samedi 7 mars 2026

Élise sur les chemins ★★★★★ de Bérengère Cournut

Un texte en vers libres (j'adore les vers libres, ils me touchent plus frontalement) qui avance lentement, avec attention, presque comme une respiration. Inspiré de la vie de Jacques Élisée Reclus, ce livre trace un chemin où la nature n’est pas un décor ; elle est présence, pensée, souffle. Elle y joue un rôle de partenaire. Elle est étreinte. 
« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »
J’y ai trouvé une lecture à part, douce sans être naïve, contemplative mais traversée d’une conscience politique discrète et ferme. On avance dans ces pages par touches, par silences, par élans. Derrière l'aspect paisible du récit se trouve une remise en question du progrès non réfléchi, des hiérarchies établies, de la rupture entre l’humain et la nature. La marche devient ici geste politique, il s'agit de ralentir, d'observer, de créer des liens et de remettre en cause la domination comme principe d’organisation sociale. 

Bref une belle parenthèse, précieuse, un voyage intérieur sensible et poétique. Une œuvre très originale, ce qui n'est du reste pas étonnant venant de Bérengère Cournut, mêlant le réel et le fantastique. Elle nous invite à prendre le temps et remet le monde à hauteur d’herbe et d’humain. Une ode à la liberté franchement bienvenue dans le climat actuel !
« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »
Et si marcher devenait une manière de penser le monde autrement ?
« Je le sais maintenant
Pour s'orienter, les rêves sont grands. »

« Le soir, sur le chemin du retour J'ai tenté une approche moins balourde
« Tu es triste, Zéline ?
- Non, ma fille... Juste mélancolique » »

« Zéline notre mère 
Est plus souvent féline et lointaine 
À Élie, Anna, Marie et moi-même
Le Lion paraît sans cœur
Même si Louise, la gracieuse Louise
Le dit simplement blessé, amer »

« Le soir, le Lion a voulu savoir 
Pourquoi Élie était tombé 
L'échelle laissée dans la grange 
Ne lui paraissait pas une bonne explication 
Et lorsque j'ai dit que je l'avais appelé 
Notre petit Élie perché comme un roitelet

Notre père a commencé à gronder

C'est ce moment qu'Élisée a choisi 
Pour se lever et pour danser 
Bras écartés dans la salle à manger 
Il rejouait pour nous le vol plané d'Élie 
Face à lui, assis sur les genoux de Zéline 
Élie riait et tapait des mains 
Médusé, le Lion s'est tu Élisée m'a souri 
Élie aussi

De ce jour, il m'a toujours semblé 
Voir dans les yeux d'Élie 
Une pointe d'amour muet 
La joie d'avoir pu 
Grâce à moi 
Voler »

« Tandis que nous étudions les arbres avec Zéline 
Élie et Marie les surveillent tour à tour 
Élie parce qu'il aime ne rien dire 
Marie parce qu'elle veut les dessiner 
De face et de côté, au fusain et à la craie

Moi, je ne peux pas les garder 
À cause d'une grande fébrilité 
Leur présence miraculeuse 
Me rend trop nerveuse 
Quand je les regarde, j'ai envie de les serrer 
De les embrasser, les malaxer 
De les pendre et dépendre 
De les retourner pour les fesser -
Je sais que c'est tordu 
Alors je me tiens éloignée

Quand j'explique cela à Zéline 
Elle me caresse la tête d'un air distrait 
En disant simplement : 
« Moi aussi, mon Élise, moi aussi... »

Pourquoi l'amour picote ? 
Pourquoi l'amour rend sotte ? 
Parfois, j'ai envie de me cacher 
Alors je descends jusqu'à la rivière 
Je cherche mon trou de vipère 
Je m'y enfouis et je m'y terre »

« Certaines vérités dérangent 
Regardant le trou de la grange 
Par lequel Élie était tombé 
Je me souviens que le Lion lui-même avait nié 
Avoir fauté le premier, en oubliant l'échelle »

« Tu vas partir maintenant, murmure Louise

D'une voix blanche et déterminée

Tu vas aller vérifier que la Vouivre affabule 
Qu'il n'existe pas d'autres créatures sans scrupule 
Cherchant comme elle à capturer l'âme de nos frères 
À en faire des idiots, des zozos, des serpillières 
Entends-moi bien, Élise : 
Je ne crois pas aux femmes-serpents 
Je ne crois pas aux filles-anguilles 
Je crois aux sœurs remparts de folie
Je ne crois ni aux ondines ni aux mélusines
Je crois aux liens salvateurs de la fratrie ! »

« -23-

LE MONDE ENGLOUTI

Ils sont venus un jour d'en bas 
Avec des plans, des outils plein les bras 
Ils regardaient, sondaient notre terre 
Ils voulaient ouvrir une carrière 
Et clamaient comme des chèvres 
« Nous sommes les investisseurs ! » 
On aurait dû répondre :
« Et ta sœur... »

Mais nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti 

Alors les hommes de la ville ont foré 
Plus profond que les cochons 
Avec leurs groins dans les forêts 
En remontant, ils ont crié 
«Villageois, vous êtes riches ! 
Plus de champs, plus de friches 
Avec le marbre ici caché 
Vous deviendrez des rois ! »

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les engins sont arrivés 
Nos terres ont été fracturées 
Plus de prés, plus de vergers 
Seulement la roche découpée 
En petits, en grands carrés 
La colline était ouverte à flanc 
On l'aurait dite saignée à blanc 
Pleurant des veines grises et noires

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les hommes d'ici ont participé 
Ils ont creusé, ils ont charrié 
Ils étaient désormais carriers 
À la surface, femmes et enfants 
Se faisaient bergers et paysans 
Tout le monde travaillaient en chantant 
Ce bonheur a duré presque trente ans 
Puis une autre époque est venue

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les investisseurs étaient de retour 
Ils avaient de nouveaux plans 
De nouvelles idées, de nouveaux tours 
De leur chapeau, tout contents 
Ils sortaient des machines effrayantes 
Aux mâchoires surpuissantes 
À la force délirante
Qui faisaient un bruit de dragon 

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les carriers n'étaient plus utiles 
En aussi grand nombre qu'avant 
Alors à beaucoup on a dit « Merci » 
Et tout de suite après : « Fous l'camp» 
Les hommes sont remontés 
Ils n'étaient plus carriers 
Ils n'étaient plus bergers ni paysans 
Ils n'étaient plus que de pauvres gens

Nos grands-pères n'ont rien dit 
Et nos pères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Les femmes n'ont pas tellement su 
Raccommoder le passé des hommes 
Elles les ont regardés sombrer dans l'alcool 
Nos pères, ces petits fétus, ces petits têtus 
Ne voulaient pas revenir à la vie agricole
Ils préféraient forer, miner, détruire 
Leurs propres terres, leurs propres sols 
Et boire, en bande, du vitriol

Nos grand-mères n'ont rien dit 
Et nos mères ont dit oui 
C'est l'histoire des béni-oui-oui 
Et de leur monde englouti

Et maintenant, pauvres gens 
Qu'offrez-vous à vos enfants ? 
La montagne est éventrée 
L'eau est polluée 
Les animaux ont fui 
Vos brebis sont malades 
Rien n'arrêtera plus 
La grande dégringolade

Et vous n'avez rien dit ?
Et vous avez dit oui ? 
Soyez maudits 
Cent fois maudits »

« Mon père dit que les seules lois valables
Sont celles qui président à la croissance de ses salades »

« Élisée, d'ailleurs, s'est fait une petite idée : 
« Partout où les gens sont libres - d'aller et venir  
D'obéir ou de contrevenir, de travailler ou de paresser
Et surtout de décider eux-mêmes de leur avenir
Ils ont l'air heureux
Dès que quelqu'un se mêle de faire leur bien
En les réduisant à une fonction 
Que ce soit pêcheur, paysan ou maçon 
Ils perdent leur insouciance et leur gaieté »

Quatrième de couverture

Pourquoi l'amour picote ?
Pourquoi l'amour rend sotte?
Parfois, j'ai envie de me cacher
Alors je descends jusqu'à la rivière
Je cherche mon trou de vipère
Je m'y enfouis et je m'y terre

Élise vit dans la montagne, au sein d'une famille parfois sauvage, souvent joyeuse. Ce qu'elle sait, elle l'a appris de ses frères et sœurs, des arbres et des sentes, des rivières et des combes. Mais un jour, sur les conseils d'une femme-serpent, la jeune fille quitte ses terres pour retrouver deux aînés vagabonds.
Elle se lance à la découverte d'un monde où réel et fantastique vont amoureusement se mêler.

Élise sur les chemins est un roman librement inspiré de la vie familiale du géographe et écrivain anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). Après De pierre et d'os (Le Tripode, 2019), Bérengère Cournut offre avec ce texte un nouveau voyage sur les sentiers du rêve et de la liberté.

Éditions Le Tripode,  automne 2021
172 pages

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire