Un texte en vers libres (j'adore les vers libres, ils me touchent plus frontalement) qui avance lentement, avec attention, presque comme une respiration. Inspiré de la vie de Jacques Élisée Reclus, ce livre trace un chemin où la nature n’est pas un décor ; elle est présence, pensée, souffle. Elle y joue un rôle de partenaire. Elle est étreinte.
« Tandis que nous étudions les arbres avec ZélineÉlie et Marie les surveillent tour à tourÉlie parce qu'il aime ne rien direMarie parce qu'elle veut les dessinerDe face et de côté, au fusain et à la craieMoi, je ne peux pas les garderÀ cause d'une grande fébrilitéLeur présence miraculeuseMe rend trop nerveuseQuand je les regarde, j'ai envie de les serrerDe les embrasser, les malaxerDe les pendre et dépendreDe les retourner pour les fesser -Je sais que c'est torduAlors je me tiens éloignéeQuand j'explique cela à ZélineElle me caresse la tête d'un air distraitEn disant simplement :« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »Pourquoi l'amour picote ?Pourquoi l'amour rend sotte ?Parfois, j'ai envie de me cacherAlors je descends jusqu'à la rivièreJe cherche mon trou de vipèreJe m'y enfouis et je m'y terre »
J’y ai trouvé une lecture à part, douce sans être naïve, contemplative mais traversée d’une conscience politique discrète et ferme. On avance dans ces pages par touches, par silences, par élans. Derrière l'aspect paisible du récit se trouve une remise en question du progrès non réfléchi, des hiérarchies établies, de la rupture entre l’humain et la nature. La marche devient ici geste politique, il s'agit de ralentir, d'observer, de créer des liens et de remettre en cause la domination comme principe d’organisation sociale.
Bref une belle parenthèse, précieuse, un voyage intérieur sensible et poétique. Une œuvre très originale, ce qui n'est du reste pas étonnant venant de Bérengère Cournut, mêlant le réel et le fantastique. Elle nous invite à prendre le temps et remet le monde à hauteur d’herbe et d’humain. Une ode à la liberté franchement bienvenue dans le climat actuel !
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée :« Partout où les gens sont libres - d'aller et venirD'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresserEt surtout de décider eux-mêmes de leur avenirIls ont l'air heureuxDès que quelqu'un se mêle de faire leur bienEn les réduisant à une fonctionQue ce soit pêcheur, paysan ou maçonIls perdent leur insouciance et leur gaieté »
Et si marcher devenait une manière de penser le monde autrement ?
« Je le sais maintenantPour s'orienter, les rêves sont grands. »
« Le soir, sur le chemin du retour J'ai tenté une approche moins balourde
« Tu es triste, Zéline ?
- Non, ma fille... Juste mélancolique » »
« Zéline notre mère
Est plus souvent féline et lointaine
À Élie, Anna, Marie et moi-même
Le Lion paraît sans cœur
Même si Louise, la gracieuse Louise
Le dit simplement blessé, amer »
« Le soir, le Lion a voulu savoir
Pourquoi Élie était tombé
L'échelle laissée dans la grange
Ne lui paraissait pas une bonne explication
Et lorsque j'ai dit que je l'avais appelé
Notre petit Élie perché comme un roitelet
Notre père a commencé à gronder
C'est ce moment qu'Élisée a choisi
Pour se lever et pour danser
Bras écartés dans la salle à manger
Il rejouait pour nous le vol plané d'Élie
Face à lui, assis sur les genoux de Zéline
Élie riait et tapait des mains
Médusé, le Lion s'est tu Élisée m'a souri
Élie aussi
De ce jour, il m'a toujours semblé
Voir dans les yeux d'Élie
Une pointe d'amour muet
La joie d'avoir pu
Grâce à moi
Voler »
« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline
Élie et Marie les surveillent tour à tour
Élie parce qu'il aime ne rien dire
Marie parce qu'elle veut les dessiner
De face et de côté, au fusain et à la craie
Moi, je ne peux pas les garder
À cause d'une grande fébrilité
Leur présence miraculeuse
Me rend trop nerveuse
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer
De les embrasser, les malaxer
De les pendre et dépendre
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu
Alors je me tiens éloignée
Quand j'explique cela à Zéline
Elle me caresse la tête d'un air distrait
En disant simplement :
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »
Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte ?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre »
« Certaines vérités dérangent
Regardant le trou de la grange
Par lequel Élie était tombé
Je me souviens que le Lion lui-même avait nié
Avoir fauté le premier, en oubliant l'échelle »
« Tu vas partir maintenant, murmure Louise
D'une voix blanche et déterminée
Tu vas aller vérifier que la Vouivre affabule
Qu'il n'existe pas d'autres créatures sans scrupule
Cherchant comme elle à capturer l'âme de nos frères
À en faire des idiots, des zozos, des serpillières
Entends-moi bien, Élise :
Je ne crois pas aux femmes-serpents
Je ne crois pas aux filles-anguilles
Je crois aux sœurs remparts de folie
Je ne crois ni aux ondines ni aux mélusines
Je crois aux liens salvateurs de la fratrie ! »
« -23-
LE MONDE ENGLOUTI
Ils sont venus un jour d'en bas
Avec des plans, des outils plein les bras
Ils regardaient, sondaient notre terre
Ils voulaient ouvrir une carrière
Et clamaient comme des chèvres
« Nous sommes les investisseurs ! »
On aurait dû répondre :
« Et ta sœur... »
Mais nos grands-pères n'ont rien dit
Et nos pères ont dit oui
C'est l'histoire des béni-oui-oui
Et de leur monde englouti
Alors les hommes de la ville ont foré
Plus profond que les cochons
Avec leurs groins dans les forêts
En remontant, ils ont crié
«Villageois, vous êtes riches !
Plus de champs, plus de friches
Avec le marbre ici caché
Vous deviendrez des rois ! »
Nos grands-pères n'ont rien dit
Et nos pères ont dit oui
C'est l'histoire des béni-oui-oui
Et de leur monde englouti
Les engins sont arrivés
Nos terres ont été fracturées
Plus de prés, plus de vergers
Seulement la roche découpée
En petits, en grands carrés
La colline était ouverte à flanc
On l'aurait dite saignée à blanc
Pleurant des veines grises et noires
Nos grands-pères n'ont rien dit
Et nos pères ont dit oui
C'est l'histoire des béni-oui-oui
Et de leur monde englouti
Les hommes d'ici ont participé
Ils ont creusé, ils ont charrié
Ils étaient désormais carriers
À la surface, femmes et enfants
Se faisaient bergers et paysans
Tout le monde travaillaient en chantant
Ce bonheur a duré presque trente ans
Puis une autre époque est venue
Nos grands-pères n'ont rien dit
Et nos pères ont dit oui
C'est l'histoire des béni-oui-oui
Et de leur monde englouti
Les investisseurs étaient de retour
Ils avaient de nouveaux plans
De nouvelles idées, de nouveaux tours
De leur chapeau, tout contents
Ils sortaient des machines effrayantes
Aux mâchoires surpuissantes
À la force délirante
Qui faisaient un bruit de dragon
Nos grands-pères n'ont rien dit
Et nos pères ont dit oui
C'est l'histoire des béni-oui-oui
Et de leur monde englouti
Les carriers n'étaient plus utiles
En aussi grand nombre qu'avant
Alors à beaucoup on a dit « Merci »
Et tout de suite après : « Fous l'camp»
Les hommes sont remontés
Ils n'étaient plus carriers
Ils n'étaient plus bergers ni paysans
Ils n'étaient plus que de pauvres gens
Nos grands-pères n'ont rien dit
Et nos pères ont dit oui
C'est l'histoire des béni-oui-oui
Et de leur monde englouti
Les femmes n'ont pas tellement su
Raccommoder le passé des hommes
Elles les ont regardés sombrer dans l'alcool
Nos pères, ces petits fétus, ces petits têtus
Ne voulaient pas revenir à la vie agricole
Ils préféraient forer, miner, détruire
Leurs propres terres, leurs propres sols
Et boire, en bande, du vitriol
Nos grand-mères n'ont rien dit
Et nos mères ont dit oui
C'est l'histoire des béni-oui-oui
Et de leur monde englouti
Et maintenant, pauvres gens
Qu'offrez-vous à vos enfants ?
La montagne est éventrée
L'eau est polluée
Les animaux ont fui
Vos brebis sont malades
Rien n'arrêtera plus
La grande dégringolade
Et vous n'avez rien dit ?
Et vous avez dit oui ?
Soyez maudits
Cent fois maudits »
« Mon père dit que les seules lois valables
Sont celles qui président à la croissance de ses salades »
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée :
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »
Quatrième de couverture
Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre
Élise vit dans la montagne, au sein d'une famille parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d'une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds.
Elle se lance à la découverte d'un monde où réel et fantastique vont amoureusement se mêler.
Élise sur les chemins est un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). Après De pierre et d'os (Le Tripode, 2019), Bérengère Cournut offre avec ce texte un nouveau voyage sur les sentiers du rêve et de la liberté.
Éditions Le Tripode, automne 2021
172 pages

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