. Je sais de vous tout ce qu'il y a à savoir.
Mais vous ne connaissez pas grand-chose de moi.
Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Nous étions liés par nos dialectes communs, nos chants et nos danses. Et nos méthodes de chasse, qui débutent avec nos pères et les pères de nos pères, dans une longue procession de chasseurs venus du blanc pays d'avant. Puis vous êtes arrivés et nous sommes devenus danois, groenlandais, canadiens. Vous êtes venus avec vos pasteurs et vos moteurs, vos alcools et vos maladies. Et nous avons commencé à ne plus voir notre propre nombril. Nous, qui étions comme des harengs, secs mais dodus aux bons endroits, sommes devenus obèses.
Qui mieux que nous sait qu'un animal ne peut être gras, dans l'impitoyable nature qui nous entoure ? Un animal qui n'est pas sur ses gardes sera mangé par celui qui le précède dans la chaîne alimentaire. L'homme n'est qu'un tube digestif comme les autres dans la neige et la toundra, dans les cours d'eau et les hautes herbes de notre bref été. S'il oublie sa place, il est condamné, et entraîne les autres espèces avec lui.
Tout ceci est tellement loin de vous, kabloonaks. Avez-vous déjà raclé la peau d'un saumon pour en faire les pages d'un cahier ? Avez-vous jamais pêché dans un trou de glace, à genoux dans vos pantalons de fourrure des heures et des heures durant, le visage qui devient aussi rouge qu'une fleur de rhododendron ? Avez-vous jamais dépecé un jeune phoque et croqué son foie cru, chaud, palpitant ?
Cela vous dégoûte. 
Lorsque vous avez échu parmi nous, vous avez été si dérangés par nos mœurs et nos pratiques que vous nous avez traités d'animaux humains. Humanoïdes, hominiens: vous avez décrété que nous n'étions pas vos semblables. Comme des ancêtres que vous auriez voulu oublier.
La peur et la gêne conduisent au déni. Après, il est difficile de revenir sur ses pas.
Je n'ai pas toujours été celui que je suis aujourd'hui, l'Inuit qui se tient fièrement devant vous dans ses peaux de bête et ses kamiks, ses bottes traditionnelles, et sur lui l'odeur des chiens et des cuirs. J'avais bien réussi à me camoufler, à me dissimuler. Je vous l'ai dit, je vous connais mieux que vous ne me connaissez.
Jeune homme, j'ai cru qu'en allant dans vos écoles, j'allais pouvoir mêler notre savoir ancestral au vôtre. J'ai cru que vous comprendriez si j'en parlais avec vos mots.
J'ai cru que vous sauriez ma peine si je touchais votre cœur.
J'étais moi-même dans le déni. Je n'avais pas compris que c'était une question de pouvoir, de suprématie. Une question d'argent là où je pensais qu'il s'agissait de respect.
Ne croyez pas que je vous mette au pilori. Car il y a une chose que j'ai comprise - et il m'a fallu tellement de temps pour m'en rendre compte que mes tempes sont devenues grises: vous n'avez pas conscience vous-mêmes de la vie de la mort ! - que vous nous imposez.
Que vous vous imposez.
Ou si vous préférez, que vous laissez vos hommes politiques et vos multinationales vous imposer.
Il m'aura fallu une vie entière pour comprendre ce que je savais depuis le début: que nous mourrons tous ensemble, vous et nous. Si, ensemble, nous ne trouvons pas le moyen de nous sauver.
Cette histoire est la vôtre, aussi.
Comme dans un miroir.
Reflétée. »

« Nous n'avons jamais appris à tenir un intérieur, comme vous dites nous sommes des errants, jamais nous n'avons imaginé nous sédentariser. Chez nous, lorsque quelqu'un meurt, on arrache les portes et les fenêtres pour que son esprit puisse s'envoler.
Voilà le cas que nous faisons de nos habitations.
Il me semblait comprendre plus de choses que je n'en avais comprises jusque-là. Je partais à la chasse avec nos équipements traditionnels, harpon, flèches, arc. Je croyais au pouvoir de la sagesse. À celui de la beauté. À la lutte à armes égales. »

« Autrefois, on se tassait sur un oumiak, un grand kayak communautaire. On risquait bravement sa vie au bout d'un harpon. Depuis, des moyens plus modernes avaient pris la place de ces chasses mythiques. Mais tuer une baleine reste l'un des grands rêves de tout chasseur, et je ne faisais pas exception à la règle. J'ai lu dans vos livres kabloonaks que ceux qui chassent la baleine chez vous sont pris de grande mélancolie au bout d'un moment. Car elle est, sans nul doute, l'une de nos sœurs les plus proches. Voir mourir un être qui nous ressemble, c'est plonger dans sa propre fin. La douleur de la baleine et son instinct de survie s'apparentent aux nôtres. Elle enfante comme les femmes humaines. Elle joue et chante comme nos filles. Elle nous regarde avec nos propres yeux. Ce qu'elle ressent, c'est ce que nous ressentons. Au fond de moi, j'ai toujours considéré que tuer et manger nos frères et sœurs nécessite du respect, et une forme particulière de ce que vous appelez prière. Mais il faut me rendre à l'évidence: ni le pouvoir de nos chamanes ni les plus hautes pensées de vos philosophes ne peuvent enrayer ce processus. Dans le grand tumulte du monde, nous n'entendons plus les voix. Nous ne savons plus ni aimer ni tuer, actes fondateurs de l'être humain.
Moi-même, je ne supportais plus ma lâcheté. J'étais parti. Ma quête ne faisait que commencer.
Je cherchais de toutes mes forces.
Quoi, je l'ignorais. »

« Ils jappaient, mais pas de peur ou de faim, plutôt de la pure joie de courir dans ces paysages de toute beauté. La lumière se faisait bleuâtre, la neige se muait en farine, puis en flaques que l'herbe très verte, presque phosphorescente, absorbait.
Le printemps explosait. »

« Nous sommes comme notre frère l'ours, qui se lève sur deux pattes pour mieux voir l'univers s'étaler à ses pieds. Comme lui, nous avons besoin de solitude et de liberté. Comme lui, nous mangeons d'autres animaux mais sommes friands de baies, de bourgeons, d'herbes parfumées, de tout ce qui est sucré et doux au palais. Comme lui, nous sommes joueurs, tendres avec nos petits, impitoyables dans la lutte pour la vie.
Comme lui, nous nous battons à la vie à la mort avec les armes que l'on nous a laissées.
Comme lui, nous sommes réduits aujourd'hui à mendier dans un monde qui ne sait plus quoi faire de nous.
Comme notre frère l'ours, nous cherchons à retrouver notre place. Non: nous exigeons que l'on nous redonne notre place.
Car si l'ours et l'Inuit meurent, vous aussi vous mourrez. »

« J'ai baissé ma garde.
J'ai cru que je n'avais plus rien à prouver.
Mais mon pays est celui de mon cœur : et jamais mon cœur, et jamais mon pays ne m'ont pardonné la moindre faute.
Tout manquement est une mise à mort.
S'il me semble l'avoir toujours su, il me semble aussi que, toute ma vie, je n'ai fait que l'oublier. »

« Celui qui n'a jamais observé les manifestations d'une pure douleur ne peut pas les imaginer. C'est le murmure fou de l'amour perdu à jamais. C'est le cri d'angoisse que le ciel lui-même ne peut contenir.
C'est ce que l'homme et l'animal ont en commun.
Le souffle de la vie, celui de la mort.
Cette peine nous réunit.
Tous les dieux inventés par les civilisations humaines nous envieront cela. »

« Toutes ces années, nous nous sommes battus pour sauver une Terre qui va de plus en plus mal. Nous, les Hommes, avons continué d'être dépouillés au fur et à mesure que les gouvernements des différents pays découvraient nos richesses - pétrole, métaux rares et lorsqu'ils faisaient de notre banquise une base stratégique pour asseoir leur pouvoir.
Mais aujourd'hui, à la différence des temps anciens, des êtres humains de tout bord, de toutes les couleurs, se sont alliés. Nous avons tous saisi que l'aiguille de l'horloge de l'Apocalypse, cette horloge conceptuelle créée au début de la guerre froide et mise à jour depuis 1947, et sur laquelle minuit représente la fin du monde, est à moins deux minutes du tocsin.
Des femmes et des hommes de bonne volonté se sont joints à nous. Je me souviens notamment d'un chercheur qui, découvrant l'existence d'ogives nucléaires sous la glace de notre pays, l'a dénoncé haut et fort, créant un conflit politique international majeur. Depuis, ces ogives ont été désamorcées, sauf l'une d'entre elles, qui a été perdue, et dont la présence hante les grandes puissances qui craignent la mauvaise rencontre avec un bateau ou un sous-marin.

Je suis aujourd'hui le porte-parole de ma communauté. J'ai été reçu à plusieurs reprises par différents présidents américains. Français. Danois. Je suis même allé en Russie, avec une délégation qui fut, brièvement, jetée en prison. Mais jamais je n'ai douté ne fût-ce qu'une minute de l'importance de ma mission. Et si mille fois j'ai été bouté hors d'un conseil d'administration, d'une banque ou de tout autre lieu de pouvoir, mille fois je suis retourné à l'attaque. J'ai souvent perdu. Parfois gagné.
Mais ce qui m'est arrivé alors que je songeais à raccrocher mes gants de boxe et à jouir d'une simple existence de grand-père, jamais je ne l'aurais imaginé. »

« Aujourd'hui on dénombre environ 150 000 Inuits sur la planète, dont 45 000 au Canada.
Les représentants de toutes les régions polaires (Alaska, Sibérie, Canada et Groenland) se réunissent lors des Conférences circumpolaires pour s'occuper des problèmes qui se posent en Arctique.
Le taux des suicides est plus élevé que jamais.
Les statuettes qu'ils fabriquent sont sculptées dans la stéatite.
La stéatite est une pierre tendre.
Une pierre sur laquelle la foudre est tombée.

La chercheuse Nastassja Martin, qui s'est battue contre un ours et a survécu, mais a eu une partie du visage dévoré, vit depuis dix ans dans les régions extrêmes du Nord.
Elle arrive aujourd'hui à cette conclusion :
« Derniers bastions de nature sauvage, Alaska et Kamtchatka condensent donc à l'heure actuelle nombre de tensions du monde moderne, depuis les conflits politiques des États rivaux qui se font face, aux problématiques énergétiques incontournables dans ces régions (le pétrole en Alaska et le gaz au Kamtchatka), jusqu'aux bouleversements écologiques qui ébranlent les écosystèmes préservés et sauvages qu'ils sont censés abriter et contenir. [...] Les sociétés indigènes qui y vivent depuis des milliers d'années doivent aujourd'hui composer avec un monde qui se délite de part en part. Les animaux migrateurs qu'ils chassent changent soudainement de trajectoire et deviennent introuvables; les forêts brûlent; la glace cède là où elle avait toujours tenu. Ces métamorphoses sont amplifiées par des conditions sociales extrêmement dures dans les villages, qui perdurent depuis l'arrivée des premiers missionnaires et explorateurs qui sédentarisèrent les indigènes en même temps qu'ils leur transmirent des maladies incurables qui allaient décimer leur population.
Nous pouvons, en Occident, entretenir l'idée que ce qui arrive aux autres ne nous arrivera pas, ou très tard : il s'agit d'une illusion. Les indigènes qui vivent dans les régions les plus touchées par le réchauffement sont en réalité aux avant-postes de quelque chose qui fonce sur nous aussi, et qui concernera très bientôt non plus seulement nos intellects, mais nos propres corps. »
To be continued.
*Extrait d'une interview publiée dans Libération le 17 mai 2019. »

Quatrième de couverture

Autrefois, le monde des Inuits ne connaissait pas de confins. Danois, Groenlandais et Canadiens étaient liés par leurs dialectes, leurs croyances, leurs coutumes en harmonie avec la nature environnante. Mais lorsque les « hommes blancs » sont arrivés, les intérêts des grandes puissances ont pré-valu, de nouvelles frontières ont été dessinées, et les familles ont été séparées. Parmi eux, un enfant grandit en « Occident », loin de ses parents déportés. Lorsque, devenu adulte, il retourne sur ses terres natales pour retrouver ses sœurs, il éprouve le besoin de renouer avec les pratiques ancestrales. La chasse rituelle qu'il entreprend va revêtir une dimension initiatique dès lors qu'il se trouve confronté à une ourse. Le cours des choses s'inverse: c'est l'animal qui aura le pouvoir de le main-tenir en vie - ou non.
Dans ce conte engagé et sensible, Simonetta Greggio met en lumière des modes de vie dits primitifs souvent oubliés, voire dédaignés, et rappelle combien l'homme n'est que l'un des hôtes de cette Terre.

« Un conte poétique et puissant, qui nous entraîne au fin fond de la banquise, à la découverte de la culture inuit. Un énorme coup de cœur pour cette pépite ! »
Librairie Le Hall du livre

Éditions Cambourakis,  août 2024
108 pages 

Élise sur les chemins ★★★★★ de Bérengère Cournut

Un texte en vers libres (j'adore les vers libres, ils me touchent plus frontalement) qui avance lentement, avec attention, presque comme une respiration. Inspiré de la vie de Jacques Élisée Reclus, ce livre trace un chemin où la nature n’est pas un décor ; elle est présence, pensée, souffle. Elle y joue un rôle de partenaire. Elle est étreinte. 
« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »
J’y ai trouvé une lecture à part, douce sans être naïve, contemplative mais traversée d’une conscience politique discrète et ferme. On avance dans ces pages par touches, par silences, par élans. Derrière l'aspect paisible du récit se trouve une remise en question du progrès non réfléchi, des hiérarchies établies, de la rupture entre l’humain et la nature. La marche devient ici geste politique, il s'agit de ralentir, d'observer, de créer des liens et de remettre en cause la domination comme principe d’organisation sociale. 

Bref une belle parenthèse, précieuse, un voyage intérieur sensible et poétique. Une œuvre très originale, ce qui n'est du reste pas étonnant venant de Bérengère Cournut, mêlant le réel et le fantastique. Elle nous invite à prendre le temps et remet le monde à hauteur d’herbe et d’humain. Une ode à la liberté franchement bienvenue dans le climat actuel !
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »
Et si marcher devenait une manière de penser le monde autrement ?
« Je le sais maintenant
Pour s'orienter, les rêves sont grands. »

« Le soir, sur le chemin du retour J'ai tenté une approche moins balourde
« Tu es triste, Zéline ?
- Non, ma fille... Juste mélancolique » »

« Zéline notre mère 
Est plus souvent féline et lointaine 
À Élie, Anna, Marie et moi-même
Le Lion paraît sans cœur
Même si Louise, la gracieuse Louise
Le dit simplement blessé, amer »

« Le soir, le Lion a voulu savoir 
Pourquoi Élie était tombé 
L'échelle laissée dans la grange 
Ne lui paraissait pas une bonne explication 
Et lorsque j'ai dit que je l'avais appelé 
Notre petit Élie perché comme un roitelet

Notre père a commencé à gronder

C'est ce moment qu'Élisée a choisi 
Pour se lever et pour danser 
Bras écartés dans la salle à manger 
Il rejouait pour nous le vol plané d'Élie 
Face à lui, assis sur les genoux de Zéline 
Élie riait et tapait des mains 
Médusé, le Lion s'est tu Élisée m'a souri 
Élie aussi

De ce jour, il m'a toujours semblé 
Voir dans les yeux d'Élie 
Une pointe d'amour muet 
La joie d'avoir pu 
Grâce à moi 
Voler »

« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »

« Certaines vérités dérangent 
Regardant le trou de la grange 
Par lequel Élie était tombé 
Je me souviens que le Lion lui-même avait nié 
Avoir fauté le premier, en oubliant l'échelle »

« Tu vas partir maintenant, murmure Louise

D'une voix blanche et déterminée

Tu vas aller vérifier que la Vouivre affabule 
Qu'il n'existe pas d'autres créatures sans scrupule 
Cherchant comme elle à capturer l'âme de nos frères 
À en faire des idiots, des zozos, des serpillières 
Entends-moi bien, Élise : 
Je ne crois pas aux femmes-serpents 
Je ne crois pas aux filles-anguilles 
Je crois aux sœurs remparts de folie
Je ne crois ni aux ondines ni aux mélusines
Je crois aux liens salvateurs de la fratrie ! »

« -23-

LE MONDE ENGLOUTI

Ils sont venus un jour d'en bas 
Avec des plans, des outils plein les bras 
Ils regardaient, sondaient notre terre 
Ils voulaient ouvrir une carrière 
Et clamaient comme des chèvres 
« Nous sommes les investisseurs ! » 
On aurait dû répondre :
« Et ta sœur... »

Mais nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti 

Alors les hommes de la ville ont foré 
Plus profond que les cochons 
Avec leurs groins dans les forêts 
En remontant, ils ont crié 
«Villageois, vous êtes riches ! 
Plus de champs, plus de friches 
Avec le marbre ici caché 
Vous deviendrez des rois ! »

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les engins sont arrivés 
Nos terres ont été fracturées 
Plus de prés, plus de vergers 
Seulement la roche découpée 
En petits, en grands carrés 
La colline était ouverte à flanc 
On l'aurait dite saignée à blanc 
Pleurant des veines grises et noires

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les hommes d'ici ont participé 
Ils ont creusé, ils ont charrié 
Ils étaient désormais carriers 
À la surface, femmes et enfants 
Se faisaient bergers et paysans 
Tout le monde travaillaient en chantant 
Ce bonheur a duré presque trente ans 
Puis une autre époque est venue

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les investisseurs étaient de retour 
Ils avaient de nouveaux plans 
De nouvelles idées, de nouveaux tours 
De leur chapeau, tout contents 
Ils sortaient des machines effrayantes 
Aux mâchoires surpuissantes 
À la force délirante
Qui faisaient un bruit de dragon 

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les carriers n'étaient plus utiles 
En aussi grand nombre qu'avant 
Alors à beaucoup on a dit « Merci » 
Et tout de suite après : « Fous l'camp» 
Les hommes sont remontés 
Ils n'étaient plus carriers 
Ils n'étaient plus bergers ni paysans 
Ils n'étaient plus que de pauvres gens

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les femmes n'ont pas tellement su 
Raccommoder le passé des hommes 
Elles les ont regardés sombrer dans l'alcool 
Nos pères, ces petits fétus, ces petits têtus 
Ne voulaient pas revenir à la vie agricole
Ils préféraient forer, miner, détruire 
Leurs propres terres, leurs propres sols 
Et boire, en bande, du vitriol

Nos grand-mères n'ont rien dit 
Et nos mères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Et maintenant, pauvres gens 
Qu'offrez-vous à vos enfants ? 
La montagne est éventrée 
L'eau est polluée 
Les animaux ont fui 
Vos brebis sont malades 
Rien n'arrêtera plus 
La grande dégringolade

Et vous n'avez rien dit ?
Et vous avez dit oui ? 
Soyez maudits 
Cent fois maudits »

« Mon père dit que les seules lois valables
Sont celles qui président à la croissance de ses salades »

« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »

Quatrième de couverture

Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre

Élise vit dans la montagne, au sein d'une famille parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d'une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds.
Elle se lance à la découverte d'un monde où réel et fantastique vont amoureusement se mêler.

Élise sur les chemins est un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). Après De pierre et d'os (Le Tripode, 2019), Bérengère Cournut offre avec ce texte un nouveau voyage sur les sentiers du rêve et de la liberté.

Éditions Le Tripode,  automne 2021
172 pages

dimanche 1 mars 2026

Il n'a jamais été trop tard ★★★★★ de Lola Lafon

« P.-S.
Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits ? [...] Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions [...] ? Ou, au contraire, [...] s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »
Ce recueil de chroniques écrites en 2023 est bref, mais d’une densité rare. Captivant, intelligent, souvent bouleversant. Ça décape. Ça percute. Ça oblige à s’arrêter.
Chez moi, il est devenu un livre hérisson, truffé de post-its, presque à chaque page une phrase à retenir, à relire, à laisser infuser. Lola Lafon écrit des fragments de vie qui résonnent intimement. Elle interroge le silence, les renoncements, le courage, la mémoire, le réel et ses faux-semblants.
J’ai été touchée par de nombreux passages, et je ne résiste pas à vous partager celui-ci sur les rencontres littéraires ;-).
« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »
Tout est là ! Cette façon qu’elle a de déplacer légèrement le regard, de fissurer les évidences. Elle parle de littérature, bien sûr, mais aussi de ce besoin vital de raconter et d’écouter des histoires pour tenir debout. Et puis ce conseil (de son papa)... « Veille à garder la bonne distance avec ce que tu traverseras, à retenir l’horizon, comme une leçon toujours en cours. » Une invitation à ne pas se laisser engloutir, à préserver une ligne d’horizon même dans la tourmente.

Un livre qui questionne, qui réveille, qui accompagne.
Si ce n’est pas déjà fait, n'hésitez pas une seconde, foncez !

« Quoi que vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. »
Joyce Carol Oates,
Confessions d'un gang de filles

« La réalité n'est envisageable dans son entier qu'une fois qu'elle a éclaté en mille morceaux. »
Semezdin Mehmedinović,
Sarajevo Blues

« Une rencontre est, pour le dictionnaire, le fait de se trouver fortuitement en présence de quelqu'un, le croiser sur sa route, ou se trouver pour la première fois en sa présence. La rencontre littéraire contredit quelque peu cette définition puisqu'elle est prévue, organisée, elle n'a rien de fortuit ; les discussions y sont chronométrées (une heure et demie, questions des lecteurs comprises). Dans chaque ville et à chaque parution de roman, je reconnais ces visages familièrement inconnus. De leurs vies, je ne sais rien, sauf ce qui nous rassemble : on se « raconte des histoires », avec foi et constance. Nous sommes liés par des êtres chers, qu'ils existent ou pas, des personnes qu'on dit personnages. Ces rencontres sont le rendez-vous d'anciens enfants devenus de discrets fraudeurs de réel. »

« Ces notes sont une matière, des couleurs et des textures, des humeurs disparates, un puzzle qui ne révèle aucun paysage connu. À quoi servent-elles, ces notes ? À rien de précis, les mots ne « servent » pas, ils ne sont pas à notre service. Ils se prêtent à nos tentatives. On essaye de rattraper ce qui se dissipe, on revient sur ses pas et sur ceux des autres, on ne quitte pas trop vite les lieux, on tente de contredire notre persistance à avancer : écrire comme on retient, par la main ou par le cœur. Comme on raconte à un ami des silhouettes furtives, à peine rencontrées, tout juste croisées. »

« Dans le train, j'entends une jeune femme dire qu'elle a « coché toutes les cases qui comptent dans la vie ».
Peut-être écrit-on aussi pour garder la trace des cases qu'on aura sautées, par inadvertance ou par choix. Celles dont on se sera extirpée, aussi. Le langage est un geste, écrire, un mouvement. »

« Les « fêtes » nous vrillent le cœur, elles écorchent, épuisent ; qu'on s'y jette avec l'espoir de les « réussir », de retrouver une féerie fantasmée datant de notre enfance, ou qu'on les contourne. Ce que les fêtes célèbrent est une addition de normes, une impitoyable suite de critères affectifs ou économiques : famille épanouie, enfants photogéniques, appartement décoré, cadeaux de goût, mets d'exception. L'injonction à être réunis et ravis de l'être nous laisse un peu sonnés aux premiers jours de l'année nouvelle. »

« Janvier est un mot dérivé de Janus, nom du dieu des portes, des transitions, des passages et des commencements dans la mythologie romaine.
Janvier ferme la porte au nez du faste clinquant de décembre, pour faire place à des lueurs délicates, incertaines, celles de mots inusités le reste de l'année : les vœux.
Tous les ans, on s'y pliera. On enverra SMS, vocaux, GIF. On sera banal sans s'en soucier, on sera grandiloquent sans complexe, on s'emparera de mots immenses, BONHEUR SANTÉ AMOUR, on mentira avec fougue à des quasi-inconnus, des noms qui stagnent dans nos répertoires téléphoniques depuis des lustres.
Le début d'année court-circuite les convenances : quelle douceur, cette urgence à envoyer un SMS de vœux à une voisine à laquelle on n'ose pas même proposer un verre.
On refait communauté. On se veut du bien, on s'enquiert les uns des autres, on se met en quête de belles pensées, de poèmes à offrir. On s'autorise à baisser la garde, à délaisser notre tendance à l'ironie. On se souhaite une bonne santé sans craindre la moquerie. On dit je te souhaite comme on enlace. On dit douceur, on dit allégresse, des mots qu'on n'écrit jamais. Envolé notre cynisme chic.
Janvier nous révèle à nous-mêmes, plus inquiets, plus fragiles : oui, on se souhaite d'être en bonne santé parce qu'on a peur, on se souhaite de s'aimer parce qu'on a peur. Est-ce ridicule ? Certainement. Moi qui me targue de n'être superstitieuse en rien, je conserve le SMS exalté d'un ou une inconnue, je n'oserai l'effacer qu'une fois l'année achevée.
On ne sait jamais.
Quant à nos souhaits les plus secrets, nos bonnes résolutions, janvier est indulgent : il sait qu'elles n'auront aucun effet, on ne sera pas plus discipliné qu'en 2022, mais qu'importe ; Virginia Woolf elle-même, le 2 janvier 1931, se promettait d'« être libre et douce avec moi-même, ne pas me perdre dans des fêtes : plutôt m'asseoir, seule et en privé dans la pièce, pour lire ».
On m'opposera que c'est bien joli, mais n'est-ce pas un déni de réalité en ces temps de guerre, de révolutions réprimées, de lois assenées à coups de 49.3 ?
Pourquoi, comment se souhaiter quoi que ce soit en ce moment ? On est rouillés, sait-on encore en faire, nous qui sommes tellement rompus à commenter l'actualité, rompus à constater amèrement ou rageusement, toujours constater ce sur quoi on a si peu de prise ?
C'est/pas/possible/ça ! répète le monsieur du métro...
Comment ne pas s'incliner devant la noirceur d'un horizon chaotique ? C'est précisément pour ceci, parce que rien, en ce début d'année, ne semble possible, qu'il nous faut persévérer à prendre à bras-le-corps les mots fatigués.
Si écrire, c'est croire au langage, chaque année, à la même date, nous renouvelons ce modeste acte de foi, en quête d'un écho dans l'obscurité, nous souhaitons à tâtons. Regardez-vous essayer. »

« Nous vous évaluons d'un seul coup d'œil, vous et votre sac à dos gris, votre pull turquoise et cette couverture rouge sombre dans laquelle vous vous emmitouflez quand il pleut. Vous et votre blondeur peroxydée, ces cheveux teints qui attirent les regards.
[...]
Il y a quelques jours, vous m'avez poliment refusé une viennoiserie; vous auriez préféré un sandwich. Un passant qui s'apprêtait à vous laisser un ticket-restaurant s'est offusqué de votre remarque. Sa charité ne vous supportait pas en individu exprimant une préférence, un goût ou un dégoût. Celles et ceux que nous secourons, nous les voudrions redevables, reflets flatteurs de notre sollicitude, emplis de gratitude dès que nous faisons le moindre geste envers eux.
En photo, un révélateur est « un bain chimique où l'on trempe le cliché pour faire apparaître l'image encore invisible ». Vous avez beau être à terre, madame, vous nous regardez droit dans les yeux et nous renvoyez notre image : celle de contrôleurs traquant l'arnaque, vérifiant qui la mérite bien, sa piécette.
Dans un monde où nous nous sommes résignés à élire, faute de mieux, des hommes politiques que nous conspuons, ce triste pouvoir-là, nous nous y accrochons : celui d'évaluer.
Il y a quelques semaines, lors des Golden Globes, Cate Blanchett, lauréate du trophée de la meilleure actrice, a proposé qu'on en finisse avec les prix, une hiérarchie qui oppose les comédiennes les unes aux autres.
Si l'industrie hollywoodienne songe à renoncer à ces cérémonies, pour nous, il n'en est pas question. Tous les jours, que ça soit sans enthousiasme ou avec empressement, nous répondons à des enquêtes de satisfaction et distribuons les bons et les mauvais points. Ce chauffeur de taxi était-il aimable ? Et ce médecin, efficace ? Ça n'est pas tant notre avis que l'on sollicite que notre goût de la sanction, du classement, que l'on excite. S'il existait une application qui vous évaluait, madame, vous seriez assurément très mal notée.
Elle est laide, cette pensée qui nous traverse quand on vous voit : si elle a les moyens de se teindre les cheveux... Notre passion pour la bienveillance ce mot dont on se gargarise à longueur de posts Instagram et d'ouvrages de développement personnel - trouve sa limite.
Mais quand, à quel moment sommes-nous devenus ces connaisseurs blasés, des directeurs de casting de la précarité ? Des spécialistes de rien qui estimons tout, et vous aussi, madame, comme vos cheveux.
Demain, nous passerons devant vous, rapides et affairés. Mais nous n'allons nulle part, sans doute le savez-vous ; nous fuyons, terrorisés à l'idée de trébucher, de faillir et de vous ressembler. »

« Derrière les acrobates, aux côtés des gymnastes, une silhouette se tient prête, qui tend le bras au cas où il faudrait stabiliser une figure. Cette silhouette est une guetteuse de peurs, attentive aux moindres signes de déséquilibre. On peut s'élancer dans le vide. Elle sera là.
Peut-être l'amitié ressemble-t-elle à cette discrète vigilance : on parera à ce qui adviendra. On rappellera. On appellera. On écrira. On réécrira. Les amis sont ces paysages dont on connaît si bien les recoins accidentés. »

« P.-S.

Je crois à nos silences vagabonds 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos horizons déglingués 
Et l'humeur des nuages que tu traduis pour moi

Je crois à l'huile jetée sur le feu 
Au temps gagné à le perdre à deux 
Je crois à ce qu'on partage 
Nos odyssées déglinguées 
Au visage des nuages que tu traduis pour moi

Aux prochaines minutes, puisqu'on les a »

« Je ne sais ce que contient cette féminisation fantasmée, mais on peut s'inquiéter que ce terme soit une telle hantise, un repoussoir. Pendant que certains s'affolent des « dérives » du féminisme, les chiffres, eux, ne tergiversent pas : une femme sur dix est ou sera victime de violences sexuelles. En 2020, d'après une étude du ministère de la Justice, seuls 0,6% des viols déclarés par des majeurs ont fait l'objet d'une condamnation.
Le "backlash", qui est aussi le titre de l'essai écrit par Susan Faludi en 1991, peut être traduit par « contre-offensive ». « Après les poussées d'émancipation des femmes, on observe souvent une réaction politique qui provoque une régression de leurs droits et de leurs libertés », explique l'historienne Christine Bard.
Cette contre-offensive dit en substance que le mouvement encourageant la prise de parole des victimes va un peu loin. Que les droits, on en a bien assez. Peut-être même déjà trop. Si ça continue, on va finir par être trop égales. Allez savoir ce qu'on en ferait, de ces droits, si personne ne siffle la fin de notre récré. »

« C'est un monde miroir où on se découvrira envieux, avide mais de quoi. Un espace au sein duquel on tient son rôle, sans jamais l'avoir appris. Un monde dans lequel on est envahi du désir d'avoir ce qu'on ne désire pas. »

« P.-S.

Que deviennent-ils, les mots qu'on n'a pas dits ? Que deviennent-ils, les gestes qu'on n'a pas faits? Sont-ils quelque part, stockés dans notre cerveau, une réserve de belles intentions dans laquelle on imagine qu'on piochera un jour, un airbag existentiel ? Ou, au contraire, les gestes qu'on n'a pas faits, les mots qu'on n'a pas dits, s'accumulent, s'agglomèrent, et ils se calcifient, nous enferment dans un ciment de regrets. »

« Sommes-nous, ainsi que le clamait la marque Marionnaud en 2016, par essence, toutes « born to be a beautiful maman » ? Quid de celles qui ne le sont pas, mères? Faudrait-il les considérer comme des déserteuses de la féminité, des évadées de la norme, qui tourneraient le dos à un quelconque destin biologique ?
Si être mère était une profession, celle-ci aurait bien besoin d'être défendue par un syndicat. Une vidéo vue plus de dix millions de fois sur YouTube met en scène un faux entretien d'embauche dans lequel le recruteur annonce aux postulantes les conditions du poste à pourvoir : « directrice des opérations ».
Il leur faudra être debout presque tout le temps. Être capables de porter une charge d'une trentaine de kilos. Le poste exige d'excellentes compétences de négociatrice. Il faut avoir des notions de médecine, de comptabilité, et être rompue au management de crise. Être capable, aussi, de manier une quinzaine de projets à la fois. Enfin, elles n'auront ni congés, ni salaire, ni jamais de promotion ; elles travailleront plus de cent trente-cinq heures par semaine, sept jours sur sept, dans un environnement souvent chaotique. Est-ce bien légal ? s'interroge, perplexe, une des candidates. Le poste à pourvoir est, bien sûr, celui de mère.
La maternité a beau être la valeur ajoutée des princesses et autres influenceuses, dont on célèbre avec ferveur et ad nauseam le « baby bump », pour les anonymes, le surmenage guette.
À l'heure où on s'inquiète de la future profession de ses enfants dès le primaire et où on leur apprend à « se focaliser sur leurs objectifs », peut-être faudrait-il songer à mettre à l'honneur une pratique amateure de la maternité.
Est amateur, pour le dictionnaire, celui ou celle qui manifeste un goût de prédilection pour quelque chose. Est amateur celui ou celle qui aime, apprécie.
Est amateure celle-là que je croise régulièrement dans un cours de danse classique de niveau avancé, elle est interne à l'hôpital mais s'esquinte les pieds dans ses pointes avec passion, le visage tendu par l'effort. Est amateur ce jeune homme qui, sur Instagram, envoie à ses auteurs favoris ses fiches de lecture extrêmement détaillées de leur dernier roman. Amateurs, aussi, celles et ceux qui servent à leurs amis des plats de grands cuisiniers aux mille ingrédients. Amateurs, celles et ceux qui s'essayent à la tierce, la quinte, dans une chorale de quartier. Des amateurs qui n'ont d'autre désir que celui-ci: faire aussi bien que possible ce qu'ils aiment.
L'amateurisme est ce que nous pratiquons le mieux, en toutes choses. C'est notre spécialité, à chacun. Amateurs pas très éclairés, nous abordons chaque moment de notre existence en trébuchant, sans savoir aucun. Nous sommes des amoureux amateurs, sans savoir-faire ni expertise, qui nous heurtons depuis des siècles aux mêmes peines, aux mêmes malentendus, usant des mêmes serments emphatiques et maladroits. De l'existence, nous ne connaîtrons que ça, jusqu'à la fin: la velléité de bien faire. Et il nous faudra mourir, aussi, en amateurs, sans en avoir la moindre expérience.
La maternité ne fait pas exception: qu'elle ait porté son enfant ou pas, aucune mère ne sait l'être, ce rôle s'improvise, s'apprend sur le tas, en solitaire.
Pour Wikipédia, celles qu'on fêtera demain sont majuscules, ce sont des Mères, comme on parlerait de déesses toutes-puissantes ; les autres, elles, mères amateures, ont préféré sauter du piédestal pour aller faire la fête ailleurs, loin des flatteries liturgiques, commerciales et politiques. »

« Il y a quelques années, j'ai passé plusieurs jours avec les lycéens d'une classe de seconde. J'étais invitée à leur raconter mon parcours.
Que leur évoquait-il ce mot ?
Un cheval lustré dressé à sauter des haies ? Des alpinistes organisant leur parcours d'arête ? Des soldats rampant dans la boue d'un parcours du combattant ? Ou un sport collectif, l'audace urbaine de corps agiles bondissant d'un muret à un banc, parkour, parcours ?
À ces adolescents très inquiets de leur avenir et déjà préoccupés de commettre une quelconque erreur de parcours dans leurs études, j'ai proposé que nous cherchions l'étymologie du mot « erreur ». Il vient du latin error : l'action d'aller çà ou là, de faire un détour.
Nous avons ensuite rédigé un éloge du détour louant l'importance de perdre son temps, de consentir à l'escale, et de parfois, littéralement, perdre le nord.
Le détour est une décision de rupture, sans but précis, c'est un supplément de présent; le temps qu'on détourne à nos lignes droites se dédouble, il contient ce qui se dérobe à nous, le détour est un autre tracé possible, en pointillé, c'est une suspension, une question, aussi, celle du temps et de l'usage qu'on en fait.
Le temps est écoulé. Nahel n'ira jamais çà ou là. Pour lui, nuls points de suspension, rien qu'un point final. La mort n'a fait aucun détour. Nahel s'est pris la mort en plein cœur, une mort statistique. Mourir, c'est emporter avec soi son périple, une facette du monde. Serons-nous capables de ne pas laisser ce prénom vaciller dans l'oubli ? J'ai conservé dans mon téléphone une photo prise au printemps, celle d'un mur tagué de quelques mots. Une courte phrase que je ne me résous pas à effacer : « Vous rêvez qu'on s'habitue ? » »

« Août

On ne savait plus grand-chose de sa vie et, cet été, on apprend la mort de la chanteuse Sinéad O'Connor.
Sur le Net, elle est une « artiste engagée qui dénonce les abus sexuels perpétrés au sein de l'Église catholique sur les enfants, un mal endémique non sanctionné par la hiérarchie ».
Son visage a accompagné mes années 90. Celui d'une jeune femme pâle aux traits aigus, qui, dans le clip de la chanson de Prince "Nothing Compares 2 U", pleurait face caméra sans nous quitter des yeux. On assistait à sa peine comme à un spectacle, cette douleur nous prenait à témoin, et finalement c'est nous qui pleurions. »

« J'aimais Sinéad O'Connor parce qu'on la traitait de folle et que nous n'étions pas assez folles. Nous étions traversées d'éclairs qu'on ne savait pas faire exploser. Elle parlait aussi fort qu'on murmurait, qu'on se conformait. Qu'on se taisait, encore. En quelque sorte, elle nous vengeait. »

« L'écriture est sœur du silence et du vacillement.
Elle naît du non-dit et se fabrique à bas bruit.
Peut-être permet-elle de reprendre : un tracé, son souffle, la route. On y était si seule, avant de l'écrire. »

« P.-S.

Devient-on, adulte, celle qui aurait pu nous sauver de notre adolescence ? »

« À force de chercher à esquiver l'attente, l'événement m'échappe, j'en perds quelque chose d'ineffable, de précieux. »

« La jeune femme dont on commémore le décès aujourd'hui était porteuse des mêmes espoirs que ceux de milliers d'Iraniennes et d'Iraniens : Mahsa Amini, morte à vingt-deux ans en détention, après avoir été arrêtée par la police des mœurs pour « port de vêtements inappropriés ». Il y a un an tout juste, sa silhouette a surgi de l'ombre, d'un pays-prison à ciel ouvert.
Ce 16 septembre, les familles des victimes de la police iranienne s'apprêtent à essayer de célébrer le premier anniversaire du soulèvement de 2022 « Femme, Vie, Liberté ». Essayer, car elles sont menacées, arrêtées, emprisonnées, interrogées, flagellées, les tombes de leurs proches assassinés sont dégradées, détruites.
Attendons-les. Attendons-le encore, ce petit point à l'horizon, l'espérance qu'il ne faut pas quitter des yeux. »

« J'ai beau croire au pouvoir des mots, force est de constater qu'ils peuvent se muer en une banale marchandise. Le langage est devenu une succursale de fast fashion où nos propos sont des « avis » qu'on se fabrique à la hâte, et en taille unique. Le bavardage virtuel nous transforme en bateleurs qui usons de mots comme d'objets dont on s'empare, dont on se pare, de pauvres colifichets qui ne servent plus qu'à se signaler, à se faire voir, à vérifier ce qu'on vaut sur le marché de l'opinion. 
Êtes-vous pour ou contre la prise d'otages ? Pour ou contre le bombardement de civils?
Les réseaux sociaux sont une immense salle peuplée d'êtres qui spéculent sur leur propre valeur. À midi, l'humanisme domine, deux heures plus tard, cette valeur ne rapporte plus rien, alors on changera habilement de file sur l'autoroute numérique. Il faut du flux, du contenu, peu importe de quoi il est constitué, de quelles images, de quelles déclarations, ces racolages de partis en manque d'électeurs.
Un mort vaut-il un autre mort ? On les estime, on en discute. On argue, fort de son opinion sur la mort, les morts, des morts. On « prend » position comme on s'empare d'un bastion, fiers d'être les premiers à s'y trouver, même si cette position est intenable, ignoble. On y règne, brièvement.
L'autophagie est un trouble mental ; les personnes qui en sont atteintes s'automutilent et dévorent leur propre chair : c'est ainsi qu'il va, le monde, c'est ainsi que nous allons.
Le 4 octobre 2023, il y a un siècle, des centaines de femmes israéliennes et palestiniennes ont marché ensemble pour la paix, membres de deux associations à l'initiative de l'événement : le mouvement israélien Women Wage Peace (Les femmes œuvrent pour la paix) et l'association palestinienne Women of the Sun (Les femmes du soleil). Leur objectif : « Faire entendre la voix des femmes et appeler nos dirigeants à se mettre à la table des négociations pour trouver un accord politique et mettre fin au conflit qui oppose nos deux peuples. »
S'il faut aujourd'hui vérifier la nationalité d'un cadavre avant d'être sûr qu'on puisse le pleurer, alors vivement la fin du monde. »

« Nous voilà devenus supporters acharnés d'un camp contre un autre, nous voilà arbitres, décrétant que celui-ci triche, que celui-là ment.
Nous sommes fiers d'arborer des raisonnements qui ressemblent à des forteresses. De tristes certitudes défendues par deux mots : oui mais.
On admettra qu'il y a eu viols de masse le 7 octobre, oui mais.
On admettra qu'il y a massacre de civils à Gaza, oui mais.
On conviendra qu'il est terrible d'être otages, oui mais.
Quand les mots les plus pauvres donnent le ton à un débat, il est temps d'observer une pause, avant d'avoir définitivement perdu ce que l'on appelle éthique, si on veut. On pourra dire aussi décence, conscience.
Nous ne voyons même plus ce qu'il y a d'obscène à parler plus fort que celles et ceux qui au cœur du désastre, le subissent, ce quotidien cauchemardesque. »

« On ne pourra pas dire qu'on ne savait pas. Mais on pourra dire qu'on ne savait pas quoi faire de ce qu'on savait. »

« Avoir été une proie est une chute vertigineuse. On saura ce que personne ne devrait avoir à apprendre : il suffit de quelques minutes pour être rayée de la Déclaration des droits de l'homme. 
Il suffit de quelques instants pour ne plus être que ça, une viande, un corps, un paillasson.
Avoir été de celles qui n'ont pas pu se défendre, de celles qui ont dû s'en expliquer, s'en justifier devant des policiers, devant une juge, face à un procureur, avec des proches, aussi, avoir été de celles qu'on a soumises à des expertises psychologiques pour leur octroyer ce qu'il faut bien appeler un certificat de crédibilité, celui de « bonne victime » : de ça, on ne se console pas tout à fait.
Cet hiver 2023-2024, les témoignages de victimes déferlent sur les réseaux sociaux, dans la presse.
On débat. On feint de découvrir ce qu'on sait déjà. On s'émeut que la parole des femmes se « libère », comme on parlerait du courage des oiseaux ; des milliers d'oiseaux revenus, une fois encore, cogner à la vitre, qui chantent follement, à peine étourdis par un vent glacé. »

« Janvier

En ces premiers jours de l'année, où on rêve et on souhaite, mon vœu est qu'on arrête de célébrer la force et le courage des femmes. Qu'en 2024 on leur accorde la possibilité de ne pas être formidables. De ne plus être courageuses. Qu'on cesse enfin de glorifier leur capacité à encaisser.
Qu'elles soient premières concernées ou simples soutiens des victimes de violences sexuelles, elles sont nombreuses à être épuisées, qui prennent de plein fouet la remise en cause de leur parole ou l'indifférence.
Aujourd'hui, à ceux qui se tiennent en retrait tout en assurant les femmes de leur soutien, j'aimerais demander : où est-il, ce soutien ? Pourquoi est-il si mesuré, pour ne pas dire inexistant ? Est-ce l'illusion que sur ce champ de bataille ils ne connaissent personne ? Qu'aucune proche n'est touchée ? Est-ce un déni de ces évidences-là : que grandir dans la peau d'une femme, c'est, au mieux, avoir échappé au pire. C'est, dès l'enfance, se méfier, craindre ceux qu'on est éduquées à aimer. C'est avoir le choix entre renoncer à être libre ou risquer sa vie. C'est perdre un temps infini à élaborer des stratégies de vigilance, au quotidien : une armure qui finit par ressembler à une cage. »

« Si, en 2024, tout ceci fait toujours débat, alors, assurément, c'est le moment d'extirper de l'ombre ce que tant de femmes dissimulent à leur fils, à leur mari, à leurs amis.
Qu'elles racontent. Qu'elles leur disent à quel âge elles ont eu, pour la première fois, le sentiment d'être une proie. À quel âge, la main brutalement intrusive d'un ami de la famille, d'un oncle, d'un grand-père, d'un médecin ? L'insistance aveugle d'un petit ami, à l'adolescence ? À quel âge, le souffle court, la gorge serrée, la nausée et la rage ? La révélation qu'on parle sans être entendue ou crue ? À quel âge, l'apprentissage du silence ?
Interrogez votre grand-mère. Votre mère. Demandez à vos sœurs. À vos copines. À vos collègues. Questionnez celles dont l'entourage vante la « solidité ». À celles qui assurent qu'il ne leur est jamais rien arrivé de grave, demandez ce qui leur est arrivé de pas grave.
Demandez aux femmes le nombre de fois où elles ont « consenti » au sexe sous la pression, qu'elle soit amoureuse, économique, professionnelle ou affective. Parce que c'était plus simple. Parce qu'on n'osait pas faire autrement. Dire oui parce qu'on n'a pas appris à dire non.
Ces mots qui vous seront confiés, considérez-les comme une photographie révélée; celle d'un espace souterrain que vous ignorez: le paysage intime, tristement secret, des femmes que vous côtoyez. Ces mots formeront une liste, une énumération aride, répétitive. Vous entendrez, je le crains, les mêmes détails, les mêmes souvenirs.
Vous arguez que vous n'êtes pas responsables de ce que d'autres commettent. Mais ces « autres », ce sont vos amis, vos collègues, vos voisins, vos pères, vos fils. Vous les connaissez. Votre rôle ne peut se borner à endosser celui, flatteur, du type bien qui compatit. De celui qui attend, en coulisses, l'issue d'un combat qui ne le regarde jamais.
N'attendez pas des femmes qu'elles changent seules les règles d'un système dont elles sont victimes, d'un ordre du monde qu'elles n'ont pas contribué à créer.
Les tribunes, les livres, les films, les podcasts de celles qui combattent l'impunité sont empreints de trop de colère ? Vous n'avez pas idée de l'ampleur de cette colère, qu'elle soit toute neuve ou ancienne, si ancienne, comme celle qui vrille votre mère, votre grand-mère. Vous n'en avez pas idée car elles ont dû apprendre à la taire. À ne pas déranger.
N'exigez pas sans cesse de celles qui parlent qu'elles vous rassurent sur votre probité. Acceptez que leurs mots vous inquiètent. Acceptez de voir vos certitudes, vos désirs, questionnés. Et renversés. 
Enfin, ne vous targuez pas d'être des alliés. Agissez et laissez les concernées en décider.
Y a-t-il trop d'impératifs dans ce texte ? C'est que le temps presse. Manque-t-il de nuances ? Ce mot justifiant qu'on reste prudemment spectateur. Ce mot qui met à égalité toutes les postures.
En 2024, souhaitez à celles qui, sans relâche, alertent, d'avoir ce luxe dont vous jouissez : pouvoir parler d'autre chose. Penser à autre chose. Écrire autre chose. Prenez le relais, reprenez ce qui, dans ce mouvement mondial, vous appartient, aussi. »

« Janvier, encore

Quand les eaux sales et usées débordent, il est recommandé, pour éviter une aggravation de la situation, de protéger les ouvertures et de localiser l'origine de l'incident.
La besogne est ardue, car les discours fétides qui entachent notre commun viennent de toutes parts : populismes de droite, de gauche, il y a un défaut d'étanchéité avéré entre les différentes familles politiques et le locataire de la maison présidentielle s'en accommode très bien.
Combien de temps avant que ces errances idéologiques, cette eau brunasse dans laquelle on barbote, nous contaminent tous ? Cette gale de l'âme, on l'a vue venir. »

« Ne pas désirer avoir d'enfant, ou en avoir un seul, n'est ni une faute ni un manquement à un quelconque devoir national, auquel on devrait se soumettre. »

« Aujourd'hui, voici les enfants au cœur d'une équation publique. Sont-ils assez nombreux ? Ou faut-il en ajouter encore à la recette politique, des bébés ? Des enfants-enjeux, jetés, eux aussi, dans l'eau sale.
Une affaire ancienne...
En 1907, la politique nataliste française est défendue par tous, socialistes compris. Seuls quelques anarchistes s'alarment. Le capitalisme naissant exige de la chair à travail exploitable, qui, bientôt, se muera en chair à canon. Émilie Lamotte, jeune institutrice passionnée de pédagogie, écrit alors : « Au lieu des malheureux élevés en tas (conséquence fatale de leur nombre) ayant appris à l'école la discipline et la contrainte en perdant toute originalité et toute joie, imaginez l'enfant chercheur, robuste et éveillé qu'on considère comme un individu et non comme une unité et qui se développe lui-même dans son sens. [...] Représentez-vous l'être plein d'initiative, de sagacité, d'appétit de la recherche et exempt de préjugés qui en résulterait et dites si quelqu'un serait capable de l'astreindre à la hideuse et abjecte "production" qui fait la richesse des riches ? Jamais, car il aura acquis le savoir et gardé l'instinct. Dans ces conditions, le monde est à lui, il saura bien y vivre ! » Et c'est en majuscules qu'Émilie Lamotte conclut:

« ET CEUX QUI ONT BESOIN D'ESCLAVES SERONT OBLIGÉS D'EN CHERCHER AILLEURS. » »

« Bienveillance ? Humanité ? Les ricanements fusent : que de grands mots naïfs, quand l'heure est au combat.
Mais de quel combat s'agit-il, ici, en France ? Qu'a-t-on gagné ? Au désastre, on a ajouté du désastre, les morts, on les a tués une seconde fois, chaque fois qu'on a tergiversé, estimant au gramme près la dose d'empathie convenant aux affamés, aux bombardés, aux violées.
Les guerres lointaines nous offrent la possibilité de nous voir tels que nous sommes, en un miroir accablant, un désert d'humanité. »

« En 1933, l'écrivain Francis Scott Fitzgerald adresse cette lettre à sa fille de onze ans, une succession de conseils parmi lesquels ceux-ci:

« Ne te soucie pas du passé, ne te soucie pas du futur, ne te soucie pas de grandir, ne te soucie pas de te faire dépasser par qui que ce soit [...], ne te soucie pas des échecs sauf si tu en es responsable, ne te soucie pas des insectes en général, ne te soucie pas des parents. Ne te soucie pas des garçons. » Ces recommandations qui font lever les yeux au ciel quand on est adolescente. Ces petites phrases qui préparent doucement à la suite préviennent qu'un jour on sera seule. L'absence à venir, inimaginable, des parents est disséminée dans leurs inquiétudes. Leur vieillissement puis leur mort sont le monstre caché sous le lit, celui dont tous les parents promettent bien imprudemment qu'il n'existe pas. Les parents mentent, et puis ils meurent. Et ils emportent avec eux l'enfant qu'on a été. »

« Le grand âge, c'est être devenu celle, celui à qui on ne s'adresse plus. Dont on parle mais avec qui on ne discute pas. Celui, celle à qui demande que des nouvelles de sa santé. Le grand âge, c'est apprendre à se faire tout petit, c'est être envahi de cette peur de déranger, d'encombrer, c'est faire montre d'une gratitude démesurée, c'est dire à sa propre fille : « Merci d'avoir appelé. »
C'est devenir la personne qu'on presse, aussi, de ne pas ralentir le mouvement: la vieillesse de mon chien m'a renvoyé notre incapacité à supporter le ralentissement.
Voyez notre agacement, quand, aux caisses des magasins, des doigts déformés par l'arthrite peinent à ouvrir un porte-monnaie. Voyez notre exaspération quand nous sommes coincés derrière un véhicule qui n'avance pas assez vite.
Voyez ce qu'on fuit : cette prescience que vieillir n'est pas, en vérité, un problème esthétique dont on se débarrassera chez un chirurgien ou chez Sephora.
Un jour, tout ralentira: nos démarches, nos gestes, nous ne serons plus ces êtres efficaces, nous ne serons plus dans la course. La lenteur à venir est un état de nos vies, un ultime paysage. »

« Mon chien, à qui je n'ai jamais réussi à apprendre quoi que ce soit, m'a appris, lui, que ne plus être admirée est peut-être une liberté retrouvée. Il m'a appris que ceux qui se détournent des êtres vieillissants sont déjà presque morts. Il m'a appris que ne plus suivre le mouvement est une respiration, une renaissance, la dernière. J'espère être à la hauteur de sa leçon. »

« Il n'est pas besoin d'aller pointer du doigt des cultures qu'on qualifie de moyenâgeuses. Nous habitons ce pays dans lequel le corps d'une épouse n'est qu'un bien, qu'on s'échangera sur le Net, qu'on offrira à d'autres hommes, un cadeau de choix, une viande, une chose.
On dit qu'elle est digne, Gisèle. Mais pourquoi ne le serait-elle pas ? L'indignité, c'est elle qui lui fait face. »

« Le viol est une terrible démocratie: n'importe qui peut en être victime. Derrière Gisèle, une foule de témoignages oubliés attendent, rangés, archivés, niés, classés sans suite. Si leur similitude donne le vertige, la persistance avec laquelle notre société bataille pour qu'il n'en reste pas un mot, aucune trace, donne la nausée. Celle-ci ? Elle a parlé un peu trop tard. Celle-là ? Elle portait un crop top. Bien trop dévêtue, c'est suspect. Cette autre ? Elle était voilée. Bien trop vêtue, c'est suspect. Celle-là ? Elle avait quatorze ans, que faisaient ses parents. Celle-ci ? Elle avait trente-neuf ans, que faisait-elle avec des rugbymen de vingt et un. Elle avait bien accepté de prendre un verre ? Aucun verre n'est gratuit. Non non ma fille, tu n'iras pas du tout danser.
Celle-ci, assassinée par son mari ? Elle avait, monsieur le juge, une « personnalité écrasante ». Elle était dominante. Cette autre ? Elle était « frustrante », ne consentant pas à tous les actes sexuels.
Toutes soupçonnables, toutes soupçonnées, sommées de prouver qu'elles sont bien « crédibles ». Des allumeuses, qui déclenchent l'incendie dans lequel elles périront. Il est bien rodé, ce monologue des agresseurs, et on le connaît, je le connais, tu le connais, qui distille ce poison : il y aurait des « raisons » à ce qu'ils ont commis, des explications.
Cette inversion des responsabilités, on l'a vécue, on l'a subie. On aura été violée parce que.
Et on a été élevées à les écouter, à les comprendre, même, toutes les raisons pour lesquelles on aura été brisées, bousillées. On a été bien entraînées, rompues à faire plaisir, à satisfaire, à plaire. Mais jamais assez.
Il y a, dans le film "La Nuit du 12", de Dominik Moll, ces mots, si simples, que prononce le personnage du policier qui enquête sur le féminicide : « Il y a quelque chose qui cloche entre les hommes et les femmes. » Cette phrase a la modestie d'un début. Elle reprend à zéro. Ce quelque chose, il va falloir le regarder en face. Par quel bout le défaire ?
Gisèle a été l'objet d'une entreprise de destruction menée par un homme, son mari, qui n'a rien laissé au hasard ; un système, pensé, organisé dans ses moindres détails. Elle a vécu un calvaire; mais qu'on ne fasse pas d'elle une martyre, une de ces icônes muettes au regard baissé qu'on aime à célébrer et à plaindre, justement parce qu'elles le restent, muettes. En refusant le huis clos, Gisèle exige de nous que nous voyions, que nous lisions, que nous écoutions. C'est bien le minimum.
Qu'on n'accorde pas une minute de silence de plus aux victimes de violences sexuelles.
L'hommage rendu aux mortes, le soutien aux violées, qu'il fasse un boucan d'enfer, qu'il soit un chaos inoubliable, durable. Qu'il soit une question obsédante, enfin. »

« L'art est un récit, une histoire en cours qui tente de nous retenir quelques instants, qu'on ne passe pas trop vite à autre chose; c'est un cri, une lettre qu'on adresse à ceux qui le sont encore, vivants. Une façon de tenir tête à ce qu'on nomme le réel.
Nous ne sommes ni diplomates ni chefs d'État, pourtant notre devoir est immense : celui de continuer à imaginer l'inimaginable, qu'on appelle ça la paix, la vie ou l'Histoire. « Ce dont il faut se souvenir, c'est avant tout ce qu'il reste à faire. » Ernst Bloch. »

« En France, cet automne 2024, la tendance est à une augmentation de la peur des incivilités et de la délinquance. Les craintes liées au changement climatique, elles, sont en légère baisse. Sur l'échelle des anxiétés, en novembre, le devenir de la planète n'arrive pas à la cheville d'un vol de téléphone portable.
En faisant le tour de différents sondages du même type, on constate qu'ils sont environ un pour cent à ne s'inquiéter de rien. À dire vrai, ceux-là m'inquiètent beaucoup.
L'inquiétude, du bas latin inquietudo (agitation, trouble) est « l'état de celui ou de celle qui bouge, qui est en mouvement ». Loin de n'être qu'une sensation, c'est une dynamique. Il y a une respiration dans l'inquiétude, un allant.
Pourtant, elle traverse une mauvaise passe, l'inquiétude. La voilà traquée et chassée de toutes parts, indésirable. Elle alarme, l'intranquillité, c'est un symptôme, une fièvre à faire baisser.
Êtes-vous inquiets ? Ça se soigne. Les thérapeutes rivalisent de solutions, de trucs pour la surmonter et la vaincre. Elle est enivrante, cette promesse, l'illusion qu'on pourrait ainsi nettoyer ses pensées, débarrasser son esprit comme on le ferait d'un placard, le balayer, ce petit gravier insistant. Pourquoi persisterait-on à boiter quand on peut parcourir sa vie d'un pas alerte ?
Dans son baromètre annuel de la précarité, le Secours populaire révèle qu'au vu de l'augmentation des factures, 43% des Français interrogés chauffent peu ou pas du tout leur logement quand il fait froid, un sur trois est régulièrement dans l'incapacité matérielle de faire trois repas par jour et six millions de Français n'ont pas de médecin traitant.
Ne t'inquiète pas, pense à autre chose, susurre ce monde en ruine à ses habitants claudicants.
Bien sûr qu'elle est agréable, la compagnie allègre de ceux qui cultivent la faculté de passer au travers du monde sans en être ébréchés. Mais elle laisse un goût amer, aussi, cette légèreté du déni érigé en art de vivre.
Je propose qu'on réhabilite l'inquiétude. Inquiétons-nous. Au lieu d'en faire une hydre à combattre, étudions-la dans toutes ses nuances, puisqu'il nous faut coexister.
Si s'inquiéter est considéré comme une déficience, j'aime à penser que c'est une belle faiblesse, un penchant: la capacité à être ébranlé, renversé, même.
Nous sommes des inquiets parce que nous sommes en vie. Parce que nous voyons, parce que nous entendons. C'est un aveu d'humanité.
Un des sens inusités et vieillis du mot « inquiétude » désigne une chaise à bascule, en vogue aux XVIII et XIX siècles. Enfourchons-le, ce petit cheval accusé de tous les maux. On les a chevillées à l'âme, nos inquiétudes, et si les miennes ne ressemblent pas tout à fait aux vôtres, elles ont en commun leur mystère. »

« À quoi penses-tu ? À rien et j'y vagabonde. J'en explore tous les recoins. »

Quatrième de couverture

« Ce livre est une histoire en cours. Celle d'un hier si proche et d'un demain qui tremble un peu. Ce présent qui bouscule, malmène, comment l'habiter, dans quel sens s'en saisir ? Comme il est étroit, cet interstice-là, entre hier et demain, dans lequel l'actualité nous regarde. Elle reflète le monde, mais aussi des événements minuscules en nous, des souvenirs, des questions, des inquiétudes. Ces pages ne sont pas le lieu d'un territoire conquis, d'un terrain marqué de certitudes. Ce livre est l'histoire de ce qui nous traverse, une histoire qu'on conjuguerait à tous les singuliers. »
L.L.

Lola Lafon est l'autrice de sept livres, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse et Quand tu écouteras cette chanson (Stock, 2022), prix Décembre, prix Les Inrockuptibles et Grand Prix des lectrices ELLE 2023.

Éditions Stock,  janvier 2025
227 pages

samedi 7 février 2026

Le compromis de Long Island ★★★★★ de Taffy Brodesser-Akner

Un dybbouk coincé dans le tuyau, c’est un peu l’image qui me reste, quelque chose du passé qui refuse de disparaître et continue de hanter les générations suivantes.
Ce livre est une grande saga familiale ancrée dans la banlieue cossue de Long Island, le roman dissèque avec gourmandise les nerfs, les peurs et les contradictions d’une famille juive new-yorkaise marquée par un traumatisme fondateur. Tout y est, l’argent, la réussite, la mémoire, la honte, l’héritage, et ce que chacun en fait, ou en subit.

Ce que j’aime dans les pavés et les sagas, c’est cette immersion lente, on vit avec les personnages, on apprend leurs mécanismes, leurs angles morts, leurs fêlures. On les voit se débattre, se mentir, s’aimer mal, essayer quand même. Et forcément, à un moment, une trajectoire vient heurter quelque chose de nous.
Ici, certaines trajectoires sont, spectaculairement dysfonctionnelles,  disons-le franchement, complètement barrées, et c’est aussi ce qui fait le sel du livre.

L’écriture est mordante, drôle, précise. Les personnages sont d’une grande complexité, profondément humains, agaçants  aussi, et parfois bouleversants. L'autrice manie l’ironie avec finesse sans jamais retirer leur densité émotionnelle à ses créatures.
Une fresque familiale truculente et acérée, qui observe sans indulgence, mais non sans tendresse, la fabrique intime des héritages. Elle recèle plusieurs strates de réflexion, elle est dense et fait beaucoup rire malgré la tragédie. 
« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »
Ce fut une lecture des plus agréables, un coup de cœur pour l'écriture avec une mention spéciale pour le travail remarquable du traducteur ! Il me tarde de découvrir le premier roman !

Et vous, aimez-vous les grandes sagas familiales, même quand les personnages sont excessifs, agaçants, voire profondément dysfonctionnels, ou avez-vous besoin de figures plus “aimables” pour vous attacher à une histoire ? 

« Ce lieu qui observait le monde à une bonne distance de sécurité se retrouvait à présent plongé dans sa crasse, digne d'un film de gangsters des années 1970, qu'on regardait dans l'une des trois salles du cinéma du coin en s'estimant heureux d'avoir tourné la page sur une époque aussi aussi répugnante.
Un enlèvement ! A Middle Rock ! »

« Nos grands-mères nous disaient souvent que peu importait à quel point on jalousait quelqu'un, si tout le monde avait dû vider son sac de problèmes au milieu de la pièce, et choisir n'importe quel tas, chacun aurait préféré garder le sien. Jusqu'ici, on ne savait pas trop si c'était vrai, notamment concernant les Fletcher, mais peut-être avait-on à présent un début de réponse. Peut-être étions-nous maintenant en mesure d'admettre que nous préférions nos problèmes aux leurs. »

« Seulement, à présent que Carl avait disparu et que les rues bruissaient de son absence, les gens de Middle Rock pouvaient enfin voir les Fletcher. Tout apparaissait au grand jour, et les voisins des Fletcher, sous couvert de sollicitude, étaient enfin en mesure d'exprimer leurs angoisses quant à leurs propres finances, leur succès dans la vie, leur avenir et la marque qu'ils laisseraient à leur mort, ils pou-vaient enfin les étaler aux côtés des angoisses des autres, et ce qu'ils avaient de plus laid en eux les poussait à murmurer à leur conjoint, tard dans la nuit, entre les draps, non pas « où est Carl Fletcher », ou « sommes-nous en danger », ni même « est-ce que le monde a changé à ce point », mais bien : « pourquoi pas nous ? Pourquoi ne sommes-nous pas assez riches pour nous faire kidnapper ? » »

« « Il y a un dybbouk dans les tuyaux » était une vieille expression des Fletcher, utilisée en cas de dysfonctionnement des machines de l'usine, directement importée de Pologne par Zelig, le père de Carl. La phrase était le fruit d'une contamination du travail de Zelig à l'usine et des terribles histoires qu'on se racontait dans les ghettos juifs pour expliquer divers événements néfastes et inexplicables tels qu'une invasion de fourmis dans le sucrier ou l'exécution de vos frères et sœurs par des Cosaques, juste sous vos yeux. Un dybbouk, ainsi que nous l'enseigne la tradition, est une âme errante qui, ne pouvant accéder au repos éternel, reste sur Terre où elle prend possession du corps d'une victime dont elle évince l'âme. Si un extracteur d'air cessait de fonctionner à l'usine, Zelig disait qu'il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Si plusieurs câbles cédaient de façon rapprochée, il y avait un dybbouk dans les tuyaux.
Ce fut Carl qui introduisit cette phrase dans sa propre famille, étendant son usage au-delà des limites de l'usine: quand un orage entraînait une coupure de courant, il y avait un dybbouk dans les tuyaux. Quand un réveil cessait de fonctionner sans raison apparente. Quand le bégaiement de Nathan l'empêchait de formuler une phrase. Quand l'école appelait à propos du comportement de Bernard. Quand Jenny refusait de prendre part aux activités féminines qui selon Ruth auraient enthousiasmé n'importe quelle fille, comme faire du shopping, se maquiller, apprendre à cuisiner, et ce que Bernard intitula plus tard la Grande Guerre de la Rhinoplastie de 1998. Autant de dybboukim dans les tuyaux, de moments où les choses allaient si mal que ni la physique ni la logique ne suffisaient à l'expliquer.
L'enlèvement fut progressivement rabaissé à cela une brève période où il y avait eu un dybbouk dans les tuyaux. Une gêne, un obstacle, un astérisque dans la légende familiale. Un moment où les choses avaient mal tourné, comme l'appendicite de Bernard, ou la Shoah. Mais n'appartenaient-ils pas à un peuple capable de laisser le passé loin derrière lui pour continuer d'aller de l'avant, et même, s'épanouir ? L'épreuve avait pris fin. C'était arrivé au corps de Carl. Ça n'était pas arrivé à lui. »

« Le problème, c'est qu'à aucun moment ils n'entrevirent ce que le reste d'entre nous comprenait déjà, à savoir qu'ils n'avaient aucun droit sur les conditions de leur sécurité et de leur pérennité. Jamais ils n'envisagèrent que sécurité et pérennité ne fonctionnaient peut-être pas ainsi. En vérité, sécurité et pérennité se fichent pas mal de chacun de nous.
Elles ne sont pas des valeurs sûres, comme des obligations de l'État israélien. Plus vous misez dessus comme des investissements qui grossissent d'eux-mêmes, plus leur rendement
devient précaire et traître. 
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Comment pouvait-on réfléchir à son nouveau départ quand on se trouvait au milieu du cimetière de son passé ? »

« Il était tellement pris par ces tâches qu'il n'avait pas même le loisir de prendre conscience de la faillite morale que représentait son travail. Rappelez-vous: il avait rendu possible la reconversion d'abris pour SDF en résidences estudiantines.
Mais par ailleurs, il ne faisait jamais plus que ça. Il ne prenait jamais part à la conception d'un projet, ni au développement du cabinet, ni à l'expansion et à la diversification des contrats. Il aurait été bien incapable de rencontrer un client en tête-à-tête. La simple idée de se rendre au tribunal lui était insupportable. Il ne gravit jamais aucun échelon, il n'envisagea pas même cette possibilité, parce que, très franchement ? II n'aspirait pas à mieux. Il ne compta jamais ni ses jours ni ses années. La chance qu'il avait d'aimer ce à quoi il consacrait ses journées lui suffisait. Son grand-père avait travaillé dur à l'usine afin de pouvoir ouvrir la sienne, que son père avait dirigée sans épargner ni sa peine ni sa sueur, afin de léguer à ses enfants le rêve de consacrer leurs journées à quelque chose qu'ils aimaient. C'était cela, l'Amérique ! »

« Tu sais ce qu'on dit [...]. La première génération bâtit la maison, la deuxième l'habite, et la troisième l'incendie. »

« [...] à présent, lorsqu'il voyait ses enfants lâcher à contrecœur leurs manettes pour se rabattre sur leur téléphone ou leurs devoirs de classe ou se rendre en traînant des pieds à leurs leçons en vue de leur bar-mitsvah, Nathan se rendait compte que sa grand-mère avait raison. Il était plus vieux qu'il l'avait cru, et il en allait de même pour ses enfants. Leurs perspectives étaient encore plus riches et plus incroyables que celles dont il avait joui, pourtant ils semblaient l'ignorer, voire s'en moquer, le plus probable étant encore qu'ils ne réfléchissaient pas même en ces termes. Nathan ne les avait pas obligés à venir travailler avec lui, ainsi que l'avait fait son propre père. Très brièvement, il se demanda s'il devait leur imposer de travailler quelques semaines à l'usine, juste histoire qu'ils mettent un peu les mains dans le cambouis. Mais cela n'aurait mené à rien. Alyssa avait consenti à ce qu'ils fréquentent l'école publique du quartier, à condition qu'ils aillent en colonie de vacances juive. Nathan n'avait émis aucune objection. Il entendait leur laisser le choix de s'investir dans ce qui leur chantait! N'est-ce pas là le rêve américano-juif ? Mais il s'apercevait maintenant que cela n'aurait été une bonne idée que s'ils lui avaient ressemblé Il comprenait, peut-être trop tard, ce qui était arrivé. Son épouse isolait ses enfants de toute critique et de tout préjudice affectif, elle protégeait leur santé émotionnelle, elle visait pour eux un constant apprentissage de la vie. Sa grand-mère avait raison. Ses enfants étaient des bons-à-rien (même si, bien entendu, dans les faits, c'était lui que sa grand-mère avait traité de bon-à-rien, pas ses enfants). »

« Le professeur Messinger était convaincu que l'extrême Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours richesse corrompait le système de classe et l'économie mondiale. Lorsqu'elle rentrait chez elle après avoir assisté à l'un de ses cours magistraux autour de la table à manger, Jenny pouvait voir de près, sur le vif, comment la richesse corrompait jusqu'aux riches eux-mêmes. Quand elle regardait le monde avec les yeux du professeur Messinger, elle ne voyait que folie dans l'existence capitaliste des Fletcher. Sous son propre toit, l'argent s'asseyait avec eux pour dîner, puis regardait la télé avec eux dans le salon, et ce qui en partie rendait les Fletcher mornes et ennuyeux, selon Jenny, était précisément le fait de ne jamais en parler. Ils ne parlaient jamais de l'effet que tout cet argent avait sur eux, sur l'image que les autres se faisaient d'eux; ils ne parlaient jamais de ce que ça leur faisait de posséder tout cet argent, des comportements que cela les poussait à avoir. Les Fletcher n'étaient peut-être pas les seules personnes riches de Middle Rock, mais la majorité des gens à qui ils avaient affaire ne l'étaient pas autant qu'eux, et puis on avait toujours l'impression que les autres ne pensaient qu'à ça quand ils les voyaient, comme si les Fletcher étaient une énorme dinde de réveillon dans un vieux Bugs Bunny. Sa famille semblait ne pas s'en apercevoir, peut-être parce qu'ils étaient des poissons et que c'était là leur eau - mais elle aussi était un poisson, et c'était aussi son eau à elle ! - ou tout du moins ils n'en disaient rien, mais restaient sur leurs gardes. 
Tout au bout de la rue, bien loin de la rive, les Messinger, eux, parlaient. Le professeur Messinger ne parlait que d'argent. Il promouvait avec véhémence une compréhension du monde fondée sur son économie. Il s'étendait sur les cruels aléas de la finance et des héritages à chaque dîner, avec en bruit de fond les faux ronflements comiques de ses propres enfants, mais pas de Jenny. Jenny, elle, restait assise, les yeux ronds face à ce père qui parlait de la société et de ses maux, en fait, ce père qui parlait, tout simplement. Son père à elle était un automate qui tous les jours partait travailler, et le soir se transformait en zombie, toujours l'esprit ailleurs, à moins qu'on l'appelle plusieurs fois de suite. Papa. Papa. Papa ! Papa. 
Chez elle, au salon, Jenny lisait ouvertement l'ouvrage de Thorstein Veblen que le professeur Messinger avait pioché dans sa bibliothèque. Incapable de s'arracher à sa lecture, elle opinait vigoureusement aux observations vieillottes de Veblen sur la consommation ostentatoire. Vieillottes, et pourtant comme elles correspondaient au vécu de Jenny ! Oui ! Exactement ! C'était précisément le carburant dont Jenny avait besoin pour rejeter les valeurs que sa mère et sa grand-mère s'étaient efforcées de lui inculquer dès le berceau, matriarches pour qui tout ce qui visait à la protection de la famille était justifié, pour qui l'argent était la seule source de sûreté en ce monde, pour qui les systèmes qui jusqu'ici avaient fait leurs preuves resteraient en place jusqu'à la fin des temps, ce qui expliquait pourquoi une fille avait intérêt à être maigre, mignonne, avec le même type de cheveux traités chimiquement et le même type de nez arrangé qu'avaient toutes les autres afin de se marier et de perpétuer une famille qui continuerait à consommer ostenta-toirement jusqu'à la génération suivante, bien assise au milieu d'une propriété avec une clôture électrifiée qui ne laissait pas passer les kidnappeurs, pas plus que de nouvelles idées ou la révolution, et on n'aurait qu'à appeler tout ça la réussite !
Vous pouviez donner l'impression de vous plier à ce point de vue. Vous pouviez tomber comme un opossum et les laisser se défouler sur votre corps en apparence sans vie, comme le faisait son frère Beamer, sans jamais dire un mot, avec une expression si neutre qu'une mère désespérée était en droit d'espérer qu'il acquiesçait intérieurement à la leçon qu'elle était en train de lui donner alors que Dieu seul savait ce qui pouvait bien se passer dans son cerveau. 
Ou vous pouviez totalement vous soumettre, comme le faisait son frère Nathan: vous marier, rester dans la même ville, faire de votre propre famille la réplique de votre famille, bation maternelle, pour vous retrouver confronté au sommet pousser le rocher jusqu'en haut de la montagne de l'appro-avec votre mère elle-même, qui d'un coup de pied faisait redescendre le rocher, vous obligeant à recommencer, encore et encore, parce que la soumission absolue n'existait pas, et que même si elle existait, votre mère était frappée d'une afflic tion qui la poussait à refuser de devenir membre des clubs tout disposés à l'accueillir. (Et si Sisyphe était heureux ? se demandait Camus, mais personne dans la famille de Jenny n'ayant lu Camus, la référence serait tombée à plat.)
Ou alors, vous pouviez faire comme Jenny, c'est-à-dire vous battre. Vous battre contre la conviction inébranlable dont découlait leur cupidité et leur esprit de clan, et qui voulait que tout ce qu'ils pouvaient faire au nom de l'argent était justifiable parce qu'il y avait très, très longtemps de ça, pour les juifs qui faisaient confiance au monde et qui suivaient les règles du jeu, les choses ne s'étaient pas très bien passées.
Cependant cet argument ne tenait pas face aux questions de Jenny. Pourquoi se méfier autant du reste du monde alors que nous y étions si bien établis ? Pourquoi avoir si peur alors que nous n'avions jamais connu pareille sécurité ? Pourquoi poursuivre la liturgie de l'oppression - liturgie dans laquelle nous demandons sans cesse à Dieu de punir nos ennemis alors que nous ne paraissions pas plus opprimés que ça, et que nos ennemis semblaient s'être dispersés, et que manifestement c'était à nous que revenait le dernier mot ?
Bien évidemment, on ne pouvait pas dire tout cela à voix haute, parce que c'était la recette-miracle pour entendre parler de la Shoah, une fois de plus. Quand vous essayiez de percer un trou minuscule dans leur mode de vie, quand vous tentiez de repousser les remparts de cette identité fondée sur la persécution qu'ils défendaient si farouchement, même de la plus modeste façon, même de l'intérieur de la place-forte, vous aviez le droit à :
- Ils ont voulu nous tuer! lança sa grand-mère. Cet argent que tu détestes tant, c'est tout ce qui se dresse entre toi et les chambres à gaz !
- Ah, dit Jenny. La Shoah. Comme c'est original. »

« Une fois de plus, elle se rendait compte que sa fortune l'accablait. Une fois de plus, elle était taraudée par la question de savoir qui elle aurait été sans tout cet argent qui, comble de l'ironie, était perçu comme un privilège, mais qui de plus en plus s'avérait être un handicap. »

« Elle resta là, gisant sur son lit, accablée non par la simple idée de la honte, mais par le poids planétaire de la honte : la croûte continentale de sa prise de conscience, mais également le manteau de son apathie et de son isolement. Et puis il y avait aussi le noyau de la honte, où se condensait tout ce qui avait précédé : sa cruauté envers sa propre famille, envers Brett, le mépris qu'elle vouait à ses amies de lycée parce que les circonstances purement fortuites de leur rencontre les rendaient indignes de ses attentions, la façon dont elle avait rejeté les garçons qui s'étaient intéressés à elle à la fac, son attitude de merde vis-à-vis de sa camarade de chambrée et sa spécialisation en marketing à la con, son sentiment de supériorité vis-à-vis de cette conseillère d'orientation professionnelle. La façon dont elle avait observé les autres se mettre en couple, rire, s'embrasser, sur ce campus même, et ce depuis des années, comme si elle était dans son salon en train de mater une série de science-fiction.
La cruelle ironie de son sort eut presque raison d'elle. Toute sa vie, elle s'était enfermée dans ce débat avec elle-même sur les meilleures façons de faire le bien sur Terre, et le seul sujet qu'elle avait écarté de cette conversation plus que privée avait été le tra-vail qu'il lui fallait fournir pour être une personne normale, gentille. Durant cette période, elle consacra toutes les heures où elle avait les yeux ouverts à fouiller les strates de son comportement, pour n'y trouver rien d'autre que cette honte, si dévastatrice qu'elle en avait même du mal à déglutir. Elle ignorait comment survivre à cela. Elle ne savait même pas si elle y parviendrait. »

« Le dernier de ces petits événements qui finirent de la radicaliser eut lieu le soir où Alice et elle allèrent au cinéma, juste après que la voiture de Jenny eut été percutée par un autre véhicule sur son lieu de stationnement. Jenny appela sa compagnie d'assurances et Alice vint la chercher pour l'amener au resto et au ciné, afin de lui changer un peu les idées. Alice insista pour payer. Les réparations coûteraient bien assez chères, donc c'était elle qui régalerait pour toute la soirée. Ce ne fut qu'une place de cinéma et un burrito, mais plus tard, quand Jenny s'efforça de tout démêler pour comprendre pourquoi elle avait alors éprouvé un sentiment de reconnaissance si intense, elle en conclut que c'était parce qu'elle se trouvait enfin quelque part où sa fortune personnelle n'avait aucune importance. Et ça peut ne pas apparaître comme un élément décisif dans un processus de radicalisation, mais en se voyant libérée de l'obligation de se voir elle-même à travers le prisme du prisme à travers lequel les autres la regardaient, Jenny n'en éprouva que plus encore de dévotion vis-à-vis du syndicat. Elle était vraiment à fond. »

« Elle avait toujours cru que Beamer était comme elle, quelqu'un qui était né dans cette famille de cinglés et avait opté pour cette forme de résistance bien particulière qui consistait à se tenir tout près de ça et de s'en moquer, seule façon de ne pas oublier qu'on n'était justement pas ça. Elle avait cru qu'ils étaient tous les deux dans le même bateau. Elle avait cru qu'ils étaient pareils.
Elle aurait dû se faire du souci pour lui, mais le seul sentiment qu'elle éprouvait était la trahison. Sa dernière pensée avant de s'endormir cette nuit-là ne concernait pas Beamer, mais elle-même. Elle songea qu'il n'avait pas tort au moins sur une chose. Elle ne se faisait plus toute jeune. »

« Ça faisait un bien fou de se retrouver avec d'autres personnes qui, elles aussi, étaient témoins du temps qui passe, et c'est sans doute là la meilleure façon de décrire une Shiv'ah. »

« Quand la honte perpétuelle quitte le corps pendant un temps, il est toujours tentant de croire que la honte n'était qu'un bug, une anomalie. Mais à la façon dont elle la submergeait à nouveau, Jenny comprenait qu'en réalité, la honte était sa condition naturelle, et que c'était sa courte absence qui avait été une anomalie. Elle reprit immédiatement le réflexe consistant à considérer que toute version antérieure d'elle-même, y compris celle d'une minute auparavant, était totalement ridicule. »

« Dans l'obscurité du tunnel menant à Manhattan, la vitre lui renvoya son visage. C'était bien elle. Elle n'avait pas d'amis. Elle n'avait pas la moindre connexion émotionnelle avec qui que ce soit. Elle n'avait aucune perspective. Elle avait rejeté tout ce qui lui avait été donné, et le temps qu'elle comprenne à quel point tout cela était précieux, il ne lui restait plus rien. »

« Elle aurait pu avoir des enfants qu'elle aurait peut-être tenus en plus haute estime. Elle avait passé toute leur vie à les voir se débattre vainement en quête d'un sens à cette vie où tout leur était servi sur un plateau. Elle les plaignait, parce que quand on naît comme ça, même si on perd tout, comme c'était désormais leur cas, on ne sent jamais l'instinct de survie brûler au fond de soi. On ne croit jamais vraiment qu'il existe une bonne raison de se lever le matin, même si désormais, il y en a une. Ruth savait que son instinct de survie était très puissant. C'était à cause de cela qu'elle avait épousé un homme riche sans se demander ce que cela impli-querait pour ses enfants. Le danger s'était volatilisé quand elle s'était mariée avec Carl, mais la peur ne l'avait jamais lâchée. »

« Le truc, c'est qu'on peut passer sa journée à se poser ce genre de questions. On peut même trouver des réponses, mais aucune qui puisse expliquer ce qu'on cherche vraiment à savoir: comment est-ce que tout avait aussi mal tourné ? »

« Quel monde étrange que la chimie, où les matériaux les plus protecteurs peuvent être tout aussi destructeurs. »

« Les spectres d'un passé tourmenté peuvent hanter l'âme et le corps de chaque membre d'une famille d'une myriade de façons différentes. L'appauvrissement soudain, le ravalement brutal au rang des gens tout juste aisés peut représenter un événement cataclysmique dont il est parfois impossible de se relever. »

« Enfin, il n'aurait pas su le dire aussi clairement. Ce terrible événement, ce moment d'horreur dans l'histoire familiale, il s'en souvenait si clairement. Il se souvenait de ces gens dans sa maison, de tous ces signes qui lui indiquaient que quelque chose n'allait pas. Cela avait été sa première fois, la meilleure d'entre toutes. Enfin, enfin ils écoutaient ! Quelque chose clochait! Ils étaient tous aussi vigilants et terrorisés que lui. Et durant toute cette période, quand il eut le droit de dormir avec sa mère, quand tout le monde se tordait les mains pour lui, quand tout le monde le scrutait avec inquiétude, Nathan put enfin cesser de sonner l'alarme, cesser d'essayer de leur montrer que le monde était terrifiant et que l'existence était une chose intenable. Cesser de leur montrer que la peur imprégnait tout. Que nous étions tous des cibles ambulantes. Que notre corps pouvait nous trahir. Que n'importe quel système pouvait nous trahir. Que les autres pouvaient couver au fond de leur cœur la pire haine et la pire violence, et qu'ils pouvaient se tapir devant chez nous, n'importe quel jour de la semaine. Que le monde n'était qu'un chaos absolu.
Était-il déjà ainsi avant l'enlèvement ? À tout le moins, il devait déjà être en bonne voie. Mais cela n'avait pas grande importance. Cette crise tenait le rôle de récit fondateur qui, aux yeux des autres comme aux siens, expliquait et justifiait la personne qu'il était. N'était-ce pas là un don du ciel ?
Oui, la vérité était là, dans toute son ignominie : il adorait le fait que son père ait été enlevé. Voilà. »

« Au premier rang, Beamer et Jenny ne pouvaient plus bouger. Alors qu'ils assistaient à la cérémonie, la nature profonde de ce qui clochait vraiment dans leur vie leur fut révélée, à savoir : on ne peut espérer évoluer dans la flaque d'eau de mer où l'on a vu le jour qu'à condition que quelqu'un nous apprenne à nager. Ou dit plus simplement, pour être quelqu'un de normal, il faut connaître des gens normaux, même de loin. »

« Il se rappela que Ruth lui avait parlé du syndrome de stress post-traumatique, à l'époque où elle croyait encore que les choses pourraient changer. Il éclata de rire : post-traumatique ! Celui ou celle qui avait inventé cette expression n'y comprenait vraiment rien. Il n'y a pas de « post ». Il n'y a que du trauma. Encore, et encore. Le temps passe, mais vous, vous ne bougez jamais de ce point fixe. Pas étonnant qu'il n'existe aucun traitement. Comment traiter ce qui se confond désor-mais avec votre existence ? »

« Il fallait que je sauve ma peau. Voilà ce que fait la guerre. Elle te transforme en point d'interrogation, et il n'y a plus que des oui et des non. Et à ce moment de ma vie, je n'avais pas d'autres réponses. Je devais continuer à essayer. Quand tout te presse continuellement d'agir, tu finis par ne plus savoir quand t'arrêter. »

« Vous voyez ? Je vous l'avais dit: une fin horrible. Il n'y aurait ni évolution, ni révélation, ni maturation, ni heure plastique poussée jusqu'à sa fructueuse conclusion. Il n'y aurait ni prise de conscience sur ce qui s'était passé, ni dépassement. Leurs problèmes étaient résolus, et rien ne les obligeait plus à se donner la moindre peine pour avancer.
Mais que voulez-vous : les riches, c'est comme ça. »

« Et c'est là qu'inévitablement la conversation aborde ce bref moment où les Fletcher ont failli être contraints d'affronter une réalité semblable en tout point à la nôtre. Ce moment où il y a eu un dybbouk dans leurs tuyaux, ce moment où ils ont presque été forcés de comprendre ce que cela signifiait de ne pas savoir ce que l'avenir nous réserve. Nous nous rassurons en avançant qu'il est sans doute dommage pour eux que leurs problèmes se soient résolus aussi facilement. Après tout, quelle satisfaction peut-on bien tirer de la vie quand on n'a jamais eu à se battre pour rien, quand on n'a même jamais dû apprendre à se battre pour assurer sa sécurité ? Oui, nous nous rassurons en nous disant que les membres fantômes de leur potentiel leur démangent peut-être assez pour qu'ils se rendent compte qu'ils sont passés à côté de l'opportunité de s'extirper de leur confort et de leurs avantages, afin de devenir ce que seules la peur et la véritable adversité peuvent engendrer : de véritables individus. Les gènes peuvent sommeiller, mais ils ne se diluent jamais même les récessifs attendent, en tenue complète dans les coulisses, leur moment d'entrer sur scène.
Peut-être que parfois, quand tout est calme et silencieux, les enfants Fletcher sentent en eux les reliquats de l'impériosité génétique de leur mère, de leur grand-père Zelig, des frères patibulaires de Phyllis collectant leurs loyers dans le Bronx, de n'importe quel membre de leur famille assez roublard pour avoir réussi à quitter l'Europe en vie, de n'importe quelle personne appelée de but en blanc à se battre pour sa survie.
Même s'il y a fort à parier que non. Le corps et l'esprit, en machines efficaces qu'ils sont, éliminent ce dont ils n'ont plus besoin. Des reliquats, ça n'a jamais suffi pour faire une personne vraie et complète. Et il y a très peu de chances, si ce n'est aucune, qu'une seule de ces réflexions ait jamais traversé l'esprit d'un seul Fletcher.
Peut-être est-ce là le véritable Compromis de Long Island : on peut réussir en ne comptant que sur soi, ou on peut devenir une vraie pelote de névroses, et ces deux voies opposées sont déterminées par les circonstances dans lesquelles on naît.
Votre pauvreté suscitera chez vos enfants une forte volonté de s'en sortir. Ou votre fortune les condamnera à devenir des veaux, comme celui que Jenny avait mis en scène au collège, des personnes si assistées que lorsqu'il leur sera enfin permis de sortir de leur cage dorée pour se rendre à l'abattoir, elles ne seront pas même capables de se tenir sur leurs jambes. Mais celles et ceux qui grimpent les échelons sociaux par leurs propres moyens ne cessent jamais d'être taraudés par la peur du pire, et celles et ceux qui ont la chance de naître dans l'opulence et la sécurité ne deviennent jamais des personnes pleinement épanouies. Et qui peut dire laquelle de ces voies est la meilleure ? Quel que soit le cas dans lequel nous nous trouvons, nous restons prisonniers d'un système qui n'a de cesse de nous enculer, encore et encore, à perpétuité, et l'alter-native importe peu.
Ou peut-être se dit-on toutes ces choses juste pour continuer à avancer, en sachant pertinemment que tous les Fletcher de cette planète s'en tireront toujours, tandis que le reste de l'humanité devra continuer à se battre pour assurer sa solvabilité minimale et sa survie, en un tournoi sans fin qui se joue au-dessus d'un gouffre, un vaste chaudron au bord duquel nous vivons, nous, le commun des mortels, les jambes remuant dans le vide, la sensation de vertige menaçant à elle seule de nous faire basculer. Nous nous disons qu'il vaut mieux avoir la capacité et la faculté de survivre, être n'importe quel animal sauf un veau, mais, merde, plus je vieillis, plus j'ai du mal à y croire. »

Quatrième de couverture

La première génération bâtit la maison.
La deuxième génération y vit.
La troisième génération la réduit en cendres.

Les Fletcher de Long Island sont l'incarnation d'une certaine idée du rêve américain: l'usine familiale bat son plein et ils sont les propriétaires d'une grande demeure dans cette banlieue aisée proche de New York. Grâce à leur bonne volonté et leur dur labeur, ils connaissent un niveau de richesse et de réussite qui les protégera des aléas de la vie... C'est du moins la théorie.

Mais lorsque Carl, le père et héritier de l'entreprise, est kidnappé contre rançon, une faille apparaît dans cette existence confortable. S'il est libéré quelque temps après en apparence sain et sauf -, la violence arbitraire de cet acte aura l'effet d'une bombe à retardement sur lui et ses proches.

À travers l'histoire des différentes générations d'une famille juive depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui, Taffy Brodesser-Akner livre un grand roman américain où peurs, désirs, ambitions et mensonges éclatent au grand jour.

Taffy Brodesser-Akner est journaliste au New York Times Magazine et l'autrice du roman phénomène Fleishman a des ennuis, traduit dans une douzaine de langues. Elle a également produit l'adaptation en série télévisée du livre, disponible en France sous le titre Anatomie d'un divorce.
Le Compromis de Long Island est son deuxième roman.

À propos du traducteur :
Auteur (Gōkan, Hakim), Diniz Galhos est depuis vingt ans traducteur de romans lusophones et anglophones, notamment d'Irvine Welsh, John King, Edyr Augusto, James Frey, David Foster Wallace et Taffy Brodesser-Akner.

« Un grand roman juif américain. »
The New York Times

« Dans Le Compromis de Long Island, Brodesser-Akner est une brillante observatrice de l'ascension sociale comme méthode de survie. »
The New Yorker

« Un portrait incisif et plein d'esprit du quotidien juif new-yorkais... Un festin d'humour. »
Publishers Weekly

« Une saga familiale excentrique et hilarante. »
Elle

Éditions Calmann-Lévy,  août 2025
575 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Diniz Galloz
Grand Prix de Littérature Américaine 2025