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mercredi 12 janvier 2022

Où vivaient les gens heureux ★★★★☆ de Joyce Maynard

Mais justement... où vivaient les gens heureux ?
Il y avait cette « ferme au bout du chemin sans issue, avec son frêne géant devant l'entrée », le petit coin de paradis idéal pour fonder une famille et y couler des jours heureux drapée de l'amour d'un mari et de joyeux marmots...Eleanor est tombée sous le charme de cette bâtisse, de la cascade en contre bas, de la nature environnante, de ce sublime frêne traversant les siècles.
Un joli décor témoin du tourbillon de la vie dans lequel nous embarque l'écriture captivante de Joyce Maynard.  Bouleversant, troublant de vérités. 
Les yeux humectés parfois, j'ai aimé cette exploration profondément humaine des liens familiaux, des complexités du mariage, de la maternité. J'ai aimé le portrait de cette femme, découvrir son parcours, ses blessures, ses joies, ses doutes ; j'ai tremblé pour elle, eu peur que son "Crazyland" devienne un point de non retour. Ne guérit-on jamais vraiment de son enfance ? J'ai aimé me questionner sur la maternité et le rôle de la mère. Jusqu'où est-on mère ? En quoi un trop-plein d'amour, d'abnégation et de surprotection peut nuire à la relation mère-enfants et être synonyme de souffrance ? On ne peut protéger ses enfants de tout. Ils ont leur propre chemin à suivre et la culture du zéro risque leur est inévitablement dommageable. 
Voilà, vous l'aurez compris, c'est une histoire qui fait réfléchir. Elle aborde de nombreux thèmes, famille, amour, enfance, quête du bonheur, ou encore celui plutôt rare en littérature de la transsexualité. Elle nous amène aussi à nous interroger sur le lâcher prise à travers le pardon et à comprendre que le pardon, c'est à soi-même qu'on le donne. 
Ce texte semble, au fur et à mesure qu'on tourne les premières pages d'une grande simplicité. Il est pourtant d'une grande profondeur de pensée, enrichi d'une "bande son" qui en amène encore davantage je trouve. Otis Redding, The Doors, The Beatles, Leonard Cohen, Guns N' Roses, Cat Stevens, Tracy Chapman...en accompagnant Eleanor et sa famille, nous bercent nous aussi, et intensifient nos émotions.
 « I wish I had a river I could skate away on. 
Finalement, on survit à beaucoup de choses. On en est transformé. Mais on continue. » 

« Comment se peut-il que la personne avec qui on a partagé les moments les plus intimes, un très grand amour, une immense douleur, des joies et aussi des chagrins, devienne un étranger ? »
« Jusqu'à ce soir-là, elle ne le savait pas capable d'une telle froideur ou, il faut l'appeler par son nom, d'une telle colère froide. Peut-être était-ce ce qui arrivait quand quelqu'un qui avait été amoureux ne l'était plus. »

« Il faudrait s'adapter - Eleanor après tout l'avait déjà fait à maintes reprises. Et elle comprit, en lisant ce qu'Al avait écrit, que c'était à cela que ressemblait une bonne nouvelle. Qu'est-ce qu'un parent pouvait désirer davantage pour ses enfants que les voir être leur vrai moi et vivre pleinement leur vie ? C'était ce que faisait Al, enfin. »

« I wish I had a river I could skate away on. 

Finalement, on survit à beaucoup de choses. On en est transformé. Mais on continue. »

« Au bout du compte, il s'agit d'un roman sur l'importance de demander et d'accorder le pardon. C'est une leçon qu'on apprend peut-être avec l'âge - une leçon inestimable, quel que soit le moment où elle est acquise. »

Quatrième de couverture

Lorsque Eleanor, jeune artiste à succès, achète une maison dans la campagne du New Hampshire, elle cherche à oublier un passé difficile. Sa rencontre avec le séduisant Cam lui ouvre un nouvel univers, animé par la venue de trois enfants : la secrète Alison, l'optimiste Ursula et le doux Toby.
Comblée, Eleanor vit l'accomplissement d'un rêve. Très tôt laissée à elle-même par des parents indifférents, elle semble prête à tous les sacrifices pour ses enfants. Cette vie au cœur de la nature, tissée de fantaisie et d'imagination, lui offre des joies inespérées. Et si entre Cam et Eleanor la passion n'est plus aussi vibrante, ils possèdent quelque chose de plus important : leur famille. Jusqu'au jour où survient un terrible accident...
Dans ce roman bouleversant qui emporte le lecteur des années 1970 à nos jours, Joyce Maynard relie les évolutions de ses personnages à celles de la société américaine – libération sexuelle, avortement, émancipation des femmes jusqu'à l'émergence du mouvement MeToo... Chaque saison apporte ses moments de doute ou de colère, de pardon et de découverte de soi.
Joyce Maynard explore avec acuité ce lieu d'apprentissage sans pareil qu'est une famille, et interroge : jusqu'où une femme peut-elle aller par amour des siens ? Eleanor y répond par son élan de vie. Son inlassable recherche du bonheur en fait une héroïne inoubliable, avec ses maladresses, sa vérité et sa générosité.

« Joyce Maynard au sommet de son art. »
The New Yorker

Éditions Philippe Rey, août 2021
547 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Florence Lévy-Paoloni

dimanche 1 novembre 2020

Fugues ★★★★☆ de Arthur H

Une fugue à trois voix
Fugue musicale.
Fugues en avant sur le chemin périlleux de la liberté, à la recherche du soi, de son identité, fuir un monde cloisonné, quitter le cocon affectueux et étayant pour mieux s'appréhender, se découvrir, se relâcher, s'élever, s'aimer, vivre son rêve en toute innocence et insolence  ...
« Quel est le rapport entre une fugue et une fugue ? Est-ce le même goût de larguer les amarres ? La fuite des notes de musique vers l'infini participerait-elle du même mouvement que cette échappée qui nous emmène loin, dans un espace non cartographié, où l'on va pouvoir enfin respirer ? »
Une plume fluide, poétique souvent, qui nous conte l'errance de l'être, l'errance de l'âme. Un parcours initiatique qui se révèle être également un bel hommage à Nicole Courtois, la mère de l'auteur.
Un parcours fuyant qui se répète d'une génération à l'autre et qui nous parle, forcément, je pense. Devenus adultes, l'adolescence fut un passage obligé, plus ou moins aisé selon chacun, et une facilité à le franchir pas forcément liée à la condition de vie de la famille, il me semble. Jeunesse dorée ou pas, le cap à franchir vers la quête de soi reste le même. Ce n'est que mon avis évidemment...
Fugues est aussi une ode généreuse et belle à la musique, même si, pour être honnête, les passages invitant Bach d'outre-tombe, m'ont laissée perplexe...
« La musique est l’art de l’espace. Littéralement, le flux sonore ouvre l’espace, le déflore, le densifie ou l’allège. Organiser les sons est le moyen que les humains utilisent pour nettoyer l’air, rendre sa surface intime et fluide, pour mieux faire voyager les idées, les émotions, les intuitions. La musique est une image de l’espace intérieur de l’homme : elle l’agrandit, le purifie, donne une direction à son énergie ; elle le prépare ainsi à recevoir et échanger de nouvelles informations. C’est une brise légère qui chasse les humeurs fétides, nettoie le corps subtil. En plus du plaisir intense qu’elle procure, elle participe à la santé globale de la personne qui s’abandonne à elle. Être plus réceptif, plus disponible, plus dynamique, c’est être potentiellement plus libre. L’art de la fugue est l’art de la liberté. »
J'ai aimé ce regard que l'auteur porte sur lui-même. J'ai aimé celui qu'il porte sur la société de l'époque, reflet de notre société actuelle, « rétrograde et immature » et sur elle, « jeune femme libre du XXIème siècle, enfermée dans un carcan moisi du XIXème siècle, pleine incohérence temporelle »
J'ai aimé la prose
J'ai aimé ce voyage dans le désert odorant d'une nature immaculée. 
J'ai aimé m'identifier à sa jeune mère, chevauchant, les sens en éveil, dans le maquis sauvage de la région de Scopamène, au centre de la Corse.
En quittant Arthur H et ses Fugues, je me suis demandée pourquoi cette autofiction ? Bénéfique pour l'auteur ? Nécessaire, indispensable ?
Pour moi, elle fut animée de belles émotions, et par le pouvoir des mots, je me suis souvent retrouvée dans ce maquis sauvage que j'affectionne particulièrement. Alors peu importe votre affinité avec l'auteur, si vous êtes à la recherche d'un élan de liberté, d'une escapade sauvage, je vous recommande vivement cette lecture ! 
🙏 à Babelio, Mercure de France et Folio pour cette belle découverte. 

« C'est curieux de vivre un rêve qu'on a programmé depuis des années, un rêve qui n'aurait pu rester qu'une promesse morte. Il y a un agencement harmonieux qui se met en place à l'intérieur de soi, le relâchement subtil d'une vieille tension. Les rêves sont faits pour être réalisés et, même si c'est devenu un slogan publicitaire, on reste toujours persuadé du contraire, qu'il est normal de ne jamais les vivre. »

« J'étudie la vie de Bach aussi. C'est une vie impénétrable, on ne sait presque rien de lui, si ce n'est qu'il a été habité par une extravagante puissance vitale capable d'absorber toutes les épreuves et tous les chagrins. Quand on suit les méandres de son existence, attiré par le magnétisme d'un trou noir, on atteint vite les abords d'un immense cimetière. »

« Régularité de la douleur, persistance rétinienne du cercueil. »

« Quel est le rapport entre une fugue et une fugue ? Est-ce le même goût de larguer les amarres ? La fuite des notes de musique vers l'infini participerait-elle du même mouvement que cette échappée qui nous emmène loin, dans un espace non cartographié, où l'on va pouvoir enfin respirer ? »

« [...] un acte qui transforme la vie ne peut être que solitaire, on doit fatalement s'isoler pour être soi-même. »

« La musique est une onde lumineuse qui me permet de voyager et de me rendre exactement là où ma conscience imagine aller. La musique est une énergie tangible et utile, que ce soit dans votre monde ou dans les autres. »  

« L’élixir sacré de cette cérémonie était le pastis. Il coulait à flots dans tous les verres mais son parfum anisé écœurait Nicole et elle était la seule à consommer du cap-corse, un mélange amer de vin, de plantes aromatiques, d’écorce d’orange et de quinquina. Elle sirotait sa liqueur avec une paille parfois assise sur le bar, en observant et appréciant l’étrange comédie humaine. A l’heure de la fermeture, des ombres titubaient dans les ruelles pour regagner le domicile conjugal, où les épouses, comme tous les soirs, s’étaient assoupies dans une attente toujours déçue. La nuit corse était exquise, fraîche et parfumée. Seules la lune ou les étoiles éclairaient les épaisses maisons de pierre, il n’y avait pas de réverbères, pas d’électricité […] Dans leur délicieux nuage d’ivresse, tout semblait mystérieux et beau. »

« La musique m’hypnotise, je l’entends comme je ne l’ai jamais entendue, elle est précise, géométrique, ancienne. Du coup, je décolle un peu plus. On me sert un rhum de Basse-Terre et du feu coule en moi, j’avale un dragon. J’observe les mouvements de cette symphonie parfaite, j’admire les corps des hommes et des femmes qui se déplacent dans cet espace mouvant. Mais je suis incapable d’interagir : la drogue n’abolit pas ma timidité. Le mélange de l’alcool et des champignons provoque un obscurcissement progressif de la conscience, la richesse des impressions migre vers la confusion des émotions. Je m’absorbe trop dans le paysage féerique, je m’y noie. Titubant et m’agrippant au hasard des choses qui tombent sous ma main, je regagne ma couche et m’endors tout habillé, la cervelle au grand large, emporté dans ma propre tempête neuronale. »

« La vie était comme ça, certains hommes étaient comme ça, il fallait faire avec. La société tout entière était rétrograde et immature, il faudrait donc lutter sans cesse en attendant une évolution incertaine. Nicole avait dix-huit ans, mais était déjà une jeune femme libre du XXIème siècle, enfermée dans un carcan moisi du XIXème siècle, pleine incohérence temporelle. Cela exigeait patience et détermination. »

Quatrième de couverture

«L’ennui féroce qui leur tapait sur le crâne, la satisfaction imbécile de la société des années cinquante où ils végétaient leur étaient chaque jour plus intolérables. Le monde des adultes était pour eux vain, fade, fondamentalement hypocrite.»

À travers ce récit familial bouleversant, Arthur H évoque sa passion pour la musique et pour l’existence vagabonde, héritée de ses parents. Il rend ainsi hommage à son père Jacques Higelin, et plus encore à sa mère, Nicole Courtois, une femme idéaliste, audacieuse et rebelle, qui lui a transmis l’amour d’une vie sans entrave, loin de l’ordre établi, quitte à prendre la fuite.

Éditions Mercure de France, avril 2019
Sortie en poche chez Folio, septembre 2020
189 pages

mardi 1 septembre 2020

Âme brisée ★★★★★♥ de Akira Mizubayashi

Une plume légère, simple et épurée, mélodieuse, empreinte de pudeur et de finesse, un titre subtil pour nous parler de musique, de la musique comme un apaisement à une douleur traumatique, comme bienfaitrice, génératrice de relations humaines, aidant à la résilience, la musique comme fil conducteur de cette belle histoire sur l'amitié, l'amour, la transmission, la mémoire, les fantômes de la mémoire, les blessures d'une vie... 
« [...] son art de luthier, celui de rendre les sons de l’âme, de la vie intérieure, de la plus noire mélancolie comme de la joie la plus profonde […] n’était rien d’autre que la tentative d’apaisement de la douleur traumatique issue de la destruction foudroyante de ce qui vous attache le plus intensément au monde et à la vie »
En toile de fond, des catastrophes et des souffrances : Hiroshima, la guerre sino-japonaise du milieu du siècle dernier, une guerre coloniale et fasciste, particulièrement meurtrière...
« On a commis des atrocités...Tous les actes, même les plus barbares, les plus inhumains, se justifiaient au nom de l'empereur... Plus jamais ça, plus jamais. J'ai honte d'avoir été lieutenant de l'armée de terre...J'ai honte d'avoir survécu ...»
Une fin bouleversante et mystique à lire en écoutant Concerto à la mémoire d’un ange d'Alan Berg.
Un roman fort, émouvant et sensible sur la résilience.
« La musique traverse les frontières, c'est le patrimoine de l'humanité...»

« Âme, subst. fém. Musique. Âme d'un instrument à cordes. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, entre la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. » Trésor de la langue française

« Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de la réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. » THEODOR W. ADORNO, Moments musicaux

« - Pourquoi avez-vous décidé de rester au Japon, alors que la plupart des étudiants chinois en séjour d'études sont rentrés dans leur pays l'année dernière après le déclenchement de la guerre qui oppose désormais nos deux pays ? C'est très courageux de votre part ...
Cheng prit la parole spontanément :
- Il est vrai que beaucoup de Chinois sont repartis en Chine depuis l'année dernière. C'est une baisse assez spectaculaire, je crois. Mais il y en a qui arrivent aussi malgré la guerre. Pas beaucoup, mais il y en a. Le Centre culturel nippo-chinois continue son boulot...
- Tu ne réponds pas exactement à la question de Mizusawa-san, intervint Yanfen. Pourquoi restes-tu à Tokyo malgré certaines difficultés indéniables, certains dangers même dans le contexte actuel de la guerre, c'est ça la question de Mizusawa-san. 
La construction impeccable de la phrase japonaise prononcée par Yanfen avec une clarté admirable comme celle d'une speakerine de radio éveilla de nouveau la curiosité de Rei. Il releva la tête, scruta les adultes qui s'engageaient dans une conversation ne tournant plus autour de la musique de Schubert. 
- Ça fait déjà quatre ans que je vis à Tokyo. Officiellement, je suis encore étudiant, mais j'ai une vie qui commence à s'enraciner ici. J'ai des amis comme vous auxquels je suis très attaché. [...]
- C'est vrai, dit à son tour Kang d'une voix timide, que les deux pays sont entrés en guerre ouvertement depuis l'incident du pont Marco-Polo. Mais je ne m'identifie pas totalement avec la Chine. Je suis chinois, je parle chinois, mais je me considère avant tout comme un individu libre de ses appartenances. Je m'efforce de me persuader que je suis d'abord un être humain avant d'être un Chinois. De la même manière, je n'assimile pas non plus mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonismes nationaux...»

« Ce qui voulait lui dire concernait la couche japonaise la plus profonde de son existence, l'événement de sa vie vécu en japonais soixante-cinq ans auparavant, mais congelé, figé ou pétrifié depuis lors comme si le temps avait été assassiné, s'était coagulé, arrêté définitivement. »

« J'ai grandi au milieu d'une hécatombe...»

« La mélancolie est un mode de résistance. »

« En tout cas [...] je crois que ça a du sens... qu'aujourd'hui, en 1938, dans un coin de Tokyo, un quatuor sino-japonais joue Rosamunde de Schubert..., alors que le pays entier tombé dans ses obsessions bellicistes semble être dévoré par le cancer nationaliste divisant les individus entre un nous et un eux... »

« Mon individualité est tout de même autre chose que ce qui est défini par le hasard de ma naissance. »

« [...] la musique militaire enlevait à l'homme son essence individuelle. »

« Il se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des monades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns des autres. »

« [...] la langue, en l'occurrence le français, est un bien commun que ses usagers partagent équitablement. Les relations sociales de supériorité et d'infériorité ne sont pas encastrées dans la langue... comme c'est le cas du japonais. »

« En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultranationaliste, Yoshino a eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations... »


« Jacques Maillard, ou Rei Mizusawa, était un homme sans religion. Il ne croyait à aucune après-vie. Qu'est-ce qui resterait à l'extrême fin, à la fin de tout, de la civilisation, de l'humanité, de la planète, du système solaire ? Tout serait englouti, oublié, perdu. La vie ne serait-elle pas au bout du compte une gigantesque hécatombe ? Pourquoi alors en ajouter d'autres ? Pourquoi commettre la bêtise abyssale d'en fabriquer d'autres, celles, innombrables, que les guerres engendrent impitoyablement, celle des tranchées, celle des camps d'extermination, celle causée par les bombes qui pleuvent et qui vous déchiquettent, celle provoquée par les armes de destruction massive allant jusqu'à la bombe atomique brûlant et calcinant toute une ville dans la seconde, érigeant dans le ciel un hideux et diabolique champignon précédé de l'apparition soudaine, aveuglante, déflagrante de la lumière luciférienne ? Pourquoi tant de cruautés ? Pourquoi tant d'actes meurtriers atroces ? Mais, précisément, à cause de ces violences inouïes, de ces tueries irrémissibles qui empêchent brutalement de vivre et qui, par là même, génèrent un interminable défilé de fantômes, l'édification d'un autel était absolument pour Rei Mizusawa, un autel qui rendait d'abord et surtout son père assassiné et, ensuite tous les disparus qui l'accompagnaient de près ou de loin. Dès lors, son art de luthier, celui de rendre les sons de l'âme, de la vie intérieure, de la plus noire mélancolie comme de la joie la plus profonde - grâce aux compositeurs du passé et du présent et par la médiation des interprètes hors pair - à travers les instruments qu'il fabriquait après tant d'années d'apprentissage, de tâtonnement, d'hésitation, de recherche, après tant d'efforts déployés dans l'étude patiente et passionnée des grands modèles des maîtres anciens, après surtout une vie entière passée, en compagnie du violon de son père au demeurant assez ordinaire, à réparer, à restaurer et à soigner... son art, donc, entièrement dévoué au service des émotions humaines, n'était rien d'autre que la tentative d'apaisement de la douleur traumatique issue de la destruction foudroyante de ce qui vous attache le plus intensément au monde et à la vie. »

Quatrième de couverture

Tokyo, 1938. Quatre musiciens amateurs passionnés de musique classique occidentale se réunissent régulièrement au Centre culturel pour répéter. Autour du Japonais Yu, professeur d’anglais, trois étudiants chinois, Yanfen, Cheng et Kang, restés au Japon, malgré la guerre dans laquelle la politique expansionniste de l’Empire est en train de plonger l’Asie.
Un jour, la répétition est brutalement interrompue par
l’irruption de soldats. Le violon de Yu est brisé par un militaire, le quatuor sino-japonais est embarqué, soupçonné de comploter contre le pays. Dissimulé dans une armoire, Rei, le fils de Yu, onze ans, a assisté à la scène. Il ne reverra jamais plus son père... L’enfant échappe à la violence des militaires grâce au lieutenant Kurokami qui, loin de le dénoncer lorsqu’il le découvre dans sa cachette, lui confie le violon détruit. Cet événement constitue pour Rei la blessure première qui marquera toute sa vie...
Dans ce roman au charme délicat, Akira Mizubayashi explore la question du souvenir, du déracinement et du deuil impossible. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur
d’Une langue venue d’ailleurs : la littérature et la musique, deux formes de l’art qui, s’approfondissant au fil du temps jusqu’à devenir la matière même de la vie, défient la mort.

Éditions Gallimard, août 2019
241 pages

PRIX DE LA VILLE DE DEAUVILLE 2020
PRIX DES LECTEURS DES ÉCRIVAINS DU SUD 2020
PRIX DES LIBRAIRES 2020

lundi 1 juin 2020

Les tendres plaintes ★★★★☆ de Yoko Ogawa

L'écriture incarnée et harmonieuse de Yoko Ogawa est un bonheur, coupé du temps, un échappatoire poétique et enivrant.
Ruriko, calligraphe et femme blessée, trompée, battue, désaimée, mal-aimée s'octroie une halte, une retraite en pleine forêt pour prendre du recul, apprécier le silence et la sérénité des lieux. Elle y rencontrera Nitta, un facteur de clavecin et Kaoru, son assistante. Elle y fera l'expérience d'un amour qui, conjugué à trois, s'avère impossible. 
« Elle en avait peut-être besoin. De venir dans un endroit où elle ne connaît personne, où coupée du temps, sans être perturbée par des inquiétudes, des peurs ou des souvenirs intempestifs, elle peut vivre uniquement avec des sons invisibles. »
Les tendres plaintes, une mélodie empreinte d'amour, de tendresse et d'un soupçon amertume. 

Un tendre et doux regard sur la vie, ses déboires, ses injustices, ses infidélités et maux amoureux. Solitude, brutalité, intimité, tristesse et grande taciturne imprègnent cette histoire, une histoire qui parle au coeur. 

La musique comme langage du coeur, et "Les tendres plaintes" de Rameau écoutées au piano et au clavecin...un pur moment de tendresse

« Le soir je fermais les fenêtres, je barrais la porte et je travaillais dans la pièce de style occidental à l'étage. Le calme pesait sur mes tympans et quand j'étais fatiguée je me glissais dans mon lit.
La plupart du temps je n'arrivais pas à dormir. Quand je fermais les yeux, j'avais l'impression d'être aspirée au fond de ténèbres insondables. Il n'y avait rien nulle part pour me retenir, pas de chaleur non plus. »

«- Jusqu'à présent, je n'ai jamais réfléchi à la profession de facteur d'instruments, ai-je dit. Je ne suis pas passionnée de musique classique, pourtant il m'est arrivé d'aller à des concerts ou de passer devant des magasins de musique et j'ai toujours eu l'impression qu'au lieu d'avoir été fabriqués par des mains humaines, ils étaient venus naturellement au monde.
- Tous les instruments ont une forme naturelle. Une forme propre à reproduire les naissent sur la terre, dit Nitta. »

« Alors qu'elle jouait juste sous mes yeux, j'avais l'impression que le son me parvenait d'un endroit extrêmement lointain. On aurait dit qu'il contenait la mémoire d'un temps illimité auquel personne n'avait touché. Le trancheur et la douceur, la magnificence et la grâce, la pureté et l'ombre, des impressions contradictoires jaillissaient ainsi en même temps pour se fondre aussitôt en une seule. »

« Il avait le coeur saturé d'un calme particulier. Les oiseaux avaient beau gazouiller dehors, nous pouvions bien échanger des paroles, ce calme pesait comme une brume épaisse qui ne se levait pas. Qui semblait absorber les sons des instruments de musique qu'il fabriquait. »

« Elle en avait peut-être besoin. De venir dans un endroit où elle ne connaît personne, où coupée du temps, sans être perturbée par des inquiétudes, des peurs ou des souvenirs intempestifs, elle peut vivre uniquement avec des sons invisibles. »

« Quand on travaille avec lui, il y a des choses qu'on ressent naturellement. Surtout quand on est enfermés dans l'atelier. On est sensibles aux vibrations de l'air. Aux résonances des cordes du clavecin. Alors on peut également ressentir les vibrations du coeur de l'autre.»

« Nous avons joint nos lèvres. La couverture est tombée une deuxième fois. Il y a eu un bruit de chaises ébranlées. Ce fut un baiser calme. Un baiser qui a réchauffé discrètement les ténèbres derrière nos paupières. »

« Au début, le seul fait de marcher en ville me fatiguait. J'avais l'impression que tout le monde était en colère contre moi. Les vagues humaines s'écoulaient rapidement l'une après l'autre en m'ignorant totalement. Il n'y avait là ni l'air ni l'odeur ni les bruits dont étaient remplis les bois. »

« Les résonances du clavecin parvenaient au plus profond de mon coeur. Elles remplissaient lentement la petite obscurité que ni la lumière ni les paroles n'atteignaient. Elles ne s'écoulaient nulle part. Elles restaient là indéfiniment. »

Quatrième de couverture

     Blessée par l'infidélité de son mari, Ruriko décide de disparaître. Elle quitte Tokyo et se réfugie dans un chalet en pleine forêt où elle tente de retrouver sa sérénité. Ruriko est calligraphe. 
     Non loin, dans un autre chalet, s'est installé Nitta, un ancien pianiste de renom devenu facteur de clavecins, un homme habité par un calme particulier qui semble absorber les sons des instruments qu'il fabrique. Bien qu'assisté chaque jour dans son ouvrage minutieux par une jeune femme prénommée Kaoru, il vit seul avec un vieux chien aveugle et sourd. Invitée en ces lieux par Kaoru, la calligraphe observe et s'interroge sur la relation du facteur et de son aide. Ainsi elle apprend que Nitta ne peut plus jouer en présence d'autrui, que seule persiste en lui la capacité de vivre avec des sons invisibles. Mais, un matin, la calligraphe surprend Nitta installé au clavecin jouant « Les Tendres Plaintes » pour Kaoru.      

     Écrites en 1996, « Les Tendres Plaintes » contiennent tous les éléments révélateurs de la personnalité littéraire de Yoko Ogawa. Le regard porté sur la nature, sur ses sonorités, l'intensité de ses nuits, l'indicible solitude des êtres et leurs relations fugitives donnent à cette histoire une étrange résonance : celle qui prend source au cœur de l'inconscient.

Yoko Ogawa est née en 1962. Elle vit au Japon et se consacre à l'écriture. Elle a obtenu de nombreux prix littéraires dont le prestigieux Akutagawa pour "La Grossesse" (Actes Sud, 1997). Tous les livres de Yoko Ogawa sont publiés aux éditions Actes Sud.

Éditions Actes Sud, juin 2010
239 pages
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino et Yukari Kometani

lundi 25 mai 2020

Sur la plage de Chesil ★★★★☆ de Ian McEwan

Deux jeunes adultes britanniques, Edward et Florence, prisonniers de leur époque, que tout semble opposé : passions, cadres de vie... feront un bout de chemin ensemble jusqu'au mariage. 
« C'était encore l'époque où le fait d'être jeune représentait un handicap social, une preuve d'insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède. »
C'est le soir de la nuit de noces que nous raconte Ian Mc Ewan, le soir où il ne sera plus possible de faire illusions pour l'un comme pour l'autre. Une nuit de noces savamment contée. S'invitent au menu les souvenirs de leur rencontre, de leurs moments passés à se regarder, dans les yeux, à se combler de tendres et pudiques baisers, à s'aimer simplement, sans attouchements, ou si peu. Le désir est pourtant là pour Edward ; à sens unique. Alors au tournant de leur vie commune, alors que le mariage leur ouvrait la porte de la liberté, l'acte charnel est au coeur des pensées de ces deux êtres. Un aboutissement convoité et immuable pour l'un, redouté et inacceptable pour l'autre. Entre désir charnel et amour incorporel, le fossé se dessine, s'élargit pour devenir le tombeau d'un amour impossible.

Une ambiance particulière, troublante, un roman magistralement orchestré, une plume délicate, profonde et sensible pour nous parler d'amour, de sentiments, des non-dits, de fuite en avant, d'acceptation ou plutôt de non acceptation de l'autre. Remarquable !
« Voilà comment on peut radicalement changer le cours d’une vie : en ne faisant rien. »

« La végétation du jardin s'élevait devant eux, sensuelle et tropicale dans sa profusion, effet encore accru par la douce lumière grise et la brume légère qui montait de la mer, dont le mouvement régulier de flux et reflux produisait comme un lointain roulement de tonnerre, suivi d'un chuintement sur les galets. »

« Ils avaient tellement de projets, des projets grisants, amassés devant eux dans l'avenir embrumé, aussi richement enchevêtrés que la flore estivale du Dorset, et aussi beaux. »

« C'était encore l'époque - elle se terminerait vers la fin de cette illustre décennie - où le fait d'être jeune représentait un handicap social, une preuve d'insignifiance, une maladie vaguement honteuse dont le mariage était le premier remède. »

« Un de leurs sujets de conversation favoris était leur enfance, moins ses plaisirs que le brouillard de préjugés comiques dont ils émergeaient, ou que les diverses erreurs de leurs parents et leurs pratiques d'un autre âge, qu'ils trouvaient désormais pardonnables. »

« Lorsqu'il suggéra qu'elle ne "comprenait" pas vraiment le rock et qu'elle n'était pas obligée de continuer à se forcer, elle avoua ne pas supporter la batterie. Avec des mélodies aussi élémentaires, à quatre temps pour l'essentiel, pourquoi ce besoin de battre sans cesse la mesure, comme par des coups frappés sur une enclume ? À quoi cela servait-il, puisqu'il y avait déjà une basse, et souvent un piano ? Si les musiciens avaient besoin d'entendre le rythme, pourquoi n'utilisaient-ils pas un métronome ? [...] Edward l'embrassa en déclarant qu'elle était la personne la plus conformiste de tout le monde occidental. »

« Quel mépris Florence lui avait témoigné par son cri de répulsion [...] quelle façon de retourner le fer dans la plaie que de fuir sans un mot, le laisser porter seul la souillure dégoûtante de la honte et le poids de l'échec. »

« Ils étaient trop polis, trop coincés, trop timorés, ils se tournaient autour à pas de loup, murmurant, chuchotant, s’en remettant l’un à l’autre, s’approuvant mutuellement. Ils se connaissaient à peine, et ne pourraient jamais se connaître, à cause de ce manteau de silence complice, rarement interrompu, qui étouffait leurs différences et les aveuglait tout autant qu’il les unissait. »

« ... il devait tout de suite chasser ce fantasme, sous peine de jouir trop vite... In extremis, il pensa aux informations et au Premier ministre, Harold Macmillan, homme grand et voûté, l'air d'un morse, ancien combattant couvert de décorations : il incarnait tout ce qui n'était pas la gaudriole, juste ce qu'il fallait. Réduction du déficit commercial. Blocage des salaires et des prix. Certains l'accusaient de brader l'Empire, mais il n'avait pas le choix avec ce vent de changement qui soufflait sur l'Afrique ... Des gens bien informés se plaignaient de ce qu'il ensevelissait la nation sous une avalanche de téléviseurs, de voitures, de supermarchés et autres nuisances. Il offrait à la population ce qu'elle réclamait. Du pain et des jeux. Une nouvelle nation. Et voilà maintenant qu'il voulait faire entrer les Anglais dans l'Europe : comment lui donner tort ?
Enfin calmé. Les fantasmes d'Edward s'évanouirent .... »

« Le fait de tomber amoureuse lui révélait combien elle était bizarre, enfermée dans ses préoccupations quotidiennes. Chaque fois qu'Edward lui demandait : "Comment tu te sens ?", ou bien : "À quoi tu penses ?", elle avait toujours du mal à répondre. Lui avait-il donc fallu tout ce temps pour découvrir qu'il lui manquait une simple aptitude mentale que tout le monde possédait, un mécanisme si ordinaire que personne n'en parlait jamais, un rapport immédiat et sensuel aux êtres et aux autres, ainsi qu'à ses propres besoins, à ses propres désirs ? Toutes ces années durant, elle avait vécu totalement isolée, à la fois en elle-même et d'elle-même, sans jamais vouloir ni oser regarder en arrière. »

« Voilà comment on peut radicalement changer le cours d'une vie : en ne faisant rien. Sur la plage de Chesil il aurait pu appeler Florence, s'élancer pour la rattraper. Il ne pouvait pas, ou ne voulait pas savoir qu'au moment ou elle s'enfuyait, sûre dans sa détresse qu'elle allait le perdre, jamais elle ne l'avait aimé plus fort, plus désespérément, et entendre le son de sa voix aurait été pour elle une délivrance, et elle serait revenue sur ses pas. Au lieu de quoi il était resté là, glacial et muet, sûr de son bon droit, dans ce crépuscule estival, à la regarder fuir le long de la grève, tandis que le bruit de sa course laborieuse se perdait dans celui du ressac, jusqu'à ce qu'il ne reste plus d'elle qu'un point flou, toujours plus petit, sur l'immense route de galets, droite et luisante dans la lumière blafarde. »

Quatrième de couverture

« Ils étaient jeunes, instruits, tous les deux vierges avant leur nuit de noces, et ils vivaient en des temps où parler de ses problèmes sexuels était manifestement impossible… » Le soir de leur mariage, Edward Mayhew et Florence Ponting se retrouvent enfin seuls dans la vieille auberge du Dorset où ils sont venus passer leur lune de miel. Mais en 1962, dans l'Angleterre d'avant la révolution sexuelle, on ne se débarrasse pas si facilement de ses inhibitions et du poids du passé. Les peurs et les espoirs du jeune historien et de la violoniste prometteuse transforment très vite leur nuit de noces en épreuve de vérité où rien ne se déroule selon le scénario prévu.
Dans ce roman dérangeant, magistralement rythmé par l'alternance des points de vue et la présence obsédante de la nature, Ian McEwan excelle une nouvelle fois à distiller l'ambiguïté, et à isoler ces moments révélateurs où bifurque le cours d'une vie.

Né en 1948, Ian McEwan est considéré comme l'un des écrivains anglais les plus doués de sa génération. L'enfant volé a reçu le prestigieux Whitebread Novel Award et, en France, le prix Femina étranger (1993). Amsterdam a été couronné par le Booker Prize for Fiction (1998), Expiation par le WH Smith Literary Award (2002). Nombre de ses livres ont été adaptés à l'écran : Sous les draps, Le jardin de ciment, Un bonheur de rencontre, L'innocent et, tout récemment, Expiation, sous le titre Reviens-moi.
Éditions Gallimard, mai 2008
149 pages
Traduit de l'anglais par France Camus-Pichon

mardi 21 avril 2020

Banquises ★★★★☆ de Valentine Goby

« La vie polaire permet aucun maquillage, 
aucun subterfuge, aucune tricherie. 
On se montre tel qu'on est : 
l'homme que l'on est au fond de soi 
et qu'on ignore soi-même. »

Paul-Émile VICTOR,
préface de Antarctique, désert de glace,
de Claude Lorius

Quelle plume, je me répète, toutes mes excuses, mais quand même, quelle plume !
Destination le grand Nord à la recherche d'un endroit qui pourrait, peut-être avoir retenu quelque chose d'une disparue. Il n'y est pas question de villégiature, mais d'une étape nécessaire dans le long chemin de la résilience, de la renaissance. 
Valentine Goby met des mots sur les tourments, la peine, la douleur que la disparition d'un être cher fait naître. Un être dont on reste sans nouvelles. Une disparition. Pas une mort...pas tout à fait une mort.  
Un temps éventré. 
Un 11 juillet, et tous les 11 juillet suivants qui deviennent un décompte qui retient en arrière un père et une mère, qui les maintient aux abords d'un grand vide, d'une absence, qui encastrent l'une dans l'autre leurs peurs. Il y a l'autre pourtant. Leur seconde fille, bien présente, bien vivante, mais effacée « reléguée aux marges de ton vide dévorant : on n'avait vu que toi, on n'a plus vu que lui. Regarde, ton père, ta mère, les yeux braqués sur la béance. Et Lisa sur le bord, toutes ces années, vacillante dans l'espace accordé, le bord exigu de l'abîme. Morte elle t'a décrétée un jour. Pour qu'ils cessent de t'attendre. » C'est cette autre fille qui entreprendra, trente ans après, le même voyage que sa soeur disparue. Pour tenter peut-être de combler le vide, remplir le trou béant de l'absence, faire face à une écrasante réalité et trouver la force d'écrire une autre page. 
Valentine Goby nous parle également dans ce livre d' une crise environnementale. La banquise se disloque sous nos pieds, et c'est, entre autre, tout une économie et un mode de vie qui vacillent. « Des pêcheurs, tout le monde se fout. Cinquante mille : 0,0007% de l'humanité. Mais il n'y a pas de petite histoire. D'événement périphérique. L'engloutissement de la banquise par des eaux tièdes est, déjà, un engloutissement du monde. » 
À lire.  

« Elle perçoit [...] l'acoustique des lieux. Elle sait que chacun est fait pour un type de musique comme les girafes pour la savane ou les crocodiles pour la jungle : pas interchangeables. Elle dit qu'on ne peut pas jouer le répertoire baroque ailleurs que dans des pièces petites, aux surfaces dures, réfléchissantes, ces salles de bal, ces théâtres pour lesquels il est composé, avec des temps de réverbération très courts, sinon tu n'entends pas le contrepoint, elle dit, il faut une acoustique sèche [...]. Imagine, Lisa. Tu peins. Tu veux faire ressortir deux couleurs primaires, le bleu et le rouge par exemple, séparément, sur le même canevas. Si tu mets beaucoup d'eau c'est foutu, t'as plus du rouge et du bleu, t'as du violet. Pareil pour le contrepoint : tu veux des voix musicales distinctes, pas une purée de sons. Eh ben à peinture sèche, acoustique sèche : tu choisis une salle à réverbération courte, qui stoppe le son vite fait, sans diluer. Tu vois ?
Tu vois papa, elle dit, les musiciens bougent, on joue n'importe quoi n'importe où, mais c'est pas bon. L'idéal, ce serait que nous, les auditeurs, on se déplace vers les salles. Parsifal et l'Anneau du Nibelungen au Festspielhaus de Bayreuth, le Requiem de Berlioz aux Invalides.
Appelez-le destin, vocation, idéal, elle est en mouvement, tendue vers un point de mire net contre l'horizon, le voyage sert à ça : s'approcher de ce qui brûle, fait brûler.
À Pleyel ça pullule de tapis et de sièges matelassés, aux Champs-Élysées c'est bourré de tissus qui absorbent méchamment mais à Bâle il y a du plâtre, et les aigus cognent dessus et retombent en scintillants comme une pluie de verre.
Elle a envie de partir, elle aussi.Elle veut pareil : le même vertige, le ventre qui cogne, le sang pulsé. Mais ailleurs. Sur le planisphère de Sarah, elle choisit les pays sans petit drapeau [...]. Les zones vierges de tout poinçon d'aiguille, inéluctablement, pas colonisées par les rêves d'une autre : grands espaces de Chine, d'Égypte, de Turquie, du Moyen-Orient, Syrie, Liban, Jordanie, Amérique du Sud, elle suit de l'index les méandres des fleuves, les massifs montagneux, le tracé des frontières, sa géographie des possibles. Un jour elle apprendra l'arabe rien que parce qu'il y a une place à prendre, ce sera l'arabe mais ce pourrait être le chinois, le swahili, le vietnamien, le wolof, des langues disponibles.
Mais il faut au moins décrocher le téléphone, les 11 juillet, avoir une pensée pour la mère, le père tandis que la cire se fige dans la coupelle d'aluminium et qu'ils redressent la mèche du lumignon, pour la prochaine fois. Ensuite, refermer le temps éventré, repousser leur peine, ses tentacules poisseux : aller au cinéma ; acheter des glaces aux enfants ; faire l'amour. Les 11 juillet sont furieusement gais, qu'on compte sur elle, Lisa, pour l'exiger, pour s'extraire du décompte qui retient en arrière le père et la mère, la mère surtout. Lisa adore juillet adore l'été, une fois l'appel passé elle s'adonne à l'oubli [...].
Il appelle son père PEV [Paul-Émile Victor], comme tout le monde, les admirateurs, les collègues, les journalistes, PEV et pas mon père parce qu'il ne lui a pas lu d'histoires le soir, ne l'a jamais bordé, les héros ont du mal à coucher les enfants. Il a cru qu'une fois mort cet homme serait à lui, il détiendrait sa mémoire, un jour les morts sont aux mains des vivants. Il s'est trompé. D'abord on lui a volé le corps : lesté, enveloppé d'une toile de jute, on l'a mis à la mer dans les eaux de Bora Bora, sépulture d'officier de marine et vlan, bouffé par les poissons - eux, les enfants, pas même au premier rang, retenus derrière un cordon de militaires en uniforme qu'il a franchi de force. Le corps d'abord, la mémoire ensuite.
Elle se souvient de la photo de la vitrine, rue de Richelieu, l'iceberg aux veines bleues superposées, la lui décrit. Il dit que la glace archive toute l'histoire humaine, continentale, extraterrestre, qu'on y lit couche après couche, dans les tassements de la neige, les strates translucides des fontes et des regels, ce que les précipitations ont capturé : acides chlorhydrique et fluorhydrique des éruptions volcaniques, rubidium et néodyme du désert, formate, acétate, ammonium amis par les feux de forêts, soufre et sel de l'océan, scan complet d'une ère reconstruite pièce à pièce à la façon d'un puzzle.
Le grand-père disait qu'on peut lire les climats sur les coraux, et même sur les stalagmites, en Chine, qui gardent l'empreinte des moussons. Tant de mémoire gravée dans l'eau, le bois, la pierre, et pas trace d'une vie d'homme. Pas un visage. À la lisère du sommeil les images se mêlent, rubans d'écorce, strates gelées, bandes nacrées, lignes et courbes décrochées de leurs supports qui en rappellent d'autres, lignes de vie de la main de Sarah, sa paume ouverte dans la main d'une femme en guenilles, place des Fêtes, qui chuchotait l'avenir au creux de son oreille et le corrigeait à même la peau, à coups de crayon de henné.
Il calcule : vingt-huit ans, 1982. L'année des courbes de Vostok, qui attestent le lien entre gaz à effet et hausse des températures. L'année où il est dit que le climat ne dépend plus de la position de la Terre sur son orbite mais de l'action humaine, l'année de l'Anthropocène, qui décide de sa vocation scientifique. Étrange coïncidence qui place côte à côte cette femme et cet homme, dans le même avion, l'été 1982 et la fonte des glaces pesant du même poids sur leurs deux existences, en ayant infléchi le cours et les pliant encore, simultanément : une terre qui s'efface, une femme qui disparaît.
Lisa empile ses livres. Enlève ses chaussures. Allume la radio. Elle vit. Elle est là. Elle se recoiffe face au miroir et la mère aperçoit la ligne bleu sombre qui borde ses sourcils nouvellement épilés. Le khôl et ces sourcils de femme lui retirent sa fille et la lui rendent plus proche, plus semblable. Elle ne lâche pas Lisa des yeux, elle se grave des images : Lisa qui se ronge les ongles, taille un crayon, cherche dans un tiroir un vêtement qu'elle ne trouve pas, rabat une mèche de cheveux derrière son oreille. Ça ne suffit pas. Ne compense pas. Cette enfant ne peut pas combler le trou de l'autre.
Ils la maintiennent vivante, c'est leur obsession. Ils se la remémorent sans cesse. Pas pour comprendre ou fournir des indices au détective, à la police. Ils ressassent pour la maintenir au chaud en eux; ils nient la rupture, la colmatent, ils sont dans l'éternel présent. 
Lisa sait leur chagrin, et putain elle l'éprouve. Les hait de le lui imposer, en plus de celui qu'elle porte. De la gommer derrière. [...] Elle est un fil tendu, aux décisions soudaines, indiscutables, contradictoires, elle veut vivre, peu importe la douleur, le contraste intérieur entre fièvre et angoisse, ça cohabite.
Elles traversent la décharge, les tonnes d'appareil ménagers que le Danemark ne collecte plus et qui s'entassent, rouillent, dégorgent leurs poisons [...].
Puisque ce silence presque pire que la mort - nous le savons, ils ne l'avoueront pas, saturés d'amour comme ils sont -, alors essayer de regarder dehors, peut-être à nouveau. Oh, tout doucement. Juste pour s'éprouver un peu vivant. Pour respirer. Tenter de parcourir un lieu autre que cette seule douleur - si vaste. Croire que l'existence tient à autre chose qu'à l'attente. [...] Voilà : s'arrêter, par exemple, sur les couleurs d'automne dans la forêt de Fontainebleau. Le rouge des feuilles d'érable, le jaune des bouleaux, les dégradés de bruns, le noir luisant des rochers sous la pluie, s'accorder un peu de cette beauté brute où progressent les limaces, les lombrics et aussi, les oiseaux.
Il y en a qui disent juste, ce sont les plus nombreux, les amis, les cousins, il faut bien faire le deuil. Faire le deuil. Tourner la page. Du blanc au verso, tout un champ vierge, effacement, recommencement. Le deuil. Ça veut dire douleur, le père le sait, sa femme le sait, et ceux qui n'ont pas vécu ça se trompent. Faire le deuil. Faire la douleur. Ils pensent "passer à autre chose", se résoudre à la perte et donc, renaître, en quelque sorte. Une nouvelle vie. Mais, dit sa femme, il n'y a pas de perte, sa tasse de café tremble entre ses doigts [...].
[...] un livre en dormance depuis le début, depuis la première ligne écrite au cours des mois d'anorexie, quand Lisa, quinze ans, s'effaçait, volontairement, pour être vue, quand il fallait mourir ; le jour de la lecture de ce roman-là, la mère ne supportera pas la crudité de la lumière, l'accablante lumière sur l'histoire ignorée, traversée dans l'ombre, par l'enfant périphérique, méconnue.
Des pêcheurs, tout le monde se fout. Cinquante mille : 0,0007% de l'humanité. Mais il n'y a pas de petite histoire. D'événement périphérique. L'engloutissement de la banquise par des eaux tièdes est, déjà, un engloutissement du monde.
Respirer côte à côte. Ça suffit. Sans chercher à remplir, à combler, le silence est une masse pas un vide. Un lieu. Une halte. Un abri. »

Quatrième de couverture

« Vingt-sept ans d'absence. Vingt-sept anniversaires qui ont pris le dessus, année après année, sur le jour de naissance : ils n'ont plus compté l'âge écoulé de Sarah mais mesuré l'attente. »

En 1982, Sarah a quitté la France pour Uummannaq au Groenland. Elle est montée dans un avion qui l’emportait vers la calotte glaciaire. C’est la dernière fois que sa famille l’a vue. Après, plus rien. Elle a disparu, corps et âme. Elle avait vingt-deux ans. Quand Lisa, vingt sept ans plus tard, se lance à la recherche de sa sœur, elle découvre un territoire dévasté et une population qui voit se réduire comme peau de chagrin son domaine de glace. Cette quête va la mener loin dans son propre cheminement identitaire, depuis l’impossibilité du deuil jusqu’à la construction de soi.

Roman sur le temps, roman sur l’attente, roman sur l’urgence et magnifique évocation d’un Grand Nord en perdition. Valentine Goby signe ici un grand livre sur la disparition d’un monde.

Éditions Albin Michel, août 2011
247 pages

mercredi 5 février 2020

Olga ★★★★☆ de Bernhard Schlink

Une histoire passionnante, d'amour, de fidélité, de transmission, qui me reste en mémoire bien des semaines après la lecture. Un portrait absolument brillant d'une femme forte, passionnée et audacieuse, qui sera contrainte de vivre en deçà de ses capacités intellectuelles, privé de son amour. C'est également l’histoire d'un homme, Herbert-Stranz, explorateur méconnu, qui brillera par son absence dans la vie d'Olga.
« Elle se blottit contre lui et il passa son bras autour d’elle."Que vas-tu chercher là-bas ?– Nous Allemands…– Non, pas nous Allemands. Que vas-tu chercher, toi ?"Il gardait le silence, et elle attendit. Tout à coup, le bruit du vent, le cheval qui s’ébrouait et le chant du rossignol lui semblèrent tristes. Comme s’il lui était signifié que sa vie serait attente et que l’attente n’aurait pas de but, pas de fin. »
En toile de fond, la grande Histoire de l'Allemagne, ses ambitions coloniales excessives, ses guerres mondiales, les actes terroristes des années 70.

La construction du récit est intelligente. Elle permet au lecteur de découvrir le personnage d'Olga au fur et à mesure de sa lecture, sa vie et sa relation amoureuse avec Herbert, l'homme de sa vie, son lien également avec le narrateur du récit, et de faire monter l'émotion du lecteur crescendo pour finir en apothéose.

Une écriture épurée, comme dans "Le Liseur", livre que j'avais également beaucoup apprécié.

« Ce qui lui manquait tous les jours, c'était la musique. Elle avait chanté avec les enfants à l'école, dirigé le coeur et joué de l'orgue à l'église, et adoré les concerts où elle se rendait quelquefois à Tilsit. Maintenant elle lisait des partitions et jouait la musique dans sa tête, c'était une piètre compensation. Elle avait adoré aussi les bruits de la nature, les oiseaux, le vent, les vagues de la mer. Elle avait aimé être réveillée en été par les coqs, en hiver par les cloches. Elle était heureuse de ne plus entendre les haut-parleurs. Avec les nazis, le monde était devenu bruyant ; ils avaient installé des haut-parleurs partout, qui crachaient sans arrêt des discours, des marches militaires, des appels, un tintamarre obsédant. Mais rien n'est si désagréable à entendre qu'on renonce aussi à entendre ce qui ne l'est pas.
Apprendre, c’était un privilège. Ne pas apprendre quand on en avait la possibilité, c’était se montrer bête, enfant gâté, prétentieux.

Elle aimait les cimetières parce que là ils étaient tous égaux, les puissants et les faibles, les pauvres et les riches, les gens qui avaient été aimés et ceux dont personne ne s’était soucié, ceux qui avaient connu le succès et ceux qui avaient échoué. À cela le mausolée ou la statue d’ange ou l’imposant tombeau ne changeaient rien. Ils étaient tous également morts, nul ne pouvait ni ne voulait plus être grand, et trop grand ne voulait plus rien dire.
Ils n'étaient pas particulièrement sévères, mais c'étaient les années cinquante, et pour eux un film avec Brigitte Bardot incarnait le vice, et une pièce de Brecht le communisme ; et les jeans étaient non seulement superflus, puisque j'avais suffisamment de pantalons corrects à user, mais en plus ça faisait voyou. Lorsque je me mis, en plus, à douter de la politique d'Adenauer, pour laquelle mes parents votaient à toutes les élections, et que je voulus en parler avec eux, mon père vit cela comme une attaque contre le monde qu'il avait contribué à reconstruire après les horreurs du national-socialisme.  
Quand je commençai à m'intéresser aux filles, pour ma mère ce fut encore une autre cause de souci. Il ne fallait surtout pas, au nom du ciel, que je tombe amoureuse trop tôt, que je me lie trop tôt. Elle notait qu'elles étaient mes lectures, constatait qu'avec Félix Krull j'allais de lit en lit, qu'avec Julien Sorel je séduisais Madame de Rénal et Mathilde de La Mole, qu'avec le noble Mitia je faisais de la petite paysanne Katiouchka une prostituée, et elle était atterrée.
L’histoire n’est pas le passé tel qu’il fut réellement. C’est la forme que nous lui donnons.
Les gens sociables vivent dans le présent, les solitaires dans le passé.
- Le désert - dans le désert de sable il voulait forer des puits et construire des usines, et dans le désert de glace explorer le Passage et conquérir le pôle, mais tout cela était beaucoup trop grand, et d'ailleurs ce n'étaient que des discours. Dans le désert il ne voulait rien faire, il voulait s'y perdre. Il voulait se perdre dans l'immensité. Mais l'immensité n'est rien. Il voulait se perdre dans le néant. - Lui avez-vous demandé pourquoi... - Ah, garçon (c'est ainsi qu'elle m'appelait), nous ne parlions pas de choses difficiles. Quand nous étions ensemble, il était plein d'inquiétude. Toujours plein d'inquiétude. En lui, c'était comme une course, et je devais courir à côté de lui sans décrocher, et j'étais bien trop essoufflée pour lui dire ce que j'avais à dire. 
Quels lâches vous êtes, vous les hommes ! Tu n’avais pas eu le courage de m’annoncer la bêtise que tu allais faire en partant pour l’hiver, lui n’a pas eu le courage de parler avec moi de son choix politique démentiel. ... Face à la neige et à la glace, aux armes et à la guerre, là vous vous sentez à la hauteur, vous les hommes, mais pas face aux questions d’une femme.
Je connaissais le sentiment qu’il n’y a rien à quoi aspirer qui soit vraiment satisfaisant, rien pour quoi travailler, rien à quoi croire, rien qu’il soit vraiment satisfaisant d’aimer. Ce sentiment transformé en philosophie : c’est ainsi que je me représentais le nihilisme.
Vous êtes pour la morale, je sais, disait-elle d'un air acerbe. Quand on fait la morale, on veut faire ça en grand, et en même temps gentiment. Mais personne n'est aussi grand que son discours moralisant, et la morale n'est pas gentille.
Ce qui t'est donné, tu ne peux en profiter que si tu l'acceptes.
Je perdais quelque chose que je ne trouverais plus jamais. Et je perdais nos conversations et son visage et sa silhouette et ses mains chaudes et son odeur de lavande. 
Le silence s'apprend - en même temps que l'attente, qui va avec le silence. 
L'enchantement du lointain, la vastitude du désert et de l'Arctique, ton désir de n'importe où et de nulle part, tes fantasmes coloniaux - quels rêves chimériques ! Je sais, tu n'es pas le seul à en faire. Pas une semaine sans que je lise qu'on exalte l'avenir de l'Allemagne sur les mers et en Afrique et en Asie, la valeur de nos colonies, la force de notre flotte et de notre armée, la grandeur de l'Allemagne, comme si nous avions grandi au point que notre pays serait devenu trop petit, comme un vêtement, et qu'il nous fallait la taille au-dessus.
Les Français, les Anglais, et les Russes ont eu leurs patries de bonne heure, les Allemands ont longtemps eu la leur uniquement dans leur imaginaire, pas sur terre mais dans le ciel - Heine a écrit là-dessus. Sur terre ils ont étaient morcelés et déchirés. Lorsque Bismarck leur a finalement créé leur patrie, ils s'étaient habitués à imaginer. Ils n'ont pas su s'arrêter. Ils continuent à fantasmer, là ils sont en train d'imaginer la grandeur de l'Allemagne et ses triomphes sur les mers et les continents lointains, et des prodiges économiques et militaires. Ces fantasmes vont dans le vide, et c'est d'ailleurs le vide qu'en fait vous aimez et cherchez. Dans ce que tu écris, il s'agit de se consacrer à une grande cause, mais ce que tu veux c'est te perdre, comme un cours d'eau se perd dans les sables, te perdre dans le vide, dans le néant. J'ai peur de ce néant dans lequel tu veux te perdre. Cette peur est pire que la peur qu'il t'arrive malheur. 
Parfois j'ai eu pitié de moi, qui ai grandi sans amour et qui, même avec toi, n'ai pu vivre son amour que tant bien que mal. Maintenant je pense aux soldats morts par milliers et à leurs vies qu'ils n'ont pas vécues, aux amours qu'ils n'ont pas vécues, et cela m'ôte tout apitoiement sur moi-même. Reste la tristesse. »

Quatrième de couverture

L’est de l’empire allemand à la fin du XIXe siècle. Olga est orpheline et vit chez sa grand-mère, dans un village coupé de toute modernité. Herbert est le fils d’un riche industriel et habite la maison de maître. Tandis qu’elle se bat pour devenir enseignante, lui rêve d’aventures et d’exploits pour la patrie. Amis d’enfance, puis amants, ils vivent leur idylle malgré l’opposition de la famille de Herbert et ses voyages lointains. Quand il entreprend une expédition en Arctique, Olga reste toutefois sans nouvelles. 
La Première Guerre mondiale éclate, puis la Deuxième. À la fin de sa vie, Olga raconte son histoire à un jeune homme qui lui est proche comme un fils. Mais ce n’est que bien plus tard que celui-ci, lui-même âgé, va découvrir la vérité sur cette femme d’apparence si modeste. 
Bernhard Schlink nous livre le récit tout en sensibilité d’un destin féminin marqué par son temps. À travers les décennies et les continents, il nous entraîne dans les péripéties d’un amour confronté aux rêves de grandeur d’une nation.

Bernhard Schlink, né en 1944 près de Bielefeld, est juriste. Il est l'auteur de nouvelles et de romans traduits dans le monde entier, et du succès international Le liseur (1996), adapté au cinéma par Stephen Daldry. Toute son oeuvre est publiée aux Éditions Gallimard, notamment Amours en fuite (2001) et La femme sur l'escalier (2016)

Éditions Gallimard, décembre 2018
267 pages 
Traduit de l'allemand par Bernard Lortholary

jeudi 12 décembre 2019

Le coeur est un chasseur solitaire ★★★★☆ de Carson McCullers

Un titre qui a accroché mon regard.

Un texte incroyable de maturité, de poésie, de justesse, de maîtrise, et de désespoir aussi. C'est assez incroyable de réaliser que Carson McCullers a écrit cet opus alors qu'elle n'avait que vingt-deux ans. 

Des personnages cabossés par la vie, en détresse, une adolescente  autonome et un sourd-muet "à l'écoute des autres", tous attachants à leur manière, tous aspirants à un autre idéal. Ils prennent, chacun à leur tour, la parole pour nous conter les misérables et précaires conditions de vie, dans les années 30, dans une ville du sud des États-Unis, un peu avant que la Seconde Guerre mondiale n'éclate, et nous donner ainsi un bel aperçu de la société américaine de l'époque. 

Si la pauvreté, la précarité, la solitude, le racisme, l'anti-capitalisme sont les thèmes principaux de ce roman, l'amitié, l'importance d'une véritable amitié, l'adolescence et le difficile passage à l'âge adulte sont également au coeur de ce roman. 

Une belle lecture. Exigeante. Mélancolique. Profondément triste, mais belle lecture. 
« Mick s'assit sur les marches, la tête sur les genoux, et rentra dans l'espace du dedans. Pour elle, il y avait deux espaces - l'espace du dedans et l'espace du dehors. L'école, la famille, les événements du quotidien s'inscrivaient dans l'espace du dehors. Mr Singer était dans les deux espaces. Les pays étrangers, les projets et la musique occupaient l'espace du dedans. Les chansons qu'elle imaginait. La symphonie. Quand elle était seule dans l'espace du dedans, la musique qu'elle avait entendue le soir de la fête lui revenait. Cette symphonie poussait lentement comme une grande fleur dans son esprit. Quelquefois, pendant la journée, ou le matin à l'instant de son réveil, une nouvelle partie de la symphonie lui apparaissait brusquement. Il lui fallait alors s'isoler dans l'espace du dedans, l'écouter plusieurs fois et tenter de la refondre dans les passages qu'elle se rappelait. L'espace du dedans était un endroit très secret. Au milieu d'une maison pleine de monde, Mick pouvait y rester enfermée à double tour. » 


« Biff, nerveux, reporta son attention sur Singer. Le muet avait les mains dans les poches, et devant lui la bière à moitié bue était devenue tiède et plate. Il offrirait à Singer un coup de Whisky avant son départ. Ce qu'il avait dit à Alice était vrai - il aimait les monstres. Il vouait une sympathie particulière aux malades et aux infirmes. Quand entrait dans le restaurant un homme avec un bec-de-lièvre ou un tuberculeux, il lui apportait de la bière. Si le client était bossu ou sévèrement mutilé, c'était du whisky au frais de la maison. Il connaissait un type dont la quéquette et la jambe gauche avaient été arrachées dans une explosion de chaudière, et, chaque fois qu'il venait en ville, une pinte gratuite l'attendait. Et si Singer avait été un buveur, il aurait pu consommer à moitié prix autant qu'il voulait.
« Tu sais que tu peux pas emmener un moricaud dans un café d'hommes blancs ? » lui demanda un client.Biff assistait à la scène de loin. Blount était très en colère, et on voyait bien à présent à quel point il était soûl. « J'suis en partie nègre moi-même »? lança-t-il par défi.Biff le surveillait d'un œil vigilant; la salle était silencieuse. Avec ses narines épaisses et le blanc de ses yeux qui roulaient, Blount était presque convaincant.« Je suis en partie nègre et rital et polak et chinetoque. Tout ça. » Des rires fusèrent.« Et je suis hollandais et turc et japonais et américain. » Il marchait en zigzag autour de la table où le muet buvait son café. Sa voix était forte et cassée. « Je suis un homme qui sait. Je suis un étranger dans un pays étrange. - Calme-toi, lui répond Biff . »Blount ne prêtait attention à personne excepté au muet. Ils se regardaient tous deux. Les yeux du muet étaient froids et doux comme ceux d'un chat. Il semblait écouter de tout son corps. L'ivrogne était fou furieux.« Tu es le seul dans cette ville à saisir ce que je veux dire, poursuivit-il. Depuis deux jours je te parle dans ma tête parce que je sais que tu comprends ce que j'ai à dire. »Dans un box, des gens riaient à une table parce que, sans le savoir, l'ivrogne avait choisi un sourd-muet comme interlocuteur. [...]Blount s'assit à la table et se pencha vers Singer : «Il y a ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Et dix mille ignorants pour un homme averti. Voilà le miracle le plus inouï - que des millions de gens savent tant de choses sauf ça. C'est comme au quinzième siècle quand tout le monde, à part Colomb et quelques autres, croyait que la Terre était plate. Mais c'est différent : il fallait du talent pour imaginer que la Terre était ronde. Tandis que face à une vérité aussi criante, l'ignorance des gens tient du prodige. Toi, tu piges. »
Elle n'arrivait pas à écouter assez bien pour tout entendre. La musique bouillait en elle. Que faire ? S'accrocher à quelques passages merveilleux, s'y absorber pour ne pas les oublier - ou laisser filer en écoutant ce qui venait sans réfléchir et sans essayer de se souvenir ? Bon sang ! Cette musique qui contenait le monde entier, elle ne pouvait pas s'en remplir assez les oreilles. [...] La musique ne fut ni de longue ni de courte durée, mais entièrement étrangère au temps. Mick, les bras autour de ses jambes, mordait très fort son genou salé. Cinq minutes ou la moitié de la nuit avait pu s'écouler. La deuxième partie était colorée en noir, une marche lente. Pas triste, mais comme si le monde entier était mort et noir et qu'il fût vain de penser à son état passé. Une sorte de cor jouait un air mélancolique aux sonorités argentines. Puis la musique monta, furieuse, porteuse d'une violence sous-jacente. Et de nouveau, ma marche noire.
Le grand projet continuait à vivre dans son esprit, mais il n'avait pas le temps d'y réfléchir. Il allait de maison en maison accomplir un travail sans fin. Le matin très tôt, il partait en automobile , puis, à 11 heures, les patients arrivaient au cabinet. Au vif air automnal du dehors succédait l'odeur chaude et renfermée de la maison qui le faisait tousser. Les bancs de l'entrée étaient remplis de nègres malades qui l'attendaient patiemment. Parfois même le porche et la chambre à coucher étaient bondés. Il travaillait toute la journée et souvent la moitié de la nuit. A cause de la fatigue, il lui arrivait d'avoir envie de s'étendre par terre, de battre des poings et de pleurer. S'il parvenait à se reposer la nuit, il se rétablirait peut-être. Il avait une tuberculose pulmonaire, prenait sa température quatre fois par jour et faisait une radio une fois par mois. Mais il lui était impossible de se reposer. Car il y avait quelque chose de plus fort que la fatigue - c'était le grand projet.
Mais il existe une injustice encore plus cruelle : être privé du droit de travailler selon ses moyens. Trimer inutilement toute sa vie. Être privé de la chance de servir. Il vaut mieux, et de loin, voir nos porte-monnaie vidés de profits que nos esprits et nos âmes dépouillés de leurs richesses.
« Certains parmi les jeunes ici présents ce matin pourront ressentir le besoin d'être professeurs, infirmières ou guides de leur race. Mais, à la plupart, ce sera refusé. Vous devrez vous rendre à des fins inutiles pour rester en vie. Vous serez repoussés et vaincus. Le jeune chimiste ramasse le coton. Le jeune écrivain n'a pas la possibilité d'apprendre à lire. Le professeur est absurdement asservi à une planche à repasser. Nous n'avons pas de représentants au gouvernement. Nous ne votons pas. Nous sommes les plus opprimés de ce vaste pays. Nous ne pouvons pas élever la voix. Nos langues dépérissent dans nos bouches faute de servir. Nos coeurs se vident et perdent l'énergie nécessaire à notre projet. » 
« Hommes de la race noire ! Nous renfermons toutes les richesses de l'âme et de l'esprit humains. Nous offrons les plus précieux des dons. Et nos offres sont dédaignées et méprisées. Nos dons sont traînés dans la boue et gaspillés. On nous attelle à des tâches plus inutiles que celles des bêtes de somme. Ô noirs ! Nous devons nous dresser et retrouver notre intégrité ! Nous devons être libres !  »Un murmure parcourut la pièce. L'hystérie montait. Le Dr Copeland s'étrangla et serra les poings. Il se sentait les dimensions d'un géant. L'amour qui l'emplissait transformait son torse en dynamo, et il avait envie de hurler pour faire entendre sa voix de la ville entière. Il aurait voulu se jeter par terre et crier d'une voix de titan. La pièce retentissait de clameurs et gémissements. « Sauve-nous ! »
« Attention ! s'exclama-t-il. Nous nous sauverons. Mais pas par des prières et l'affliction. Pas par l'indolence ou l'alcool. Pas par les plaisirs physiques ou par l'ignorance. Pas par la soumission et l'humilité. Mais par la fierté. Par la dignité. En devenant durs et forts. Nous devons nous cuirasser pour notre grand dessein. »[...] « Chaque année à cette époque, nous illustrons à notre petite échelle le premier  commandement de Karl Marx. Chaque membre de cette assemblée a eu préalable apporté un cadeau. Un grand nombre d'entre vous se sont privés de confort afin de réduire les besoins de certains autres. Chacun a donné selon le maximum de ses moyens, sans penser à la valeur du cadeau qu'il recevrait en échange. Il nous paraît naturel de partager. Nous avons compris depuis longtemps qu'il est plus délectable de donner que de recevoir. Les paroles de Karl Marx ont toujours été inscrites dans nos coeurs : "De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins."»
La ville n'avait pas connu un hiver aussi froid depuis des années. Du givre se formait sur les vitres et blanchissait les toits des maisons. Les après-midi brillaient d'une brumeuse lumière citron et les ombres étaient d'un bleu délicat.
Les riches le croyaient riche et les pauvres le supposaient aussi pauvre qu'eux. Et comme il n'y avait aucun moyen de réfuter ces rumeurs, elles devinrent mirifiques et très réelles. Chacun décrivait le muet à l'image de ses désirs.
Le magasin gonfle les prix de chaque article. Avec trois ou quatre enfants, ils sont aussi prisonniers que s'ils portaient des chaînes. C'est exactement le principe du servage. Pourtant, ici, en Amérique, nous nous proclamons libres. Et le plus drôle, c'est qu'on a tellement enfoncé cette idée dans le crâne des métayers, des ouvriers des filatures et de tous les autres qu'ils y croient vraiment. Mais il a fallu une sacrée épaisseur de mensonges pour les empêcher de comprendre. » 

Quatrième de couverture

Mick Kelly, Jake Blount, Benedict Mady Copeland, Biff Brannon vivent dans la même ville du fin fond des États-Unis. En chacun d'eux, des peines, des douleurs, mais également des rêves. Pour Mick, l'adolescente complexée, celui d'apprendre à jouer du violon : elle s'en est confectionné un qu'elle cache sous son lit. Biff, lui, observe ses clients pour échapper à sa vie de couple bien terne. Jake rêve d'un monde plus juste. Le Dr Copeland, victime d'harcèlements liés à sa couleur de peau, essaie pour sa part d’œuvrer concrètement à la réalisation de ce monde. Ces quatre personnages se sentent seuls, abandonnés avec leurs révoltes. Jusqu'au jour où ils feront la connaissance de John Singer, sourd-muet qui inspire confiance. Animés par la volonté tenace d'échapper à cette solitude profonde, ils trouveront tour à tour dans cet homme calme et courtois une écoute et la possibilité d'être compris.

Cette réédition comprend le travail préparatoire au Coeur est un chasseur solitaire (Esquisse pour le Muet) et l'ensemble des essais et des articles que Carson McCullers a publiés de son vivant.
Ces textes donnent accès aux « coulisses de la création » et précisent les références et influences littéraires de l'auteur. Ce projet rend hommage à un immense talent mais également à cet être humain généreux et attachant qui, à travers l'écriture, cherchait avant tout à comprendre ceux et celles qu'elle aimait.

Née en 1917 en Géorgie, dans le sud des États-Unis, Carson McCullers rencontre un succès fulgurant dès l’âge de 23 ans avec la publication de son premier roman, Le coeur est un chasseur solitaire. Elle est considérée comme l’un des plus grands écrivains américains du XXème siècle. Toute son oeuvre a été publiée en France aux éditions Stock.

Éditions Stock La Cosmopolite, février 2007
560 pages 
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédérique Nathan et Françoise Adelstain
Préface de Véronique Ovaldé