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lundi 18 août 2025

Du temps qu'il fait ★★★★☆ de Bergsveinn Birgisson

« Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi nous ne sommes que sept ou huit pauvres mecs dans ce paradis du fjord de Geirmundur. Peut-être qu'on s'ennuie au paradis, par comparaison avec la joie qui règne dans la capitale. »
Entre terre et mer, "Du temps qu'il fait" nous transporte littéralement en Islande ; l'immersion est garantie ! 
Des pages qui sentent bon les embruns, chargées de solidarité, de lenteur, de mélancolie, de tempêtes, de convivialité, d'amour, d'humour, de poésie et de sagesse... Un beau programme et des pages qui font un bien fou.

« Contempler la baie, un matin, quand les nuages reposent paisiblement sur la côte de l'autre côté, là où tout doit être mieux et où la lumière abrite des promesses inconnues. », avouez que c'est tentant, non ?

« Quand le philosophe est arrivé dans le coin

Jolie brise soufflant de l'est et mer assez agitée. Pas de coup de chien aujourd'hui. J'ai pris une tonne hier, en trois heures environ. Beau poisson.
En route vers le port, je me suis demandé si ce n'avait été qu'un pur hasard que je fasse cette bonne pêche, sur les bancs de Selbrún. Il me semblait avoir senti quelque chose. Quelque chose m'avait conduit là-bas, peut-être que la journée d'hier était entièrement planifiée. Ou bien n'était-ce que le hasard ? Et alors Gusi, Bensi, Kalli et Ebbi, Sigursteinn le chef de file et sa femme, le pasteur et tous les autres ne seraient ici dans le fjord de Geirmundur que par pur hasard, ou bien était-ce notre destin préétabli ? Et qui est-ce qui décide ? Il m'est venu alors à l'idée la toile d'araignée dans l'entrepôt et je me suis demandé si nous n'étions pas comme les mouches qu'elle attrape et ficelle. Quelqu'un nous a peut-être capturés de même dans une sorte de filet du destin pour nous bloquer dans le fjord de Geirmundur.
Mais non, ça ne tient pas debout. Parce que nous pouvons parfaitement aller ailleurs, comme Dósi, si cela nous chante. Nous devons donc pouvoir choisir aussi, mais est-ce que nous distinguons la toile d'araignée qui nous tient prisonniers ? Peut-être que nul ne la voit sauf Dieu, et possiblement Bensi avec ses grosses jumelles. Par bonne visibilité, il peut voir jusqu'à l'autre fjord. »

« Il énonça alors que la philosophie cherchait en tout cas la vérité et ne la fabriquait pas, comme la religion. »

« Gusi demanda tranquillement au philosophe pourquoi les gens devraient en fait étudier la philosophie.
Le philosophe regarda ses paumes avec sérieux pendant un long moment, comme s'il cherchait vraiment à soigner sa réponse, avant de dire enfin : Je ne sais pas pour les autres, mais moi j'étudie la philosophie pour mieux comprendre le monde. »

« Thorsteinn s'est étonné pendant longtemps du fait que sa Snæfrídur ne voulait pas se réveiller, prendre ses aiguilles à tricoter ni rien. Quand les gens de la ferme lui ont dit que Snæfrídur était morte, il a eu ces mots : Ah, elle est morte ? C'est la première fois que ça lui arrive.
Et c'est qu'il avait raison, le vieux Thorsteinn.
Le bout de pré autour de l'église était devenu verdoyant, la mer au-delà était bleue et le ciel, avec ses coussinets blancs, était prêt pour le Christ. La mer était assez grosse et le grondement du ressac se mêlait au sermon du pasteur qui parlait de la vie future et de l'importance d'avoir étanché sa soif à l'eau de la vie comme la défunte Snæfrídur, avant d'arriver dans l'au-delà.
Les moutons bêlaient et broutaient l'herbe autour de l'église et l'on pouvait bien s'imaginer que c'étaient des anges.
Ebbi et Bensi font partie du chœur, outre deux couples qui viennent de la campagne, et c'est incroyable à quel point leurs voix sont bien accordées quand ils chantent. Bien que tout le reste dans la façon d'être des deux frères soit antagoniste et contradictoire, c'est à croire que la merveilleuse harmonie engendrée par leurs voix efface toutes les oppositions. Debout près de l'orgue, ils sont comme deux algues ondoyant près du rivage en parfaite synchronisation et le cœur de l'église se met à battre, projetant la prière dans la voûte au-dessus. Assis à côté de moi, Gusi chantonnait à l'unisson. Comment arrangerait-il l'église si sa religion avait son mot à dire ? Un grand flétan luisant en guise de retable et une peau de phoque étirée et punaisée sur la croix ?
C'est ainsi qu'on a chanté dans une petite église en bois au bord de l'océan, le ressac accompagnant chaque verset et un rayon de soleil, traversant le voile des nuages, s'est posé sur les iles au large. »

« Les moutons sont-ils des anges ?

Ça dépend de comment on voit les choses, cher Halldór. Ils sont dodus et bien frisés. Et au service des hommes, de sorte que ta question est assurément fondée. Là-dessus, le pasteur se mit à rire comme un soufflet de forge qui se remplit d'air, ou comme quand on marche sur un poisson gras à moitié mort. »

« Les rubans d'algues roulaient paresseusement d'avant en arrière dans l'eau basse du rivage, faisant penser à un chœur d'église.
Qu'est-ce qu'on pourra bien faire dans cet autre monde ?
C'est sûrement une excellente croyance, dit Gusi, que l'on devienne esprit aux cieux après la mort. Mais moi, je ne tarderais pas à m'ennuyer. J'en aurais vite ras-le-bol, mon vieux, si je n'avais pas la possibilité de sortir en mer pour pêcher. Et je prie l'auteur des poissons, où qu'il veuille me mettre, de me laisser sortir en mer pour la pêche, comme j'en ai l'habitude.
Mais peux-tu être sûr qu'il y ait une vie quelconque après la mort ? demandai-je.
La réponse est bien simple, mon p'tit vieux, dit-il en enfilant un hameçon sur la ligne: On l'exigera. »

« De la félicité spirituelle et de la graisse de phoque

Vent du nord. Grosse mer qui se brise sur le promontoire de Hamarshöfði et l'on finit par se sentir brisé soi-même.
Une fois de plus, je taille mon crayon pour relater les événements qui ont lieu ici, dans le fjord de Geirmundur. Je ne sais pas pourquoi je suis tout le temps en train de tailler mon crayon. Il ne se passe jamais rien ici. Il n'y a que quelques mecs dans le fjord qui s'en vont pêcher la morue qu'on envoie à Reykjavík, où elle est mise à plat et salée avant d'être envoyée au Portugal, où la señorita Periglesi invite ses voisins à une garden-party où tout le monde danse au son de la guitare, et tout le monde est content au grand soleil en mangeant le poisson venu des hauts-fonds de Hámundur. Ici, il ne se passe rien et on ne danse pas. Toujours pas d'aide-ménagère. Ici, il n'y a pas d'histoire d'amour. Ici, il n'y a pas même un cheval. Pas de bagarres, pas de coups fourrés et pas d'embrouilles, pas de héros et pas de rusés renards. Rien que quelques mecs sans aide-ménagère, qui pêchent du poisson sur les côtes. Pas étonnant qu'on ait envie de la suivre, la morue, jusque chez Mme Periglesi, ou bien de contourner la péninsule comme Dósi, attiré par les millions avec toutes leurs paillettes.
Il n'est pourtant pas sûr qu'on puisse trouver là-bas, à l'étranger, du poisson faisandé et de la graisse de phoque. Je ne connais rien qui puisse égaler cela : quand les coups de vent d'ouest couchent les linaigrettes des marais, s'allonger sur la banquette après avoir mangé du poisson faisandé et de la graisse de phoque. On se redresse peut-être, en appui sur un coude, pour dire à ceux qui passent dans le couloir quelque chose de bien médité sur le temps qu'il fait, du genre : le vent va bientôt tourner au sud. Le courant d'air de la fenêtre et les rayons du soleil se fondent alors dans la poitrine et l'on entend cette étrange et joyeuse musique qui semble venir d'une radio éloignée et, tout à coup, on est passé de l'autre côté et on rêve, par exemple, de nuages en forme de grosses bonnes femmes toutes nues qui se tapent en riant sur le bedon, de sorte qu'on reprend ses esprits, le cœur plein de gratitude d'exister sur la terre. »

« Regardez le cercle de montagnes autour de vous, les gars ! Quel touriste ne s'éclaterait pas en un tel endroit ! Ce à quoi les habitants d'ici doivent penser, c'est à développer les services et trouver des distractions pour les touristes. D'après les dernières données de l'économie, le tourisme est le facteur le plus sûr, celui qui a le plus de potentiel de croissance de toutes les perspectives d'avenir.
L'humeur du pasteur s'assombrit alors ; il ne peut jamais se retenir. Il se mit à siffler en regardant les nuages avant de couper la parole au député : Il me semble que le vent est bel et bien en train de tourner au nord. C'est la bise ! ajouta-t-il en regardant droit dans les yeux le nouveau député, manifestement effaré d'un tel accueil. Mais qu'est-ce que ça peut faire, poursuivit le pasteur, si nous suivons cette nouvelle annonciation et nous lançons dans le tourisme, il n'y a qu'à changer les bateaux de pêche en boutiques flottantes où l'on vendra des hot-dogs et des souvenirs aux touristes et puis on n'a qu'à apprendre à dire bonjour en dix langues et envoyer promener tout ce qui touche à la météo. Il me montra du doigt en disant qu'on pourrait bientôt faire de moi un mannequin de cire, m'entourer d'un musée et me désigner comme ayant été le dernier pêcheur indépendant d'Islande.
Il faut discuter de ces choses-là avec sérieux, et pas de badinage de ce genre, observa le député en posant sur le pasteur un regard grave.
Et le prêtre s'emporta alors comme l'autre fois il monta sur ses grands chevaux au point de faire voler toute politesse en éclats et se lança dans un discours tonitruant sur le maudit capitalisme, ajoutant que le discours du député ne pouvait être pris au sérieux puisqu'il émanait d'un représentant de l'initiative individuelle. Des filaments de nuages voilèrent le soleil, mais quelques rayons faisaient encore luire le front moite du député.
Ce sont vous et vos semblables, poursuivit le pasteur, qui êtes justement en train de dépouiller les habitants de la province de toute possibilité de vivre par leurs propres moyens. Vous vous en foutez bien que tout se désertifie par ici parce que, selon votre économie à l'américaine, ça ne vaut pas la peine d'avoir des êtres humains dans les campagnes, sauf en plein été quand vous venez admirer les montagnes et réclamer des hot-dogs. Vous ne voulez pas voir de petits bonshommes pêcher dans les fjords, ce que vous voulez, c'est ratisser toutes les eaux du littoral et aspirer chaque petit poisson dans des chalutiers-usines pleins de robots. Parce que c'est ce qu'il y a de plus rentable selon votre système économique. Vous ne voulez pas de fou-tue vie culturelle en province, et pas de culture du tout d'une manière générale. On a calculé depuis longtemps que ça ne rapporte rien de permettre aux petits bonshommes de subsister.
Vous n'avez absolument rien compris aux objectifs de l'idéologie du parti conservateur, remarqua le député avec un petit rire.
Pour moi, les fidèles du parti conservateur de l'Indépendance n'existent pas, dit le pasteur. Je ne sais pas ce que c'est. On a écrit des livres là-dessus, montré et démontré qu'un homme soi-disant indépendant, ça n'existe pas, pas plus qu'un homme libre. C'est un malentendu qui repose sur la notion selon laquelle le monde tournerait autour de ce qu'on appelle l'individu - qui est une invention relativement récente - et qu'il n'y aurait rien d'autre dans l'univers que l'individu. Si vous étiez versé en physique contemporaine, vous comprendriez mieux que le phénomène « individu » n'existe pas, car il y a toujours au moins quatre échantillons de tout, aussi bien des particules que des individus.
Le député restait immobile, se tenant à quatre pour faire preuve de patience, tout en ricanant.
Le pasteur poursuivit : Pour moi, il n'y a que deux sortes d'hommes en politique : il y a les donneurs-de-coups-de-pied-à-ceux-qui-sont-à-terre et les socialistes. Ces donneurs-de-coups-de-pied-à-ceux-qui-sont-à-terre adhèrent à ce qu'ils appellent « l'entreprise individuelle » et ils sont déjà experts en fraude fiscale à l'âge de vingt ans, ont fondé une entreprise à trente ans, sont devenus des notables ventripotents à quarante, s'adonnant à l'œnologie et à la chasse, et à cinquante ans, ils deviennent francs-maçons dans l'espoir de récupérer une âme qu'ils ont vendue depuis longtemps... »

« Ce que j'ai du mal à comprendre, c'est pourquoi nous ne sommes que sept ou huit pauvres mecs dans ce paradis du fjord de Geirmundur. Peut-être qu'on s'ennuie au paradis, par comparaison avec la joie qui règne dans la capitale. »

« Il y a une chose de sûre, a dit Daniel en venant à notre rencontre pour nous souhaiter le bonjour et amorcer la conversation, c'est que le mouton est le seul bestiau à la surface de la terre qui ne pense pas.
Le poète n'était pas sur la même longueur d'onde et a dit : Je pense, donc je suis, plaçant sous sa protection ses amis du pré. Le fermier s'est mis à rire et a répliqué - comme s'il n'avait rien fait de toute sa vie que répondre aux philosophes : Il me semble bien que les brebis là-bas démentent votre théorie: elles ne pensent pas, et pourtant elles existent.
Ce n'est pas ma théorie, rétorqua le poète d'une voix empreinte de colère étouffée, c'est un philosophe français qui a dit ça au Moyen Âge : Cogito ergo sum.
Français ? Et qu'est-ce que les Français peuvent bien savoir des moutons islandais ? a dit Daniel le fermier en escaladant la clôture pour aller battre le rappel des moutons dans le pré.
Le poète s'est tu un moment, à croire que Daniel l'avait désarçonné avec sa faconde, que le Reykjavikois n'était pas en mesure d'apprécier. Puis Snægrímur le poète s'est rapproché de moi pour me confier avec conviction : Cet homme-là est Homo sapiens. C'est facile d'être Homo sapiens. C'est dans le cœur que commence le fouillis. »

« Le silence plana un moment dans le salon, où seul le courant d'air se fit entendre. Mais aucune réponse ne vint, si ce n'est un flot de paroles du poète d'où il ressortait qu'il avait acquis depuis longtemps un sain dégoût pour cette culture de l'argent, où quelques individus indélicats ratissent à leur profit les ressources du pays, où tout s'écrase devant les impératifs du marché et des gros richards qui auront acheté tout le pays avant qu'on n'y prenne garde, où la plupart des artistes ne sont rien d'autre que des clowns minables ou des bombes sexuelles à demi nues à la solde des magnats de la mode, pour dire aux jeunes filles comment s'habiller. Le poète ajouta ensuite avec une ardente conviction : Enfin, est-ce que vraiment personne ne se rend compte de tout cela ? Est-ce que personne ne réalise l'absence de valeurs spirituelles dans tout ceci ? Il nous regardait et le pasteur hochait la tête en émettant un oui après l'autre, oui, c'est vrai, oui, oui.
On n'entend ni ne voit plus de cœurs s'ouvrir nulle part, poursuivit le poète, on ne trouve plus nulle part de pur poème, ni de sentiment humain; n'était-ce pas pourtant le pivot de la vie ? Et en présence de cette bouse, le poète est comme une mouche qui soupire, une mouche dont tout le monde se fout.
Le pasteur se leva lentement, s'avança vers le poète qui était visiblement ému par lui-même et dit, les yeux au ciel, avec un sanglot dans la voix :
C'est un ange de Dieu qui vous a envoyé.
Puis il prit le poète dans ses bras et le serra très fort, les yeux embués de larmes, disant que c'était l'esprit qui avait triomphé du monde.
Je dois dire que les sentiments ardents de ces deux hommes m'émurent et je vis que deux âmes s'étaient rencontrées là, sur la même longueur d'onde. Ils s'entretinrent ainsi des multiples faces de la méchanceté des temps modernes pendant toute la soirée. Le prêtre parlait de faire la révolution et pleurait de joie du fait qu'on lui ait envoyé une telle âme, saine et vivante. Et c'est ainsi qu'un prêtre et un poète déplorèrent le sort du monde, ici à la campagne, tout juste au sud du fjord le plus septentrional des régions habitées de l'Islande. »

« L'autre jour, j'ai montré cette petite bibliothèque à Snægrímur le poète et il s'est mis à rire et à se moquer, avec des rendez-vous compte au fur et à mesure qu'il sortait les livres de leurs étagères. Mais il était visiblement ému, et c'est ainsi que je me suis toujours imaginé les poètes : très émotifs. Je lui ai montré le livre en peau de phoque avec ses drôles de lettres, où l'on parle de « tattuo » dans les pays de l'Inde, ce qui doit être la même chose que tatouage, puisqu'il y est dit que « la chair est piquée d'aiguilles et des couleurs sont frottées dans les os ». Snægrímur le poète a trouvé que c'était rudement bien dit. »

« Je sais bien d'où elle vient, cette femme. Elle vient du désert privé de bonté de Reykjavík et elle est, en outre, le rejeton de notre époque qui en est également dépourvue. Quelles sortes de personnes, à ton avis, proviennent de cette société de Reykjavík ? C'est cette engeance qui sue à force de stress et de commérages, au téléphone pendant la journée, se vautre devant la télé le soir, mâchonne des antidépresseurs et a du mal à déchírer l'emballage en plastique de sa pizza ? Comment un cœur pur pourrait-il jaillir de l'absence totale de spiritualité ? Pourquoi la bonté surgirait-elle de l'absence totale de bonté ? Ces minettes à ecstasy, laisse-les où elles sont, à Reykjavík, conclut le pasteur. Le temps présent n'est qu'un gros idiot, mon cher Halldór. Tu peux aussi bien arpenter la grève en tapant sur une barrique échouée qu'en tirer quelque chose de sensé. On peut s'estimer heureux de pouvoir résister ici pour le moment.
Je lui ai dit alors que c'était comme si elle m'avait brisé le cœur, qu'elle m'avait traité de petit pêcheur de rien du tout, comme si je ne méritais pas d'avoir une bonne amie comme les autres et étais condamné à rester toujours à l'écart, et j'ai eu une toute petite voix avec des sanglots dans la gorge, là, à la table de la cuisine. J'étais en mal de chaleur compréhensive, de phrases bienveillantes disant que j'étais normal, mais le pasteur a poursuivi dans la même gamme :
Pauvre homme d'aujourd'hui, qui brûle d'avoir des rapports fabuleux avec des blondinettes et aspire à avoir du fric plein les poches. Qui fixe de ses yeux vides les chiffres du cours de la Bourse, déboussolé et sans réaction aux conneries des médias. Pauvre homme d'aujourd'hui qui ne sait pas qu'on se fout de lui quand il croit être son propre maître à la poursuite de ses rêves, qui ne se doute pas que son rêve est le produit d'habitants sans âme des grandes villes d'Amérique. Pauvre homme d'aujourd'hui qui ne connaît ni la nature autour de lui, ni la vie dans son propre cœur. Pauvre...
C'est alors que je me suis levé en disant que je n'étais pas venu pour écouter des discours sur le foutu temps présent, et je suis sorti.
Le pasteur a crié derrière moi que le malheur, si on creuse la question, tient pourtant bien au fait qu'une foule de gens sont en train de s'éloigner et de devenir méchants les uns envers les autres. Le commercialisme est en train de venir à bout de la bonté chez les humains.
Je me contrefous de ce qui se passe dans le monde, lui ai-je répondu devant la maison. Je n'ai pas besoin de votre désespérance, j'ai seulement envie de vivre et de faire partie du monde ! »

« Quand Gusi est allé pêcher au cours d'un week-end de pêche interdite

Légère brise de sud-est aujourd'hui et taches ensoleillées courant sur le rivage, mais quand j'écris ces lignes vers minuit, le vent a mis des nuages sur les montagnes et souffle du nord.
Oui, c'est maintenant un week-end d'interdiction de pêche et pour nous, pêcheurs saisonniers à la ligne de fond, il n'y a aucun moyen de s'en sortir. Ça m'a donc fait drôle de me réveiller ce matin au bruit insistant de grattements sur le gravier: quelqu'un traînait un bac du hangar de préparation du poisson, sur le terre-plein et jusqu'au ponton. Quand je suis descendu, Gusi était en train de ravitailler en mazout L'Aigle des mers, dont le moteur ronronnait.
Le temps me plaît sacrément bien, les gars, calme plat, mais légère brise quand même au large et ça dérive un peu, une foule d'oiseaux et une baleine tout au nord: ça grouille sûrement de petits poissons dans les remous du courant.
T'es pas un peu cinglé ? a fait Ebbi, ouvrant des yeux éberlués derrière ses lunettes rafistolées avec du scotch; si la Direction des pêches l'apprend, ils vont te tuer.
Tuer, a dit Bensi, ils ne peuvent tuer personne, et d'ajouter que le mieux serait de faire du café et de sortir en mer aussitôt. Gusi a attrapé ses affaires pour le café et dit en descendant l'échelle à reculons: Je ne sais plus de quel côté est la folie. Je pêche ici depuis cinquante ans et je n'ai même pas droit à un seul kilo de quota; comment se fait-il que ce soient des gens de Reykjavík, qui n'ont jamais pissé dans l'eau salée, qui possèdent tout le poisson de nos parages? La nature s'est chargée de m'interdire assez de sorties en un demi-siècle pour que je n'aie pas besoin d'interdictions de la part de types de la capitale. C'est l'auteur des poissons qui a créé tout ce qu'il y a ici, et la première chose qu'il m'a dite ce matin quand je me suis réveillé, c'est de sortir en mer et de mettre ma ligne à l'eau.

Tu es plus têtu que le diable en personne, Dufgus Timóteusarson, a énoncé Kalli en pissant du ponton. J'ai jeté l'amarre à Gusi qui avait sorti la tête par la lucarne de la timonerie comme un vrai capitaine pour nous dire de la lâcher, il allait voir maintenant si ça mordait. Et puis L'Aigle des mers s'est éloigné, longeant le brise-lames en ronronnant.
Ebbi se faisait beaucoup de souci, pensant que ce fantasme du créateur des poissons finirait par plonger Gusi dans de sacrées emmerdes. Peut-être Ebbi n'a-t-il pas compris que Gusi use de cette formule pour désigner Dieu ? Quoi qu'il en soit, l'anxiété d'Ebbi ne s'est pas avérée tout à fait sans fondements.
Ça a dû être avant midi que quelque individu sans scrupule l'a dénoncé, car on a entendu aux informations de midi que le vaisseau garde-côte Ægir, qui effectuait des manœuvres dans la baie de Selir, avait été envoyé à la rencontre d'un petit bateau soupçonné de pratiquer la pêche alors qu'elle était interdite ce jour-là. Kalli pensait que ça avait dû être un de ces salopards de pêcheurs à seine qui avait donné Gusi et il faisait les cent pas dans la cuisine en soufflant la fumée de son cigare London Docks par les narines. L'atmosphère était tendue chez nous et j'ai senti l'union se resserrer entre nous, qui étions restés. »

« Maintenant, les sommets vers le nord sont chargés de nuages à perte de vue et la fenêtre traduit le message en vent du nord, car elle dit ouhhh, et on peut aller se coucher. Bensi a rêvé que quatre bonnes femmes bien grassouillettes s'en prenaient à lui, ce qui laisse présager, comme avant, quatre jours de mauvais temps pour la pêche, si ce n'est quatre semaines. »

« Ce que je veux dire, c'est que pendant qu'on regarde les nuages, il ne se passe rien d'autre, et c'est peut-être bête à dire, mais ça me plaît de plus en plus de regarder les nuages. C'est alors comme si quelque chose d'une autre nature se produisait. On échoue à terre comme un bout de bois et on respire plus légèrement dans un autre temps. L'esprit devient prodigieux et rien ne vous vient à l'idée. On n'a peut-être pas besoin de voir défiler mille ans de splendeurs comme dans les livres et les films, mais seulement une seconde d'une autre sorte de temps, comme ça. L'espace de quelques instants, ça vous est complètement égal que votre vie soit un échec total. Quand vous regardez les nuages.
Et quand on a cessé de pêcher, qu'on est mort et devenu esprit, qu'est-ce qu'il vous reste à faire, sinon à vous installer sur un de ces nuages pour écouter des jeunes filles nues jouer des sonates pour violon et pour manger des mangues; et comme vous planez sur un nuage, votre tignasse spirituelle doit sans doute flotter dans la brise qui s'élève des montagnes et l'on est en quelque sorte brillant d'excellence, chatouillé par des nuages sans fin; et les copains naviguent sur les nuages alentour, dans le bleu éternel, et l'on s'interpelle pour demander ce que ça a donné sur les nuages des uns et des autres.
Mais avant même de s'en rendre compte, on a envie de viande de mouton salée, ou on a besoin de pisser et alors il n'y a plus de nuages. Et puis c'est l'ouverture de la période de pêche dans une semaine au jour près: debout à cinq heures, écouter la météo, cornflakes, faire du café pour le thermos, emporter les baquets à bord, prendre du mazout, larguer les amarres, faire route, chercher, mettre la ligne à l'eau, faire la dandinette, chercher, mettre la sonde à l'eau, remonter, faire route vers le port, débarquer, bouffer, dormir et espérer reprendre bientôt contact avec des nuages. »

« Pourquoi appartenir à quelque confession, à quelque institution du pouvoir qui a fabriqué des notions telles que celles de péché et d'absolution, dont on s'est servi pendant des siècles, pour opprimer les gens ? Je peux parfaitement pratiquer ma foi tout seul, a poursuivi le Bolungarvíkois. Je n'ai pas besoin d'un Dieu en colère au-dessus de ma tête. La religion est une fabrication des hommes comme n'importe quelle autre, c'est impossible d'escamoter la chose, ajouta-t-il sur un ton plus doux avant de passer la balle au prêtre en riant, comme si la gravité de l'expression de celui-ci lui faisait peur; à moins le cœur ne suivit plus les paroles. 
Vous n'avez pas besoin d'appartenir à une confession, a dit le pasteur. Votre foi est parfaite et indépendante. Vous feriez mieux de mettre le cap sur les fjords du Glacier et de vous faire ermite que de bonimenter ici. Vous n'avez en revanche rien compris à l'essence de la foi. Vous êtes totalement inconscient de la beauté de la foi véritable, avec votre morgue et votre arrogance.
Le pasteur s'échauffait de plus en plus en fixant Ármann qui regardait le trottoir en intercalant des non, non, et des ce n'est pas vrai.
On trouve que le prêtre aurait dû s'en tenir là, mais il a poursuivi sur son terrain sans frontières, exactement comme avec le député l'autre jour. Des gens s'étaient approchés de cette discussion animée entre un païen et un chrétien, et Ebbi et Bensi se tenaient de chaque côté du Bolungarvíkois, formant avec lui une sorte de trinité, quoi que cela puisse vouloir dire. Si je me souviens bien, le pasteur a dit :
Vous reprochez aux gens d'appartenir à une confession, mais en réalité, vous reprochez aux autres de ne pas adhérer à la vôtre. Et la vôtre est la confession des petits génies réalistes qui sont parvenus à la conclusion que l'homme n'est qu'une bestiole comme les autres. Et vous détestez celui qui ne reconnaît pas votre sagesse.
Je n'ai jamais dit ça ! Au contraire ! a répliqué le Bolungarvíkois en essayant de se défendre.
Il ne vous vient pas à l'idée, petit génie, que vous adhérez à une autre religion, bien plus fanatique - le fondamentalisme. 
Vous voulez, dépouiller le croyant de l'aspiration et de l'espoir que vous avez jetés aux orties quand vous vous êtes rallié au réalisme. Laissez-moi seulement vous dire (et il pointa du doigt la tête du bonhomme) que vous vous êtes mis dans la tête des vers naïfs de mirliton. Votre réalisme équivaut à n'importe quelle fiction, en pire. Vous êtes là sur le terre-plein, étranger au village, et vous vous mettez à vous épancher avec l'épandeur à purin de l'histoire, pour que d'autres renoncent à leur foi en Dieu et en l'homme, et vous prêchez pour les sacrifices et la gymnastique avec quelques déesses Freyja toutes nues. Vous êtes planté là et vous faites la guerre à la religion, sans vous douter que je vous aurais assommé depuis longtemps s'il n'y avait pas de religion ici.
Dites donc, faites gaffe à ce que vous dites! a sifflé le Bolungarvíkois qui s'était empourpré, retenu par Bensi et Ebbi qui le maintenaient tout en essayant de leur mieux de calmer le pasteur avec des allons, allons en alternance avec des eh bien, eh bien.
Le pasteur a émis alors des paroles telles qu'elles ont fait sursauter le petit groupe que nous formions tout autour, et qu'elles sont restées gravées dans ma mémoire. Il a dit ceci: En réalité vous voulez me tuer, me clouer sur une croix pour la seule raison que je crois et espère qu'il existe quelque chose de meilleur. Puis il a ajouté: C'est la foi qui l'emporte et vous, vous pouvez aller au diable !
Là-dessus, il a décoché un sacré coup de poing dans la gueule du Bolungarvíkois.
Celui-ci s'est effondré tandis que les gens tout autour restaient bouche bée. Personne n'a pipé mot. Puis on a entendu la voix d'une petite fille par-derrière : Le pasteur a assommé Ármann. Quelqu'un d'autre a dit que cet homme-là devrait aller à l'asile, visant sans doute le prêtre. »

« La première chose que les enfants apprennent est la crainte d'être à part, et de ce fait, il est exclu pour eux de percevoir ce monde avec des yeux d'enfants. Les diktats de la mode et les sociétés sportives leur volent leur jeunesse et, plus tard, ils seront accablés de défaitisme une fois que la société les aura poussés dans un combat sans fin avec les institutions bancaires.
Et les gens n'oublient le vide et leurs dettes aux banques que juste le temps d'un orgasme le soir. Les gens sont, pour la plupart, aliénés à eux-mêmes et à leurs enfants qui se grillent la cervelle avec leurs smartphones et l'ecstasy ; à l'âge mûr, les gens sont devenus amorphes à force d'envie permanente d'argent, d'avidité de meubles et de concupiscence, et sont, par conséquent, incapables de percevoir la vie sous une autre forme que celle de l'argent et de la chair ; et l'histoire s'achève avec des petits vieux amers qui n'ont rien d'intelligent à dire aux jeunes et le soleil brille sur tout ce petit monde-là, en perdant quatre millions de tonnes de sa masse par seconde à faire avancer cette histoire mal foutue, et il faut bien se demander si ça en vaut la peine, tout bien considéré.
Si ce n'est pas le sens de la vie de prendre part à tout cela, pour quoi devons-nous vivre ? demandai-je.
Le pasteur répondit : Nous ne devons pas vivre pour quoi que ce soit, et nous ne devons pas vivre tout court. Nous devons faire voler notre ego en éclats et nous fondre au ciel bleu derrière les montagnes noircies. Nous devons plonger dans les ténèbres de l'inconnu et supprimer en nous tout ce qui nous est propre, afin de pouvoir fusionner avec ce qui est grand. Nous ne devons rien faire sinon renoncer et remettre tout entre les mains de Dieu.
Ainsi en était-il chez le prêtre, tandis que nous nous tenions dans la cour, que le crépuscule tombait sur le fjord et que le ciel devenait bleu foncé autour des montagnes. Je l'ai accompagné à la bergerie et l'ai aidé à donner du fourrage aux moutons.
Il est drôle, le pasteur. »

« J'ai longtemps observé la nature, ici le long des côtes. Il me semble même y comprendre quelque chose. Tandis que je ne pige rien à la façon de penser et d'agir des hommes. Je suis sûr, par exemple, que les sternes arctiques qui pondent par ici sur les coteaux savent qu'elles sont liées à la vie autour d'elles, liées au rayon de soleil qui allume la photosynthèse dans la mer, liées aux lançons qui naissent sur les hauts-fonds de sorte que les petits ont de quoi se nourrir et le cycle de la vie se maintient. La vie et l'amour du prochain, c'est être lié à autre chose que soi-même, et c'est ainsi qu'on se trouve soi-même. Mais les gens veulent vivre libres et indépendants et n'être liés par rien d'autre que leur propre volonté. Et on achète tellement de choses dans les boutiques maintenant qu'on croirait presque que Dieu est mort. Les gens se retrouvent alors avec eux-mêmes sur les bras et disent que c'est la liberté qui doit gouverner le monde. Et puis on écrit de gros livres et on tient des discours sans fin sur la question de savoir pourquoi les gens ont de plus en plus l'impression d'être des conteneurs rouillés, oubliés sur le quai du port. Les gens se détachent des autres pour se chercher eux-mêmes. L'herbe sèche dans les prés - a-t-elle entendu pareille chose ? Le poste émetteur est sur la mauvaise longueur d'onde et tout le bla-bla-bla ne sert à rien. Celui qui ne se lie pas n'est pas vivant. »

« Un vent solaire de l'ouest secoue les portes de ses rafales, ce qui donne de l'air à l'âme. Temps qui interdit la pêche. »

« Tu en as gros sur le cœur, cher Halldór, tu n'as pas besoin de me dire quoi que ce soit.
Quand tu viens ici, tu vois un bossu paralysé sur son grabat. Mais laisse-moi te dire que je suis libre. Mon âme plane dans un ciel serein, chatouillée par les altocumulus, et ma joie est sans bornes. Elle est débordante et je n'ai rien fait. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que je ne peux rien faire et que j'ai accepté le fait de n'être capable de rien. Je remercie Dieu pour chaque jour que j'ai à passer ici sur mon grabat, à regarder par la fenêtre et à penser à toutes sortes d'idioties pour m'amuser. Je suis vivant, mais la vie ne se prend pas dans mes pattes, c'est pourquoi je suis libre dans une certaine mesure. Toi, tu es prisonnier de la vie et en pleine tempête, et c'est peut-être une consolation de dire que le vent est un esclave, la rivière est entravée tous les jours et l'oiseau est le jouet des hautes sphères. Il n'y a pas de liberté là où il y a de la vie, mais la vie ne se remplit de défauts que lorsqu'on ne la prend pas comme elle est. C'est difficile de déchiffrer la vie, comme lorsqu'on entend l'écho d'une voix humaine dans le lointain sans savoir si elle rit ou si elle pleure. Mais la vie te le fait toujours savoir, quand tu fais une erreur. On se retrouve parfois en marge de la société humaine, le cœur serré. On est fouetté de diverses manières et si tu fouettes quelqu'un assez longtemps, tu n'auras plus besoin de le cravacher davantage. Il se fouettera lui-même désormais. Les hommes veulent se faire mal s'ils en trouvent le moyen ; c'est une vieille croyance. Si une voiture est garée longtemps au même endroit, il est probable qu'un chien finira par pisser sur ses pneus. Et c'est l'antique dureté de nos aïeux qui fait irruption chez les faibles ; c'est la voix qui te dit que tu es un incapable. Ils respirent aussi par tes trous, les ancêtres. Un paysage est toujours sans fard. Un paysage est comme il est, et c'est ainsi qu'on devrait se regarder soi-même. Les hommes ne sont jamais contents et pensent que certains sommets ne devraient pas exister en eux, que quelques monticules devraient être plus élevés. Leur regard est stupide. Leur vision est stupide et ils sont, pour la plupart, stupides. Toutes choses sont comme elles sont. On ne laboure pas son salon avec une vieille charrue. Il faut que tu te réconcilies avec le paysage et que tu reconnaisses l'oisillon en toi qui est amer de se sentir laissé pour compte et méprisé. Il faut que tu répondes à son appel. Il est aussi vivant qu'autrefois, parce qu'il vit à l'heure du pays. Ce qui pèse sur ton esprit, c'est en réalité le beau sentiment de la vie qui t'appelle, mais tu ne veux pas te remémorer ta navigation. Il faut que tu laisses l'écume des vagues te nettoyer. 
La congère dans la ravine du Col s'est maintenue cet été. Tout finit par fondre.
Les paroles du vieux Jónmundur s'envolaient par la fenêtre. J'étais ému ; les larmes sont montées et il a été mon ami quand le bouleversement m'a submergé, entraînant les pleurs dans la nudité de mon dénuement moral; j'ai pleuré dans les bras du bossu alité qui était de tous l'esprit le plus sain et l'âme la plus tendre.
Le vent est à l'ouest et gonflé de joie. »

« Réflexion au petit matin

Contempler la baie, un matin, quand les nuages reposent paisiblement sur la côte de l'autre côté, là où tout doit être mieux et où la lumière abrite des promesses inconnues. »

« Je me suis mis à pêcher sur mon propre bateau, à observer le temps qu'il fait et à regarder le bout du fjord par mauvais temps. J'avais touché le fond comme le flétan et c'est pourquoi j'ai regardé vers le ciel, comme lui. Je me suis plongé dans la méditation sur les nuages, entrecoupée de périodes de dépression où je me disais que je n'étais que de la crotte d'aiglefin, qu'un pauvre type avarié qui ne mériterait jamais d'avoir une bonne amie ni d'appartenir à une famille. »

Quatrième de couverture

Ils forment une minuscule communauté de pêcheurs islandais dans un fjord oublié de, Dieu, perdu près du pôle Nord. Une poignée d'irréductibles, sans enfants ni femmes, soumis aux caprices de la météo et des poissons. Parmi eux, le timide Halldór prend la plume pour chroniquer le quotidien de ces hommes qui rêvent d'une "aide-ménagère", voudraient rester tels qu'ils sont mais sans archaïsme: être tout de même d'ici et de maintenant. Avec humour et. poésie, Halldór raconte une existence faite de labeur et de plaisirs simples, de chamailleries et d'élans d'amitié. Dans son journal, ce n'est rien de moins que le cœur et l'âme de l'Islande qu'il capture.

Né à Reykjavík en 1971, Bergsveinn Birgisson est l'auteur de trois recueils de poésie et de quatre Tomans, dont La Lettre à Helga (Zulma, 2013), best-seller international traduit dans une douzaine de pays et adapté au théâtre. Paru en 2003 en Islande, Du temps qu'il fait, son premier roman, est enfin traduit en français.

Éditions Gaïa,  avril 2020
254 pages
Traduit de l'islandais par Catherine Eyjólfsson

mercredi 2 juillet 2025

Le tribunal des oiseaux ★★★★☆ d'Agnès Ravatn

Beaucoup aimé ce huis-clos, plutôt intense,  avec un suspense bien ménagé, et petit opus que j'aurais aimé ne jamais lâcher. Choisi pour son titre et sa couverture, je m'y suis plongée complètement à l'aveugle. 

Une maison isolée au bord d'un fjord norvégien un embarcadère où l'on se verrait bien contempler le coucher du soleil, un jardin dans lequel nous n'avons aucun mal à nous imaginer sirotant un verre de vin blanc frais, nous prélassant sous le cerisier, la forêt alentour pour se ressourcer ... mais l'atmosphère tendue, voire glaçante qui se dégage de ce Tribunal des oiseaux n'invite pas tout à fait à la détente et à l'oisiveté...
Je dis ça, je ne dis rien 😉

« Sans faire de bruit, je refermai le portail derrière moi et me dirigeai vers la porte d’entrée. Je frappai mais personne ne répondit. J’eus un léger frisson, posai mes affaires sur le perron et fis le tour de la maison par le sentier dallé. Et là je vis le paysage s’ouvrir. Sur l’autre rive du fjord se dressaient des montagnes violettes où subsistaient encore quelques taches de neige. Partout des broussailles encerclaient la propriété. »

« Voilà ce que ça donnait de se couper du monde. On devenait insensible et étriqué, imperméable à la chaleur des autres. »

« Comme il est facile de disparaître, me dis-je. Est-ce que les gens le savaient ? Ce n'était pas une chose à ébruiter. »

« Un scandale pouvait-il durer se perpétuer longtemps ? De nos jours, sans doute pas, me dis-je. Les gens étaient narcissiques, ils oubliaient vite, il leur fallait sans cesse du nouveau, des horreurs toutes fraiches. Le pays était trop petit pour qu'on écrase quelqu'un, on se contentait de lui donner...»

Quatrième de couverture

Fuyant un scandale, Allis Hagtorn pense avoir trouvé un havre de paix en acceptant un poste d'aide à domicile dans un petit fjord perdu. Mais l'homme qui la reçoit est loin de correspondre au vieillard décati au-quel elle s'attendait : âgé d'une quarantaine d'années, Sigurd Bagge est un individu taciturne et mystérieux qui, en l'absence de son épouse, a besoin de renfort pour l'entretien de son jardin et de sa maison. Il impose des règles et horaires stricts avant de se retirer dans son bureau, qu'il ne quitte qu'à l'occasion des repas. Allis se coule dans le rôle de la domestique effacée, se résignant au comportement parfois absurde et aux sautes d'humeur inexplicables de son employeur tout en lui vouant une fascination croissante qui peu à peu devient obsessionnelle. Mais à mesure que le temps passe, une inquiétude sourde l'assaille : que fait-il toute la journée dans ce bureau - une pièce qui s'avère complètement vide ? Et que s'est-il réellement passé avec sa femme dont les affaires gisent dans la chambre voisine, fermée à double tour ?
D'une intensité rare, Le Tribunal des oiseaux est un huis clos envoûtant et redoutable à la griffe hitch-cockienne. On en sort fébrile, comme d'une nuit agitée, au petit matin, lorsque l'on tente de saisir un rêve tout en redoutant ce que nous réserve la fin.

Née en 1983, Agnes Ravatn est une auteure et journaliste norvégienne. Son œuvre est composée de trois recueils d'essais primés et acclamés par la presse, ainsi que de trois romans. Récompensé par le prix de la traduction du PEN, Le Tribunal des oiseaux est son premier roman publié en français.

Éditions Actes Sud,  février 2023
228 pages
Traduit du néo-norvégien par Terje Sinfing

mercredi 22 janvier 2025

Le Berger de l'Avent ★★★★★ de Gunnar Gunnarsson

Une de mes dernières lectures de 2024.

« Celui qui n'a jamais bu de café dans un trou, sous la terre, au milieu de montagnes désolées, quand le blizzard hurle et qu'au-dehors il fait tente degrés en dessous de zéro, celui-là ne connait pas le goût du café...»

Mon voyage de l'Avent.
Une belle aventure découverte à Noël.
Une aventure toute en simplicité qui m'a touchée, qui dit le froid, la glace, la perte des repères, qui dit la solidarité, le courage, la sagesse, qui raconte l'Islande. 
« Va doucement, va calmement
Et lentement mais sûrement 
Après la nuit, viendra le jour 
Après les éclairs, le tonnerre »
Une quête inspirée d'un fait divers qui tient à une allumette qui craque. En peu de mots, avec un sens du détail aiguisé, Gunnar Gunnarsson crée une atmosphère qui laissera derrière elle comme une empreinte indélébile, c'est fabuleux , c'est divin, ça se mange sans faim !
« Lande pierreuse et vent debout
Donnent pied sûr et bon genou
Celui qui demeure à l'abri
Passe à côté de la vraie vie »
Vous connaissez ?

La postface de Jon Kalman Stefánsson est un régal aussi !

« Les gens qui marchent dans la nuit sont étrangement perdus l'un pour l'autre. Mais dans la montagne, le sentiment d'isolement prend un tour différent. Tant qu'on entend d'autres voix que la sienne, tant qu'on sent, près de soi, une respiration, le vide profond de l'univers, au ciel et sur la terre, ne vous étreint pas tout à fait de ce froid glacial, à la racine des cheveux. »

INCIPIT 
« Le premier dimanche de l'Avent marquait le début des préparatifs pour les fêtes de Noël. Chacun s'y préparait à sa manière, mais celle de Benedikt n'ap- partenait qu'à lui. Ce jour-là, si le temps le permettait, il se mettait en route. Il plaçait dans sa besace quelques provisions, des chaussettes de laine, une paire de souliers neufs en cuir, un réchaud, un petit bidon d'essence. Et il partait vers les montagnes, dans une région où l'on ne trouvait plus, à cette époque de l'année, que les oiseaux de proie les plus résistants, des renards et quelques moutons égarés. C'étaient ceux-là qu'il allait chercher; ceux qui s'étaient séparés du troupeau échappant ainsi aux grands rassemblements d'automne. Pouvait-on les laisser crever de froid et de faim sur les sommets, sous prétexte que personne n'avait le courage de partir à leur recherche ? C'étaient des êtres vivants, de chair et de sang. Il se sentait responsable d'eux. Son objectif était simple: les retrouver et les ramener avant que Noël n'apporte sa bénédiction à la terre, ainsi que la paix et la joie dans le cœur des hommes de bonne volonté.
Benedikt partait toujours seul pour ce pèlerinage de l'Avent. Enfin, pas vraiment seul. Disons plutôt qu'il n'avait aucune compagnie humaine. Mais son chien et, le plus souvent, son bélier le suivaient. Cette année-là, le chien s'appelait Leó. C'était, comme Benedikt aimait à le dire, un «vrai pape». Le bélier, il l'avait baptisé Roc, car il était solide comme un rocher.
Depuis des années, tous les trois étaient inséparables. Et cette connaissance profonde qui ne s'établit qu'entre espèces éloignées, ils l'avaient acquise les uns des autres. Jamais ils ne se portaient ombrage. Aucune envie, aucun désir ne venait s'immiscer entre eux.
Il fallait ajouter un quatrième membre à ce groupe, Faxi le cheval, excellente monture au demeurant mais dont les pattes trop faibles et le corps trop massif risquaient de s'enfoncer dans la neige poudreuse. Il n'aurait pas résisté non plus aux conditions difficiles ni aux rations réduites dont les autres se contentaient. Benedikt et Leó le quittèrent à regret, même si ce n'était que pour quelques jours, tandis que Roc faisait preuve de son habituelle sérénité.
Et, par cette journée d'hiver, voici la trinité en marche. Leó devant, la langue pendante, tout joyeux malgré le froid perçant. Roc à la suite, modeste, comme d'habitude, et Benedikt enfin, traînant ses skis derrière lui. La couche de neige, en basse altitude, était trop poudreuse pour soutenir le poids d'un skieur, impossible de faire autrement: il fallait patauger dans tout ça, butant contre des mottes de terre ou des rochers. Aïe ! C'était dur d'avancer ! Comme tous les chiens, Leó était partout en même temps, ivre de bonheur. De temps en temps, incapable de contrôler sa joie, il sautait sur Benedikt en soulevant un nuage de neige et mendiait caresses et encouragements. »

« Benedikt poussa un profond soupir. C'était fini pour aujourd'hui. Il se retourna et regarda le chemin parcouru. Sa main reposait sur une des cornes du bélier et il sentait monter la chaleur de l'animal; de l'autre côté, Leó remuait la queue. Ils se tenaient ainsi, et le temps semblait immobile; une atmosphère de sainteté flottait autour d'eux. Le berger n'imaginait pas pour autant que les cieux allaient s'entrouvrir, mais il y avait sûrement une petite faille. Non, il n'était pas seul. Pas complètement abandonné. Il regardait autour de lui, faisant sien tout ce que son regard embrassait. L'obscurité envahissait la campagne et la lune se devinait derrière les nuages, et les nuages étaient pareils à des montagnes de glace flottante, aussi réelles que celles qui pâlissaient à l'horizon. Un soir comme celui-ci, avec le lac gelé recouvert de neige, la terre paraissait plus plate que d'habitude. Et, au milieu de cet univers livide, presque fondu dans l'obscurité, un homme se tenait avec ses amis les plus proches, Roc le bélier et le chien Leó. Cet univers était le sien. Le sien et le leur. Il était un élément de cet univers. Il pouvait le toucher de ses mains. L'atteindre avec ses yeux, sa pensée. Sans doute n'en avait-il pas conscience, pas plus qu'il n'avait remarqué qu'il s'était arrêté et qu'il restait là, immo- bile, à regarder au loin. D'habitude, il quittait la ferme de Botn longtemps avant l'aurore et, quand le jour se levait, il était déjà haut dans la montagne. Il ressentit tout à coup une sorte de vide intérieur, une nostalgie bizarre qu'il aurait été bien en peine de définir ou d'expliquer. Était-ce parce qu'il abandonnait, pour quelques jours, les terres habitées ou parce que, chaque fois qu'il les quittait ainsi, il pensait au jour où il devrait s'en séparer à jamais ? L'homme s'accroche à ce qu'il est, à ce qu'il possède, jusqu'à la tombe. Il redoute de perdre la vie - réalité des réalités, fragilité des fragilités. Il craint la solitude qui est la condition même de son existence. Il a peur d'être oublié des autres et peut-être de Dieu. Maigre consolation : si tout se passe bien, il a des chances d'être enseveli dans sa terre, ancré là pour l'éternité. De l'au-delà, il espère bien avoir vue sur son coin. Impossible qu'il en soit autrement. »

« Soudain, Benedikt renifle quelques flocons de neige, quelques flocons épars qui tombent doucement et qui, à son avis, n'ont rien à faire là. Jusqu'à présent, il a refusé de s'en apercevoir. Il n'est pas du tout content de ce qui se prépare. On peut s'attendre à un changement, et pas en mieux. Il observe la lune. Pour ça oui, il y a des chutes de neige en perspective, pire peut-être. Roc, qui connaît bien son affaire, a été particulièrement lent aujourd'hui. Seul Leó, en bon chien qu'il est, considère le futur avec une joyeuse insouciance, ondulant de la queue, prêt aux décou- vertes, aux aventures de toutes sortes, heureux seulement d'exister. Il y a des moments où sa conduite irrite Benedikt. Quel idiot! Mais il se reprend, lui attrape amicalement l'oreille. C'est son vieux copain, son camarade. Cependant, il ne peut libérer son esprit d'une sorte de pressentiment. Ni le ciel, ni la terre ne lui paraissent de bon augure. Il s'enfonce lourdement dans la neige molle, il grimpe la pente dans ce qui reste de lumière du jour, sans pouvoir trouver le calme. Il connaît trop les signes du mauvais temps. Aurait-il dû rester chez lui ? Sa besace lui semble soudain si lourde qu'il la laisse tomber sur la pierre retenant la corde du bélier et se tourne vers la porte. Mais il n'a pas besoin de frapper. D'ailleurs, il ne se souvient pas d'avoir jamais eu à le faire à Botn, du moins pas un dimanche d'Avent. »

« [...] comme chacun sait, les voies du destin sont impénétrables, la chance favorise toujours ceux qui croient en elle. »

« Lande pierreuse et vent debout 
Donnent pied sûr et bon genou 
Celui qui demeure à l'abri 
Passe à côté de la vraie vie

C'était une chanson à usage personnel, parfaite quand le vent souffle et disperse les paroles. Aucune raison de la chanter pour les autres. Aucun risque, d'ailleurs, qu'ils l'entendent. »

« Va doucement, va calmement
Et lentement mais sûrement 
Après la nuit, viendra le jour 
Après les éclairs, le tonnerre »

« Il fut un temps où il craignait la mort. La vie aussi, en fait. Surtout la vie. Il avait peur. C'était il y a bien longtemps. La peur, il l'avait laissée dans la montagne. Une grande quiétude, désormais, régnait en lui, et autour de lui. Même dans les montagnes. »

« L'air irriguait son cerveau comme une source. Il s'en emplissait. Il faisait penser à un homme sur le point de se noyer et qui parvient, soudain, à sortir la tête de l'eau. Marcher seul, dans cette immensité, c'était sa vie, le but de son existence. Tout pouvait survenir, il était prêt. Il n'avait plus de soucis, sauf un peut-être : qui marcherait sur ses traces, après sa mort ? Mais, ici comme ailleurs, il se trouverait bien un homme pour en remplacer un autre. »

« Était-il pensable que Roc, Leó ou Faxi n'aient pas d'âme ? Ça voudrait dire que leur innocence et leur confiance auraient moins de valeur que l'incons- tance des hommes ? Quel que soit son successeur, il ne pouvait souhaiter mieux que ces trois-là. Avec de tels compagnons, on n'est jamais seul au monde. Il leur devait tant ! Un jour, pourtant, il aurait à prendre cette décision : une balle dans le crâne pour l'un, et un coup de couteau pour l'autre. Malgré le caractère sacré, inviolable, de la relation entre un homme et un animal, il y a le prix à payer : la responsabilité. On est maître de leur vie mais aussi de leur mort. En toute conscience. C'est ainsi. La vie fait mal, parfois. Ceux qui ont dû prendre cette décision le savent. En un sens, les animaux sont destinés au sacrifice. Mais quand on suit le droit chemin, est-ce que toute vie n'est pas sacrifice ?
N'y pensons plus. De toute façon, ce n'est pas facile à comprendre. Une seule chose était sûre, ils cheminaient ensemble, sous la lune, entre les montagnes silencieuses, et ils poursuivaient un but qu'ils connaissaient tous les trois. Un but modeste, oui, mais incontestable. »

« L'histoire elle-même, dans toute sa simplicité, est parfaitement classique : l'homme seul face aux éléments, à la nature. Mais s'y ajoutent le style et les réflexions de l'auteur. Motivées ou non par le récit, elles paraissent à la fois familières et empreintes d'une profonde sagesse, et sont dévoilées à travers des gestes simples :

Le fermier rit sans répondre et, en passant, il moucha la mèche entre ses doigts. C'est une preuve de compassion, que de ne pas laisser brûler une chandelle pour rien. »

« L'un des traits les plus frappants du Berger de l'Avent, qui vaut également pour L'Église sur la montagne, ce sont les descriptions météorologiques. Je ne me souviens pas d'avoir lu des scènes de tempête aussi puissantes et réalistes que celles de Gunnar - sauf peut-être chez Joseph Conrad. Il m'arrive souvent de penser à Gunnar quand je lis les passages où Conrad décrit la violence des tempêtes en haute mer, et je pense à Conrad quand Gunnar parle du blizzard dans les montagnes. Ils sont si convaincants lorsqu'ils évoquent les déchaînements des forces naturelles, que le lecteur se recroqueville instinctivement, une réaction somme toute normale quand on est confronté à des forces qui échappent à notre contrôle. Quelque chose au plus profond de notre mémoire nous commande de nous pelotonner, de nous faire tout petit, de redevenir de minuscules mammiferes, de nous blottir dans un trou à l'approche d'une chose incroyablement grande: un dinosaure ou une météorite. N'y a-t-il pas une parenté entre Gunnar et Conrad? Et je ne parle pas uniquement de leur capa- cité exceptionnelle à décrire les aléas du climat. Gunnar est un Islandais qui écrit en danois, appris à l'adolescence ; Conrad est un Polonais qui écrit en anglais, aussi appris à l'adolescence. Tous deux réputés pour l'impeccable maîtrise de leur langue d'écriture, ils surpassent la plupart de leurs pairs dont c'est la langue maternelle. Ils sont animés de préoccupations philosophiques et misent beaucoup sur la structure narrative - ce sont des romanciers par excel- lence. Il est évident que Gunnar connaissait Conrad: la plupart de ses œuvres étaient déjà traduites en danois quand Gunnar a posé le pied au Danemark - pour conquérir le monde, sans doute. »

« Comment un auteur s'y prend-il, en effet, pour remplir les pages de mots et d'événements en évitant de s'immiscer ? Par quels moyens créera-t-il du mouvement et de la vie autour de Benedikt qui va son chemin, quittant ses terres et sa ferme pour se retrouver seul au beau milieu des contrées sauvages, qui peuvent être si hostiles à l'homme? Seul? Que dis-je! Il est tout sauf seul. Ils sont trois - la Sainte Trinité! Cela dit, c'est une chose d'avoir un chien et un bélier pour compagnons de route, mais c'en est une autre de leur donner des traits de caractère aussi clairs et personnels que ceux de Leó et de Roc. On oublie, en général, qu'on a affaire à un homme et deux animaux - ce sont tout simplement trois compagnons. Roc est sérieux, grave, mais digne de confiance et courageux; Leó est plus facétieux, mais se rend indispensable dans les moments diffi- ciles. En réalité, il vole parfois la vedette. Gunnar glisse une demi-phrase par-ci par-là, de simples remarques sur les chiens, mais de façon à ce que le lecteur sourie et s'amuse un instant du monde. Le doute est dissipé dès le début: ces trois-là sont d'abord et avant tout des compagnons, pas un homme et deux animaux. Gunnar veut qu'on comprenne parfaite- ment que leurs liens sont de ceux qui rendent la vie précieuse et font du monde un endroit habitable:

Depuis des années, tous les trois étaient insépa- rables. Et cette connaissance profonde qui ne s'établit qu'entre espèces éloignées, ils l'avaient acquise les uns des autres. Jamais ils ne se portaient ombrage. Aucune envie, aucun désir ne venait s'immiscer entre eux.

Cette description de la relation entre Benedikt, Leó et Roc est un excellent exemple de la manière dont Gunnar amplifie l'univers du livre : les choses simples ont un attrait familier - je dirais presque universel. On n'est pas seulement plongé dans une série d'événements, mais aussi dans des réflexions sur la vie elle-même, sur la nature profonde des choses. Voici un autre exemple: le premier jour, Benedikt arrive à Botn, où le vrai voyage va commencer. Botn est la ferme la plus en altitude, elle surplombe toute la vallée, et au-delà, il n'y a que les terres inhabitées. Benedikt se trouve donc à une sorte de frontière. Le court passage qui l'exprime repose non seulement sur une philosophie poétique, mais aussi sur une description sensible et dramatique des différences fondamentales entre la vie parmi les hommes et la vie sur les hautes terres désertes. Ici, le lecteur comprend ce qui attend Benedikt: 
" Les gens qui marchent dans la nuit sont étrangement perdus l'un pour l'autre. Mais dans la montagne, le sentiment d'isolement prend un tour différent. Tant qu'on entend d'autres voix que la sienne, tant qu'on sent, près de soi, une respiration, le vide profond de l'univers, au ciel et sur la terre, ne vous étreint pas tout à fait de ce froid glacial, à la racine des cheveux." »

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Quatrième de couverture

Gunnar Gunnarsson est né et mort à Reykjavik (1889- 1975). Il a grandi dans une très modeste ferme à l'est de l'Islande, a publié son premier recueil de poèmes à seize ans, avant de partir au Danemark pour étudier, et y accomplir son destin d'écrivain. Auteur d'une œuvre riche de nombreux romans et nouvelles, il a été plus d'une fois pressenti pour le Nobel de littérature.

Le Berger de l'Avent est une histoire simple et belle qui nous parle de l'Islande, de sa rudesse somptueuse et de ceux qui y vivent. Elle nous parle aussi magnifiquement de détermination et de solidarité.

« En moins de cent pages, Gunnar Gunnarsson nous mène au bout du monde. Son récit inspira, dit-on, Le Vieil Homme et la mer, de Hemingway. Mais ici pas trace de lutte ni d'esprit de conquête. Chacun suit son chemin, blanc sur blanc, convaincu qu'il n'en existe pas d'autre, comme si la paix promise aux hommes de bonne volonté leur avait été enfin accordée. »
GABRIELLE ROLIN, L'Express 

Comme chaque année début décembre, Benedikt se met en chemin avec ses deux fidèles compagnons, son chien Leó et son bélier Roc, avant que l'hiver ne s'abatte pour de bon sur les terres d'Islande. Ce qui compte avant tout pour ces trois arpenteurs au cœur simple, ce sont les moutons égarés qu'il faut ramener au bercail.

Ils avancent, toujours plus loin, de refuge en abri de fortune, dans ce royaume de neige où la terre et le ciel se confondent, avec pour seuls guides quelques rochers et les étoiles. En égaux ils partagent la couche et les vivres. Mais cette année, le blizzard furieux les prend en embuscade...

Gunnar Gunnarsson, écrivain islandais majeur du xx siècle, a été plus d'une fois pressenti pour le prix Nobel. Le Berger de l'Avent est un trésor de la littérature universelle.

« Un chef-d'œuvre, un texte hors du temps. »
Jón Kalman Stefánsson


Les Éditions Zulma,  mai 2022
88 pages
Traduit de l'islandais par Gérard Lemarquis et María S. Gunnarsdóttir
 

lundi 29 mai 2023

Le lièvre de Vatanen ★★★★☆ d'Arto Paasilinna

Génial ce livre ! Il m'a fait voyager hier matin. J'ai été totalement embarquée dans les aventures parfois rocambolesques de Vatanen et de son lièvre, du Sud  de la Finlande au Nord de la Laponie, avec un petit détour par la Mer Blanche.

Vatanen a pris la tangente, tout plaqué, tiré un trait sur sa vie d'avant, une vie ordinaire ordonné ; il est parti sur les routes, de par les forêts, les sentiers plus ou moins escarpés. Pour redonner du sens à sa vie, vivre en symbiose avec Dame nature, au gré de rencontres totalement fortuites. Les rencontres fortuites, ne sont-elles pas d'ailleurs les plus délicieuses ? Vatanen en fera de très belles, certaines plus loufoques que d'autres et quelques-unes franchement désagréables.

Une belle personne ce Vatanen. Et une belle réflexion, ce livre, sur les choix de vie, de société, sur l'impact de l'homme sur la nature. 

Un livre qui se dévore sans faim et que j'aurais souhaité sans fin. 

N'hésitez pas à vous lancer dans l'aventure, à poser vos pas dans ceux de Vatanen et de son lièvre, fouler ce petit bout de monde, prendre cette chouette et apaisante bouffée d'oxygène, mettre votre vie entre parenthèse le temps d'accompagner ces deux acolytes dans leurs palpitantes péripéties, savourer ces moments de liberté.  

Avez-vous déjà lu Paasilinna ? Quel titre pour continuer ma découverte de l'auteur me conseillerez-vous ? 

« Deux hommes accablés roulaient en voiture. Le soleil couchant agaçait leurs yeux à travers le pare-brise poussiéreux. C'était l'été de la Saint-Jean. Sur la petite route de sable, le paysage finlandais défilait sous le regard las des deux hommes ; aucun d'eux ne prêtait la moindre attention à la beauté du soir.
C'étaient un journaliste et un photographe en en service commandé, deux êtres cyniques, malheureux. Ils approchaient de la quarantaine et les espoirs qu'ils avaient nourris dans leur jeunesse étaient loin, très loin de s'être réalisés. Ils s'étaient mariés, trompés, déçus, et avaient chacun un début d'ulcère à l'estomac et bien d'autres soucis quotidiens.
Ils venaient de se quereller pour savoir s'ils devaient rentrer à Helsinki ou s'il valait mieux passer la nuit à Heinola. depuis ils ne se parlaient plus.
Ils traversaient en crabe la splendeur du soir, la tête rentrée, butés, l'esprit tendu, sans même s'apercevoir de tout ce que leur course avait de misérable. Ils voyageaient blasés, fatigués. »

« Il fallait sans doute retourner à Helsinki, se dit Vatanen. Que pouvait-on bien penser au bureau de sa disparition ?

Mais quel bureau, aussi, quel emploi! Un magazine qui dénonçait les abus notoires mais se taisait obstinément sur toutes les tares fondamentales de notre société. Sur la couverture du journal s'étalaient semaine après semaine des visages oisifs, miss, mannequins, nouveaux bébés de familles de musiqueux. Plus jeune, Vatanen avait été content de son travail de reporter d'un grand journal, très content d'avoir l'occasion d'interviewer des individus incompris, dans le meilleur des cas victimes d'une oppression étatique. Il avait eu l'impression de faire du bon travail: certains excès au moins étaient révélés au public. Mais avec les années il n'avait même plus l'illusion de faire quelque chose d'utile. Il se contentait de faire ce que l'on exigeait de lui, se satisfaisait de ne jamais ajouter de commentaire critique. Ses collègues, frustrés et cyniques, faisaient de même. Le plus vain des spécialistes en marketing pouvait dire aux rédacteurs quel genre d'articles attendait le commanditaire, et on les écrivait. Le journal se portait bien, mais l'information n'était pas divulguée, elle était diluée, camouflée, transformée en un divertissement superficiel. Foutu métier. »

« Sa femme aurait bien aussi échangé Vatanen si elle avait pu le faire aussi facilement qu'elle changeait de vêtements. »

« Certificat.
Je soussigné certifie que le porteur de la présente autorisation est officiellement en droit de garder et d'élever un lièvre sauvage, étant donné de l'autorisation a recueilli ledit animal. que le porteur sauvage alors que ce dernier était blessé à la patte gauche et risquait donc de mourir. À Mikkeli, U. Kärkkäinen, Administration des chasses du district du SavoSud.
« Donnez-lui des jeunes pousses de trèfle, à cette époque-ci on en trouve presque partout. Et comme boisson, de l'eau pure, inutile de lui faire ingurgiter du lait. En plus du trèfle, il peut manger du fourrage vert, et du regain d'orge... il adore les agrostides, il apprécie les gesses des prés et toutes les vesces, et le trèfle hybride lui convient aussi. En hiver, donnez-lui de l'aubier de feuillus et des branches de myrtille surgelées si vous le gardez en ville. 
- À quoi ressemble la gesse des prés, je ne vois pas très bien. 
- Vous connaissez les vesces?
- Je crois, oui, ce sont des espèces de légumineuses, avec des vrilles comme les pois.
- La gesse des prés ressemble beaucoup aux vesces. Elle a des fleurs jaunes, c'est le meilleur moyen de la reconnaître. Je vais vous faire un dessin, vous pourrez comparer. »»

« « La vie est parfois bien dure, quand on aime les bêtes », marmotta Vatanen ...»

« Quand Vatanen eut terminé son histoire, le professeur déclara emphatiquement : « Mon brave homme, je ne peux pas en croire un mot. Mais l'histoire est belle ; pourtant, c'est étrange que vous ayez besoin de raconter des choses pareilles. Retournez maintenant à l'institut, j'y téléphonerai demain matin.
- Très bien, si vous ne me croyez pas, téléphonez. Ces histoires n'ont pas tellement d'importance. »»

« Vatanen accomplissait son travail de force sans se préoccuper de l'heure, s'endurcissait, oubliait de plus en plus sa vie mollassonne dans la capitale [...]
N'importe qui peut mener ce genre de vie, à condition de savoir renoncer d'abord à son autre vie. »

« Une nuit encore, Kurko se soûla, et l'aventure faillit mal tourner: quand Kurko voulu prouver son adresse de flotteur de bois et courut sur la chaîne de rondins de la rive, il tomba dans le fleuve et manqua de se noyer, car il ne savait pas nager. Vatanen tira le vieillard ivre du fleuve glacé et le porta dans la tente. Au matin, l'homme rudement éprouvé s'éveilla le crâne emperlé de douleur, ouvrit la bouche pour laisser échapper une plainte. On constata alors que son dentier était tombé le soir précédent dans le fleuve. La vie est parfois bien déprimante. »

«« Voilà ce que font les gars de la coopérative », cria l'un des hommes hilare à Vatanen.
« Ou plus simplement, voilà ce que font le commerce et l'industrie, ce que l'argent n'obtient pas, on le prend par la force. »»

Quatrième de couverture

Vatanen est journaliste à Helsinki. Alors qu'il revient de la campagne, un dimanche soir de juin, avec un ami, ce dernier heurte un lièvre sur la route. Vatanen descend de voiture et s'enfonce dans les fourrés. Il récupère le lièvre blessé, lui fabrique une grossière attelle et s'enfonce délibérément dans la nature.
Ce roman culte dans les pays nordiques conte les multiples et extravagantes aventures de Vatanen remontant au fil des saisons vers le cercle polaire avec son lièvre fétiche en guise de sésame. Il invente un genre : le roman d'humour écologique.

Les Éditions Denoël,  1989 - Nouvelle édition en 2018
240 pages
Traduit du finnois par Anne Colin Du Terrail 

samedi 31 décembre 2022

Ton absence n'est que Ténèbres ★★★★★♥ de Jón Kalman Stefànsson

Lecture coup de coeur d'un écrivain coup de coeur !

Jón Kalman Stefànsson couche sur le papier des histoires, des destins, des respirations...des nœuds de la vie, et moi je me fonds à chaque fois dans ses mots, "la chaleur humaine coule entre ses lignes....".
Ton absence n'est que ténèbres, ce sont des histoires qui s'entremêlent, s'imbriquent, des retours arrières savamment opérés par l'auteur, pour nous tenir en haleine, pour nous perdre dans les méandres de la vie, de l'amour. L'Amour - l'amour déraisonnable - inonde vertigineusement ces pages. Impossible de ne pas succomber à ces histoires d'amour chargées de belles et intenses émotions car « [...] personne n'est à l'abri de l'amour ».

L'auteur écrit : « ... cet endroit a en effet tendance à retenir captifs ceux qui y viennent, il y a quelque chose ici qui vous calme et vous apaise. » Moi, ce sont de ses mots dont j'ai été prisonnière, ils m'ont embarquée, saisie. Il faut plonger dans les ténèbres de l'absence pour en faire ressortir toute la lumière, toute la beauté de ces vies, de ces respirations. 
« Un sourire embellit la plupart des gens. Il illumine leur visage. Un sourire est une épice, un onguent, une joie, une porte qui s'ouvre. »
La poésie imprègne ces pages car « ... seuls les poèmes permettent de cerner ce qui constitue l'essence humaine ». Des mots qui coulent vers nous, sur nous, en nous et qui nous nourrissent de leur force, et montrent le chemin pour vivre en paix avec soi-même, les autres et la nature...
« L'ignorance rend libre. »

Haraldur, Aldís, Rúna, Hafrún, Skúli, Kàri, Margrét, Halldór, Pàll, Oléana, Elias, ... Sóley et ton sourire, Mundi, toi le philosophe vendeur de réacteurs, toujours la tête plongée dans un livre, Eiríkur, toi qui réclame justice en tirant sur des camions et qui « [est venu] dans ce fjord pour éviter de répondre aux questions que [te] pose le monde »,  et toi, Àsi, l'exploitant forestier, l'homme libre, qui as troqué ton cheptel de moutons pour regarder tes arbres pousser «...parce que les arbres respirent à la place de la planète » et t'es piqué d'écrire au Congrès des Etats-Unis, pour réclamer, toi aussi, justice en demandant que certains politiques soient envoyés sur la face cachée de la lune ...ou encore, toi, le pasteur-chauffeur qui fait des crêpes ..., et vous, les femmes qui demandaient des verres d'eau, vous les hommes qui vous videz dans vos chaussettes ... je me suis tant attachée à vous ! « L'amour a tant de visages, il peut traverser l'enfer et en sortir indemne, il met en émoi le royaume des cieux. Miss you, baby, sometimes », « Personne n'a le droit de [l']assassiner » !

Une plongée dans le tourbillon de la vie, ponctuée, parfois, de décisions aussi douloureuses que nécessaires, d'Hier que l'on attend voir revenir, de mélancolie, de bonheurs puissants, d'éphémères moments de grâce, d'ombres et de lumières, de silences, d'absences, de beautés, de rêves éveillés, de regrets, de sourires ... 
« [...] il faut bien se garder d'oublier de vivre. »
Un livre empreint d'une douce mélancolie, nimbé d'une belle lumière, qui célèbre la vie et que je vous recommande vivement !
« Qu'adviendra-t-il de toutes les histoires du monde, qui en prendra soin ? »


« C'est bien beau d'avoir des rêves, mais ils ne doivent pas nous détourner de nos devoirs et responsabilités.
Voici donc la question : est-ce maturité ou manque de courage de se résoudre à son destin? Est-ce signe de responsabilité ou de lâcheté ? »

« Celui qui doit, quelle qu'en soit la raison, entreprendre de démonter son foyer vis après vis, pièce après pièce, se retrouve nécessairement confronté à ses souvenirs, il revit les instants qui ont jusque-là constitué son existence et met sa vie dans la balance. »

« Tu dois tenter ta chance, dit-elle, il y a des femmes à qui une telle occasion n'est jamais offerte, ou qui n'ont pas le courage ni la force de la saisir et de façonner elles-mêmes leur destin. Va là-bas et vois ce qui t'attend. Tu pourras toujours revenir. Tu comprendras peut-être que ce n'est qu'un rêve imbécile, mais qu'importe. C'est en commet tant des erreurs qu'on en apprend le plus. En revanche, ce n'est qu'en partant qu'on a la possibilité de revenir. »

« Hafrún n'avait pas tardé à allumer la radio où Haukur Morthens interprétait Fyrir átta árum / Il y a huit ans, le poème de Tómas Guðmundsson mis en musique par Einar Markan. Une chanson qui raconte comment votre vie peut se transformer en une vallée de regrets et de mélancolie si vous ne saisissez pas l'occasion quand elle se présente. »

« Hafrún: Allons, à ta place, je ne m'inquiéterais pas pour ça ! La raison et l'amour font rarement bon ménage. Il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. Sinon, nous aurions de quoi nous inquiéter pour l'être humain. Et les jeunes n'ont pas forcément besoin d'être raisonnables. Laisse donc les plus âgés comme nous faire semblant de l'être. La vie elle-même mourrait d'ennui si jeunesse ne faisait jamais de folies.

Skúli : Aux dernières nouvelles, on cherche un enseignant à l'école pour cet hiver. Au cas où tu aurais mal interprété le regard du jeune Haraldur ou si vous avez besoin d'un peu de temps pour que les choses se mettent en place, disons que tu seras la nouvelle institutrice. Les gens d'ici écoutent parfois nos conseils, je n'ai jamais compris pourquoi. Mais tu es bachelière et par conséquent, tu peux enseigner. En outre, ce fjord a grand besoin de gens comme toi. 
Aldís: De gens comme moi ? C'est-à-dire ? 
Skúli : De ceux qui osent tout quitter et laisser derrière eux pour un seul regard. Et qui permettent à la vie de ne pas se figer. »

« Les aurores boréales en Islande, quand Dieu devient fumeur de hasch ! »

« QUEL GENRE DE PERSONNE SUIS-JE ?

De celles qui empêchent la vie de se figer.
Puis nous mourons, ce que rien ne saurait empêcher. La mort vous frappe si lourdement que même les dieux la craignent. »

« Quand votre existence se fige, dit-il, vous n'avez plus qu'à vivre par procuration. »

« Forget the dead... they will not follow you. Oublie les morts, ils ne te suivront pas. 
Hélas, Dylan se trompe- les morts nous suivent toujours. À la fois ténèbres et lumière, consolation et reproches. »

« Tell me how long's the train been gone? (...) And was she there?

Difficile de faire plus simple comme texte. Quelques apostrophes répétées à l'infini. Dites-moi depuis combien de temps le train est-il parti? (...) Et est-ce qu'elle était là- est-ce qu'elle était à bord ?

N'importe qui aurait pu écrire ça. Un tradeur agacé, un politicien buté, le jour le plus gris du monde. Mais où que vous cherchiez dans l'histoire de l'humanité-vous trouverez toujours ce même leitmotiv d'amour, de nostalgie et de désir. Ce refrain monotone, constamment rabâché, et en fin de compte tellement galvaudé qu'il n'est plus depuis long temps qu'un cliché éculé. Or il est tellement facile de se rire des clichés. Tellement facile de les renverser. Vous secouez la tête avec un sourire, bien à l'abri, en sécurité dans votre univers. Puis tout à coup, y compris le plus banal des jeudis, le plus morne des lundis, ces clichés rebattus et monotones vous visent et vous atteignent entre les deux yeux.
Ils vous déchirent la poitrine. Plongent dans les profondeurs du cœur.
Réduisent à néant votre volonté. »

« Et c'est vous qui courez, affolé, dans cette gare de chemin de fer en hurlant, Dieu Tout-Puissant, est-ce que le train est parti, est-il déjà en route, a-t-il disparu - dites-moi, est-ce qu'elle était à bord ? Dites-moi, est-ce qu'il était là, avez-vous vu comment il était habillé ?
Comment elle était coiffée ? 
Vous courez, désespéré - foudroyé par la plus vieille mélodie du monde. Les murailles les plus épaisses ne sauraient vous protéger, les abris atomiques les plus résistants ne suffiront à vous sauver. Cet antique refrain, cette pas maudite rengaine, s'infiltre partout. Imprégnant sans effort vos connaissances, votre sagesse, vos muscles et votre expérience. Fuyez à l'autre bout de la terre, vers un autre pays, un autre continent, allez vous cacher au fond d'une vallée perdue, dans les ruelles sombres des grandes métropoles, cette maudite mélodie, ce satané refrain, retrouvera votre cœur où que vous soyez à Buckingham Palace, dans les sous-sols du Pentagone ou sous le lit du pape. vous retrouvera, vous arrachera vos armes et se mettra à chanter :

And was she there? 
And was she there?

Je roule si lentement qu'on pourrait me croire en route vers une tombe anonyme où personne ne viendra jamais me rendre visite et où je demeurerai à jamais introuvable... sauf pour ce refrain, cette rengaine, et cette nostalgie qui mettrait la camarde elle-même à genoux. 
[...] La chanson s'arrête. [Nick Cave- The Train Song] Tout comme cet appel, cette imploration à la femme emportée par le train.
Le train a disparu. Désormais, il emportera perpétuellement l'objet de votre désir. Disparu, vous vous retrouvez seul et désemparé sur un quai de gare baptisé Nostalgie - où le nom de cette femme résonnera jusqu'à la fin des temps.  »

« On dit souvent que les années vous apportent la maturité. Je ne l'ai pas remarqué, ni chez moi ni chez qui que ce soit. Certes, il y a des gens qui se calment avec l'âge, des gens qui perdent de leur fougue. Ou qui s'éteignent. Si c'est là ce qu'on entend par maturité, je prie Dieu pour l'acquérir aussi tard et aussi mal que possible... mais allez, bois un bon coup, je comprends que tu sois choqué.  »

« Certains sourires ont le pouvoir de chambouler les mondes. Y compris ceux qu'on devrait laisser intacts. »

« Comprendre implique un certain nombre de choses lourdes de conséquences, on doit prendre position, prendre ses responsabilités, alors que les préjugés et l'indifférence vous facilitent grandement la vie. L'existence est toujours plus compliquée quand on essaie de comprendre. »

« Elle est morte huit jours plus tard dans les bras de son père qui récitait toutes les prières qu'il connaissait, et ce, en trois langues, sans que la ait aucun mal à les enjamber. Elle est venue, elle a pris Eva, mort l'a emmenée dans la nuit en abandonnant Pétur dans la vie. »

« C'est le début du printemps, la fin du mois d'avril. Le printemps est la saison intermédiaire entre l'hiver et l'été. L'éveil de la glèbe.

Et l'époque où nous sommes le plus durement châties pour nous être installés sur cette terre.

Mais avril est lumineux, concédons-le à ce salaud, il est éblouissant et toujours gorgé de cet optimisme insolent. Les oiseaux migrateurs affluent depuis l'horizon, emplissant l'air de leurs chants et portant sur leurs ailes la pro messe d'un été - c'est un miracle qu'il reviennent ici de leur plein gré année après année, siècle après siècle. Mais bon sang, quelle est donc cette force qui les conduit vers le septentrion, le froid et la lumière, et les pousse à quitter des pays plus cléments, seraient-ils simplement idiots? Parce que si les Islandais avaient des ailes, il n'y aurait plus sur leur ile âme qui vive depuis le xvi siècle.
Mais c'est ici que Pétur chevauche, avançant assez vite. Sa jument effarouche une bécassine des marais qui s'envole à tire-d'aile, l'instant d'après, il entend un pluvier doré et se sent tellement reconnaissant envers ces oiseaux voyageurs qu'il aurait presque envie de chanter. C'est merveilleux de les avoir ici, ils emplissent les cieux de leurs chants et de leur optimisme, et rendent la vie plus facile, nous devrions les remercier un peu mieux et plus souvent. C'est pour quoi Pétur arrête son cheval, pose pied à terre et leur rend grâce. Il les remercie de faire preuve envers nous d'une belle fidélité que nous ne méritons pas, de venir jusqu'ici année après année, quittant des régions plus chaudes et plus clé mentes, merci à toi, pluvier doré endimanché, merci, barge à queue noire montée sur tes échasses, merci à toi, chevalier gambette bavard et à toi, bécassine des marais qui ressemble a un poing fermé quand tu te caches entre les touffes d'herbe, dans les ajoncs, à l'abri des berges des rivières, tu prends ton envol à l'approche de l'homme et ton cri retentit dans les airs comme une note divine. Merci de ne pas nous abandonner et de revenir chaque année, armés de votre optimisme, persuadés que la vie triomphe toujours, que rien ne saurait la mettre à genoux, merci de nous convaincre que nulles ténèbres ne sauraient l'emporter sur la lumière du printemps. Soyez remerciés, dit le révérend Pétur, puis assis sur une motte d'herbe mouillée, il fond en larmes. »

« Où vas-tu donc comme ça, pasteur ?
Là où me conduit la boussole du cœur.
La boussole du cœur? Voilà qui est joliment tourné. Mais est-ce une bonne chose, crois-tu qu'il soit légitime, n'est-il pas hasardeux voire aberrant d'écouter cet organe ? »

« Votre femme est pétrie de qualités, vous êtes naturellement mieux placé que qui conque pour le savoir. Son article est passionnant. Il m'a conduit à penser autrement et laissez-moi vous dire que ça ne m'arrive pas souvent, hélas bien trop rarement, on a l'impression d'avoir lu tant de livres que, eh bien, on a perdu sa capacité d'étonnement. L'être humain est trop enclin à l'immobilisme ou à s'enfermer dans sa fierté, dans ses préjugés, il est victime de toutes sortes d'impuretés, de scories, qui le diminuent. Quant au lombric, nous avons trop tendance à considérer les êtres plus petits que nous comme sans intérêt ou de valeur inférieure, et ce, d'au tant plus que leur forme est déplaisante voire repoussante, et que, par-dessus le marché, ils sont aveugles et oeuvrent dans les ténèbres - ce qui leur vaut notre mépris, lequel est le frère de l'orgueil. Il existe toutefois des gens clairvoyants qui savent explorer le cœur des choses en laissant de côté les idées reçues et les opinions communément admises. Les gens de cette trempe sont moins esclaves de leur époque, ils ont la faculté d'ouvrir les yeux de leur prochain, de montrer aux autres ce qui leur est caché. Ils ont la faculté de les forcer à envisager toute chose de manière nouvelle. Qu'il s'agisse d'eux-mêmes ou de leur environnement. »

« [...] et je regarde Sóley, com mettant là une grave erreur puisqu'elle a ces maudits yeux, ces cheveux d'ange et cette lèvre supérieure qui repose sur sa sœur comme en un baiser. Sauf qu'elle n'y repose pas en ce moment parce que Sóley sourit. J'ai l'impression de sentir un organe dégringoler dans ma poitrine. Espérons que c'est le cœur. J'espère qu'il va sombrer avec armes et bagages, qu'il se mêlera à mes excréments et qu'il s'évacuera la prochaine fois que j'irai à la selle. Enfin débarrassé, je me sentirai plus léger. C'est plus simple de vivre sans cet organe. Si ce n'est qu'il ne tombe pas si bas que ça, il atterrit dans mon estomac où il se débat comme un oiseau aveugle et désemparé parmi les galettes au seigle, baignant dans le vin rouge et la bière. Oui, tout à fait, dis-je, lançant ces mots dans l'air entre Sóley et Ási, j'en ai vaguement entendu parler, mais c'est une bonne chose, je veux dire, il ne faut pas que les terres tombent en friche. Une terre en friche ressemble à un être humain qui n'a plus d'espoir. »


« Celui qui sait tout ne peut pas écrire. Celui qui sait tout perd la faculté de vivre, parce que c'est le doute qui pousse l'être humain à aller de l'avant. Le doute, la peur, la solitude et le désir. Sans oublier le paradoxe. Vous ne savez pas grand-chose, en effet, mais quand vous écrivez, votre regard a le pouvoir de traverser les murs, les montagnes et les collines. Vous assistez à la division des cellules, vous voyez le président des États-Unis trahir sa nation, vous entendez les mots d'amour murmurés à l'autre bout du pays, les sanglots qu'on verse dans un autre quartier de la ville. Vous voyez une femme quitter son mari, et un mari tromper sa femme. Vous entendez le sanglot du monde. C'est votre paradoxe, votre responsabilité et votre contrat. Vous ne pouvez pas vous y soustraire et vous n'avez d'autre choix que de continuer. 
À écrire?
Oui, quoi d'autre? Écrivez, et vous pourrez aller à cette fête donnée en l'honneur de Páll d'Oddi, d'Elvis et pour célébrer la vie.
Écrivez. Et nous n'oublierons pas. 
Écrivez. Et nous ne serons pas oubliés.
Écrivez. Parce que la mort n'est qu'un simple synonyme de l'oubli. »

« Leurs enfants avaient écrit ensemble une nécrologie publiée dans le journal, un texte court, à peine dix lignes, qu'ils avaient pourtant mis tout une soirée à rédiger. C'est qu'il n'y avait pas grand-chose à raconter. Et son quotidien n'évoquait pas grand-chose à ceux qui ne vivaient pas ici, puis ils avaient eu des problèmes pour trouver une bonne photo - aucun des clichés ne correspondait à la femme qu'ils avaient connue. Elle avait vécu soixante-dix ans et il n'y avait pas grand-chose à dire d'elle. Si ce n'est qu'elle avait été aussi robuste et fiable que le poteau d'une clôture, qu'elle savait s'y prendre avec les taureaux, qu'elle aimait compter les étoiles, qu'elle écoutait son mari lui lire à haute voix du Gunnar Gunnarsson ou du Laxness. Certaines vies semblent si dénuées d'événements notables qu'il est difficile de les décrire. Tout autant que les poteaux d'une clôture. Et pourtant, ce sont ces poteaux qui soutiennent tout. »

« Si ce Français venait, Rúna enverrait-elle ses brebis à l'abattoir, les brebis devraient-elles payer cet amour de leur vie ? Et qu'adviendrait-il de Haraldur?
N'est-ce pas une loi fondamentale? Tout bonheur se paie ailleurs au prix d'un malheur ?
Le sourire s'est effacé des lèvres de Rúna, remplacé par cette vague tristesse. Elle sait évidemment que Haraldur veut vivre à Nes et nulle part ailleurs. Il tient à dormir à portée de voix de la tombe d'Aldís. Qui restera à ses côtés si Paris ravit le cœur de Rúna? C'est peut-être pour ça qu'elle a peur d'aimer à nouveau, d'ouvrir son cœur... parce que les morts refusent parfois de nous lâcher - ou peut-être est-ce nous qui peinons à nous en détacher. Nous les traînons dans notre sillage comme des rochers sombres et pesants. Libérez-nous, demandent-ils, laissez-nous sombrer dans une dimension à laquelle vous n'avez pas accès. Et continuez à vivre, parce que c'est la seule manière de nous consoler, nous qui sommes défunts. Mais voilà, Aldís a demandé à Haraldur de la serrer dans ses bras et de ne jamais la lâcher.
Jamais, ça fait longtemps. C'est bien plus long que la vie. Je meurs et votre existence s'arrête. Jusqu'au moment où quelqu'un arrive de Paris avec des chaussettes dépareillées, faisant de votre vie un cadran solaire ? »

« Toutes les ruines, les cimetières, les maisons, les villages, les villes, les trains, les avions, absolument tout, y com pris les sacs en plastique, abritent des histoires ou des fragments de destins.
Le destin-nous le façonnons en vivant.
Il est le tissu des dieux. Ou la flèche aveugle du hasard. »

« Cette même corde résonnait puissamment dans le for intérieur du père de Skúli qui s'était allongé sur le dos, en pleine nuit, sous le ciel de la péninsule de Snæfellsnes, complètement ivre, pour essayer d'apercevoir une nouvelle galaxie dont il venait d'apprendre l'existence - cette corde vibre également dans l'âme de la trisaïeule d'Eiríkur, dans l'âme de Guðríður, cette femme qui a jadis écrit un article sur les lombrics, dont le coccyx la démangeait, qui avait un sourire redoutable, des yeux qui faisaient dévier l'axe de la terre et influaient sur la poésie d'Hölderlin même s'il était mort longtemps avant qu'elle ne naisse - et qui, lorsqu'elle écrivait, traçait des lettres dont certaines aboyaient comme des chiens. »

« Seul est vraiment heureux celui qui profite de l'aujourd'hui et se hâte du lendemain, est-il écrit quelque part. »

« Voici un morceau de Pink Floyd. Ils ne sont pas très blagueurs et si leurs amis les voyaient sourire, ils appelleraient sans doute un médecin, mais le souffle de leur musique est parfois aussi puissant que celui de l'océan, écoutons « Your Possible Pasts », Do you remember me... think we should be closer? Te souviens-tu de moi... tu veux qu'on se rapproche ? »

« D'ailleurs, nous avons le devoir de nous souvenir, avait souligné Páll, oublier, c'est trahir la vie. Kierkegaard le savait. « Si les générations se renouvelaient comme le feuillage des forêts, écrit-il dans Crainte et Tremblement, si elles s'éteignaient l'une après l'autre comme le chant des oiseaux dans les bois, traversaient le monde, comme le navire, l'océan, ou le vent, le désert, acte aveugle et stérile; si l'éternel oubli toujours affamé ne trouvait pas de puissance assez forte pour lui arracher la proie qu'il épie, quelle vanité et quelle désolation serait la vie ! » »

« And when I go away
I know my heart can stay with my love...
Et lorsque je m'en vais 
Je sais que mon cœur reste avec mon amour...

Que dire d'autre à part : Quelle époque ! Pourquoi des jours pareils doivent-ils s'achever, pour quoi le bonheur ne reste-t-il pas quand il vient à nous, pour que nous puissions l'emporter à travers la vie comme la tortue emporte sa maison, comme un bouclier invincible qui nous protègerait des flèches que décoche le malheur ?

DONNE-MOI LES TÉNÈBRES ET JE SAURAI OÙ TROUVER LA LUMIÈRE »

« [...] le bonheur n'a-t-il donc aucune endurance, pourquoi supporte-t-il si mal la vie, et encore moins la mort? L'être humain n'a-t-il aucun moyen de transformer la félicité en tortue ou même en chien qui le suivrait fidèlement, le bonheur refuse-t-il de rester sur vos talons, n'a-t-il donc aucune loyauté ; et tout est-il fini, ne reste-t-il plus que la fête chez Elías et ensuite, est-ce que ce sera la fin, douze ans de prison - Kierkegaard a-t-il échoué à nous inscrire dans la lumière et n'avons-nous devant nous que les ténèbres, veuillez attacher vos ceintures car maintenant, voici la nuit ? »

« Je lève à nouveau les yeux de mes feuilles, je repose mon crayon à papier, l'année 1996 s'éteint. 
Sept heures, répète le pasteur pour la quatrième fois, me voyant revenu à la réalité, aujourd'hui, le voyage en prendrait à peine quatre, et Halldór aurait concocté une playlist sur Spotify, c'est plus facile et moins long. Tout est plus rapide aujourd'hui, sauf peut-être le sexe, les matchs de foot et les opéras de Wagner. Oui, tout prend moins de temps, notre savoir progresse, nous avons marché sur la Lune, envoyé une sonde à l'extérieur de notre système solaire, nous vivons plus longtemps, nous pouvons communiquer avec le monde entier sans quitter notre canapé, mais tout ça ne suffit pas à rendre l'humanité plus heureuse. N'est-ce pas désespérant, cela n'implique-t-il pas que nous avons fait fausse route? Qu'importent les triomphes, qu'importe la richesse si on n'a pas le bonheur. Ne nous faut-il pas en fin de compte chercher la joie dans la simplicité, dans les choses les plus naturelles et évidentes ? ...»

« [...] un trop grand amour est-il susceptible de saccager votre existence si vous ne pouvez le vivre pleinement, l'amour serait-il une explosion atomique au fond du cœur, un éclair qui illumine l'univers quelques instants, bientôt remplacé par la radioactivité qu'engendrent la tristesse et le manque qui se diffusent dans vos artères et vous paralysent? Qui ont tellement paralysé Halldór qu'il n'a pas été capable de vivre normalement après cet événement, ni de tisser des liens avec son fils, ne serait-ce pas légère ment excessif ? Quant à Eiríkur, il n'a tout de même pas perdu son chez-lui en ce monde parce qu'il s'est masturbé sur un livre en pensant involontairement à sa mère au moment où il a joui : tout ça ne suffit pas à expliquer qu'il ait rompu avec ses racines... Celui ou celle qui se coupe de ses racines, qui les perd et fuit son passé, n'a plus nulle part où aller. »

« Cet espace où bonheur et malheur passent leur temps à jouer au tape-cul, où la trahison et le mensonge boivent joyeusement à la table de la joie et de la sincérité, où le désespoir salue bien bas l'impatience, où l'irresponsabilité embrasse la compassion et où la lâcheté chemine à côté du sacrifice. Cet espace, n'importe qui peut y avoir accès, le seul ticket d'entrée, c'est l'amour. Et évidemment son revers-la trahison. »

« La logique est sans doute la première chose qui nous fait défaut quand on est amoureux. »

« Te voilà partie, a dit le révérend, et j'ai l'impression qu'on nous a privés d'une montagne. Une montagne douce, généreuse et verdoyante, tapissée d'une multitude de baies sauvages, et sur laquelle se trouve un lac calme et profond. Une montagne qui attirait la lumière et le soleil. Irradiant de cette chaleur qui rend la vie plus douce. Te voilà partie, je suppose que le nombre d'oiseaux ne tardera pas à diminuer et leurs chants à se taire. Ta présence rendait tout le monde meilleur. Voilà pourquoi nous restons là, nous, qui étions moins bons que toi. Et il n'y a plus personne pour remettre les tracteurs en état. Merci d'avoir passé toutes ces années auprès de nous. Nous devons désormais apprendre à vivre sans les cieux, quant à eux, se réjouissent de t'accueillir. J'ai hâte de t'y retrouver, ma chère amie. »

« Peu de choses sont aussi égoïstes que l'amour. Il prend possession de votre être. Il est comme une drogue. Il est capable de vous réduire en esclavage. Surtout lorsqu'il doit demeurer secret. Il se transforme alors en cette matière noire qui gouverne le monde. Je vous ai trahis tous les deux. Je ne suis pas sûr que ce soit pardonnable. Et c'est pour ça que je ne pourrai jamais revenir vivre ici. »

« Voilà donc la véritable explication à la compilation de la Camarde, cette liste de chansons que nous déroulons ici: cette liste n'est-elle pas la manière qu'Eiríkur a trouvée pour consoler la mort, mais également pour passer avec elle un pacte en vertu duquel elle consentira ce soir à ouvrir les portes de son royaume dans ce fjord dont la forme rap pelle celle d'une étreinte ? Le destin est l'artisan universel, lit-on quelque part, et si c'est lui qui a conçu cette fête où, l'espace d'un soir, les vivants et les morts se donneront rendez-vous, alors, il est sans doute plus étrange encore que la bonté d'âme. »

« D'ailleurs, ce n'est pas vraiment l'alcool qui est mon ennemi, mais justement moi-même. Le combat le plus important de chaque individu, c'est celui qu'il livre contre sa propre personne. Je dois mettre de l'ordre dans ma tête. Je dois trouver le courage de me regarder en face, ici et maintenant, ce n'est qu'à ce prix que je pourrai faire la paix avec le jeune homme qui vient hanter mes rêves. »

« Est-ce courage ou lâcheté que d'aimer, a répondu Hölderlin, est-ce faiblesse ou force que d'étouffer l'amour, est-ce égoïsme ou pureté que d'être aux ordres de son cœur ? »

« Je ne pleure que de l'intérieur pour que mes soucis se noient. »

« Ce sont la hâte et l'impatience qui permettent à l'être humain de voyager entre les dimensions. »

« La colère et la rancune défigurent notre pensée, elles faussent tout et nous privent d'oxygène. En revanche, le pardon ouvre des portes et donne plus de grandeur à la vie. »

Quatrième de couverture

Un homme se retrouve dans une église, quelque part dans les fjords de l’ouest, sans savoir comment il est arrivé là, ni pourquoi. C’est comme s’il avait perdu tous ses repères. Quand il découvre l’inscription « Ton absence n’est que ténèbres » sur une tombe du cimetière du village, une femme se présentant comme la fille de la défunte lui propose de l’amener chez sa sœur qui tient le seul hôtel des environs. L’homme se rend alors compte qu’il n’est pas simplement perdu, mais amnésique : tout le monde semble le connaître, mais lui n’a aucune souvenir ni de Soley, la propriétaire de l’hôtel, ni de sa sœur Runa, ou encore d’Aldís, leur mère tant regrettée. Petit à petit, se déploient alors différents récits, comme pour lui rendre la mémoire perdue, en le plongeant dans la grande histoire de cette famille, du milieu du 19ème siècle jusqu’en 2020. Aldís, une fille de la ville revenue dans les fjords pour y avoir croisé le regard bleu d’Haraldur ; Pétur, un pasteur marié, écrivant des lettres au poète Hölderlin et amoureux d’une inconnue ; Asi, dont la vie est régie par un appétit sexuel indomptable ; Svana, qui doit abandonner son fils si elle veut sauver son mariage ; Jon, un père de famille aimant mais incapable de résister à l’alcool ; Páll et Elias qui n’ont pas le courage de vivre leur histoire d’amour au grand jour ; Eiríkur, un musicien que même sa réussite ne sauve pas de la tristesse – voici quelques-uns des personnages qui traversent cette saga familiale hors normes. Les actes manqués, les fragilités et les renoncements dominent la vie de ces femmes et hommes autant que la quête du bonheur. Tous se retrouvent confrontés à la question de savoir comment aimer, et tous doivent faire des choix difficiles.

Ton absence n’est que ténèbres frappe par son ampleur, sa construction et son audace : le nombre de personnages, les époques enjambées, la puissance des sentiments, la violence des destins – tout semble superlatif dans ce nouveau roman de Jón Kalman Stefánsson. Les récits s’enchâssent les uns dans les autres, se perdent, se croisent ou se répondent, puis finissent par former une mosaïque romanesque extraordinaire, comme si l’auteur islandais avait voulu reconstituer la mémoire perdue non pas d’un personnage mais de l’humanité tout entière. Le résultat est d’une intensité incandescente.

Éditions Grasset,  septembre 2022
604 pages
Traduit de l'islandais par Éric Boury
Prix du roman étranger 2022
Littératures Européennes Cognac - Prix Jean Monnet - 2022