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lundi 24 août 2026

Les déferlantes ★★★☆☆ de Claudie Gallay

Ambiance marine.
Atmosphère houleuse.
Embruns de secrets. Règlements de comptes. Douces folies. Fantômes d’écume.
Ressac d’amour. Perdu. Retrouvé.
Et puis la mer. Partout. Tout le temps.

À La Hague, terre rude battue par les vents, les hommes semblent vivre avec leurs silences comme avec une seconde peau. La narratrice est venue s’y réfugier et arpente les falaises pour observer les oiseaux. Puis Lambert arrive. Et avec lui, les fantômes du passé se mettent à remonter à la surface.

Au début, j’ai eu du mal à entrer dans ce roman.
L’écriture de Claudie Gallay, très hachée, faite de phrases courtes et de fragments, m’a tenue à distance dans les premières pages. Même après une centaine de pages, je restais encore un peu sur le rivage, à observer sans parvenir à me laisser emporter.

Et puis, les histoires ont commencé à s’entremêler, les personnages à se répondre, les secrets à faire écho aux blessures des uns et des autres. J’ai enfin commencé à comprendre les liens qui les unissaient.
Et j’ai alors compris que cette écriture, qui m’avait d’abord déconcertée, participait pleinement à l’atmosphère du roman.
Parce qu’ici, rien ne se livre d’un seul bloc.
Tout arrive par couches successives. Comme la neige qui recouvre peu à peu le paysage. Comme les souvenirs qui remontent. Comme la mer qui avance et se retire.
« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. »
Un complexe tricotage de vérités, de non-dits et de blessures anciennes.
J’ai aimé ces personnages qui semblent parfois aussi sauvages que la terre qu’ils habitent. Max, la Cigogne, Nan, Lili, Raphaël, Lambert… Des êtres dont on découvre peu à peu les failles, les folies, les désirs et les chagrins, les haines aussi. Certains m’ont profondément touchée, d’autres beaucoup moins, mais tous portent quelque chose qu’ils ne savent pas toujours comment déposer.

Et puis il y a cette nature omniprésente.
La lande, les falaises, les oiseaux, le vent, le phare et surtout cette mer qui n’est jamais simplement un paysage.
« Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C’est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens. »
La Hague est une terre qui éprouve les corps et les âmes. Elle bouscule, elle isole, elle révèle. Elle semble parfois pouvoir avaler les hommes comme elle avale les secrets.
« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes. Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »
Les fantômes ne disparaissent jamais vraiment. Ils attendent. Un visage, une photo, un objet, une rencontre suffisent à les réveiller.
Et derrière les mystères du village, les histoires d’amour et les drames anciens, il y a surtout cette question terrible : comment continuer à vivre quand ceux qu’on aimait ne sont plus là ?
« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement. Survivre encore. Envers et contre tout. Envers et contre la mort. Et se surprendre, un jour, à rire. »

Cette idée que la reconstruction ne ressemble jamais à une guérison nette. Qu’on ne tourne pas une page. On apprend plutôt à vivre avec ce qui manque. À laisser la douleur changer de forme. Jusqu’à ce que, peut-être, elle cesse d’occuper tout l’espace.

Et il y a la mer, encore.
Cette mer magnifique et inquiétante, capable d’apaiser autant que de terrifier.
« Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur. »
🌊 Les déferlantes.
Celles de la mer, bien sûr. Mais aussi celles qui traversent les personnages. Lle deuil, le désir, la culpabilité, la colère, les souvenirs. Chacun est emporté avant de tenter, tant bien que mal, de retrouver un rivage.

J’ai aimé m’abîmer un peu sur ces rochers.
J’ai aimé me laisser porter par ce roman qui prend son temps, qui ne dévoile rien trop vite, qui demande d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Il fallait, in fine, ces phrases courtes, ces silences, ces fragments, pour raconter des êtres eux-mêmes fragmentés. Des vies auxquelles il manque des morceaux. Des histoires qui ne peuvent se raconter que par bribes.
« Les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. »
Il m’aura fallu du temps pour trouver mon chemin dans Les Déferlantes.
Je retiendrai cette terre battue par les vents, cette mer qui engloutit autant qu’elle apaise, et ces êtres qui, malgré tout ce qu’ils ont perdu, cherchent encore un endroit où déposer leurs fantômes.
J'en repars avec le bruit de la mer dans les oreilles. Et peut-être que, oui, parfois, les chemins les plus longs sont les plus nécessaires.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres, sur le thème "mer & océan" pour le mois d'août.

« Vous me reconnaîtrez, je suis celui qui passe... »
René-Paul Entremont 

« Derrière la digue, le vent creusait les vagues, boutait les courants, ceux du Raz Blanchard, des fleuves noirs venus de très loin, des mers plus au nord ou des tréfonds de l'Atlantique. »

« L'orage a crevé. Des déferlantes d'eau se sont abattues sur la maison. Le visage collé à la fenêtre, j'ai essayé de voir dehors. Les lampadaires étaient éteints. Il n'y avait plus de lumière. Dans la lueur des éclairs, les rochers qui encerclaient le phare semblaient voler en éclats. Je n'avais jamais connu ça. Je ne sais pas si j'aurais eu envie d'être ailleurs. »

« Ça a duré des heures, un déluge effroyable. À ne plus savoir où était la terre et où était l'eau. La Griffue tanguait.

Je ne savais plus si c'était la pluie qui venait cingler les vitres ou si c'étaient les vagues qui montaient jusque-là. Ça me donnait la nausée. Je restais, les cils contre les carreaux, mon haleine brûlante. Je m'accrochais aux murs.
Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres.
Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m'ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. À plusieurs reprises, j'ai cru que le vent allait arracher le toit. J'entendais craquer les poutres.
J'ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L'étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d'un éclair, j'ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. Il y a eu d'autres éclairs. Des éclairs, comme des barreaux. J'ai cru que ça n'en finirait pas. »

« Max aimait ce qui était beau, c'est pour ça qu'il aimait Morgane. Il aimait aussi s'occuper des pierres, des arbres. II disait qu'il sentait battre la vie dans le corps des pierres. II croyait que les vies que la mer prenait devenaient le vivant de la mer.
Sa mère aimait les marins, les pêcheurs de Cherbourg quand ils revenaient après des mois de mer. Cette soif qu'ils avaient dans les mains ! Elle faisait la putain, elle travaillait aussi pour un haras à l'intérieur des terres, une branleuse d'étalons. C'est monsieur Anselme qui m'a dit ça. Au port aussi, on le racontait. Il paraît que les hommes étaient fous d'elle. Elle s'est jetée sous le Cherbourg-Valognes quand Max avait dix ans. »

« II marchait à côté de moi. Il m'accompagnait jusqu'à la Roche. On parlait de la Hague, de la lande, de cette terre rude et forte devant laquelle les hommes ne pouvaient que s'incliner.
Avant, c'était lui qui travaillait pour le Centre de Caen. Tout ce que je faisais, il l'avait fait, les relevés, le comptage des œufs, l'observation des oiseaux. Tout ce que je voyais, il l'avait vu.
Il avait arpenté ces falaises en solitaire, pendants de dix ans. »

« - Quelles choses ?...
Elle a répondu, quelques mots, les mâchoires trop serrées et puis un flot de phrases de plus en plus incohérentes dans lesquelles elle murmurait que la mer ne rendait pas, qu'elle ne rendait jamais. »

« Je ne voulais pas aller ailleurs.
Cette terre te ressemblait. M'en détourner, c'était te perdre encore. Ton corps m'était une obsession. J'en connaissais les contours, les imperfections. J'en connaissais toute la force.
Chaque soir, je me repassais ton visage, les images, toute l'histoire en boucle. Ton sourire. Tes lèvres. Tes yeux. Tes mains. Tes putains de mains bien plus grandes que les miennes. Tu m'avais dit, On se quittera un jour impair. Pour rire, tu avais dit.
Comme si tu savais déjà.
Ils sont venus te chercher un jour impair et, depuis, je marche. Je suis arrivée à l'auberge en pensant à toi.
Il a commencé à pleuvoir, j'ai su que j'allais me tremper et que ça serait une fois de plus.
La serveuse de l'auberge me connaissait. Les mois d'hiver, je venais là, je mettais mes moufles sur le radiateur.
Quand je suis entrée, elle m'a souri. Elle m'a vue claquer des dents. Elle m'a servi un alcool trop fort. Je l'ai bu en regardant la mer. J'ai commandé un crabe. Une bête énorme, la carapace rouge, j'ai brisé les pinces.
Les nuages défilaient.
La mer était grise.
Les mouettes étaient obligées de reculer à cause de tout ce vent. »

« - Je pourrais venir compter les oiseaux, un jour, avec vous ?
- Pourquoi, vous ne partez plus ?
Il a dit que si, il allait partir, bientôt, mais qu'entre bientôt et maintenant, il y avait un peu d'espace. Et qu'il aimerait se servir de cet espace pour aller voir les oiseaux.
Les falaises, c'étaient mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux. »

« Sa voix ressemblait à la Hague, elle en avait la force, l'indifférence aussi. Je lui ai dit cela, Votre voix ressemble à la Hague, et il a hoché la tête comme s'il comprenait. »

« Que s'était-il passé entre Nan et Théo ? S'étaient-ils aimés ? Et avec quelle force ? Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J'ai roulé mon pull contre mon ventre. J'en ai fait une boule. J'ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Des rails comme des barreaux. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursouflure rouge qui s'effaçait un peu. Ce vide en moi qui me faisait suer et gémir.
Et j'ai sué.
J'ai gémi aussi en grattant des ongles contre le mur. J'ai léché le sel pour me rapprocher de ta peau.
Ce matin-là, j'aurais voulu que le temps t'emporte davantage. Qu'il te dévaste. Jusqu'à ton visage. J'ai poussé un long cri silencieux, mêlé de larmes, les dents plantées dans le bras.
Tu m'avais fait jurer de ne jamais parler. De ne jamais écrire sur toi, sur ton lit, cet endroit... L'odeur de tes murs, la vue de ta fenêtre.
La dernière visite, l'absence de soleil. Parce que la lumière te faisait trop mal.
Alors, le rideau à peine tiré, un simple coin de ciel gris par le carreau supérieur. »

« J'ai pris le chemin qui redescendait sur la Roche. À cet endroit, la mer apportait des odeurs très fortes de large. Des embruns qui se collaient à ma bouche. Les lèvres tour à tour mouillées ou brûlées. Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens.
Je me suis arrêtée.
Est-ce que je pouvais t'aimer en ne te touchant plus ? La pensée m'est venue, violemment.
Est-ce que je pouvais t'aimer encore ?
J'ai été happée.
Avec toi, j'ai touché l'abîme. Et maintenant... La douleur, en s'atténuant, avait entrepris de creuser son envers. »

« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour.
J'avais appris ça avec les cormorans.
Quand un cormoran avale un poisson, c'est toujours la tête en premier. Leur estomac digère par étape. Un jour, j'ai trouvé un cormoran mort, je l'ai éventré, à l'intérieur de son estomac, la moitié du poisson qu'il venait d'avaler était encore intacte alors que tout le reste était en bouillie. 
J'ai tenté d'expliquer cela à Raphaël.
- Quand on ne se questionne plus, on meurt...
Il a haussé les épaules.
- Trop cérébrale...
Morgane riait, le dos au soleil. »

« La lumière du phare est pulsée par une lanterne qui a la puissance d'un cœur. Une pulsation lourde, violente.
Cette lampe, comme une multitude d'halogènes regroupée en un seul faisceau vers lequel les marins tournent inlassablement le regard. »

« Qui l'avait aidé à grandir ? Après combien de cris, de larmes avait-il pu s'éloigner de la douleur et rendre sa vie enfin supportable ? Je l'ai regardé encore, et il y a eu cette intime seconde où il a cessé d'être un inconnu. J'ai eu peur de ça. Une peur violente. J'ai pensé le fuir. »

« Ce Lambert, ne l'aimez pas trop vite... Le désir, voyez-vous, ce besoin que nous avons de l'assouvir, et le regret qu'il le soit... »

« Pourquoi vous ne l'avez pas fait alors ?

Parce que ça s'est calmé... cette colère... cette colère effroyable... Il faut la haine pour tuer, ou alors être fou... Vous ne pouvez pas comprendre...

J'ai serré les poings. Comprendre quoi ? Qu'un jour on se réveille et qu'on ne pleure plus ? Combien de nuits j'ai passées, les dents dans l'oreiller, je voulais retrouver les larmes, la douleur, je voulais continuer à geindre. Je préférais ça. J'ai eu envie de mourir, après, quand la douleur m'a envahi le corps, j'étais devenue un manque, un amas de nuits blanches, voilà ce que j'étais, un estomac qui se vomit, j'ai cru en crever, mais quand la douleur s'est estompée, j'ai connu autre chose. Et c'était pas mieux.

C'était le vide.

Lambert regardait toujours du côté de Théo. Se sentait-il coupable d'être vivant? De ne pas être parti avec eux ? Il m'a dit qu'il était revenu ici, par le train, il y a longtemps. Seul. II voulait revoir la mer, cet endroit où étaient morts ses parents.

- Le jour où vous êtes revenu, vous avez parlé à Théo ?
- Je suis passé devant sa maison. Il était dans la cour. II m'a regardé. Il ne pouvait pas savoir qui j'étais. Il y avait un petit garçon avec lui, il promenait un veau au bout d'une corde... Le veau n'était pas plus grand que lui. Il s'est avancé vers moi et Théo l'a rappelé. Il est venu voir ce que je voulais. Quand je lui ai dit qui j'étais, il n'a pas voulu me parler. Il a dit qu'il n'avait rien à me dire, que c'était un accident. Que des accidents en mer, il y en avait. J'avais entendu un pompier dire qu'il avait éteint la lanterne. Je lui ai demandé si c'était possible. Il n'a pas voulu en parler. Je suis reparti le soir.
- Pourquoi il aurait fait ça ?
- J'en sais rien. »

« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement.
Survivre encore. Envers et contre tout.
Envers et contre la mort.
Et se surprendre, un jour, à rire. »

« Lambert était assis au soleil, le dos contre la digue. Je n'ai pas été étonnée de le voir là. Sa maison n'était toujours pas vendue. Il ne semblait pas pressé de partir. Je savais que l'on pouvait rester très longtemps comme ça, les yeux dans la mer, sans voir personne. Sans parler. Sans même penser. Au bout de ce temps, la mer déversait en nous quelque chose qui nous rendait plus fort. Comme si elle nous faisait devenir une partie d'elle. Beaucoup de ceux qui vivaient cela ne repartaient pas.
Je ne sais pas si Lambert allait partir.
Je ne sais pas si j'avais envie qu'il reste. »

« Je me suis approchée du visage décharné de L'Errante,
comme d'une sœur de misère, son sexe ouvert, sa déchirure. Cette impudeur... Comment Raphaël osait-il ? Je ne sais pas où il puisait cette force, de quelle part obscure lui venait ce besoin de creuser toujours plus profond. Sans concession. J'aurais voulu être capable de vivre comme il sculptait. Au sang et à la chair.
Oser ce que j'étais.
Ils sont tous partis, le fondeur, Hermann. Je suis restée seule dans l'atelier, j'ai posé mes mains sur les mains de bronze, L'Errante, dont les joues creuses et les lèvres vides me rappelaient le vide de mon propre ventre.
De mes nuits.
Sans toi.
Mes nuits vides.
Cette femme avait porté son enfant mort dans les bras. Elle avait marché avec lui. Elle l'avait nourri jusqu'à ce que quelqu'un le lui arrache. Un lambeau. Un bras. Comme on t'avait arraché à moi. Que me restait-il de toi ? À la fin, je n'arrivais plus à pleurer. Ils m'ont fait dormir. Des heures. Des jours. Un matin, ils ont ouvert la porte. Il y avait du soleil. Ils ont dit que j'allais mieux.
Je t'ai réclamé. À genoux dans les églises, moi qui ne croyais en rien. Ils ont dû m'enfermer encore. Jusqu'à ce que tu deviennes un silence. Une ombre éternelle sous ma peau. J'ai relevé la tête, doucement. Devant moi, L'Errante semblait me sourire. Sans doute les reflets de la lumière dans les plis du visage. Où est-elle partie après qu'on lui a arraché son enfant ? A-t-elle pu aimer à nouveau ?
Les larmes ont coulé sur mes joues. Je ne savais pas que je pleurais.
Je pleurais pourtant, des larmes tellement salées qu'elles m'ont donné envie de vomir. »

« J'écoutais Ursula. J'aimais la façon précise qu'elle avait de raconter comme si elle voulait donner à voir. La silhouette fragile de l'enfant longeant les murs du couloir, ses pieds dans la poussière, les yeux tristes de Nan, le matin, quand elle trouvait le lit vide. Cette porte qu'il devait pousser. »

« Les gens qui se désirent sont toujours plus beaux. Ça donnerait envie de désirer rien que pour être beaux comme eux. »

« Le soir, j'ai passé ce qui me restait de vert Hopper sur la porte de ma chambre. J'ai laissé la fenêtre ouverte pour faire partir l'odeur.
Je suis sortie.
Il n'y avait personne sur le chemin. Juste un oiseau sentinelle qui observait la lande.
Je me suis assise jusqu'à ce que l'espace m'avale. Fasse de moi un être minéral en contemplation devant le monde. »

« -On va y aller, il a dit d'une voix terne.
Il a repris du café.
Et puis il s'est levé.
Il est passé dans le couloir. La pierre était devant la porte. Il n'a pas expliqué pourquoi elle était là.
Il a ouvert et il est resté sur le côté. Le journaliste s'est arrêté.
C'était toujours comme ça, ceux qui entraient dans l'atelier ne pouvaient rien dire.
J'ai été comme ça moi aussi, la première fois. Immobile, avec cette envie de fuir.
Raphaël a fait un geste de la main, tout était là, l'essentiel de ce qu'il pouvait dire.
Le journaliste s'est enfoncé entre les sculptures. Avec la lumière qui tombait des fenêtres, les patines paraissaient plus rouges. Elles vibraient. L'homme frôlait les ventres, sans oser les toucher. Les membres cassés qui traînaient dans les cartons, les têtes aux bouches comme des cris.
Raphaël l'a laissé faire. Il est allé s'asseoir à sa table.
Les bronzes prenaient la lumière, ils l'absorbaient. Et cette lumière prise devenait une autre lumière. Il s'est passé un temps très long. L'homme a fini par sortir son appareil et il a fait quelques photos des bronzes, Le Silence, Les Suppliantes, Les Femmes assises, quelques sculptures sans titre.
Il a pris une photo de la signature dans le socle.
Il est revenu vers Raphaël.
- Je voudrais faire une photo de vos mains.
Un gros plan, avec un bout du grillage que Raphaël triturait entre ses doigts.
Il a fait aussi deux portraits de lui.
- Je vais vous faire avoir une double page.
Raphaël n'a pas répondu.
Avant de sortir, le journaliste s'est retourné.
- C'est bien, une double page dans Beaux-Arts vous savez... »

« Le vent ne siffle que lorsqu'il rencontre quelque chose. Un obstacle. Il ne siffle jamais sur la mer. L'espace le laisse silencieux.

Lambert m'avait dit cela, le soir de la fête, quand on était accoudés à la lucarne. Il m'avait parlé du vent, là-bas, chez lui. Des sifflements incessants dans les arbres qui le réveillaient et lui faisaient penser à la nuit.
Je suis retournée aux falaises.
Trois poussins étaient nés dans un nid du creux d'Écalgrain.
Un endroit de roches presque rouge. J'ai passé un temps infini à les regarder. Cet appétit féroce qu'ils avaient, à peine éclos.
Je n'ai pas eu envie de les dessiner.
Je ne suis pas passée devant chez Théo. »

« - Vingt-cinq ans que je vivais avec eux... J'avais pas d'homme, pas d'enfant. J'avais au moins un secret. J'ai appris à me taire. Mon père, je le tenais avec ça. Il le savait, il ne parlait plus de partir. Il serait pas plus heureux que nous, c'est ce que je me suis dit, combien de fois ! Pas plus heureux...
La Mère était arrivée près de nous, le ventre contre la table. Je sentais son odeur de vieille. Cette vie de silence. Lili a posé les yeux sur elle. C'était un regard sans amour. Sans pitié.
- Hein la Mère, il serait pas dit qu'il serait plus heureux que nous ?
Une victoire sans gloire. Tellement triste et gagnée sur quoi ? »

« [Lili] Avait-elle pu aimer ? Avait-elle su être femme ? Ce besoin qu'elle avait eu de détruire pour ne pas crever de sa propre douleur. »

« Ici, il neige.
La neige tombe, chahutée par le vent et vient plâtrer les murs du monastère. C'est très important, la neige. Elle n'est pas venue comme les autres années. D'habitude, elle arrive comme la mer monte, avec des flux et des reflux. Elle tombe, elle fond, elle revient, elle fond un peu moins, recouvrant le paysage par couches successives. Cette année, elle s'est installée d'un coup. Hier, j'ai pu me promener. C'est toujours une date importante la première fois où on peut sortir dans la neige.
J'espère que vous allez bien en ce moment et que le froid ne se fait pas trop sentir dans votre maison. »

« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes.
Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »

« J'ai entendu le clic-clac accroché de la pendule, ce moment particulier qui n'arrivait que deux fois par jour, où la petite aiguille, en basculant sur 10 venait se bloquer entre les crans secrets du mécanisme. On s'est tus. Le temps que l'aiguille se décroche, deux minutes se sont perdues, inexistantes. »

« - T'as les yeux de la lande, elle a dit en posant le bol devant moi.
Les yeux de la lande, les yeux de ceux qui errent.
- Une journée entière de guet à la mer, j'étais bien... j'ai fini par dire. »

« Il me regardait le quitter. Il ne cherchait pas à me retenir.
Il lui est arrivé plusieurs fois de me parler de cette maison qu'il avait dans le Morvan, un ancien moulin au bord d'un ruisseau. Il n'en disait pas davantage, simplement qu'il aimerait me montrer cet endroit.
Il est reparti.
C'était bien comme ça. J'apprenais à l'attendre.
Il y avait des silences troublants entre nous. »

« Il a pris mes mains entre les siennes et puis celles de Lambert. Il nous a dit qu'il avait deux heures de temps jusqu'à la messe des vêpres. On a échangé quelques mots sur cette longue route qu'il avait fallu faire pour venir jusqu'ici. Il a expliqué que les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. Marcher et méditer. Il avait mis de longs mois pour arriver ici. Des années encore pour comprendre ce qu'était la vraie vie. Il avait abordé la sagesse. Il était arrivé à la contemplation. »

Quatrième de couverture

La Hague... Ici on dit que le vent est parfois tellement fort qu'il arrache les ailes des papillons. Sur ce bout du monde en pointe du Cotentin vit une poignée d'hommes. C'est sur cette terre âpre que la narratrice est venue se réfugier depuis l'automne. Employée par le Centre ornithologique, elle arpente les landes, observe les falaises et leurs oiseaux migrateurs. La première fois qu'elle voit Lambert, c'est un jour de grande tempête. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou son père, l'ancien gardien de phare. Une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent. L'histoire de Lambert intrigue la narratrice et l'homme l'attire. En veut-il à la mer ou bien aux hommes ? Dans les lamentations obsédantes du vent, chacun semble avoir quelque chose à taire.

Dans ce livre dense en personnages et en rebondissements, Claudie Gallay nous convainc une nouvelle fois de la singularité de son univers romanesque. Les déferlantes est son cinquième roman publié dans la collection La brune, après l'excellent accueil de ses deux derniers, Seule Venise et Dans l'or du temps.

Éditions du Rouergue, Collection La Brune,  mars 2008
522 pages
Grand Prix des lectrices Elle - Roman- 2009

vendredi 10 juillet 2026

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres ★★★★☆ de Mariana Enriquez

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
Lydia Davis

J'ai failli refermer ce livre après la première nouvelle.

Je cherchais un fil. Un sens. Peut-être même un message. Je ne voyais qu'une succession de fantômes, de corps meurtris et d'histoires dont la noirceur me tenait à distance.
Alors je suis revenue en arrière.
Et, à la seconde lecture, et bien, ça s'est bien mieux passé 😅
J'ai compris que les fantômes de Mariana Enriquez ne sont pas là pour nous effrayer. Ils sont là parce que les vivants oublient.
Ils reviennent lorsque la société préfère détourner le regard des bidonvilles, des violences, des femmes assassinées, des secrets de famille, de la culpabilité ou du deuil. Ils s'invitent dans l'ordinaire pour rappeler que ce qui est enfoui ne disparaît jamais tout à fait.
« Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »
Sous ses apparences fantastiques, "Un lieu ensoleillé pour personnes sombres" parle d'un monde qui préfère les récits rassurants aux vérités inconfortables. Les monstres ne sont pas toujours ceux que l'on croit. Ils prennent parfois le visage du déni, de l'indifférence ou du silence.

Dans ces pages, l'autrice accorde une grande place aux corps, en particulier aux corps des femmes. Corps qui souffrent, qui disparaissent, qui se métamorphosent, que l'on juge ou que l'on tente de faire taire. Comme si le fantastique devenait le langage de blessures impossibles à dire autrement.

Certaines nouvelles me sont restées mystérieuses. Je n'ai pas cherché à tout comprendre, et c'est sans doute ce que ce livre m'a appris. Accepter que toutes les histoires ne livrent pas leurs clés. 
« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »
Au fond, les fantômes de Mariana Enriquez ressemblent à ces souvenirs-là.
Ils ne viennent pas du passé.
Ils surgissent dans notre présent pour nous demander ce que nous avons choisi d'oublier. Et c'est ce qui rend ce recueil si troublant. Il y a des fantômes qui vont continuer de marcher silencieusement à mes côtés pendant un petit moment 🤍

Mes morts tristes 

« Il est temps à présent que vous reveniez.
Vous êtes partis assez longtemps. »
LYDIA DAVIS, Can't and Won't : Stories 

« Mes voisins organisent des réunions de "sécurité". Pas très efficaces. Dans le quartier il y a eu des vols avec effraction, des cambriolages violents, une vieille dame a été frappée. C'est horrible. Mais les habitants sont encore plus horribles. Dans les réunions, ils crient qu'ils paient des impôts (c'est vrai en partie: la moitié fraude autant qu'elle peut, comme tout Argentin de la classe moyenne), qu'ils ont acheté des armes et prennent des cours pour apprendre à s'en servir, décrivent les techniques que la police doit employer selon eux : ils proposent systématiquement l'assassinat, l'insulte, le modèle médiéval de la loi du talion ou des choses de ce genre. Un homme d'un certain âge, un peu plus vieux que moi, que je ne connais pas, dit qu'il faut exhiber les têtes de ces "racailles" sur des piques, comme à l'époque coloniale. Personne ne le censure, personne même ne lève les yeux au ciel. Toutes les réunions s'achèvent avec le souvenir de nos bons grands-parents, ces immigrants européens arrivés sans rien, venus pour travailler honnêtement, qui étaient misérables mais dignes. Encore un mythe. Les immigrants de cette époque étaient, dans de nombreux cas, pauvres et voleurs, d'autres étaient des anarchistes recherchés par la police ; la plupart d'entre eux sont devenus des commerçants malhonnêtes qui préféraient gagner de l'argent plutôt que se poser la moindre question de responsabilité éthique. Mais je ne discute plus, si je l'ai fait un jour. Je suis résignée à ces idées reçues qu'ils partagent. Les idées reçues sont un mensonge, mais remettre en cause un mensonge crédible est un travail titanesque. »

« Les filles fantômes ne parvenaient pas à enclencher le flash et cela les faisait rire davantage. Elles étaient incroyablement compactes, je ne sais pas comment le dire autrement. On aurait dit des filles vivantes agissant comme celles de leur âge : ignorant ce qui se passe autour d'elles, portant des vêtements une taille ou deux en dessous de celle adaptée à leur corps, les cheveux de toutes les couleurs, un tourbillon de bousculades et de mèches bleues, vertes, noir corbeau. Les fenêtres du quartier ont commencé à s'ouvrir timidement et le silence a résonné comme un coup de feu. Quelqu'un dans une maison située juste à l'endroit où les filles passaient a crié. Elles étaient à cinquante mètres de moi, mais je les distinguais bien et j'ai compris: l'une d'elles avait le cou qui saignait. Le sang coulait avec lenteur, giclait, elle l'essuyait distraitement comme si c'était de la pluie ou de la bière qu'un garçon lui avait jetée dessus pendant une soirée. L'autre, celle qui avait le visage déchiqueté, prenait des photos avec insouciance ; et la plus menue, maladivement maigre, avait trois taches rouges sur le ventre. Je n'ai pas voulu regarder davantage, ça me rappelait ma mère, son cancer, sa maigreur moribonde. »

Les oiseaux de nuit 

« Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. Quel vacarme quand les résidents et les touristes viennent passer le week-end à la plage et parlent de la paix que leur apportent la nature, les nuées dans le ciel bleu d'été, le grignotage des miettes de pain qui tombent dans leur maté ! Inutile de leur expliquer que ces oiseaux femelles ne sont pas ce qu'elles paraissent, même s'ils pourraient s'en rendre compte s'ils les regardaient droit dans les yeux, ces yeux fixes et fous qui exigent libération.
Ma sœur Millie veut toujours parler aux oiselles.
Elle connaît les légendes, comme moi, mais la différence entre nous est radicale car Millie sait le langage des choses et des animaux [...]. »

Le malheur sur le visage

« Aux urgences, Alex passa d'abord aux toilettes et ce qu'elle vit la stupéfia, même si elle l'attribua à son œil à moitié clos : le bord de ses lèvres était flou, comme si son visage était une peinture et qu'on avait barbouillé le contour de la bouche. Comme sa paupière était presque fermée, elle s'efforça d'oublier la sensation brumeuse (je m'efface, murmura-t-elle) qui accompagna cette vision oblique et attendit son tour dans la salle d'attente. Il n'y avait pas trop de monde : une sorte de miracle car le matin souffrait habituellement, et elle le savait, d'un afflux de patients et d'un manque de personnel. »

Julie

« I shall plunge down into the abysmal hor-ror of madness and death upon the dawn. or I shall walk.»
MARJORIE CAMERON 
"Je plongerai dans l'horreur abyssale de la folie et de la mort ou je marcherai sur l'aube."

« Ils l'ont fait venir des États-Unis directement chez nous à Buenos Aires. Ils ne voulaient pas qu'elle séjourne dans un hôtel pendant qu'ils cherchaient un appartement à louer. Ma cousine américaine Julie : elle est née en Argentine, mais quand elle avait deux ans, ses parents, mon oncle et ma tante, ont émigré. Ils se sont installés dans le Vermont : mon oncle travaillait chez Boeing, ma tante (la sœur de mon père) élevait leurs enfants, s'occupait de la maison et faisait des séances de spiritisme secrètes dans son grand et beau salon. Des Latinos riches, blonds, avec un nom allemand : leurs voisins ne savaient pas très bien comment les situer car ils venaient d'Amérique du Sud, mais s'appelaient Meyer. Cependant, leur fille aînée était l'incarnation du sang indigène, celui de notre grand-mère indienne : Julie avait les yeux noirs et morts d'une souris, les cheveux implacablement ébouriffés, la peau de la couleur du sable mouillé. Je crois que ma tante a fini par dire que c'était une enfant adoptée, pour se démarquer. »

« La communication avec notre famille améri-caine était régulière mais banale. Des photos dans la neige. Ces affreux portraits que les Américains adorent, tout sourire, un ciel bleu d'été, des habits du dimanche. Des conversations sur les succès de la famille, tous économiques : la nouvelle voiture, les voyages à New York et en Floride, les inscriptions universitaires (toujours pour les garçons : Julie choisissait "d'autres voies"), les Noëls blancs, les petits animaux de la forêt voisine qui ravageaient le jardin, le réaménagement permanent des chambres et de la cuisine. Bien entendu, personne ne pouvait être aussi heureux qu'eux. Pour nous, il était très clair qu'ils mentaient, mais peu nous importait. Ils vivaient loin, dans cet autre monde riche où nous n'étions jamais invités : jamais ils n'ont dit "on vous paie des billets" ou "venez passer le Nouvel An sous la neige". Des signes de leur égoïsme et de leur pingrerie. Sur les photos qu'ils envoyaient, Julie était toujours sérieuse, mal habillée et, franchement, laide. Grosse. Obèse peut-être, les cheveux hirsutes, affaiblie. On aurait dit qu'elle souffrait d'une maladie grave. »

« Pourtant, le sexe avec des esprits, c'était moins, évident. Julie se laissait aimer par des morts invisibles : rien à voir avec la chair, froide ou chaude. Au début, ce que j'ai trouvé de plus approchant, c'étaient des nécrophiles se plaignant en permanence de ne pas avoir de cercueil ouvert à disposition. En lisant leur insolence, j'ai pris conscience de l'élégance de Julie. De son refus de la vulgarité incurable de ses parents. De la façon dont elle avait détruit son corps jusqu'au grotesque pour prouver que, malgré tout, il était beau dans un lieu que nous ne connaissions pas, mais elle oui. Si je l'admirais ? Je ne sais pas. Je l'enviais un peu. Je ne souhaitais pas sa détresse, mais je ne voulais pas non plus être obligée de devenir son aide-soignante. »

Métamorphose
« Le corps n'est pas un châtiment : le châti-ment, c'est qu'on en parle tellement que ça fait mal d'en avoir un. »
SONIA BUDASSI, Animales de compañía 

« On ne vous le dit pas, on ne vous prévient pas. Ça me rend dingue. La peau s'assèche, la graisse s'accumule sur les hanches, les jambes et le ventre, la cellulite augmente du jour au lendemain, et il s'avère impossible de dompter la canitie, ces cheveux morts. Ça n'arrive pas à toutes les femmes, ce qui est encore pire; on devrait vous avertir que vous allez être dans la minorité difforme, fiévreuse et pleurnicharde. Parce que moi je vais courir et marcher, je traverse la vie à grandes enjambées ; et l'été, dans cette ville, qui est étendue et intense, je regarde les jambes des femmes de mon âge, quarante ans et quelques, et elles ne sont pas toutes enrobées, pas du tout, ne deviennent pas toutes de grosses dondons; c'est plein de hanches étroites, de pantalons fluides et de ventres plus ou moins plats. »

« La pensée positive, c'est pervers, comme la bonne volonté.
Ma gynécologue exsude les deux, les diffuse, parfume l'atmosphère avec son sourire. Je la tolère parce que je sais combien c'est une professionnelle efficace, son expérience à l'hôpital public et en tant qu'enseignante, son cabinet hors de prix où elle fait fructifier sa réputation, ce qui me paraît bien. Sur son bureau en bois ancien, pour donner une idée de solidité je suppose, ou de virilité (même si c'est une rousse couverte de taches de rousseur, délicate, tellement féminine qu'elle sent le jasmin), il y a une sculpture mobile représentant l'appareil reproducteur féminin, un objet d'un psychédélisme intense car les ovaires bougent, plus exactement tournent comme dans un boulier, l'utérus semble flotter et, c'est une première impression, on dirait un scorpion sans queue (et blanc). »

Un lieu ensoleillé pour personnes sombres 

« I could hear everything, together with the hum of my hotel neon. I never felt sadder in my life. LA is the loneliest and most brutal of American cities. »
JACK KEROUAC, On the Road 
"Moi, j'entendais tout, avec en bruit de fond le néon de l'hôtel, qui grésillait. Je touchais le fond de la tristesse. L.A. est la plus solitaire, la plus brutale de toutes les villes américaines." Citation extraite de Sur la route, traduit de l'anglais (États-Unis) par Josée Kamoun, Éditions Gallimard, 2010.

« La voix de la fille est mécanique et nasale. Elle répète un étrange mantra et, comme je ne le comprends pas, je l'enregistre avec le portable que je cache sur moi. Pour pouvoir monter sur la terrasse et assister à la cérémonie devant le réservoir d'eau où on a retrouvé Elisa noyée, il y a un précaire système de sécurité, mais il n'est pas bien rodé et personne n'ose me tâter l'entrejambe, où j'ai mis mon téléphone, par crainte sans doute que je porte plainte pour agression sexuelle. Tels sont les Américains : ils adorent une fille morte dans cet hôtel sinistre entouré de toxicos divers et variés, de folie et de danger, mais par correction ils ne mettent pas la main entre les cuisses d'une Latino d'âge moyen. »

« Je me suis souvenue comme j'avais baigné Dizz dans une chambre plus petite que celle-ci, mais de ce même hôtel : il pleurait, les yeux fermés, et je le frottais avec une éponge que j'avais achetée car il n'y en a pas dans les hôtels ; je l'avais enfermé pour l'empêcher de fuir, puis l'avais mis dans l'eau comme un poids mort, même s'il ne pesait plus grand-chose, et lui avais retiré ses vêtements à moitié collés à cause de la crasse et de son obsession pour les bonbons. Il me disait tout le temps qu'il aimait les Latino-Américaines car elles paraissaient fortes, maternelles, et ça m'énervait, cet horrible cliché américain. Il riait, et je n'ai jamais revu un tel sourire, avec ces belles dents que la rue et la folie n'arrivaient pas à détruire, la joie qui illuminait chacun de ses traits, faisait briller ses yeux, lui toujours si sombre et bleu, si blue, sauf quand il devenait fou et que la vie lui semblait belle, même si c'était déchirant en même temps car c'était une réaction chimique, il n'avait aucune idée de ce qu'il sentait ou disait. C'était impossible de le maintenir sous traitement, et encore moins quand il s'est mis à sillonner le centre, obsédé par les corps des homeless ; il me décrivait les plaies, les escarres, les infections, les trous à l'emplacement des dents, la couleur de la peau des morts que personne ne venait récupérer, et je lui répétais qu'il n'avait aucune raison de s'infliger cela, il ne pouvait pas aider et il ne le faisait pas bien, de toute façon il n'était pas sincère, c'était la maladie, il devait prendre ses médicaments. Il ne répliquait jamais, mais parfois demeurait immobile sur le lit, les yeux mi-clos, et je le suppliais de revenir, ne comprenais pas où il allait, c'était comme une catatonie de quelques heures dont il sortait épuisé et muet, et la vie continuait. J'étais amoureuse, avec un dévouement que mes amis jugeaient toxique et romantique. »

« Les souvenirs n'arrivent jamais quand on s'y attend, ils sont comme ces chats qui dorment au soleil, tout paisibles, mais si on se risque à leur caresser le ventre, ils vous balancent un coup de griffe directement dans les yeux. »

Les hymnes des hyènes 

« Sites that had been host to extraordinary suffering will eventually be either burned to the ground or turned into temples. »
CORMAC MCCARTHY 
"Les lieux qui ont abrité d'indicibles souffrances seront finalement soit réduits en cendres soit transformés en temples." Citation extraite de Stella Maris, traduit de l'anglais (États-Unis) par Paul Guivarch, Éditions de L'Olivier, 2023.

« Il pleut sur les montagnes et le père de Mateo parle de son combat contre la fresque que la municipalité envisage de peindre sur la digue. Je sens l'épuisement et la lassitude, un reste de dépression, grossir dans ma gorge. Le regard de Mateo m'empêche de répliquer. On ne peut pas décorer un monument historique, dit-il, est-on prêt à tout pour attirer les touristes ? À un autre moment peut-être, ou dans un lieu différent, il aurait raison, mais la digue est une véritable monstruosité en béton, sans aucun charme. Par ailleurs, elle est fissurée et l'eau sent mauvais, comme si elle était croupie. Autrement dit, je crois que la municipalité de ce grand village fier devrait plutôt essayer de savoir quel est le problème avec l'eau et pourquoi elle empeste. »


Différentes couleurs composées de larmes

« Ah, la plaie en couleur de linge ancien, Comme elle se rouvre et sent le miel brûlé ! »
CÉSAR VALLEJO, "Absolue" 

« J'ai souri et bu le café d'une traite. Il me regardait avec une telle intensité que j'ai redouté qu'il y ait dans la tasse un produit pour m'endormir ou me droguer. Mais j'ai aussitôt pensé : non, c'est ton aversion pour les personnes âgées et ce vieux-là est assez répugnant car il feint d'être charmant. »

« Il a commencé à me parler de son épouse. Elle était morte depuis deux ans. Tous deux avaient beaucoup d'argent (là, il y a eu une diatribe sur le pays, son économie pitoyable et ses politiciens corrompus, que j'ai arrêté d'écouter, car toutes ces diatribes sont les mêmes). Elle venait d'une famille bourgeoise, héritière de terrains et de fermes lai-tières. Lui, c'était un homme d'affaire, propriétaire d'agences immobilières et d'une marbrerie dont il m'a dit le nom et que j'ai oublié car j'ai pensé uniquement à quoi servaient les marbreries, et la réponse était sans équivoque : aux pierres tombales. Aux caveaux. Vieux croque-mort, me suis-je dit. La seule chose qui me plaisait chez lui, c'étaient ses cheveux, blancs, épais, exceptionnels. Je lui ai expliqué notre fonctionnement : il pouvait nous vendre les pièces, ou nous les laisser en dépôt avec un pourcentage et en tirer un meilleur prix si nous les vendions. Il m'a interrompue: il voulait les vendre. À n'importe quel prix. Il nous les don-nait, même. Le prix qu'il avait proposé, en effet, était très bas pour les vêtements et les bijoux qu'il offrait, mais il ne souhaitait plus les avoir chez lui. Ils avaient l'odeur de sa femme, représentaient sa présence enfermée dans une armoire, il ne désirait plus les sortir à la recherche d'un parfum qui s'évanouissait avec les années, ne voulait plus voir dans le miroir, du coin de l'œil, son fantôme lissant sa robe sur ses hanches et fronçant les sourcils si ça ne lui convenait pas. Il n'avait pas envie de passer avec elle ce qui lui restait de vie. Il y avait d'autres habits, mais il allait les offrir à des proches ou les léguer au musée du Vêtement, qui était très intéressé. »

La femme qui souffre

« Je me cogne contre les murs, je me cogne contre les fenêtres, je bats des ailes au pla-fond, je fais tout sauf partir voler dehors. Et je passe tout mon temps à penser, comme cette mite, ou ce papillon, ou quoi que ce soit, "La vie est courte ! La vie est courte !". »
KATHERINE MANSFIELD, Sur la baie 


Cimetière de frigos

« It may seem that a tree is not a tree but a signpost to another realm, a spectral thing full of strange suggestion. »
THOMAS LIGOTTI, Songs of a Dead Dreamer 
"Il peut sembler qu'un arbre n'est pas un arbre, mais un panneau indiquant un autre royaume, une chose spectrale pleine de suggestions étranges."

« On n'a jamais eu de problème particulier avec lui, ce n'était même pas qu'on ne l'aimait pas, on n'avait aucun plaisir à le tourmenter, ça a juste été un moment de désespoir, cruel, je dois l'admettre, mais pas du tout prémédité, et c'est étrange comme cela nous perturbe encore plus de trente ans après.
C'est ce que j'ai dit à Daniel, plus ou moins, lors de notre conversation téléphonique quand on a appris la nouvelle (on était surtout en contact par chats et audios, mais cette décision exigeait un vrai échange oral). Il m'a répondu que j'avais toujours nié notre crime et que, par conséquent, sans traitement ou accompagnement d'aucune sorte, j'étais devenue une personne insensible, froide, détachée du passé. 
Daniel, tu me conseilles de raconter à un psy ce qu'on a fait ?
Non. Daniel »

« Nous ne savions rien de lui. Il venait jouer en cachette parfois, il vivait près de l'église, son père possédait une usine de pâtes. C'était tout. Il pesait lourd quand nous l'avons sorti du frigo, et il était tout mou: son corps n'était plus traversé de décharges électriques. Nous l'avons étendu par terre, sur l'herbe sèche, au milieu des mégots de cigarette. Quand la mort arrive, on la reconnaît. Je l'ai appris trop jeune, sans doute, mais c'est bon à savoir. D'abord, il y a la pâleur, puis l'odeur, la pisse et la merde. J'ignore pourquoi, jusque-là j'imaginais que la mort était propre, mais le relâchement total provoque, évidemment, l'évacuation. Daniel a cru que c'était un signe de vie et il s'est mis à secouer Gustavo. Moi, en revanche, ça m'a paru définitif, lâcher-prise total. Et les yeux, qui ne se ferment pas. Et les lèvres qui, longtemps avant la rigidité, se creusent, surtout la lèvre supérieure, libérée de l'effort de couvrir les dents.
C'est moi qui ai dit : remettons-le dans le frigo. »

« C'est stupéfiant comme il a disparu et comme on l'a facilement oublié. Je me sentais et je me sens coupable, mais de manière soudaine, comme si j'étais touchée, précisément, par la décharge d'une grande machine électrique et me souvenais des convul-sions du garçon que j'ai laissé mourir. La plupart du temps, c'est un souvenir lointain. Certaines nuits d'insomnie, les premiers jours, c'était un souvenir puissant, je redoutais son retour furieux, vivant et m'accusant de meurtre, ou mort et m'entraînant dans sa prison pour que je lui tienne compagnie. Mais oublier est beaucoup plus facile qu'on le pense et on arrive à dissimuler son traumatisme derrière des migraines fictives, la fatigue et la mauvaise humeur. Je me souviens d'un jour, j'étais avec des amis et quelqu'un a demandé quelle est la pire chose que vous ayez faite dans votre vie. Beaucoup ont raconté des infidélités et diverses cruautés ; l'un d'eux, à moitié ivre, a même avoué avoir battu sa fille. J'ai dû réfléchir un peu. Non pour trouver un mensonge, mais parce que réellement je ne voyais pas quel pouvait être le pire du pire, jusqu'au moment où le souvenir, si loin et si près de la surface, m'a empêchée de respirer. »

Un artiste local 

« Ils aimaient monter dans la voiture, fermer les fenêtres et chanter. C'était une piètre conductrice, il s'en tirait beaucoup mieux mais comme il était distrait, chaque trajet, toujours court, était une aventure. Malgré cela, ils quittaient souvent la ville, en particulier pour visiter des hameaux en province. Ivana craignait les lieux très ouverts, mais pas les villages isolés, et Lautaro avait du mal avec la foule: par conséquent, un endroit de petite taille était une sorte de compromis parfait : cela permettait à Ivana de surmonter sa phobie de la pampa (avec Lautaro elle se sentait en sécurité) et Lautaro avait la possibilité de sortir de la ville et de sa paranoïa croissante. S'ils fonctionnaient bien ensemble, c'était parce qu'ils ne se rejetaient jamais la faute l'un sur l'autre : dès qu'il y avait un problème, ils en parlaient. Être complémentaires dans les manies et les folies était un motif suffisant pour supporter une relation pour le meilleur et pour le pire, car en général c'était l'inverse qui se produisait. De toute façon, jusqu'à présent, ils n'avaient rien eu à supporter: ils s'aimaient avec des sourires complices, les doigts entrelacés, une facilité commune pour fuir les soirées et rester au lit à regarder des séries sur de vrais faits-divers qui donnaient ensuite des cauchemars à Ivana, mais qu'elle aimait raconter à Lautaro au petit déjeuner pour l'entendre lui dire "tu es une grande malade", tandis qu'il préparait le café. »

« Près de la voiture, sur le bas-côté, se trouvait un sanctuaire de campagne assez grand. Ivana s'approcha, certaine qu'il serait consacré au Gauchito Gil, mais elle découvrit avec surprise qu'il était dédié à la Difunta Correa. Elle n'avait jamais aimé cette sainte, mais son image l'obsédait. Ivana ne savait pas grand-chose à son sujet, elle était de San Juan, du nord-est, une sainte du désert. Qui savait comment elle était arrivée jusqu'à Buenos Aires ? On la trouvait dans de nombreuses habitations du quar-tier de son enfance, sous la sonnette ou sur un petit autel près des portes. Dans les maisons anciennes, on plaçait une vierge, ou une crèche, ou la Difunta Correa près de l'entrée, comme protection ou pour on ne sait quelle raison. »

Yeux noirs

« In the end, every last of us must glimpse the Minotaur in the maze. »
RICHARD GAVIN, At Fear's Altar 
"Au bout du compte, chacun d'entre nous doit apercevoir le Minotaure dans le labyrinthe." 


REMERCIEMENTS

Comme d'habitude, j'ai écrit ce livre en com-pagnie de quelques chansons et albums. Pour des questions de droits, il est impossible de les citer en épigraphes. Il s'agit de "Troy" de Sinead O'Connor, "Lonely Girls" de Lucinda Williams, "Black Beauty" de Lana del Rey et ses albums Ultravio-lence et Blue Banisters, America's Sweetheart de Courtney Love, Skeleton Tree et Ghosten de Nick Cave & The Bad Seeds, en particulier la chanson "Hollywood", Caleb Landry Jones, surtout la chan-son "Touchdown Yolk", Lingua Ignota et Mayhem, Folklore de Taylor Swift, "Carrion Flowers" de Chelsea Wolfe, "In the Shadow of the Horns" de Darkthrone, "Because the Night" version de Patti Smith Group, "Breakdown" de Suede, "Corona de caranchos" de Gabo Ferro et Sergio Ch., "All Tomorrow's Parties" et "Venus in Furs" du Velvet Underground. Merci à Paul, Ariel, María et Silvia.

Quatrième de couverture

Des voix magnétiques, pour la plupart féminines, nous racontent le mal qui rôde partout et les monstres qui surgissent au beau milieu de l'ordinaire. L'une semble tant bien que mal tenir à distance les esprits errant dans son quartier bordé de bidonvilles. L'autre voit son visage s'effacer inexorablement, comme celui de sa mère avant elle. Certaines, qu'on a assassinées, reviennent hanter les lieux et les personnes qui les ont torturées. D'autres, maudites, se métamorphosent en oiseaux.

Les légendes urbaines côtoient le folklore local et la superstition dans ces douze nouvelles bouleversantes et brillamment composées, qui, de cauchemars en apparitions, nous surprennent par leur lyrisme nostalgique et leur beauté noire, selon un art savant qui permet à Mariana Enriquez de porter, une fois de plus, l'horreur aux plus hauts niveaux littéraires.

Sur les rives de ce fleuve, tous les oiseaux qui volent, boivent, se posent sur les branches et perturbent la sieste avec leurs croassements démoniaques de possédés, tous ces oiseaux ont été des femmes un jour. 

Mariana Enriquez 
Née à Buenos Aires en 1973, Mariana Enriquez a fait des études de journalisme à l'université de La Plata. Elle est directrice adjointe de Radar, le supplément culturel du journal Página/12. Autrice notamment de nouvelles, elle a publié aux Éditions du sous-sol les recueils Ce que nous avons perdu dans le feu (2017) et Les Dangers de fumer au lit (2023), qui a été finaliste de l'International Booker Prize. Succès de la rentrée étrangère de 2021, son roman Notre part de nuit a reçu les prestigieux prix de l'Imaginaire, prix Imaginales, prix des Libraires du Québec, prix Payot du roman étranger.

Éditions du Sous-sol,  octobre 2025
332 pages
Traduit de l'espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet

dimanche 27 avril 2025

Seule restait la forêt ★★★★☆ de Daniel Mason

« Là, des hommes et des femmes avaient cultivé des champs le long du lit majeur de la rivière. Là, les hêtres et les chênes avaient poussé lentement à l'ombre d'arbres protecteurs. Là, les bouleaux avaient surgi après que les hommes du roi avaient coupé des pins pour servir de mâts à leurs navires... On aurait dit que le passé se lisait partout dans le paysage. Dans la taille des pierres composant les murets sinueux, qui indiquait si la terre avait été utilisée pour des cultures ou des pâturages. Dans la pruche pourrie qui laissait voir son fantôme sous les racines atrophiées du bouleau argenté. Le pin blanc qui devait sa forme bifurquée à un charançon en maraude pendant sa croissance. Les troncs aux multiples doigts qui témoignaient du passage de cerfs morts depuis longtemps. »

"Seule restait la forêt" autour de cette maison perdue dans les bois. Soumise aux aléas du temps. 
De la guerre. 
Du changement climatique. 
Fantômes rôdant. 
Amour aidant. 
Aimant. 
Enracinant. 
Une lecture empreinte de nature. 
Le temps passe. La nature reste.
Il fut bon et intéressant d'être témoin de la transformation d'un endroit emmuré au gré du temps, des saisons et de l'Histoire pendant un demi millénaire. Un retour à un entrelacs de nature. De sauvagerie.
Inévitablement. 
Quand le passé se lit partout dans le paysage.
Un roman envoûtant.  

« ... faire un feu sur Ararat avec les vestiges de l'arche. »
NATHANIEL HAWTHORNE, Carnets américains, 1835-1853 

« Mais comment pourraient-elles comprendre ma passion, celles dont le cœur n'a point subi la morsure d'une baïonnette adoucie par une reinette d'automne ? »

« verroterie abandonné par la femme d'un docker dans un moment d'indécence, un verre fendu tombé des lunettes d'un comptable, des mèches éparses emportées par une brise marine depuis l'échoppe d'un barbier au marché, des noyaux de pêches, des feuilles rongées de moisissure portant des chansons oubliées. Il y a aussi des graines, innombrables, dispersées dans la cargaison humide: trèfle violet, séneçon, spargelle, lotier corniculé, fétuque des prés, pissenlit, torilis des champs, lupuline, plantain. »

« Parmi les broussailles, l'écureuil courait 
Observé de loin par la chouette 
À la recherche de recoins secrets 
Où dissimuler sa recette. »

« L'écureuil, lui, poursuivait son banquet 
Avec sa belle demoiselle 
Lui rapportant chaque jour d'autres mets 
Cachés à l'abri sous le gel.

Et tandis que le froid de l'hiver monte, etc.

Enfin un jour, sans un coup de semonce 
Un rideau de neige tomba 
Et changea les prés envahis de ronces 
En vastes draps d'un blanc de soie.

Courant dans les galeries sous la neige 
Notre fière bête partit 
La chouette était toujours à son manège 
L'épiant d'une oreille aguerrie.

Enfin le rapace surprit un son 
Et sans attendre plus encore, 
Il plongea, laissant là sur les flocons 
L'empreinte emplumée de la mort.

L'écureuil n'est plus, mais sans lui demeurent 
Ses réserves bien enterrées 
Qui jusqu'au chaud printemps attendront l'heure 
De percer leur coque et germer.

Et tandis que le froid de l'hiver monte, etc. »

« Ici, on ne détruit pas de toute façon on ajoute seulement, on agglutine, maison à maison, cabane à cabane, comme dans un monstrueux nom allemand. Partout, on aperçoit ces masses proliférantes : une nouvelle aile est construite, l'ancienne aile devient le quartier des domestiques, l'ancien quartier des domestiques la grange, l'ancienne grange la remise à calèches, etc. Elles muent, ces maisons ! À mesure que les siècles passent, je ne serais pas étonné de les voir déambuler à travers la cam-pagne, semant d'anciennes incarnations dans leur sillage. »

« P.S. : Les fourmis ont mangé la colle à enveloppes, si bien que je n'avais pas encore scellé celle-ci ; et il se trouve que hier soir j'ai repris vos Voyages, et ai ouvert le livre sur votre description du crépuscule alors que nous quittions les Açores, ce sentiment de ne faire qu'un avec le monde - de se dissoudre. Je me demande à présent si ce n'est pas ce que je cherche lorsque je peins - à disparaître dans quelque chose. C'est peut-être cette qualité que j'avais fini par détester dans mes grandes toiles. Je me trouvais toujours au centre. Pas littéralement : pas le petit WHT, regardant par-dessus son épaule à la façon de Cole dans son Oxbow. Cependant l'acte même de composer, dans le sens précis où un peintre l'entend quand il parle d'assembler différentes parties en un tout harmonieux -, cet acte de cohésion place naturellement le sujet au premier plan. Cole en est un bon exemple : tout est censé être la nature sauvage, pourtant il ne fait aucun doute que nous la voyons à travers les yeux de l'homme. Non pas que je remette en question son talent. Mais lui est toujours là, tandis que mes instants les plus splendides sont ceux de dissolution. Que faut-il en déduire, cependant ? L'art peut-il exister sans être humain ? Voilà peut-être ce que je souhaite capturer : la bête telle que vue par la bête, l'arbre tel que vu par l'arbre.
Je plaisante, quoique. »

« P.-S.: La campagne ! Les pommes commencent à apparaître. Les fraises des bois l'ont déjà fait. Les champignons sont assez larges pour qu'on s'abrite dessous. Les gerbes d'or hochent la tête sur mon passage des connaissances qui me saluent. Les limaces laissent des hiéroglyphes sur l'écorce des bouleaux.
Une dernière observation. Un héron à la cime des arbres - vraiment, se perchent-ils si haut ? J'avais toujours imaginé qu'ils se cantonnaient aux marais. Mais là, au-dessus de moi, j'ai ma réponse. »

« La joie que ta douce compagnie a apportée 
Laisse une ombre une fois passée. »

« Je propose un nouveau calendrier : pas un automne, mais douze, cent. L'automne où les bouleaux sont jaunes, mais conservent leurs feuilles ; où les hêtres sont verts, mais les feuilles des bouleaux sont tombées ; où les chênes prennent une teinte d'abricot mûr, et les hêtres jaunissent ; où les chênes deviennent brun cigare, et les hêtres se recroquevillent en rouleaux craquants couleur cuivre. Ainsi de suite : j'en ai sauté quelques-uns.
Mais appeler tout cela simplement « l'automne » ! »

« Les premières neiges sont tombées ici. Les hêtres et les chênes n'ont pas encore perdu toutes leurs feuilles, et la neige blanche sur le brun et le rouge offre un spectacle magnifique - je travaille à une plus petite toile, pour tenter de saisir ce que j'entends par là. »

« Cher ami,
Je n'attends pas de réponse. Tu es au courant de ma situation. Katherine est partie rejoindre sa mère à Albany. Je resterai ici, avec mes fougères et ma montagne. Aucun mot ne saurait décrire les larmes, la fureur - en réalité, je ne la croyais pas capable de cela. Rien ne peut l'apaiser, quand bien même je lui assure que ce que je partage avec elle et ce que j'ai partagé avec toi existent sur des plans séparés. Elle serait toujours restée ma femme, jamais je n'ai pensé le contraire, jamais je n'ai envisagé de lui causer une telle douleur. Oh, mais qui cherché-je à convaincre ! La persuaderas-tu, Nash ? Ta présence ici est proscrite, tu le sais. La menace est très claire - ta carrière sera détruite, ta vie aussi. Je soupçonne que la mienne l'est déjà ma car-rière, j'entends; je vivrai - mais plus j'y réfléchis, plus il me semble que ma carrière a pris fin à mon arrivée ici, quand j'ai arrêté de peindre pour eux, et véritablement essayé de voir. Cependant, tu es trop remarquable pour que le monde te perde. Oh, le rêve me hante que tu puisses renoncer aux honneurs des hommes et me rejoindre, disparaître avec moi parmi mes feuilles éphémères. Mais tu es fait d'une autre étoffe c'est le monde qui a besoin de toi, pas seulement moi. Voilà ma justification, même si je sais qu'on ne m'a pas laissé le choix. Uniquement de la tristesse.
Alors : pas de scandale, pas de suppliques. J'observerai de loin, en me contentant de savoir qu'un jour je me découvrirai peut-être dans tes pages. S'il devait arriver, lors d'un voyage d'agrément dans ces montagnes, que ta calèche passe à mon bâbord, n'aie crainte je te promets de regarder à tribord. Je ne te demande qu'une chose. Si ta harpie de femme n'a pas détruit mes lettres, je te prie humblement de me les renvoyer, comme je te retourne à présent les tiennes. Il y a là des choses que je souhaite cacher au monde, et seulement garder dans ma mémoire. »

« Partout, les traces de petits animaux, les empreintes profondes de cerfs. La neige rend leur passage lisible, révèle les cartes silencieuses de la longue nuit. 
L'écouteraient-ils, les animaux? Elle sourit tristement, imagine le tamia la réprimander depuis son confession-nal en chêne. Les mésanges cancanantes. La vengeance sommaire du loup.
Non. 
Pas aux souris ni aux martres. Pas à la rivière. Pas à la terre.
Mais peut-être ?
Elle s'arrête dans la forêt, scrute les alentours. L'instant d'après, elle est à genoux, creusant dans la neige jusqu'à trouver la mousse en dessous. Elle jette ses moufles, se remet à creuser. Quand elle atteint le sol gelé, elle attrape un bâton pour racler les cailloux, les minces racines. Du terreau noir s'effrite. Plus profond encore. Jusqu'à ce qu'elle puisse appuyer son visage dans le trou.
Elle l'inspire, cette odeur froide et sucrée de mousse et de terre. Elle chuchote à l'intérieur, sent la chaleur de son souffle remonter vers elle. Elle contemple l'endroit où elle l'enterrera, puis presse ses lèvres dans le creux, et commence à parler. »

« L'été, quand les jours étaient longs, ils s'attardaient dans la forêt tant que la lumière le leur permettait.
L'automne aussi.
L'hiver, ils lisaient.
Dickens. Hawthorne. Wordsworth. Poe les nuits les plus noires. Camões pour elle, affirmait-il, lui demandant quelle sonorité cela aurait eu en portugais. Erasmus Nash, dont il avait beaucoup d'œuvres, et qui avait été son ami. Choisissez ce que vous voulez, lui avait-il dit, et elle était allée dans la bibliothèque, avait pris un livre, et le lui avait rapporté. »

« Un chant de DÉCEMBRE.
Une autre ballade par deux dames AU REPOS. sur l'air de Quand Phébus dormait, etc.
POUR FIFRE et VOIX

Chantez-nous un air tendre de décembre 
Pour apaiser le froid des nuits d'hiver. 
La fin de l'an ne saurait plus attendre 
Emportant avec elle la lumière.

L'été brûlant passé, les jours s'abrègent 
Cédant peu à peu leurs joies à la nuit.
Désormais un puissant sommeil assiège 
Nos heures de veille autrefois bénies.

L'hiver arrive du nord à pas lents 
Saisissant dans son étau sans pareil 
La terre muette, les ruisseaux stagnants 
Le papillon de nuit, la guêpe, l'abeille.

Le crapaud qui dans les feuilles s'enterre 
Ploie devant l'avancée de la saison 
Comme le rouge-gorge, lui qui naguère 
Claironnait si joyeusement ses chansons. 

Le gel laisse sur les feuilles un manteau 
De cristal pur, secoué par le vent. 
La glace fait dériver les bardeaux 
Saisit le toit, les murs et les auvents.

Saisit la lune brillant dans le puits, 
Piège les poissons vivants dans sa nasse. 
Gèle l'étang en de soyeux replis 
Des bulles noires errant sous la surface.

Saisit: la fange au fond des cabinets, 
Le ver, l'asticot aux traces si fines 
Les corps qui depuis longtemps reposaient, 
Ensevelis, les os ceints de racines.

Et saisit à présent le froid lui-même : 
Le verre éclate, le mercure s'épand. 
Le soleil à son tour apparaît blême 
C'en est fini de la course du Temps.

Ra ta, ta ta, Ra ta, ta ta Ratata tilitata »

« Ce qui se passe ensuite peut être décrit comme l'histoire de deux vents.
Un siècle s'est écoulé depuis que le lion des montagnes a massacré les moutons des Osgood, provoquant des changements qui ont transformé le paysage autour de la maison. Les pâturages ont cédé la place aux ronces, les ronces aux broussailles, et les broussailles aux bouleaux et aux pins, tandis que des chênes, des hêtres et des châtaigniers naissaient des fruits abandonnés par l'écureuil tué un matin d'hiver par l'attaque de la chouette. Au fil des ans, on a découpé de plus petites trouées dans cette deuxième forêt : un potager, un pré où peindre la course des nuages, un terrain de croquet pour des clients qui ne sont jamais arrivés. C'est au bord de cette pelouse qu'un hêtre - affaibli par une fissure apparue un matin de gel soudain, par les assauts des pics suceurs de sève, par les insectes mineurs qui ont gravé des runes énigmatiques sur ses feuilles est secoué par un vent cinglant, et se casse en deux. En tombant, il heurte un châtaignier voisin - pas très fort, mais assez pour lui arracher une branche, laissant une longue et mince cicatrice de moelle marron clair.
C'est le premier vent d'importance. Le deuxième arrive seulement quatre mois plus tard, en juin. Un vent chaud, humide aussi, qui éclabousse l'ouest des Appalaches. Il apporte dans ses rafales un bouillon de petits animaux - oiseaux, scarabées, araignées accrochées à leurs écheveaux de soie, graines en forme d'aigrettes et de parachutes. Tandis qu'il balaie les collines, il donne et reprend, et dans un bois au nord du fleuve Susquehanna il survole une forêt de cent mille châtaigniers. Pendant des générations, les châtaignes ont nourri les enfants mohawk et oneida, les colons allemands, les milices de la Révolution, les garçons de ferme, sans parler des cerfs, chevaux, ours, élans, cochons, oiseaux, vers, écureuils, porcs-épics et limaces. À présent les arbres sont morts, étranglés par des vagues épaisses et filamenteuses de chancre qui les ont frappés la décennie précédente. Des vrilles jaunes se déploient sur leur écorce à partir de cloques de la taille de têtes d'épingle, tandis que de microscopiques corps fructifères à l'aspect de fioles projettent leurs munitions dans le vent.
C'est une de ces balles qui nous intéresse maintenant.
Durant sa brève existence, la spore n'a jamais quitté son arbre hôte. En forme de fuseau arrondi, coupée en deux par un mince septum semblable à la rainure d'un comprimé, elle vit depuis une éternité dans les profondeurs humides de sa cavité, agencée avec ses sœurs en rosettes bien ordonnées. Par conséquent, sa libération, quand le vent de l'est vient emporter des rideaux de spores dans la forêt détruite, entraîne une transformation qui n'est rien de moins qu'une extase. Relâchée, virevoltant, elle s'élève au-dessus de la mort qui l'entoure, quitte la cime de son hôte, effleure la voûte des arbres, tournoie dans les remous tiraillants d'un pin d'été qui agite ses branches, puis est aspirée vers le ciel. Haut dans la ceinture de nuages gris-noir, retombant joyeusement, elle bondit par-dessus les Catskills, longe l'Hudson, remonte à toute allure les flancs des Taconic. Le vent est rapide. La spore le sent tirer sur sa membrane. Un merveilleux instant, elle semble prête à se dissoudre dans l'air, ou s'envoler si loin qu'elle ne redescendra plus. Brièvement, le plaisir - car comment appeler autrement cette alchimie ? - est presque insupportable, jusqu'à ce que dans un nuage elle frappe une goutte de pluie naissante.
Elle dégringole de nouveau. La goutte se déforme, s'aplatit. Des petites vagues roulent à sa surface tandis qu'elle accumule l'humidité du nuage. Elle descend, émerge au-dessus des forêts tourbillonnantes. L'air se réchauffe, la goutte de pluie grossit. Tombe plus vite.
Elle atterrit dans un champ près de la maison jaune dans les bois du Nord. C'est le matin. L'herbe est mouillée. Le poids de l'eau est colossal, mais il fait chaud, et une fois l'orage passé, un chien qui se roule dans l'herbe ramasse la spore sur ses poils, et s'ébroue. En une bouffée d'air, la spore décolle de nouveau.
De petits courants thermiques montent de l'herbe. La spore flotte jusqu'à la forêt, et se dépose sur le châtaignier à la balafre marron clair infligée par la chute du hêtre. Ce n'est pas la première fois que le chancre passe par la forêt. Cela fait près de vingt ans qu'il a entamé sa marche, et la moitié des châtaigneraies de la Nouvelle-Angleterre a été décimée. Des milliards de spores ont voyagé avec le vent, des milliards encore ont accompagné les pas chaloupés des oiseaux, des insectes et des mites. Cependant, il n'est pas si facile de détruire une forêt. La bonne spore doit déceler la bonne faille dans les défenses du bon arbre, doit germer et trouver les couloirs à travers lesquels déployer son éventail étouffant dans l'écorce du châtaignier. Elle doit contourner les remparts boursouflés que l'arbre dresse face à l'assaut. Doit jeter son poison, dissoudre les barricades au sein du bois.
Ainsi, jusqu'à présent, cette forêt a été épargnée. Chaque été, les châtaigniers peuplent la voûte des arbres de panaches vacillants, si éclatants qu'on les dit illuminés par leur propre soleil. Chaque automne, leurs fruits se répandent en tapis sur le sol de la forêt. Au printemps, leurs feuilles sont tendres et vertes, teintées de brun-roux. Ils sont au sommet de leur vigueur, quand l'inoculation a lieu. »

« Notre attention se tourne à présent vers le coléoptère. Si les jeunes mariés s'étaient interrompus ne serait-ce qu'un instant dans leur jouissance mutuelle, et avaient soulevé l'écorce de la bûche où Tom avait découvert qu'il pouvait appuyer les pieds pour une meilleure prise, ils se seraient peut-être demandé comment une œuvre d'art d'une telle beauté avait pu apparaître là. En effet, les galeries larvaires du scolyte de l'orme sont de pures merveilles. À quoi pourrions-nous les comparer ? Des gravures de labyrinthes vikings ? Les tatouages faciaux de certains Polynésiens ? Un gigantesque mille-pattes ? Mais elles n'ont pas leur pareil. Quelle symétrie, quelle grâce! En comparaison, les autres coléoptères sont de pauvres empotés, qui laissent des gribouillis tortueux d'ivrognes dans leur sillage.
Toutefois, nos jeunes amants auraient été encore plus stupéfaits d'apprendre que seulement six mois auparavant ce labyrinthe sinueux avait été un temple du plaisir semblable au leur.
Pour le coléoptère, le jeu avait commencé, comme les jeux sexuels le font souvent, par un peu de menuiserie. Une femelle scolyte, légèrement plus petite qu'un grain de riz, s'était retrouvée, un après-midi d'été, à vagabonder près des búches entreposées à la sortie de l'autoroute. Ne me demandez pas comment elle avait atterri là ; elle venait d'une autre búche, comme sa mère avant elle - rien que des bûches et des coléoptères, depuis des générations. En tout cas, elle était affamée, et la découverte du bois d'orme l'avait tellement réjouie qu'elle avait frétillé de son petit croupion poilu. Elle avait passé un moment à parcourir l'écorce, jusqu'à trouver un endroit où creuser son antre. C'était son premier terrier, mais elle s'était mise au travail de façon instinctive. Elle avait foré à l'intérieur du bois, dégageant et nettoyant une galerie lisse et droite, s'était installée, et avait relâché telle une sirène un panache de phéromones qui avaient dérivé dans les niches vides puis dans l'air.
Et quel parfum ! Thréo-4-méthyle-3-heptanol ! Alpha-multistriatine ! Alpha-cubébène ! Comment en vouloir au jeune soupirant qui, planant dans les parages, s'arrêta en plein vol, balaya l'air de ses antennes, et fit demi-tour vers le trou qu'elle avait percé ? Des frissons de désir traversèrent ses élytres à mesure que l'arôme se faisait plus fort. Et sous l'écorce, dans la galerie, quel paradis ! L'odeur était irrésistible - c'était comme s'il avait pénétré dans la cavité génitale même de la femelle. Il ronronna, se pencha en avant, si troublé par le parfum qu'il faillit s'accoupler avec une mite. Les insectes détalèrent - ils avaient appris depuis belle lurette à ne pas s'interposer entre deux scolytes en rut. »

« « Héritiers universels », « Fléau », « Coutures »... D'où sortait-il tout ça ? Le manuscrit était énorme, terrible et débridé, et étant une lectrice qui se targuait de ne pas reculer devant les textes difficiles, Helen fut impressionnée par sa pure étrangeté. Des outils diaboliques, une terre déchirée, des mots qui gelaient en hiver : s'il s'était agi d'un poème, pas d'une maladie, elle aurait peut-être trouvé cela fascinant. Cependant, la souffrance de Robert était bien trop proche d'elle.
L'ouvrage était aussi illisible. Avant l'arrivée du colis, elle avait nourri le fantasme que Robert ait écrit quelque chose qui puisse compenser sa maladie, apporter une sorte de conclusion triomphante à sa vie. Mais il n'y aurait pas une seule personne intéressée par l'énumération de ce qui semblait être chaque arbre et chaque pierre d'une parcelle grande comme un mouchoir de poche dans l'ouest du Massachusetts. En proposant le manuscrit à un éditeur, elle risquerait non seulement un refus, mais aussi de transformer la vie de Robert en franc objet de moquerie.
Elle essaya, comme elle essayait toujours de le faire avec ses élèves, d'offrir la réponse la plus généreuse possible. C'est une entreprise extraordinaire, écrivit-elle, un témoignage de ton expérience unique. Elle se représentait parfaitement les bois, les chemins qu'il suivait. »

« Personne n'était venu, évidemment. C'étaient simplement des choses accumulées. Elle comprit qu'elle ne pourrait pas mener à bien l'inventaire méticuleux qu'elle avait prévu. S'il y avait quoi que ce soit qui vaille la peine d'être gardé en souvenir, il faudrait le déterrer. Elle avança lentement, traversant le salon, puis la cuisine, avant de retourner au salon et de monter l'escalier. Il y avait du bazar partout. De vieux numéros de Good Housekeeping (sa mère, une ménagère !), des bocaux vides et de la porcelaine commmorative, des vieux vêtements. Elle fut frappée par les connotations divergentes que véhiculaient ces objets. La mort signifiait non seulement l'extinction d'une vie, mais aussi de vastes univers de sens. Une bougie qui avait pu procurer du réconfort dans l'obscurité de l'hiver, un châle offert par un ancien soupirant, un faisan qui rappelait son pauvre grand-père défunt. Du vieux cuivre, un vieux chiffon, un vieil oiseau. »

« Là, des hommes et des femmes avaient cultivé des champs le long du lit majeur de la rivière. Là, les hêtres et les chênes avaient poussé lentement à l'ombre d'arbres protecteurs. Là, les bouleaux avaient surgi après que les hommes du roi avaient coupé des pins pour servir de mâts à leurs navires... On aurait dit que le passé se lisait partout dans le paysage. Dans la taille des pierres composant les murets sinueux, qui indiquait si la terre avait été utilisée pour des cultures ou des pâturages. Dans la pruche pourrie qui laissait voir son fantôme sous les racines atrophiées du bouleau argenté. Le pin blanc qui devait sa forme bifurquée à un charançon en maraude pendant sa croissance. Les troncs aux multiples doigts qui témoignaient du passage de cerfs morts depuis longtemps. »

Quatrième de couverture

« Éblouissant [...] Seule restait la forêt est à la fois intime et épique, ludique et sérieux. Le lire, c'est voyager aux limites de ce que le roman peut faire. »
The Guardian

C'est dans la forêt que tout commence. Pourchassés par les membres de leur colonie puritaine, deux amoureux en fuite se réfugient dans les bois du Nord et posent la première pierre de leur foyer. Au cours des quatre cents ans qui suivront, cette cabane deviendra une maison, abritera des vies entières, des solitudes et des familles, des gloires, des doutes, des échecs et parfois des fantômes.

Sous la plume de Daniel Mason, un soldat promis à tous les honneurs leur tourne le dos pour se consacrer à la culture des pommes, un chasseur d'esclave fait face à la justice des hommes, un peintre naturaliste vit une histoire d'amour interdite et un journaliste comprend que la terre garde jalousement ses secrets.

Alors que les propriétaires se succèdent, aucun ne possède vraiment la maison, qui leur survit entre ruine et réparations. Seul triomphe le récit, qui traverse le temps, la nature et la littérature pour narrer l'histoire de tout un pays par le biais d'un arpent de forêt.

Éditions Buchet-Chastel,  août 2024
505 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Claire-Marie Clévy