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mardi 27 décembre 2022

Les enfants de la discorde ★★★★☆ de Jonathan Werber

Jonathan Werber exploite parfaitement la passion que son père lui a transmis des histoires dans l'Histoire. Dans "Les enfants de la discorde", même si son imaginaire a créé quelques personnages et inventé une ou deux petites histoires, les éléments historiques liés à la Terreur qui y sont décrits, ses drames, ses crimes, les exactions commises sur les personnes qui avaient le malheur de rejeter les dérives de la République, ont bel et bien existé. 
« [...] Une Terreur qui, au final, a vu ses dirigeants se comporter en tyrans, au nom d'un idéal dévoyé, volant au peuple le droit à la liberté de penser.
Pour certains, la Révolution représente cette liberté : on ne pourrait en choisir les périodes et condamner sa terrible époque sans rejeter ses débuts en même temps. Pour d'autres, la Révolution de 1789 n'a rien à voir avec les exactions de certains révolutionnaires en 1793. C'est ce que j'ai tendance à penser. Porter un regard lucide sur les pages noires de cette histoire n'est pas rejeter la Révolution ni prendre le parti de ses adversaires. »
L'écriture de Jonathan Werber nous happe, elle est un régal à lire, elle nous emporte dans cette histoire de vengeance implacable et dans ces pages de l'Histoire postrévolutionnaire. Certaines m'ont profondément émues - je ne connaissais pas l'histoire des assassinats dans les gabarres. 
Un grand merci aux éditions Robert Laffont et à Babelio pour cette lecture instructive, enrichissante et pour la découverte d'un auteur, digne fils d'un écrivain dont j'ai dévoré ses premiers livres et garde un souvenir impérissables des "Thanatonautes".
Et merci à vous Jonathan Werber. Hâte de vous lire à nouveau.



« Le temps n'est pas une menace, mais une arme. Si tu la fais tienne, alors non seulement tu échapperas à son joug, mais tu sauras vraiment ce qu'est de vivre libre. »

« [...] si tu tues Carrier ce soir, il deviendra un martyr. Il restera dans l'histoire comme le héros militaire qui a mis à genoux la Vendée et non comme le despote imbu de lui-même qu'il est en réalité. Tout le monde oubliera ses forts, ses exactions, ses crimes et il deviendra un saint républicain. Est-ce que tu veux vraiment lui offrir cette auréole ? »

« - [...] Qu'est-ce que la Révolution française ? Le jeune homme fut pris au dépourvu.
- Je... hmm... C'est la victoire de la république face à la monarchie, la fin de l'Ancien Régime, une tentative de créer un avenir meilleur.
- Mais encore?
- C'est rendre le pouvoir au peuple ? 
Phelippes se leva et s'avança vers Simon avec un air professoral.
- Ah, tu tiens une idée, citoyen Delmotte. Je vais même dire que je suis d'accord avec toi : la Révolution française, c'est une redistribution du pouvoir. Ça a commencé avec la rédaction des cahiers de doléances il y a cinq ans, permettant au tiers état, partout dans le pays, d'avoir enfin son mot à dire, La redistribution des cartes s'est durcie quand fut ôtée toute forme d'influence à la noblesse puis au clergé. Finalement même Louis Capet s'est vu amputé de tout pouvoir, avant. comme chacun le sait, d'être tout bonnement décapité en début d'année, suivi de sa chère Marie-Antoinette il y a deux mois. Depuis, les députés se réunissent constamment pour écouter les doléances de la France, tant que cette France se plie aux idées républicaines bien sûr. Dans le cas contraire, on envoie aux régions qui renâclent cinquante mille soldats avec ordre de tout brûler. Et ça donne Lyon, et les chouans, ou encore la guerre de Vendée.
- Vous savez que ce sont eux qui ont ouvert les hostilités.  
- Il n'y a pas de soldats innocents dans une guerre, peu importe le camp.
- Même quand on protège son pays ? 
- Peut-on vraiment protéger un pays contre ses propres habitants?
Simon n'aimait pas la tournure de la conversation. 
- Un président du tribunal révolutionnaire antirépublicain, je crois que j'aurai tout vu!
- Tu te trompes sur mon compte, Simon. Je ne suis pas antirépublicain et ne cherche qu'à appliquer la justice, pour laquelle je me suis toujours battu. Depuis que j'ai vingt et un ans, je traîne des nobles au tribunal et les punis de se croire intouchables. Voilà la motivation sans faille qui m'a mené, rien d'autre. Mon amour de la justice a été reconnu et me vaut la prestigieuse position dont je dispose aujourd'hui. Mais la Vérité, sœur de la Justice, exige de moi quelque chose dont je suis privé, un élément dont tu es spécialiste : le temps. Nantes étant le dernier bastion républicain entre la Vendée et les chouans, nous héritons de tous les prisonniers de la région. Apparemment je ne serais pas assez rapide pour les juger. D'où les multiples commissions militaires et parodies de juges qui s'improvisent pour délivrer des condamnations sans même connaître les noms des accusés. »

« Alors qu'il sortait du souvenir de cette première bataille, Simon se dit qu'il avait eu tort de ne jamais craindre la République. Il avait toujours considéré celle-ci comme du côté des bourgeois et ennemie des nobles, mais il comprenait désormais qu'on la faisait frapper là où ses propres privilégiés le lui indiquaient, au nom de leur seul bénéfice personnel.
Le soldat conclut qu'en quittant Nantes pour poursuivre le combat contre les Vendéens, il avait laissé la barbarie s'immiscer par la voie du gouvernement plutôt que par celle des  armes. Mais le résultat revenait au même, et il comprenait enfin pourquoi le juge pouvait être à la fois révolutionnaire et anti-Carrier: le consul ne différait en rien de certains nobles d'autrefois qui, forts de l'autorité que leur donnait leur statut, rangeaient per contrainte la justice et la raison de leur côté.
Si la Convention ne découvrait pas par elle-même à quel serpent elle avait accordé sa confiance, Simon se ferait un plaisir de la renseigner. Il n'agissait plus seulement pour venger son père, mais aussi pour Nantes et la France entière. »

« Engoncé entre les entrepôts face au port, le Pot Percé n'était pas le plus grand cabaret de Nantes, mais il bénéficiant d'une renommée internationale grâce au commerce maritime. Jusqu'au blocus anglais, qui lui avait fait perdre de sa superbe. De ville négrière, Nantes s'était muée en ville militaire. Les négociants avaient cédé aux combattants les chaises bancales, les tables en bois aux bords usés de ce lieu aux odeurs rances où le triste sort de centaines d'esclaves s'était joué aux cartes selon l'humeur de la chance et les emportements de l'ébriété. Dans la salle régnait un affreux brouhaha qui roulait sur les quais comme une déferlante, au grand dam des riverains. Les soldats républicains du moment se montraient tout aussi bruyants que les esclavagistes et marins de la traite d'hier, dépensant leur solde en petits pains trop cuits, potages indigestes et vins rances. Avinés, ils forçaient souvent la main aux serveuses afin de leur imposer une gigue maladroite au son endiablé d'un luth qui accompagnait leur descente vers l'ivresse.
Simon ne s'était jamais accoutumé à ces endroits, estaminets douteux où des enfants jouant aux marionnettes pouvaient être bousculés par deux gaillards alcoolisés se cognant la face pour un désaccord sur une partie de dames.
Ici, chiens et hommes semblaient revenus à l'état d'égaux. »

« « Personne n'est innocent dans une guerre », son père le lui avait dit, le président du tribunal révolutionnaire aussi. Et cette maxime revenait le frapper avec force, renversant la morale qu'il avait érigée avec soin comme un mur autour de ses peurs. »

« Quand les rues se firent plus obscures, son regard se leva vers le cosmos. L'immensité du ciel étoilé lui fit comprendre à quel point il était insignifiant, même par rapport à cette ville. Un fragment, un quatre-vingt-dix-millième de Nantes. Face aux vastitudes du firmament et de la cité qui l'avait vu naître, Simon dut affronter une vérité qu'il n'avait jamais voulu admettre : en prenant les armes, il s'était corrompu. Si un repos éternel l'attendait après sa mort, chaque âme qu'il avait fauchée se dresserait devant lui comme un cauchemar supplémentaire à endurer pour toujours.
Après chaque bataille, il avait réussi à se convaincre que la cause qu'il défendait était juste, que son but d'offrir à tous une vie meilleure valait le prix à payer. Il avait volontairement sacrifié son innocence, espérant qu'elle ressusciterait une fois la guerre achevée. Lui qui rêvait d'une vie normale, d'une existence où il oublierait avoir tiré sur le paysan qui, hier, le nourrissait, venait de franchir un nouveau palier. Car ces souvenirs de guerre n'étaient rien comparés à ce que la troupe Lamberty l'avait contraint à voir, à entendre et à faire. Il ne s'agissait même plus de guerre. Les victimes de ce soir étaient des religieux qui vouaient leurs journées à la prière, cherchant à insuffler à la population une foi censée les aider dans les moments difficiles. Leur seule erreur avait été de refuser d'adopter la Constitution civile du clergé, ce texte qui les obligeait à renier le Vatican et le pape. Dans un monde postrévolutionnaire aux mains de brutes, ce péché la mort.
Simon ne pouvait s'empêcher de songer au calvaire de ses victimes, d'imaginer les interminables journées passées à bord d'un bateau pourri, jusqu'au jour de leur transfert vers un autre bateau dans lequel on les avait noyés comme une portée de chats dont personne ne savait que faire ; d'endurer l'asphyxie progressive, d'entendre les cris des prisonniers de la cale, amis comme inconnus. Dans son crâne résonnaient en boucle leurs hurlements. Les Nantais devaient les avoir entendus aussi dans la nuit, mais au matin qui s'en soucierait encore? La ville reprendrait ses activités et oublierait ce crime commis au nom de sa sauvegarde. »

« - Il n'y a pas besoin de connaître l'art pour être ému par ce qu'il provoque. C'est l'essence même de sa force : stimuler une émotion, une pensée, une réflexion, quelque chose... L'art vise à ne pas laisser indifférent. »

« Quand la République pose les yeux sur une proie, elle ne la lâche pas avant de l'avoir déchiquetée.  »

« - Si la bonté chrétienne se limitait à mes amis, elle ne serait pas chrétienne mais purement animale. Et je ne serais pas devenu religieux mais tailleur d'habits, conformément au voeu de mon père. J'aurais vendu des vestes et des jabots à des compagnons de cabaret, eu une vie normale, banale. Peut-être même aurais-je été du côté révolutionnaire. J'en ai décidé autrement. L'habit m'impose de représenter Dieu dignement, d'essayer d'égaler Sa bonté même en ces temps diaboliques. Ce n'est pas facile, mais c'est juste. Et ce qui est juste s'avère toujours récompensé. C'est une règle, que T'on croie en Lui ou non. »

« Il songeait que parmi les chefs d'accusation de Carrier et de la troupe Lamberty, les noyades ne figuraient même pas. Cet acte ignoble était-il considéré comme un service rendu à la République ? Vraisemblablement oui. Ému à son tour, il se demanda si la raison pouvait trouver sa place dans cette folle époque où le gouvernement venait à peine de naître sur les cendres de l'ancien. »

« Juges, jurés, citoyens, aujourd'hui se trouve devant nous le citoyen Jean-Baptiste Carrier. J'ai décrit comment il avait malmené, martyrisé et souillé Nantes lors de l'audience précédente. Ce que j'aimerais vous faire comprendre aujourd'hui, c'est plutôt la menace qu'il représente pour l'avenir. Si la Révolution avait pour objectif de rendre humanité, pouvoir et dignité à un tiers état méprisé et laissé pour compte dans le royaume des Louis des siècles durant, faut-il pour autant accepter de voir un de ses meneurs tomber dans l'égoïsme et la barbarie, la tyrannie et le meurtre ?  Un homme qui n'hésite pas à noyer tous ceux qu'il considère comme des gêneurs et à piller leurs biens à son profit est-il un Républicain sincère ? »

Parlons histoire 

« [...] Phelippes-Tronjolly était le président du tribunal nantais, et sa mésentente avec le consul était de notoriété publique. C'est lui qui a mené la défense, et mis à mal Carrier, au procès des Nantais, dont il était pourtant l'un des inculpés après l'intervention à Nantes de Bô et Bourbotte.

Cette procédure a bel et bien amorcé la chute du député, qui jusque-là avait toujours dirigé armées et villes sans être menacé.

L'histoire du général Moulin est tout aussi vraie. Comme son implication dans l'arrestation de Carrier.

Mon imaginaire a, en revanche, donné naissance aux personnages de Simon (ainsi que de sa famille), de Charlotte et de Blaise. 
J'ai inventé aussi l'histoire du coffre à fleur de lys et son contenu. De fait, le premier fusil à canon basculant (appelé fusil Pauly) a été inventé plus tard, en 1812, par Jean-Samuel Pauly, armurier suisse établi à Paris. Mais je trouvais que le prototype d'une telle arme et de munitions  « révolutionnaires » était le meilleur legs que le père de Simon pouvait laisser à ce dernier, trouvailles techniques rappelant les moments qu'ils avaient partagés à la chasse ainsi volonté commune de transformer le temps en allié. 
Une autre scène complètement fictive est celle de la lutte dans l'entrepôt des cafés entre la troupe Lamberty et les hommes de Vincent-la-Montagne. Elle vient ainsi illustrer la rivalité entre ces deux groupes (qui se détestaient en réalité au moins autant que dans le roman).

Pour finir, il me paraît important d'évoquer la guerre de Vendée, fond historique de ce roman. 
Ce conflit s'est déroulé entre 1793 et 1800. Les études les plus récentes estiment à environ cent soixante-dix mille les victimes vendéennes, soit presque un quart des habitants de la région. Les pertes républicaines sont estimées, elles, à trente mille. Tout comme pour les noyades évoquées plus haut, les chiffres varient car les sources varient. En 1796, après seulement trois ans de conflit, le député Barras estimait les morts à six cent mille. En 2007, l'historien Jacques Hussenet parlait plutôt de deux cent mille victimes pour toute la durée de l'insurrection, ce qui est, déjà, énorme.
Ce roman est ma manière de rendre hommage à ces personnes. De montrer aussi l'un des drames de la Terreur. Une Terreur qui n'a pas seulement guillotiné les nobles et fait monter à l'échafaud des individus issus des rangs mêmes de la Révolution, mais qui a aussi enterré des paysans dans des fosses et égorgé ceux qui avaient le malheur de ne pas penser du bien des dérives de la République. Une Terreur qui, au final, a vu ses dirigeants se comporter en tyrans, au nom d'un idéal dévoyé, volant au peuple le droit à la liberté de penser.
Pour certains, la Révolution représente cette liberté : on ne pourrait en choisir les périodes et condamner sa terrible époque sans rejeter ses débuts en même temps. Pour d'autres, la Révolution de 1789 n'a rien à voir avec les exactions de certains révolutionnaires en 1793. C'est ce que j'ai tendance à penser. Porter un regard lucide sur les pages noires de cette histoire n'est pas rejeter la Révolution ni prendre le parti de ses adversaires. »

Quatrième de couverture

Décembre 1793, Nantes

Quand le jeune soldat républicain Simon Delmotte revient chez hui après avoir participé à la guerre de Vendée, il découvre que sa famille a été victime de la Révolution. Son père a été assassiné, sa mère arrêtée et leur atelier d'horlogerie saisi. Très vite, il soupçonne un homme : Jean-Baptiste Carrier, l'impitoyable consul qui tient la région d'une poigne de fer.

Avec la complicité du juge Phelippes et de l'intrigante courtisane Charlotte, Simon élabore une vengeance à la hauteur du criminel. Mais face à lui se dresse toute la brutalité de ce nouveau régime dont Carrier contrôle chacune des ficelles.

Pour avoir une chance d'obtenir justice, Simon devra affronter la Terreur et plonger dans les noirceurs de son âme... en prenant garde de ne pas s'y noyer.

Après une formation d'ingénieur et de scénariste. Jonathan Werber s'est passionné pour l'histoire. Son premier roman Là où les esprits ne dorment jamais (Plon, 2020; Pocket, 2022) avait pour thème le spiritisme et l'illusionnisme au XIX siècle.

Éditions Robert Laffont,  septembre 2022
490 pages

lundi 17 septembre 2018

Orphelins 88 ★★★★★ de Sarah Cohen-Scali

Un roman jeunesse à mettre entre toutes les mains de treize à soixante-dix sept ans...
Je découvre Sarah Cohen-Scali que je vais avoir le plaisir de rencontrer lundi prochain grâce à Babelio et aux éditions Robert-Laffont que je remercie vivement. Merci à vous également Sarah Cohen-Scali pour cet opus que je comprends être en quelque sorte lié à votre précédent roman Max, que je vais d'ailleurs m'empresser de me procurer, pour vos notes dans les dernières pages qui apportent un éclairage précieux et très appréciable sur le sujet et les personnages de votre roman.

Orphelins 88 est un roman touchant, émouvant, qui aborde un sujet méconnu et atroce de la Seconde Guerre Mondiale : les enfants du programme Lebensborn, des enfants, d' Europe de l'Est majoritairement, kidnappés par les Nazis et entraînés à devenir de véritables et purs Allemands. L'histoire se passe après la guerre. 
C'est Siegfried, rebaptisé Josh, par les Ami (les Américains), héros de ce roman, qui nous livre un aperçu de ce qu'il a pu y subir, et qui a eu pour conséquence de lui faire oublier son passé, jusqu'à son vrai nom, le visage de ses parents, ses origines...
Nous le suivons à la recherche de ses souvenirs volés, une quête parsemée d'embûches et ponctuée de belles rencontres. 
Les personnages de ce roman sont très attachants; il y a Ida, la responsable du centre de l'UNRRA (United Nation Relief and Rehabilitation Administration), une personne dévouée à la cause de ces enfants "perdus", qui ont connu l'enfer, de ces bébés, anormalement sages, aucun n'arriv[ant] à sourire, privés de l'amour maternel pourtant capital, des futurs, pour certains, réfugiés de l'horreur ; il y a Wally, un sergent noir Ami au coeur tendre, le Dr Philippe aux mots encourageants, les "potes" germanisés et les "potes" juifs aux histoires saisissantes et puis les deux jeunes filles Beate, qui a un grain, « Un grain qui a été semé par la guerre. » et la jolie Halina, qui partageront un bout de chemin avec notre courageux  héros, Josh, Jo..., enfant volé, perturbé, tiraillé par un bras gauche tatoué et un bras droit ... « aryen ».
« Je crois bien que, si les deux parties de moi-même pouvaient se séparer, elles se battraient l'une contre l'autre»
La reconstruction n'est pas évidente, il faut réapprendre à vivre normalement dans un temps de paix qui n'en est pas tout à fait un. La Paix ne fait pas disparaître la Haine. 

Sarah Cohen-Scali met en lumière un sombre pan méconnu de l'Histoire des années Nazis, elle rend également un bel hommage à toutes les personnes engagées et dévouées dans les causes humanitaires (militaires, infirmiers, médecins...), qui œuvrent, notamment, pour que des enfants traumatisés, puissent retrouver un semblant de dignité, et apprendre à se construire, se reconstruire, à vivre normalement... Des "Ida", des "Wally" œuvrent encore aujourd'hui sur bien des fronts partout dans le Monde, avec force, amour et courage...

Ce roman est très instructif (je ne connaissais ni le programme Lebensborn, ni l'existence des Braunen Schwestern, ni des centres UNRRA, ni celle dans les camps de la Scheisskarte...). 
Il traite d'un sujet grave, nous plonge à plusieurs reprises dans l'horreur mais je retiens avant tout et surtout, l'humanité et l'espoir qu'il dégage. L'écriture est fluide, parsemée de poésie et d'humour, donnant une légèreté très appréciable au texte.

Une période cruelle de l'Histoire vécue et racontée par un enfant de treize ans. Poignant.

À lire, à partager avec nos ados...
« Il faut que le monde entier sache. Il faut garder la mémoire de ce qui est arrivé...»
***********************
« Dieter, c'est un vieillard de dix-neuf mois qui refuse de communiquer avec le monde extérieur.

Les vieux murs du couvent ont tenu le coup. Ils sont grêlés par le temps, plâtre et peinture se décollent et desquament comme une peu malade. Ils ressemblent à ces survivants atteints de la pellagre, une maladie consécutive à la malnutrition qui troue la peau de plaies suppurantes. Ça donne à la bâtisse un côté humain, solidaire des souffrances des habitants de la région. 

Je n'aime pas dormir.Je n'aime pas rêver. 
[...] 
Pourquoi donc veulent-ils que je retrouve la mémoire ? Les images de mes cauchemars auraient alors un sens et elles seraient encore plus épouvantables. Alors que là, elles passent directement à la trappe de l'oubli. Fini ! Poubelle !

La Mercedes, c'est la voiture allemande par excellence, elle est impossible à dégermaniser (ou à américaniser). Les Alliés devraient penser à délivrer un Persilschein aux objets autant qu'aux personnes. Moi, je l'ai eu tout de suite, mon Persilschein : le tatouage sur mon bras gauche. « Une attestation Persil », alors que les chiffres gravés sur ma peau ne seront jamais lavés ...

Il faut bien se dire que si ce sont des enfants physiquement, psychologiquement, ce sont des adultes.

Toujours cette sensation d'accrocher les fils d'une toile d'araignée, de percer un voile qui se déchire, de lever un rideau qui, dévoré par les mites, tombe en poussière dès que je le touche, sans rien révéler.

Milk and honey, on dit ici en parlant de l'Amérique, le pays de la liberté. Ça ne correspond pas du tout à ce que m'a raconté Wally. Je me représente maintenant l'Amérique coupée en deux, le Nord et le Sud, comme un gros gâteau dont la moitié, en dépit de son aspect appétissant, serait empoisonnée. Un pays de marionnettes. 

Un petit bout d'humain tout rétréci et racrapoté, au visage plissé et aussi ridé qu'une pomme tombée d'un arbre et oubliée au soleil.

À quoi ça sert, franchement hein, d'être honnête avec des cons ?

On dirait que la paix, c'est le temps du recyclage. Recyclage des matières premières. Des enfants aussi ? L'adoption, l'émigration, c'est un peu ça, non ?

Ce qui est bien avec les livres, c'est qu'ils vous permettent de voyager sans visa, sans autorisation, sans restriction d'âge, sans prendre un avion ou un train.

... nos pensées vagabondent et se rejoignent quelque part, dans la moiteur de l'instant, dans le chant d'un oiseau, le bourdonnement d'un insecte, dans un temps qui se figé.

C'est fou comme l'espoir ressemble à la peur. C'est fou comme il est douloureux. »

***********************
Quatrième de couverture

Munich, juillet 1945.
Un garçon erre parmi les décombres…

Qui est-il ? Quel âge a-t-il ? D'où vient-il ? Il n’en sait rien. Il a oublié jusqu’à son nom. Les Alliés le baptisent « Josh » et l’envoient dans un orphelinat où Ida, directrice dévouée, et Wally, jeune soldat noir américain en butte au racisme de ses supérieurs, vont l’aider à lever le voile de son amnésie.
Dans une Europe libérée mais toujours à feu et à sang, Josh et les nombreux autres orphelins de la guerre devront panser leurs blessures tout en empruntant le douloureux chemin des migrants.
Si ces adolescents sont des survivants, ils sont avant tout vivants, animés d’un espoir farouche et d’une intense rage de vivre.

Un roman saisissant qui éclaire un pan méconnu de l’après- Seconde Guerre mondiale et les drames liés au programme eugéniste des nazis, le Lebensborn.

Editions Robert Laffont, Collection R,  20 septembre 2018
432 pages



Sarah Cohen-Scali est née en 1958 à Fès, au Maroc. Licenciée en philosophie, elle a aussi suivi des études d'art dramatique. Elle écrit des romans policiers et fantastiques pour les petits, les adolescents et les adultes, ainsi que des romans noirs. Elle a publié une cinquantaine de livres.


mardi 14 juin 2016

Même les pierres ont résisté de Yves Viollier*****


Editions Robert Laffont, Septembre 2012
252 pages

Résumé éditeur


Au milieu des haies vives et des chemins creux de Vendée, il y avait Grasla, la forêt de chênes et de hêtres barrée de ronces impénétrables.

Et, lorsqu'en février 1794 la Convention a lancé sur le pays ses infernales colonnes incendiaires afin que " pendant un an nul homme, nul animal ne puisse subsister sur ce sol ", les habitants du pays de Grasla se sont réfugiés dans la forêt. Ils s'y sont cachés pendant de longs mois. Ils ont construit des huttes qu'ils appelaient des loges. Ils ont créé un vrai village avec une loge-église, un hôpital au milieu des arbres. Ils ont eu froid, faim. Il a neigé, beaucoup plu au cours de ce terrible hiver. Les soldats de la République brûlaient leurs fermes. Ils étaient comme sur une île au milieu de la guerre. C'est à travers le destin de quelques personnages étonnants qu'Yves Viollier raconte cette épopée. 

Et surtout l'histoire de Marie-Pierre, la jeune sage-femme lumineuse qui, aux côtés du docteur Blé, l'humaniste intransigeant, ne cessera jour et nuit dans cet hôpital invraisemblable de soigner les blessés, de fermer les yeux des morts et de mettre au monde les nouveau-nés. Elle poussera l'héroïsme jusqu'à soigner un soldat ennemi gravement blessé qu'elle a connu autrefois, dans une autre vie. Lui laissera-t-on le droit d'aimer ce jeune homme, son ennemi ?

Pour tous ces gens, chaque jour est un combat, chaque nuit est une épreuve, et pourtant ils survivent. Plusieurs mois passeront avant que, petit à petit, les réfugiés quittent la forêt et rejoignent leurs villages.

Si bien que, le 12 juillet 1794, lorsque le général républicain Ferrand investit Grasla, à la tête de trois mille six cents hommes, il ne trouve qu'un village de loges vides. Les derniers occupants avertis de l'assaut sont retournés chez eux. Et la vie reprendra dans cette Vendée ravagée par cette guerre inhumaine.

Mon avis ★★★★★  


Très beau récit à la mémoire des populations vendéennes qui en 1793-1794, ont dû fuir face aux soldats de la République, les Bleus, face aux redoutables colonnes incendiaires du général Turreau.
Ce sont près de 2000 mille hommes, femmes, enfants, vieillards, qui se sont réfugiés dans la forêt de Grasla. Ils s'y sont organisés pour survivre, ont construits des loges pour chaque famille, une église, un hôpital. Un véritable village s'est élevé.
L'histoire nous est conté à travers le témoignage de plusieurs personnages au destin étonnant.
Le personnage de Petit James est très attachant, j'ai souffert avec lui. Il a été témoin du massacre de certains hommes du village, dont son père et son frère, alors qu'il était guetteur à ce moment là. Mais c'est surtout l'histoire de Marie-Pierre qui est au centre de ce récit, et qui nous prend aux tripes. Jeune sage-femme brillante, courageuse, remarquable héroïne, formidable résistante, pleine d'espoirs, qui ne cessera, jour et nuit, d'être aux services des blessés, des futures mamans dans leur délivrance, et fermera les yeux des morts. Elle ira jusqu'à soigner un soldat ennemi, très gravement blessé et devra endurer les critiques et menaces des villageois.
La relation de Marie-Pierre avec son père est touchante. Son père est une belle personne qui a les mots justes, qui sait la soutenir malgré un souvenir douloureux.

Cette épopée est contée avec beaucoup de charme et de réalisme, les mots sont justes, les descriptions sont parfaites. Un témoignage remarquable qui m'a beaucoup touchée.