vendredi 27 mars 2026

Migrations ★★★★★ de Charlotte McConaghy

J’ai dévoré Migrations aujourd'hui. Un livre sublime, qui m’a profondément émue, jusqu’aux larmes.
Franny Stone Lynch a l’âme vagabonde, le cœur accordé aux marées. Elle suit les dernières sternes arctiques dans leur incroyable périple, la plus longue migration naturelle sur Terre, de l’Arctique à l’Antarctique. Une quête aussi vertigineuse que fragile, bouleversée par un monde que nous abîmons un peu plus chaque jour.
Au fil de la traversée, entre mer et souvenirs, elle se dévoile. Par fragments. Par silences aussi. Jusqu’à cette vérité qu’elle porte en elle, impossible et brûlante.
C’est un roman qui se lit d’une traite, mais qui laisse une empreinte durable. Un texte profondément humain, traversé par la beauté du sauvage, l’amour du vivant, et une immense mélancolie. Un cri discret mais puissant face à la disparition.
Un plaidoyer écologique, oui, mais surtout une ode poignante à ce qui reste.
J'ai adoré 💙💚
« [...] je voudrais avoir une pensée pour les créatures sauvages de cette Terre, et leur dire que ce livre a été écrit pour vous, motivé par la tristesse et le regret de savoir que tant de vous ont déjà disparu, et par mon amour pour ceux de vous qui restent. J'espère sincèrement, de tout mon cœur, que le monde privé d'animaux que je décris dans Migrations ne verra jamais le jour. »

« Je me souviens d'un jour où, grâce aux oiseaux, je suis revenue à la vie. Plus forte que jamais. »

« Je suis persuadée que notre vie a un sens très simple : il réside dans notre capacité à prendre soin des choses et des êtres et à rendre la vie plus douce à ceux qui nous entourent. »

« D'abord un espoir idiot, un fantasme que cette idée de convaincre le capitaine d'un navire de pêche de me conduire aussi loin au sud que possible pour suivre la migration d'un oiseau. La plus longue des migrations naturelles connues sur Terre. Certaines volontés peuvent soulever des montagnes, et on m'a souvent dit que la mienne était terrible. »

« Nous avions toujours manqué d'argent, mais elle m'emmenait souvent à la bibliothèque. D'après ma mère, c'était dans les pages des livres que se cachait la seule vraie beauté du monde. Elle dressait la table ainsi : assiette, tasse, livre. Nous lisions pendant les repas, dans le bain, et sous les couvertures, fris-sonnant au cri du vent qui se faufilait par les fenêtres fêlées. Nous lisions en équilibre sur les murs de pierre que Seamus Heaney célébrait dans ses poèmes. S'éva-der sans partir vraiment. »

« Seulement voilà, le rythme des marées... la seule chose que nous n'ayons pas encore tout à fait détruite, nous, les humains. »

« « - Disons que je suis Irlando-Australienne.
- Je le savais, s'exclame Basil.
- Et qu'est-ce qui amène une Irlandaise au Groenland ? demande Samuel. Poétesse ?
- Comment ça ?
- Tous les Irlandais sont des poètes, non ?
- Ah ! je souris. On aime bien dire ça, c'est vrai. Je suis venue observer les dernières sternes arctiques. Elles nichent sur la côte, mais elles vont bientôt repartir vers le sud, jusqu'en Antarctique.
- Donc vous êtes bien poétesse.
- Et vous ? Pêcheurs ?
- Oui. Hareng.
- Vous devez être d'éternels déçus.
-Oui, on peut dire ça.
- Votre métier est voué à disparaître... »
Ce n'était pas faute de les avoir prévenus. Tout le monde savait. Les poissons décimés, les océans vidés, vous avez pris et pris encore, et maintenant, il ne reste plus rien.
« Pas encore », dit soudain le noyé après avoir écouté en silence. Je me tourne vers lui.
« Mais il n'y a presque plus de poissons... » Il incline doucement la tête. « Alors pourquoi s'acharner ?
- Parce qu'on ne sait rien faire d'autre. Et puis, la vie est plus drôle avec un challenge. »
Je souris, mais d'un sourire factice. À l'intérieur, je bous en pensant à l'effet que cette conversation aurait sur mon mari, lui qui s'est battu pour la conservation des espèces. Son mépris et son dégoût, incommensurables. »

« - L'ennui, c'est un truc qu'on ressent seulement quand on manque d'imagination.
- Au contraire. C'est justement l'ennui qui pousse à se montrer plus créatif. »

« Il existe deux mondes. L'un est fait d'eau, de terre, de roches et de minéraux. Il possède un noyau, un manteau, une croûte. Il a de l'oxygène pour respirer.
L'autre monde est fait de peur.
J'ai vécu dans chacun de ces mondes, et je sais que le second ressemble à s'y méprendre au premier... jusqu'au moment où il est trop tard, et qu'on regarde dans les yeux des autres prisonnières et on y voit la mort, alors on scrute les visages qui passent et on écoute les grognements énervés pour essayer de déterminer si on est la prochaine cible, et on griffe les murs de sa cellule, désespérée d'être dehors, d'être libre, d'avoir le droit à un peu d'air, un bout de ciel, pitié, tout sauf ce tombeau qui se referme.
La peur est pire que la mort. Elle est pire que tout.
Et voilà qu'elle m'a retrouvée, là, au beau milieu de l'Atlantique, dans ma cabine qui tangue. »

« Mais ils n'ont pas survécu à notre deuxième attaque. Plus qu'une attaque, une invasion. En brûlant des énergies fossiles, nous avons détruit leur monde. Avec le réchauffement climatique et la montée du niveau de la mer, ces pétrels ont été surpris par les eaux et noyés dans leurs abris. Et il ne s'agit que d'une espèce parmi tant d'autres... Et je vous parle seulement des oiseaux, or souvenez-vous que, comme je l'ai dit, les oiseaux ont les meilleures chances de survie. Le réchauffement climatique a tué les ours polaires. Les tortues, aussi, parce que la montée des eaux a détruit les plages sur lesquelles elles pondaient leurs œufs. Il a suffi d'une seule canicule pour décimer les possums à queue en anneau, qui ne pouvaient supporter les températures supérieures à trente degrés Celsius. Les lions, tués par des sécheresses sans fin, les rhinocéros mutilés par les braconniers... La liste est longue. Je ne cite que des espèces dont vous avez entendu parler, les stars du règne animal... Si je devais énumérer chacune des espèces disparues suite à la destruction de leur habitat, nous en aurions pour la journée. Et ça continue : aujourd'hui encore, des milliers d'espèces s'éteignent dans l'indifférence générale. C'est une véritable hécatombe pour ces créatures que l'évolution avait préparées à survivre à tout, absolument tout... sauf à nous. »

« Les gens stables, ceux qui savent s'ancrer... Je n'en suis pas. Mon sang est trop sensible à l'appel des marées. Malgré tout, une partie de moi a toujours ressenti ce besoin de me sentir à ma place en Irlande. »

« Quand j'avais six ans, ma mère et moi avions l'habitude de nous asseoir dans le jardin pour observer les corbeaux perchés sur le vieux saule. Les mois d'hiver, les longues feuilles des branches pendantes devenaient blanches comme la neige au sol, ou comme les moustaches clairsemées d'un vieil homme, et par contraste, les corbeaux brillaient comme des morceaux de charbon. Je n'en avais pas tout à fait conscience à l'époque, mais pour moi, ces oiseaux représentaient la manifestation physique de quelque chose de plus profond. La solitude absolue, ou son contraire. Ils incarnaient le temps, le monde, ils étaient les distances qu'ils parcouraient et les endroits où je ne pourrais jamais les suivre. »

« Si j'en avais la force, je les porterais jusqu'au bout, pour les protéger des difficultés qui les attendent sur leur voyage. Mais bien sûr, il faut être bien prétentieux pour vouloir protéger une espèce de ses propres instincts »

« Quand vient le coucher du soleil, les vents sont un peu plus forts. Je n'ai pas bougé de là où je me suis assise des heures plus tôt de peur de manquer le moindre instant précieux. L'équipage se relaie pour m'apporter à manger, chacun prenant le temps de s'asseoir près de moi et de me questionner sur les oiseaux : Comment savent-ils où aller ? Pourquoi migrent-ils si loin ? Pourquoi sont-ils les derniers à avoir survécu, pourquoi cette espèce plutôt qu'une autre ? Ont-ils simplement eu de la chance ? Je ne connais pas vraiment les réponses à ces questions, mais je m'efforce au mieux de partager mes connaissances. Ils ne veulent pas tant des réponses qu'une chance de se souvenir ce qu'est aimer une créature non humaine. Cette tristesse sans nom qu'est la disparition des oiseaux, de tous les animaux. Cette solitude terrible qui nous guette, quand il ne restera plus que nous. »

« Je pense à ma mère, qui savait si bien les merveilles et les périls de ce monde, et comme parfois ils se confondent. »

« Je suis impressionnée par sa dextérité : on le croirait né pour diriger cette embarcation minuscule. Tous les matelots sont des marginaux, m'avait dit Malacha i; ils ont besoin de se suffire à eux-mêmes. Je prends toute la mesure de ces mots en observant le tracé décrit par Anik. »

« Ils ont beau constituer un groupe aussi hétérogène que possible, je vois bien qu'une chose les réunit tous, au fond : quelque chose leur manquait sur terre, alors ils sont partis le chercher en mer. Et peu importe ce qu'ils cherchaient, ces exilés de la terre ferme, j'ai l'impression qu'ils ont fini par le trouver. Ils adorent l'océan, qui leur permet de vivre une vie différente, ils adorent ce bateau, et, malgré les chamailleries et les railleries, ils s'adorent les uns les autres. »

« Je sais que l'impact d'une vie ne se mesure pas seulement à ce qu'elle a donné au monde. Il s'agit aussi de ce qu'elle lui a pris. »

« La mort règne partout, là-bas. Mais en même temps, on y est aussi plus vivant. »

« Le phare, éloigné de la ville, n'est pas automatisé.
Elle me raconte l'histoire de sa famille, qui s'est transmis le gardiennage de génération en génération, et en l'écoutant, j'effleure cette satisfaction d'être chez soi. Même sentiment d'appartenance en descendant de la voiture, quand je foule la pierre. On se sent à sa place sous ce ciel, près de cet océan, dans ce vent résolu. On sent Gammy à sa place tandis qu'elle s'avance à grandes enjambées sur ses terres et fonce vers son phare. L'endroit est sien et elle est sienne en retour ; c'est une vérité tangible, incontestable. Je me demande ce que cela fait de se sentir aussi profondément liée à un endroit qu'on a choisi. »

« Ce n'est pas juste d'être parfaitement capable d'aimer, mais absolument incapable de rester. »

« Tout au fond de moi flotte un certain embarras, mais la créature en surface n'a qu'une chose en tête : être tranquille, enfin.
Mais la tranquillité est une drôle de bestiole: on l'idéalise toujours quand elle est loin, jusqu'au moment où elle vient nous trouver et alors on sent sa morsure. »

« L'aube est presque là quand il détruit la magie de cette nuit avec rien qu'une poignée de mots. Les mots détruisent toujours les belles choses. »

« Ma mère disait souvent que seuls les idiots ne craignent pas la mer, et j'ai essayé de m'en souvenir.
Mais la peur ne se force pas : elle existe, ou n'existe pas. Voilà la réalité : je n'ai jamais eu peur de l'océan. Je l'ai toujours aimé, de tout mon cœur, de toutes les fibres de mon être. »

« J'emporte aussi un peu de toi, Maman. Tu as privé ton propre corps d'oxygène tout comme je le fais à présent. Tu m'as donné les livres, la poésie, et l'envie de voir le monde. Pour tout cela, j'ai une dette incommensurable envers toi. J'emporte aussi les gémissements du vent traversant notre petite maison de bois, et l'odeur salée de tes cheveux, et la chaleur de ton corps entourant le mien. J'emporte aussi un peu de toi, Grand-mère, car tu m'as offert de ta force et de ta sérénité je suis terriblement navrée de ne l'avoir pas compris plus tôt. Un peu de toi aussi, John; cette photographie sur la cheminée, avec tout l'amour qu'elle exprimait, l'amour qui se languissait encore d'elles bien après leur départ. Je prends aussi chacun des petits objets laissés par les corbeaux, comme autant de trésors. Et puis la mer accrochée à mes os, et les échos des marées au plus profond de moi. Enfin, j'emporte la sensation de ma fille dans mon corps ; oui, je la prends tout entière, pour toujours auprès de moi.
De toi, Niall, je n'emporte rien. Je préfère te donner plutôt que de te prendre encore, mon amour.
Ma nature. Mon instinct sauvage. Je t'en fais cadeau. »

Quatrième de couverture

Depuis son plus jeune âge, Franny Stone est incapable de se fixer.
En suivant les marées et les oiseaux qui planent au-dessus d’elle, elle tente de surmonter les pertes qui ont hanté sa vie.
Mais lorsque la nature sauvage qu’elle aime tant menace de disparaître, Franny ne peut plus errer sans destination. Elle arrive au Groenland avec un objectif : trouver la dernière volée de Sternes arctiques et la suivre dans sa migration.
Elle convainc le capitaine Ennis Malone de la prendre à bord du Saghani, gagnant la confiance de son équipage excentrique en lui promettant que les oiseaux qu’elle suit les mèneront à des poissons, devenus trop rares.
Mais cette femme au bord de l’effondrement, consumée par un monde aussi brisé qu’elle, n’est pas celle qu’elle prétend être.
Propulsé par une narratrice aussi féroce et fragile que les Sternes qu’elle suit, Migrations est à la fois une ode à notre monde menacé et un page-turner à couper le souffle qui raconte les chagrins et la culpabilité des hommes.

Éditions J.C. Lattès,  février 2021
350 pages
Traduit de l'anglais par Anne-Sophie Bigot 

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