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lundi 24 août 2026

Les déferlantes ★★★☆☆ de Claudie Gallay

Ambiance marine.
Atmosphère houleuse.
Embruns de secrets. Règlements de comptes. Douces folies. Fantômes d’écume.
Ressac d’amour. Perdu. Retrouvé.
Et puis la mer. Partout. Tout le temps.

À La Hague, terre rude battue par les vents, les hommes semblent vivre avec leurs silences comme avec une seconde peau. La narratrice est venue s’y réfugier et arpente les falaises pour observer les oiseaux. Puis Lambert arrive. Et avec lui, les fantômes du passé se mettent à remonter à la surface.

Au début, j’ai eu du mal à entrer dans ce roman.
L’écriture de Claudie Gallay, très hachée, faite de phrases courtes et de fragments, m’a tenue à distance dans les premières pages. Même après une centaine de pages, je restais encore un peu sur le rivage, à observer sans parvenir à me laisser emporter.

Et puis, les histoires ont commencé à s’entremêler, les personnages à se répondre, les secrets à faire écho aux blessures des uns et des autres. J’ai enfin commencé à comprendre les liens qui les unissaient.
Et j’ai alors compris que cette écriture, qui m’avait d’abord déconcertée, participait pleinement à l’atmosphère du roman.
Parce qu’ici, rien ne se livre d’un seul bloc.
Tout arrive par couches successives. Comme la neige qui recouvre peu à peu le paysage. Comme les souvenirs qui remontent. Comme la mer qui avance et se retire.
« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. »
Un complexe tricotage de vérités, de non-dits et de blessures anciennes.
J’ai aimé ces personnages qui semblent parfois aussi sauvages que la terre qu’ils habitent. Max, la Cigogne, Nan, Lili, Raphaël, Lambert… Des êtres dont on découvre peu à peu les failles, les folies, les désirs et les chagrins, les haines aussi. Certains m’ont profondément touchée, d’autres beaucoup moins, mais tous portent quelque chose qu’ils ne savent pas toujours comment déposer.

Et puis il y a cette nature omniprésente.
La lande, les falaises, les oiseaux, le vent, le phare et surtout cette mer qui n’est jamais simplement un paysage.
« Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C’est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens. »
La Hague est une terre qui éprouve les corps et les âmes. Elle bouscule, elle isole, elle révèle. Elle semble parfois pouvoir avaler les hommes comme elle avale les secrets.
« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes. Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »
Les fantômes ne disparaissent jamais vraiment. Ils attendent. Un visage, une photo, un objet, une rencontre suffisent à les réveiller.
Et derrière les mystères du village, les histoires d’amour et les drames anciens, il y a surtout cette question terrible : comment continuer à vivre quand ceux qu’on aimait ne sont plus là ?
« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement. Survivre encore. Envers et contre tout. Envers et contre la mort. Et se surprendre, un jour, à rire. »

Cette idée que la reconstruction ne ressemble jamais à une guérison nette. Qu’on ne tourne pas une page. On apprend plutôt à vivre avec ce qui manque. À laisser la douleur changer de forme. Jusqu’à ce que, peut-être, elle cesse d’occuper tout l’espace.

Et il y a la mer, encore.
Cette mer magnifique et inquiétante, capable d’apaiser autant que de terrifier.
« Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur. »
🌊 Les déferlantes.
Celles de la mer, bien sûr. Mais aussi celles qui traversent les personnages. Lle deuil, le désir, la culpabilité, la colère, les souvenirs. Chacun est emporté avant de tenter, tant bien que mal, de retrouver un rivage.

J’ai aimé m’abîmer un peu sur ces rochers.
J’ai aimé me laisser porter par ce roman qui prend son temps, qui ne dévoile rien trop vite, qui demande d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Il fallait, in fine, ces phrases courtes, ces silences, ces fragments, pour raconter des êtres eux-mêmes fragmentés. Des vies auxquelles il manque des morceaux. Des histoires qui ne peuvent se raconter que par bribes.
« Les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. »
Il m’aura fallu du temps pour trouver mon chemin dans Les Déferlantes.
Je retiendrai cette terre battue par les vents, cette mer qui engloutit autant qu’elle apaise, et ces êtres qui, malgré tout ce qu’ils ont perdu, cherchent encore un endroit où déposer leurs fantômes.
J'en repars avec le bruit de la mer dans les oreilles. Et peut-être que, oui, parfois, les chemins les plus longs sont les plus nécessaires.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres, sur le thème "mer & océan" pour le mois d'août.

« Vous me reconnaîtrez, je suis celui qui passe... »
René-Paul Entremont 

« Derrière la digue, le vent creusait les vagues, boutait les courants, ceux du Raz Blanchard, des fleuves noirs venus de très loin, des mers plus au nord ou des tréfonds de l'Atlantique. »

« L'orage a crevé. Des déferlantes d'eau se sont abattues sur la maison. Le visage collé à la fenêtre, j'ai essayé de voir dehors. Les lampadaires étaient éteints. Il n'y avait plus de lumière. Dans la lueur des éclairs, les rochers qui encerclaient le phare semblaient voler en éclats. Je n'avais jamais connu ça. Je ne sais pas si j'aurais eu envie d'être ailleurs. »

« Ça a duré des heures, un déluge effroyable. À ne plus savoir où était la terre et où était l'eau. La Griffue tanguait.

Je ne savais plus si c'était la pluie qui venait cingler les vitres ou si c'étaient les vagues qui montaient jusque-là. Ça me donnait la nausée. Je restais, les cils contre les carreaux, mon haleine brûlante. Je m'accrochais aux murs.
Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres.
Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m'ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. À plusieurs reprises, j'ai cru que le vent allait arracher le toit. J'entendais craquer les poutres.
J'ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L'étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d'un éclair, j'ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. Il y a eu d'autres éclairs. Des éclairs, comme des barreaux. J'ai cru que ça n'en finirait pas. »

« Max aimait ce qui était beau, c'est pour ça qu'il aimait Morgane. Il aimait aussi s'occuper des pierres, des arbres. II disait qu'il sentait battre la vie dans le corps des pierres. II croyait que les vies que la mer prenait devenaient le vivant de la mer.
Sa mère aimait les marins, les pêcheurs de Cherbourg quand ils revenaient après des mois de mer. Cette soif qu'ils avaient dans les mains ! Elle faisait la putain, elle travaillait aussi pour un haras à l'intérieur des terres, une branleuse d'étalons. C'est monsieur Anselme qui m'a dit ça. Au port aussi, on le racontait. Il paraît que les hommes étaient fous d'elle. Elle s'est jetée sous le Cherbourg-Valognes quand Max avait dix ans. »

« II marchait à côté de moi. Il m'accompagnait jusqu'à la Roche. On parlait de la Hague, de la lande, de cette terre rude et forte devant laquelle les hommes ne pouvaient que s'incliner.
Avant, c'était lui qui travaillait pour le Centre de Caen. Tout ce que je faisais, il l'avait fait, les relevés, le comptage des œufs, l'observation des oiseaux. Tout ce que je voyais, il l'avait vu.
Il avait arpenté ces falaises en solitaire, pendants de dix ans. »

« - Quelles choses ?...
Elle a répondu, quelques mots, les mâchoires trop serrées et puis un flot de phrases de plus en plus incohérentes dans lesquelles elle murmurait que la mer ne rendait pas, qu'elle ne rendait jamais. »

« Je ne voulais pas aller ailleurs.
Cette terre te ressemblait. M'en détourner, c'était te perdre encore. Ton corps m'était une obsession. J'en connaissais les contours, les imperfections. J'en connaissais toute la force.
Chaque soir, je me repassais ton visage, les images, toute l'histoire en boucle. Ton sourire. Tes lèvres. Tes yeux. Tes mains. Tes putains de mains bien plus grandes que les miennes. Tu m'avais dit, On se quittera un jour impair. Pour rire, tu avais dit.
Comme si tu savais déjà.
Ils sont venus te chercher un jour impair et, depuis, je marche. Je suis arrivée à l'auberge en pensant à toi.
Il a commencé à pleuvoir, j'ai su que j'allais me tremper et que ça serait une fois de plus.
La serveuse de l'auberge me connaissait. Les mois d'hiver, je venais là, je mettais mes moufles sur le radiateur.
Quand je suis entrée, elle m'a souri. Elle m'a vue claquer des dents. Elle m'a servi un alcool trop fort. Je l'ai bu en regardant la mer. J'ai commandé un crabe. Une bête énorme, la carapace rouge, j'ai brisé les pinces.
Les nuages défilaient.
La mer était grise.
Les mouettes étaient obligées de reculer à cause de tout ce vent. »

« - Je pourrais venir compter les oiseaux, un jour, avec vous ?
- Pourquoi, vous ne partez plus ?
Il a dit que si, il allait partir, bientôt, mais qu'entre bientôt et maintenant, il y avait un peu d'espace. Et qu'il aimerait se servir de cet espace pour aller voir les oiseaux.
Les falaises, c'étaient mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux. »

« Sa voix ressemblait à la Hague, elle en avait la force, l'indifférence aussi. Je lui ai dit cela, Votre voix ressemble à la Hague, et il a hoché la tête comme s'il comprenait. »

« Que s'était-il passé entre Nan et Théo ? S'étaient-ils aimés ? Et avec quelle force ? Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J'ai roulé mon pull contre mon ventre. J'en ai fait une boule. J'ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Des rails comme des barreaux. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursouflure rouge qui s'effaçait un peu. Ce vide en moi qui me faisait suer et gémir.
Et j'ai sué.
J'ai gémi aussi en grattant des ongles contre le mur. J'ai léché le sel pour me rapprocher de ta peau.
Ce matin-là, j'aurais voulu que le temps t'emporte davantage. Qu'il te dévaste. Jusqu'à ton visage. J'ai poussé un long cri silencieux, mêlé de larmes, les dents plantées dans le bras.
Tu m'avais fait jurer de ne jamais parler. De ne jamais écrire sur toi, sur ton lit, cet endroit... L'odeur de tes murs, la vue de ta fenêtre.
La dernière visite, l'absence de soleil. Parce que la lumière te faisait trop mal.
Alors, le rideau à peine tiré, un simple coin de ciel gris par le carreau supérieur. »

« J'ai pris le chemin qui redescendait sur la Roche. À cet endroit, la mer apportait des odeurs très fortes de large. Des embruns qui se collaient à ma bouche. Les lèvres tour à tour mouillées ou brûlées. Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens.
Je me suis arrêtée.
Est-ce que je pouvais t'aimer en ne te touchant plus ? La pensée m'est venue, violemment.
Est-ce que je pouvais t'aimer encore ?
J'ai été happée.
Avec toi, j'ai touché l'abîme. Et maintenant... La douleur, en s'atténuant, avait entrepris de creuser son envers. »

« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour.
J'avais appris ça avec les cormorans.
Quand un cormoran avale un poisson, c'est toujours la tête en premier. Leur estomac digère par étape. Un jour, j'ai trouvé un cormoran mort, je l'ai éventré, à l'intérieur de son estomac, la moitié du poisson qu'il venait d'avaler était encore intacte alors que tout le reste était en bouillie. 
J'ai tenté d'expliquer cela à Raphaël.
- Quand on ne se questionne plus, on meurt...
Il a haussé les épaules.
- Trop cérébrale...
Morgane riait, le dos au soleil. »

« La lumière du phare est pulsée par une lanterne qui a la puissance d'un cœur. Une pulsation lourde, violente.
Cette lampe, comme une multitude d'halogènes regroupée en un seul faisceau vers lequel les marins tournent inlassablement le regard. »

« Qui l'avait aidé à grandir ? Après combien de cris, de larmes avait-il pu s'éloigner de la douleur et rendre sa vie enfin supportable ? Je l'ai regardé encore, et il y a eu cette intime seconde où il a cessé d'être un inconnu. J'ai eu peur de ça. Une peur violente. J'ai pensé le fuir. »

« Ce Lambert, ne l'aimez pas trop vite... Le désir, voyez-vous, ce besoin que nous avons de l'assouvir, et le regret qu'il le soit... »

« Pourquoi vous ne l'avez pas fait alors ?

Parce que ça s'est calmé... cette colère... cette colère effroyable... Il faut la haine pour tuer, ou alors être fou... Vous ne pouvez pas comprendre...

J'ai serré les poings. Comprendre quoi ? Qu'un jour on se réveille et qu'on ne pleure plus ? Combien de nuits j'ai passées, les dents dans l'oreiller, je voulais retrouver les larmes, la douleur, je voulais continuer à geindre. Je préférais ça. J'ai eu envie de mourir, après, quand la douleur m'a envahi le corps, j'étais devenue un manque, un amas de nuits blanches, voilà ce que j'étais, un estomac qui se vomit, j'ai cru en crever, mais quand la douleur s'est estompée, j'ai connu autre chose. Et c'était pas mieux.

C'était le vide.

Lambert regardait toujours du côté de Théo. Se sentait-il coupable d'être vivant? De ne pas être parti avec eux ? Il m'a dit qu'il était revenu ici, par le train, il y a longtemps. Seul. II voulait revoir la mer, cet endroit où étaient morts ses parents.

- Le jour où vous êtes revenu, vous avez parlé à Théo ?
- Je suis passé devant sa maison. Il était dans la cour. II m'a regardé. Il ne pouvait pas savoir qui j'étais. Il y avait un petit garçon avec lui, il promenait un veau au bout d'une corde... Le veau n'était pas plus grand que lui. Il s'est avancé vers moi et Théo l'a rappelé. Il est venu voir ce que je voulais. Quand je lui ai dit qui j'étais, il n'a pas voulu me parler. Il a dit qu'il n'avait rien à me dire, que c'était un accident. Que des accidents en mer, il y en avait. J'avais entendu un pompier dire qu'il avait éteint la lanterne. Je lui ai demandé si c'était possible. Il n'a pas voulu en parler. Je suis reparti le soir.
- Pourquoi il aurait fait ça ?
- J'en sais rien. »

« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement.
Survivre encore. Envers et contre tout.
Envers et contre la mort.
Et se surprendre, un jour, à rire. »

« Lambert était assis au soleil, le dos contre la digue. Je n'ai pas été étonnée de le voir là. Sa maison n'était toujours pas vendue. Il ne semblait pas pressé de partir. Je savais que l'on pouvait rester très longtemps comme ça, les yeux dans la mer, sans voir personne. Sans parler. Sans même penser. Au bout de ce temps, la mer déversait en nous quelque chose qui nous rendait plus fort. Comme si elle nous faisait devenir une partie d'elle. Beaucoup de ceux qui vivaient cela ne repartaient pas.
Je ne sais pas si Lambert allait partir.
Je ne sais pas si j'avais envie qu'il reste. »

« Je me suis approchée du visage décharné de L'Errante,
comme d'une sœur de misère, son sexe ouvert, sa déchirure. Cette impudeur... Comment Raphaël osait-il ? Je ne sais pas où il puisait cette force, de quelle part obscure lui venait ce besoin de creuser toujours plus profond. Sans concession. J'aurais voulu être capable de vivre comme il sculptait. Au sang et à la chair.
Oser ce que j'étais.
Ils sont tous partis, le fondeur, Hermann. Je suis restée seule dans l'atelier, j'ai posé mes mains sur les mains de bronze, L'Errante, dont les joues creuses et les lèvres vides me rappelaient le vide de mon propre ventre.
De mes nuits.
Sans toi.
Mes nuits vides.
Cette femme avait porté son enfant mort dans les bras. Elle avait marché avec lui. Elle l'avait nourri jusqu'à ce que quelqu'un le lui arrache. Un lambeau. Un bras. Comme on t'avait arraché à moi. Que me restait-il de toi ? À la fin, je n'arrivais plus à pleurer. Ils m'ont fait dormir. Des heures. Des jours. Un matin, ils ont ouvert la porte. Il y avait du soleil. Ils ont dit que j'allais mieux.
Je t'ai réclamé. À genoux dans les églises, moi qui ne croyais en rien. Ils ont dû m'enfermer encore. Jusqu'à ce que tu deviennes un silence. Une ombre éternelle sous ma peau. J'ai relevé la tête, doucement. Devant moi, L'Errante semblait me sourire. Sans doute les reflets de la lumière dans les plis du visage. Où est-elle partie après qu'on lui a arraché son enfant ? A-t-elle pu aimer à nouveau ?
Les larmes ont coulé sur mes joues. Je ne savais pas que je pleurais.
Je pleurais pourtant, des larmes tellement salées qu'elles m'ont donné envie de vomir. »

« J'écoutais Ursula. J'aimais la façon précise qu'elle avait de raconter comme si elle voulait donner à voir. La silhouette fragile de l'enfant longeant les murs du couloir, ses pieds dans la poussière, les yeux tristes de Nan, le matin, quand elle trouvait le lit vide. Cette porte qu'il devait pousser. »

« Les gens qui se désirent sont toujours plus beaux. Ça donnerait envie de désirer rien que pour être beaux comme eux. »

« Le soir, j'ai passé ce qui me restait de vert Hopper sur la porte de ma chambre. J'ai laissé la fenêtre ouverte pour faire partir l'odeur.
Je suis sortie.
Il n'y avait personne sur le chemin. Juste un oiseau sentinelle qui observait la lande.
Je me suis assise jusqu'à ce que l'espace m'avale. Fasse de moi un être minéral en contemplation devant le monde. »

« -On va y aller, il a dit d'une voix terne.
Il a repris du café.
Et puis il s'est levé.
Il est passé dans le couloir. La pierre était devant la porte. Il n'a pas expliqué pourquoi elle était là.
Il a ouvert et il est resté sur le côté. Le journaliste s'est arrêté.
C'était toujours comme ça, ceux qui entraient dans l'atelier ne pouvaient rien dire.
J'ai été comme ça moi aussi, la première fois. Immobile, avec cette envie de fuir.
Raphaël a fait un geste de la main, tout était là, l'essentiel de ce qu'il pouvait dire.
Le journaliste s'est enfoncé entre les sculptures. Avec la lumière qui tombait des fenêtres, les patines paraissaient plus rouges. Elles vibraient. L'homme frôlait les ventres, sans oser les toucher. Les membres cassés qui traînaient dans les cartons, les têtes aux bouches comme des cris.
Raphaël l'a laissé faire. Il est allé s'asseoir à sa table.
Les bronzes prenaient la lumière, ils l'absorbaient. Et cette lumière prise devenait une autre lumière. Il s'est passé un temps très long. L'homme a fini par sortir son appareil et il a fait quelques photos des bronzes, Le Silence, Les Suppliantes, Les Femmes assises, quelques sculptures sans titre.
Il a pris une photo de la signature dans le socle.
Il est revenu vers Raphaël.
- Je voudrais faire une photo de vos mains.
Un gros plan, avec un bout du grillage que Raphaël triturait entre ses doigts.
Il a fait aussi deux portraits de lui.
- Je vais vous faire avoir une double page.
Raphaël n'a pas répondu.
Avant de sortir, le journaliste s'est retourné.
- C'est bien, une double page dans Beaux-Arts vous savez... »

« Le vent ne siffle que lorsqu'il rencontre quelque chose. Un obstacle. Il ne siffle jamais sur la mer. L'espace le laisse silencieux.

Lambert m'avait dit cela, le soir de la fête, quand on était accoudés à la lucarne. Il m'avait parlé du vent, là-bas, chez lui. Des sifflements incessants dans les arbres qui le réveillaient et lui faisaient penser à la nuit.
Je suis retournée aux falaises.
Trois poussins étaient nés dans un nid du creux d'Écalgrain.
Un endroit de roches presque rouge. J'ai passé un temps infini à les regarder. Cet appétit féroce qu'ils avaient, à peine éclos.
Je n'ai pas eu envie de les dessiner.
Je ne suis pas passée devant chez Théo. »

« - Vingt-cinq ans que je vivais avec eux... J'avais pas d'homme, pas d'enfant. J'avais au moins un secret. J'ai appris à me taire. Mon père, je le tenais avec ça. Il le savait, il ne parlait plus de partir. Il serait pas plus heureux que nous, c'est ce que je me suis dit, combien de fois ! Pas plus heureux...
La Mère était arrivée près de nous, le ventre contre la table. Je sentais son odeur de vieille. Cette vie de silence. Lili a posé les yeux sur elle. C'était un regard sans amour. Sans pitié.
- Hein la Mère, il serait pas dit qu'il serait plus heureux que nous ?
Une victoire sans gloire. Tellement triste et gagnée sur quoi ? »

« [Lili] Avait-elle pu aimer ? Avait-elle su être femme ? Ce besoin qu'elle avait eu de détruire pour ne pas crever de sa propre douleur. »

« Ici, il neige.
La neige tombe, chahutée par le vent et vient plâtrer les murs du monastère. C'est très important, la neige. Elle n'est pas venue comme les autres années. D'habitude, elle arrive comme la mer monte, avec des flux et des reflux. Elle tombe, elle fond, elle revient, elle fond un peu moins, recouvrant le paysage par couches successives. Cette année, elle s'est installée d'un coup. Hier, j'ai pu me promener. C'est toujours une date importante la première fois où on peut sortir dans la neige.
J'espère que vous allez bien en ce moment et que le froid ne se fait pas trop sentir dans votre maison. »

« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes.
Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »

« J'ai entendu le clic-clac accroché de la pendule, ce moment particulier qui n'arrivait que deux fois par jour, où la petite aiguille, en basculant sur 10 venait se bloquer entre les crans secrets du mécanisme. On s'est tus. Le temps que l'aiguille se décroche, deux minutes se sont perdues, inexistantes. »

« - T'as les yeux de la lande, elle a dit en posant le bol devant moi.
Les yeux de la lande, les yeux de ceux qui errent.
- Une journée entière de guet à la mer, j'étais bien... j'ai fini par dire. »

« Il me regardait le quitter. Il ne cherchait pas à me retenir.
Il lui est arrivé plusieurs fois de me parler de cette maison qu'il avait dans le Morvan, un ancien moulin au bord d'un ruisseau. Il n'en disait pas davantage, simplement qu'il aimerait me montrer cet endroit.
Il est reparti.
C'était bien comme ça. J'apprenais à l'attendre.
Il y avait des silences troublants entre nous. »

« Il a pris mes mains entre les siennes et puis celles de Lambert. Il nous a dit qu'il avait deux heures de temps jusqu'à la messe des vêpres. On a échangé quelques mots sur cette longue route qu'il avait fallu faire pour venir jusqu'ici. Il a expliqué que les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. Marcher et méditer. Il avait mis de longs mois pour arriver ici. Des années encore pour comprendre ce qu'était la vraie vie. Il avait abordé la sagesse. Il était arrivé à la contemplation. »

Quatrième de couverture

La Hague... Ici on dit que le vent est parfois tellement fort qu'il arrache les ailes des papillons. Sur ce bout du monde en pointe du Cotentin vit une poignée d'hommes. C'est sur cette terre âpre que la narratrice est venue se réfugier depuis l'automne. Employée par le Centre ornithologique, elle arpente les landes, observe les falaises et leurs oiseaux migrateurs. La première fois qu'elle voit Lambert, c'est un jour de grande tempête. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou son père, l'ancien gardien de phare. Une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent. L'histoire de Lambert intrigue la narratrice et l'homme l'attire. En veut-il à la mer ou bien aux hommes ? Dans les lamentations obsédantes du vent, chacun semble avoir quelque chose à taire.

Dans ce livre dense en personnages et en rebondissements, Claudie Gallay nous convainc une nouvelle fois de la singularité de son univers romanesque. Les déferlantes est son cinquième roman publié dans la collection La brune, après l'excellent accueil de ses deux derniers, Seule Venise et Dans l'or du temps.

Éditions du Rouergue, Collection La Brune,  mars 2008
522 pages
Grand Prix des lectrices Elle - Roman- 2009

mercredi 29 avril 2026

Traverser les forêts ★★★★★♥ de Caroline Hinault

« Un vieux qu'elle ne reconnaît pas dit qu'ils n'avaient pas à venir là, qu'il faut protéger les frontières, on ne va pas se laisser envahir. [...] Une vieille dame acquiesce mais ajoute, compatissante, ces migrants, ils sont encore humains, après tout. »
Et c'est le réel qui s’invite.
Pas celui, lointain, que l'on croit réservé aux journaux. Non. Celui qui grince, qui déborde, qui infiltre les conversations ordinaires.
Des paroles qui heurtent.
Qui écœurent.
Parce qu'on les a déjà entendues.
Parce que "Traverser les forêts" de Caroline Hinault n'a rien d’une dystopie. C'est inspiré de faits récents. C'est une réalité.
« À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d'être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l'autre côté de l'écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ?
Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ? »
À presque rien. Un basculement.
Et tu deviens un migrant. Un "sans-lieu".
Ce roman m’a happée.
Par sa langue, somptueuse, charnelle, presque organique.
Par cette forêt que l’on ne lit pas, mais que l’on traverse, où la beauté côtoie l'insoutenable.
On y entre. On s'y perd. On y tremble.

Les trajectoires s'y croisent. Une journaliste en exil, réfugiée dans l’écriture. Une femme qui revient dans la maison de son enfance.
Deux hommes que tout oppose.
Et, en lisière,  en plein cœur aussi, celles et ceux qui marchent, fuient, chutent, espèrent.

Difficile de ne pas penser à La Divine Comédie, souvent citée par l'autrice dans ce livre et en exergue notamment « Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »
Comme chez Dante, il faut traverser. Descendre. Se confronter.
Mais ici, pas d'allégorie rassurante.
Juste notre monde. Sa violence nue. Son indifférence.
« [...] mais le monde, décidément, change la ponctuation des visages. »
Des phrases qui griffent. Qui restent.
Un roman sur les frontières.
Celles des pays. Celles des corps. Celles que l'on dresse entre "eux" et "nous".

💥 Coup de cœur.

À lire pour ne pas détourner les yeux.
À lire pour ne pas simplifier.
À lire pour que, peut-être, quelque chose se fissure.
Dans les regards.
Dans les mots.
Dans les certitudes.
Un livre qui m'a apaisée autant qu'il m'a mise en colère. Et c'est sans doute pour ça qu'il est indispensable, il met en colère, mais redonne de l'humanité là où elle disparaît.
Merci Francine et Camille pour ce merveilleux challenge #laouviventleslivres, une découverte qui m'a profondément émue.
« Tu écoutes la scansion du vent, goûtes l'effluve d'un monde qui t'était jusqu'alors inconnu, gorgé du suc de l'aube, vertigineusement sexuel, quelque chose d'une peau qui s'étire dans la narine, un parfum d'aiguilles frottées et de sève fermentée dans le lait des sous-bois puis égouttée, lentement, dans la soie des limbes naissants. »

En exergue 
« Au milieu du chemin de notre vie je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue. »
La Divine Comédie, Dante Alighieri 

« Bessem, son cousin, n'est plus étudiant en architecture. Jeune homme à fossette sur le menton, irrésistible virgule de peau. Fini le beau gosse sensible, l'intellectuel un peu fragile qui l'agaçait pour ça justement. Sa préciosité séduisante alors qu'elle, Alma, est depuis toujours un petit corps trempé dans l'énergie. Le rire. Le muscle. Le gras aussi, gourmandise oblige. Une fille solide, charpentée, pleine de vie sous ses cheveux noirs tenus en queue-de-cheval altière. Un bulldozer là où on attendrait d'elle la discrétion d'un pneu crevé. Son cousin est de plus en plus maigre. Évanescent. En guise de fossette charmeuse, il porte désormais un deuxième sourire grave sur le visage. Il est devenu un migrant. Comme elle. Un sans-lieu. Dossier trop faible. Épaisseur d'existence insuffisante pour espérer entamer des poursuites. La sentence géopolitique est tombée. Aller simple pour les limbes de la haine ou de l'indifférence. »

« Deux grandes parenthèses de chaque côté de la bouche montraient qu'il savait sans doute rire aussi, mais le monde, décidément, change la ponctuation des visages. »

« L'obscurité s'épaissit. Bientôt la nuit. Une biche s'échappe d'un taillis, les poignarde de sa grâce. »

« Les troncs reviennent. Masquent Nour dans le canapé. Nour l'intellectuelle. Alma est une bizarrerie tonique dans une famille de gens trop calmes et cultivés. Une boule d'énergie chez les lettreux, qui se rêve cheffe cuisinière dans le restaurant bondé d'une capitale européenne. Le futur architecte, l'esprit délicat, c'est son cousin Bessem. Pas elle. Celle qui savait et aimait les mots, l'histoire, la mythologie, c'était sa sœur Nour au corps à jamais dispersé dans l'attentat de l'université. Pas elle. Mais est-ce qu'une sans-lieu peut se permettre d'avoir des deuils ? Des contradictions intimes saupoudrées d'amandes grillées ? La guerre a décidé pour elle d'une tout autre hiérarchie des souffrances. »

« L'avancée dans la forêt est difficile. Ça n'est pas une forêt balisée, domestiquée, innervée de sentiers. C'est un monde inversé où les feuilles bruissent comme autant de bouches maudites cousues par le vent. De leur vie, ils n'ont jamais eu si froid. N'ont jamais vu de tels arbres. En telle quantité. On dirait un monde imaginaire. Une planète inexplorée où poussent d'immenses totems. Le sol est spongieux, s'étend en marécages où ils s'enfoncent parfois jusqu'aux mollets avant de faire demi-tour. Ils passent trois jours et trois nuits dans la forêt. Trempés. Hagards. Croisent d'autres groupes. Irakiens. Yéménites. Afghans. Syriens comme eux. Échangent quelques informations comme ils peuvent. Repartent. Ne parviennent pas à franchir la frontière. »

« Tu peux marcher ? Oui. Il n'y a plus rien à dire. Après quelques minutes de stupeur, ils ramassent leurs maigres effets et se remettent en marche. Il leur semble désormais avancer aux côtés de leur propre mort, randonneuse sans visage, endurante et patiente, qui attend l'ultime coup de mou, la chute, la blessure, pour les prendre et les bercer enfin de ses bras d'os.
Et puis finalement la mort ne veut pas d'eux. Pas encore. »

« Se coller à Bessem recroquevillé en chien de fusil dans le nid de terre et se caler tout au fond de la cavité pour se protéger du vent à la surface. Réussir à s'endormir le ventre si creux qu'il lui semble avoir le dos convexe. Ne pas laisser de place aux questions obsédantes ni chercher à ressaisir la chronologie des événements. L'épuisement dilue tout. Le temps est un savon qui lui glisse entre les mains. Plus tard, peut-être, elle essaiera de ressaisir le fil. Mais, à ce moment-là, elle dépose au fond du trou les miettes de sa réalité, se concentre pour ne plus bouger et laisser la nuit entrer en elle. »

« L'obscurité prend possession de son corps. Gonfle sa peau d'une terreur acoustique inédite. Il n'y a plus le craquement de leurs pas pour ralentir le silence. Les bruits de la forêt glissent dans son oreille comme des lames de rasoir sur les joues de la nuit. À la lueur de la lune, Alma fixe le lichen, ces nuages végétaux qui flottent sur les bouts de bois morts et les racines crochues. Là, une touffe kaki frangée de blanc, emmêlée comme une chevelure bouclée le matin. Juste à côté, coulant le long de la souche, une grosse plaque de lichen ras, étrange constellation dont elle distingue encore le jaune pus et le blanc salive qui fleurit en corolles. Si elle en avait la force, elle la soulèverait comme les croûtes de genoux, enfant, qui planquaient sous la douleur le drôle de monde des plaies à vif. Il faut dormir collé à une souche d'arbre pour entrer à ce point dans la chair du lichen. Y lire des paysages et des formes. Chercher dans sa dentelle végétale quelque chose qui vous brouille les sens et le cœur. Malgré la nuit, les yeux lourds, le grelottement permanent de son corps, Alma fixe la matière étrange. Cherche à rétrécir. À se faire fourmi pour voyager dans ses lobes. Elle devient ce tout petit insecte aux longues antennes qu'elle parvient encore à distinguer et qui arpente les arcanes du labyrinthe miniature. Si elle survit, la liste s'allonge, si elle survit, elle se renseignera sur ces mystérieux organismes. Elle aimerait savoir si ce sont des parasites. Des déchets. Des verrues d'arbres. Ou bien s'il existe une interaction positive. Une symbiose possible entre eux et le tronc. Et même si la présence de certains lichens n'est pas finalement l'indice d'une forêt en bonne santé. Mais ça y est. Son corps à bout cesse de trembler, tenu dans la main ferme du sommeil. »

« Retour à la case départ pour Nina, fille du bûcheron et de la couturière, sans aucune bonne fée penchée au-dessus du berceau. Ce lieu, c'est un héritage trop lourd, exactement comme ces tasses de tisane qu'elle laisse traîner, dans lesquelles auraient longtemps infusé l'amour parental et les souvenirs d'enfance, mais dont les feuilles molles et détrempées ont désormais l'arrière-goût des rêves refroidis. »

« Un vieux qu'elle ne reconnaît pas dit qu'ils n'avaient pas à venir là, qu'il faut protéger les frontières, on ne va pas se laisser envahir. Puis un jeune homme déclare que ça suffit de payer pour l'Europe, qu'il n'en peut plus de vivre dans une véritable zone de guerre, avec des contrôles, des militaires omniprésents, sans même parler du bruit infernal des camions, des hélicoptères et des drones qui traquent les migrants dans la forêt nuit et jour. Une vieille dame acquiesce mais ajoute, compatissante, ces migrants, ils sont encore humains, après tout. »

« Une journaliste biélorusse, dont le nom n'est pas cité mais qui vit en Pologne depuis plu-sieurs mois, s'emballe sur la situation qu'elle qualifie de dramatique. D'une voix dure mais bizarrement chuchotée, elle accuse le dictateur de son pays d'orchestrer « une guerre hybride », d'avoir fait acheminer des réfugiés pour en instrumentaliser ensuite la présence en les « braquant » contre l'Europe pour se venger de sanctions à son égard. Quant au gouvernement polonais, elle l'accuse de bafouer le droit international en pratiquant le pushback, des renvois forcés illégaux, et en interdisant l'accès à la zone entre les deux frontières devenue un point aveugle du monde, inaccessible aux humanitaires, aux journalistes, aux non-résidents. La femme, visiblement très en colère, alerte sur la situation de centaines de demandeurs d'asile piégés dans l'une des plus vieilles forêts d'Europe, sans abri, ni eau, ni nourriture. Il y a des familles, des.
Nina change de station, elle en a assez entendu. Chacun ses malheurs, gros chêne ou petit bois. Elle songe que le monde est mal fait décidément, qu'il existe aussi des sortes d'exils pour ceux qui vivent toute leur vie là où ils sont nés sans avoir réussi à partir.
En taillant le chou, la phrase lui revient comme un boomerang. Ils sont encore humains, après tout. Elle a, non pas un doute, ça ne va pas jusque-là. Mais il y a comme une écharde glissée sous son crâne, qui la pique de son petit point vif et lui racle les gravillons de la conscience. Ça lui roule dans l'oreille, c'est désagréable. Est-ce que la réunion d'hier soir était faite pour elle ? Particulièrement les paroles énergiques de Wiktor qui appelait à débusquer les migrants là où ils se terrent, ses mots d'invasion, de contamination, de défense des valeurs de la patrie éternelle ? »

« En une fraction de seconde, la forêt te dresse les vibrisses et t'écarquille les sinus pour y planter sa marque odorifère : une fragrance unique d'herbes sauvages, de résine et d'organismes en décomposition. Pendant que ton guide tente d'ouvrir la porte de la cahute-cyclope - le cadenas lui donne visiblement du fil à retordre -, tu en fais rapidement le tour, en observes le bardage et les nœuds du bois, micro-cyclones qu'on dirait pris au piège du fleuve des veines. Sous tes chaussures, tu sens grouiller tout un monde dans le sol de feuilles et de brindilles. »

« Il se tait et tu devines qu'il se demande la même chose que toi. Que peuvent-ils bien se raconter ces arbres ? Ont-ils des bavardages et même des persiflages de voisinage, des échanges philosophiques ? Évoquent-ils entre eux la pire des espèces opportunistes, ni chenille processionnaire ni plante invasive, mais bipède agité qui s'acharne à inventer des dieux d'air et d'or pour mieux s'entretuer en leurs noms ? Tu songes qu'il ne doit pas y avoir beaucoup d'arbres, à part peut-être les plus végétalistes, ou les plus férus d'exopolitique, pour s'émouvoir ou s'inquiéter de l'autodestruction annoncée d'Homo sapiens. »

« Te voilà à peine arrivée et déjà la forêt absorbe le temps et tord l'espace pour mieux suspendre ton existence à la corde du silence. »

« Tu écoutes la scansion du vent, goûtes l'effluve d'un monde qui t'était jusqu'alors inconnu, gorgé du suc de l'aube, vertigineusement sexuel, quelque chose d'une peau qui s'étire dans la narine, un parfum d'aiguilles frottées et de sève fermentée dans le lait des sous-bois puis égouttée, lentement, dans la soie des limbes naissants. »

« Longtemps, il s'est dit que l'amour était vraiment une affaire impossible à cause de ça justement: on voudrait à la fois vivre avec et sans l'autre, c'est insoluble.
Tu acquiesces et penses à Kolia et à la ligne physique jamais franchie entre vous, l'entre-deux confus dans lequel vous vous situez. Tu songes que les frontières sont rarement des lignes droites mais plutôt de larges bandes mouvantes, des zones mobiles, sableuses, dans lesquelles on avance à petits pas, où l'on peut même parfois passer des années, en frontaliers d'une vie fantasmée. »

« [...] la forêt s'entremêle avec les fils de l'existence humaine, dont les subjectivités vivantes se rencontrent, se traversent et coopèrent pour tisser ensemble un dessin unique. »

« J'écris depuis une forêt.
Un puits d'arbres bordé de rage où pleuvent des gouttes d'éternité.
Vous qui lisez ce blog, savez les raisons pour lesquelles j'ai dû quitter Minsk. 
Depuis le mois d'août dernier et la sixième élection de notre président », la répression opérée par le régime sur les médias indépendants n'a cessé de se durcir. De nombreux journaux européens ont pourtant titré sur les fraudes électorales, mais les mots n'ont de valeur que mus par une grammaire commune. Si quelques-uns en mâchent la matière pour en recracher une tout autre bouillie sémantique, repeindre les pans de la réalité aux couleurs de leur seul délire, ils ne sont plus que glaires immondes.
Mais je m'égare.
Et c'est dangereux, dans une forêt.
Vous savez qu'à la rédaction du journal, nous avons couvert de notre mieux les manifestations de ces derniers mois. De nombreux étudiants ont été molestés, arrêtés, certains torturés.
Plusieurs collègues d'une rédaction en ligne ont été jetés en prison, menacés de quinze ans de détention pour « haute trahison ». Il a fallu prendre une décision. Nous l'avons prise.
La plupart de mes amis et collègues sont actuellement à Varsovie. Cela aurait pu être mon cas aussi, mais j'ai eu la possibilité, par le biais d'une ONG environnementale dont je suis le travail depuis plusieurs années, de venir me « réfugier » dans une forêt exceptionnelle. Au moins jusqu'au début de l'automne.
J'avoue ne pas réussir à me projeter jusque-là.
Pourquoi vous écrire cela ?
Vous n'êtes pas sans savoir qu'il n'est pas dans mes habitudes d'employer le « je ». Pendant toutes ces années, mon métier a plutôt consisté à me défaire de ma subjectivité pour saisir des pans entiers de réalité partagée et rendre compte de ce qui s'approchait le plus d'une vérité commune - laquelle fuit de plus en plus de tous côtés, s'écoule obstinément dans les fleuves boueux des flux de communication du monde entier. 
Pendant plus de vingt-cinq ans, j'ai écrit, travaillé, publié pour le maintien d'une information indépendante, et contre les abus du régime, tout contre sa répression, sa censure et ses compromis sions de marionnette russe. Toutes ces années, je n'ai reculé ni devant le risque ni devant l'étrange dépossession volontaire de ma vie qui s'opérait au profit de la Cause, plus juste, plus grande que moi : jusqu'à quel point ? Était-ce du sacrifice ? Peut-être, mais j'y perdais moins que j'y trouvais.
J'ai résisté à ma façon, enquêtant et écrivant sur tous les ingrédients d'une dictature qui ne dit pas son nom : mainmise sur les médias, culte surmesure, fraudes électorales, répression systématique des opposants, toujours le même pudding autoritaire saupoudré d'idéologie nationaliste et réactionnaire afin que jamais la levure d'une opinion publique n'enfle, que jamais d'autres voix ne prennent conscience d'elles-mêmes, de leur nombre, de leur puissance, que jamais elles ne s'agrègent en mie épaisse et consistante.
J'ai vécu pour mon métier, animée d'une foi en un monde plus juste et, sans doute aussi, portée par la fièvre addictive que confèrent les luttes collectives. Pourquoi, me direz-vous, ai-je accepté de me jeter encore et toujours dans une telle bataille ? D'où me venait cette éthique lourde comme une armure que j'enfilais sans rechigner ?
Sans doute du moteur insondable de ma soif de justice, mais aussi de ce que chacun de mes amis et collègues autour de moi donnait, comme dans ces pyramides humaines maintenues par la seule pression qu'exercent les corps les uns contre les autres. Un seul d'entre nous eût-il exprimé un découragement, tout se fût écroulé comme un château de cartes. Alors, au contraire, chacun donnait encore et toujours un peu plus de lui-même, enchaîné en une sorte de contrat tacite à l'effort d'autrui et à ses propres démons. 
Certains vont sans doute se dire qu'on se fout bien de mes états d'âme de journaliste paumée, et qu'ils veulent juste retrouver ma plume aiguisée.
Mais désormais, exilée dans cette forêt, je ne peux plus démêler le je du nous.
Je découvre que toute solitude, même la plus extrême, est liée aux autres. Peut-être même tournée vers eux.
Quand on m'a fait cette proposition d'exil forestier, quelque chose s'est ouvert en moi, supplantant la douleur de devoir tout quitter, ou plutôt la doublant, à la façon d'une pièce thermocollante qui permet tout juste de faire tenir un vêtement mille fois rapiécé.
J'ai ressenti le désir puissant de voir où la forêt me mènerait.
Acculée au départ, à l'exil, il m'a semblé que la forêt pourrait m'aider à tailler quelque chose de nouveau en moi, comme une pointe de crayon qui ne demandait qu'à s'enfoncer autrement dans les plis du réel.
Je savais pourtant qu'il n'y avait aucune chance pour que je me transforme du jour au lendemain en forestière épanouie, moi qui ai poussé comme une tige de métal dans la banlieue industrielle de Minsk. Je n'allais pas chantonner dans les layons tel un petit chaperon rouge d'occasion (de rouge, je n'ai jamais eu que les cheveux, aujourd'hui rayés de gris car le temps s'amuse à dévaler mon crâne sur d'irrésistibles toboggans de cendre). Naïve, je crois l'avoir rarement été. J'ai trop lu, trop vite, trop tôt, et désormais trop eu accès à la crudité de la réalité et à la complexité humaine pour ignorer l'existence de grands méchants loups en chacun de nous.
Oserais-je finalement formuler l'idée grandiloquente que j'ai cru saisir là l'occasion de transformer un départ forcé en une quête obscure dont j'ignore moi-même l'objet ? Qu'importe. 
Je ne cherche pas à me justifier. Simplement à traduire ce qui a lieu. Pourquoi ? me direz-vous encore. (Voyez comme je suis seule, j'imagine notre dialogue.)
Peut-être justement parce que je me trouve dans une forêt immense, aussi sublime qu'inquiétante.
Parce qu'il y a, au moment même où j'écris ces mots, des arbres et des bêtes autour de moi qui me renvoient sans cesse à ma place de chaînon vivant et remodèlent l'échelle des valeurs humaines.
Peut-être aussi, tout simplement, parce qu'écrire ceci est ma façon de traverser la solitude et ne pas devenir folle. »

« Alma n'aspire qu'à pouvoir porter son existence par elle-même. Elle aurait sans doute pu dire si des millions des gens partent, y compris leurs enfants sous le bras, en laissant tout derrière eux, c'est bien qu'il y a une raison suffisante. C'est bien que ce qu'ils s'apprêtent à perdre et qui va les oblitérer d'une partie d'eux-mêmes ne peut plus concurrencer ce qu'ils espèrent gagner. Mais elle ne dit rien, évidemment. Elle songe en elle-même qu'on part aussi quand on a traversé une frontière intérieure. Quand on refuse que sa vie soit une unité finie, limitée, étranglée. Une aire de souveraineté mortifère sans espoir de dehors. Qu'y avait-il pour elle, dans son pays ? Guerre. Pauvreté. Persécution. Tristesse bouchée des jours. »

« [...] la vie ne peut pas être le regret qu'on en a de son vivant. »

« Quelle heure est-il ? Plus rien ne semble pris dans la scansion du temps, parti râler ailleurs en les laissant là, sur le carreau d'une éternité fissurée. »

« Comment apercevoir encore l'humain sous l'écorce de la misère ? Comment y lire encore un avenir ? »

« À quoi ça tient finalement, à la grande loterie de la vie, d'être confortablement installé dans un chez-soi, devant la télé, ou bien de l'autre côté de l'écran, tout entier contenu dans le terme de migrant ?
Pourquoi ont-ils, justement eux, glissé dans le goulot du mot-bouteille, pour se retrouver comme ces maquettes miniatures de navires, embaumés vivants derrière la vitre des regards ? »

« [...] moi aussi j'ai dû accepter à un moment de ma vie que la plupart des gens ne veulent pas s'approcher de ce qui ressemble le plus à une vérité. Ça se saurait, si l'humain carburait au rationnel. En tout cas, je crois qu'il y a pour chacun les vérités auxquelles on veut bien se frotter et, pour toi comme pour moi, j'ai l'impression qu'elles sont politiques. Et puis il y a celles qu'on évite sans cesse, qu'on contourne en se dessinant des excuses, en s'inventant des empêchements, des montagnes d'obstacles parce que, dans le fond, on est terrorisé à l'idée de se regarder en face. Alors on consolide chaque jour le ciment de notre petit récit intérieur. C'est fou ce qu'on est capable de faire pour s'aveugler sur nos propres contradictions, à commencer par les faire porter par d'autres, afin de ne pas entendre ce qu'on veut, ni combien on a peur de ce qu'on désire. J'ai compris ça, quand j'ai quitté ma femme. Et crois-moi, ça n'a pas été sans douleur. »

« J'écris depuis une forêt.
Je ne crois pas que le sens de la vie soit niché dans un recoin de mon être, et encore moins qu'il va m'être révélé en fixant les branches d'un noisetier. Je n'ai toujours cru qu'en un sens qui se bâtissait dans l'interaction et la rencontre. Avec un bison. La forêt. Un homme des bois. Toutes formes d'altérité.
Il y a peu, j'ai d'ailleurs dit à mon seul ami ici - un homme-mésange qui vole jusqu'à ma clairière de temps en temps -, que je ne supportais plus l'état de mon pays et du monde, et que face à l'océan de cynisme et de violence dans lequel nous barbotons tous les jours, je ne voyais plus comment ne pas désespérer, ni comment pouvoir encore créer, oser l'affront du geste d'écrire, le texte impossible, pendant que le monde est là, la gueule béante de cruauté, sa carapace d'écailles fendue au flanc.
Oui, la noirceur du monde me mange les paupières et le langage n'est jamais à la hauteur du réel, ni du tombeau que l'homme se creuse.
Mais alors, lui ai-je demandé, faut-il se taire et tendre la joue nue à l'uppercut de la réalité? Cracher sur l'art, l'écrabouiller une bonne fois pour toutes dans sa flaque de représentation, en finir avec la poésie, laisser le laid dans son jus, la beauté dans sa lumière ? Est-ce que la plus haute exigence d'écriture ne se résout que dans le silence ? Après tout, à quoi bon vouloir exister et se battre avec des mots et des idées ?
Mon ami a ramassé une feuille de hêtre qu'il a fait rouler entre ses doigts et m'a lancé : peut-être pour pouvoir continuer à se poser librement ces questions ? II a ajouté qu'écrire, pour lui qui ne le faisait pas mais qui fait bien d'autres choses, c'était tenter, et qu'il valait sans doute mieux les essais de ceux qui risquent, plutôt que les certitudes de ceux qui, sans avoir cherché, pensent avoir trouvé.
Alors c'est vrai, j'ai choisi l'impureté du texte, l'exigeante imperfection du travail de scribe qui cherche à donner forme, dans la matière verbale, à ce qui nous traverse et emprunte, pour un moment, la voie de notre existence. J'ai choisi le langage, car quoi d'autre que ce fil tendu au-dessus du vide sur lequel progressent nos vies de funambule ? Quoi d'autre que le taillage des mots pour tenter d'habiller ou déshabiller le réel et parvenir à tracer en soi une poéthique de la contre-horreur ?
Depuis que je vis seule, ici, entourée de végétaux et d'animaux, écrire et lire me semblent de plus en plus un exercice de couture sociale, une contre-frontière nécessaire, qui relie en silence les êtres vivants. Lire et écrire, c'est finalement imiter ce que font les arbres depuis toujours: synthétiser les particules du monde pour les transmuer en oxygène.
Je suis donc devenue une femme qui prend une douche froide par semaine mais qui sent son corps se ranimer au contact d'un homme-mésange, de la marche en sous-bois et de la lecture quotidienne, une femme des lisières qui aiguise, bon an mal an, dans son arrière-cuisine forestière, des lames poétiques qui ne sauveront ni le monde ni elle, mais qui cherchent seulement à faire une petite entaille au réel, un coude de lumière.
On peut y voir une forme d'égoïsme, pire, une vision bourgeoise et égotiste de l'art car, bien sûr, ne pas pouvoir écrire ou lire ne tue pas le corps pas aussi vite que la privation d'eau, de nourriture, de soin.
Je crois pourtant que c'est un luxe nécessaire, un caprice vital qui revendique une part de miracle esthétique pour chacun, une résistance poétique face à la dureté du monde et la tyrannie de l'absurde. »

« Il sait oui, que cette forêt primaire qu'il aime tant, qui semble conçue pour le triomphe de la beauté et où croissent des espèces mutualistes, un bestiaire architecte, des arbres capables de fabriquer leur propre substance organique et d'en fournir aux autres, est en train de devenir un piège mortel pour réfugiés en quête d'un paradis qui ne veut pas d'eux. »

« Alma sait déjà que la souffrance de la perte ne suffira pas à faire taire le monde et les oiseaux. Elle sait que la terre continuera son inexorable rotation. Que rien ne manquera à ceux qui n'ont rien perdu. Et c'est un trop grand et douloureux savoir de mesurer sa solitude à l'aune d'une mort bouchonnée comme un non-événement dans le poing du ciel, balancée à la corbeille de la nuit dans l'indifférence de tous. »

« J'écris depuis une forêt devenue piège où des gens souffrent et espèrent.
Pour eux, chaque heure saigne en silence.
Avisant mon exemplaire de Dante sur la table, l'homme-mésange m'a demandé l'autre jour: Alors, c'est comment, L'Enfer ?
Au départ, lui ai-je répondu, j'étais sidérée par les supplices décrits par Dante, la modernité du texte et l'implacable cruauté des descriptions qui forment une chambre d'écho presque insoutenable avec le monde d'aujourd'hui. Comment, en effet, ne pas être impressionnée par l'imagination d'un poète florentin du XIII siècle qui a produit un texte à la fois proche de la science-fiction et apte à ouvrir de telles catégories d'images et de pensées, une sorte de galerie du « mal » commis et subi, un festival d'êtres vils, cruels, malhonnêtes et de corps suppliciés, affamés, mutilés, désespérés ? 
Comment ne pas être sidérée aussi en songeant que tant de personnes endurent mais en dehors de toute fiction, de toute mise en scène du fantasme religieux du péché, bien commode pour justifier les souffrances décrites - des atrocités du même acabit, comme si le poète avait anticipé notre nécessaire besoin de représentation de l'horreur ?
D'ailleurs, pourquoi, en dehors de notre élan voyeuriste, est-ce L'Enfer qui a marqué les esprits de tout l'Occident et pas la splendeur du Paradis vers laquelle tend pourtant toute l'œuvre ? Qui se souvient du Paradis? Pire: qui le désire ?
Nous ne sommes pas des êtres assoiffés du bonheur d'autrui, ni même sans doute du nôtre, voilà ce que m'a rappelé L'Enfer, ai-je dit à l'homme-mésange. Mais cela n'empêche pas d'aspirer à ce que la paix soit désirable, en dehors de toute morale religieuse. Sans doute même que tout notre processus d'« humanisation » est un cheminement qui doit être guidé par un idéal de raison tout en ayant conscience de notre propre irrationalité, notre agressivité latente et notre fascination pour le mal dont la possibilité semble logée en chacun de nous comme des atomes froids qui ne demandent qu'à entrer en collision avec autrui - et contre lesquels il nous faut sans cesse lutter.
Il me semblait justement que l'homme-mésange était de ceux qui réussissaient à habiter la tranquillité, à la rendre grisante. Quand je lui ai dit ça, il a soulevé un sourcil, circonspect, et m'a lancé : Tu te trompes, tout le monde tangue, moi le premier. Le véritable enfer des humains, c'est ce désir de paradis en nous. »

« J'ai quitté la forêt.
Son pouvoir de métamorphose, ses chemins de traverse et ses carrefours inattendus.
L'homme-mésange m'a raconté qu'un jour, enfant, il s'y était perdu. C'était au début de l'automne, comme aujourd'hui. Il devait avoir huit ou neuf ans et était allé jouer tout seul et trop loin sous les arbres. Il connaissait pourtant cette partie de la forêt comme sa poche et savait que d'autres lui étaient interdites.
Mais ce jour-là, poursuivant de son arc en bois des créatures imaginaires, il s'était enfoncé dans les broussailles, n'avait pas fait attention au changement de végétation autour de lui ni pris conscience qu'il n'était plus sur des sentiers connus mais tout simplement perdu sous des sapins immenses. Il avait disparu plusieurs heures. L'obscurité était tombée.
Il était seul, dans le noir et le froid, incapable de retrouver son chemin.
Et puis il avait tendu l'oreille et perçu un bruit lointain, insistant, de plus en plus distinct. C'était son père, venu avec sa camionnette jusqu'à la lisière et qui klaxonnait sans répit pour le guider dans la forêt obscure. Parfois on se perd aussi pour que quelqu'un vienne nous chercher.
J'ai détaché mes cheveux.
J'aime en sentir le poids de lianes libres sur mes épaules.
Demain matin, je serai loin.
Je signerai le bail de la lutte, à nouveau, différemment.
J'imaginerai l'hiver arriver, la neige écarlate.
Je regarderai dehors, par le carreau du langage.
Une coulure se formera, que je poursuivrai de l'index, avant d'en essuyer la larme dans le cadre du bois. 
Et je songerai, même si la panse du monde se gonfle chaque jour d'horreur et que le temps déroule sous nos pieds son suaire silencieux, qu'il existe des printemps. »

Quatrième de couverture

Trois femmes, une forêt.
La forêt c'est la dernière forêt primaire d'Europe, aux confins de la Pologne. Un sanctuaire sauvage peuplé d'une grande faune disparue ailleurs. C'est là que vit Véra, journaliste biélorusse exilée depuis le printemps au milieu des arbres et des bêtes.
C'est là qu'est revenue s'installer Nina, elle qui a rêvé que sa beauté lui ouvrirait les portes de l'Occident mais qui, remâchant ses illusions perdues, occupe avec son fils l'ancienne maison forestière de ses parents. C'est là, enfin, dans cette « zone rouge » où patrouillent désormais les militaires, qu'Alma tente de franchir la frontière.
Sans qu'elles le sachent, la forêt va entremêler le destin de ces trois femmes. Mais comment traverser ce labyrinthe ? Quelle direction prendre ?
Révélée par son formidable Solak, couronné de plusieurs prix littéraires, Caroline Hinault signe ici, sur les traces de la Divine Comédie de Dante, un magnifique deuxième roman inspiré d'événements ayant eu lieu à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie à l'automne 2021.
Ses trois héroïnes, plongées au cœur de la forêt primaire, y explorent chacune une part de nos peurs et de nos désirs les plus profonds, et la façon dont le langage peut chercher à se faire contre-frontière poétique.
Née en 1981 à Saint-Brieuc, Caroline Hinault est agrégée de Lettres modernes.

Elle enseigne la littérature à Rennes où elle vit aujourd'hui. Son premier roman, Solak, a paru en 2021. Salué par la critique, il a reçu huit prix littéraires dont le prix Michel Lebrun 2021, le Trophée 813 du roman francophone 2022 et le prix Marie-Claire Blais 2023. En 2022 a paru dans la collection la brune un récit : In carna, fragments de grossesse.

Éditions Rouergue, Collection La Brune,  mars 2024
183 pages 

mercredi 17 mars 2021

Loin-Confins ★★★★★ de Marie-Sabine Roger

Bercée, émerveillée, captivée, hypnotisée, envoûtée, par les mots de son papa, Tanah, jusqu'à ses neuf ans, « les soirs de balcon »« les yeux écarquillés sur l'infini stellaire, larmoyants déjà dans l'air vif » embarque pour un beau voyage dans l'Archipel des songes
« Et ses mots sont bien plus que des mots, ils recréent les senteurs, chantent les clapotis, et exaltent la brise. »
Elle est princesse, son père est Roi. L'imagination de son père est débordante, elle est si vraie dans l'esprit de Tanah. Il brode, il extrapole. Et tant pis si l'archipel extraordinaire de Loin-Confins ou l'océan Frénétique ne se trouvent pas sur une carte, si la lave de Grand'Montagne Chaude ne coule pas en apparence sur notre Terre, tant pis si une même histoire a plusieurs versions...qu'importe, les yeux de son père pétille de vie, d'amour ; ils sont un doux refuge pour Tanah. 
« Elle devient réceptacle, calice, s'apprête à recueillir et garder à jamais ce trésor : l'exacte vérité. »

La poésie de Marie-Sabine Roger est un baume qu'elle passe sur un ordinaire  bien terne, pour en adoucir les angles et le transformer en pays des merveilles. 

La réalité est ce qu'elle est, il y a une face cachée derrière ces belles histoires, derrière ce conte enfantin dans lequel Tanah s'épanouit, enfant : il y a la douce folie d'un homme, dévastatrice

Il y a l'amour aussi. Celui d'une femme pour son mari, un amour sincère qui lui évitera de s'enfuir. « Il en faut du courage, et de la dignité, pour enluminer d'or la tristesse et les drames. » Celui  fou d'une fille pour son papa, son héros et vice versa. Celui d'une mère pour sa fille, peu perceptible celui-ci. Pour préserver peut-être le cocon, épargner, soustraire son enfant de l'inévitable. Espérer peut-être qu'il n'y aura pas de rechute.

Je reviens d'un beau voyage, empli d'émotions, de beautés, de rêves, de magie, de tumultes aussi, un peu de vraie vie. De ces tumultes, de ces fragilités qui nous font grandir.  Merci Marie-Sabine Roger.
« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien. »

« Un poète doit laisser des traces de son passage,
non des preuves.
Seules les traces font rêver. » (en exergue) René Char - La parole en archipel

Incipit
« La princesse est enfant. Elle est assise, sage. L'air froid pique ses yeux mais c'est sans importance, elle est pelotonnée contre le Roi son père, Agapito Ier, Souverain de Loin-Confins et des contrées annexes, Patelin, Pétrassel, Macapète et Mouk-Mouk, Empereur honoraire d'Ergastule et Mitard. 
Il n'y a pas, pour elle, de torture plus douce que ce vent glacial qui se lève parfois à l'angle du balcon. C'est le prix à payer, le temps de la leçon. Tant pis si le nez coule.
La petite princesse se prénomme Tanah. Elle apprend. Un jour peut-être -même si c'est peu probable - à son tour, elle sera Reine.
Pour l'instant, la princesse Tanah renifle, elle a la chair de poule, elle se colle un peu plus près de son père, qui n'a jamais froid, lui. Qui est fort.
Qui est Roi.
Elle n'entend pas, elle n'écoute pas, la voix agacée de sa mère qui les rappelle à l'ordre, il faut rentrer, il se fait tard.
[...]
Son père parle, et parle de sa voix chaude et lente, quelquefois ponctuée d'émotion contenue, frémissements légers, doux friselis de vagues qui berceraient ses mots, qui les feraient vibrer plus large.
C'est cela dont elle se souvient, la voix profonde de son père, ses cheveux grisonnants, ses épaules un peu maigres drapées dans son manteau de pourpre, le teint pâle, l'oeil gris, rêveur et doux, posé sur l'horizon ou perdu au hasard dans les semis d'étoiles, les mains fines, soignées, ardentes, expressives. Des mains comme des pinceaux, des ciseaux de sculpteur, des mains de dentellière appliquées aux fuseaux, et toute cette majesté qui émane de lui cependant qu'il décrit la vie de l'Archipel à sa fille Tanah et qu'il tisse pour elle, pour elle seule au monde, le fil dur et soyeux des généalogies. »

« Tanah grandit ainsi, petite fille seule mal partagée entre une mère ancrée dans le réel au point de ne voir dans les histoires pour enfants qu'un ramassis de mensonges stupides, et qui méprise au plus haut point tout ce qu'elle appelle  «  des imaginations », et un père divagant comme d'autres respirent.
Aujourd'hui encore, même en sachant à quel point son père a vécu séquestré en lui-même, et le prix exorbitant que lui auront coûté tous ses décampements, elle ne peut s'empêcher de penser que des deux, c'était sa mère la plus captive. Les pieds soudés au sol. Bétonnés dans le concret, le vrai, le quantifiable, les vérités sans poésie. »

« Pour le reste, tous autant qu'ils sont, ils ressemblent plutôt à leur auguste père, mêmes cheveux fins et rebelles, incoiffables, mêmes visages longs, cyphose, bras ballants et genoux hyperlaxes. Ils sont plutôt vilains, d'une même laideur. Laids comme le sont ces fins de race dont on voit les portraits dans les livres d'Histoire, lorsque la génétique trahit ouvertement les alliances consanguines et distribue à l'aveuglette prognathismes, hémophilies, troubles mentaux et autres royales miséricordes. »

« C'est un de ces oisillons disgracieux qui se changent un jour en oiseaux magnifiques et tracent dans le ciel, d'un frémissement d'aile, l'histoire de leur vie au gré des courants d'air. »
« Tanah ne parle pas avec sa mère, elles ont très tôt égaré leurs modes d'emploi respectifs. Leurs échanges se limitent au prosaïque, au quotidien. Plus tard, Tanah ne se souviendra pas avoir eu avec elle de conversations personnelles. Usée par sept enfants, parasites bruyants qui lui volent son oxygène, largement aidés en cela par un mari qui les vaut tous, à lui seul, sa mère est assaillie comme une citadelle. Privée de loisirs, de plaisirs, elle s'en tient de façon maniaque et sourde aux devoirs supposés de sa charge - nourrir, laver le linge, faire le ménage à fond une fois par semaine. Elle n'est ni aimante, ni hostile ni indifférente, elle n'est tout simplement pas là.  »

« Et ses mots sont bien plus que des mots, ils recréent les senteurs, chantent les clapotis, et exaltent la brise. »

« Parfois on perd ce à quoi on tenait. On nous le vole, ou on l'abîme. Mais personne ne peut en voler, ni en abîmer le souvenir.
C'est la seule chose qui compte. La seule chose à retenir. »

« La lumière se tamise, tout se teinte de bleu, de pourpre, de violet. Le soleil immergé se noie hâtivement, orange éblouissante dans un bol de café. Les dernières lueurs sont toujours les plus belles, elles ont le goût des regrets, des jours trop tôt passés, en allés, disparus. »

« Le monde de son père est un château de cartes, si personne n'y touche, il peut tenir mille ans. Un souffle, et il s'effondre. »

« Elle conservera à jamais un souvenir grave, doux et ravi de ces moments partagés. Peu importe que son regard ait changé par la suite, la faute à la vraie vie, cette réalité qui encrasse nos rêves, les transforme en vieil imagier aux pages déchirées, aux coins souillés de traces, piquetés de moisi.
Quelles que soient les trahisons, les déceptions, elle fera tout pour garder en elle, vivace, la saveur des enchantements. 
Qu'importe si son père, aujourd'hui, n'a plus grand-chose à voir avec son père d'hier, si cet homme qu'elle croyait connaître n'a jamais vraiment existé, mais seulement son apparence. Qu'importe si, aux dires des autres, il n'était qu'un fantôme pathétique, une coquille vide, une aimable illusion, elle aura vécu ces moments, la magie aura existé. C'est son trésor de guerre, sa seule médaille en chocolat, durement gagnée au front de ce combat perdu qu'on appelle l'enfance. »

« Tanah adulte consolera plus tard son petit moi enfant. Elle lui expliquera que chaque nouveau bébé aura ôté du temps à ses parents, un temps si aisément consacré aux aînés, mais devenu si difficile à trouver par la suite, dans ce tourbillon perpétuel des familles nombreuses. Dans un foyer serein, posé, dans lequel chacun aurait eu, et son rôle, et sa place, il aurait été plus facile d'entretenir de beaux albums. Mais sa mère était submergée, et son père était englouti. »

« Ils ne sont pas si nombreux, dans une vie, ceux qui saupoudrent de paillettes le lavis gris du quotidien.
Son père lui a appris le rêve comme d'autres lui auraient enseigné la cuisine, la mécanique, la religion, une langue étrangère. Avec patience, et conviction. »

« Là où Tanah, enfant, ne sait voir que sagesse bornée, pragmatisme médiocre, et destin de bousier poussant jour après jour sa boulette de merde, Tanah adulte distinguera ce qu'il y a eu de grandeur, de douleur et de rêves brisés dans la vie de sa mère.
Elle percevra enfin ce mélange subtil de révolte et de sacrifices et surtout, oui, surtout, cet amour ambigu entre ses deux parents.
Elle sera rattrapée au tournant, alors, par le souvenir de sa mère au même âge, cette femme qui avait dû être tellement séduisante, et joyeuse, et frivole. Cette prima donna dédiée à l'amour et à l'adoration, que la vie aura plaquée au sol à dix-neuf ans, puis peu à peu enterrée sous les biberons, les couches, le Devoir, les contraintes, et la folie insondable de cet homme, son mari, qu'elle n'aura pas su déceler à temps.
Son mari, l'ogre doux qui lui aura cloqué sept enfants dans le tiroir, comme elle disait elle-même dans les jours de rancune, avant de la dévorer lentement tout entière, rêve après rêve, espoir après espoir, rire après rire. Jour après jour.
Cet homme enfant, irresponsable, qui lui aura tout volé par pièces et lambeaux, jusqu'à l'affection de sa fille.  »

« [...] aucun enfant d'une même fratrie n'est élevé de la même façon. Les parents vieillissent, gagnent en expérience ou s'enferrent dans leurs travers. Leurs conditions de vie évoluent ou régressent. Leur couple tient le cap, ou s'égare, se perd. Les familles se recomposent, se décomposent, dans des mouvements infimes de plaques tectoniques, ou des effondrements soudains de failles. »

« Et jusqu'où les sagas des pères influencent-elles les choix futurs de leurs enfants ? Sans Grand'Montagne Chaude, serait-elle devenue volcanologue ? »

« Elle saura enfin pourquoi, depuis qu'elle est petite, elle a toujours préféré le mot folie qui déplaît tellement aux psychiatres, à tous leurs termes précis et médicaux.
Non, son père ne se trouve nulle part dans ces noms compliqués, mythomane, schizophrène, bipolaire, délirant, maniaco-dépressif, border line, mégalomane ou autre.
Il ne se cache ni dans les névroses, ni dans les psychoses, ni dans aucun de ces termes arides, dans aucun de ces diagnostics, aucune de ces pathologies.
Son père est un ballon léger, rempli d'hélium. Il vit tranquillement dans sa cabane en feuilles, les feuilles luxuriantes des grands macapetus ou des bruns flotaleaux. 
Elle aime cette idée, cette image, d'un père un peu « perché », fluctuant et fragile, sensible aux courants d'air. »

« Elle se dira qu'il n'y a pas de fatalité et que, dans toute sa famille, il n'y a eu et n'y aura qu'un seul Agapito. Un seul Empereur légitime. Et elle décidera, pour toujours, de respecter tendrement la folie de son père, cet Ulysse voué à célébrer Ithaque. »
« Son père est trop fragile, à présent. Il faut garder la chambre. Le moindre courant d'air le tuerait. Le soleil est trop chaude et le vent est trop froid.
L'espace se réduit quand le temps s'amenuise.
Parler est un effort, et vivre est un fardeau. »

Quatrième de couverture

Il y a longtemps de cela, bien avant d’être la femme libre qu’elle est devenue, Tanah se souvient avoir été l’enfant d’un roi, la fille du souverain déchu et exilé d’un éblouissant archipel, Loin-Confins, dans les immensités bleues de l’océan Frénétique. Et comme tous ceux qui ont une île en eux, elle est capable de refaire le voyage vers l’année de ses neuf ans, lorsque tout bascula, et d’y retrouver son père. Il lui a transmis les semences du rêve mais c’est auprès de lui qu’elle a aussi appris la force destructrice des songes. 
Dans ce beau et grave roman qui joue amoureusement avec les mots et les géographies, Marie-Sabine Roger revient à ce combat perdu qu’on nomme l’enfance et nous raconte l’attachement sans bornes d’une petite fille pour un père qui n’était pas comme les autres.

Les romans de Marie-Sabine Roger ont remporté de nombreux prix et conquis un large public, tant en France qu'à l'étranger. Deux d'entre eux ont été adaptés au cinéma par Jean Becker, La Tête en friche et Bon rétablissement

Éditions du Rouergue la brune, août 2020
200 pages