Affichage des articles dont le libellé est Littérature japonaise. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature japonaise. Afficher tous les articles

lundi 15 septembre 2025

La mer ★★★★☆ de Yoko Ogawa

Des Instantanés.
Des bouts de vies empreints de poésie. 
De délicatesse.
Des nouvelles plus ou moins courtes, plus ou moins intrigantes, autant d'instants volés qui nous amènent à regarder notre monde différemment, à l'habiller d'un soupçon de merveilleux et d'apaisement.

« Au début c'était tout noir et il ne voyait rien, mais petit à petit dans un coin de son champ visuel, le contour de toutes sortes de choses se mettait à ressortir. Les rosiers grimpants le long des pilastres de l'entrée, la bicyclette et le tricycle posés l'un à côté de l'autre, la lune oscillant à la surface du canal d'irrigation, les prunes qui se découpaient d'une teinte plus sombre. Alors qu'il fixait toutes ces choses, les incidents de la journée s'éloignaient, remplacés par le monde de la nuit, et il sentait qu'elle le prenait gentiment dans ses bras. »

« "... Le champion de la parodie de la mort est sans doute l'opossum d'Amérique. Quand il est attaqué, d'abord il contre-attaque. Il pousse des cris de menace, et mord avec ses dents terriblement aiguisées. Il ne feint la mort que si l'adversaire ne recule pas malgré tout. Cela se produit brusquement. C'est même dramatique." »
La mer

« - C'est la première fois que je rencontre quelqu'un qui peut jouer d'un instrument aussi rare.
- C'est sûr, parce que je suis le seul au monde à jouer du meirinkin, répondit le petit cadet. C'est un instrument que j'ai inventé. J'en suis l'inventeur et le seul interprète.
Mes yeux s'étant habitués à l'obscurité, son visage me paraissait encore plus proche. Le clair de lune qui passait par un interstice entre les rideaux s'infiltrait entre nous comme une fine ceinture. La présence d'Izumi dans la chambre voisine n'était plus du tout perceptible.
- Quand et où est-ce que tu en joues ?
- Le moment n'est pas déterminé. Mais l'endroit, oui, c'est toujours au bord de la mer.
Sans la brise de mer, il n'y a pas de son. Parce que l'instrument n'est fait qu'avec des choses de la mer, hein ?
- Il est là, ton meirinkin ?
- Bien sûr. Tenez, là-bas. Il est rangé dans une boîte en bois.
Il désignait le même tiroir de bureau que celui d'où il avait sorti le soda.
- Je voudrais bien t'entendre jouer, lui dis-je honnêtement.
Le petit cadet m'observa intensément et me répondit après avoir sorti sa main de la couette pour la poser sur son cœur :
- Excusez-moi. Pour l'instant c'est impossible. Sans la brise de mer, le meirinkin ne peut pas chanter, commença-t-il en soupirant comme s'il était profondément désolé. »
La mer

« À partir du lendemain et jusqu'au jour du retour nous étions libres de notre temps, de sorte que je n'avais nullement l'obligation d'entretenir des relations familières avec ma compagne de chambre. Ce n'était pas pour l'entendre parler avec fierté de ses petits-enfants ou médire de sa belle-fille que j'étais venue spécialement à Vienne, et je n'avais pas envie qu'on fouille dans ma vie privée. Pour moi, il s'agissait du voyage souvenir de mes vingt ans que je réalisais enfin après avoir économisé sou à sou sur mes heures de répétitrice.
Ainsi agenouillée, Kotoko ressemblait à un magot bien sage commandé spécialement pour le lit. Avec son visage rond, son double et même triple menton engoncé dans son cou, son ventre rebondi comme un bol sur lequel pesait sa poitrine. La graisse, équitablement répartie sur tout son corps, des paupières aux oreilles en passant par les épaules, le dos, les genoux et les doigts, engendrait des courbes originales. A son chevet, gonflé comme pour mieux rivaliser avec son corps, était abandonné son sac. »
Voyage à Vienne

« Au début c'était tout noir et il ne voyait rien, mais petit à petit dans un coin de son champ visuel, le contour de toutes sortes de choses se mettait à ressortir. Les rosiers grimpants le long des pilastres de l'entrée, la bicyclette et le tricycle posés l'un à côté de l'autre, la lune oscillant à la surface du canal d'irrigation, les prunes qui se découpaient d'une teinte plus sombre. Alors qu'il fixait toutes ces choses, les incidents de la journée s'éloignaient, remplacés par le monde de la nuit, et il sentait qu'elle le prenait gentiment dans ses bras. »
Le camion de poussins

« Le moment que l'homme préférait parmi ceux qu'il passait près de la fenêtre était celui qui précédait l'aube. L'obscurité se dissolvait petit à petit à partir de la bordure est du ciel qui commençait à se teinter d'une sensation lumineuse. Les étoiles s'éteignaient l'une après l'autre, la lune s'éloignait. Alors que le monde s'apprêtait à changer d'une manière aussi audacieuse, il n'y avait pas un bruit. Tout se modifiait dans le calme. »
Le camion de poussins

« Plus il observait chaque dépouille, plus il faisait de nouvelles découvertes. Ce qui l'étonna en premier, fut que la mue gardait la facture délicate de l'animal qui s'en était extrait. Des rides incrustées sur le ventre des cigales jusqu'aux poils serrés à l'extrémité de la tête. Des orbites transparentes des nymphes aux motifs entrelacés qui ressortaient sur les ailes. Elles conservaient dans le détail la forme de la créature qui avait vécu autrefois à l'intérieur. Les nerfs allaient jusqu'aux extrémités. Même si de toute façon elles étaient destinées à être abandonnées, aucun endroit n'était laissé au hasard. »
Le camion de poussins

« - Ne pas enjoliver, ni faire de manières.
C'est dans les mots ordinaires que se trouve la vérité. »
La guide

Quatrième de couverture

Un enfant révèle l'existence d'un instrument de musique unique au monde.
Dans un bureau de dactylographie, une employée s'attache à la portée symbolique des caractères de plomb de sa machine.
Avec discrétion, un jeune garçon se mêle au groupe qui ce jour-là visite sa région. Dans l'autocar, un vieux monsieur très élégant s'intéresse à l'enfant. Cet homme est un ancien poète...
Une petite fille devenue muette retrouve sa voix devant la féerie d'une envolée de poussins multicolores...

Un recueil de nouvelles poétiques et tendres dans lequel le lecteur retrouve l'univers rêveur de Yoko Ogawa, cette proximité entre les différentes générations ; ces héritages spirituels soudainement transmis à un inconnu et ces êtres délicats qui libèrent les souvenirs effacés en offrant un coquillage, une aile de libellule, une mue de papillon...

Yoko Ogawa est née en 1962, elle vit au Japon. Tous ses livres traduits en français sont publiés aux éditions Actes Sud.

Éditions Actes Sud,  mars 2009
149 pages
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino

mercredi 9 septembre 2020

Fille de joie ★★★★☆ de Kiyoko Murata

Plongée étonnante dans la prostitution au Japon sous l'ère Meiji, fin XVIIIéme début XIXème,  dans le quartier réservé de Kagoshima.
Une prostitution systémique, organisée et hiérarchisée, et contrôlée notamment pas le biais de l'« Édit de libération des prostituées » (geishōgi kaihōrei 芸娼妓開放令) de 1872.
 Un monde qui semblerait au premier abord (en)cadré, elles y reçoivent éducation et protection ; mais un monde qui n'en reste pas moins un monde sans fond, une prison du désir bestial, une geôle de la débauche dans laquelle les filles survivent en quasi-esclavage, "tantôt flottant, tantôt sombrant". Des familles effroyablement pauvres vend(ai)ent leur fille à des tenanciers, des patrons de maison close. Les filles vendues, asservies, devaient rembourser leur dette (coût le vente initiale, vivres, logis, vêtements, éducation...) tout au long de leur contrat de servitude. Beaucoup n'atteignaient pas cet âge de la "retraite", emportées pas la maladie souvent vénérienne. Et quand leur contrat prenait fin, elles n'avaient que peu de chance de s'en sortir dans une société qu'elles ne connaissaient pas, rejetées comme des parias.
« Un minimum de règles existait à l'intérieur de celui-ci, à l'extérieur aucune. Dedans, c'était l'enfer, dehors, "les enfers". Les filles devaient choisir celui qu'elles préféraient. »
Seules les filles de haut rang avaient la chance de pouvoir élever leur niveau d'intégrité et être rachetées par un client fortunée pour devenir une épouse respectable. 
« Les prostituées de classe supérieure doivent être capables de conduire leur client au septième ciel mais les charmer aussi hors du lit par leurs talents dans tous les domaines, de la lecture à la cérémonie du thé en passant par la poésie et à la danse , la calligraphie . »
"Fille de joie" est un roman d'initiation extrêmement intéressant ; il pourrait se lire comme un essai tant les détails sur les rituels, les coutumes, l'apprentissage pour devenir une bonne courtisane, les codes, les subtilités, etc... foisonnent dans ce récit.
On découvre l'histoire fascinante d'Ichi, une jeune fille vendue par sa famille à un tenancier d'une maison close de Yoshiwara, débarquée de l'île d'Iojima. A l'instar de son île natale, Ichi est une jeune fille au tempérament volcanique, elle est forte, lucide, curieuse, avide d'apprendre. Au contact de son Oïran, de sa professeure et d'autres femmes, elle apprendra que le choix est possible, et la liberté, une réalité tangible. 
Une prise de conscience féministe, un vent de rébellion souffleront alors sur les pages de ce récit, et "mourir sous les vagues" ne sera plus un rêve.
Une écriture intimiste, dépouillée, délicate. Un roman empreint de féminité et d'espoir qui donne envie d'adapter notre chère devise républicaine : Liberté, égalité, sororité !

Officiellement, la prostitution a été abolie au Japon en 1958.
Officieusement, elle existe toujours, à l'abri des regards sous le joug des Yakuzas et le JK business qui exploite des lycéennes en est un triste exemple. 
Sombre réalité. Le Japon, pays de contrastes est passé maître dans l'art de camoufler ses propres démons ; il est définitivement, un pays, parmi tant d'autres, où il ne fait pas bon être femme encore aujourd'hui...

Hitomoto de la maison Daimonjiya. 
Perdue dans ses pensées elle tient une pipe 
et esquisse un vague sourire. 
On ne sait pas vraiment à quoi elle pense 
mais on imagine certainement 
qu’elle se remémore sa rencontre 
avec un beau et fougueux daymio.
    Estampe de Kitagawa Utamaro 







Incipit
SUR LES VAGUES
« La fille arrivée d'une île du Sud ce printemps avait quinze ans.
Le ballot que lui avait remis sa mère contenait deux kimonos faits d'un assemblage de bouts de tissu, qui ressemblaient plus à des chiffons qu'à des vêtements aux yeux de quelqu'un de la ville, et deux ou trois espèces de jupons et de chemises. C'était tout ce dont elle avait muni sa fille avant leur séparation.
Du haut des falaises qui délimitaient son île natale sur trois côtés, on voyait des tortues de mer nager tranquillement dans l'eau transparente. Plus grandes que les hommes, elles se déplaçaient toujours par deux ou trois. Là-bas, le bleu de la mer était traversé de traînées d'un blanc laiteux dues au soufre émis par le volcan actif à l'est de l'île.
Elle avait eu l'impression d'arriver dans un pays étranger lorsqu'elle avait débarqué dans le port de Misumi à Kumamoto au bout d'un voyage de deux jours et deux nuits sur un bateau qui avait contourné la péninsule de Satsuma par l'ouest, en s'arrêtant dans un ou deux ports en route. »

« - Écoute-moi bien, Kojika. Une fille de joie n'a pour partenaires que ses clients et le temps. Tels sont les termes de son contrat. Une fois écoulé le temps convenu, le client s'en va. Elle remet la literie en ordre et c'est tout. Le reste du temps, son corps est à elle et à personne d'autre. Selon moi, aucune femme au monde n'est aussi libre qu'elle. [...]
Une épouse ordinaire, elle, doit toujours être disponible pour son mari. Quand il en a envie, il la culbute et ne lui donne pas un sou. Il lui fait des enfants et elle travaille. Elle est pareille à une bête de somme. Parce que les bêtes de somme, on ne les paie pas, on leur donne juste un peu à manger. Quelle est la différence entre ta mère et une bête de somme ? »

« Un homme âgé était un cadeau pour une novice. C'était ce qu'elle pouvait espérer de mieux. Il ne lui ferait pas de mal. Le souvenir d'une première fois qui s'était passée tranquillement, sans brutalité, tendrement, serait pour la fille une lueur dans les ténèbres qu'elle aurait ensuite à traverser. Un vieillard était comme un dieu du bonheur. »

« La terre s'était dérobée sous les pieds de cette fille de quinze ans qui l'avait découvert. L'institutrice savait ce qu'était ce monde sans fond. Elle se souvenait dans son corps et dans son coeur de ce lieu où les pieds ne trouvent plus le sol, où l'on ne peut ni avancer ni reculer, où l'on s'enfonce un peu plus à chaque pas, où il n'y a de place ni pour le corps ni pour le coeur. »

« Les prostituées et les geishas ayant perdu leurs droits personnels, il n'y a pas de différences entre elles et le bétail. On ne saurait attendre d'un animal qu'il rembourse l'argent pour lequel il a été acheté. De la même façon, on ne saurait exiger des prostituées et des geishas qu'elles remboursent leurs dettes à l'égard de l'établissement qui les a achetés. »

« Il y a dans les familles pauvres un trou noir qui engloutit l'argent, le trou sans fond de la maladie, des blessures, des mauvaises récoltes, des pêches désastreuses. Il ne se comble jamais, quoi que l'on y verse. Ichi le savait depuis qu'elle était enfant. »

« Les mots nécessaires à une fille de joie étaient par exemple ceux qui servaient à écrire une lettre à un client. De gros caractères maladroits ou des petits comme des pattes de mouche le rebuteraient. Une prostituée qui saurait s'attirer les faveurs d'un riche veuf pouvait se faire racheter et devenir sa nouvelle épouse. L'éducation serait pour elle une arme si elle changeait de vie. »

« Il tombait ce matin-là une petite pluie fine aussi persistante que les larmes versées par Hanaji.
Aucune élève n'était encore arrivée dans la classe du cerisier. Une feuille de papier couverte de l'écriture d'Ichi était posée sur son bureau. Quand était-elle venue ?

16 novembre - pluie
Aoi Ichi
Mon père est venu sans rien dire et il est reparti sans rien dire.
Comme le vent.
Comme s'il n'avait pas forme humaine.
Si les parents n'en ont pas, ont-ils vraiment disparu ?
S'ils avaient vraiment disparu, le ciel serait plus vaste.
Et il y aurait plus de place pour les nuages.
Moi je m'en fiche si mes parents n'existent plus.

Maîtresse.
Je vous prie de bien vouloir utiliser ce miroir que j'avais acheté pour ma grande soeur.
Respectueusement.

Un petit miroir était posé sur un coin de la feuille. »

« Les filles étaient arrivées de la mer, des montagnes et des rivières, dans les rues de ce quartier artificiel où la nuit n'existait pas. »

« - C'est trop difficile, maîtresse ! Je n'ai pas assez d doigts pour compter ça.
- Eh bien, emprunte ceux de tes voisines. Si vous ne savez pas compter, vous aurez du mal à quitter le quartier réservé à la fin de votre servitude. C'est simple : compter l'argent, c'est compter votre survie. Maintenant, au travail ! Vous pouvez utiliser les doigts de vos mains et de vos pieds. »

« - Le plus terrifiant dans la vie, ce sont les parents, dit Hanaji. Vous nous enseignez le respect pour eux, maîtresse, mais mes parents à moi me dévorent vivante. Ils vont me vendre et me revendre tant qu'ils peuvent. Mais si je m'enfuyais, je m'en sortirais pas. Je voudrais pour voir leur échapper. »

Quatrième de couverture

L’histoire que voici se déroule au Japon à l’orée du XXème siècle. À quinze ans, Ichi est vendue au tenancier d’une maison close par ses parents – seule possibilité de survie pour cette famille de pêcheurs. Pas vraiment belle, sauvageonne, l’adolescente parle une langue insulaire proche du chant des oiseaux, mais elle est néanmoins placée dès son arrivée sous la tutelle de la courtisane la plus recherchée du quartier réservé. Devenue l’une de ses suivantes, Ichi reçoit de la part de cette dame des leçons d’élégance, de savoir-vivre, elle est initiée aux rites de la séduction, à ceux de la soumission. Et malgré la violence de leur condition, il se trouve néanmoins en ces lieux une chance inestimable pour les prostituées, une possibilité d’échappées qu’Ichi va saisir : la loi oblige les tenanciers de maison close à envoyer leurs filles de joie à l’école.
Assidue, Ichi apprend à lire, à compter, à écrire, elle peut ainsi consigner sa nostalgie, décrire ses peurs quotidiennes. Avec le temps et soutenue par une institutrice, elle prend conscience du pouvoir que lui procure le savoir et, comme d’autres autour d’elle, décide de se rebeller.
Un livre marquant, basé sur l’histoire des prostituées japonaises de l’ère Meiji. Un roman émouvant, porté par le personnage d’une adolescente habitée par les coutumes d’une île du Sud de l’archipel et qui va, contre toute attente, découvrir en ces lieux de tourmente l’existence du choix, celle de l’opposition. Car bien au-delà du contexte c’est de la condition féminine que nous entretient ici, comme dans toute son oeuvre, Kiyoko Murata.

Éditions Actes Sud, avril 2017
271 pages
Traduit du japonais par Sophie Refle
Titre original Yûjokô

mardi 1 septembre 2020

Âme brisée ★★★★★♥ de Akira Mizubayashi

Une plume légère, simple et épurée, mélodieuse, empreinte de pudeur et de finesse, un titre subtil pour nous parler de musique, de la musique comme un apaisement à une douleur traumatique, comme bienfaitrice, génératrice de relations humaines, aidant à la résilience, la musique comme fil conducteur de cette belle histoire sur l'amitié, l'amour, la transmission, la mémoire, les fantômes de la mémoire, les blessures d'une vie... 
« [...] son art de luthier, celui de rendre les sons de l’âme, de la vie intérieure, de la plus noire mélancolie comme de la joie la plus profonde […] n’était rien d’autre que la tentative d’apaisement de la douleur traumatique issue de la destruction foudroyante de ce qui vous attache le plus intensément au monde et à la vie »
En toile de fond, des catastrophes et des souffrances : Hiroshima, la guerre sino-japonaise du milieu du siècle dernier, une guerre coloniale et fasciste, particulièrement meurtrière...
« On a commis des atrocités...Tous les actes, même les plus barbares, les plus inhumains, se justifiaient au nom de l'empereur... Plus jamais ça, plus jamais. J'ai honte d'avoir été lieutenant de l'armée de terre...J'ai honte d'avoir survécu ...»
Une fin bouleversante et mystique à lire en écoutant Concerto à la mémoire d’un ange d'Alan Berg.
Un roman fort, émouvant et sensible sur la résilience.
« La musique traverse les frontières, c'est le patrimoine de l'humanité...»

« Âme, subst. fém. Musique. Âme d'un instrument à cordes. Petite pièce de bois interposée, dans le corps de l'instrument, entre la table et le fond, les maintenant à la bonne distance et assurant la qualité, la propagation comme l'uniformité des vibrations. » Trésor de la langue française

« Face à la musique de Schubert, les larmes coulent sans questionner l'âme auparavant, puisqu'elle se précipite sur nous avec la force même de la réalité, sans le détour de l'image. Nous pleurons, sans savoir pourquoi ; parce que nous ne sommes pas encore tels que cette musique nous promet d'être, mais seulement dans le bonheur innommé de sentir qu'il suffit qu'elle soit ce qu'elle est pour nous assurer qu'un jour nous serons comme elle. » THEODOR W. ADORNO, Moments musicaux

« - Pourquoi avez-vous décidé de rester au Japon, alors que la plupart des étudiants chinois en séjour d'études sont rentrés dans leur pays l'année dernière après le déclenchement de la guerre qui oppose désormais nos deux pays ? C'est très courageux de votre part ...
Cheng prit la parole spontanément :
- Il est vrai que beaucoup de Chinois sont repartis en Chine depuis l'année dernière. C'est une baisse assez spectaculaire, je crois. Mais il y en a qui arrivent aussi malgré la guerre. Pas beaucoup, mais il y en a. Le Centre culturel nippo-chinois continue son boulot...
- Tu ne réponds pas exactement à la question de Mizusawa-san, intervint Yanfen. Pourquoi restes-tu à Tokyo malgré certaines difficultés indéniables, certains dangers même dans le contexte actuel de la guerre, c'est ça la question de Mizusawa-san. 
La construction impeccable de la phrase japonaise prononcée par Yanfen avec une clarté admirable comme celle d'une speakerine de radio éveilla de nouveau la curiosité de Rei. Il releva la tête, scruta les adultes qui s'engageaient dans une conversation ne tournant plus autour de la musique de Schubert. 
- Ça fait déjà quatre ans que je vis à Tokyo. Officiellement, je suis encore étudiant, mais j'ai une vie qui commence à s'enraciner ici. J'ai des amis comme vous auxquels je suis très attaché. [...]
- C'est vrai, dit à son tour Kang d'une voix timide, que les deux pays sont entrés en guerre ouvertement depuis l'incident du pont Marco-Polo. Mais je ne m'identifie pas totalement avec la Chine. Je suis chinois, je parle chinois, mais je me considère avant tout comme un individu libre de ses appartenances. Je m'efforce de me persuader que je suis d'abord un être humain avant d'être un Chinois. De la même manière, je n'assimile pas non plus mes amis japonais à leur pays. J'aimerais croire à un lien d'amitié qui va au-delà des antagonismes nationaux...»

« Ce qui voulait lui dire concernait la couche japonaise la plus profonde de son existence, l'événement de sa vie vécu en japonais soixante-cinq ans auparavant, mais congelé, figé ou pétrifié depuis lors comme si le temps avait été assassiné, s'était coagulé, arrêté définitivement. »

« J'ai grandi au milieu d'une hécatombe...»

« La mélancolie est un mode de résistance. »

« En tout cas [...] je crois que ça a du sens... qu'aujourd'hui, en 1938, dans un coin de Tokyo, un quatuor sino-japonais joue Rosamunde de Schubert..., alors que le pays entier tombé dans ses obsessions bellicistes semble être dévoré par le cancer nationaliste divisant les individus entre un nous et un eux... »

« Mon individualité est tout de même autre chose que ce qui est défini par le hasard de ma naissance. »

« [...] la musique militaire enlevait à l'homme son essence individuelle. »

« Il se rendait trop bien compte que tous les cœurs du monde, retirés dans leur solitude intranquille, étaient semblables à des monades impénétrables, repliées sur elles-mêmes ; qu'ils étaient finalement comme tous les corps du monde séparés les uns des autres, si douloureusement étrangers les uns des autres. »

« [...] la langue, en l'occurrence le français, est un bien commun que ses usagers partagent équitablement. Les relations sociales de supériorité et d'infériorité ne sont pas encastrées dans la langue... comme c'est le cas du japonais. »

« En pleine période de folie fasciste et d'engouement militariste et ultranationaliste, Yoshino a eu l'audace d'écrire, à l'intention des jeunes Japonais, un livre qui prônait l'usage critique de la raison et défendait la supériorité éthique de l'amitié des égaux par rapport à la soumission rampante et aveugle à l'égard des aînés et des dominants. Je crois que mon père voulait faire de moi un jeune homme capable de garder sa lucidité en toute situation, de ne pas succomber à la folie collective et de s'insurger contre les aberrations... »


« Jacques Maillard, ou Rei Mizusawa, était un homme sans religion. Il ne croyait à aucune après-vie. Qu'est-ce qui resterait à l'extrême fin, à la fin de tout, de la civilisation, de l'humanité, de la planète, du système solaire ? Tout serait englouti, oublié, perdu. La vie ne serait-elle pas au bout du compte une gigantesque hécatombe ? Pourquoi alors en ajouter d'autres ? Pourquoi commettre la bêtise abyssale d'en fabriquer d'autres, celles, innombrables, que les guerres engendrent impitoyablement, celle des tranchées, celle des camps d'extermination, celle causée par les bombes qui pleuvent et qui vous déchiquettent, celle provoquée par les armes de destruction massive allant jusqu'à la bombe atomique brûlant et calcinant toute une ville dans la seconde, érigeant dans le ciel un hideux et diabolique champignon précédé de l'apparition soudaine, aveuglante, déflagrante de la lumière luciférienne ? Pourquoi tant de cruautés ? Pourquoi tant d'actes meurtriers atroces ? Mais, précisément, à cause de ces violences inouïes, de ces tueries irrémissibles qui empêchent brutalement de vivre et qui, par là même, génèrent un interminable défilé de fantômes, l'édification d'un autel était absolument pour Rei Mizusawa, un autel qui rendait d'abord et surtout son père assassiné et, ensuite tous les disparus qui l'accompagnaient de près ou de loin. Dès lors, son art de luthier, celui de rendre les sons de l'âme, de la vie intérieure, de la plus noire mélancolie comme de la joie la plus profonde - grâce aux compositeurs du passé et du présent et par la médiation des interprètes hors pair - à travers les instruments qu'il fabriquait après tant d'années d'apprentissage, de tâtonnement, d'hésitation, de recherche, après tant d'efforts déployés dans l'étude patiente et passionnée des grands modèles des maîtres anciens, après surtout une vie entière passée, en compagnie du violon de son père au demeurant assez ordinaire, à réparer, à restaurer et à soigner... son art, donc, entièrement dévoué au service des émotions humaines, n'était rien d'autre que la tentative d'apaisement de la douleur traumatique issue de la destruction foudroyante de ce qui vous attache le plus intensément au monde et à la vie. »

Quatrième de couverture

Tokyo, 1938. Quatre musiciens amateurs passionnés de musique classique occidentale se réunissent régulièrement au Centre culturel pour répéter. Autour du Japonais Yu, professeur d’anglais, trois étudiants chinois, Yanfen, Cheng et Kang, restés au Japon, malgré la guerre dans laquelle la politique expansionniste de l’Empire est en train de plonger l’Asie.
Un jour, la répétition est brutalement interrompue par
l’irruption de soldats. Le violon de Yu est brisé par un militaire, le quatuor sino-japonais est embarqué, soupçonné de comploter contre le pays. Dissimulé dans une armoire, Rei, le fils de Yu, onze ans, a assisté à la scène. Il ne reverra jamais plus son père... L’enfant échappe à la violence des militaires grâce au lieutenant Kurokami qui, loin de le dénoncer lorsqu’il le découvre dans sa cachette, lui confie le violon détruit. Cet événement constitue pour Rei la blessure première qui marquera toute sa vie...
Dans ce roman au charme délicat, Akira Mizubayashi explore la question du souvenir, du déracinement et du deuil impossible. On y retrouve les thèmes chers à l’auteur
d’Une langue venue d’ailleurs : la littérature et la musique, deux formes de l’art qui, s’approfondissant au fil du temps jusqu’à devenir la matière même de la vie, défient la mort.

Éditions Gallimard, août 2019
241 pages

PRIX DE LA VILLE DE DEAUVILLE 2020
PRIX DES LECTEURS DES ÉCRIVAINS DU SUD 2020
PRIX DES LIBRAIRES 2020

mercredi 10 juin 2020

Le fusil de chasse ★★★★☆ de Yasushi Inoué

Un court roman épistolaire, intime, fulgurant, très prenant, duquel se dégage une force insoupçonnée. 

Un poète, inspiré par un fusil comme métaphore de la solitude humaine, publie son poème dans une revue de chasse. Le chasseur, Josuké, qui s'est reconnu dans le chasseur décrit, prend contact avec le poète et lui adresse trois lettres, celles de trois femmes, son épouse, sa maîtresse et la fille de cette dernière, toutes trois, tourmentées, tiraillées chacune différemment par un secret pesant, un secret que l'on pourrait illustré d'un haori en soie, orné de chardons brillants, qui irradie de sa splendeur les pages de ce roman. 

J'ai lu cette citation de George Orwell, il y a quelque jour, et je la trouve fort à propos : « Pour la première fois de sa vie, il comprit que lorsqu'on désirait garder un secret on devait aussi se le cacher à soi-même. »  Difficile de se taire à soi-même, de ne pas se révéler tel que l'on est réellement. De se cacher des autres. Les secrets pèsent lourd sur une vie. « Un jour, tu m'as dit que tout être abritait un serpent dans son corps.[...]Qu'est-il donc ce serpent qui, dit-on habite chacun de nous ? Égoïsme, Jalousie, Destin ? Peut-être quelque chose d'analogue au karma, qui les contient tous trois, et dont nous ne pouvons disposer à notre gré. »    

Une histoire dans laquelle il y est question d'amour, de passion, de jeu de rôle, de rupture, de jalousie, de tristesse, de trahison, de tromperie ... une histoire pourtant sans esclandres, sans affrontements.

Un texte sensible, plein de poésie et un auteur que je découvre enfin... […]
Un roman qui plaira sans aucun doute aux amoureux de la littérature japonaise.

« Sa grosse pipe de marin à la bouche,Un setter courant devant lui dans l'herbe,
L'homme gravissait à grandes enjambées, en ce début d'hiver,
Le sentier du mont Amagi,
Et la gelée blanche craquait sous ses semelles.
Il avait vingt-cinq cartouches à la ceinture,
Un manteau de cuir, marron foncé,
Une carabine Churchill à canons jumelés ...
Mais d'où venait son indifférence, malgré son arme de blanc et brillant métal,
À ôter la vie à des créatures ?

Fasciné par le large dos du chasseur,
Je regardais, je regardais.

Depuis ce temps-là,
Dans les gares des grandes villes,
Ou bien la nuit dans les quartiers où l'on s'amuse,
Parfois je rêve,
Je voudrais vivre sa vie ...
Paisible, sereine, indifférente.

Par instants change la scène de chasse :
Ce n'est plus le froid début d'hiver sur le mont Amagi,
Mais un lit asséché de torrent, blanc et blême.
Et l'étincelant fusil de chasse,
Pesant de tout son poids sur le corps solitaire,
Sur l'âme solitaire d'un homme entre deux âges,
Irradie une étrange et sévère beauté,
Qu'il ne montra jamais, quand il était pointé contre une créature. »

« [...] à l'heure qu'il est, vous êtes, j'imagine, en train d'admirer les arbres dont l'Izu possède tant d'essences diverses. La région, je me le rappelle, est baignée d'une lumineuse clarté, mais, en un sens, elle évoque une froide et sobre image peinte sur porcelaine. »

« Jusqu'à présent, je croyais que l'amour était semblable au soleil, éclatant et victorieux, à jamais béni de Dieu et des hommes. Je croyais que l'amour gagnait peu à peu en puissance, tel un cours d'eau limpide qui scintille dans toute sa beauté sous les rayons du soleil, frémissant de mille rides soulevées par le vent et protégé par des rives couvertes d'herbe, d'arbres et de fleurs. Je croyais que c'était cela l'amour. Comment pouvais-je imaginer un amour que le soleil n'illumine pas et qui coule de nulle part à nulle part, profondément encaissé dans la terre, comme une rivière souterraine ?  »

« En plus des trente couleurs au moins que contient une boîte de peinture, il en existe une qui est propre à la tristesse et que l’œil humain peut fort bien percevoir. »

« Un amour qui ne peut survivre qu'au prix du péché doit être bien triste. »

« Il me semble qu'un homme est bien fou de vouloir qu'un autre le comprenne. »

« Tout en regardant, de ma fenêtre située à l'étage supérieure, je me mis à songer que le jardin, vivement éclairé par l'effrayante blancheur de la lune, ressemblait à une grève sauvage et blême dans les pays de l'Extrême-Nord, et le bruit du vent me rappelait le déferlement des vagues. »

« Puisque nous ne pouvons éviter d'être des pécheurs, soyons du moins de grands pécheurs. »

« À cette époque, un étrange reflet de tristesse émanait de ton regard, qui trahissait sans aucun doute ta pitié. [...] Toi qui pouvait avoir un si merveilleux regard,pourquoi ne m'avais-tu jamais regardée ainsi auparavant ? La force n'est pas l'unique qualité chez un homme. Quand ton regard tombait sur moi, c'était toujours celui d'un homme qui examine une porcelaine, n'est-ce pas vrai ? »

« [...] de fil en aiguille, nous avons atteint cet actuel degré de froideur, ce merveilleux esprit de famille si glacial que l’un et l’autre nous avions souvent l’impression que nos cils étaient raidis par le givre. »

« À bout de forces, trop fatiguée pour bouger le petit doigt je laissai machinalement mon regard s'attacher à ton reflet sur la vitre. Tu avais fini de frotter le canon et tu remontais la culasse, que tu avais également nettoyée. Alors tu levas et abaissas plusieurs fois le fusil en épaulant à chaque fois. Mais peu après le fusil ne bougea plus. Tu l'appuyas fermement contre ton épaule et tu visas, en fermant un œil. Je me rendis compte que le canon était manifestement dirigé vers mon dos. 
« Il va me tirer dessus ? » me demandai-je. 
Bien sûr, le fusil n’était pas chargé, mais il m’intéressait de voir si tu voulais me tuer. Je pris un air indifférent et fermai les yeux.
« Vise t-il mon épaule, mon dos, ou ma nuque ? » pensai-je.
J’attendis impatiemment d’entendre le claquement sec de la gâchette dans la quiétude de la pièce, mais il ne retentit jamais. Si je l’avais entendu, je serais tombé raide, car j’avais envisagé d’agir ainsi si j’avais été la cible chérie de celui qui avait été toute ma vie pendant des années…
À la longue, la patience m’abandonna, et précautionneusement, j’ouvris les yeux afin de te regarder en train de me viser. Je restai ainsi un certain temps. Mais, tout à coup, cette comédie me parut ridicule, et je fis un mouvement. Et quand mon regard se porta vers toi - et non vers ton reflet dans la vitre-, tu détournas vivement de moi le canon du fusil. Tu te mis à viser les roses alpestres que tu avais rapportées du mont Amagi et qui avaient fleuri cette année pour la première fois, et enfin tu pressas la détente. Pourquoi ne pas avoir tué ta volage épouse ? Je méritais, assez, je pense, à cette époque, d’être abattue. Tu avais clairement l’intention de m’assassiner et pourtant tu n’as pas pressé la détente. »

« L'amour est une obsession. Il est parfaitement normal d'être obsédé par le besoin d'une tasse de thé. Alors, pourquoi n'aurais-je pas le droit d'être obsédé par toi ? »

« Ce que je vis, cette nuit-là, à la surface de la mer, n'était sans doute que le supplice aussi bref que pathétique d'une femme consumée par les feux de l'amour. »

« Je reçois le châtiment mérité par une femme qui, incapable de se contenter d’aimer, a cherché à dérober le bonheur d’être aimée. »  

Quatrième de couverture

L'histoire d'une liaison, source de passion, de rupture et de mort, racontée à travers trois lettres inoubliables dans un style glacé et brûlant qui fait de ce court roman un chef-d'oeuvre universel.

Poète, nouvelliste et romancier, Yasushi Inoué (1907-1991) restera sans doute le plus grand et le plus populaire écrivain japonais de son temps. Son oeuvre, d'une richesse exceptionnelle, aborde tour à tour avec le même bonheur toutes les formes de l'écriture. Depuis la parution, voici près de trente ans, du Fusil de chasse, elle a connu en France un succès qui ne s'est jamais démenti.


Éditions Stock, Collection La Cosmopolite janvier 2000
106 pages
Traduit du japonais par Sadamichi Yokoö, Sandorf Goldstein et Gisèle Bernier

lundi 8 juin 2020

La formule préférée du professeur ★★★★☆ de Yoko Ogawa

Une histoire d'amitié et de filiation touchante entre un vieux et éminent professeur de mathématiques, une aide-ménagère attentionnée, généreuse patiente et pleine d'empathie et son fils passionné de baseball. Le professeur leur transmettra son amour des chiffres, conviant ainsi le lecteur dans une belle aventure dans le monde des chiffres. La signification de la racine carrée, les nombres premiers jumeaux, les nombres parfaites, les nombres amis, les nombres triangulaires, les nombres entiers naturels, les nombrés déficients, les nombres abondants, la conjecture d'Artin, la paire Ruth-Aaaron, la fameuse identité d'Euler, ... n'auront plus de secret pour vous ;-)
« L'intuition, c'est important. On attrape les mathématiques avec l'intuition, comme un martin-pêcheur fond soudainement sur l'eau par réflexe, dès qu'il aperçoit l'éclat d'une nageoire dorsale dans la lumière. »
La relation entre ces trois personnages n'est pas simple, elle se construit au fil des pages, avec des hauts et des bas, le professeur étant handicapé par une amnésie qui limite sa mémoire à quatre-vingts minutes. Des petits billets accrochés à sa veste lui permettent de ce souvenir "ma mémoire ne dure que 80 minutes". Chaque matin, il recevait une cruelle déclaration en lisant ce papier : son moi de la veille était tombé dans un gouffre du temps dont il ne remonterait jamais.  
« Pour le professeur dont la mémoire s’éteignait au bout de quatre-vingt minutes, lorsque j’apparaissais dans l’entrée j’étais toujours quelqu’un qu’il rencontrait pour la première fois »
Douceur et délicatesse, poésie et amour imprègnent cette histoire, on s'attache aux personnages, et le désir de connaissances qui s'emparent de la mère et du fils, s'empare du lecteur à son tour. 
Un professeur aimant, qui étonne, amuse et rend heureux.
« Il traitait Root comme un nombre premier. De la même manière que pour lui les nombres premiers constituaient la base sur laquelle s'appuyaient tous les nombres naturels, il pensait que les enfants étaient un élément indispensable pour nous, les adultes. Il croyait que c'était grâce aux enfants qu'il existait ici et maintenant. »
La recherche mathématique à la poursuite de la beauté.
Une lecture intéressante, originale et profondément humaine. 
« [...] il y avait là une sorte de quiétude que je n'avais jamais ressentie jusqu'alors. Une quiétude qui n'était pas simplement absence de bruit, mais une accumulation des couches du silence qui remplissait le cœur du professeur lorsqu'il errait dans la forêt des nombres, un silence inviolé par les cheveux ou les moisissures. Un silence limpide, comme un lac dissimulé au fond d'une forêt. »

« - Quelle pointure faites-vous ? [...] 
- Du 24. 
- Ooh, un chiffre très résolu. C'est la factorielle de 4. [...] 
- C'est quoi une factorielle ? [...] 
- Le produit des nombres naturels de 1 à 4 est égal à 24, répondit le professeur sans ouvrir les yeux. C'est quoi votre numéro de téléphone ? 
- 576 1455 
- 5761455, vous dites ? N'est-ce pas merveilleux ? Il est égal à la quantité de nombres premiers qui existent jusqu'à cent millions. » 

« Peu après avoir commencé à fréquenter le pavillon comme aide-ménagère, je découvris que le professeur avait l'habitude, lorsqu'il était plongé dans la confusion parce qu'il ne savait pas quoi dire, de proposer des nombres au lieu des mots. C'était le moyen qu'il avait trouvé pour échanger avec les autres. Les nombres étaient la main droite qu'il tendait vers l'autre pour une poignée de main, en même temps qu'ils lui servaient de manteau pour se protéger. Un manteau que personne ne pouvait lui faire enlever, si lourd et si épais qu'on ne distinguait pas la silhouette de son corps en passant la main dessus. En le portant, il s'assurait d'abord d'un endroit où se trouver. » 

« "La nouvelle aide-ménagère" 
Les caractères étaient petits et frêles. Derrière était dessiné un visage de femme. Aux cheveux courts, aux joues rondes, avec un grain de beauté à côté des lèvres, le dessin était du niveau d'un enfant de maternelle, mais je reconnus aussitôt mon visage. 
En l'entendant aspirer sa blanquette, j'ai imaginé le professeur après mon départ, en train de se dépêcher de faire son dessin avant que sa mémoire le trahisse. Cette note était la preuve qu'il avait interrompu son précieux temps de réflexion pour moi. »

« Une démonstration véritablement juste forme un équilibre harmonieux entre la souplesse et une solidité à toute épreuve. Il existe tout un tas de démonstrations qui, même si elles ne sont pas fausses, sont ennuyeuses, grossières et irritantes. Vous comprenez ? De la même façon que personne n'est capable d'expliquer pourquoi les étoiles sont belles, c'est difficile d'exprimer la beauté des mathématiques. »

« L'intuition, c'est important. On attrape les mathématiques avec l'intuition, comme un martin-pêcheur fond soudainement sur l'eau par réflexe, dès qu'il aperçoit l'éclat d'une nageoire dorsale dans la lumière. » 

« Ce n'est rien de plus qu'un jeu, me disait-il sur un ton plus triste que modeste. Ceux qui élaborent les problèmes en connaissent la réponse. Résoudre un problème dont la solution existe obligatoirement, c'est un peu comme faire avec un guide une randonnée en montagne vers un sommet que l'on voit. La vérité ultime des mathématiques se dissimule discrètement à l'insu de tous au bout d'un chemin qui n'en est pas un. En plus, il n'est pas sûr que cet endroit soit un sommet. Ce peut être une gorge entre deux falaises abruptes ou un fond de vallée. »
 
« - Quand il fait des mathématiques, le professeur ne parle tout seul comme toi, et il ne s'arrache pas les cheveux non plus. Son corps est là, mais son cœur est ailleurs.»  

« À ce moment-là, je fis pour la première fois de ma vie l'expérience d'un instant miraculeux. Dans un désert cruellement piétiné, une rafle de vent venait de faire apparaître devant mes yeux un chemin qui allait tout droit. Au bout du chemin brillait une lumière qui me guidait. Une lumière qui me donnait envie de suivre le chemin pour m'y plonger tout entière. Je compris alors que je recevais une bénédiction qui avait pour nom étincelle. »

« Ce sont les nombres premiers que le professeur a aimés le plus au monde. Je connaissais leur existence bien sûr, mais l'idée ne m'avait jamais effleurée qu'ils puissent constituer un objet d'amour. Cependant, même si l'objet était extravagant, la manière d'aimer sur professeur était tout à fait orthodoxe. Il éprouvait pour eux de la tendresse, de la dévotion et du respect, il les caressait ou se prosternait devant eux de temps en temps, et ne s'en séparait jamais. »

« Une autre merveille de l'enseignement du professeur était l'utilisation généreuse qu'il faisait de l'expression ne pas savoir. Ne pas savoir n'était pas honteux, car cela permettait d'aller dans une autre direction à la recherche de la vérité. Et pour lui, enseigner la réalité qu'il y avait là des possibilités intactes était presque aussi important que d'enseigner des théorèmes déjà démontrés. »

« Il lui fallait un calme à l'intérieur du cœur, où les sons extérieurs n'arrivaient pas. » 
« Quand j'y repense aujourd'hui encore, je n'ai pas de mots pour qualifier la pureté de l'affection qu'il avait pour les enfants. C'est une vérité aussi éternelle que l'invariance de la formule d'Euler. »

« Il traitait Root comme un nombre premier. De la même manière que pour lui les nombres premiers constituaient la base sur laquelle s'appuyaient tous les nombres naturels, il pensait que les enfants étaient un élément indispensable pour nous, les adultes. Il croyait que c'était grâce aux enfants qu'il existait ici et maintenant. »

Quatrième de couverture 

Une aide-ménagère est embauchée chez un ancien mathématicien, un homme d'une soixantaine d'années dont la carrière a été brutalement interrompue par un accident de voiture, catastrophe qui a réduit l'autonomie de sa mémoire à quatre-vingts minutes. 
Chaque matin en arrivant chez lui, la jeune femme doit de nouveau se présenter — le professeur oublie son existence d'un jour à l'autre - mais c'est avec beaucoup de patience, de gentillesse et d'attention qu'elle gagne sa confiance et, à sa demande, lui présente son fils âgé de dix ans. Commence alors entre eux une magnifique relation. Le petit garçon et sa mère vont non seulement partager avec le vieil amnésique sa passion pour le base-bail, mais aussi et surtout appréhender la magie des chiffres, comprendre le véritable enjeu des mathématiques et découvrir la formule préférée du professeur... 
Un subtil roman sur l'héritage et la filiation, une histoire à travers laquelle trois générations se retrouvent sous le signe d'une mémoire égarée, fugitive, à jamais offerte... 

Éditions Actes Sud, septembre 2005
247 pages
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle
Prix littéraire du Yomiuri, le premier grand prix des Libraires 2004
Prix de la Société des mathématiques

lundi 1 juin 2020

Les tendres plaintes ★★★★☆ de Yoko Ogawa

L'écriture incarnée et harmonieuse de Yoko Ogawa est un bonheur, coupé du temps, un échappatoire poétique et enivrant.
Ruriko, calligraphe et femme blessée, trompée, battue, désaimée, mal-aimée s'octroie une halte, une retraite en pleine forêt pour prendre du recul, apprécier le silence et la sérénité des lieux. Elle y rencontrera Nitta, un facteur de clavecin et Kaoru, son assistante. Elle y fera l'expérience d'un amour qui, conjugué à trois, s'avère impossible. 
« Elle en avait peut-être besoin. De venir dans un endroit où elle ne connaît personne, où coupée du temps, sans être perturbée par des inquiétudes, des peurs ou des souvenirs intempestifs, elle peut vivre uniquement avec des sons invisibles. »
Les tendres plaintes, une mélodie empreinte d'amour, de tendresse et d'un soupçon amertume. 

Un tendre et doux regard sur la vie, ses déboires, ses injustices, ses infidélités et maux amoureux. Solitude, brutalité, intimité, tristesse et grande taciturne imprègnent cette histoire, une histoire qui parle au coeur. 

La musique comme langage du coeur, et "Les tendres plaintes" de Rameau écoutées au piano et au clavecin...un pur moment de tendresse

« Le soir je fermais les fenêtres, je barrais la porte et je travaillais dans la pièce de style occidental à l'étage. Le calme pesait sur mes tympans et quand j'étais fatiguée je me glissais dans mon lit.
La plupart du temps je n'arrivais pas à dormir. Quand je fermais les yeux, j'avais l'impression d'être aspirée au fond de ténèbres insondables. Il n'y avait rien nulle part pour me retenir, pas de chaleur non plus. »

«- Jusqu'à présent, je n'ai jamais réfléchi à la profession de facteur d'instruments, ai-je dit. Je ne suis pas passionnée de musique classique, pourtant il m'est arrivé d'aller à des concerts ou de passer devant des magasins de musique et j'ai toujours eu l'impression qu'au lieu d'avoir été fabriqués par des mains humaines, ils étaient venus naturellement au monde.
- Tous les instruments ont une forme naturelle. Une forme propre à reproduire les naissent sur la terre, dit Nitta. »

« Alors qu'elle jouait juste sous mes yeux, j'avais l'impression que le son me parvenait d'un endroit extrêmement lointain. On aurait dit qu'il contenait la mémoire d'un temps illimité auquel personne n'avait touché. Le trancheur et la douceur, la magnificence et la grâce, la pureté et l'ombre, des impressions contradictoires jaillissaient ainsi en même temps pour se fondre aussitôt en une seule. »

« Il avait le coeur saturé d'un calme particulier. Les oiseaux avaient beau gazouiller dehors, nous pouvions bien échanger des paroles, ce calme pesait comme une brume épaisse qui ne se levait pas. Qui semblait absorber les sons des instruments de musique qu'il fabriquait. »

« Elle en avait peut-être besoin. De venir dans un endroit où elle ne connaît personne, où coupée du temps, sans être perturbée par des inquiétudes, des peurs ou des souvenirs intempestifs, elle peut vivre uniquement avec des sons invisibles. »

« Quand on travaille avec lui, il y a des choses qu'on ressent naturellement. Surtout quand on est enfermés dans l'atelier. On est sensibles aux vibrations de l'air. Aux résonances des cordes du clavecin. Alors on peut également ressentir les vibrations du coeur de l'autre.»

« Nous avons joint nos lèvres. La couverture est tombée une deuxième fois. Il y a eu un bruit de chaises ébranlées. Ce fut un baiser calme. Un baiser qui a réchauffé discrètement les ténèbres derrière nos paupières. »

« Au début, le seul fait de marcher en ville me fatiguait. J'avais l'impression que tout le monde était en colère contre moi. Les vagues humaines s'écoulaient rapidement l'une après l'autre en m'ignorant totalement. Il n'y avait là ni l'air ni l'odeur ni les bruits dont étaient remplis les bois. »

« Les résonances du clavecin parvenaient au plus profond de mon coeur. Elles remplissaient lentement la petite obscurité que ni la lumière ni les paroles n'atteignaient. Elles ne s'écoulaient nulle part. Elles restaient là indéfiniment. »

Quatrième de couverture

     Blessée par l'infidélité de son mari, Ruriko décide de disparaître. Elle quitte Tokyo et se réfugie dans un chalet en pleine forêt où elle tente de retrouver sa sérénité. Ruriko est calligraphe. 
     Non loin, dans un autre chalet, s'est installé Nitta, un ancien pianiste de renom devenu facteur de clavecins, un homme habité par un calme particulier qui semble absorber les sons des instruments qu'il fabrique. Bien qu'assisté chaque jour dans son ouvrage minutieux par une jeune femme prénommée Kaoru, il vit seul avec un vieux chien aveugle et sourd. Invitée en ces lieux par Kaoru, la calligraphe observe et s'interroge sur la relation du facteur et de son aide. Ainsi elle apprend que Nitta ne peut plus jouer en présence d'autrui, que seule persiste en lui la capacité de vivre avec des sons invisibles. Mais, un matin, la calligraphe surprend Nitta installé au clavecin jouant « Les Tendres Plaintes » pour Kaoru.      

     Écrites en 1996, « Les Tendres Plaintes » contiennent tous les éléments révélateurs de la personnalité littéraire de Yoko Ogawa. Le regard porté sur la nature, sur ses sonorités, l'intensité de ses nuits, l'indicible solitude des êtres et leurs relations fugitives donnent à cette histoire une étrange résonance : celle qui prend source au cœur de l'inconscient.

Yoko Ogawa est née en 1962. Elle vit au Japon et se consacre à l'écriture. Elle a obtenu de nombreux prix littéraires dont le prestigieux Akutagawa pour "La Grossesse" (Actes Sud, 1997). Tous les livres de Yoko Ogawa sont publiés aux éditions Actes Sud.

Éditions Actes Sud, juin 2010
239 pages
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino et Yukari Kometani

mardi 5 mai 2020

L'enfant et l'oiseau ★★★☆☆ de Durian Sukegawa

Tout comme avec Les Délices de Tokyo, j'ai passé un joli moment de lecture avec L'enfant et l'oiseau. 
Il était une fois un corbeau, Johnson, nouvellement né, qui, pendant une terrible tempête, tomba de son nid. Ritsuko, une maman attentionnée et aimante le trouva et le ramena à son jeune garçon Yôishi. 
Une rencontre inattendue qui bouleversera la vie de ces trois personnages. Dans leur résidence, il est interdit d'avoir un animal sauvage. Les corbeaux sont d'ailleurs dans le viseur des administrateurs de la ville. Au Japon, ces roucoulants volatiles sont des nuisibles, que l'on cherche à éradiquer, à l'instar des pigeons en France. 
Il était une fois un conte initiatique divinement beau, divinement cruel. 
Une leçon de vie belle et féroce à la fois qui montre à quel point les préjugés sont des couperets qui débitent les vies en tranches. Glaçant de vérité.   
Une plume très épurée, encore davantage que dans Les Délices de Tokyo.  
Un opus qui titille les émotions et donne à réfléchir. 
Pourquoi, dans notre société, est-il plus simple de cultiver la haine plutôt que nos différences ? Des différences bien trop montrées du doigt, synonymes de dangers, de faiblesses. La simplicité, la délicatesse de la plume sont trompeuses, L'enfant et l'oiseau n'est pas un récit joyeux. Il s'y cache beaucoup de violences. 
Je lirai à l'occasion Le rêve de Ryôsuke, son 2ème opus.

« Les aiguilles du cèdre frissonnaient à l'unisson.Ondoyaient avec souplesse.(vent)Les branches craquaient. Derrière le feuillage dansaient des nuages joufflus.Une transparence se mouvait dans un souffle.Elle bougeait, et faisait tout trembler.
Leur force, ils n'en faisaient étalage que pour lui taper dessus ; quand on avait besoin d'eux, il n'y avait plus personne. Pour Ritsuko, c'était ça, les hommes.
Les corbeaux s'expriment par images. Et ils en reçoivent. Les yeux de Johnson s'étaient dessillés. Il voyait la tour sous un jour nouveau.Il émanait d'elle, à tous les étages, quelque chose d'incompatible avec le ciel, les nuages et les rayons du soleil. Il en jaillissait, dans un cri terrifiant, une soif de pouvoir, de destruction et de puissance.Dans le coeur de Johnson brûlait d'une flamme robuste un sentiment.La haine. »

Quatrième de couverture

    Johnson, tombé du nid, est le seul survivant de sa fratrie. À bout de forces, le jeune corbeau est recueilli par Ritsuko, femme de ménage et mère célibataire, qui décide de le ramener chez elle au mépris de l’interdiction d’héberger des animaux dans son immeuble. Bien lui en prend, car son fils adolescent, Yôichi, se passionne pour l’oiseau qu’il entoure de mille soins. Un jour, le gardien fait irruption chez eux et Johnson, que Yôichi avait caché sur le balcon, s’envole. C’est le début pour lui d’une longue errance. Il sait qu’il ne peut retourner auprès de son ami et cherche à survivre dans une ville hostile. Une rencontre va lui sauver la vie…

Après Les Délices de Tokyo et Le Rêve de Ryôsuke, Durian Sukegawa nous livre ici une ode à l'amour et à la différence, tout en poésie et en délicatesse, dont on ressort bouleversé.

Éditions Albin Michel, avril 2019 
247 pages
Traduit du japonais par Myriam Dartois-Ako 

dimanche 17 novembre 2019

Le jardin arc-en-ciel ★★☆☆☆ de Ito Ogawa

Une histoire d'amour qui met au rebut les apparences. Une histoire de famille qui suscite quelques belles émotions. 
Un roman polyphonique sucré. 
Un peu trop sucré à mon goût...
Un peu trop de bons sentiments qui m'ont perdue en route.

L'écriture ne m'a pas autant convaincue que lors de mes lectures de « La Papeterie Tsubaki » et « Le Restaurant de l'amour retrouvé ». Elle a manqué de subtilité, de fluidité, de poésie, d'étincelles pour m'embarquer comme je l'aurais espéré. 

Un rendez-vous manqué, cette fois-ci, mais un rendez-vous qui se renouvellera puisque « Le Ruban » d'Ito Ogawa m'attend. Je croise les doigts et espère passer de nouveau un bon moment de lecture avec un de ses romans. 

«  Chiyoko caressait délicatement ma peau, comme si elle m'effeuillait.  [...] elle m'effleurait partout avec douceur, en légèreté, à un rythme agréable. [...] Mes os, ma langue, mon cerveau, mes cheveux, tout a fondu, j'avais l'impression d'être devenue une onctueuse goutte de nectar translucide.
Au début, il s'agissait d'une fuite. Nous avions fui la réalité de toutes nos forces. Nous avions cherché à nous éloigner autant que possible de l'endroit où nous avions vécu. Nous voulions laisser le passé derrière nous. Mais désormais, nous étions acculées. Nous ne pouvions plus ni fuir ni nous cacher. Nous allions nous fixer ici, vivre comme une famille, tous les trois.
Peut-être était-ce parce que nous montrions notre quotidien sans nous cacher. Étonnamment, depuis que nous avions ouvert l'Arc-en-ciel, plus personne ne cherchait à en savoir davantage sur notre relation, ni ne nous regardait d'un mauvais œil. C'est quand on cache quelque chose que cela excite l'attention. Sans doute que si tout le monde se promenait  tout nu, les pervers et les voyeurs se lasseraient.
[...] c'est important de cumuler les petites choses évidentes.
Même en marge, il était possible de prendre racine et de s'épanouir, je voulais le démontrer dans ma propre chair.
Il avait le goût de toute la colère, la rage et la tristesse du monde réunies, brassées au hasard et infusées.
De l'autre côté de la fenêtre, le soleil couchant commençait à darder des feux éblouissants. La chevelure de Chiyoko, baignée d'une lumière couleur de miel, luisait comme des épis de roseau de Chine.
Comme l'érable qui produit du nectar sucré au printemps, de leurs corps de femmes amoureuses émanait en permanence une légère fragrance pareille au miel.
Les vagues sur la grève se sont faites encore plus douces, soulevant une brise légère. Émanant de nulle part, un parfum sucré, comme du nectar concentré de fleurs, s'est répandu dans un murmure, nous emplissant encore plus de bonheur.
Un kumu, c'est un ancien, dépositaire de la sagesse hawaïenne transmise de génération en génération, un personnage à part à Hawaï. Il devait lui faire un lomilomi, un massage traditionnel. Outre le massage, la séance portait sur le corps et l'esprit, on méditait et on lui demandait conseil aussi.
Même dans les lieux les plus ingrats, la vie prospérait.
Jusque là, je croyais qu'au fil des années, en ayant vingt ans, puis trente, puis quarante, on devenait adulte. Mais non. Elles pourraient prendre de l'âge, ressembler à de vieilles mamies croulantes, à l'intérieur, elles auraient toujours sept ou huit ans. On aurait dit des enfants éternellement occupées à cueillir des fleurs et jouer à la dînette. »

Quatrième de couverture

Izumi, jeune mère célibataire, rencontre Chiyoko, lycéenne en classe de terminale, au moment où celle-ci s’apprête à se jeter sous un train. Quelques jours plus tard, elles feront l’amour sur la terrasse d’Izumi et ne se quitteront plus. Avec le petit Sosûke, le fils d’Izumi, elles trouvent refuge dans un village de montagne, sous le plus beau ciel étoilé du Japon, où Chiyoko donne naissance à la bien nommée Takara-le-miracle ; ils forment désormais la famille Takashima et dressent le pavillon arc-en-ciel sur le toit d’une maison d’hôtes, nouvelle en son genre.
Il y a quelque chose de communicatif dans la bienveillance et la sollicitude avec lesquelles la famille accueille tous ceux qui se présentent : des couples homosexuels, des étudiants, des gens seuls, des gens qui souffrent, mais rien de tel qu’un copieux nabe ou des tempuras d’angélique pour faire parler les visiteurs ! Tous repartiront apaisés. Et heureux.
Pas à pas, Ogawa Ito dessine le chemin parfois difficile, face à l’intolérance et aux préjugés, d’une famille pas comme les autres, et ne cesse jamais de nous prouver que l’amour est l’émotion dont les bienfaits sont les plus puissants.
On réserverait bien une chambre à la Maison d’hôtes de l’Arc-en-ciel !

Éditions Philippe Picquier, septembre 2016
 300 pages 
Traduit du Japonais par Myriam Dartois-Ako