samedi 7 mars 2026

La Colonie ★★★★☆ d'Annika Norlin

Qui n’a jamais rêvé, ne serait-ce qu’un instant, de tout quitter, de s'éloigner du bruit du monde ?
C’est la question que soulève La Colonie.
Une tentative de vie à l’écart. Une utopie fragile. Un laboratoire d’humanité.
Vivre en dehors de la société.
Rompre avec la civilisation.
Se tenir au plus près du Plein Air, du vivant.
Vivre en autarcie.
En colonie.
Avec le temps, les saisons, la lumière qui décline.
Prendre le temps, surtout. Le laisser faire son œuvre.
Dans ces pages, on ralentit. On respire autrement.
« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe […] et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »
Sans attente.
Sans rendement.
Sans urgence.
Est-ce cela, le bonheur ?
Ou simplement une autre façon d’habiter le monde ?
Le roman rouvre une question que beaucoup taisent, qui n’a jamais rêvé de tout quitter ? Non pas pour fuir, mais pour chercher un autre rythme. Donner un sens plus dense à sa vie. Ne plus être un élément parmi d’autres dans le fourmillement.
« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »
Ces mots résonnent longtemps.
L’utopie bienveillante qui se déploie ici n’est pas naïve. Elle met en tension notre époque saturée d’informations, d’indignations immédiates et d’actions symboliques.
Le passage sur notre responsabilité contemporaine est d’une lucidité mordante. Autrefois, l’injustice avait un visage. Aujourd’hui, elle défile en temps réel. Guerres, réfugiés, pandémies, crises énergétiques, toutes les blessures du monde s’invitent dans nos paumes au travers notre écran de téléphone. Nous savons tout. Et nous faisons si peu.
Cette charge contre l’illusion de l’engagement numérique est d’une ironie presque cruelle et terriblement juste.
« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple : la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue. »
Et pourtant, le roman ne cherche pas la vraisemblance. Il ne demande pas qu’on y croie comme à un modèle. Il invite ailleurs. À penser. À envisager les choses autrement. À accepter d’être un peu secoué.
Mais derrière cette utopie se tiennent surtout des êtres en quête d’une place.
Sagne, l’une des protagonistes, est habitée par une image qui revient souvent : celle de la société des fourmis.
« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »
Dans cette vision presque rassurante de la fourmilière, il y a peut-être le désir d’échapper à une injonction très contemporaine qui est d'être tout à la fois. Réussir, s’accomplir, se transformer sans cesse. Ici, chacun chercherait simplement à être ce qu’il est.
« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »
Les personnages qui habitent cette colonie ne sont d’ailleurs pas des êtres lisses. Chacun arrive avec ses failles, ses blessures, ses fractures intimes. Certains portent des traumatismes profonds (violence, prison, solitude). D’autres traînent l’héritage de douleurs familiales qui se transmettent presque malgré eux, comme Jozsef par exemple.
« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »
Le roman rappelle ainsi que ceux qui rêvent d’un autre monde ne sont pas des idéalistes abstraits. Ce sont souvent des êtres cabossés, qui cherchent simplement un endroit où déposer leur fatigue, leur mal-être.
Il interroge aussi l’éducation, l’isolement, la construction d’un être humain hors du tumulte. Peut-on grandir sans confrontation ? Être protégé du monde sans être privé de lui ? À l’écart du monde, dans une colonie, même la plus lumineuse, même la plus animée des meilleures intentions, quelque chose s’organise toujours. Des règles s’esquissent, presque imperceptibles. Elles prennent racine dans le quotidien, dans les regards, dans les silences. Mais naissent-elles vraiment d’elles-mêmes ? Ou s’imposent-elles, doucement, sous couvert d’évidence ? Où se trace la ligne fragile entre celui qui guide et celui qui emporte ? Entre l’élan collectif et l’emprise ?
Et puis il y a l’enfant.
Celui qu’on choisit d’élever loin du tumulte, loin du bruit, loin des réalités du monde. Peut-on l’en protéger sans le priver ? Peut-on lui offrir une enfance intacte sans en effacer les aspérités nécessaires ?Grandit-on sans heurts ? Peut-on vraiment apprécier le bonheur sans avoir connu les difficultés ?
Couper un enfant du monde, est-ce le préserver ou décider à sa place de ce qu’il devra ignorer ?
Un passage m’a particulièrement bouleversée : la rencontre entre cet adolescent élevé à l’écart et une femme venue d’ailleurs. Il ne possède pas les codes, pas les gestes appris, pas les réflexes sociaux attendus. Et pourtant, dans sa manière d’approcher, il y a une douceur presque primitive. Une attention nue. Cette rencontre m'a cueillie. Dans cet instant suspendu, tout vacille. Les diplômes, l’âge, la propriété, la culture? tout ce qui fonde nos hiérarchies s’effrite. Il ne reste qu’un corps face à un autre, une présence face à une présence. Et l’on se surprend à penser que l’humanité ne s’enseigne peut-être pas. Qu’elle se cultive autrement.
C’est en cela aussi que le roman est troublant, il interroge sans trancher. Il ne dit pas si l’isolement sauve ou enferme. Il montre seulement qu’en marge de la civilisation, autre chose peut éclore. De fragile. De beau. D’inquiétant aussi.
Et au détour des pages, des réflexions plus inattendues surgissent, comme les propos de la psychiatre et professeure Marie Åsberg sur l’apparition des ampoules électriques et leurs conséquences sur nos rythmes biologiques. Même la lumière artificielle devient matière à penser notre éloignement du vivant.
« On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. »
Ce livre ne donne pas de réponses.
Il ouvre.
Il dérange doucement.
Il suffit parfois d’un pas de côté pour que nos certitudes vacillent.
Peut-être que s’éloigner du monde, c’est aussi apprendre à mieux y revenir.

Merci les éditions de La Peuplade de nous offrir des textes qui sortent de l'ordinaire et qui poussent à porter un autre regard sur le monde ! Une rencontre réussie pour moi une nouvelle fois.

« Tu dévales les escaliers quatre à quatre, tu cours jusqu'au bus, l'attrapes de justesse, te fraies un passage dans la masse, pas de place assise évidemment donc tu t'accroches à une barre. Tu mets tes écouteurs, et tu écoutes un truc qui bloque les bruits extérieurs, un podcast par exemple, sur la politique américaine. C'est important de connaître le monde qui nous entoure. Le bus cahote en traversant le pont, tu regardes le soleil se lever. Ses rayons déposent une teinte dorée sur les cheveux des passagers. Les gens deviennent beaux. Ton corps est serré contre celui de quelqu'un que tu n'as jamais vu. Chacun ferme respectueusement son corps, pour éviter l'embarras. Chacun dans son univers, à destination d'un lieu important, c'est l'impression que ça donne. Le regard braqué dans une direction. Tu es un élément du fourmillement. »

« Tu t'oublies dans des compromis, et un jour tu te réveilles en réalisant que tu as vécu une vie que tu ne comprends pas. »

« L'AGACEMENT, TU N'Y PRÊTES pas attention. Tu penses qu'il est justifié. [...]
Les palpitations, tu ne les comprends pas. Elles apparaissent tout d'un coup. [...]
Tu es comme... envahie par un état émotionnel. Est-ce physique ou bien psychologique, ce qui t'arrive ? Tu ne comprends pas. Tu ferais n'importe quoi pour en être débarrassée.
Le pire, c'est le sommeil. Tu restes allongée à regarder le plafond, et tu sais bien que: moins je dors, plus j'aurai du mal à être performante demain. Moins j'aurai de courage.
Alors l'inquiétude s'installe, et l'agacement aussi, et ces deux-là se font une petite réunion, et tu n'as nulle part où aller, vraiment nulle part. Tu es coincée à l'intérieur de toi-même, dans ton propre corps répugnant. »

« Ses enfants sont grands maintenant, et ils ont quitté la maison. Mais ma voisine porte encore en elle le besoin de s'occuper des autres. Elle continuait donc avec moi, et je ne m'en plaignais pas. J'aurais dû refuser, mais nous nous lamentions sur le fait que tout le monde nous avait tourné le dos et j'en profitais pour déverser mes propres problèmes sur elle. Elle prenait soin de moi, m'écoutait et me préparait de la soupe. J'étais tellement heureuse que quelqu'un me comprenne. Ma voisine s'appelle Anne Helena, elle est samie. Elle en a ras le bol d'expliquer le traumatisme de son peuple aux Suédois, mais j'imagine qu'elle a abandonné l'idée que nous puissions comprendre par nous-mêmes, alors quand je lui pose des questions, en général elle répond. Maintenant j'en sais un peu plus sur la manière dont l'État a dépossédé les Samis de leur culture et de leurs terres; ils doivent désormais exister dans la joie et la bonne humeur, en dégageant un parfum d'exotisme coloré tout en fermant leur gueule. Et puis les territoires qui leur sont accessibles rétrécissent à vue d'œil, même si les justifications ne sont plus les mêmes qu'autrefois, et leur mode de vie est devenu quasi impossible.
Même si je n'étais pas sur place à l'époque où on leur a volé leurs terres, j'ai honte, alors de temps en temps je lui fais à dîner. Malheureusement, je doute que mes pâtes à la sauce puttanesca contrebalancent la trahison de l'État suédois.
En plus maintenant c'est elle qui me fait à manger, donc la dette augmente, je vois le tas grandir. »

« Sans électricité, ma grand-mère revenait à la vie. Tous les objets et gestes du passé, pots de chambre et lampes à pétrole, refaisaient surface. J'ai réalisé à quel point tout un monde de compétences avait été remplacé par le suivant en l'espace de deux générations, subitement et cruellement, l'ancien était devenu quasi obsolète. Ma grand-mère était obsolète dans le présent. Elle ne savait pas comment accéder à son compte en banque depuis son téléphone portable. Mais là, j'ai pris conscience qu'elle connaissait tout un tas de choses à propos desquelles nous ne l'avions jamais questionnée. Nous étions assises l'une en face de l'autre, ma grand-mère et moi, dans la cuisine. Je n'entendais rien, sinon le bruit des pages de mon livre et la respiration chuintante de grand-mère. Je ne voyais rien dehors, et presque rien dedans à part le livre et le visage de grand-mère, rajeuni et radouci à la lueur de la lampe à pétrole. C'était un moment qui n'avait rien d'extraordinaire, ni de désagréable... Il existait, tout simplement. Un moment inestimable. Alors, lentement, j'ai pris conscience que c'était ça la normalité, il n'y a pas si longtemps, c'était comme ça que les gens vivaient. Pas de bruit, presque pas de lumière, et j'ai comparé avec la vie en centre-ville, la mienne, les magasins et les voitures et les lampadaires et les écrans, les écrans, les écrans. »

« Ánne Helena m'a montré l'interview d'une psychiatre. On lui demandait quand la problématique du burn-out était apparue dans notre société. « En même temps que les ampoules électriques », avait-elle répondu, car à partir de ce moment-là, les gens avaient pu travailler dans l'obscurité. Avant cela, le message de l'Univers était clair : Quand il fait jour, vous pouvez bosser. Quand il fait nuit, vous devez vous reposer.
N'importe quoi, avons-nous rétorqué, nous les humains, et nous nous sommes appliqués à bien bousiller le truc, évidemment, afin de pouvoir nous tuer au turbin à un rythme régulier. »

« [...] vouloir garder ses distances avec le Plein Air, c'était comme refuser d'être dans son propre corps. »

« C'est seulement le soir que j'ai compris pourquoi la toilette m'avait semblé si irréelle, presque onirique : ils s'étaient lavés les uns les autres sans avoir conscience du temps qui passe, qu'il est trop court et qu'il y a toujours autre chose à faire. Et comme s'ils agissaient sans rien attendre en retour. »

« Il y a cent ans, on était au courant uniquement des injustices qui avaient lieu dans son propre village. Par exemple: la récolte du voisin a été mauvaise. Tu pouvais aller le voir et lui donner, disons, un bidon de lait ou une épaule de porc. (Pure supposition de ma part.) Problème résolu. Le voisin ne mourait pas de faim. Tu avais fait ton devoir.
Mais de nos jours : les réfugiés, les guerres, les révoltes, les pandémies, le prix de l'électricité, les taux d'intérêt, les tremblements de terre, les fusillades, les maladies. À chaque journée sa nouveauté. Toutes les blessures de la Planète affichées en temps réel. Le déséquilibre des pouvoirs. Chacun d'entre nous est une sorte de roi anglais avec un sceptre à la main, qui déguste du raisin au son de la déchéance du Monde. Contre ça, je ne fais absolument rien. De temps en temps je me dis : tu devrais peut-être publier un post ! C'est la première chose qui me vient à l'esprit ! Mettre un lien vers un article. Écrire : Maintenant, ça suffit ! Recevoir une centaine de likes de gens qui ressentent exactement la même chose et qui n'ont pas le courage d'agir non plus, se disputer en commentaires avec un ancien collègue, puis déjeuner et rentrer chez soi en étant persuadé d'avoir accompli quelque chose d'essentiel !
En réalité, tu n'as rien fait du tout, à part t'éloigner encore plus de ton ancien collègue.»

« Je me suis dit que pendant toute la semaine j'avais commencé à m'inspirer des animaux et des arbres.
Même des insectes. Ça s'est fait par étapes. Vu que je n'avais personne avec qui parler. D'abord je me suis persuadée qu'un oiseau perché dans un arbre voulait me dire quelque chose, probablement parce que j'avais très envie que l'on s'adresse à moi. J'ai pensé que, peut-être, ma mère était revenue sous l'apparence d'un oiseau. Qu'elle était posée là et me criait : « Rentre ton ventre ! » « Est-ce que tu vas vraiment t'habiller comme ça ? » « Tu ne peux pas faire un pas sans te salir. » J'ai fixé le volatile droit dans les yeux et je lui ai fait un doigt d'honneur, mais en même temps j'étais étrangement émue, alors j'ai compris: la sensation qu'on me surveille et porte un jugement sur moi me manquait. Et même si ce jugement était erroné, il révélait une intention de s'occuper de moi, et c'était précisément ce qui me manquait à cet instant précis. »

« Les fourmis couraient dans tous les sens là où je posais mes pieds, et je me demandais qui elles étaient. J'ai repensé à mon prof de maths. Il est mort d'un cancer de la prostate. Il se déplaçait exactement comme une fourmi égarée quand il traversait la cantine pour aller se resservir en café, je crois que c'est parce qu'une fois qu'il s'était levé de sa chaise, il oubliait ce qu'il était en train de faire. On se moquait de lui à cette époque, mais depuis mon burn-out je le comprends mieux. Je ne sais jamais ce que je suis en train de faire.
Ma grand-mère. Mon prof de maths. Un de mes cousins qui a eu un accident de voiture. Un frère ou une sœur que j'aurais dû avoir et qui est mort avant de naître. Ils étaient de retour sur Terre, sous l'apparence de fourmis.
Je pensais à tout ça en me faufilant, genoux levés bien hauts, vers la baraque de chantier. »

« Au final c'est un peu comme si tous les aspects embarrassants et bizarroïdes s'annulent les uns les autres, et que le résultat en devient presque normal. Cette sensation est renforcée par le comportement tout à fait inattendu de Pauvre Diable. Il me regarde fixement, pas timidement mais attentivement, donnant l'impression de contempler une espèce toute nouvelle, et il ne cherche pas à rentrer son sexe, encore dehors. Il a juste l'air gentil et curieux. Je suis contente d'avoir observé son groupe pendant plusieurs jours, danser dans la tourbière, remercier les oiseaux, se laver les uns les autres, dans ce contexte, sa bite n'a rien d'étrange. »

« Il ouvre la porte, pantalon remis. Je distingue le duvet de sa moustache juvénile. Il se tient juste devant moi et sourit. C'est une façon de rencontrer une nouvelle personne qui ne m'était encore jamais arrivée. Je me demande pourquoi je n'ai pas peur, complètement seule avec un jeune homme qui, il y a quelques minutes à peine, avait son sexe à l'air. Ce n'est que plus tard que j'ai réalisé : il s'est approché de moi comme on s'approche d'un chien ou d'un nouveau-né, avec douceur, et pleinement conscient de la position d'infériorité de l'autre. Pourtant je suis une femme de trente-deux ans, j'ai des diplômes universitaires et un appartement qui vaut plusieurs millions de couronnes, et subitement tout ce que je croyais savoir sur les relations sociales vole en éclats, et les cartes sont redistribuées. Je ne sais pas comment réagir, mais il se passe une chose - ça, je ne dois surtout pas oublier de l'écrire : je suis devenue un nouveau-né ou un chien, j'ai suivi son instinct.
Au bout d'un moment, j'ai levé la tête, j'ai regardé l'adolescent, et je me suis sentie en sécurité avec lui. »

« Sa voix était spéciale, ça lui rappelait les disques à la maison, ceux de Carola et ceux de Pernilla Wahlgren. Elle parlait d'une façon exubérante, souriait comme si elle n'était pas vraiment sincère. Il y eut un silence. »

« La mère de Sagne était sans cesse légèrement inquiète quant à l'avenir social de sa fille. Tous les parents le sont. Selon elle, avoir du succès auprès des gens devait être considéré comme un travail, une besogne permanente, quotidienne, tout autant que laver la vaisselle après un repas. Il fallait le faire. Prendre des nouvelles de la famille, rester un moment à papoter, se tenir au courant. Se demander si un commentaire pouvait avoir vexé une personne et lui envoyer une tentative de réconciliation. Quand on avait diné chez des voisins, on se devait de renvoyer l'invitation dans un délai raisonnable, peu importe si on les appréciait ou non.
On n'en avait pas toujours envie. Mais on le faisait. »

« Les mots se logèrent au fin fond du monde, où Sagne les enferma, devant elle seule la libellule existait. Sagne n'avait jamais vu de libellule émeraude, pas encore, mais un jour, elle en verrait une. Chaque nouvelle journée offrait la possibilité d'en voir une. »

« Il s'appelait József, mais à l'école tout le monde avait la flemme de prononcer son prénom, lui-même avait la flemme de l'épeler pour chaque nouveau prof, donc généralement ça devenait : Josef.
Lorsque József était petit, les adultes le qualifiaient de mélancolique. Les adultes adorent décrire les enfants, les placer dans des cases, telles des épices. Bagarreur, gentil. Mélancolique. Cumin. József ressemblait au tableau Le Garçon qui pleure, et cela le poursuivrait toute sa vie.
Au parc, quand il était gamin, il arrivait que des adultes disent aux parents de József : « Celui-là, quel mélancolique ! Assis sur sa balançoire, avec son air de fin du monde ! »
Puis ils affichaient un sourire obséquieux.
Les parents de József répondaient par un sourire obséquieux, parce que c'était l'usage. Mais intérieurement, c'était différent.
Ils n'avaient pas réussi à maintenir ce poids loin de lui. Pourtant c'était leur combat au quotidien, mais ils n'avaient pas réussi. Tout ce qu'ils avaient vécu, eux. »

« Les épreuves qu'ils avaient traversées les fixaient à travers son regard, chaque jour.
Leur amour avait donné naissance à un enfant merveilleux.
Mais il avait ce regard-là.
Comme si leur traumatisme s'était matérialisé, transformé en visage. »

« József était un enfant qui avait conscience que le monde était cruel, sans savoir exactement à quoi la cruauté ressemblait, ni pourquoi. Il savait juste qu'une douleur existait, si grande qu'elle était impossible à appréhender. Si grande qu'elle risquait de vous engloutir tout entier, si vous vous en approchiez.
Il dormait avec un œil ouvert. »

« Sara se tourna vers le saisonnier et lui adressa un sourire sévère. Ils auraient préféré ne pas en arriver là, mais ils l'avaient fait. Fuck you l'équipe de hockey. Fuck you les fabricants d'œufs. Une nouvelle ère les attendait, une ère dans laquelle l'humain et l'animal marchaient main dans la patte vers l'avenir et, eux, ils étaient les jeunes, les courageux, qui ne pouvaient accepter autre chose qu'un changement. »

« Ce n'était pas qu'elle n'aimait pas sa famille, sa mère, son père, et Jon et Erik et la femme de Jon et la femme d'Erik et tous leurs enfants et les sœurs de son père et la mère de sa mère. Mais ils étaient trop nombreux, ils étaient faits d'une certaine façon et l'université n'était pas faite de cette façon-là. Ainsi, une moitié de Sagne était l'université et l'autre moitié était la famille, et jamais ces deux moitiés-là ne se rencontraient. C'était mieux comme ça. Ça aurait fait trop de choses à gérer, sinon. »

« Sagne avait toujours été en quête d'une chose précise. Elle pensait à ce truc, chez les fourmis. Les fourmis naissaient avec des tâches spécifiques. Il y avait la reine, les ouvrières, les mâles. On n'avait pas besoin d'être tout en même temps. Sagne avait envie de ça, de pouvoir être incluse sans être remise en question. Si on était fait d'une certaine manière, les autres ne devaient pas s'en mêler en affirmant qu'on devait être un peu de tout. »

« Tout le monde pleurait à chaudes larmes. Ulrika s'était libérée de la panique suscitée par la Table 4, et se concentrait à présent sur la joie d'être dans une salle remplie d'hommes et de femmes qui l'aimaient. C'étaient les mêmes personnes et la même salle qu'une demi-heure plus tôt, mais elle venait seulement de comprendre : elle les aimait tous. Tout le monde se réjouissait pour elle.
Mon grand frère, Albin. Et Ulrika, ma nouvelle sœur. Nous sommes nombreux à souhaiter un jour pouvoir nous approcher de ce que vous avez trouvé l'un chez l'autre. Ce serait facile d'être jaloux, mais ce n'est pas ce que nous ressentons, nous qui sommes ici ce soir. Nous sommes simplement et sincèrement heureux de vous avoir dans nos vies, d'être les témoins de votre respect mutuel, et nous sommes reconnaissants d'en faire partie et de pouvoir nous en inspirer. Ce qui existe pour vous existe peut-être pour nous aussi.
Lukas le déprimé leva les yeux. Il n'avait jamais pensé de cette façon. »

« Posture de petite fille, corps de vieille femme. Une phrase en hongrois, une phrase en suédois. Le corps de sa mère mais pas son maintien, le visage de sa mère mais pas ses traits. La même mère, habitée par une autre âme. Gaie, pleine d'espoir. »

« Le jour où la mère de József mourut, le ciel était gris, c'était le début de l'automne. Le vent ridait l'eau. József avait veillé sur elle pendant plusieurs jours dans le service de soins palliatifs. Il était près d'elle à l'instant de son dernier souffle, elle était petite et fragile, encore une façon différente de la voir, comme si une troisième âme avait pris possession de son corps. Il ne savait pas si elle le reconnaissait - sous les traits de Bela ou de qui que ce soit d'autre - et il réalisa qu'elle pourrait avoir peur en découvrant un étranger à son chevet, mais pour une fois il agit de manière égoïste, il avait besoin de la toucher, de sentir son pouls une dernière fois, alors il posa sa main sur la sienne,
et au moment où il le fit elle ferma les yeux, et s'en alla.

Il se dit qu'elle ne pouvait pas mourir, parce que ce n'était pas dans ses habitudes, mais elle ne respirait plus.

József appela un médecin qui constata le décès de la femme allongée dans le lit, et dès que ces mots furent prononcés, József ressentit un mélange d'émotions si intenses dans son corps qu'il éprouva le besoin de crier. Il se réfugia dans les toilettes, sortit un mouchoir en papier et étouffa un hurlement. Il hurla tout l'amour qu'il avait eu pour elle,
il hurla celle qu'elle était et celle qu'elle avait été et ce qu'elle avait souffert,
il hurla d'être, enfin, libre.
Il se rassit dans le fauteuil et ne se souvint plus de rien jusqu'à ce qu'il se retrouve soudain dehors. Il dévala les rues, confusion totale, logistique et questionnements, émotions connues et émotions inconnues, loin des gens, il descendit vers les champs, des nuées d'oiseaux tourbillonnaient autour de lui, les mêmes que dans sa tête, et les feuilles, et les feuilles, et l'humidité de la boue.
Il s'approcha de l'eau, s'appuya contre un rocher. Le vent soufflait, l'eau l'éclaboussait, mais il n'y pensait pas. Son corps se comportait comme jamais auparavant, tanguait et tournait,
se tordait et se reculait,
comme si le vent lui donnait des coups de poing dans le ventre.
Le cerveau n'avait pas encore intégré l'information, mais le corps, si. Le corps se souvenait de la sensation d'être petit et d'être dans ses bras, ses bras chauds, tendres, de son amour sans bornes pour lui, de son regard sur lui, qu'il était la chose la plus importante, la seule qui existait. »

« Quand elle disparaît. La personne qui pense qu'on est la chose la plus importante au monde. Ce que ça fait à l'intérieur. »

« Son corps se remit à sautiller et à se tortiller, mais elle resta là, elle tint bon. Elle l'enlaça, solide telle une statue de pierre. Il ouvrit la bouche et pleura. Il pleura et pleura, et elle resta là. Elle resta jusqu'à ce que le corps se calme. Dix minutes, peut-être.
Puis il finit par lâcher prise, essuya la morve dans sa manche.
- Ma mère, elle est morte.
Il regardait ses pieds. Il avait l'air d'un enfant. Ce qu'il était, précisément. À jamais l'enfant de celle qui venait de mourir.
J'ai l'impression que...
Sara le coupa :
- Tu n'as pas besoin de parler si tu n'en as pas envie. Ma sœur est morte quand j'étais petite. J'ai reconnu ton... corps. Je me souviens de cette tristesse infinie qui poussait mon corps à faire ces mouvements-là. Avant ça, je ne savais pas que je les avais en moi. »

« Ce qui touche à la vie et à la mort a le pouvoir d'ouvrir les gens. »

« Plus tard, József se rappellerait ce jour comme ayant été le pire de sa vie, et le meilleur
il comprendrait aussi qu'il n'aurait jamais pu atteindre le meilleur si ça n'avait pas été le pire.
La vie est ainsi faite, et si l'on croit pouvoir prendre des raccourcis, on se trompe. »

« Le sexe, c'est comme une conversation: ça peut être plein de choses. Un jeu. Un pansement. Un haussement d'épaules. Une fête. Du yoga ? De la violence. Un acte purement physique, un entraînement sportif presque. Une fanfaronnade. Des êtres qui se regardent. Qui se voient l'un l'autre. Et si on a de la chance : une connexion.
C'est déjà pas mal. Mais il arrive parfois qu'une personne ait la chance de pouvoir faire l'amour avec quelqu'un qui l'aime, et qu'elle aime. Que celui qu'on aime se sente en sécurité tout en étant totalement ouvert, et qu'on le soit également. Comme dans un match de foot quand tout fonctionne correctement, pensait József. Toutes les passes sont réceptionnées. On trouve l'autre joueur instinctivement, en étant à la fois observateur et présent, mais aussi complètement déconnecté de sa tête, entièrement intégré au flux. On est soi et en même temps ouvert à la possibilité d'être un autre. On atteint la spiritualité. On ne fait qu'un avec la Terre. On devient un instrument. Dont l'autre joue. On nage. Rais de lumière dans l'air. On se déshabille
devant une autre personne, on ose être soi,
et l'autre fait de même.
Ce n'est bien qu'une question d'hormones et de neurotransmetteurs ?
N'est-ce pas ? 
Quand on a vécu ça une fois il est très difficile de revenir à d'autres types de relations sexuelles. Le jour où l'autre n'en a plus envie, on est dévasté. On vit seul pendant un temps. On essaye de rouler des pelles à droite à gauche, mais on se fait plus de mal qu'autre chose. Quand on s'est complètement ouvert une fois, faut-il se fermer de nouveau ? On essaye de s'ouvrir aux autres, mais s'ils ne font pas de même de leur côté, on est mal, ça fait mal. »

« Dans son sac, elle avait des livres d'Arne Næss et d'Henry David Thoreau. Elle était captivée par ces bouquins, en parlait avec passion.
- Selon Næss, dans la nature, tout a une valeur intrinsèque. Tout a le droit de se réaliser.
- Ça me semble plausible.
- Chaque insecte, chaque fleur, chaque animal, a un objectif, chacun veut accomplir quelque chose. Grandir, proliférer... Mais à la longue, ce ne sera plus possible pour les animaux et les autres espèces si les humains continuent à vivre aux dépens de la faune et de la flore. Donc nous, les êtres humains, nous devons changer.
- Ah.
József ne l'écoutait que d'une oreille, il avait hâte de replonger dans son propre livre, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes, de Stieg Larsson.
- Ça rejoint le concept de Gandhi, le ahimsa, qui prêche la non-violence, non seulement envers les gens mais aussi envers toute forme de vie.
- ΟΚ.
- Nous commettons des actes de violence sur les autres espèces, donc nous ne vivons pas selon les principes du ahimsa.
- Intéressant.
Ils passèrent à autre chose. »

« Toutes les choses avaient la même valeur. Elle était une partie du Tout. »

« Il n'avait plus rien ! Autour de lui le cadre avait disparu, brisé à l'instant précis où sa mère avait fermé les yeux. Rester là un moment, respirer, sentir le sol sous ses pieds. Ce n'était pas pire qu'autre chose. Au cœur d'un ouragan, personne n'a de vision claire sur l'avenir ou le passé. Et quand on n'a pas d'objectif, on n'a pas de ligne directrice non plus. »

« Avant que les choses n'arrivent, il semble toujours impensable qu'elles aient lieu. Si, au début d'un événement, on pouvait savoir la tournure que ça allait prendre, on tirerait sur le frein à main dès le départ. Mais une journée succède à la précédente et sans qu'on s'en aperçoive, ça dure toute une vie. »

« Il y avait un avantage à parler moins et à coexister plus. Cela diminuait la quantité de chamailleries. Avant qu'ils ne cessent de discuter de tout et de rien, leurs journées étaient remplies de sottises, qui avait oublié d'aller chercher de l'eau, qui n'avait pas nettoyé derrière lui, et József passait son temps à prévenir les conflits. Mais à présent, ils mettaient un point d'honneur à être malléables, à ne pas trop réfléchir. Les corvées s'organisaient d'elles-mêmes. Celui qui était le plus doué pour une tâche s'en chargeait. »

« Une colonie d'individus, dans laquelle chacun travaillait, chacun avait des compétences spécifiques. Cela faisait du bien de le dire ainsi. Comme s'il y avait une raison. Comme si c'était naturel.
Ils essayèrent d'arrêter de se considérer en tant qu'individus. Ils étaient tous des éléments. Des éléments de la colonie. »

« Si vous vous demandez ce qu'ils faisaient de leurs journées, eh bien, ils vivaient. Lorsqu'on adopte un certain mode de vie pendant longtemps, il est difficile d'en changer. Ils n'avaient pas la force d'assumer leurs responsabilités. Si jamais ils retournaient à la société normale, ils devraient payer pour le temps passé à la Colonie. Ils avaient des questions plein les yeux, des questions auxquelles ils laissaient le soin aux autres membres du groupe de répondre, et les autres répondaient immanquablement que ce qu'ils faisaient et la façon dont ils le faisaient avaient du sens. Exactement comme le font les gens dans n'importe quelle société. On jette un coup d'œil aux autres, on les voit faire la même chose de la même façon et on se dit ah, c'est la bonne manière d'exister. »

« Låke était avec eux sans tout à fait l'être. Il n'y avait pas d'espace pour la remise en cause. Chacun acceptait son rôle et s'y tenait. Ils étaient les éléments d'un tout, chacun était nécessaire. »

« J'ai lu quelque part qu'avant l'apparition des trains, la plupart des gens n'avaient pas besoin de montre. Avant la nécessité de respecter un horaire, il n'y avait aucune raison d'avoir une heure qui serait commune à tout un pays. Il n'y avait qu'à se caler sur les saisons et sur le temps qu'il faisait. Maintenant il faut déterrer les pommes de terre. Maintenant les framboises sont mûres.
Ça suffisait. »

« Je me suis demandé combien de personnes faisaient comme eux, se laisser engloutir sous la surface, disparaître complètement sans pour autant se cacher réellement. »

« La vie était ainsi. Si l'on gardait les yeux grands ouverts, les réponses étaient partout. »

« Le chagrin se fraie un chemin à travers le corps. Il n'a pas de but précis. Il remarque juste que quelque chose a changé. Il se loge dans un mal de dos ou dans une angoisse rongeante ou dans un besoin de bouger. József n'avait pas encore trouvé quelle direction son chagrin allait prendre. Alors il restait assis, apathique. Son corps allait bientôt se contracter, comme dix-neuf ans plus tôt lorsque sa mère était morte, mais cette fois plus personne ne savait comment il fallait l'enlacer. »

« Moi : « Donc tu veux dire que votre mode de vie, la façon dont les choses se sont mises en place, ça s'est produit par le plus pur des hasards ? »
Sara : « Oui, ou plutôt en fonction des personnes qui sont ici, et des choses qui nous sont arrivées. Et de ce que nous aimons. » »

Quatrième de couverture

Emelie aime la pulsation de la ville, les foules, elle enchaîne sans compter les contrats et les soirées. Mais un jour, Emelie s’effondre. La jeune professionnelle se voit contrainte de partir s’isoler dans l’arrière-pays suédois. Se croyant déconnectée de tout, elle croise le chemin d’une communauté marginale, composée de sept individus aux destins déconcertants. Entre eux, ils ont inventé un système de gouvernance et des procédés d’autosuffisance. Ils récoltent, bâtissent, dansent, se baignent, dorment blottis sous Grand-Sapin. Comment diable ont-ils abouti dans cette vie insolite ? Arrivée de l’extérieur, Emelie leur apporte une question redoutable : Sont-ils heureux ? La colonie propose, avec humour, intelligence et émotion, de faire l’expérience, par le biais de la fiction, d’une tentative d’émancipation collective. 
Couronné de prix littéraires prestigieux, immense best-seller traduit dans une quinzaine de langues, l’original premier roman d’Annika Norlin est un véritable phénomène en Suède.

Dans la liste des 100 livres les plus marquants de l’année 2025 du New York Times.
Née en 1977 å Östersund, l'écrivaine Annika Norlin est aussi autrice-compositrice au sein du groupe Hello Saferide (ou Säkert! pour les suédois). Après la publication d'un recueil de nouvelles en 2020, La colonie est son premier roman.

Éditions La Peuplade,  septembre 2025
563 pages
Traduit du suédois par Isabelle Chéreau
Prix Mille Pages 2025
Prix LiloPrix 2025

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