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vendredi 9 octobre 2026

Nous aussi ★★★☆☆ d'Anne Godard

Le livre aborde des sujets difficiles : violences entre enfants, inceste, suicide.

Un livre qui me laisse une impression étrange. Gênante, parfois. Troublante, certainement. Et pourtant, je ne peux pas nier ses qualités : la construction, la langue, le travail sur la mémoire, cette manière de faire du « on » un personnage à part entière.

Un « on » confortable

Le roman s'ouvre sur un quartier, le Quartier latin, un immeuble haussmannien, des commerçants « à nous ». « C'est chez nous. C'est notre quartier. » On y entre avec complaisance. On sourit des rituels, on envie la maison, les livres, les musées. La chance d'avoir tout eu, à portée de main. Franchement, quelle chance. Non ?

Mais ce « on » possède, et il trie. Les pauvres sont plaints, tant qu'ils restent dehors : « S'ils s'infiltrent, on appelle la police. » À table, tout est réglé pour que rien ne dérange, « rien de blessant, rien de coupant vers l'extérieur ». Et le fils des voisins, que l'on chasse de la grille, entend qu'il vient « parce qu'on veut bien ». Le « on » exclut, et trouve cela normal.

Un « on » qui se défait

Puis le « on » change de sens. Il devient celui qui se laisse faire, qui regarde ailleurs, qui ne veut pas savoir, qui fait taire. Le même pronom pour tout le monde : à force de tout partager, on partage aussi la responsabilité, jusqu'à ce que plus personne ne soit responsable de rien.

Le passage qui m'a le plus marquée est celui qui suit la mort d'un des leurs. Le « on » cherche aussitôt « des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas ». Il cherche un coupable, puis le hait, le pleure peut-être. On le voit se fissurer sous nos yeux.

Et quand quelqu'un se met à parler, la famille se referme. Le livre le dit lui-même : l'inceste arrive « dans une famille où il a déjà lieu », dans cette confusion des corps, des places, des loyautés. On comprend alors que ce « on » protégeait autant qu'il enfermait.

Je reste à distance.

Ce que je retiens, c'est cette impossibilité de dire « je ». Le « on » est un refuge, puis une prison, puis un mur.

Je ne sais pas très bien ce qui m'a dérangée. Le ton ? Cette famille ? Cette façon de ne rien laisser sortir ? Peut-être est-ce précisément l'effet recherché : le livre nous fait dire « on » avec eux, puis nous oblige à regarder ce que cela coûte.

Je referme Nous aussi davantage dérangée que touchée, davantage questionnée qu'emportée. Je me sens peut-être à contre-courant de l'enthousiasme qu'il suscite. Je reconnais la puissance du texte sans l'avoir nécessairement rejoint.

« On ne peut pas adhérer. On ne peut plus être nous. »

INCIPIT 
« On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque, la concierge nous monte le courrier devant nos portes, fait le ménage dans l'escalier, astique les boutons de porte et la rampe en bois ciré. C'est le bon côté de Paris, la Rive gauche, le Quartier latin, le 5º, le boulevard Saint-Michel, la rue des Écoles. D'en haut on a vue d'un côté sur le Panthéon, de l'autre sur Notre-Dame. On se donne rendez-vous à la statue de Montaigne, de Balzac, de Danton, sous l'Ar-change, pas besoin de préciser rue des Écoles, bou-levard Raspail, Odéon ou devant la fontaine de la place Saint-Michel. C'est chez nous. C'est notre quartier. On n'imagine pas d'habiter ailleurs. On dit qu'on ne pourrait pas, ce ne serait pas possible, ce ne serait plus nous. On peut tout faire à pied et les bus nous emmènent partout. Ils passent en bas de chez nous, ou deux rues plus loin, on dirait com-me le reste qu'ils sont là pour notre usage et nos besoins. La boulangerie à côté, le marchand de journaux, le médecin sur la place, le dentiste un peu plus bas, le primeur, le fromager, le marché, la librairie, le bar-tabac, la pharmacie, les cinémas, le restaurant italien, l'épicier vietnamien, ce sont nos commerçants, nos boutiques, nos services. C'est à nous, c'est pour nous. Tous ces gens pour nous ser-vir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu'on aime voir et revoir, les classiques d'art et d'essai, les films en noir et blanc, en VO, les comédies améri-caines qu'on connaît par cœur, Cary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémo-dable et tout public. On y va en traversant la rue, on est chez nous cinq minutes après la sortie, même pas besoin de consulter les horaires, on passe devant tous les jours pour aller au lycée, au collège, au marché, pour acheter les croissants du petit-déjeuner. On s'y croise, on s'y salue, on s'y retrouve, à la caisse du cinéma, dans la salle d'attente du médecin, au guichet de la banque, aux rayons de la librairie. On achète, on commande, on reçoit, on se sert, tout est là, on n'a qu'à faire notre choix. Pas besoin de sortir de l'arrondissement. Pas besoin de sortir du quartier. Pas besoin de sortir du pâté de maisons. On s'en vante comme si on avait du mérite. Nous, on ne prend pas le métro, jamais eu besoin de descendre sous terre pour aller à l'école, au collège, au lycée, au cinéma, à la bibliothèque, au musée. »

« On sait que tout le monde n'a pas notre chance. Il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l'on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d'ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues dés-héritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l'église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. À la sortie de la messe, ils sont là pour qu'on puisse exercer la charité, l'âme lavée. On en voit sur le chemin de l'école, du collège, du lycée, ce sont les clochards du quartier, nos clochards habituels, inoffensifs et pittoresques. On aime leurs barbes touffues, leurs haillons, leurs pieds nus, leurs mains ridées, leurs visages couperosés, creusés, sillonnés, leurs têtes de philosophes cyniques. Quand ils dorment sur les grilles d'aération du métro, on passe discrètement en se retenant de respirer, mais s'ils nous inter-pellent, on leur sourit, on leur dit bonne journée. On aimerait qu'ils n'aient pas froid, qu'ils aient ce qu'il faut pour manger, un toit pour s'abriter. On les plaint de vivre dehors, de vivre de rien, mais on admire le dénuement de leur vie sans artifice, sans faux-semblant, une vie libre, sans aucun attachement, qui nous fait parfois rêver. On imagine une fraternité entre eux et nous, on leur apporte une baguette de pain, on leur serre la main, on leur donne parfois même un billet. Ce sont nos frères humains, mais on n'a pas envie qu'ils s'installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles, on ne veut pas d'eux chez nous, avec leur litre de vinasse, leurs poux, leur puanteur, leurs mots gras de poivrots. S'ils s'infiltrent, on appelle la police, on demande aux agents de les déloger, on aimerait qu'ils le fassent gentiment, mais sans tarder. À l'intérieur de la porte de notre immeuble, on écrit pensez à refermer le soir avec la clé. »

« Notre école est juste de l'autre côté de la Sorbonne.
On sait y aller tout seuls, on a trouvé un raccourci.
On entre rue des Écoles, on prend les couloirs aux dalles lisses des galeries interminables, on patine comme sur de la glace, on descend les escaliers quatre à quatre, on se faufile entre les portes à boiseries, sous les fresques, derrière l'amphithéâtre Richelieu, on ressort rue de la Sorbonne, cour d'honneur face à la chapelle, on passe sous le grand porche. Per-sonne ne nous voit, personne ne nous arrête. On se perd, on se retrouve rue Saint-Jacques, en face de Louis-le-Grand, rue Cujas, tout en haut, il faut tout retraverser, on tourne en rond. On redescend les escaliers glissants, on court, nos pas résonnent sur la pierre polie, l'écho se propage entre les parois sombres des boiseries. Dans une cour intérieure, on s'est encore perdus. On nous demande où on va, on dit qu'on habite ici. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais notre grand-mère a vécu dans ces murs, ses premiers enfants sont nés rue de la Sorbonne.
À l'époque on accouchait à domicile. C'est là, chez ses parents, qu'elle a mis au monde ses enfants.
Nos tantes, nos oncles sont nés ici, les lieux leur appartiennent encore un peu. On nous laisse passer, on fait semblant de savoir où aller. On retrouve la volée d'escalier par où on est entrés, on bifurque du bon côté. On retrouve les dalles glissantes, les portes battantes, les pavés, le porche et la rue. Plus haut, en face de notre école, il y a les marches du cinéma, où des gens s'attendent, on en a vu un jour s'embrasser sous les néons. L'école aussi c'est chez nous, on s'y sent bien, on n'y est pas seuls, il y a toujours dans nos classes des cousins, des cousines. Au-dessus et en dessous, c'étaient nos frères, ce seront nos sœurs, plus grands, plus petites. Nos mères se retrouvent à la sortie, notre frère nous attend dans la cour, notre cousin est amoureux de notre meilleure amie. On a les mêmes copains, les mêmes alliés, les mêmes adversaires, les mêmes ennemis. On s'appelle, on se ligue, on se défend, on attaque, toujours ensemble, deux, trois, quatre, cinq, six, ça dépend. On fait bande, on fait équipe, on est du même côté dans les mêmes jeux. On se suit à l'école, au collège et au lycée, on connaît les professeurs, nos cousins nous en ont parlé, et leurs mères, qui nous comparent au déjeuner chez grand-père et grand-mère. »



« On regarde les ombres sur les murs, on croit voir des insectes, on imagine que des souris courent sur le plancher. On écoute le silence où l'on sait que se tapit quelque chose de plus noir que les grosses araignées velues qui nous font hurler. »

« On apprend à évaluer les coupes, les coutures, les tombés, les plis, les pinces. On découpe, on assemble, on aligne, on joint. On imite, on transpose, on adapte, on tâtonne pour créer une forme nouvelle avec nos mains, une forme qui nous ressemble, qui nous voile et nous dessine. Le tissu s'anime entre nos doigts, il devient le vête-ment qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

« Un jour, on est grands pour de bon. On s'écarte, on s'éloigne, on se tourne le dos, on ne se reconnaît plus, chacun son chemin, chacun sa version de la liberté qui nous a manqué. Et c'est chacun son rôle d'année en année, ceux qui rient, ceux qui pleurent, les gagnants et les perdants, les joueurs, les tristes sires, ceux dont le sourire rayonne, ceux qui manipulent, ceux qui laissent faire, ceux qui s'échappent et se taisent. C'est fixé, comme être garçons, filles, grands, petits, comme les dons, les tares, les talents, côté père, côté mère. On est myope, on a une vue perçante, on est artiste ou matheux, on est doué pour la musique, les langues ou le dessin, on a le sens de l'orthographe ou de la justice, on aime le cinéma ou le musée. On voudrait être celle qui ressemble, celui qui a hérité d'avance les traits de caractère, les traits physiques, qui nous classent dedans ou dehors, près ou loin des modèles, yeux bleus, yeux noirs, peau claire, peau mate, authentiques héritiers ou sangs-mêlés. Chacun sa place, son bar-reau plus ou moins haut sur l'échelle. On est le pre-mier, on est le deuxième, celui qui sera toujours à la traîne, on est l'aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint, celui qui pleure, on est celle qu'on oublie, celle qu'on ne voit pas, on est celle qui crie, qui tape, qui veut faire des travaux d'homme, on est celui qui aime les habits, les parfums, la cuisine. On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l'intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, qui écoute aux portes, on est la voyeuse, l'indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n'a rien vu, rien entendu. »

« On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mis-sion, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui aban-donnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n'a aucune pitié pour les ratés, pour les tarées. La tante célibataire, la pauvre idiote, qui ne faisait pas payer son loyer bien cher, l'oncle divorcé, l'imbécile, qui oubliait de réclamer le sien, on en rigole, on en a profité pen-dant longtemps, on s'en vante, c'est leur faute s'ils se laissent faire, on s'en fout, si ça nous sert, si ça nous avantage, pourquoi on se priverait ? Tant pis pour eux, pour elles, ils n'ont qu'à, elles n'avaient qu'à, c'est leur faute s'ils n'ont pas, si elles n'ont jamais. »


« On renonce. On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu'on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. Quelque chose qu'on ne peut pas nommer. Ça nous pèse, ça nous entrave, on ne sait pas pourquoi. On s'est laissé faire un nombre incalculable de fois. Depuis toujours on sent que quelque chose s'inter-pose entre nous et les autres. On ne sait pas com-ment expliquer. C'est quelque chose qui nous relie, mais qui fait qu'on se sent incompréhensible, bizarre, qu'on se sent sale, seule, spéciale. On aimerait mieux être physiquement handicapée. Au moins ça serait visible, on saurait ce que c'est, on pourrait en parler. »

« Peu à peu, c'est ça qui compte, la blessure qui ne se referme pas, la boiterie qu'on garde, la cicatrice qui tire, qui gêne. On la trouve laide, on en a honte, on ne sait pas comment la cacher. Personne ne la comprend, pas même nous, mais elle fait diversion, elle recouvre. Elle devient comme un langage codé inscrit en nous, évidente et illisible, l'effraction non pas seulement visible, mais voyante. Elle nous protège à sa manière, raide et handicapante. Tant qu'on s'occupe d'elle, on ne voit pas ce qu'elle recouvre. »

« C'est trop tard, on n'a rien dit, c'étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »

« Celui qui saute est l'un de nous. Il meurt sous nos fenêtres. C'est notre neveu, c'est notre cousin, c'est notre fils, c'est notre frère. Et maintenant on vit sans lui. On se resserre. On coagule pour que ça cesse de saigner. On referme dans le silence tout ce qu'il avait cru détruire avec lui. On se reforme autour de son vide. On le colmate avec trop de questions. On s'y empêtre comme dans de la glu. On n'en fait rien, on n'en sort pas. On aurait besoin de comprendre, on ne sait pas ce qui lui a pris, ni ce que sa mort nous fait, on aimerait s'en débarrasser. On cherche des raisons qui soient assimilables. Des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas. On voudrait que ce soit lui. Qu'il soit la cause de tout. On s'en convainc facilement. Il était dépressif, ins-table, il avait des problèmes au lycée, il était mal inté-gré dans sa classe, il était hypersensible, lunatique, bipolaire, excessif, peut-être bien schizophrène. Il y avait en lui quelque chose de mal canalisé, pas tout à fait assez cadré, il a été tellement gâté, c'est quel-quefois juste des non qui ont manqué. On voyait qu'il n'allait pas bien, ce neveu. On se demande s'il n'était pas un peu trop couvé. Il avait besoin de prendre confiance en lui. Il avait l'air désemparé, il s'était renfermé. On se dit qu'il avait une mère trop présente, un père pas assez là. On l'aurait élevé autre-ment. Ça n'aurait pas été si compliqué. On aurait pu le mettre au régime, lui trouver des vêtements seyants, l'encourager à faire du sport plus souvent. »

« La compulsion fait diversion. Avec le psy on parlera de nos goinfreries, on se demandera si notre mère nous a trop nourrie, on cherchera de quoi la nourriture serait l'équivalent. On perd notre temps. On met des mois à cesser de se bourrer de gâteaux, de chocolat, à pouvoir de nouveau sortir, à reprendre un travail. Dans la rue, on ne supporte plus le regard d'un homme, on se sent agressée dès qu'on nous parle, un compliment nous fait l'effet d'un crachat. »

« On a en nous le murmure des feuilles quand le vent s'est levé, le parfum de miel du seringa en fleurs, les grincements du petit chariot de bois qu'on tire entre le bûcher et la cuisine. Mais les tablées, les jeux, les bains, on n'a pas envie d'y penser. Pour elle, on cherche les rares photos qu'on a gardées au fond d'une boîte. On les regarde seule avant de les lui montrer. C'est nous, parmi les adultes attablés, en robe brodée. C'est nous sur le portique, sur un vélo, sous un chapeau de paille, brandissant un grand bouquet de marguerites. On tire à trois le chariot, on y transporte nos cousins, nos cousines. On est debout sur la margelle de la fontaine, on tient des arcs, des flèches, on est tout nus, on rit, la photo est bougée. On sent l'eau froide dardée entre nos cuisses, on se rappelle qui nous poursuit. On se sent mal, on se sent sale. »

« Elle regarde les choses de loin, elle voit l'ensemble comme un système. L'inceste arrive dans une famille où il a déjà lieu. Il n'y a pas que les viols, les gestes, les mots, c'est déjà là dans le mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux, dans les comparaisons, les préférences, les prévalences, les privilèges, les allégeances, les exclusions, la hiérarchie des grands et des petits, ce classement permanent qui nous situe à la place de qui se permet ou de qui subit. On est pleins de pas-sages à l'acte, pleins de ces actes qu'on ne s'inter-dit pas, quand on oppresse, qu'on opprime, qu'on écrase, parce qu'on est, qu'on sait, qu'on peut, qu'on veut, qu'on donne le ton, qu'on fait la loi, qu'on dit la norme, qu'on dirige, qu'on décide, parce qu'on est ceux et celles qui font, qui ont, qui nous ont, nous leurs enfants, leurs choses, qui nous comptent et qui décident pour nous, eux qu'on admire, nos statues, nos héros, nos modèles. On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c'était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu'on a aimé, tout ce qu'on a cru l'évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté. »

« Et riraient-ils en les découvrant tout nus dans le même lit ? Si on ne veut pas que nos enfants héritent des gestes et des non-dits, de la confusion des sentiments et du langage, il faut parler, il s'agit de tout démonter, de tout éclairer, le viol entre cousins, le secret, le déni. On écrit à quelques-uns, à quelques-unes, on essaie d'en parler à d'autres. On questionne, on explore, on espère reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité. Lorsqu'il lui a révélé le viol, la mère de notre jeune cousin lui a dit voyons, ce sont des jeux d'enfants, ça ne fait rien. Mais elle a toujours trouvé que la proximité de notre mère avec ses frères avait un caractère incestueux. Quand on leur parle du viol qu'a commis notre frère, nos parents sont désemparés. Ils n'ont rien vu, rien entendu, rien perçu.
Notre mère ne se rappelle rien de trouble avec ses frères, mais elle veut bien croire qu'ils aient pu être abusifs avec leurs enfants. On se souvient du torse nu de l'un, des savonnages que l'autre nous imposait, sa main dans le gant de toilette, forçant entre nos cuisses, là tu n'as pas lavé assez bien, il faut aller plus loin. Ils sont morts tous les deux, mais on pourrait interroger leurs enfants. »

« Qui nous aidera, sinon nous-mêmes, ensemble, solidaires, marchant du même pas, à l'unisson, serrant les rangs et se serrant les coudes, avec en nous la certitude d'être du bon côté. Mais on ne peut pas adhérer. On ne peut pas vouloir faire corps. On ne peut pas vouloir appartenir.
On ne peut pas encore une fois faire partie d'un tout. On ne peut plus être nous. »

Quatrième de couverture

On fait partie d'une grande famille. On sait qu'on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l'été dans notre maison à la montagne. On trouve que c'est normal. C'est chez nous, c'est à nous, c'est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s'appartient. On ne sait pas comment dire je, on n'en a pas besoin, puisqu'on est nous. Nous les enfants, les frères et soœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n'a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c'est. On n'en est pas capables. On n'en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s'est fissurée, on n'a pas compris. Ça n'aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n'était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l'écriture créative à l'université Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L'Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. 

Éditions Actes Sud,  août 2026
238 pages

lundi 11 novembre 2024

Un printemps en moins ★★★★★ d'Arnaud Dudek

Douloureusement d'actualité

Avec l'émergence des réseaux sociaux notamment, véritables déversoirs de haine.
« Ça me troue l'âme. Ça me découpe en rondelles. »
J'aurais pu écrire, dire la même chose à plusieurs moments de cette lecture.
Gabriel, ton histoire m'a tant émue. 
Foudroyée. 

"Un printemps en moins" explore tout ce que signifie, induit le harcèlement, avec sensibilité, finesse, bienveillance. Ces pages s'enveloppent aussi de l'amour des gens qui aiment Gabriel de tout leur cœur, de toute leur âme. Ils n'ont rien vu. Culpabilisent. Aiment tellement, pourtant.
Écrit avec justesse. Oh oui, le ton est juste ; j'avais trouvé le même ton juste dans son dernier opus " Le Cœur arrière " - l'auteur y aborde le sujet de la pression du sport à haut niveau.
Je serai au rendez-vous pour le prochain et en attendant, j'ai quelques écrits d'Arnaud Dudek à rattraper ! 
Car in fine, il reste la littérature, les mots délicats d’Arnaud Dudek, pour dire les maux du monde, l’espoir aussi.
« [...] la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d’eau, des chagrins petits comme des océans. »

Merci à l'équipe Babelio, aux Éditions Les Avrils, à Arnaud Dudek pour ce livre reçu dans le cadre d'une opération masse critique.  


« Je suis comme tout le monde. J'aurais voulu d'une vie ordinaire. Sans trop en demander. [...] J'aurais préféré qu'il en fût ainsi et n'avoir rien à raconter. »
Philippe Forest, L'Oubli  

« MARTIN

Un café allongé, une terrasse, le ciel de Paris. Des passants pressés, des cyclistes, des voitures, ça roule, ça klaxonne, ça palpite. Et moi dans ce bazar, une cuillère dans la bouche, désespérément en avance à un rendez-vous.
Je me souviens de Gabriel à six ans. Notre premier voyage en avion, un Paris-Rome, un dimanche de juin. Il voulait absolument enfiler son K-Way avant de monter à bord. Parce que, nous a-t-il dit, quand on va traverser les nuages, on sera mouillés.
Je me souviens de Gabriel à douze ans. D'autres histoires, d'autres dimanches. Quand il a commencé à faire le beau devant le miroir de la salle de bains. Quand il a décidé de se laisser pousser les cheveux il nous l'a annoncé solennellement comme s'il nous déclarait qu'il se convertissait au bouddhisme. Quand il m'a demandé, un matin, de lui montrer comment on se rase. Quand il a voulu qu'on lui achète une paire de baskets un peu rétro à plus de deux cents euros, parce que, nous a-t-il précisé, quand on traverse la cour avec, on devient une star.
Je veux me souvenir de Gabriel à dix-sept ans. Je veux me souvenir de Gabriel à trente-trois ans. Sinon il n'y aura plus de vrais dimanches. »

« [...] elle se dit que seules les nuits sont faciles, parce que tout s'arrête dans la nuit, parce que tout se fond, tout s'apaise sous la lune, parce que tout s'estompe, parce que les nuits sont comme les ardoises magiques des enfants, on peut écrire, puis tout escamoter en un clin d'œil grâce à la gomme glissante, grâce à l'alcool, grâce à l'ivresse, et ce serait tellement bien que les jours ressemblent à ça, aussi. »

« GABRIEL

Ton infirmière préférée s'appelle Perrine. Elle fait ta toilette avec douceur. Elle te raconte sa vie avec légèreté et humour, les bêtises de sa gamine, les étourderies de son mari, et tu as envie de les rencontrer, ces gens, d'aider le second à retrouver ses lunettes dans le réfrigérateur, de jouer à « Cherche et trouve » avec la première, de recomposer une vie de famille, en somme, une petite vie simple et douce dans laquelle tu te glisserais avec délice, plaid en pilou magnifiquement kitch, magnifiquement doux.
De manière générale, la vie ressemble assez peu à ces « Cherche et trouve » sur lesquels tu passais des heures quand tu avais l'âge de la fille de Perrine; trop souvent, dans la vie, on trouve ce que l'on ne cherchait pas, et pas ce que l'on voulait.
Il y a ceux qui disent: J'ai trouvé... goût de cerise! Et ceux qui ne trouvent pas. 
Il y a ceux qui pensent, de toute évidence, et ceux qui ne pensent pas.
Il y a ceux qui dansent sur des nuages denses, et ceux qui ne dansent pas.
Perrine pose une main chaude sur ta joue. Tu te vois marcher à côté d'elle, parlant gaiement, jetant des coups d'œil de temps à autre, à droite vers la fille, à gauche vers le mari.
Cherché. Trouvé. »

« Elle n'était pas au programme du Capes, l'impuissance. On planche sur les espaces oniriques dans des récits de l'imaginaire. On s'interroge sur les procédés de fictionnalisation dans l'œuvre romanesque de Boris Vian, de Joseph Roth ou de Carlo Goldoni. Le ministère, les inspecteurs, les formateurs ne les font pas vraiment travailler sur l'usure morale des élèves harcelés. »

« [...] endosser l'habit du souffre-douleur. Non, ça ne forge pas, contrairement à ce qu'avait lancé ce collègue débile qui n'avait pas plus de goût vestimentaire que de sens de la pédagogie. Ça isole, ça brise, ça détruit. C'est sérieux. »

« ELIAS

Tu me fatigues, frère. Je te regarde dormir, respirer dans ce putain de tube, et je te jure, tu me fatigues. Pourquoi tu ne m'as rien dit ? Pourquoi tu ne t'es pas confié pour une fois ? T'as subi mes râteaux amoureux, mes défaites, mes déboires. Tu m'as remonté le moral quand ma grand-mère a été bouffée par son cancer. Toi, tu ne te plains jamais. Le divorce de tes parents ? T'as juste dit que c'était dommage. Le déménagement, le nouveau collège ? T'as répondu que c'était pas simple, mais que ça roulait, que tu t'habituais.
Je me doutais qu'il y avait quelque chose. Tes SMS étaient de plus en plus chelous. Les gifs, de moins en moins marrants. Si j'avais été sur les réseaux, j'aurais vu la merde. Je m'en veux, tu peux pas savoir. Et je t'en veux aussi, je crois.
Le lendemain de l'enterrement de ma grand- mère, tu m'as dit un truc important. Pendant qu'on traînait vers le plan d'eau, tu m'as dit qu'il manquait toujours quelque chose pour qu'une heure soit parfaite. C'est le soleil, ou bien la pluie. Le silence, ou bien le vent. Ça dépend de l'humeur, du timing. Il manque la chance, ou bien le temps. Une épaule, une caresse, un frisson. Un peu d'ivresse, un brin de courage, un poil de sincérité. Et quand il ne manque pas quelque chose, ben il manque quelqu'un. Je t'ai regardé crapoter ta cigarette. J'ai jeté un œil vers le plan d'eau et le cygne pelé qui s'y déplaçait comme un hippopotame sur une patinoire. Et je t'ai dit : Là, il ne manque rien.
J'ajuste mon masque. Je serre la main de ta mère, que je n'arrive pas à regarder dans les yeux. Je te checke, même si tu ne sens rien.
- On revient quand ? je demande à ma mère. Ne commence pas à me manquer. Ne commence surtout pas. »

« J'ai toujours voté à l'extrême gauche. J'ai participé à de nombreuses manifestations, pour nos salaires, pour nos retraites, pour la GPA, contre la finance, contre les délocalisations, contre le contrôle policier au faciès. Maintes fois j'ai crié « Liberté, égalité ». Maintes fois j'ai chanté « Tous ensemble », « Qui sème la misère récolte la colère », et même « Mangeons les riches ». Je manifeste, mais je ne brise pas les vitrines, je n'ai pas de courage physique, je ne prendrai pas les armes pour la Révolution. J'ai grandi avec des valeurs que j'essaie à mon tour de transmettre à mon fils. Bats-toi pour tes idées. Ne laisse pas les autres décider à ta place. Fais-toi ta propre opinion. Ne crois pas tout ce que tu lis sur Internet...
Internet, justement. Environ 80% des parents reconnaissent ne pas savoir exactement ce que leurs enfants font sur leur téléphone ou leur tablette; je ais partie de cette immense majorité. Je ne flique pas, moi. Ne contrôle pas. Cela ne fait pas partie de mes « valeurs».
Des chiffres, j'en ai lu d'autres, ces derniers temps. Les jeunes passent en moyenne deux heures par jour sur Internet, Instagram, TikTok. Près de 20% d'entre eux disent avoir déjà été confrontés au cyberharcèlement. Un peu plus de 60% des victimes affirment que c'était à cause de leur apparence.
J'ai combattu, j'ai voté, j'ai manifesté. J'ai levé le poing, des banderoles, des pancartes.
Aujourd'hui, je vacille. Tâchant désespérément de rester concentré sur le présent et l'avenir proche, je cherche de l'aide dans les mots ou dans la peinture, dans Qui je fus ou dans La Clairvoyance.
J'ai cherché à sauver la fraternité.
Je n'ai pas réussi à protéger mon fils. »

« ROMANE

À l'adolescence, Romane filait un mauvais coton. C'était en tout cas ce que pensait sa mère, parce qu'elle ne faisait rien à la maison, parce qu'elle parlait mal, se mettait en colère pour un oui ou pour un non, parce qu'elle vivait derrière un écran de fumée où ses amis-à-la-vie-à-la-mort, Bob Marley et Dawson Leery prenaient toute la place, parce qu'elle avait déjà frôlé le coma éthylique, parce qu'elle mangeait trop et se faisait vomir, parce que tout la révoltait, le sort des migrants, les bavures policières, la maltraitance animale, parce qu'elle passait son temps à lever le poing et à balancer des horreurs à des parents qui ne pouvaient pas la comprendre puisqu'ils étaient vieux et mous, parce que dans un univers violent, où l'on tabasse, où l'on séquestre, où l'on humilie sans raison des militants altermondialistes, où l'on tranche au fer rouge le bec des poules pondeuses, il ne suffit pas de voter SE-UNSA pour défendre l'éducation - il faut prendre les armes. À l'adolescence, Romane était une révoltée, une frondeuse, une sale gosse un poil égoïste qui rentrait à 2 heures du matin après avoir refait le monde en se déhanchant sur Bella ciao, jurant sur ce qu'elle avait de plus cher qu'elle ne deviendrait jamais prof comme ses parents, que jamais elle ne rentrerait dans le rang.
Gabriel ne doit pas être un rebelle, songe Romane en refermant le livre qu'elle essaie de lui lire, un recueil de poèmes - "Le Cœur pur du barbare", écrit, selon l'auteur, avec un caillou dans la chaussure. Gabriel est doux, un peu perdu, plus fragile qu'elle à son âge. Romane n'a pas grandi avec les mêmes réseaux sociaux que lui, on n'y harcelait pas autant, pas avec cette violence, ce désir de détruire. Ce n'était pas « mieux avant », évidemment. Les brimades ont toujours pris la forme de personnes plus fortes s'attaquant aux faibles (en sixième, une Magda est ainsi devenue la tête de Turc de sa bande parce qu'elle avait un accent et des vête- ments étranges, et Romane en a honte quand elle y repense, honte de ne pas l'avoir défendue lorsqu'on la bousculait, honte de ne pas avoir réagi quand la meute s'en prenait à elle). Mais contrairement à l'intimidation physique, le cyberharcèlement n'a pas de bornes. Il peut atteindre à tout moment - lorsqu'une victime est seule dans sa chambre, au retour de l'école, pendant des vacances en famille, tout le temps, partout.
Au moment où elle ramasse son sac, Romane sent s'abattre sur elle un malaise flou, l'envie de rien, le sentiment que ça ne finira jamais, la loi du plus fort, les violeurs et les violents, les agressifs, les frotteurs et les agresseurs, les harceleurs, les racistes, les intolérants.
- Bonjour !
New Balance jaunes, blouse blanche, cheveux gris : c'est le médecin qui suit Gabriel.
- Bonjour, répond-elle.
Elle l'a déjà croisé, mais c'est la première fois qu'ils se parlent.
- C'est bien, ce que vous faites. Il a besoin d'entendre de jolis mots.
Ils bavardent quelques instants, l'état de santé de Gabriel quarante-cinq jours après sa chute, mais aussi, la vétusté des couloirs, les malheurs de l'Hôpital et de l'Éducation nationale. Il sait qui elle est, c'est certain. Une vague prof qui n'était même pas dans l'emploi du temps de son patient, qui vient le voir parce qu'elle culpabilise, qui lui lit de la poésie parce qu'elle voudrait sauver les humains, les forêts et les cachalots... Il s'en fiche. 
Il lui parle comme si c'était une proche, un pion essentiel sur l'échiquier mental de Gabriel, au même titre qu'une tante ou une amie de la famille. Parce qu'elle est là. Parce que, à sa façon, elle lui fait du bien.
- Vous savez, dit le médecin en caressant sa joue avec un stylo, on ne s'y habitue jamais.
- À quoi ?
Il baisse les yeux.
- Je vais vous raconter une histoire. À l'époque, j'étais étudiant en médecine. En stage au Samu. On est appelés à 2 heures du matin pour une gamine. Tentative de suicide. Elle a avalé une boîte d'anxiolytiques à cause d'une rupture. Elles font toutes mal, les ruptures, et là, c'était sa première. On ne doit pas chercher à mourir pour ça, mais voilà, on est trop sérieux quand on a seize ans. La petite s'est bien amochée, elle a pris beaucoup, beaucoup de cachets. On arrive, on entre dans sa chambre pleine de posters colorés. Elle est par terre - il désigne le sol vert du couloir -, sur la moquette. Le pompier qui l'a prise en charge avant notre arrivée est épuisé par les massages. Je prends le relais, je masse comme je n'ai jamais massé de ma vie. Mes doigts cherchent à devenir des baguettes magiques, vous voyez. Le chef intube. Je prie, je masse, je prie, je masse, je pense à Mandrake, le magicien qui me faisait rêver quand j'étais môme, je pense à tous les dieux de la terre. Mais... Elle meurt.
Il parle plus bas. Il semble fatigué, tout à coup. 
- On ramène le corps sur le lit. Son pied heurte le mur. Là, une vieille photo tombe: elle a les cheveux tressés, elle serre dans les bras une autre fille, sa sœur peut-être, ou sa BFF, ou sa cousine. Je ramasse la photo. Je la pose sur la table de nuit. Ça me troue l'âme. Ça me découpe en rondelles.
Le médecin se pince l'arête du nez.
- Je ne me souviens pas du départ. Je me revois juste quelques heures plus tard, en train de refuser le verre de gnole qu'une grand-mère veut nous offrir parce qu'on a suturé sa plaie à la tête. En train de me dire que c'est dingue, que sur ce planète on naît, on meurt, on se suicide à seize ans ou on boit de la mirabelle à quatre-vingt-cinq. On se dit que le sens de la vie est protégé par un code, et qu'il est impossible à trouver. »

« Je le sais bien, que l'on passe son temps à décevoir des gens et à rater des trains, qu'il y a plus de trognons de pommes et de peaux de bananes que de tartes et de gâteaux, que la vie rime plus souvent avec salsifis qu'avec umami, et que c'est le bordel, même quand c'est bien rangé. Mais c'est parfois plus compliqué à admettre, l'échec, l'amertume, les salsifis. »

« Plus tard, dans une librairie où elle a ses habitudes, Romane cherche de l'inspiration. Elle se dit que l'art en général, et la littérature en particulier, existe parce que la perfection n'existe pas. Mais la littérature ne peut pas grand-chose contre la violence du monde. Elle n'arrête pas les balles, ne remplit pas les estomacs, n'empêche pas les hommes de tomber. Elle ne peut rien contre les guerres, dont elle est souvent l'une des premières victimes - piétinée, brûlée, interdite. Elle ne met à l'abri de rien. En revanche, la littérature panse merveilleusement les plaies. Elle est la bouée des chagrins grands comme des verres d'eau, des chagrins petits comme des océans. »

« Je pose une tasse propre sur l'égouttoir, en plonge une autre dans l'eau chaude, frotte la paroi intérieure avec ma vieille éponge, tandis qu'un psychopédagogue au nom rempli de consonnes intervient avec fermeté : On ne doit pas punir l'enfant, mais un comportement. Éteindre un comportement, ça ne posera jamais de problème. Il faut aussi des techniques pour pouvoir intégrer la punition et la sanction dans une forme de bienveillance... Si l'enfant est aimé et sécurisé, il va se développer.
J'aime mon fils.
Ne l'ai-je pas assez sécurisé ?
Où étais-je, tandis qu'il se faisait humilier, terrifier, rabaisser, détruire ? 
En train de lui enjoindre de se tenir droit, de availler plus, de répéter que c'était son avenir qu'il jouait, que je ne pourrais pas toujours être derrière lui.
En train de nager à contre-courant, hors sujet, à côté de la plaque. »

Quatrième de couverture

Quatorze ans : l'âge de l'insouciance, des parties de foot, des copains, des premiers flirts. Pour tout le monde, sauf pour lui. Gabriel est à l'hôpital, inaccessible aux mots de réconfort et aux remords de son père et d'une prof de son collège. Car les adultes n'ont rien vu venir. Ni les înjures en classe ou sur les réseaux sociaux, ni ce matin de mai où Gabriel n'a plus supporté de voir son adolescence volée par ses harceleurs. Mais dans cette saison en suspens se puisent aussi des trésors pour l'avenir.

Depuis Rester sage (selection Goncourt du premier roman 2012) jusqu'au Coeur arrière (Prix Erckmann-Chatrian 2022), Arnaud Dudek façonne une œuvre fine et sensible. Bouleversé par le mal-être d'enfants harceles a l'école, il écrit Un printemps en moins entre colère et lucidité, dans une forme chorale qui embrasse le ressenti des victimes comme de leur entourage. Une histoire coup de poing.

« Parce qu'il n'a pas fini de scroller, d'avoir le seum ou la rage, parce qu'il doit dévorer Perec et admirer Hopper, parce qu'il doit connaître des tas de nuits qui sentent l'écorce d'orange, parce qu'il doit prendre son temps, le large ou un crédit, parce qu'un abruti vomira du rhum sur sa paire de Nike Air Max TW neuve avant de devenir son meilleur ami, il doit se réveiller. »

Éditions Les Avrils,  septembre 2024
122 pages 

jeudi 18 février 2021

L'autre qu'on adorait ★★★★☆ de Catherine Cusset


🎶 Avec le temps
Avec le temps, va, tout s'en va
On oublie le visage et l'on oublie la voix
Le cœur, quand sa bat plus, c'est pas la peine d'aller
Chercher plus loin, faut laisser faire et c'est très bien
Avec le temps
Avec le temps, va, tout s'en va
L'autre qu'on adorait, qu'on cherchait sous la pluie
L'autre qu'on devinait au détour d'un regard
Entre les mots, entre les lignes et sous le fard
D'un serment maquillé qui s'en va faire sa nuit
Avec le temps tout s'évanouit 🎶
....

Un livre consacré à la perte d'un ami suicidé (on l'apprend dès le prologue), écrit comme on écrirait une éloge funèbre. Catherine Cusset s'adresse, avec un tutoiement,  à Thomas Bulot, un jeune universitaire brillant, ami de son frère et qui a été son amant, puis son ami. 
Le tutoiement est à appréhender, il peut surprendre. Un détail, parce que l'écriture de Catherine Cusset est très belle.
Sans aucune concession, elle retrace la vie de Thomas, la fin du lycée en 1986, son parcours universitaire chaotique aux États-Unis, ses amours fous et sincères, ses doutes et ses espoirs, ses excès, ses abus... Un homme adoré de beaucoup, un  « être poétique » comme il se définissait lui-même, une personnalité mouvante, qui rattrapée par certains troubles psychologiques et la détresse qu’ils engendrent, se cogne et sombre ...
« Tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d’un pessimisme absolu. C’est le cas en ce moment. Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie, telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants. »
Un livre qui fourmille de citations littéraires, Proust notamment - Thomas écrit une thèse sur "Proust et le classicisme" -, et de références musicales. 

Catherine Cusset rend un très bel hommage à cet ami disparu, un hommage poignant, empreint de vérité et écrit dans un style acéré. Elle se souvient de ce beau parcours de vie, elle le retranscrit avec lucidité, elle interroge aussi...
« Tu vas mieux. Sans raison. Ton énergie revient avec le printemps. Quand tu te réveilles le matin, la journée ne t’apparaît plus comme un désert impossible à traverser. »
J'ai dévoré ce livre mais un petit hic, malgré tout, je m'attendais à davantage d'empathie de la part de l'autrice/narratrice, de charge émotionnelle. L'emploi du "tu" y est certainement pour quelque chose. Néanmoins, une belle lecture.

« Allongés par terre dans ta chambre, vous écoutez The Cure ou, en chantant à tue-tête, Ferré, Reggiani, Brel, Dutronc et Serge Gainsbourg. Vous chantez aussi faux et fort l’un que l’autre, vous hurlez en imitant les mimiques faciales du vieux Léo aux tempes grisonnantes que vous avez vu à la télévision, et son poing qui s’abat quand il bute sur le mot « peinard » : Avec le temps… Avec le temps va, tout s’en va / Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu / … »

« D’un commun accord on baptise cette relation naissante « amitié érotique ». Il ne s’agit pas d’amour. Le sentiment qui nous lie est léger et joyeux. Personne ne doit savoir ce qui se passe entre nous, surtout pas mon frère et sa bande de copains. »

« Notre maisonnette te paraît un palace par rapport à ton trou à rats d'Harlem, avec ses quatre chambres à l'étage, toutes petites mais lumineuses, dont les fenêtres à guillotine donnent sur le ciel bleu et le jardin vert vif qui sent bon l'herbe coupée. Elle est à cinquante mètres de la mer. Tu découvres une côte découpée qui ressemble à celle de la Normandie et de la Bretagne. En fin d'après-midi Alex sert l'apéritif dans le jardin. Il fait frisquet, tu lui empruntes un pull marin, vous parlez du jeune gouverneur de l'Arkansas que personne ne connaissait il y a un an, qui a grandi dans la pauvreté et qui vient d'être élu président : un de ces destins fabuleux que permet l'Amérique. Alex met en route le barbecue et grille des brochettes d'agneau dont l'appétissant fumet caresse tes narines. Un whisky dans une main, une cigarette dans l'autre, appuyé contre le dossier d'une confortable chaise longue en bois, tu entends pépier un moineau. »

« [...] tu passes [...], dans une petite communauté de musiciens, trois semaines aussi intenses que le voyage au Japon, peut-être même plus intenses, puisque le seul vrai voyage, comme le dit Proust, ne consiste pas à aller vers de nouveaux paysages mais à voir l'univers avec les yeux et les oreilles d'un autre, et que c'est par l'art que « nous volons vraiment d'étoiles en étoiles. » Tu constates à Dijon ce que tu n'aurais jamais cru possible il y a un an devant la tombe de ta mère : tu es heureux. Proust n'écrit-il pas dans son Carnet de 1908 que « le bonheur n'est qu'une certaine sonorité des cordes qui vibrent à la moindre chose et qu'un rayon fait chanter » ? »

« Cette année tu as suivi le cours d’un grand professeur de français sur Baudelaire, et tu t’es rappelé ton unique amour : la littérature. Gagner de l’argent n’est pas une motivation suffisante : tu veux la liberté de lire, de penser et d’écrire. L’Amérique a cela de merveilleux qu’il n’est pas trop tard pour changer de voie. Comme Élisa, comme moi, tu vas t’inscrire en doctorat de lettres en postulant pour une bourse et tu deviendras professeur, pas en France, mais aux Etats-Unis où l’accès aux postes est fondé sur le mérite, où un universitaire est princièrement traité, le métier prestigieux et la liberté de l’esprit respectée. »

« Tu ne peux même pas aller te reposer dans la petite maison du Connecticut car nous avons déménagé et vivons provisoirement dans un endroit du New Jersey inaccessible autrement qu’en voiture. En congé sabbatique cette année, je circule entre les Etats-Unis et la France. Un après-midi de novembre où tu me retrouves dans un café du Village, tu me révèles ce que tu n’as dit à personne : tu es parfois sujet à des accès de dépression pendant lesquels ta vision du monde est d’un pessimisme absolu. C’est le cas en ce moment. Tu as hésité à me parler de cette humeur qui envahit ta vie telle une marée noire et tue en toi tout désir, de ce vide qui t’engloutit comme des sables mouvants. En nommant ce néant, tu tentes de lui donner une existence, de le mettre à distance, de construire une défense. Mais quel rapport entre ce noir d’encre qui te submerge quand tu es seul et ces mots que tu prononces devant un cappuccino, dans un café de New York, face à un visage ami ? »

« La femme que nous aimons est « une image, une projection renversées, un "négatif" de notre sensibilité », écrit Proust dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs. Rien de plus juste. La souffrance que t'inflige Olga est l'image latente de ton amour. Si tu parviens à accepter ce qu'elle exige de toi, cet amour aura une force herculéenne. Mais tu reviens malgré toi buter contre ce petit fait qui ne s'emboîte dans une aucune logique pouvant lui donner un sens favorable. Le téléphone portable, c'est le seul moyen de la joindre à tout moment et de savoir où elle est. Quelle autre raison qu'une double vie pourrait motiver son refus ? Avec qui est-elle en ce moment, alors que son répondeur à la maison se déclenche et qu'elle ne décroche pas, même en entendant ta voix ? Insatiable comme elle est, lui suffis-tu ? Swann se trompait-il quand son intuition lui disait qu'Odette était infidèle ? »

« Tu ne la comprends pas mais tu l'aimes. Tu ne pouvais aimer qu'une Russe, c'est l'évidence. Une femme qui te comble autant qu'elle te torture, une femme dont l'âme a des méandres où tu te perds et avec qui l'amour est un mystère sacré. »

« Ce qui compte, c'est ce que tu sens quand tu écoutes l'adagio du Quinzième Quatuor de Beethoven [...]. C'est là qu'est ta vérité ; ta vie. Toi, ton vrai toi, ton être poétique, celui qui rit avec un ami, regarde une femme, un ciel ou un tableau, est absent de ces pages. Si tu aimes tant Proust, c'est pour son intuition fondamentale : la vie véritable est dans les fragments de temps qui échappent au temps. 
La fameuse madeleine n'est rien d'autre que la rencontre du présent et du passé qui permet de sortir de l'angoisse de la mort en n'étant ni dans le passé ni dans le présent mais entre les deux. Cette phrase du "Temps retrouvé" s'est imprégnée en toi : « Une minute affranchie de l'ordre du temps a recréé en nous pour la sentir l'homme affranchi de l'ordre du temps. Mon texte, c'était l'anti-Proust. » »

« Proust encore :  « Il y a dans ce monde où tout s'use, où tout périt, une chose qui tombe en ruines, qui se détruit encore plus complètement, en laissant encore moins de vestiges que la Beauté : c'est le Chagrin. » »

« ... Richmond. C'est une ville attachante. Du Sud, avec un ciel méditerranéen, un magnifique automne. Elle te change des villes blanches qu'étaient Portland et Salt Lake City. Ancienne pour l'Amérique, elle a une histoire : c'est là que fut voté en 1786 le règlement pour la liberté religieuse rédigé par Thomas Jefferson qui institua la séparation de l’Église et de État. Et c'est à Richmond qu'a grandi celui qui fut un des héros de ton enfance, le champion de tennis Arthur Ashe. De la ségrégation au sida, sa vie est comme un concentré de l'histoire des États-Unis dans la seconde moitié du vingtième siècle : toi qui as toujours été fasciné par les prouesses sportives, tu te demandes si tu n'as pas là un sujet en or, qui pourrait donner un roman formidable, qui deviendrait ensuite un film hollywoodien.
Le casque sur la tête, Nina Simone, Betty Carter ou Keith Jarrett dans les oreilles, tu sillonnes à vélo cette ville qui n'était qu'une entité abstraite quand tu y as débarqué en août et qui devient, au fil de ta dérive sur l'une et l'autre rive de la James River, un agrégat d'images, de musées, de parcs, de quartiers à l'identité bien distincte. Ici et là tu t'arrêtes, surpris par une maison ancienne qui a survécu à l'incendie de la ville par les Anglais, ou par un porche en fonte ouvragée. Au musée des Beaux-Arts tu es ému de trouver des oeuvres de Poussin et de Delacroix : un petit bout de chez toi, si loin. Tu vas voir des films au Byrd Theater, au Landmark Theater, au Carpenter Center, dont tu admires les façades Art nouveau. »

« Je suis ton amie, je ne suis pas méchante, tu l’as compris. Mais comme j’ignore la fragilité, comme j’ignore le mal qu’on fait à l’autre en posant le doigt sur ses zones les plus sensibles et en appuyant dessus ! Ma pauvre petite fille qui n’a pas cinq ans, tu as peur pour elle, peur que son bulldozer de mère ne l’écrase sans même s’en rendre compte. Peut-être n’écriras-tu rien, mais au moins tu ne feras ce mal-là à personne. Tu te préfères dans la peau du bouffon pathétique que dans celle d’une femme qui te donne à lire un tel texte en te demandant ton avis “littéraire”. Un texte qui n’est pas seulement blessant, mais mauvais. Tu es partial, soit, puisqu’il s’agit de toi, mais tu n’as aucun doute. »

« Après t’être terré tout l’automne et l’hiver, tu t’éveilles avec le printemps. Tu commences à connaître ce rythme, le très haut suivi du très bas, les montagnes russes des émotions, le bonheur du printemps et de l’été suivi du désastre de l’automne et de l’hiver, suivi d’un nouveau printemps. Proust retrouve le temps, et toi la joie. Sans doute est-ce le rythme de la vie…»

« Malgré la mort, malgré le deuil, vous êtes follement amoureux l'un de l'autre. Ou à cause de ? « Les "quoique" sont toujours des "parce que" méconnus  », écrit, dans "À l'ombre des jeunes filles en fleurs", celui qui a tout compris, tout pensé, tout dit. »

« Quand nous dînons en tête à tête ce soir-là, tu me racontes septembre et ton désir de suicide. Je n’ai pas l’air trop inquiète, pas même quand tu me dis avoir penser à mettre un sac de plastique sur ta tête comme mon beau-père pour ne pas te louper. Tu remarques mon imperceptible haussement d’épaules, comme si je trouvais indécent d’oser te comparer à mon beau-père qui est passé à l’acte. C’est vrai que, vue de New York, de ce restaurant de Chinatown où tu dégustes un poulet au sésame dont tu trouves la saveur exquise, ta dépression de Venise ne parait pas mortelle. »

Quatrième de couverture

« Quand tu penses à ce qui t’arrive, tu as l’impression de te retrouver en plein David Lynch. Blue Velvet, Twin Peaks. Une ville universitaire, le cadavre d’un garçon de vingt ans, la drogue, la police, une ravissante étudiante, une histoire d’amour entre elle et son professeur deux fois plus âgé : il y a toute la matière pour un scénario formidable.
Ce n’est pas un film. C’est ta vie. »

L’autre qu’on adorait fait revivre Thomas, un homme d’une vitalité exubérante qui fut l’amant, puis le proche ami de la narratrice, et qui s’est suicidé à trente-neuf ans aux États-Unis. Ce douzième roman de Catherine Cusset, où l’on retrouve l’intensité psychologique, le style serré et le rythme rapide qui ont fait le succès du Problème avec Jane, de La haine de la famille et d’Un brillant avenir, déroule avec une rare empathie la mécanique implacable d’une descente aux enfers.

Éditions Gallimard, collection Blanche, août 2016
300 pages
Finaliste du prix Goncourt 2016

dimanche 10 mars 2019

Avec toutes mes sympathies ★★★★☆ de Olivia de Lamberterie

« J'écris pour chérir mon frère mort. J'écris pour imprimer sur une page blanche son sourire lumineux et son dernier cri. Pour dire ce crime dont il est à la fois la victime et le coupable. À moins que nous ne soyons tous coupables, nous qui n'avons pas su l'empêcher, ou tous victimes, nous qui ne vivrons plus qu'à demi. »
Pas toujours facile de comprendre à quel point un être cher peut être ailleurs, « tombé dans de ces trous noirs de l'univers dont les chercheurs tentent de percer les mystères. »  Et l'on comprend aisément aussi comme il doit être difficile de penser à lui comme à un malade. « Est-ce une pathologie de juger la vie dégueulasse ? Oui, certainement, quand on a une femme qu'on aime et qui vous aime des enfants merveilleux qu'on aime et qui vous aiment, un boulot chouette et une belle maison, m'a un jour assuré un ami bien attentionné. Malade ou lucide. Je ne peux pas m'empêcher de le trouver clairvoyant. La société dans laquelle on vit mérite-t-elle tellement qu'on s'y attache ? »

Olivia de Lamberterie écrit que déjà à quinze ans son frère donnait l'impression de marcher à côté de sa vie ... son frère dont la vie pesait une tonne, qui ne savait pas faire les compromis et les arrangements qui permettent de vivre...

« Quand [son] frère a-t-il chaviré ? Mué de petit prince en roi mélancolique ? Existe-t-il un point de rupture ou le découragement a-t-il envahi ses veines en douce ? »
Olivia de Lamberterie s'interroge, et par ces mots nous invite également à nous questionner sur le suicide.
Elle écrit sans tabou, avec sincérité et lucidité, raconte sa vie en l'absence du frère tant aimé, elle nous raconte son deuil, ses doutes, et convie les souvenirs comme une passerelle entre ciel et terre.
« Si, pour toi, c'est mieux, j'accepte de vivre décapitée. »

Elle nous parle aussi de son expérience de l'écriture.
« On n'a pas envie d'écrire, on écrit », disait Françoise Sagan...que tout à coup, l'écriture dépasse [les écrivains], que les phrases jaillissent d'on ne sait plus où, les personnages se mettent à vivre tout seuls et font ce qu'ils veulent. Eh bien, tout est vrai, le livre s'écrit tout seul.

Apprendre à vivre avec les morts n'est pas chose aisée, naturelle; l'écriture aide, mettre des mots sur la douleur apaisent et libèrent des maux. Jérôme Garcin écrit dans son livre "Olivier" qu'il n'y a pas meilleure confidente que la page blanche.

Vous l'aurez compris le sujet n'est pas des plus funky. Il s'en dégage cependant tellement d'amour, de réalisme, de vérités que je ne peux que conseiller cette lecture, à un moment ou à un autre. Elle ne m'a pour ma part pas laissée indifférente et fait encore écho en moi.

Vincent Delerm - Les gens qui doutent

« Je ne me suis jamais arrêtée de lire. Jusqu'à aujourd'hui, où la mort me rend les mots étrangers.
L'amour se nourrit d'absence.
Bienvenue chez les dingos. Les malheureux du monde. Les invisibles. Personne ne veut voir des clochards échoués, ces vieillards déchus, cette jeune fille si maigrichonne qu'on aurait dit qu'elle allait tomber en miettes, ces gens absorbés en eux-mêmes ou au contraire très agités, cette femme fantomatique au crâne rasé. [...] Qui sait où la raison s'est cassé la figure.
L'amour immense qui l'entourait ne lui a pas servi de parachute. Ce ne sont jamais sur les idiots que le couperet de la grande dépression s'abat, en silence, un matin, pour entamer son long travail de sabotage. Sylvia Plath, Romain Gary, Ernest Hemingway [...] je ne les considère pas malades, ces blessés dotés d'une sensibilité trop exacerbée pour supporter de se lever un matin de plus.
C'est la meilleure décision que j'ai prise de toute ma vie. [...] de celles qui nous font accorder notre être avec notre existence, toucher terre puis les étoiles.
C'est qu'il arrive tant de choses. Il arrive trop de choses. C'est cela. L'homme accomplit, engendre tellement plus qu'il ne peut, ou ne devrait, supporter. C'est ainsi qu'il s'aperçoit qu'il peut supporter n'importe quoi. C'est cela. C'est cela qui est terrible, le fait qu'il peut supporter n'importe quoi, n'importe quoi.Light in August(des mots sans issus de Faulkner)
Je me souviens de Françoise Sagan venue présenter Bonjour tristesse à New York en 1955 : « Mon anglais étant limité à mes notes de baccalauréat, c’est-à-dire sept, huit, ma conversation en demeurait disons amène et neutre », écrit-elle dans ses Mémoires. Elle dédicaçait des exemplaires de son roman avec ces mots : With all my sympathy. Il a fallu quinze jours pour qu’une âme avisée lui apprenne qu’elle venait d'adresser ses condoléances à tous ses fans américains.
On écrit pour exprimer ce dont on ne peut pas parler, pour libérer tout ce qui, en nous, était empêché, claquemuré, prisonnier d'une invisible geôle. Et il n'y a pas de meilleure confidente que la page blanche à laquelle, dans le silence, on délègue ses obsessions, ses fantasmes et ses morts. Tu m'as révélé l'incroyable pourvoir de la littérature, qui à la fois prolonge la vie des disparus et empêche les vivants de disparaître. (Jérôme Garcin, Olivier) 
Le chagrin est une traversée, il faut nager jusqu'à atteindre une rive inconnue, au milieu d'îles et d'écueils. Noël semble un sacré obstacle à franchir. Aucun adulte n'a le coeur à faire la fête, mais les enfants, si. Et puis, de toute façon, la vie est foutue, c'est trop tard, alors quoi, on devrait se couvrir la tête de cendres ? Tous pleurnicher les papattes en rond ? On a de la ressource, Alex nous a laissé ça aussi. On déterre la fantaisie qui sommeille a fond de nous. » 

Quatrième de couverture
"Les mots des autres m’ont nourrie, portée, infusé leur énergie et leurs émotions. Jusqu’à la mort de mon frère, le 14 octobre 2015 à Montréal, je ne voyais pas la nécessité d’écrire. Le suicide d’Alex m’a transpercée de chagrin, m’a mise aussi dans une colère folle. Parce qu’un suicide, c’est la double peine, la violence de la disparition génère un silence gêné qui prend toute la place, empêchant même de se souvenir des jours heureux.
Moi, je ne voulais pas me taire.
Alex était un être flamboyant, il a eu une existence belle, pleine, passionnante, aimante et aimée. Il s’est battu contre la mélancolie, elle a gagné. Raconter son courage, dire le bonheur que j’ai eu de l’avoir comme frère, m’a semblé vital. Je ne voulais ni faire mon deuil ni céder à la désolation. Je désirais inventer une manière joyeuse d’être triste.
Les morts peuvent nous rendre plus libres, plus vivants."
O. L.
Éditions Stock, août 2018
254 pages 
Prix Renaudot Essai


Olivia de Lamberterie est journaliste à Elle, chroniqueuse littéraire à « Télématin » sur France 2 le vendredi matin, au « Masque et la plume » sur France Inter et correspondante pour Radio Canada.