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vendredi 29 août 2025

Débâcle ★★★★☆ de Ian Manook

Embarcation immédiate pour la Taïga, territoire sauvage de tous les dangers. Territoire de libertés aussi.
"Débâche" est l'histoire d'une incroyable traque qui, vous vous en doutez, n'a rien d'une villégiature. Cette traque est politique, fomentée par un KGB sans scrupule prêt à tout pour faire disparaître les fâcheux dossiers.
Sous fond politique du démantèlement de l'URSS et la débâcle qui s'en suivit, Ian Manook nous propulse dans une aventure qui mettra au défi les personnages qui s'inscriront dans cette traque, des personnages marquants, en totale immersion dans une nature hostile. Les horreurs perpétrées sur le territoire russe au nom du pouvoir imprègnent ces pages. Au delà d'une intrigue bien ficelée, ce roman interroge les liens de l'homme à la nature - sujet brûlant actuellement -, et c'est aussi en cela qu'il est intéressant : ce livre crée un climat favorable à la réflexion : la nature n'est-elle pas devenue hostile pour l'homme à cause de l'homme ? De quoi parle-t-on quand on parle de milieu hostile ? Il y a des dangers partout ... même dans les villes. Liouba, dans cette aventure, nous rappelle à maintes reprises, qu'il faut en connaître les règles pour apprécier la vie dans la nature sauvage.
« Autre règle de la taïga : c'est toi qui tombes sur les autres, pas le contraire. Tu choisis ceux que tu rencontres et ceux que tu évites. C'est comme avoir les blancs aux échecs. C'est toujours un avantage. »
Je découvre la collection de La Grand Ourse aux éditions Paulsen et il est certain que j'irai piocher quelques futures lectures dans ce catalogue. Les couvertures y sont toutes aussi belles et envoûtantes les unes que les autres. 

🎶[...] C’est moi, le maitre du feu, Le maitre du jeu, le maitre du monde Et vois ce que j’en ai fait, Une Terre glacée, une Terre brûlée La Terre des hommes que les hommes abandonnent. [...] 🎶

« La ville est devenue une jungle sournoise. On ne s'y risque plus que poussé par l'impérieuse nécessité de survivre. Chaque prédateur peut y devenir à tout instant la proie d'un autre. On évite les passages et les cours. Les escaliers et les passerelles. On ne passe plus sous les ponts. On se méfie des ombres. Les gens, effrayés, se regroupent dans des endroits ouverts.
L'inébranlable, l'inaltérable, l'immortelle Union des républiques socialistes soviétiques a disparu, et rien ne la remplace encore. Les pauvres gens, sidérés, ne sont plus citoyens de rien. Tous travaillaient pour l'État, et l'État s'est fracassé dans le chaos de la perestroika. Le Parti gérait tout, fondation, ossature, murs porteurs, toiture du pays. Le voilà dissout. Il a suffi d'un décret pour le rendre hors la loi. Le pays tout entier s'est retrouvé sans employeur. Donc sans salaire. Survivre est désormais un miracle. L'épargne, gelée dans les banques d'un État qui n'existe plus, est inaccessible à ceux qui possédaient quelques économies. C'est le règne du troc et du choc. On échange tout et n'importe quoi. Les coups pleuvent de partout pour garder le peu que l'on a, ou arracher aux plus petits que soi de quoi survivre jusqu'à des lendemains incertains. On risque sa vie rien qu'à descendre au pied de son immeuble. »

« - Personne n'a besoin d'être dangereux pour être surveillé ou déporté, tu es bien placé pour le savoir. C'était 1968, l'affaire de Tchécoslovaquie, et ces deux-là ont été sacrifiés pour l'exemple. Lui, simple chef d'équipe dans une usine de câbles, et elle, conductrice d'engins de chantier. De bons communistes, bien dans le rang. Leur dénonciateur a affirmé avoir vu le père lire un "samizdat" de Soljenitsyne.»

« Balitsky Point, ce n'est pas grand-chose sur une carte, et encore moins vu du ciel. Une saignée sauvage d'un hectare dans la forêt, en pente vers une rivière. Quelques isbas de guingois, dispersées en retrait de la berge, une antenne blanche striée de rouge, haute d'une soixantaine de mètres, fichée dans un socle de béton massif épais comme un bunker. Un comptoir au bout de l'unique débarcadère perché sur pilotis pour échapper aux crues. Et le dépotoir tout autour. 
Le contraire d'une décharge. Tout ce que ces survivants d'un autre monde, habitués aux pénuries soviétiques, ont été poussés à collecter au cas où, par instinct de survie. Tout et n'importe quoi. Glacières déglinguées, motos rouillées, planches, tubes, moteurs, ferraille, chiottes jaunies de pisse, lavabos ébréchés, bâches, bidets fêlés, pneus, parpaings. Même une vieille Lada rouillée, sans portes, vestige de l'ère Kossyguine, qui doit tenir lieu de poulailler. Comme partout ailleurs aux portes des villes d'URSS, des lieux enlaidis par la peur de manquer. Cette pétaudière de Russie nouvelle est pire encore. Un fatras de récupération dans un foutoir politique. Amasser pour troquer. Troquer pour survivre. »

« - Piotr, je n'ai rien contre toi et tu m'as sauvé la vie, mais tu es animé de mauvaises intentions. Des esprits malins t'habitent. Tu te mens à toi-même autant qu'aux autres. Celui que tu recherches appartient à la taïga, c'est-à-dire aux loups, aux ours, aux aigles, aux cerfs, tout comme aux arbres, aux rivières et aux montagnes. Au ciel aussi, au vent, au soleil et à la nuit. S'en prendre à lui, c'est s'en prendre à eux. Et, d'une certaine façon, à moi aussi.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Parce que prendre un risque, c'est savoir à quel danger on s'expose.
- Quel risque ? De quoi parles-tu ? Liouba, attends !
Mais elle est déjà loin. Elle disparaît dans le sous-bois et il la perd de vue. »

« - Moi ? Comment résumer ça... J'avais vingt ans, je rêvais de pilotage et de conquête spatiale, genre Roscosmos, Gagarine et Baïkonour, tu vois le genre ? Au lieu de ça, on m'a envoyé au Moyen Âge combattre des fous de Dieu. Trois ans d'Afghanistan. J'en suis revenu déglingué comme tu peux pas imaginer et j'ai sabordé ce qui me restait de jeunesse à grands coups de paradis artificiels. J'ai tout foutu en l'air avec une application obstinée et suicidaire. À frôler chaque jour cette putain de mort qui m'avait snobé là-bas...
- Et ensuite ?
- Ensuite, classique : j'ai fini par trouver une fiancée qu'un apparatchik du Parti convoitait. Il a fait pression sur moi à cause de la drogue. Alors j'ai été obligé de passer en mode ONV.
- ONV ?
- "Ochen Nizkaya Vysota", comme on dit dans l'aviation : vol à très basse altitude pour passer sous les radars.
- Je vois. Donc tu voles sous les radars jusqu'à Iakoutsk et tu te planques dans ton hélico sous prétexte de ravitailler les corbeaux. »

« Le feu est une bête féroce. Liouba en a affronté trois avant celui-ci. Elle le connaît, maintenant. Elle le comprend, comme elle comprend l'ours, le cerf ou le loup. Elle sait ce qu'il veut : de l'air et du gaz. Il terrasse ses proies bien avant les flammes. À quelques dizaines de mètres devant lui, il pousse un front invisible et délétère qui dessèche tout sur son passage. Prisonnière de cette vague de chaleur extrême qui transforme la chimie des végétaux, la forêt meurt bien avant de s'embraser. Quand les flammes se referment sur les écorces déjà meurtries, le brasier festoie du gaz qui s'en échappe.
Il est fourbe, le feu. Feu de surface qui embrase en chandelle un arbre tout entier dans la futaie. Feu rampant, au ras du sol, sous les taillis et les buissons. Roulant quand il prend son élan. De cimes quand ses brandons virevoltants enflamment les mélèzes par leur pointe. Et sauvage, redoutable, en feu continu, quand il dévore en même temps cimes et troncs dans la même fureur. »

« - Tout ce que nous imaginons de l'au-delà n'est fait que pour ceux qui restent.
- Tout est faux, alors ? L'enfer, le paradis, les âmes, les dieux, les esprits ?
- Non, tout est vrai pour ceux qui ont besoin d'y croire. La vraie question, c'est pourquoi éprouvent-ils ce besoin ?
- Tu n'y crois pas, toi ?
- Je ne crois à rien d'autre qu'en ceux que j'aime et à cette nature à laquelle j'appartiens. Nous ne sommes qu'une infime particule d'un tout qui nous dépasse. Je finirai poussière et mon âme s'éteindra avec moi dans un univers qui me survivra. Au bout du compte, il ne restera plus rien de moi, ni en haut ni en bas.
- Finir cendre ou poussière, ce n'est pas franchement une consolation.
- Ne perds pas ta vie à chercher la consolation. Consacre-toi à aimer Sacha sans te poser de questions. Ne fuis pas. Reste avec ceux que tu aimes. Ne t'occupe pas des croyances de ceux qui sont guidés par la peur.
- Tu penses que tous les croyants ont peur ?
- Dans les guerres saintes, on brûlait les ennemis les plus valeureux pour qu'ils montent au ciel par peur que leurs fantômes ne ressuscitent pour continuer le combat sur terre, Toutes les croyances sont fondées sur la peur. D'aller en enfer ou de ne pas mériter le paradis. »

« - Tu ne crois en rien, alors ? Même pas aux légendes ?
- J'y crois comme je crois aux rêves. Les mythes et les légendes sont les rêves de l'humanité. Ils ne sont que ce qu'on veut bien y voir.
- Les prêtres, les popes, les chamanes y voient pourtant beaucoup de signes du destin.
- Parce que nous les avons laissés faire, Yuliana. Nous les avons laissés lire le monde à notre place. Ils en ont pris l'habitude. Ils en ont tiré un savoir-faire, un vrai talent pour certains, une activité mercantile pour d'autres. Mais les plus honnêtes le reconnaîtront eux-mêmes : ils ne sont que des intermédiaires entre ce qui existe et ce que nous ne prenons plus la peine de comprendre. Ce qui compte, c'est ce que tu fais de toi. »

« Toute croyance, toute foi, tout dogme n'est qu'un artifice pour t'empêcher d'être maître de ton destin. On ne croit que parce qu'on doute. Cesse de douter. »

« - Deviens ce que tu es ! s'amuse Vassili. Qui a dit ça, déjà ? Socrate, Karl Marx, Jésus-Christ ?
- Nietzsche, répond Liouba qui préfère s'expliquer.
Ce que son père a dit au sujet de Poliakov, c'est lui qui l'a vécu à l'époque où il se nommait encore ainsi : il a été dénoncé, arrêté, torturé, déporté sous le nom de Poliakov. Il a passé dix années de sa vie au goulag. Après sa libération, toujours sous le nom de Poliakov, il a mené avec sa femme la vie d'errance des anciens condamnés. C'est de ce vagabondage forcé qu'est née l'idée d'une fuite. Totale. Absolue. Définitive. Échapper à tout. Aux années volées par le régime autant qu'à l'avenir macabre. Pour échapper à cette humanité pervertie, il fallait revenir à ce qui survivrait à tout : la nature.
- Quitte à se soumettre à des lois, mes parents ont préféré qu'elles ne soient pas le fruit d'une idéologie paranoïaque. La nature est dure, certes, mais impartiale. »

« Il faut deux vies d'homme pour qu'une forêt ressemble à ce qu'elle était avant le feu. Pas plus d'un incendie tous les siècles et demi. Au-delà, l'équilibre est rompu entre ce qu'il a détruit et ce qu'il permet de régénérer. »

« Non, la nature n'est pas cruelle. La prédation n'est pas une cruauté, elle n'a rien d'une propension à faire souffrir. Si la proie souffre, cette souffrance est extérieure à la finalité du prédateur ; elle est un mal nécessaire. Rien à voir avec les policiers et les agents du Komité, les bourreaux vicieux qui l'ont torturé, ceux qui ont violé Eva, les gardes-chiourme sadiques qui les martyrisaient jour après jour dans le camp. C'est en ces hommes que réside la cruauté, et non dans le loup qui ne terrasse la biche que pour nourrir ses louveteaux.
Les animaux ne sont jugés nuisibles que quand ils dérangent T'homme. Ils ne sont pas cruels les uns envers les autres. Rares sont ceux qui tuent pour tuer. «Les animaux ne font pas la guerre», a-t-il dit un jour à Poliakov.
- Ils s'affrontent pourtant pour des territoires. Les combats de chimpanzés, comment tu appelles ça ?
- Ce n'est peut-être pas un hasard s'ils sont nos plus proches cousins...
- Songe aux fourmis qui ne nous ressemblent pas, alors.
Elles passent leur temps à guerroyer contre les termites qu'elles exterminent pour conquérir leurs territoires ou leurs forteresses.
- Peut-être parce que, comme nous, elles construisent des sociétés dont le mode de fonctionnement et la perpétuation leur échappent. C'est la société qui justifie la cruauté, pas l'individu. »

« Il fredonne quelques chansons patriotiques qui les font sourire tant les paroles, en ces temps de débâcle, leur semblent désuètes.
Levez-vous par les feux de camp, nuits bleues ! 
Nous sommes les pionniers - les enfants des travailleurs! 
Voici venir l'ère lumineuse, 
Le cri des pionniers : « Sois toujours prêt ! »
Ils s'accordent tous sur les nuits bleues, mais ils n'ont pas souvenir d'années lumineuses. Ou alors elles sont passées loin d'eux. Très loin !
Vaste est mon pays natal, 
Il regorge de forêts, de champs et de rivières, 
Je ne connais pas d'autre pays 
où l'homme respire plus librement qu'ici.  »
« Yuliana raconte cet été de canicule, sur les bords de la Lieva, à Balitsky Point. Un hélicoptère avec des géologues. Ils parlent fort et leurs mains s'aventurent sous les jupes de sa mère qui en rit à gorge déployée. Ils ne veulent pas d'une gamine dans leurs pattes.
De loin, elle prend en pleine poitrine des musiques qu'elle ne pouvait même pas concevoir. Chuck Berry, les Creedence, les Beatles. Et puis les Rolling Stones. Les « Stones », comme disent fièrement les géologues. Elle se souvient d'« Angie » et elle en pleure encore.
Angie, Angie
When will those clouds all disappear ?
Angie, Angie
Where will it lead us from here ? »
« - Mais vous serviez à quoi, avant ?
- À rien, pareil, sauf qu'on était payés.
- Tout ça, c'est la faute de Boris.
Boris ?
- Eltsine. Le poivrot. La gueule d'alambic. Le buvard de gnole. L'éponge à éthanol. C'est lui qui boit, et c'est le pays qui trinque. Tu y crois, toi, que ce tète-vodka a dissous le Parti ? »

« Je sais bien, tu ne m'attends pas 
Mes lettres, tu ne les lis pas, 
Je t'attends, tu ne viens pas, 
Si tu venais, tu ne me reconnaîtrais pas...
- C'est lugubre, murmure Piotr pourtant ému par la complainte.
« Le port de Vanino » : l'hymne des zeks de la Kolyma, la pire des colonies pénitentiaires, À l'époque où cette chanson a été écrite, les déportés étaient envoyés à l'autre bout de la Sibérie construire eux-mêmes le port qui les acheminerait en enfer. À Vanino, dans le détroit de Tartarie, sur la mer d'Okhotsk, ils étaient parqués dans les wagons de la Magistrale Baikal-Amour jusqu'à Magadan, où on les envoyait pourrir le long de la route des ossements...
- Je ne chante jamais les premiers couplets, parce qu'ils parlent de mer et de bateaux dont nous n'avons jamais vu la couleur à Oïmiakon. Mais les deux derniers ont du sens pour tous les zeks du monde.
Ma mère et ma femme, adieu ! 
À vous, gentils enfants, adieu! 
Buvons jusqu'à la lie la coupe immonde, 
Buvons l'amertume de ce monde !
Fiodor se perd dans un silence dont Piotr n'ose imaginer la profondeur et la noirceur. À quoi bon se remémorer de telles horreurs ? Se pourrait-il que Fiodor s'accroche au souvenir de quelques bonheurs fugaces dans cet univers d'épouvante ? Il faut pourtant qu'il ait gardé en lui un peu d'espoir pour avoir eu la force, le courage et l'envie de survivre. 
 »

« Le goulag, c'est un monde à part. Un monde dans lequel des centaines de milliers de déportés se croisent, se rencontrent, se côtoient sur des chantiers titanesques ou au fond de mines d'enfer. Les zeks vivent, boivent, souffrent, mangent, s'épuisent et s'endorment ensemble. Ils résistent, espèrent, croient, se résignent, abandonnent ou se révoltent ensemble. 
Entassés par centaines dans des baraques, des dortoirs, des réfectoires, des dispensaires. Des millions de personnes avec un travail de forçat qui les épuise des jours entiers, et quelques moments de désœuvrement. Du temps libre, comme ils disent, pour des zeks brisés, cernés par des gardes et des barbelés.
Fiodor se tait un instant, soudain absent de ce monde, le regard perdu, cherchant où puiser les mots justes dans la noirceur d'une nuit aussi sombre que sa mémoire.
- Au goulag, tout le monde se parle, tout le monde se raconte. Moins bien que Soljenitsyne, dont les samizdats auraient justifié la déportation de toute la famille Poliakov, mais avec la même précision, la même volonté de graver ce qui pourrait un jour, dans des temps meilleurs, devenir le fer acéré d'un témoignage. Ou le tranchant d'une vengeance.
Dans les camps, il n'y a pas de présent, et le futur se résume au seul espoir de survivre un jour de plus... 
[...]
- Au goulag, seul ce qui a été existe. C'est à la fois une ressource et un refuge. Alors tu ne penses qu'à ça, mon garçon. À ce que tu as vécu, à ce qui t'est arrivé. Pourquoi, comment, par qui. Et tu t'aperçois que tout le goulag bruisse de cette même volonté de savoir et de comprendre comment, pourquoi et par qui le malheur s'est abattu sur chacun.
Fiodor explique à voix basse comment, tout en surveillant ceux qui surveillent, entre audace et terreur, on se murmure des questions dont on se chuchote les réponses. Entre voisins de terrassement, de bûcheronnage ou de mines. Camarades de punition, camarades de corvée. Aux malades et jusqu'aux mourants. Même à travers les murs des frigos, ces cellules d'isolement glaciales, on partage des nouvelles, on explique son cas, ses conditions d'arrestation, la procédure, les motifs de déportation, les passages à tabac, les isolements et les condamnations. Les dates, les lieux, et surtout les noms des responsables.
Au goulag, il se trouve toujours quelqu'un pour connaître le nom du policier, du juge, du délateur ou de l'agent du KGB qui a causé le malheur des autres. Un espion de quartier, un accusateur du Parti, un faux témoin. Autant de salauds que le système finit par déporter aussi, un jour ou l'autre. Des types qui vident leur sac, marchandent son contenu ou se le font arracher. Et la vie du camp s'organise autour de cette obsession : savoir et faire savoir.
- C'est la faiblesse des systèmes génocidaires, explique Fiodor, cette volonté de donner une apparence légale à la barbarie. À chaque échelon, on se couvre de la forfaiture organisée par les autres. Tout, de la plus petite vilenie à la pire bassesse, est consigné quelque part. Il suffit de trouver celui qui te tendra le premier fil pour venir à bout de la pelote. Il faut du temps pour y parvenir, mais ça tombe bien : la seule force du zek, c'est le temps. »

« - La taïga est un monde à part, reprend Fiodor. Tu y trouves l'avant-garde de l'avidité géologique, minière et pétrolière soviétique au complet. Tu y croises aussi des pêcheurs, des chasseurs, des braconniers, des fugitifs, des autochtones, contrainte, par désir de spiritualité ou par goût de l'aventure, sont revenus à la forêt. Et ils sont nombreux, beaucoup plus dans la taïga. Et figure-toi qu'ils se parlent chaque fois qu'ils que tu le penses. Il y en a des milliers, comme moi, dispersés se croisent. Dans la forêt, tout finit par se savoir.
Fiodor raconte à Piotr comment il arpente la forêt, jour après jour, pour continuer à apprendre d'elle, mais aussi pour aller à la rencontre d'autres taygatskyi et découvrir ce que chacun a appris du monde. Le leur et celui des autres.
- Nous ne sommes plus des déportés, et la taïga n'est pas un nouveau goulag. Nous ne sommes pas non plus des ermites, ni par pénitence, ni par repentance, ni par crainte d'aucun dieu ou d'aucune autorité. De ta ville, de ton monde, tu ne vois que le confort dont tu nous crois privés, mais nous sommes tout simplement des revenants.
- Des fantômes?
- Non, des gens revenus de ce monde artificiel et chaotique, des gens qui ont choisi de revenir à la forêt. Une communauté plus vaste que tout ce que tu peux imaginer. Personne, chez les revenants, n'est seul au sens où vous l'entendez. C'est juste que nous n'éprouvons pas le besoin impérieux de nous prouver chaque jour que nous vivons ensemble. Tu habites dans un immeuble collectif, je suppose ?
- Oui, répond Piotr sans comprendre le sens de la question.
- À quel étage?
- Huitième.
- Comment s'appellent tes voisins du quatrième ?
- ...
- Et leur métier ? 
- Je ne sais pas...
- Et ceux du premier ?
- Je ne sais pas...
Fiodor le regarde et sourit.
- À dix jours de marche, vers l'est, il y a Anton, le trappeur. Sur le chemin, il y a Vadim le prospecteur et sa femme Raïssa avec leurs trois filles, Saskia, Polina et Yéléna, qui fricote avec Leonid, le fils aîné d'Anton. Au sud-est, à quatre jours, un camp de forestiers: Yvan, Dimitri, Pavel, Agop l'Arménien, Andreï et Bogdan. Tu veux le nom de leurs femmes et de leurs enfants ? [...] »

« - Dans les temps anciens, des générations se sont succédé pendant des siècles sur ces terres sans rien changer à leur mode de vie.
- C'est probablement la raison pour laquelle ces gens-là ont fini par disparaître.
- Non, les peuples anciens sont morts de l'incapacité de cette prétendue civilisation à accepter un autre mode de vie que celui qui alimente sa voracité infernale. Ils disparaissent parce que le système ne les juge pas assez rentables. Parce que, en les voyant, il pourrait venir à l'esprit des aliénés de votre monde qu'une autre vie est possible.
- Tout revenant que tu prétends être, tu survis quand même de ce qu'un hélico t'achemine deux fois par an, y compris tes livres. Un hélico, Fiodor, avec son kérosène, ses radios, son héliport quelque part, des mécanos pour l'entretenir et le réparer. Tu ne vois pas ce qu'il y a d'hypocrite dans ton choix de vie ?
- Et toi, tu te rends compte à quel point ton raisonnement est biaisé ? Tu cherches à me convaincre que notre monde ne survit que grâce au tien.
- N'est-ce pas le cas ? Que ferais-tu en cas de péritonite ou de morsure de vipère ?
- Je mourrais sans doute, et alors ? Toi aussi, tu peux mourir en bas de chez toi, renversé par un camion ou poignardé par un ivrogne. Accident ou malchance, appelle ça comme tu veux. Mais à dix jours de marche d'ici, je peux te présenter une bonne demi-douzaine de centenaires qui vivent à deux ou trois cents kilomètres du premier dispensaire.
- Je ne vois pas l'intérêt de s'obstiner dans le refus du progrès et du confort qu'il apporte.
- Bien, n'en parlons plus, alors. Sinon je serai obligé de te demander de quelles libertés la société t'a privé pour t'intégrer au système. Revenons donc à Platov, mon garçon. »

« Piotr perd pied. Sa vie s'est vidée de sens dès qu'il a eu la certitude que sa mère était morte. Celle que lui propose Fiodor en est dépourvue. Il n'est plus ni Pavel ni Piotr. En lui, c'est la débâcle aussi, tout se rompt. »

« Le hasard, ou ce qui préside à la destinée des êtres vivants, ne le fait pas trop attendre. Dans son dernier engourdissement, Fiodor a la vision d'Eva qu'il ne rejoindra pas puisqu'ils ne croyaient ni l'un ni l'autre en l'éternité. De Pavel et de Liouba qui comprendront. Alors seulement il murmure dans un dernier souffle les vers de Yéghiché Tcharents, un poète arménien :
Et enfin, il s'apaisera 
Pour toujours, ton corps fatigué, 
Devenu cendres fertiles, 
Transformé en pierre et en sève. 
Immatériel et sanctifié 
Ton esprit enchanteur vivra; 
Devenu un chant qui s'élève 
Et le nôtre, transformé en terre.
Quand il aperçoit le cerf éternel et majestueux à l'orée de la clairière, quelque chose d'infiniment grand se rompt dans sa tête. Une débâcle. Un flot incandescent de bonheurs qui se propage dans son être et son âme. Les remous et l'écume de son existence, ses vagues, ses rapides, ses courants. Ses eaux dormantes, ses fleuves tranquilles. Ses mares, ses torrents, ses ruisseaux. Jusqu'à la source.
Fiodor Pouchkine quitte ce monde, apaisé, ne regrettant rien de ce qui ne sera plus, mais heureux de tout ce qui aura été. »

Quatrième de couverture

Balitsky Point, 1991.
Boris Eltsine vient de dissoudre l’Union soviétique et le Parti communiste dont tout dépendait : salaires, pensions, carburant, munitions… L’hélico qui ravitaille tous les six mois ce comptoir isolé de Sibérie se pose à vide. Seul en descend un homme, ex-agent du KGB, à la recherche d’un ermite, survivant du goulag.
Dans ce pays âpre et grandiose commence alors une traque machia­vélique pendant laquelle ni les bêtes sauvages, ni les incendies, ni les fous de Dieu, ni les tortionnaires n’entameront la détermination du chasseur et de sa proie.

Éditions Paulsen,  mars 2025
Collection La Grande Ourse
384 pages

vendredi 25 avril 2025

L'Éden à l'aube ★★★★★ de Karim Kattan

Ouvrir "L'Éden à l'aube", c'est embarquer pour un beau voyage enchanté, très loin, dans une humanité hors du temps. C'est le ciel, ici, qui est le narrateur. Il nous conte et commente, mieux que personne ne pourrait le faire, l'amour fou entre Isaac et Gabriel dans une réalité complexe, balayée par un vent de sable d'une inouïe violence, le khamsin venu d'Égypte - violence que l'on comprend volontairement exagérée. En écoutant un interview de l'auteur sur France Culture, il explique justement que ce vent exagérément violent lui a permis de soustraire le territoire de la Palestine au réel.
Le ciel nous conte aussi le projet un peu fou de ces amoureux, de partir en vacances, dans leur propre pays et rejoindre une contrée pleine de magie.
Et ce choix des prénoms  ❤️ 
Et ce narrateur, atypique quand même, vous en conviendrez, qui bouscule le lecteur, qui n'hésite pas à l'interpeller, guettant presque  sa réaction. Un voyeur charmant, bienveillant mais aussi impuissant. Il sait la beauté et l'amour, il sait la violence aussi. 
« Ils sont nés en ces terres empêchées par le béton et l'histoire et les tanks et le sang et la peur dans la nuit. Parfois, Isaac a l'impression d'être un rien dans son cœur. Parfois, Gabriel aussi.

C'est comme ça. »
Les caresses infinies du ciel et du vent font écho à l'immensité des formes de langage, des sentiments qui imprègnent ces pages et des réflexions qui en ressortent.

J'ai aimé retrouver Jérusalem -  dans laquelle j'ai eu plaisir à déambuler il y a quelques années -, à travers la plume de Karim Kattan : une ville labyrinthe, extraordinaire, figée dans le temps.
Une lecture empreinte de lyrisme, de poésie, une ode à l'amour, à la liberté, à la Palestine, à la lumière, à l'imaginaire. 
Bravo et merci Mr Karim Kattan pour vos mots et ce texte bouleversant. 

« Un enchanteur puissant, 
A, jadis, en jardin, transformé la princesse.»
Jean Cocteau, Renaud et Armide 

« L'ami ambigu qui sauta la fenêtre erre encore. Il n'a pas, en touchant le sol, abdiqué sa forme. Mais que je l'assiste seulement et le voici halliers, embruns, météores, livre sans bornes ouvert, grappe, navires, oasis... »
Colette, La Naissance du jour

« Gabriel, au même âge, voulait être jardinier. Il pensait qu'une main divine (une vraie main, Isaac, dira-t-il plus tard, genre énorme dans le ciel, la main du dieu) le soir venait colorier le ciel de ses couleurs de nuits et, le matin, avec sa gomme effacer la nuit. Si bien que pour lui, le jour n'était que la nuit effacée. Il trouvait cela incroyable, jour après jour, année après année, de toujours rater le moment où la main effectuait son travail. C'était invraisemblable. Il n'en parlait jamais à personne parce qu'il s'agissait d'une évidence, comme quand le vent souffle. Parfois la main s'amusait à des expériences, quand elle inondait le ciel de rouge d'orange et de rose, avant de revenir à nouveau peindre tout de noir et alors il se rendait compte que le ciel était un jardin de couleurs. Et Gabriel aimait beaucoup répéter les gestes de la main du dieu jardinier, remplir ses carnets de coloriage de noir, du très beau noir, noir du ciel, ce noir nocturne si particulier, unique à cette main. Car c'était ça le jardinage: dessiner plein de ciels, d'abord les ciels, toutes les couleurs du ciel puis, peu à peu, la terre, celle qui fait face au ciel, et ce qu'il y a sur la terre, les hommes, les bêtes, les routes, et l'espace merveilleux qui se trouve entre les choses. »

« Isaac allait à une école cosmopolite. On y fréquentait à la fois des gens comme lui, qu'on nommait poliment les locaux ; des gens comme eux, les autres, le peuple de soldats; et même des étrangers qui séjournaient ici pour des raisons qui lui étaient obscures (plus tard il comprendrait : vivre dans les endroits comme ici, pour ces gens nés dans des pays où rien ne les oblige à venir dans ces coins de merde, ça fait classe à raconter et ça paye un bon pactole de thunes.) En tout cas, sa mère était prévoyante. Elle voulait absolument qu'il parle sa langue, leur langue, et aussi la langue des autres. Elle voulait donner à Isaac toutes les chances qu'elle n'avait pas eues, c'est-à-dire lui donner accès à la planète. Clara et l'école, pour armer son âme à l'échappatoire si un jour cela s'impose. Pour impressionner les soldats et les oncles. »

« (Des années plus tard, Isaac adulte n'aurait plus beaucoup de souvenirs de son enfance. Mais il se souviendrait au millimètre près du visage gênant d'Ézéquiel, de ses yeux, du goût que ça fait dans la bouche de penser à Ézéquiel, de l'odeur qu'il sentait parfois, des fluctuations de sa voix, de l'épaisseur de ses cheveux lisses, de son visage blanc et pâle et délicat ; de sa manière de tenir sa kippa sur sa tête lorsqu'il courait pour attraper le ballon. Il garderait ce souvenir précis, celui-là, comme une preuve d'amour quand Ézéquiel rejoindra l'armée. Ce n'est pas grave, qu'il devienne soldat, meurtrier, sanguinaire, qu'il aille tuer, qu'il aille s'enivrer de mort, se bourrer la gueule de haine, je me souviens de lui, courant pour attraper la balle, et retenant sa kippa sur son crâne comme s'il craignait de perdre la tête ou de s'envoler, de se métamorphoser en oiseau, et de me quitter pour toujours; je me souviens de sa plus grande innocence.) »

« Trois mers, un lac, un fleuve. Vous voyez ? Isaac et Gabriel viennent d'une terre qu'on nomme parfois Palestine et qui, si l'on veut, est un isthme. Voilà, c'est inévitable, c'est ainsi : il faut bien accepter de le nommer. Il faut bien l'ancrer dans cette réalité-là, sans quoi il s'envolerait, il deviendrait air, rien, inconsistance mais de la pire des façons. 
Ils viennent de. C'est-à-dire qu'ils émergent d'ici, portent le sceau d'ici, la malédiction qui les accompagne là où ils vont. Viennent de, c'est-à-dire qu'ici commence leur chemin qui se terminera, aussi, ici, et ils ne pourront jamais s'en échapper. Viennent de : chose banale, qui ne signifie rien d'autre qu'une vitesse de collision. La question est : contre quoi vont-ils s'écrabouiller, se défoncer ? C'est la question de chaque vie. »

« Ils sont nés en ces terres empêchées par le béton et l'histoire et les tanks et le sang et la peur dans la nuit. Parfois, Isaac a l'impression d'être un rien dans son cœur. Parfois, Gabriel aussi.

C'est comme ça. »

« Je vois, désormais, Isaac adolescent, ou juste avant. Il a, je dirais, dix ans. Il est sombre, mais pas taciturne, non, un peu l'inverse, il parle trop et souvent et vite. Il vit, avec sa mère à la magie sauvage, dans le village près de Jérusalem, ville des recoins et des angles morts. Après l'école, et avant de rentrer en bus chez lui à temps pour le dîner, il a quelques heures où il fait ce qu'il veut.

Et ce qu'il veut, c'est rester dans les ruelles de la vieille ville. Étrange locution que « vieille ville » pour dire la ville du dedans, par rapport à la nouvelle ville, celle du dehors. Pour dire la ville à nous, froncée, froissée, impossible, par rapport à l'autre, ouverte et dépliée, à eux.
C'est un monde constitué avec ses propres règles, ses paramètres, ses cartographies secrètes.
Il y a des quartiers et des régions, des clans, des empires, des alliés et des ennemis, des allégeances et des pactes, et des fiefs, et des covenants, et des trahisons et des perfidies, et des trésors cachés, des ruelles couleur d'or et des escaliers qui mènent au ciel. Il y a des recoins inconcevables, des commissures inconnues, replis, sinuosités, tréfonds. Il y a des gens de toutes les tailles et des fenêtres de toutes les formes et des lanternes de toutes les couleurs, jaunes et rouges et vertes et violettes. Parfois, il y a des arbres bleus ou roses, parfois des anges qui, en route pour une course céleste éminente, se sont arrêtés au pied d'un mur quelques instants pour roupiller ; parfois des chiens, qui sont des jinns, viennent vous parler et parfois ce sont les oiseaux, des jinniat, qui chantent en leur joli latin et parfois c'est seulement une sainte joufflue qui lévite parmi les citronniers. Il y a des touffes d'herbes qui poussent dans les fissures des murs et du sol. Il y a des piscines vides, antiques comme le temps, mais où le souvenir de l'eau persiste. Il y a des vieilles femmes plus vieilles que la terre, des jeunes belles aux lèvres rouges, il y a des moches aussi, beaucoup de moches, des femmes et des hommes moches et inoubliables, une verrue là, un œil en moins ici, lui qui claudique et l'autre qui ronfle en plein jour sur son tabouret. Il y a mille langues et mille races et mille planètes à la fois, il y a le monde entier encombré. Il y a des sultanes et des coiffes d'or, des robes brodées de noir, de cramoisi, de mauve, d'orange. Il y a des boutiques, tellement de boutiques, des étoffes, des peluches, des diamants, des chocolats, des jeux d'échecs, des t-shirts, des pistaches d'Alep, des noix Kabuki, des viandes, de l'or, des foulards multicolores, du polyester et de la soie et du coton, et du bois d'olivier et de la nacre, partout, de la nacre, de la nacre. Il y a des marchands de parfums et des joailliers, des fioles remplies de liquides colorés et fluo qui étincèlent dans la nuit des ruelles, des bocaux d'épices, et si on sait à qui demander, on peut même y acheter des crânes avec des joyaux dans les orbites, des poignards sertis de diamants. Il y a de l'or partout, Jérusalem d'or faux, de nacre vraie, et les parfumeurs et les joailliers et les vendeurs d'étoffes enturbannés et placides qui ressemblent à des sorciers assis au milieu de leurs marchandises. Et tant de murs éventrés en confettis et bibelots, bigarres et barioles, et tout cela est baigné d'ombre, de lumière; tout cela, opalin, jaspé. Tout labyrinthe.

Et il y a, parfois, quand on a tourné un coin de rue dans cette ville couverte, recouverte, mille fois voilée, il y a moi, le ciel, qui me découvre comme une surprise, moi le ciel bleu parfois, parfois amarante, toujours indéfinissable à part par ce mot-là, ciel, qui contient toutes mes multitudes de formes et de couleurs. J'ébahis parfois Isaac, ainsi. Et dans les allées, la lumière tombe de ce ciel sur le sol toujours d'une manière inouïe. Il n'y a, nulle part et jamais, la même tombée de lumière. 

Sur cette étendue de moins d'un kilomètre carré le monde s'était replié sur lui-même en un origami si complexe, un labyrinthe si changeant, une négation si irrévocable des points cardinaux, qu'il était impossible de s'y retrouver, et impossible que la ville reste fixe. Car Jérusalem avait abdiqué toute géométrie. Et dans les ruelles et les parvis il y a toujours des vendeurs poussant leur charrette, qui proposent nounours ou maïs, pâtisseries ou café, ka'ak, œufs durs et zaatar. Et ceux qu'Isaac préférait, les jeunes mecs magnifiques, affublés d'improbables costumes, de beaux fez brodés d'or, comme des runes magiques sur leur front et qui servaient le thé comme on fait une acrobatie.

Isaac est là, je le vois, dans ce nombril du monde disloqué. La certitude, impensée, que le monde qui pourtant lui est si hostile, et lui a démontré mille fois qu'il lui était hostile, est bien à lui. Ici, dans cette Jérusalem de paume de main, ce minuscule qui n'en finit pas d'être minuscule, ce tout petit territoire exigu, où tout le monde connaît tout le monde, on respirait contre toute attente l'inconnu. Excitation des horizons, des possibles... Sans avoir jamais vu d'océan, et s'il avait été un enfant propice à l'analogie il aurait dit : parfois, Jérusalem est comme l'océan (alors que je dirais, plutôt, que Jérusalem est un ciel, exactement comme moi). Et dans certains coins, ces petites contrées de Jérusalem, il y a des jungles, des déserts, des banquises, des archipels.

Et puis il y avait les tunnels, qui mènent d'un marché à l'autre, d'un quartier à l'autre. Les tunnels qui font passer d'une zawiya à un joaillier, d'un marché de fragrances à une synagogue, d'un couvent à un marché d'épices, d'une mosquée à un boucher. Entrer dans l'obscurité en plein jour. Les tunnels, c'est là qu'il apprit la beauté des garçons. C'est qu'ils sont beaux, les garçons, et leur beauté fait très mal parfois. »

« Gabriel n'avait aucune envie que sa vie change. Il ressentait juste, parfois, un sentiment bienvenu, comme un chagrin doux et léger. Il infusa dans ses carnets des réminiscences involontaires de cette après-midi chez la vieille Fátima, dont la maison prit place au côté de Jérusalem comme si elles étaient l'une aussi vaste que l'autre. Les cartes d'un univers se rétrécissaient pour accommoder l'étendue d'un sentiment, continental, qui naquit en lui dans la pénombre du salon. »

« Moi qui suis plus profond que le bleu et vieux comme le monde, je me souviens d'autres comme eux. Moi qui ai écouté les mots d'amour dits par Salomon à sa Reine du Midi, par Balqis à son Roi, par Balqis encore qui montra ses jambes velues au roi et - je vous dis la vérité - vit le roi devenir fou de désir parce qu'il contempla ses jambes poilues. Moi aussi j'ai vu, oui, Salomon par terre, à quatre pattes sur le sol étincelant, léchant les jambes de Balqis qui soulevait sa robe pour découvrir l'étendue de ses forêts. La reine poilue des énigmes, envoûtante sorcière du matin, et le roi magicien, à la délectable barbe. Des poils enroulés dans d'autres poils mille fois. Je vous dis qu'il serait allé jusqu'à Ophir s'il le fallait, aurait quitté Jérusalem et son domaine et ses sujets et sa descendance, pour avoir à nouveau l'opportunité de lécher les jambes de Balqis et lécher, sur le sol, les reflets de Balqis. Moi qui ai vu ça, moi, témoin des mots d'amour, qui surplombe la sainte Jérusalem, la riche Saba, et le Waqwaq lascif. 

J'ai vu tout le peuple de Jérusalem ahuri devant le roi et la reine ; peuple qui emporte dans ses prunelles l'image de la salive de leur roi sur les jambes de la reine à la lueur des flambeaux de résine ; de Salomon prostré dans sa sublime parure de noir tissée de pourpre, son ceinturon d'or qui pend comme une queue dorée, laissant apercevoir quelque chose de son entrejambe royal, ses pieds nus plaqués contre le sol froid, et sa barbe tressée et nattée d'or qui s'emmêle aux poils nombreux et denses de la reine comme la lumière des étoiles un soir sans lune dans les forêts.

La reine des énigmes possédait un pilier, aussi haut que moi, sur lequel était inscrit le savoir des humains, des animaux, des anges, et des jinns. Il suffisait de savoir le lire, et de savoir grimper, pour avoir accès à ce que l'on désire. Elle l'offrit à son roi, lui donna, généreuse comme elle était, la Reine du Midi, le savoir du monde. Et quand elle lui posa l'énigme, quand elle lui demanda le chiffre et la lettre, vous savez quoi, le beau roi Salomon, le sage roi Salomon, Salomon des jinns et des jugements, il donna sa langue au chat. Tout ce qu'il savait faire, c'était ne rien savoir, lécher la reine et ce que touchait la reine.

Moi, donc, le ciel qui sais les arcanes de l'amour. »

« Un aparté. Soyez patients, car comme vous aimez le rappeler à vos enfants, la patience est une vertu. Et puis ce n'est pas facile pour moi de tout énoncer, et de devoir vous le rappeler, ici et là, car vous oubliez. Oui, je sais que vous oubliez les détails, alors que je les ai choisis et formulés avec précaution, que je les dispose avec un soin infini. Que je constitue leur récit au mieux pour qu'ils y vivent et s'y épanouissent. Mes deux bébés, mes deux amoureux.
Je ne veux pas revenir trop souvent sur cet aspect-là - loin, loin, loin de vos oreilles le mal - mais vous constaterez qu'ils viennent d'un peuple occupé dans un pays occupé. Ils ne le mention-nent pas, car on ne parle pas jour et nuit de ce qui constitue l'étoffe de nos existences. Sachez que c'est la chose qui est toujours là, partout. Dans leur ciel et sous terre et dans les regards et dans chaque geste, c'est l'occupation qui régit l'existence, qui l'organise, la permet, la soustrait. Toute leur vie dépend de ça. Pourquoi pensez-vous que Gabriel dessine tant ? Sans cet élément, cette histoire ne veut rien dire. Rien du tout. Du bruit, du bruit, du bruit.

Moi, je voulais seulement vous conter leur amour et le commenter. Mais en réalité comment vous décrire leur amour sans vous dire la minutieuse administration dans lequel il est né ? Qu'est-ce que tout cela signifie si vous ne savez pas quels sont les papiers, les frontières, les finances, qui organisent la vie de l'un et de l'autre ? Rien, rien que des mots. Car voilà, l'un comme l'autre vit dans un pays qui n'est pas vraiment le leur. Ils vivent enchaînés à des systèmes conçus pour les empêcher, élaborés pour maintenir leur vie au stade minimal, pour couper l'épanouissement et, ainsi, tuer dans l'œuf la possibilité de vivre libre ou amoureux. C'est-à-dire qu'ils vivent, colonisés, dans un espace dont les coordonnées sont composées de telle manière à empêcher qu'ils puissent imaginer aimer (sa famille, ses amis, ses amours, l'univers) en toute sécurité. C'est là le cœur de l'histoire, en réalité. Le cœur de l'histoire est la nature du passeport de l'un et de l'autre, de leurs comptes en banque, du fait que l'un a besoin d'un permis pour être auprès de l'autre, tandis que l'autre ne peut quitter plus d'un an ce pays sous peine de tout perdre. Ils sont tous deux régis par une machine coloniale si vieille et profonde et sophistiquée, qu'ils l'ont presque oubliée. L'amour ne triomphe de rien, et certainement pas de cette administration. Gare à vous, si vous l'oubliez. Gare à eux, qui l'ont déjà, et si facilement, oublié.

Leur amour, leurs familles, leurs amitiés, sont gouvernés par un mirador et un papier et un soldat et des cadavres, dedans et dehors. Leurs mondes sont brisés, ou fissurés, ou encore, si vous préférez, en morceaux comme le cœur de Gabriel.

Je compte sur vous, pour vous en rappeler. Je vous parle de deux hommes qui n'ont que des moitiés de droits, des semi-prérogatives, des possibilités toujours négociables et jamais assurées, et qui vivent dans un pays où on les considère, au mieux, comme des citoyens de seconde zone à soumettre, au pire, comme une sous-race, parasites, enfants des ténèbres.

Si vous croyez que j'exagère, vous n'avez qu'à leur demander.

Ce que ça fait, laissez-moi vous le dire : ça fait que dans leur cœur, ou ailleurs dans les organes qu'ils utilisent pour aimer, leur estomac, leurs reins, quelque part au fond d'eux, sont enfouies, dans l'un et dans l'autre, des mines prêtes à exploser pour les rappeler à leur condition primale: voués corps et âme à la désintégration.

Ils le savent, mais aussi ne le savent pas. »

« Ils sont assis à une table, dans un café, penchés sur le portable d'Isaac comme deux conspirateurs préparant une attaque. Isaac boit un café au lait et Gabriel un jus de pomme. « Jus de pomme », c'est l'une des rares et absurdes successions de mots qu'il sait dire dans la langue des autres. Le menu est dans deux langues : une, qui est celle des autres, et l'autre étrangère. Rien, ici, pour leur souhaiter la bienvenue. Alors, être ici, c'est un peu une victoire. Ici, il y en a beaucoup, des autres. Quand il est au milieu d'eux, Gabriel a l'impression d'être un otage de la modernité. Il se sent défait et conquis. Eux, les autres, ne pensent jamais à lui. Mais ils n'en ont pas besoin : ce sont eux qui définissent les termes de sa géographie et de sa vie. Tu ne trouves pas ça malaisant, d'être ici ? demande-t-il à Isaac.
Celui-ci lève les yeux du portable, où il était occupé à tracer un itinéraire dans les cartes empêchées des checkpoints. Non, pourquoi ? Gabriel se rend compte qu'Isaac a réussi, d'une manière qu'il trouve héroïque, inconsciente, à effacer leur toute-puissance de son esprit. Il les gère, eux, leur langue, les checkpoints, les papiers, les soldats, les humiliations, les millions d'impossibles qu'ils leur imposent, comme des broutilles administratives. Il ne remarque pas leur autorité naturelle, ni le confort dont ils disposent et qu'ils manient comme une supériorité sur eux, ni leur fermeté dans la manière de boire leur café, de manger leur glace, d'acheter leur jogging; ni les bottes ni les injures ni la haine. Il s'en fout. À y penser, Gabriel a encore du mal à respirer tant il aime Isaac à ce moment-là. »

« On est libres après tout. On est libres après tout Gabriel. Et quand il répète ça, on est libres après tout, Gabriel se trouve épris de l'odeur de l'inconscience d'Isaac dans cet endroit, de ce qu'il croit être sa liberté irréductible ici et, aussi, de la bouche d'Isaac - pas spécifiquement son haleine, goût café froid et pistache, mais sa bouche toute, odeur de sa langue et de sa respiration et odeur essentielle des muqueuses d'Isaac, son estomac. Qu'Isaac ait voulu aller dans cette maison, sur ce dessin, et qu'il ait fait surgir ce souvenir en lui. Gabriel se dit qu'il a fait le meilleur choix. Qu'ici-bas, il n'était pas possible de faire meilleur choix que d'être avec Isaac, à ce moment-là, fai-sant ce choix-là.
Ils vont partir et il n'y a rien de plus difficile au monde pour Gabriel que de ne pas se perdre dans la bouche d'Isaac, il se retient, mais il voudrait être englouti tout entier par cette bouche, il voudrait être comme l'oncle ou l'arrière-oncle ou il sait plus qui, rôti vif par son désir le plus fou, voilà, il voudrait des fils barbelés autour des jambes et une broche qui le traverse du cul à la bouche et se faire rôtir doucement par les braises de son désir, ça, voilà, c'est tout ce qu'il veut et la bouche d'Isaac lui donne des envies d'anéantissement immenses et irrésistibles, la liberté irréductible c'est quelque chose, l'envie d'être digéré par ses sucs gastriques. »

« Il faut comprendre ce que c'est qu'un check-point abandonné. Il faut voir le triomphe, le lierre qui s'enroule autour des plots, les fourmis qui courent sur le métal, les lézards sur le mirador, les chiens endormis sur l'asphalte. Ça respire lentement, majestueusement, comme une plante. C'est l'anéantissement du pouvoir. Il fait quarante-cinq degrés, la route du désert au désert est vide, et le pouvoir est anéanti; pas partout, et pas pour longtemps, mais ici, juste là, au matin et Isaac ça l'excite d'une manière tout à fait nouvelle, ça l'excite comme on peut bander pour une révolution, c'est très absurde comme réflexion mais c'est à peu près ce qu'il se dit en voyant une porte métallique renversée, les barrières de sécurité en plastique (dégueu rouge et blanc les jours où il fait si chaud ça colle ça brûle) sont à terre, il n'y a personne que lui et Gabriel et le pouvoir anéanti et beaucoup de sueur alors il prend Gabriel par la main et il y a une guérite (couleur indéfinissable, vert pâle en éclosion contre le désert) et ils grimpent la barricade et comme des enfants qui font une bêtise s'accroupissent dans la guérite et disent chut chut chut et puis s'embrassent il fait trop chaud beaucoup trop chaud même pour s'embrasser tout colle tout pique tout brûle et la sueur dans les yeux et leurs cheveux puent tout pue aussi mais c'est plus fort qu'eux car rien n'est plus ridicule, rien plus pitoyable, qu'un check-point où le lierre et les lézards triomphent, rien, mais pareil, trop de sueur, et puis aucune position confortable dans cette guérite mais c'est pas grave c'est drôle c'est surtout ça c'est drôle et on s'esclaffe regarde y a un mirador renversé aussi mais attends, d'abord Gabriel se tient debout sur le rebord de la guérite sur la barricade, défait son pantalon, et pisse partout sur le checkpoint c'est parfaitement ridicule mais Isaac trouve ça génial alors il fait pareil mais comme il bande il pisse partout sans faire exprès et ils s'éclaboussent tous les deux il fait peut-être quarante-huit degrés maintenant et ce checkpoint est vulnérable, loin de tout, c'est bizarre comme parfois les choses ressemblent à des gens par exemple les voitures sont des mecs super agressifs et ça me fait peur, et ce checkpoint, là, à moitié renversé ben je sais pas peut-être à un mais c'est pas sympa de pisser sur un mort. Et après ils s'allongent tous les deux dans la guérite, il y a un peu d'ombre, mais la chaleur et on a laissé la voiture sous le soleil faut qu'on parte on va crever déshydratés là ils disent ça entre deux éclats de rire, un checkpoint abandonné, qui respire de toute sa profondeur, comme une plante, comme le triomphe de tout ce qui est immobile sur la fureur des soldats et des parents des soldats, comme la vengeance du silence et de la lenteur, le géologique qui va avaler tous ces bouts de plastique et de métal, ces choses pathétiques et Isaac rien qu'à y penser, rien qu'à penser à l'anéantissement face à l'éternité a envie d'embrasser Gabriel partout et de rester ici pour toujours. Jéricho est loin à l'horizon et, plus loin encore, la mer Morte, tout est couleur pastel, tout est couleur rose et bleu et ocre mais d'une manière si inouïe dans un air irrespiré de quiconque d'autre qu'eux, les lézards, les fourmis, le chien, que ce gris et vert du checkpoint est encore plus pitoyable ; et ça pue l'urine, la pisse qui s'évapore sur l'asphalte, et les voilà morts de fatigue et assoiffés, bites à l'air, en plein désert, sur un checkpoint pulvérisé, et pour la première fois depuis longtemps ils n'ont pas peur ni l'un ni l'autre et pendant qu'ils rient et halètent et attendent quoi on ne sait pas un lézard rampe lentement près de la jambe d'Isaac, et lui, qui déteste les lézards, hurle et le lézard prend peur et déguerpit et ils rient de plus belle. C'est comme ça que je t'aime, dit Isaac et Gabriel lui répond, de ta bouche aux portes du ciel. »

« car tout peut arriver 
tout basculer 
quand on est né 
comme vous 
dans la paume d'un Ifrit.

Tout peut brûler 
quand 
tout 
tient 
entre les mains 
d'un Ifrit.

Tout peut arriver 
quand l'Ifrit 
décide 
de vous écrabouiller.

Et l'Ifrit, 
toujours, 
décide ainsi, 
car telle est sa nature. »

Quatrième de couverture

Alors qu'un étrange vent de sable ensevelit le pays, deux hommes se croisent chez tante Fátima. Dans Jérusalem, ville labyrinthe, on se séduit chaque nuit en imaginant des histoires de jinns, de lions et de chevaliers.
En cette saison démoniaque, Gabriel et Isaac s'aiment, se perdent et se retrouvent, puis décident, en dépit du sable et des checkpoints, de partir en vacances... Mais n'est-ce pas un projet fou dans un pays morcelé ?
De Jérusalem à Jéricho, puis au mystérieux village où l'on oublie de mourir, jusqu'aux piscines de Salomon, c'est une aventure amoureuse, une recherche de lumière et de liberté.

Karim Kattan, auteur magicien, nous raconte de sa voix enchanteresse le ravissement de Gabriel et d'Isaac dans leur Palestine ardue, baroque et fabuleuse.

Karim Kattan, écrivain palestinien né à Jérusalem en 1989, a grandi à Bethléem. Il est docteur en littérature comparée et écrit en français et en anglais.
Son recueil de nouvelles, Préliminaires pour un verger futur (Elyzad, 2017), a été finaliste du Prix Boccace. En 2021, son premier roman, Le Palais des deux collines (Elyzad poche, 2024) a reçu le Prix des Cinq continents de la francophonie.

Avec L'Éden à l'aube, il confirme la richesse de son univers litté-raire hybride, mêlant oralité et culture classique, réalisme et merveilleux. 

Éditions Elyzad,  juillet 2024
329 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

samedi 27 avril 2024

L'enfant de la prochaine aurore ★★★★☆ de Louise Erdrich

Un virus s'est répandu sur la Terre et l'évolution des êtres vivants régressent. 
« Nous ne savons pas. Soyez patients. La science ne détient pas de réponses instantanées. La vérité prend du temps. »
Louise Erdrich imagine un monde assez glauque, dans un futur proche, un monde qui doit faire face à ce fléau et s'organiser, notamment pour perpétuer l'espèce humaine normale, celle d'avant. 
Les femmes, dans ce nouveau monde, sont donc la cible ; elles doivent contribuer. 
Engendrer. 
Enfermées.
« Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe c'est qu'on ignore précisément ce qui se passe. »
Ce qui est intéressant dans ce livre, c'est que nous sommes plongés dans cette nouvelle ère grâce à Cedar, une jeune amérindienne qui raconte à  l'enfant qu'elle porte en elle, tout de ses sentiments, ses impressions, ses craintes, ses angoisses, ses colères, ses petites joies aussi, ses espérances, ses prières, ses réflexions, ses interrogations. Elle nous confie ainsi beaucoup d'elle, se raccroche à son enfant, à cette vie qui grandit en elle et rend ainsi ce livre profondément humain
Il y est question de quête d'identité, du poids de la transmission, de réchauffement climatique, de politique. Dans ce livre, certains protagonistes agiront sans scrupules envers leurs semblables. 
=> Comment vivre dans une société qui privent les êtres d'amour et de liberté ?

Un livre qui fait écho à La Servante écarlate et semble résonner aussi avec le livre de Wendy Delorme "Viendra le temps du feu" dans lequel je viens de me plonger. Et puis le personnage de Mother, ici, n'est pas sans rappeler le Big Brother de 1984.

"L'enfant de la prochaine aurore" est une lecture passionnante, étonnante aussi, exigeante, allez oui, un peu ; je ne l'ai certainement maîtrisée de bout en bout, mais qu'importe, elle m'a tenue en haleine et a suscité pas mal de réflexions sur des sujets préoccupants de notre actualité - elle a fait notamment écho aux récentes infos politiques et sociales aux États-Unis. 
À  lire !
« Et le ciel a fleuri, il verdoie d'étoiles. Je n'avais encore jamais vu des étoiles pareilles. Intenses, brillantes, douces. Je suis soulagée de penser que rien de ce que nous avons fait subir à cette terre ne peut les atteindre. Je songe aux neurones qui dans ton cerveau sont en train de se relier, de se ramifier, de développer la capacité que tu auras, je l'espère, à t'émerveiller. Ils s'enchaînent, à la manière des galaxies. Peut-être que nous fonctionnons nous aussi comme des neurones, interconnectant des pensées dans la lie géante de Dieu. »

« Le Verbe est vivant, être, esprit, tout en verdeur verdoyante, tout en créativité. 
Ce Verbe se manifeste dans chaque créature. »
Hildegarde de Bingen (1098-1179)

« Je ferme ensuite les yeux et j'écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. Le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d'un jour. L'enveloppe d'une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l'aile d'un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d'être tellement mortels et d'éprouver tant de sentiments. C'est une blague cruelle, et magnifique. »

« Si l'évolution régresse, nous ne saurons jamais pourquoi, pas davantage que nous ne savons pourquoi elle a démarré. C'est comme la conscience. Nous sommes capables de dresser la carte du cerveau et de décrypter l'origine des pensées, et même des sentiments. Nous pouvons tout dire sur le cerveau, sauf pourquoi il existe. Ni pourquoi il réfléchit à ce qu'il est. »

« Et pendant tout ce temps, alors que le soleil décline, nous baignant dans un embrasement magnifique, mon cœur se fend peu à peu. L'or profond aux reflets orangés est pure nostalgie. Une très ancienne clarté se diffuse déjà sur cette belle vie que nous partageons. Je deviens lourde, enracinée dans ma chaise longue. Tout ce que je dis et tout ce que disent mes parents, les amis qui vont et viennent, la saveur piquante de la citronnade, le vin sur leur langue, les cris d'oiseaux ensommeillés et les écureuils qui s'élancent de branche en branche, sans crainte, dans les hautes cimes des vieux érables et des féviers, tout cela est en phase terminale. Il n'y aura plus jamais d'autre mois d'août sur terre, pas comme celui-ci ; il n'y aura plus jamais cette sorte de bien-être et de justesse. Les oiseaux changeront, les écureuils tomberont des arbres, et qui se rappellera comment on fait le vin ? »

« [...] me voici, peut-être une contradiction ambulante, peut-être deux espèces dans un seul corps. Personne ne le sait. Une femme, une pauvre fille, un boulet, une dilettante enceinte et sans diplôme, pas seulement à cheval sur les millénaires mais sur les époques. Je suis aussi une Indienne Ojibwé mal dans sa peau, une catholique novice, un cerveau qui s'escrime et invente des drames inconciliables. C'est plus fort que moi, j'amasse des tonnes d'idées sans intérêt et je suis incapable de les distinguer de celles qui sont importantes - pourtant l'Incarnation, ça, c'est important. Ça, c'est pertinent, selon moi. »

« Les dinosaures ont eu une longévité tellement plus grande que nous, ou plus grande que ne le sera probablement la nôtre, et pourtant ils avaient un cerveau tellement petit. La sottise serait-elle une bonne stratégie de survie ? »

« Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe c'est qu'on ignore précisément ce qui se passe. »

« Phil a emporté un des fusils, ce qui ne nous empêche pas de rester sur le qui-vive. Mais être dehors et marcher tous les deux librement me procure un plaisir si fort que je ressens tout trop violemment - le passage délicat de l'air sur mon visage, la souplesse du sol sous les arbres, le relief de l'écorce sous mes mains, la caresse des feuilles sur mes vêtements et sur ma peau. Une conscience enchantée m'envahit. Je glisse une feuille noire entre mes doigts, remonte le long de la nervure centrale rigide. J'avale l'obscurité d'un trait, le riche bouillonnement de la terre. »

« Le sommeil négatif

Dans le sommeil que je ne trouve pas toutes les nuits, j'éprouve la tranquillité d'esprit qui me permet de ne pas me suicider tout au long de la journée suivante, au cours de laquelle l'envie de dormir me torture. Faute d'un mot plus approprié, je nomme cet état d'esprit, dans lequel je pense au sommeil mais sans vraiment dormir, le sommeil négatif. Car il n'est négatif qu'à la façon dont un bout de pellicule noire est l'image fantôme d'une photographie je m'oppose à ce que ce mot comporte le moindre jugement de valeur. D'autant que dans ce crépuscule de la pensée éclosent des sensations positives. Éveillé dans le noir, je ressens le plaisir de mon souffle qui entre et sort sans effort de mon corps. Quand je règle ma respi- ration sur les expirations un peu engorgées de Trésor, je prends conscience de la douce générosité du temps. Voilà l'éternité, à cet endroit précis, car l'éternité n'est rien d'autre que la conscience que nous avons du temps qui passe. Être couché près de ma femme pendant trois heures et ressentir pleinement chacune de nos respirations conjuguées. Le bonheur suprême. C'est la quatrième heure qui craint. L'anxiété s'insinue. La pensée des tâches du lendemain, encore amplifiée par la tentative désespérée de prendre du repos. Aigreur. Elle dort bien, pourquoi pas moi ? Et pire. Elle roule sur le côté ou grogne alors que je m'endors enfin, faisant jaillir chez moi des larmes de frustration. Le cerveau se met à divaguer. Il sort de sa boîte et rôde dans la maison en quête d'un meilleur endroit où se reposer. 
Par terre ? Sur le canapé ?
Ce n'est que par le plus grand des efforts que je parviens à revenir à un état de sommeil négatif, c'est ça ou avaler un comprimé. J'en ai essayé des tonnes et certains me font de l'effet un certain temps, mais tous ceux qui sont efficaces créent aussi une dépendance et je ne voudrais être dépendant que d'une seule chose. De la réflexion. Des plaisirs de l'esprit. La réflexion me sauve, finalement. Je me rends compte que si j'essaie de résoudre un problème moral épineux, ou de rédiger les trois ou quatre pages suivantes de mon manuscrit, l'objectif abstrait déclenche une prompte avalanche. Le sommeil me gagne. Tandis que la pièce s'éclaire, un état plus doux s'empare de moi, et quand Trésor se lève je m'endors pour de bon. Je suis dans les vapes. Si personne ne me réveille, je peux rester comateux une bonne partie de la matinée. Mais vers neuf heures, en général, je dois répondre à une urgence naturelle. Je me lève souvent plein d'amertume. Toutefois les souvenirs de mon sommeil négatif viennent à mon secours et je ne me suicide pas.

P-S : Il faut que je griffonne ça en vitesse : visite-surprise des Nagamojig. Bimibatoog. »

« Et le ciel a fleuri, il verdoie d'étoiles. Je n'avais encore jamais vu des étoiles pareilles. Intenses, brillantes, douces. Je suis soulagée de penser que rien de ce que nous avons fait subir à cette terre ne peut les atteindre. Je songe aux neurones qui dans ton cerveau sont en train de se relier, de se ramifier, de développer la capacité que tu auras, je l'espère, à t'émerveiller. Ils s'enchaînent, à la manière des galaxies. Peut-être que nous fonctionnons nous aussi comme des neurones, interconnectant des pensées dans la lie géante de Dieu. »

« T. S. Eliot avait peut-être raison. Notre monde ne se finit pas sur un boum mais sur un gémissement hésitant. Je mets mon travail de côté. »

« Quand vous ouvrirez ce magazine, il est fort possible que j'aie mon bébé dans les bras. Je l'espère. J'ai beaucoup appris sur le sujet traité dans ce numéro : l'Incarnation. Que mon corps soit capable de bâtir un conte- nant pour l'esprit humain a suscité en moi la volonté de survivre. Et m'a révélé bien des vérités.
Quelqu'un a été torturé en mon nom. Quelqu'un a été torturé en votre nom. Il y aura toujours quelqu'un dans ce monde qui souffrira en votre nom. Si votre tour est venu de souffrir, souvenez-vous-en. Quelqu'un a souffert pour vous. Voilà ce que signifie revêtir une enveloppe de chair humaine: être prêt à accepter la douleur pour un autre être humain.
J'ai vu une jeune femme en plein travail souffrir davantage que le Christ pendant ses trois heures de martyre sur la Croix. Ses souffrances ont duré vingt-quatre heures, sans interruption. Et j'ai entendu parler d'accouchements qui ont duré beaucoup plus longtemps encore. Pour mettre cet enfant au monde, j'endurerai les douleurs nécessaires. Je ne peux m'empêcher de souhaiter une épidurale, mais voilà pourquoi j'écris. C'est cela l'Incarnation. L'esprit donne sens à la chair. Sinon, nous ne sommes que des tas de bidoche. »

« Ensuite nous ne parlons plus pendant longtemps. Mais je lui réponds en pensée, en me balançant dans le noir, alors que mon cœur palpite d'un amour brûlant, d'un amour de toi, d'un amour de tout, toujours plus généreux et passionné à chaque cellule sanguine toute neuve, à chaque éclair glacé de neurone. Sauvage, implacable, collant à la réalité tel du goudron en fusion, cet amour grandit. Et je pense : Bien sûr que tu seras heureuse lorsque tu verras mon bébé, oui, tu seras ravie. Cet enfant est la lumière du monde ! »

« Je reste tranquille, seule.
Et je me rappelle maintenant que j'y étais, la dernière fois qu'il a neigé au paradis. J'avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. Viens ! a crié Sera. Glen a hurlé : La neige ! Nous nous sommes précipités dehors et, subjugués, nous avons campé sur la pelouse d'un vert terne. Les flocons tournoyaient autour de nous, tombant toujours plus vite. Et il y avait des oiseaux, des oiseaux frénétiques, un grimpereau qui montait et descendait le long des arbres en émettant de petits claquements. Des merles frigorifiés qui lançaient des trilles tandis que la neige s'accumulait, flocon après flocon. L'air s'est figé et la neige a pourtant continué de tomber. Des gens déambulaient, pareils à des ombres blanches, et leurs voix étaient les cris d'enfants perdus. La neige emplissait le ciel et ne cessait d'arriver, comme un ravissement, en rideaux mouvants. Elle ne s'arrêtait pas. Elle ne fondait pas dans l'herbe. Elle s'accumulait sur chaque surface. Et je la sens, là, si lourde. Chaque brindille fut soulignée de neige. Chaque bain d'oiseau devint solide, et le treillage et les capitules secs des fleurs d'été furent bordés de volants blancs. Il a neigé sur chaque aiguille de pin, sur le haut des piquets, sur les voitures. Dans les rues, sur les trottoirs, dans le caniveau, il a neigé. Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l'enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l'air et il n'y a rien d'autre que de la blancheur. Je suis ici, et j'étais là bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre ? »

Quatrième de couverture

Notre monde touche à sa fin. Dans le sillage d'une apocalypse biologique, l'évolution des espèces s'est brutalement arrêtée, et les États-Unis sont désormais sous la coupe d'un gouvernement religieux et totalitaire qui impose aux femmes enceintes de se signaler. C'est dans ce contexte que Cedar Hawk Songmaker, une jeune Indienne adoptée à la naissance par un couple de Blancs de Minneapolis, apprend qu'elle attend un enfant.
Se sachant menacée, elle se lance dans une fuite éperdue, déterminée à protéger son bébé coûte que coûte.

Renouvelant de manière saisissante l'univers de l'auteure de LaRose et Dans le silence du vent, le nouveau roman de Louise Erdrich nous entraîne bien au-delà de la fiction, dans un futur effrayant où les notions de liberté et de procréation sont des armes politiques. En écho à La Servante écarlate de Margaret Atwood, ce récit aux allures de fable orwellienne nous rappelle la puissance de l'imagination, clé d'interprétation d'un réel qui nous dépasse.

Considérée comme l'un des grands écrivains américains contemporains, Louise Erdrich est l'auteure d'une œuvre majeure, forte et singulière, avec des romans comme La Chorale des maîtres bouchers et Love Medicine. Récompensée par de nombreux prix littéraires, elle a été distinguée par le prestigieux National Book Award et le Library of Congress Award. Son précédent roman, LaRose, qui clôturait la trilogie initiée avec La Malédiction des colombes (2010) et poursuivie avec Dans le silence du vent (2013), a été récompensé par le National Book Critics Circle Award.

Éditions Albin Michel,  janvier 2021
402 pages
Traduit de l'américain par  Isabelle Reinharez

samedi 4 novembre 2023

Glory ★★★★★♥ de Noviolet Bulawayo


« Ce qui nous fit comprendre l'importance non seulement de livrer nos propres récits, nos propres vérités, mais de les coucher par écrit afin qu'on ne nous les retire pas, qu'on ne les altère jamais, tholukuthi ne les efface jamais, jamais ne les oublie. »
Dans un pays fictif, le Jidada avec un -da et encore un -da, vivent les Jidadiens. Ce sont des animaux qui vivent , parlent, s'habillent comme des humains. Ils sont appelés aussi les "animals" : "mals" et "femals". Le pays s'est libéré du joug des colonisateurs.
Libres. 
Ils sont LIBRES. 
Leur pays est une démocratie. 
"Ceux à qui ont ne la fait pas" disent que c'est peut-être une république démocratique mais que de démocratique, elle n'en a que le nom. L'oppression y règne en maître : le gouvernement pille, détourne, gaspille, s'enrichit indécemment, maintient le pays sous une chape de plomb. Les "Défenseurs" assurent la sécurité de ce gouvernement corrompu, brutalisent, violentent, violent, massacrent. Sans pitié, ils condamnent toutes tentatives de soulèvements populaires naissants, aspirants à un vrai changement.
Quelques quatre-cent cinquante pages, savoureuses, - émouvantes, difficiles aussi - intelligemment écrites, avec originalité, cocasserie et humour (surtout au début), gravité aussi, évidemment, dénoncent les pratiques injustes, barbares, égoïstes, tyranniques, terrifiantes de certains gouvernements africains. Ils ont promis de meilleurs hospices à leurs électeurs mais ceux-ci se retrouvent bien plus infortunés qu'avant. L'histoire se répète et la corruption, la cupidité, l'absurdité, la haine restent de mise en haut lieu. La cruelle bêtise de ces tortionnaires, assassins, tribalistes ne passe pas inaperçue dans ce roman. 
« Tout le monde savait, que ce soit au Jidada ou au-delà de ses frontières, que les Défenseurs du Jidada étaient par nature des bêtes violentes et morbides. »
De cette bêtise, mathématiquement découle le sort brutal de nombreuses familles et ici en particulier celle de Destinée.
Et nous devenons, dans le dernier tiers du livre, les témoins des blessures profondes, ancrées dans la chair, des douleurs, du sang, des cris et des larmes. 
Éclate sous nos yeux l'impuissance. 
L'injustice. 
La colère et la rage. 
La tristesse. 
La peur. 
« Où sont toutes les organisations qui sont censées nous protéger, où est le reste du monde ? Et que devons-nous faire pour que nos corps, nos vies, nos rêves, nos avenirs finissent par compter ? »
Une fable satirique ancrée dans le Zimbabwé qui donne à réfléchir. D'ailleurs de nombreuses références sont loin d'être fictives ; l'autrice évoque par exemple le Gukurahundi, rappelant le passé sanglant du Zimbabwe.
« Lettre à lettre, mot à mot, ligne à ligne, un paragraphe après l'autre, page après page, elle écrit depuis le présent sur son passé, sur celui de sa mère et celui de sa famille, qui est aussi celui du Jidada, puis revient au présent et va dans l'avenir espéré, oui, tholukuthi le passé et le présent et l'avenir se dépliant simultanément sur ses pages jusqu'à ce qu'elle perde la notion du temps et qu'elle ne puisse plus les distinguer. Elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit. Tholukuthi écrit. »
Écrire pour contrer l'effacement. Pour ne pas oublier. Pour que JAMAIS PLUS ... un jour peut-être. 
Pour que dans le silence, triomphent l'amour et la solidarité, la dignité. La JUSTICE.
« Pour les morts, qui ne sont pas morts. »
Un récit brillant. Puissant. Riche. 
« Quand ceux à qui on ne la fait pas disent que les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépendance mais pas sa liberté, tholukuthi ce qu'ils veulent dire c'est les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépendance mais pas sa liberté. »

« Dieu, mon Père, dit : "Que chacun soit soumis aux autorités supérieures, car il n'y a d'autorité qu'en dépendance de Dieu, et celles qui existent sont établies sous la dépendance de Dieu; si bien qu'en se dressant contre l'autorité, on se dresse contre l'ordre des choses établi par Dieu, et en prenant cette position, on attire sur soi le jugement. En effet, ceux qui dirigent ne sont pas à craindre quand on agit bien, mais quand on agit mal. Si tu ne veux pas avoir à craindre l'autorité, fais ce qui est bien, et tu recevras d'elle des éloges. Car elle est au service de Dieu pour t'inciter au bien, mais si tu fais le mal, alors vis dans la crainte. Ce n'est pas pour rien que l'autorité détient le glaive. Car elle est au service de Dieu : en faisant justice, elle montre la colère de Dieu envers celui qui fait le mal. C'est donc une nécessité d'être soumis, non seulement pour éviter la colère, mais encore pour obéir à la conscience." Et maintenant, sur ces précieuses paroles, très cher Jidada, inclinons nos têtes au nom du Jidada et remercions le Tout-Puissant pour l'incomparable don de liberté que nous célébrons aujourd'hui, pour les Libérateurs qui nous ont délivrés des diables colonisateurs, ainsi que pour les dirigeants menés par Dieu qui veillent bel et bien à ce que nous continuions de vivre libres chaque jour et à tout jamais. Prions ! »

« Tholukuthi les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand les Défenseurs, remis de leur trouble momentané devant ce tabou, et s'étant rappelé qu'ils étaient des chiens avec une réputation et une révolution à défendre, s'élancèrent alors, armés de matraques, de leurs crocs et de fouets et redevinrent des Défenseurs. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles sentirent la danse folle desdites matraques, fouets et crocs sur leur chair. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles furent traînées à bas de l'estrade. Les Sœurs des Disparus ne cessèrent pas leurs clameurs même quand elles furent entassées dans des jeeps et conduites en prison. »

« Où et qui seraient-ils aujourd'hui s'ils n'avaient pas commis l'odieux péché de nous coloniser ? Que seraient ces États-Unis sans la terre qu'ils ont volée et ont aujourd'hui l'audace de ceinturer par une violente frontière ? Que serait en effet ce pays s'il n'avait enlevé à l'Afrique ses fils et ses filles qu'il maintient désormais dans une abjecte pauvreté alors que c'est à eux et à elles qu'on doit la richesse de ce pays ? Et que serait l'Occident sans les ressources de l'Afrique ? sans l'or de l'Afrique ? les diamants de l'Afrique ? le platine de l'Afrique ? le cuivre de l'Afrique ?  l'étain de l'Afrique? l'huile de l'Afrique? l'ivoire de l'Afrique ? le caoutchouc de l'Afrique ? le bois de l'Afrique ? le cacao de l'Afrique? le thé de l'Afrique ? le café de l'Afrique ? le sucre de l'Afrique ? le tabac de l'Afrique ? sans les œuvres d'art pillées par leurs musées ? Savez-vous, mes chers enfants, que jusqu'à ce jour, des décennies après ces razzias, ces viols, ces kidnappings, ces tueries, et cette oppression épique, l'Angleterre doit encore restituer la tête de Mbuya Nehanda ? Oui, après avoir condamné la spirite de notre ancêtre, Mbuya Nehanda Nyakasikana - qui, comme vous le savez, est la mère de la lutte pour la Libération du Jidada, après l'avoir condamnée à mort par pendaison, comme si ça ne suffisait pas, ils ont tranché sa tête sacrée et l'ont envoyée dans cette Angleterre pour en faire un trophée de la Couronne ! Et c'est là qu'elle repose encore avec environ une vingtaine de têtes d'autres combattants de la résistance jidadienne! Peut-être que la reine peut nous dire ce qu'elle fait de nos têtes captives car en ce qui me concerne je ne puis vous le dire, je l'ignore. Mais ce que je peux vous dire c'est que, avant que l'Occident puisse nous édifier en matière de démocratie et de changement, il devra d'abord nous restituer toutes ces choses qu'il a dérobées. Je les réclame ! J'en ai besoin ! L'Afrique les réclame et en a besoin ! Toutes ! Chacune ! Qu'on nous les rende! » cria le Père de la Nation avec une telle fougue que le stade s'embrasa de mille chants : « Qu'on nous les rende! Qu'on nous les rende ! » »

« Le Jidada est en fait un des pays les plus instruits d'Afrique ! Voilà le vrai héritage! Tout le monde, partout, sait ça. Et notre Constitution est aussi l'une des meilleures au monde. Je m'en fiche de ce que disent nos ennemis, quand ils racontent qu'on ne respecte même pas notre propre Constitution, au moins c'est notre Constitution qu'on ne suit pas. Et le jour où on décidera de la suivre, tous verront pourquoi on dit qu'elle est la meilleure au monde. C'est ça l'héritage ! »

« Comment oublier l'époque où on a chassé les fermiers de notre terre ? Ha ! Rien que d'y penser, c'est l'extase. On leur a montré à qui appartenait vraiment l'Afrique ! Les terres, vous les avez pas ramenées sur votre bateau quand vous nous avez colonisés et vous avez l'audace de vous présen ter comme un fermier kukuru - kukuru ! Ha ! Et maintenant nous avons repris nos terres. Bon, quand je dis "nous", je ne m'inclus pas nécessairement, vu que persomalement je n'en possède aucune. Elles sont surtout à ceux qui se trouvent sous le dais là-bas, mais ce sont des Noirs comme moi, alors ça va. Bien sûr, les ennemis du régime viendront avec leur propagande, ils diront que les Élus ne savent pas en fait culti- ver cette terre, ils diront que le secteur agricole et par conséquent l'économie ont souffert de la saisie des terres. Mais on s'en fiche, du moment que ce sont des Noirs qui ont les terres ! Et c'est ça l'héritage ! Plus jamais une colonie ! »

« Toutefois, sachant toutes ces choses sur la Vieille Carne et le gouvernement, la Première Femal était-elle inquiète ? déçue ? dévastée ? Tholukuthi non : Merveilleuse était née avec une pauvre cuiller en plastique dans la bouche et tout ce dont elle avait rêvé dans sa vie c'était au moins d'une vraie cuiller - elle n'avait même pas besoin d'être spéciale tant qu'elle était en métal. Aussi son mariage avec le Père de la Nation ne mit-il pas juste une cuiller dans sa bouche, tholukuthi il y mit une louche en or entière et elle n'allait pas la recracher, qui ou quel que fût le Père de la Nation et son misérable gouvernement, après tout elle ne l'avait afin de régenter un animal adulte, plus vieux qu'elle de pas épousé quelques décennies d'ailleurs, ni de lui apprendre comment se comporter dans son propre pays qui de toute évidence lui appartenait, et où il commandait également au soleil. »

« Qu'après les dernières élections qu'il avait en fait truquées, à la suite des élections précédentes qu'il avait également truquées comme celles d'avant qu'il avait volées - oui, après que son régime et lui eurent fait barrage à tous les moyens à notre disposition pour l'évincer d'une façon paisible et constitutionnelle - nous n'avions eu d'autre choix que de souhaiter sa défection, et à n'importe quel prix. Car l'échec de la gouvernance peut changer le cœur d'un animal. Car un régime inhumain peut changer le cœur d'un animal. Car la corruption peut changer le cœur d'un animal. Car la pauvreté peut changer le cœur d'un animal. Car la tyrannie peut changer le cœur d'un animal. Car des élections truquées peuvent changer le cœur d'un animal. Car l'hémorragie d'une démocratie peut changer le cœur d'un animal. Car le massacre d'innocents peut changer le cœur d'un animal. Car l'inégalité peut changer le cœur d'un animal. Car l'ethnicisme d'un régime peut changer le cœur d'un animal. Car le fait que des pauvres sont de plus en plus pauvres peut changer le cœur d'un animal. Car des espoirs brisés, des rêves trahis, la promesse de l'Indépendance rompue tout ça avait changé nos cœurs naguère fidèles et patients, de sorte que quand le Père de la Nation attendit de nous que nous montrions aux Défenseurs à quel point nous l'aimions et avions besoin de lui, au lieu de ça nous envahîmes les rues pour les aider à finir ce qu'ils avaient commencé, oui, tholukuthi à enfoncer le dernier clou dans le cercueil. »

« [...] en ce qui concernait le Jidada avec un -da et encore un -da, la corruption était comme un des -da : ils ne pouvaient tout simplement pas imaginer le pays sans elle, aspects oui, tholukuthi ils la respiraient, la mangeaient, la buvaient, dormaient dessus - elle était présente dans tous les de leur vie, y compris chez eux.   »

« UNE IMAGE VAUT MILLE SOUVENIRS

« - Voilà, c'est fait. Je dois dire que ces Samsung prennent eux aussi de jolies photos. Ende vous vous rappelez l'histoire que c'était pour prendre une photo autrefois quand on n'avait même pas l'âge de Destinée ? dit NaMour.
- Yeyi ! Il fallait s'y prendre des jours à l'avance. Préparer les tenues. Trouver les fonds - l'argent pour se rendre en ville; l'argent pour revenir de la ville; et bien sûr l'argent pour payer le photographe. Il fallait réfléchir à la tenue. S'assurer que ladite tenue était en parfait état. Coudre ce qu'il fallait coudre. Emprunter des boucles d'oreilles. Des souliers. Des collants. Du rouge à lèvres. Du maquillage. Feuilleter les vieux albums pour être sûr de ne pas prendre une pose déjà prise. En choisir une, et s'entraîner. Puis trouver le courage de prendre la pose devant un inconnu. Trouver le courage d'aller en ville, de ne pas se salir quand on vous disait de descendre du trottoir réservé aux Blancs, le courage quand on vous accusait, à cause de votre maquillage, d'être une teigne en maraude ! »
En repensant à leur jeunesse enfuie, les anciennes, déjà debout, se rassoient et songent au passé. Tholukuthi le passé. Et soudain on est quarante, cinquante ans plus tôt dans le salon de la duchesse. Elles étirent leurs souvenirs autant que le permettent leurs esprits, et quand elles ne peuvent pas aller plus loin, elles relayent les souvenirs transmis par leurs mères, oui, tholukuthi des souvenirs comportant également ceux des mères de leurs mères et des mères des mères de ces mères. Et avec leur esprit et leur bouche, elles se propulsent chacune et ensemble dans un passé avant que le Jidada soit le Jidada, puis au-delà de ce passé dans les nombreux passés de leurs mères et des mères de ces dernières, puis au-delà de ce passé dans le passé-passé-passé, oui, tholukuthi à l'époque où les pierres étaient si tendres qu'on pouvait les pincer et les faire saigner, quand les montagnes poussaient encore, quand les dieux sillonnaient la terre, oui, tholukuthi ce passé immémorial avant que les cupides colonisateurs débarquent en armes, se répartissent les terres entre eux comme si personne n'y vivait déjà, fassent voler d'étranges chiffons en l'air appelés drapeaux et disent, Qu'il y ait des Pays-Pays.  »

« Nouveau Patriote @NouveauPatriote
Le moment est venu de démolir une bonne fois pour toutes le despotisme du Parti du Jidada. Jamais plus dans ce Jidada avec un -da et encore un -da un seul parti ne devrait pouvoir détruire et prendre le pays en otage pendant des décennies!
#changementderégimemaintenant #électionslibresjustescrédibles »

« Globalement, nous apprécions en général ce qu'essaient de faire les Sœurs des Disparus, ce qu'elles représentent et tour ça, mais bon, les voir ici le jour d'élections harmonisées est vraiment malvenu et déplacé, même la Bible nous dit qu'il y a une saison pour tout, un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour semer et un temps pour laisser reposer la terre. Aujourd'hui est le temps pour laisser reposer la terre. Mais nous refusons aux Sœurs des Disparus le pouvoir de nous provoquer alors même qu'elles sont visiblement à côté de la plaque ; nous sommes ici pour une raison et une seule - voter pour un Nouveau Jidada lors d'#électionslibresjustescrédibles, et c'est exactement ce que nous allons faire. Mais désormais nous avons vu de nos propres yeux que ce qu'on dit de ce groupe est peut-être vrai, après tout. Peut- être qu'elles auraient besoin d'époux et d'enfants et de maisons pour ne pas mettre la pagaille dans la rue, après tout. Quant à celles qui ont des maris, peut-être ces maris devraient-ils s'y prendre mieux pour imposer la loi divine et contrôler leurs femals, comme le répète sans cesse le prophète Dr O. G. Moïse, après tout. Et peut-être qu'ils auraient besoin d'un ou deux Défenseurs ici et maintenant pour les mettre au pas, leur montrer où est leur place, après tout. »

« Toute ma vie on m'avait répété que les larmes étaient un langage, qu'elles parlaient pour de vrai. Et ce jour-là, sous ce mûrier, je pus constater - entendre, comprendre la clarté, - l'éloquence absolue des larmes. Parce que avec seulement ses  larmes, oncle SaCetshwayo dit à son fils, rappela à Ce qui il était, que ses noms étaient Cetshwayo Zwelibanzi Futur Khumalo, fils de Sakhile Bathakathi George Khumalo, fils de Nqabayezwe Mbiko Khumalo, fils de Mehlulisiswe Ngqwele Khumalo, fils de Mkhulunyelwa Sakhile Khumalo, fils de Mpilompi Khumalo, fils de Somizi Dlungwane Khumalo, lui-même fils de uNkulunkulu, le plus haut Dieu. Que du côté de sa mère il était le fils de Ntombiyelanga Emily Mlotshwa, fille de Nonceba Gumede, fille de Noxolo Hlabangane, fille de Nkanyezi Gatsheni, fille de Zanezulu Mlotshwa, fille de Nom-fula Khumalo, elle-même fille de uNkulunkulu. Que tous ces ancêtres s'étaient réunis pour l'enrichir, lui, Ce, pour créer ce corps qu'il occupait en cet épouvantable moment, comme l'avaient fait également la terre et les cieux et les rivières et les arbres et le vent et tout ce qui vivait et respirait, et qu'il était la prière collective de toutes ces forces prodigieuses. Avec seule- ment ses larmes, l'oncle dit à Ce qu'il était un don précieux, le plus précieux. Qu'il l'aimait d'un profond amour, plus vaste que les océans, un amour sincère et glorieux et absolument divin, et que cet amour était non seulement tout, il était aussi plus grand que le plus terrible moment sous le mûrier, qu'il transcendait le temps, transcendait l'espace, transcendait la mort, transcendait vraiment tout et toutes choses - un amour suprême. Et que lui, Ce, ne devait jamais jamais l'oublier, et porter toujours ce savoir en lui en dépit de ce qu'étaient sur le point de leur faire ces monstres en béret rouge et tenue de camouflage, de nous faire à nous tous - il devait se rappeler qu'ils seraient toujours liés par des liens infrangibles, et donc que la séparation n'était ni un effacement ni une annihilation, et en outre, qu'elle serait temporaire. Que Ce se rappelle qu'il valait mille fois mieux que ces démons en béret rouge parce qu'il était la grâce et la beauté et la dignité, et surtout, qu'il ne laisse jamais les Défenseurs l'abaisser à leur niveau de vilenie ou leur permettre de le diminuer. Qu'il continue de s'aimer quoi qu'il arrive, en dépit des ténèbres imminentes, car même les ténèbres finiraient par se tarir et laisseraient place à la lumière parce qu'il n'y avait pas de nuit si longue qui ne s'achève par une aube, et quand cette aube viendrait, Cetshwayo aurait besoin de se présenter dans sa lumière, et seul l'amour de soi et la paix avec soi-même lui permettraient de le faire sans s'effondrer. Et alors, avec seulement ses larmes, l'oncle, qui était un chrétien et, comme ma mère, un membre de l'Église des Frères en Jésus, prononça la Prière du Notre Père, la pleura littéralement - Notre Père, qui es aux cieux. Nous entendîmes très distinctement chaque mot de cette prière par-dessus le terrible torrent jaillissant du visage d'oncle SaCe.. Quand il dit Amen, l'oncle sécha ses larmes. Et nous sûmes tous que notre doyen, notre père à tous avait dit sa prière, et n'avait plus rien à dire. »

«  Pourquoi irait-on croire que quiconque ferait un coup d'État uniquement pour donner le pays aux pauvres, ça me rend perplexe. Même moi je ne le ferais pas. Mais j'espère, dans l'intérêt du Jidada, que le Sauveur orientera au moins le pays dans la bonne direction. »

« J'ai fait un rêve, qu'un jour même l'État du Mississippi, un désert étouffant d'injustice et d'oppression, sera transformé en une oasis de liberté et de justice. »

«« J'entends bien tout cela, mais bon, ça ne se fera jour au lendemain - même les anciens ont un proverbe pour ça, ils disent que se précipiter n'est pas arriver. Ils devraient nous voir aujourd'hui, où nous en sommes. Enfin quoi, nous avons remporté des #électionslibresjustescrédibles, comme tout un chacun a pu le constater. Nous avons formé le meilleur gouvernement que le Jidada ait jamais vu et tu en fais partie. Les oiseaux et les insectes du pays chantent en ce moment même dans les airs, les cieux, les arbres et les haies la chanson désormais célèbre Nouveau Système. Franche- ment, avec tout ce qui nous arrive, ils devraient lever tout de suite certaines sanctions, non, camarade Docteur ?
- Eh bien, il est peut-être opportun de rappeler que les sanctions ne sont pas notre plus gros problème, Votre Excellence. Comme vous le savez, ça concerne surtout des membres corrompus du gouvernement, ainsi que des animals et des entités impliquées dans des abus de droit qui sapent le processus démocratique, à part ça le Jidada en tant que pays ne subit pas de restrictions susceptibles d'entraver notre progrès. Je tiens également à rappeler à Votre Excellence qu'une de mes priorités, avant même les sanctions, comme je l'ai déjà dit, est de gérer cette dette gigantesque. »
Le cochon s'interrompt parce que le cheval lui fait signe de se taire en levant son sabot.
« Mais qui dans le monde d'aujourd'hui n'est pas endetté, franchement, camarade Docteur ? Tous les pays sont endettés, même le babouin Tweeto tweete assis sur une montagne de dettes en ce moment même, non?
- Exact, Votre Excellence. Mais les nôtres n'ont pas été épongées depuis des décennies, comme vous le savez. Ce qui signifie qu'on n'a pas droit à des crédits pour relancer l'économie comme il le faudrait, et malheureusement on ne peut pas juste s'en débarrasser par des ronds de jambe. Et bien sûr, comme si nous n'avions pas assez de défis à relever, au même moment nous perdons au moins un milliard de dollars par an du fait de la seule corruption.
[...] »

« Jusqu'ici, malgré sa brillante réputation, tout ce que le Sauveur voit du ministre c'est un animal complexe qui s'exprime comme un agent de l'Opposition. Là encore, c'est le problème avec les animals qui ne sont pas des membres historiques du gouvernement ou même du Parti, du moins à des postes aussi importants - tous ceux qui se trouvent dans le jet ne portent-ils pas le Foulard de la Nation, sauf le cochon ? Il doit surveiller le cochon, sinon celui-ci risque de menacer l'âme du gouvernement, et s'il menace l'âme du gouvernement, il finira par croire qu'il a été nommé pour s'occuper des choses, et si jamais il se met à penser qu'il a été nommé pour s'occuper des choses, il va vouloir les changer, et plus personne ne reconnaîtra le Jidada avec un -da et encore un -da. »

« Mais ce qu'elle se disait, c'était que le principal problème zu Jidada résidait là - dans ce besoin de banaliser la médiocrité du gouvernement ; tholukuthi le désir qu'avaient les citoyens de s'habituer à ce qui autrement aurait dû faire scandale. De sorte que le gouvernement banalisait à son tour la docilité des citoyens et continuait tout bonnement à leur déféquer sur la tête. Elle garda toutefois ces pensées pour elle, s'empara de la télécommande et alluma la télé.  »

« Ceux à qui on ne la fait pas disaient que les Jidadiens se retrouvaient exactement au même point de la queue qu'il y a dix ans lors de l'inflation sous le règne de la Vieille Carne, une inflation qu'ils croyaient être une chose du passé, après sa chute et l'avènement du Nouveau Système, tholukuthi ils se retrouvaient à faire la queue pour les mêmes choses, comme si la tombe du passé s'était rouverte pour exhiber du fin fond de son ventre son cadavre puant et suppurant. Et ils restaient là, les Jidadiens, les pauvres enfants de ce pauvre pays, à patienter dans les nouvelles files d'attente qui étaient également anciennes, oui, ils restaient là, désorientés, silencieux et hantés par les traumas des queues précédentes. Leur corps se rappelait les postures de l'attente d'avant et les adoptait mécaniquement : campés sur deux pattes légèrement écartées. Une posture guerrière ou presque. À quatre pattes, le poids du corps distribué de façon égale. Dressés sur les pattes arrière, adossés à un mur, la queue recourbée ou coincée entre les pattes. Assis sur le trottoir. Accroupis. Se retenant aux murs. Dormant dans les queues. Dormant pressés les uns contre les autres comme des miches de pain chaudes dans les queues. Dormant debout avec un œil ouvert dans les queues. »

« « Ce que font les animals, c'est juste prononcer des mots. Que sont les mots quand ils ne savent, ne peuvent signifier quoi que ce soit l'interdisent même ? Regardez un peu ce centre-ville pathétique. Toutes ces files d'attente pathétiques. Avec toutes ces coupures tout le temps. Le chômage. Le désarroi. Et dites-moi à quoi riment des mots comme liberté ? black power ? indépendance ? démocratie ? S'ils ne vous accordent aucune dignité, si vous demeurez opprimés, ils ne veulent rien dire, que dalle ! » »

« [Le] carburant pour lequel ils faisaient la queue, le carburant qui manquait, le carburant qui était déjà cher, allait augmenter dans la nuit de cent cinquante pour cent. Et comme si ça ne suffisait pas, les Jidadiens découvrirent également un nouvel impôt sur les transactions économiques, oui, tholukuthi sur les sommes qu'on ne leur versait pas, sur les sommes pour lesquelles ils travaillaient dur, les sommes qu'ils n'avaient pas, les sommes qu'on leur avait volées. Alors, aveuglés par la colère, tholukuthi les animals oublièrent leurs désaccords, oublièrent leurs appartenances ethniques, oubliè rent tout ce qui les séparait et se mirent à fulminer dans les queues. Tholukuthi leur colère écuma et bouillonna et frémit et suinta par tous les pores de leur corps et empoisonna l'air dans les queues. Et quand au petit matin Nouveau Système, le désormais célèbre perroquet apprivoisé de Son Excellence, survola la capitale agitée avec ses nombreux congénères en chantant l'hymne désormais profondément honni de Nouveau Système, ceux à qui on ne la fait pas dirent que les oiseaux inhalèrent l'air empoisonné émanant des files et tombèrent à terre, en se tordant et en s'étouffant, et plus jamais ne chantèrent. »

« « Je suis juste restée là à attendre, à écouter ces bruits terribles chez les voisins. Je leur ai même ouvert ma porte quand je les ai entendus dehors. Je n'ai pas jugé bon de leur dire que je n'avais pas participé aux émeutes parce qu'ils n'ont jamais été des chiens justes. Ni raisonnables. Et je n'ai même pas pleuré quand le commandant Jambanja m'a violée ; non, en fait j'avais plutôt envie de rire devant cette brutale coïncidence. Je vous dis qu'il m'a violée lors des émeutes électorales de 2008, et maintenant, presque dix ans plus tard, il me viole juste après une élection contestée. S'il existe vraiment un Dieu, il a un humour malsain, je vous le dis... »

« Vous savez ce que c'est, l'impuissance ? Vous croyez le savoir mais je ne suis pas sûre que ça soit le cas, en fait. Je ne peux pas vous l'expliquer parce que c'est une de ces choses qui sont difficiles à décrire. Ils ont tellement tabassé mon fils que j'ai regretté de l'avoir mis au monde sans pouvoir le protéger. »

« « Ma question est où est le CDAA ? Où est l'Union africaine ? les Nations unies ? Où sont toutes les organisations qui sont censées nous protéger, où est le reste du monde ? Et que devons-nous faire pour que nos corps, nos vies, nos rêves, nos avenirs finissent par compter ? » »

« LE POIDS DES NOMS

Le panneau qui annonce. « Bulawayo, 10 km » la prend au dépourvu - elle n'a pas l'impression d'avoir roulé si longtemps. Oui, ça fait un temps que tu es sur la route, en fait, Destinée, et même s'il s'agit d'un assez court trajet, tu as quasiment foncé tout ce temps. Et tu as bien fait de ralentir à présent, sans quoi tu aurais raté l'embranchement. Bulawayo-Bulawayo-Bulawayo. Elle prononce le nom tout haut, le laisse s'attarder dans sa bouche, en pensant, non pour la première fois, Quel nom sombre, si sombre. Qui signifie, où l'on se fait tuer, où l'on tue des gens. Oui, tholukuthi un nom inquiétant qui a poussé Destinée à s'interroger inlassablement sur la prophétie des noms, la façon inquiétante dont les événements du 18 avril 1983, et les années sombres qui ont suivi cette date, comblent le nom. Dans très peu de temps, pense-t-elle en ralentissant, elle se tiendra sur la terre de Bulawayo. Une sorte de foyer, oui, mais aussi une ruine. Un lieu de massacre. D'extermination. De dévastation et de désespoir. De sang et de larmes. De bouleversement. Où ont été effacées des familles et des lignées entières.
Mais est-ce vraiment une bonne idée, Destinée ? Te rendre en voiture à Bulawayo ainsi, et en plus, toute seule ? Es-tu sûre d'être assez forte pour ça ? Sauras-tu affronter la situation ? Elle va le savoir, d'ici peu, et découvrir si c'était vraiment une bonne idée, si elle est assez forte. Sinon, pense-t-elle, en jetant un coup d'œil dans le rétroviseur, si la tristesse des derniers mois ne l'a pas tuée, et à un moment elle a cru en effet qu'elle allait en mourir, alors rien n'y parviendra. »

« Lettre à lettre, mot à mot, ligne à ligne, un paragraphe après l'autre, page après page, elle écrit depuis le présent sur son passé, sur celui de sa mère et celui de sa famille, qui est aussi celui du Jidada, puis revient au présent et va dans l'avenir espéré, oui, tholukuthi le passé et le présent et l'avenir se dépliant simultanément sur ses pages jusqu'à ce qu'elle perde la notion du temps et qu'elle ne puisse plus les distinguer. Elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit et elle écrit. Tholukuthi écrit. »

« Simiso qui approche le nez d'une page ouverte au hasard et inspire profondément. Simiso qui ouvre le cahier à la première page et lit le titre : "Les Papillons rouges du Jidada" et, juste en dessous, « Pour les morts, qui ne sont pas morts », et refoule des larmes. Simiso qui tourne la page et lit « chapitre 1 » et baisse la tête comme pour prier. Simiso qui commence à lire. Simiso qui tourne la page suivante et continue de lire. Simiso qui tourne la page suivante et continue de lire. Simiso qui tourne la et continue de lire. Simiso qui tourne la page page suivante suivante et continue de lire. Simiso qui n'entend pas Destinée lui dire : « Mère, tu n'es pas obligée de tout lire, je te le montrais juste pour te dire que j'avais fini, c'est tout. » Tholukuthi Simiso qui ne repose pas le cahier, ne peut pas reposer Les Papillons rouges Jidada, comme si c'était le pain même de la vie. »

« Tholukuthi la tornade demandait quel genre de créature était ledit gouvernement pour n'éprouver aucun scrupule à faire disparaitre ses propres enfants. Tholukuthi la tornade dit au gouvernement que chacun des Disparus n'était pas une pierre, non, mais le fils de quelqu'un, la fille de quelqu'un, la mère de quelqu'un, la sœur de quelqu'un, le frère de quelqu'un, le père de quelqu'un, l'oncle de quelqu'un, la tante de quelqu'un, le cousin ou la cousine de quelqu'un, l'amie ou l'ami de quelqu'un, l'amoureux ou l'amoureuse de quelqu'un, le compagnon de quelqu'un, l'épouse de quelqu'un, le mari de quelqu'un, le voisin ou la voisine de quelqu'un, le quelqu'un de quelqu'un, tholukuthi nécessairement le quelqu'un de quelqu'un. Et la tornade demanda au gouvernement de rendre, d'expliquer chacun des Disparus du Jidada. Et la tornade demanda à ceux qui avaient des oreilles pour entendre de ne jamais se reposer, de ne jamais se taire tant que le gouvernement n'aurait pas rendu et expliqué chacun des Disparus du Jidada. »

« [...] depuis qu'elle s'est assise pour écrire, elle a choisi de ne pas avoir peur. C'est sa façon à elle de s'élever au-dessus du passé, de réparer ce qui a été cassé, sa façon de rêver l'avenir. »

« Tholukuthi les habitants de Lozikeyi restèrent là à regarder la poussière retomber longtemps après le passage turbulent de la jeep des Défenseurs; ils baissèrent la queue et secouèrent la tête et poussèrent de profonds soupirs comme le font tous les Jidadiens parce que, au bout du compte, que pouvaient faire franchement des animals sous le soleil du Jidada dans le Pays Pays à part baisser la queue et secouer la tête et pousser de profonds soupirs en apercevant les chiens vicieux de la nation ? »

« Ce qui nous fit comprendre l'importance non seulement de livrer nos propres récits, nos propres vérités, mais de les coucher par écrit afin qu'on ne nous les retire pas, qu'on ne les altère jamais, Tholukuthi ne les efface jamais, jamais ne les oublie. »

« [...] Tholukuthi ce qu'ils veulent dire c'est que les puissances coloniales ont donné à l'Afrique son indépen dance mais pas sa liberté. Nous savions, alors que nous étions réunis ce soir-là devant la maison de Simiso, près du Mur des Morts, que, de même que le gouvernement et les Élus du Jidada avaient pillé les richesses du pays depuis la prétendue Indépendance, de même, également, nos anciens colonisateurs continuaient de piller les richesses du continent africain, tout comme ils l'avaient fait pendant les décennies et les décennies où ils nous avaient asservis. Nous n'oublions pas que l'Occident, qui adorait sauver l'Afrique et vanter sa moindre intervention à la face du monde entier, le faisait d'une patte tout en nous manipulant et en nous dépouillant de l'autre, de sorte qu'il sortait plus d'argent du continent qu'il n'en entrait. Nous n'avions pas besoin qu'on nous dise que ce n'était pas un hasard si nous étions entravés par les chaines immuables de dettes prodigieuses envers ces mêmes pays qui par ailleurs dépendaient de nos richesses pour assurer leur prospérité. Il sautait aux yeux que les multinationales engrangeaient et expédiaient des profits colossaux depuis l'Afrique jusque dans leurs pays comme cela avait été le cas à l'époque coloniale. Même les sots de ce monde vous diront que la terre d'Afrique à tout moment hurlait et tremblait et se déformait tandis qu'ils extrayaient ses précieux minerais qui bénéficiaient rarement à ses pauvres enfants. Oui, tholukuthi nous savions que ce n'était pas uniquement pour les hideux démons qui nous gouvernaient que nous peinions sans relâche, pris dans des cycles écrasants de pauvreté, de sous-développement, d'instabilité, de maladie, d'indignité, de douleur, de mort. Aussi, ce soir-là, devant la maison de Simiso, près du Mur des Morts, nous avons fait le serment de mener une nouvelle guerre pour la seconde libération de l'Afrique de l'oppression coloniale. De l'exploitation. Du pillage. De la domination occidentale. De l'indignité. Des sévices. Nous voulions la vraie liberté. Nous ne voulions plus de leurs pattes cupides de voleurs sur nos richesses. Nous voulions la Justice. Nous voulions un monde nouveau ; nous voulions un monde inédit, et ce, à tel point que nous n'avons pas fermé l'oeil de la nuit. Nous sommes restés à rêver debout, à rêver avec nos cœurs, avec nos intestins, avec nos bouches, avec nos imaginations; nous avons rêvé jusqu'à voir le Nouveau Jidada, la Nouvelle Afrique, le Nouveau Monde, auxquels nous aspirions tant, commencer à se matérialiser sous nos yeux et à planer juste au-dessus des os de Mbuya Nehanda, tholukuthi si proche qu'on aurait presque pu le toucher.  »

« Vous pouvez vous raconter ce que vous voulez, camarades. Mais ça, là-bas, ces Jidadiens ne sont pas en train de faire la guerre et vous le savez. Ce qu'ils veulent, c'est le changement. Ces Jidadiens veulent que cesse la corruption. Ces Jidadiens veulent que cessent les coupures d'eau, les coupures de courant et les files d'attente. Ces Jidadiens veulent un salaire décent. Ces Jidadiens veulent la dignité. Ces Jidadiens veulent la justice. Ces Jidadiens veulent une meilleure vie ici chez eux afin de ne pas avoir à la mendier là où ils ne sont pas bienvenus. Et ça, selon moi, c'est la révolution que quiconque sain d'esprit, et de cœur, et honnête, devrait défendre ! »

« Quand ceux à qui on ne la fait pas disent qu'il n'y a de nuit si longue qui ne s'achève par une aube, tholukuthi ils veulent dire qu'il n'y a pas de nuit si longue qui ne s'achève par une aube. »

« Et tous entendirent les flammes de ce feu s'épanouir et bruire et rugir jusque dans leur cœur. Et tous comprirent que ce qu'ils entendaient dans leur cœur était le nouvel hymne national, tholukuthi un hymne qui célébrait le genre de gloire qui brûle éternellement et luit d'une lumière vivante. »

Quatrième de couverture

Il y a longtemps, dans un pays de cocagne pas si lointain, les animals vivaient heureux. Puis vinrent les colonisateurs. Après de longues années de domination, une guerre de Libération sanglante rendit l'espoir aux citoyens. Elle leur apporta un nouveau dirigeant, un cheval tyrannique - la Vieille Carne - qui gouverna, gouverna et gouverna encore, avec l'aide d'un groupe de cruels Défenseurs et celle de sa jeune épouse bien-aimée, l'ambitieuse ânesse Merveilleuse.

Mais même les sots de ce monde savent qu'il n'y a de nuit si longue qui ne s'achève par une aube. Et elle s'acheva pour la Vieille Carne un jour où elle prenait son thé Earl Grey en écoutant son émission de radio préférée. Une fois de plus, les animals retrouvèrent l'espoir.

Glory raconte l'histoire d'un pays pris dans un cycle vieux comme le monde. Et pourtant, tout en révélant les artifices nécessaires pour maintenir l'illusion d'un pouvoir absolu, cette satire mordante nous rappelle que l'Histoire peut basculer en un clin d'oeil: il suffit du retour d'exil d'une fille depuis longtemps disparue, d'élections libres, justes et crédibles, d'un vent changeant - même d'une simple balle.

NoViolet Bulawayo a grandi à Bulawayo, au Zimbabwe, avant de s'installer aux États-Unis. Tout comme son premier roman, Il nous faut de nouveaux noms (Gallimard, 2014), Glory a été finaliste du Booker Prize. NoViolet Bulawayo a par ailleurs remporté le Caine Prize for African Writing et un National Book Award. Lauréate d'une bourse Stegner de l'université de Stanford, elle y enseigne aujourd'hui la création littéraire.

Éditions Autrement,  août 2023
451 pages
Traduit de l'anglais (Zimbabwe) par Claro
Finaliste du Booker Prize 2022