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mercredi 11 janvier 2023

Quand tu écouteras cette chanson ★★★★★ de Lola Lafon

« Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Je suis venue en éprouver l'espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l'épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois de vie cachés à huit dans ces pièces exiguës ? »
L'Annexe, lieu où Anne a écrit son journal, dernier lieu où elle et sa famille ont été réunis, avant que l'ignoble pan de l'Histoire que nous connaissons bien ne les sépare à jamais. Lola Lafon raconte sa nuit passée dans ce lieu, une expérience extrême que l'on comprend nécessaire pour l'auteure, convoquant et se confrontant au fantôme d'Anne Franck, « vénérée et piétinée », à celui d'Otto Franck, le père d'Anne, seul rescapé, traumatisé, mais également à ses propres fantômes.
Un récit fort, émouvant, intimiste, riche d'informations notamment sur la jeune vie brisée d'Anne Franck, sur l'ardent désir d'une adolescente vive et drôle en dépit du reste, de devenir écrivaine et d'être publiée. Lola Lafon lui rend un bel hommage.
« Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Les hommes sont complices de ce qui les laisse insensibles. »
George Steiner

« Mais ce qui à la fois est absent aussi bien que présent, sache-le voir, par la pensée, d'un regard que rien ne déroute. » 
Parménide

« Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n'est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la soeur imaginaire de millions d'enfants qui, si elle avait survécu, aurait l'âge d'une grand-mère; Anne Frank l'éternelle adolescente, qui aujourd'hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l'âge auquel on cesse de vivre.
Anne Frank, que le monde connaît tant qu'il n'en sait pas grand-chose. Une image, celle d'une pâle jeune fille aux cheveux sagement retenus d'une barrette, assise à son petit secrétaire, un stylo à la main. Un symbole, mais de quoi ? De l'adolescence ? De la Shoah ? De l'écriture ?
Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment ? Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ? Celle d'une adolescente enfermée pour ne pas mourir, dont les mots ne tiennent pas en place.
Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. »

« Anne Frank vénérée et piétinée. »

« Comment l'appeler ? Je dis Anne, mais cette fausse intimité me met mal à l'aise. Je ne peux pas dire Anne, quelque chose m'en empêche, qui, au cours de ma nuit, se matérialisera par l'impossibilité d'aller dans sa chambre. Alors je dis Anne Frank, comme on fait l'appel, comme on évoque l'ancienne élève brillante d'un collège fantomatique. Deux syllabes.
La nuit, je me la figurais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d'Anne Frank, je me préparais à être au diapason du vide, à le recevoir.
Je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver. »

« « Les mesures antijuives se sont mises en place, petit à petit. Nous refusions de nous laisser atteindre, il fallait garder la tête haute. Il nous était interdit d'emprunter les transports publics ou de posséder un vélo ? Nous irions à pied. Nous n'avions plus l'autorisation de nous rendre au cinéma, au concert ? Tant pis, nous jouerions de la musique à la maison. À l'été 1941, les directeurs de lycée ont dressé des listes des élèves - de sang juif ». En classe, on nous a obligées à nous asseoir à part. Peu de temps après, nous avons été exclues. Margot était dévastée, elle allait attendre ses anciennes camarades de classe à la sortie des cours, tant elles lui manquaient.
Les enfants juifs n'avaient plus le droit d'aller à l'école ? Qu'à cela ne tienne, il y avait de très bons professeurs juifs, nous ferions nos propres écoles.
Nous nous accrochions à n'importe quelle joie: Otto louait des films qu'il projetait à ses filles, Anne confectionnait des tickets qu'elle adressait à ses amies. Tout y était parfaitement imité: l'horaire de la séance, le siège réservé. » »

« Certaines rencontres commencent au moment où on se quitte, quand le temps presse. Alors les mots battent au coeur de l'essentiel. »

« Anne n'œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sa vie. N'oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum: Anne Frank désirait être lue, pas vénérée. Hannah Arendt qualifiait l'adoration dont elle est l'objet de " sentimentalisme bon marché aux dépens d'une immense catastrophe "... Elle n'est pas une sainte. Pas un symbole. Son Journal est l'œuvre d'une jeune fille victime d'un génocide, perpétré dans l'indifférence absolue de tous ceux qui savaient. N'utilisez pas le mot espoir, s'il vous plaît.  »

« Otto Frank, qui, lorsqu'il fut question de faire de l'Annexe un musée, en 1960, exigea que l'appartement demeure dans l'état où il l'avait retrouvé. Qu'on en soit témoin, du vide, sans pouvoir s'y soustraire ; qu'on s'y confronte. Voyez ce qui jamais ne sera comblé.
Ainsi, en sortant, on ne pourra pas dire: dans l'Annexe, je n'ai rien vu. On dira : dans l'Annexe, il y a rien et ce rien, je l'ai vu. »

« S'habitue-t-on à être en danger ?
La peur est-elle un envahissement brutal, semblable à un courant d'arrachement, cette force qui entraîne au large contre laquelle on ne peut lutter, ou la peur se dilue-t-elle dans les jours qui passent, et on finit par s'y faire, à la peur ?
Les angoisses s'accumulent, elles résonnent. L'angoisse de se trahir. De faire frémir, d'un geste trop vif, les tissus opaques qu'Anne Frank et son père clouent aux fenêtres le jour de leur arrivée. L'angoisse de tomber malade, de laisser échapper un éternuement, une quinte de toux, De ne pas pouvoir être soigné. »

« L'angoisse, écrit-elle le 8 novembre 1943, est une masse sombre qui ne nous pousse ni en bas, ni en haut, mais se tient devant nous, mur impénétrable, qui s'apprête à nous détruire mais ne le peut pas encore. »

« Quelques semaines avant de partir à Amsterdam, je lis, comme je le fais toujours avant de me lancer. Cet amoncellement de petits savoirs - une approche timide du « sujet > est mon préliminaire amoureux. C'est aussi une façon de repousser la plongée dans l'écriture, d'attendre que celle-ci soit impérative.

Je lis comme on trace un cercle autour d'un point, sans m'en approcher. Je lis comme on se prépare à entrer dans un labyrinthe. Je lis des articles universitaires qui s'intéressent à la dif- férence entre empreinte et trace, je relis Dora Bruder de Patrick Modiano, je lis une biographie d'Audrey Hepburn, dont la mère vénérait Hitler : l'actrice refusa d'interpréter le rôle d'Anne Frank au cinéma, craignant de ne pas être " légitime " à le faire. »

« Je suis celle dont le cerveau se brouille dès lors que le sujet est abordé. Au lycée, j'ai évité les cours consacrés à la Deuxième Guerre mondiale. J'affirme que je n'ai pas besoin de voir, de lire : je sais cette histoire. Je sais les parcours de ceux qui, autour de 1920, ont dû fuir une mort annoncée, celle des pogroms, des ghettos, en Russie, en Pologne. Qui ont étreint des mères, des pères, des frères et des soeurs, sans promesse de se revoir. Qui ont tout quitté. Ils se sont défaits de leur nom, de leurs désirs et de leur langue - mais ce choix n'en était pas un, ils ne seraient jamais de simples citoyens dans leur propre pays. »

« La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer; la mémoire, écrit Louise Bourgeois, « ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu'elle nous assaille ». »

« J'aimerais m'emparer du téléphone et réconforter ce flou conspué. Le flou est une espèce en voie de disparition dans un monde où règne l'exigence de transparence. On y vante la limpidité, la clarté d'une intervention médiatique. Savoir résumer son propos en quelques mots est un savoir contemporain, un idéal d'agence immobilière. »

« Aucun des protecteurs n'aimait qu'on vante son courage. Peut-être avaient-ils raison : le courage est une décision qui se manifeste face au danger, à un moment précis. Leur courage, lui, se raconte au pluriel; ce sont des courages, une étendue de courages, de chaque matin et de tous les soirs, deux années durant, à chaque fois qu'ils poussaient la porte de la cachette. »

« Elle est semblable à un reflet, l'inconscience, qui renvoie la générosité. Peut-être est-elle l'essentielle de cette histoire. »

« « Souvent pour comprendre, il faut regarder au coeur même du vide. » Cette phrase d'Antonioni est citée dans La Paix avec les morts de Rithy Panh et Christophe Bataille. Je l'ai recopiée dans mon carnet quelques jours avant d'entrer dans la nuit.
Je m'approche du papier peint encadré, et au cœur même du vide, je ne vois que quelques chiffres et de fines lignes, bien droites. Au cœur même du vide, un père inscrit, tous les mois, au crayon à papier, des preuves de vie, Otto Frank note qu'ici, en deux ans, Margot a pris un centimètre et Anne, treize.
A son retour d'Auschwitz, seul dans l'Annexe vide, Otto Frank y passera des heures: il décollera précautionneusement ce rectangle de papier peint. Il ne peut pas perdre ça, aussi. La seule chose qu'il lui reste, ce sont ces traits de crayon, d'un gris léger, qui disent qu'en ce lieu, privée de soleil, de printemps et de vent, la vie a arraché quelques centimètres à l'ombre. »

« Quelle étrange façon d'être au monde que ce retrait à un poste d'observation. On assiste à la vie, suffisamment proche d'elle pour en saisir les nuances, mais en se tenant loin du vacarme comme des certitudes, pour qu'elles n'aveuglent pas la page blanche. On peut toujours tracer des plans et faire comme si on savait où on allait, mais l'écriture est un chemin sans destination, l'écriture a la beauté inquiétante de ce qui ne mène nulle part, et ce pendant des mois, parfois.
C'est un geste apatride que celui d'écrire, une échappée sans ancrage, en terres inconnues. Mes romans me baladent, ils me mènent en bateau. Je crois avancer. Au bout de plusieurs semaines d'écriture, ne sais plus rien sauf ceci : ma route est une impasse. Le récit m'échappe, il attend, ailleurs. »

« Je ne parviens pas à éviter cet égarement. Consentir à me perdre est une étape de l'écriture. Consentir à perdre, aussi. À m'avouer vaincue, battue. Accepter d'abandonner toute tentative de domination sur l'écriture, tout ce que je tenais pour certain. Il faudra avancer dans l'obscurité, tâtons, trébucher sur des mots qui regimbent, des paragraphes rétifs; la langue n'est pas un objet inerte dont on se saisit et qu'on plie à sa  volonté. C'est elle qui nous transforme, qu'on lise ou qu'on écrive.

Elle retient ce qui vacille dans l'oubli, paysages, silhouettes, elle nous retient, nous rattrape quand on imagine ne plus y croire, les mots sont là, tangibles, vivants. Pourquoi écrit-on ? Si j'ai oublié comment se termine le roman Confessions d'un gang de filles, de Joyce Carol Oates, ces quelques lignes, je les connais par cœur :
« Quoique vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. » »

« Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Tenir son journal, régulièrement ou sporadiquement, est un engagement: dire je, c'est affirmer sa singularité.
Le je d'Anne Frank reflète tout ce qui nous appartient et qu'elle a perdu : la lumière du dehors, la brise, l'éblouissement du soleil et la noirceur infinie de ce qu'on ne perçoit pas, entre les étoiles. Il contient un tout de petits riens : la vie quotidienne dans l'Annexe était aussi faite de dîners à préparer, de café à réchauffer, de livres aux pages cornées, de disputes et de larmes, et même, narguant l'opacité des fenêtres recouvertes de feutrine, d'un minuscule coin de ciel, au grenier.
Le je d'Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d'émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d'être esseulée. Un je d'une drôlerie vacharde, qui n'a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n'est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d'enfant.
Un je qui n'a pas le temps de feindre d'être  « comme il faut ». C'est sans fausse pudeur qu'Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d'angoisse. »

« Les extraits choisis des textes qu'on porte aux nues révèlent ce que nous désirons en retenir. Si nous tenons absolument à ce qu'Anne Frank nous parle de la « bonté innée des hommes », il n'est pas très étonnant que ce paragraphe, écrit le 3 mai 1944, ne soit pas passé à la postérité :
On ne me fera pas croire que la guerre n'est provoquée que par les grands hommes, les gouvernants et les capitalistes, oh non, les petites gens aiment la faire au moins autant, sinon les peuples se seraient révoltés contre elle depuis longtemps! Il y a tout simplement chez les hommes un besoin de ravager, un besoin de frapper à mort, d'assassiner et de s'enivrer de violence, et tant que l'humanité entière, sans exception n'aura pas subi une grande métamorphose, la guerre fera rage, tout ce qui a été construit, cultivé, tout ce qui s'est développé sera tranché et anéanti, pour recommencer ensuite !  »

« Elle abandonne les mots, ils cèdent la place au souffle de la vieille dame, un souffle heurté : 
« Les conditions de... survie...au camp de Bergen-Belsen... c'était... (Souffle) »
Quelques semaines plus tard, elle m'envoie ce mail: « Je pourrais te raconter mille fois l'inhumanité, le cauchemar qu'a été Bergen-Belsen, ça serait inutile. Tu ne parviendrais pas à l'imaginer. Heureusement. »
Ce n'est pas avouer l'impuissance de l'écriture d'avouer qu'on ne peut imaginer, il ne faut pas imaginer, comment prétendre imaginer. Ce verbe-là, imaginer », n'a pas sa place dans ma nuit. Pourtant, il le faut, même et surtout si on n'y parvient pas. Il faut essayer d'imaginer. »

« L'exil - perdre racine - est un mal dont les symptômes me sont familiers. Je ne peux en témoigner à la façon d'une sociologue ou d'une psychiatre, mais comme petite-fille d'exilés. Je sais les désordres de ceux qui ont dû se défaire de leur prénom, de leur langue, de leur pays, de leur maison, de leurs parents, de leurs désirs. Les survivants et les exilés ne sont pas des héros. Ce sont des épuisés qui font comme si Ils sont tels qu'Elie Wiesel les a écrits dans Le Jour:
« Ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. [...] Mais ce n'est pas vrai : ils jouent, parfois même sans le savoir. Quiconque a vu ce qu'ils ont vu ne peut pas être comme les autres. [...] Un ressort s'est cassé en eux sous l'effet du choc. »
Ce sont des parents follement inquiets à l'idée de ne pas parvenir à protéger leurs enfants. Ce sont des parents qui les somment de ne pas se faire remarquer, qui leur inculquent l'art de dis paraître, de se fondre dans le paysage. 
Ce sont des grands-parents follement fiers de la plus minuscule réussite de leurs petits-enfants, de tout ce qui confirmera l'appartenance au pays d'accueil. Des grands-parents qui, lorsqu'on leur récite une banale poésie française en sixième, ont les larmes aux yeux. »

« Quand l'arbre généalogique a été arraché, la naissance d'un enfant revêt une importance particulière : le nouveau-né devient une preuve de survie. Il ne pourra se contenter d'exister. Il héritera d'un devoir: celui de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.
Comme il est lourd, ce cadeau. On tente de composer sa vie, on pense avoir trouvé sa voix. En arrière-fond, une mélodie persiste, qu'on connaît sans jamais l'avoir apprise. Tout se mélange. Des vies interrompues se mettent en travers de la nôtre. On est l'obligée de celles et ceux qui n'ont pas eu droit à une suite, on est leur très obligée. Leur ombre est écrasante, leur mort exige qu'on y réponde. Mais comment ? »

« L'anorexie est, je crois, la langue que parlent celles qui héritent de récits silencieux. »

« Mister Frank le survivant, que des négationnistes ont accusé d'avoir inventé sa fille.
J'ai choisi de ne pas écrire leurs noms ici : leur identité est interchangeable. Ce sont d'abord d'anciens chefs des Jeunesses hitlériennes, puis des pamphlétaires d'extrême droite, des conspirationnistes, des négationnistes. Ils se succèdent et se répondent au travers des décennies. Le sujet les obsède, ils y consacrent des livres, des tribunes, ils se répandent en commentaires sur chacune des pages Internet consacrées à la jeune fille. Mais si je n'écris pas leurs noms, il me faut dire leur acharnement à effacer Anne Frank. La gamine d'Amsterdam leur est insupportable, dont le récit est la preuve qu'on savait, celle qui nous interdit de prétendre qu'on ne savait pas.
Le 9 octobre 1942, Anne Frank écrit : Nos nombreux amis et connaissances juifs sont emmenés spar groupes entiers. [...] On les transporte à Westerbork dans des wagons à bestiaux. [...] Nous supposons que la plupart se font massacrer. La radio anglaise parle d'asphyxie par le gaz. 
Ils s'acharnent, les négationnistes, mais montrent peu de rigueur : pour la plupart, ils n'ont pas même fait l'effort de lire le Journal en entier.

Impossible, dit l'un, que les clandestins aient passé l'aspirateur. On les aurait entendus. Les clandestins font le ménage quand le bâtiment est vide, entre midi et 13 heures, ou le dimanche, écrit Anne Frank.
Là, clame triomphalement un autre, des mots écrits au stylo-bille, lequel était inusité en 1944 ! Cette preuve » est aussi fausse que les précédentes. Les quelques phrases au stylo-bille sont rédigées sur des languettes de papier, insérées dans le manuscrit : ce sont les notes de travail d'une des graphologues ayant examiné l'authenticité du texte dans les années 1960. Elle en a témoigné. »

« Je ne peux m'empêcher de penser que, peut- être, Anne Frank aurait souri de lire qu'un négationniste affirma, comme preuve ultime de falsification, qu'aucune jeune fille de quinze ans n'aurait été capable de penser et encore moins d'écrire ce qu'il avait lu dans le Journal: c'était bien trop intelligent et irrévérencieux, pour une gamine. »

« L'irrévérence des jeunes filles devrait être l'objet de toutes nos attentions, elle devrait être archivée et transmise. Il faudrait les chérir, ces trop courtes années durant lesquelles les jeunes filles ignorent la prudence, le respect et le remords.
Elles mentent avec métier et sans état d'âme, mangent avec les doigts, grimpent sur des toits et, bras dessus bras dessous, elles prennent toute la place sur les trottoirs. Leur seule peur est de nous ressembler. De devenir ces êtres à bout de souffle qui se plaignent qu'elles ne manquent pas d'air ».
Les parents aiment à raconter les mots d'enfants de leurs tout-petits; ils s'émeuvent de leur fantaisie, de leur drôlerie. L'adolescence à venir, elle, est redoutée à la façon d'une maladie, d'une comète menaçant le paysage, dévastatrice. »

« Comme nous la craignons, l'extralucidité adolescente, ce regard de voyant qui met à nu nos compromis.
Relire son journal intime, c'est se confronter à l'adolescente qu'on a été. Lui ferait-on honte, ou de la peine? A-t-on baissé les bras? Est-on devenue sage, trop sage, par manque de courage? Il faudrait relire régulièrement son journal pour rester à la hauteur de son adolescence. »

« Ida n'a trouvé de repos qu'au sein de fictions, ces romans qu'elle a commencé à déchiffrer avec lenteur à plus de soixante-dix ans.

C'est elle, Ida Goldman, la raison de ma nuit dans l'Annexe; elle qui m'a offert, j'avais une dizaine d'années, une médaille dorée frappée du portrait d'Anne Frank. La maladresse de ce portrait peu ressemblant offre à Anne Frank le futur qu'elle n'a pas eu: elle paraît âgée d'une quarantaine d'années. Cette médaille, m'expliqua ma grand-mère, il me faudrait toujours la conserver. N'oublie pas.

Certains objets sans valeur nous sont intime- ment précieux. Ils témoignent d'un être, d'un amour, d'un lieu qui n'est plus. On ne peut supporter l'idée de les perdre, mais on a du mal à les regarder, tant leur pouvoir d'évocation est puissant. On les conserve au secret, dans une boîte, une enveloppe, en lisière de mémoire.
Jusqu'à ma nuit dans l'Annexe, ces choses » auxquelles je tiens tant semblaient n'avoir rien en commun, sauf ma crainte de les égarer.
Ma médaille Anne Frank, un chapelet aux perles de plastique bleu, une dizaine de lettres rédigées sur des feuilles d'une transparence de ciel. Et le photomaton de l'adolescent qui me les a écrites. Un adolescent vêtu d'un pull marin, ses cheveux soigneusement lissés pour la photo.
La nuit les a réunis. »

« En dessin, le point de fuite est « ce point imaginaire destiné à aider le dessinateur à construire son œuvre en perspective ». En anglais, on parle du vanishing point. Margot disparue, évanouie dans l'histoire, est mon point de repère dans le Musée, celle qui m'indique le chemin.
Son regard me suit, elle m'interroge : alors ? Dans une heure, je sortirai. Je ne vais quand même pas m'en aller comme ça ? Sans avoir pris le temps de saluer la gamine, sa petite sœur ?  »

« Comment raconter la fin d'une histoire sans la dore, si ce n'est en y laissant des silences, comme en musique : une respiration entre deux notes, la promesse d'une suite.
Ils n'ont pas disparu, ils sont là, les absents. Ils persistent et la trace que laisse leur absence est une question.
Que faire d'une seule nuit, il faudrait des années pour y répondre. Il y a si peu de temps, il n'y en aura jamais assez. Il n'y aura jamais assez de vivants pour répondre aux morts.
Qu'elle nous cherche, leur absence, qu'elle ne cesse pas de nous chercher. »

« Alors il s'est offert un magnifique concert, qui réunirait sur une même scène Blondie, Jacques Higelin et les Bee Gees.
Cette chanson, en particulier, il l'a passée et repassée.
Elle est très vieille mais elle n'a pas d'âge. Elle me bouleverse, je ne sais pas pourquoi. Plus je l'écoute plus son sens m'échappe, il me faudrait des années, encore, à l'écouter. On peut-être qu'il ne faut pas essayer de la comprendre ni de l'expliquer.

I started a joke
Which started the whole world crying
[...]
Till I finally died, which started the whole world living
Oh, if I'd only seen that the joke was on me

Les dernières phrases de sa dernière lettre ressemblent à une prière discrète, à un adieu qui se voudrait nonchalant. 
Faisons un pacte, si tu veux bien: quand tu écouteras cette chanson, tu penseras à moi.
P.-S. Ne m'oublie pas trop vite quand même. P.-S. 2 Je te demande de ne pas m'oublier trop vite.

Quand j'écouterai cette chanson je penserai à toi, Charles Chea. Mais je ne parviens pas à écouter cette chanson sans penser à toi alors je n'écoute pas cette chanson.
P.-S. Dans le clip vidéo de I Started A Joke, des points d'interrogation noirs flottent au ralenti, dessinés autour des musiciens.
P.-S. 2 Je suis devenue écrivaine. »

Quatrième de couverture

Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu'il n'en sait pas grand-chose. Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment. Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre? Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l'imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d'Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.

Lola Lafon est l'autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse. 

Éditions Stock, Collection "Ma nuit au Musée",  août 2022
248 pages
Prix Décembre 2022
Prix Les Inrockuptibles 2022 

samedi 9 avril 2022

Artifices ★★★★★ de Claire Berest

Excellent ! 
Impossible de le lâcher ce livre. Une pure fiction impeccable, rondement menée. Je me suis éclatée. 
Un feu d'artifices ;-) 
La plume de Claire Berest claque, résonne, brille, nous happe, nous embrouille, nous surprend, nous émeut, occupe merveilleusement nos méninges !
Jamais rien lu sur ce livre, mais parce que la couverture (sublime à mon humble avis), parce que l'auteure (j'ai kiffé tout ce que j'ai lu d'elle, une plume de grande qualité), j'y suis allée les yeux fermés, et j'en ressors complètement éblouie, abasourdie aussi.
Du coup, je résiste à l'envie de vous en dire plus, par crainte d'en dire trop. 
Dans Artifices, l'art devient vie, devient une performance, pour se venger, blesser d'abord, pour aimer in fine. 
Au centre un drame. Autour la douleur, l'incompréhension, l'horreur, et des protagonistes au tempérament plutôt idiosyncratique. Des orchidées aussi, un lusitanien et une fable de La Fontaine. 
Une lecture qui se révèle de plus en plus haletante au fur et à mesure que les chapitres s'enchaînent, à couper le souffle parfois. 
Si vous aimez les récits haletants, si vous aimez l'art contemporain (Claire Berest fait quelques digressions : j'ai découvert Marina Abramović, Mauricio Cattelan et Piero Manzoni),si vous aimez les personnages singuliers, les faux-semblants, vous perdre dans la mémoire d'un autre ... alors n'hésitez pas !

« Que de tout inconnu le sage se méfie. »

« Rien ne lie tant les êtres que le secret. »

« Comment lui confier qu'il y avait trop de zones blanches dans sa tête, des zones où personne n'allait plus, qu'elles étaient décousues, hantées, et que ce cheval semblait le narguer, lui, Abel, depuis son passé. »

« Il ne pouvait pas lui dire qu'il aimait les orchidées, qu'il était insomniaque ou qu'il n'arrivait presque plus à coucher avec des femmes. Il ne pouvait pas raconter ses cauchemars qu'il faisait, toujours les mêmes, qui empoisonnaient son sommeil. Qu'il se sentait espionné. Il ne pouvait pas dire qu'Éric l'attendait dans ses rêves, qu'Éric était tapi à la lisière de toutes ses nuits. En embuscade. »

« Il y a deux types d’enquêteurs. Ceux qui se concentrent sur le « qui ». Qui a eu la capacité, l’occasion, la possibilité de commettre l’acte. Ils ne peuvent pas être vingt mille, il s’agit de tamiser. Et les adeptes du « pourquoi ». Pourquoi, dans le cas présent, quelqu’un a ressenti le besoin de planter un couteau dix-huit fois dans le gras de ce type pas sympathique ? Camille appartient à la famille du qui. Ça marche avec le comment. Elle n’est pas là pour faire des thérapies de groupe. Quand tu recoupes patiemment les emplois du temps, les liens avec la victime, les fadettes des téléphones, les alibis éliminatoires, les GPS des bagnoles, les témoins potentiels, il en reste peu qui ont pu décrocher la queue du Mickey. Mathématique. Le pourquoi, c’est pour les tribunaux. Pour les procureurs et les avocats. C’est de la littérature. »
« - ... Si tu savais le nombre d’affaires que j’ai disséquées, où l’on finit par abandonner l’idée de comprendre le mobile. Où les experts psy se contredisent... Pourquoi les gens font ce qu’ils font ? C’est dans les bouquins qu’on a la solution, pas dans la vie. »

« Les musées faisaient d’excellents squares où baguenauder pour s’aérer les idées. Il faudrait que les musées soient ouverts comme des parcs, des lieux de circulation libre où l’on irait boire un café avec un collègue, ou faire sa pause sandwich en lisant un livre. Et s’allonger par terre pour une petite sieste. »

« Ça l'a toujours laissée songeuse, ces multiples choix arbitraires que nous faisons en permanence, telle une armée de morceaux biscornus d'un puzzle sauvage. L'essence même de l'absurde implacabilité du fait divers. 
Ce qui avait amené l'artiste Mila à faire de la contingence l'un des fils rouges de sa pratique artistique pendant près de vingt ans.

La contingence, la possibilité qu'une chose arrive ou n'arrive pas, qu'un être existe ou n'existe pas. »

« Alors, elle avait éprouvé cette chose puissante qu'elle ne connaissait lus, la colère. Et cette colère la poussait le matin hors du lit, hors de sa vase, hors de l'appartement [...]. Et elle marchait dans Paris, beaucoup, sans carte et sans connaître le territoire afin d'ébrouer d'elle toute cette colère, comme le fait un chien trempé pour se débarrasser de l'eau qui le colle. Et elle s'était mise à éprouver des envies. Elle avait envie d'écrire cette colère sur les murs, sur sa peau, elle avait envie de cracher cette colère et de faire des dessins de ses crachats, elle avait envie de figurer cette colère et d'en faire un spectacle. »

« Aveuglé par la lumière crue, il est resté dans son dos, il attend, il n'y a rien à dire, il attend qu'elle se laisse pulvériser par l'incendie de ses fleurs, qu'elle se repaisse du pourpre et du parme, qu'elle confronte le jaune et le blanc, qu'elle s'étourdisse des taches et des ruptures que crient les pétales, qu'elle se saisisse des bouches, des ailes, des gouffres qui forment leurs calices, myriade de têtes folles, d'ovaires offerts, de sexes écartés, impudiques et sauvages, ses fleurs...
... les bleus violents, les racines tentacules, les rouges pervers, les roses timides. »

« « Que de tout inconnu le sage se méfie. »
Tu n'étais pas d'accord avec la morale de l'histoire. Abel, tu ne comprenais pas que la sagesse était de se méfier de l'inconnu. Et je t'avais rétorqué que la fable apprend qu'il faut surtout se méfier de tous, même et surtout de ceux qui nous paraissent le plus proches. »

Quatrième de couverture

Abel Bac, flic solitaire et bourru, évolue dans une atmosphère étrange depuis qu’il a été suspendu. Son identité déjà incertaine semble se dissoudre entre cauchemars et déambulations nocturnes dans Paris. Reclus dans son appartement, il n’a plus qu’une préoccupation : sa collection d’orchidées, dont il prend soin chaque jour.
C’est cette errance que vient interrompre Elsa, sa voisine, lorsqu’elle atterrit ivre morte un soir devant sa porte.
C’est cette bulle que vient percer Camille Pierrat, sa collègue, inquiète de son absence inexpliquée.
C’est son fragile équilibre que viennent mettre en péril des événements étranges qui se produisent dans les musées parisiens et qui semblent tous avoir un lien avec Abel.
Pourquoi Abel a-t-il été mis à pied ?
Qui a fait rentrer par effraction un cheval à Beaubourg ?
Qui dépose des exemplaires du Parisien où figure ce même cheval sur le palier d’Abel ?
À quel passé tragique ces étranges coïncidences le renvoient-elles ?
Cette série de perturbations va le mener inexorablement vers Mila. Artiste internationale mystérieuse et anonyme qui enflamme les foules et le milieu de l’art contemporain à coups de performances choc.
Pris dans l’œil du cyclone, le policier déchu mène l’enquête à tâtons, aidé, qu’il le veuille ou non de Camille et d’Elsa.

Le nouveau roman de Claire Berest est une danse éperdue, où les personnages se croisent, se perdent et se retrouvent, dans une enquête haletante qui voit sa résolution comme une gifle.

Éditions Stock, août 2021
430 pages

mercredi 3 novembre 2021

S'adapter ★★★★★♥ de Clara Dupont-Monod

Deux iris noirs fuyants, il est un petit être différent, « à mi-chemin ». Dépendant, immobile, ce petit bout inadapté prend sa place au sein d'une fratrie, et l'enjeu de l'aîné sera de taille, celui de laisser une trace de son passage...
Les pierres témoignent, racontent les enfants, et par leurs mots, notre coeur égratignent.
« Les enfants sont toujours les oubliés d'une histoire. on les rentre comme des petites brebis, on les écarte plus qu'on ne les protège. Or les enfants sont les seuls à prendre les pierres pour des jouets. Ils nous nomment, nous bariolent, nous couvrent de dessins et d'écritures, ils nous peignent, nous collent des yeux, une bouche, des cheveux d'herbe, nous empilent en maison, nous lancent pour faire un ricochet, nous alignent en limites de goal ou en rails de train. Les adultes nous utilisent, les enfants nous détournent. C'est pourquoi nous leur sommes profondément attachées. C'est une question de gratitude. Nous leur devons ce récit - chaque adulte devrait se souvenir qu'il est redevable envers l'enfant qu'il fut. »
Quel sublime et bouleversant témoignage. À imbiber les yeux. À les éblouir aussi. Parce que ces pages sont lumineuses ; elles démontrent la capacité des êtres humains à  consolider une fracture, à s'adapter. On n'y fait l'expérience de la pureté. De la simplicité, de « [la] vie... à portée de souffle, ni craintive ni combattante, juste là. »
« Dira-t-on un jour l'agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ? »
Un écrin de délicatesse. Merci Clara Dupont-Monod. Merci.

« [...] l'insouciance, perverse notion, ne se savoure qu'une fois éteinte, lorsqu'elle est devenue souvenir.  »

« « Un être évanoui avec les yeux ouverts, résuma le frère aîné à la cadette.
- Ca s'appelle un mort  » , rétorqua-t-elle malgré ses sept ans. »

« À enfant hors norme, savoir hors norme, pensait l'aîné. Cet être n'apprendrait jamais rien et, de fait, c'est lui qui apprenait aux autres. »
« À trop frémir au moindre bruit du monde, à craindre le pire, on n'équilibre personne. »

« Lorsqu'il relevait la tête, il sentait monter envers les bonnes soeurs une colère jalouse qu'il ne pouvait pas contrer. Alors il replongeait dans les chiffres.
Des années plus tard, il comprendrait que ces femmes, elles aussi, étaient arrivées à un niveau inouï d'infralangage, capables d'échanger sans mots ni gestes. Qu'elles avaient compris depuis longtemps, cet amour si particulier. L'amour le plus fin, mystérieux, volatil, reposant sur l'instinct aiguisé d'animal qui pressent, donne, qui reconnaît le sourire de gratitude envers l'instant présent sans même l'idée d'un retour, un sourire de pierre paisible, indifférent aux demains. »

« Depuis, l'aîné a grandi sans se lier. Se lier, c'est trop dangereux, pense-t-il. Les gens qu'on aime peuvent disparaître si facilement. C'est un adulte qui a associé la possibilité du bonheur à celle de sa perte. Vents mauvais ou cadeaux, il ne laisse plus à la vie le bénéfice du doute. Il a perdu la paix. Il a rejoint ces êtres qui portent au coeur un instant arrêté, suspendu pour toujours. En lui quelque chose est devenu pierre, ce qui ne signifie pas insensible mais plutôt endurant, immobile, implacablement identique au gré des jours. 
Il porte en lui un état d'alerte. »

« On lui a répété que le temps répare. En vérité, il le mesure lors de ces nuits, le temps ne répare rien, au contraire. Il creuse et ranime la douleur, chaque fois un peu plus intense. C'est tout ce qui lui reste de l'enfant, le chagrin. Il ne peut pas s'y soustraire ; cela voudrait dire perdre l'enfant définitivement. »

« Il regarde par la fenêtre la nuit urbaine, bien plus silencieuse que celle de la montagne. Il a mis du temps à s'habituer à la ville. Longtemps, il a trouvé effarants les chiens tenus en laisse. Et l'été sans bruit, ni cigales ni crapauds. Involontairement, il a levé la tête dès le mois de mars pour guetter les premières hirondelles, tendu l'oreille en juillet, vers les martinets. Il a cherché les odeurs, crottin, verveine, menthe, et les bruits, cloches des moutons, rivière, bourdonnement des insectes, vent qui racle l'écorce. Puis il s'est fait au terrain plat, lui qui ne connaissait que l'escarpé, au sol sans empreintes et aux talons des femmes. Il porte en lui des connaissances inadaptées à la ville. À quoi lui sert de savoir que les châtaigniers ne poussent pas au-delà de huit cents mètres d'altitude, que le noisetier est le bois le plus souple pour fabriquer un arc ? À rien, mais il est habitué. Les savoirs inutiles, il connaît.  »

« [...] la fragilité engendre la brutalité, comme si le vivant souhaitait punir ce qui ne l'était pas assez. »
« Pourquoi tes amies, Marthe, Rose et Jeanine, ne me jugent pas ?
- Parce qu'elles sont tristes. Et quand on est triste, on ne juge pas.
- N'importe quoi. Je connais plein de gens tristes qui sont méchants.
- Alors ce sont des gens malheureux. Mais pas tristes.
- ...
- Reprends des gaufres à l'orange. »

« Dira-t-on un jour l'agilité que développent ceux que la vie malmène, leur talent à trouver chaque fois un nouvel équilibre, dira-t-on les funambules que sont les éprouvés ? »

« Guérir, cela signifiait renoncer à sa peine, or la peine, c'était ce que l'enfant avait planté en lui. C'était sa trace. Guérir, cela voulait dire perdre la trace, perdre l'enfant à tout jamais. Elle savait désormais que le lien peut avoir différentes formes. La guerre est un lien. Le chagrin aussi. »

« Et pourquoi redoutait-il d'être jugé, cela, il n'en avait aucune idée, sauf à penser que la honte ressentie par son frère et sa soeur, et peut-être ses parents, au moment où le regard des autres tombaient sur la poussette, au moment où la normalité des autres s'affichait conquérante, cette honte était si profonde, et culpabilisante ( « une honte honteuse », se disait-il), qu'elle s'était transmise par le sang. Il aurait aimé enlacer cet enfant pour le protéger. Comment était-il possible de regretter autant quelqu'un mort avant soi, se demandait-il, et cette question était un vertige. »

« Souvent il fermait les yeux pour se concentrer sur les sons. « Petit sorcier, pensait-il, jamais je n'aurais pensé à fermer les yeux pour mieux voir. » »

Quatrième de couverture

C’est l’histoire d’un enfant aux yeux noirs qui flottent, et s’échappent dans le vague, un enfant toujours allongé, aux joues douces et rebondies, aux jambes translucides et veinées de bleu, au filet de voix haut, aux pieds recourbés et au palais creux, un bébé éternel, un enfant inadapté qui trace une frontière invisible entre sa famille et les autres. C’est l’histoire de sa place dans la maison cévenole où il naît, au milieu de la nature puissante et des montagnes protectrices ; de sa place dans la fratrie et dans les enfances bouleversées. Celle de l’aîné qui fusionne avec l’enfant, qui, joue contre joue, attentionné et presque siamois, s’y attache, s’y abandonne et s’y perd. Celle de la cadette, en qui s’implante le dégoût et la colère, le rejet de l’enfant qui aspire la joie de ses parents et l’énergie de l’aîné. Celle du petit dernier qui vit dans l’ombre des fantômes familiaux tout en portant la renaissance d’un présent hors de la mémoire.

Comme dans un conte, les pierres de la cour témoignent. Comme dans les contes, la force vient des enfants, de l’amour fou de l’aîné qui protège, de la cadette révoltée qui rejettera le chagrin pour sauver la famille à la dérive. Du dernier qui saura réconcilier les histoires.

La naissance d'un enfant handicapé racontée par sa fratrie.

Un livre magnifique et lumineux.

Éditions Stock, collection La Bleue, août 2021
171 pages
Prix Femina 2021, Prix Landerneau 2021, Prix Goncourt des Lycéens 2021 

mercredi 11 août 2021

Rien n'est noir ★★★★★ de Claire Berest

« Un corps immortel de jeune soleil » stoppé dans son élan.
Une vie débordante « pleine de fourmillements dans les mains », soudainement brisée. Le corps alors cassé en mille morceaux, c'est une vie corsetée, alitée, jalonnée d'épreuves qui attend Frida Kahlo, à l'aube de la vingtaine. 
Une vie démolie, quand on a vingt ans, c'est repartir de zéro, se réapprendre, avoir peur ... Pour Frida, au tempérament tumultueux, ce fut aussi aimer, exulter peut-être parfois mille fois plus pour mettre le mal en sourdine, colorer la vie « [elle] fait le spectacle vivant en arborant ses jupes d'Indienne de Tehuantepec, ses châles rebozos et ses huipiles brodés », la rendre pétillante, fascinante.  
Ce dernier adjectif, je l'emploierais bien pour qualifier l'écriture de Claire Berest, et à ce "fascinante", j'ajouterais follement rythmée, colorée et passionnante.
L'auteure nous embarque dans la vie mouvementée et chaotique de Frida, elle dépeint ses souffrances, ses traumatismes, ses amours et plus particulièrement sa relation quelque peu houleuse avec Diego Rivera.
Une biographie originale ou dans l'intimité d'une grande dame à la destinée hors norme contée avec talent. J'ai été littéralement happée par cette lecture.
"Lettres ; frida kahlo par frida kahlo", publié chez Christian Bourgois m'attend ! Hâte !
« Il faut dire je t’aime quand on a le temps. Après on oublie, après on part, après on meurt. »
Les mots de Frida Kahlo cités par Claire Berest en exergue

« Ils font l'amour. Ça veut dire quoi ? Frida s'est déshabillée, elle-même et très vite, jupe jetée au sol, abandonnée sans égard, chemise déboutonnée, bouton, bouton, bouton, ça coule, corps nu, culotte glissée, douce, elle porte son corps haut, sans timidité, sans vertu affectée, elle a apprivoisé le corps très tôt au travers de ses trahisons : trop maigre, hanches étroites, jambe cramée par la polio, la fille qui boite, Frida-jambe-de-bois, un capital de chair bien mince, qu'elle a observé en tous sens et en toute impartialité, les creux, les bosses, voilà les cartes, c'est pas la gloire, pas de second tirage. »

« Et puis c'est fini, tension relâchée, on essuie les taches ou non, c'est doux, il n'y a pas de lumière, ils n'ont pas allumé quand ils se sont lancés à 'assaut l'un de l'autre, pour cette première fois tous les deux, faire l'amour pour la première fois ensemble, comme on ouvre l'inaugurale bouteille d'une fête, avec une once de cérémonie, mais surtout beaucoup d'ardeur, parce que cette fête était tant désirée, et Diego sans la regarder demande à Frida - Mais qu'est-ce que c'est, bon dieu, que toutes ces cicatrices ?

Elle sait tout de lui, de sa mythologie, et lui ne connaît rien d'elle, elle n'est personne. Il est le plus grand peintre du Mexique, elle est une métisse de Coyoacàn qui a vingt ans de moins et une colonne brisée en sus. Alors elle lui raconte. Elle répond à sa question. »

« - Tout est cassé dedans, mais ça ne se voit pas, non ? lui demande Frida.
Si, ça se voit pense-t-il, ça se voit parce que la force déployée qu'elle met dans chacun de ses mouvements le révèle, parce qu'on n'est pas si obstinée de vivre sans cacher des terreurs, ça se voit, Frida. Alors il dit simplement.
- Je te vois, Frida. »

« La Prepa, Frida ambitionnait, d'abord, d'y mettre le feu à force d'extravagances, d'en savonner les estrades, d'agacer la patience des culs serrés, comme on fait pétarader et brûler les Judas à Pâques. A quinze ans, elle avait surtout des fourmillements dans les mains, dans la tête, des idées d'insurrection, et sous les paupières, des images d'extase à venir. Qu'allait-elle en faire de ce corps insolent ? Ces seins qui prenaient des devants bravaches, sans consigne préalable, les hanches qui dessinaient une clef de voûte et les pieds qui ne demandaient qu'à déguerpir ? 
Un corps immortel de jeune soleil.
Elle avait décidé qu'on l'attendait au carrefour, et que rien de cette vie ne devait être pris ni au sérieux, ni trop à l'amer. Et ça débordait, bordel, comme les jurons salés qu'elle perfectionnait avec ferveur en écoutant baragouiner les gamins des rues et les hommes imbibés, qui commandaient la prochaine tournée à la santé de leurs morts.
Avec ou sans la permission de tous les papes, elle avait pris son aller simple pour la vida.
Mexico était à elle. Elle ne peignait pas alors, elle n'y avait pas même pensé.
C'était avant l'Accident. »

« On ne peut deviner à l'avance celui ou celle qui va vous attraper par la main quand tout dévisse. »

« [...] Diego Rivera raconte des histoires de Paris, de Moscou, d’Italie et d’Espagne, les coulisses des intrigues politiques de son pays, les pyramides de Teotihuacan à l’aube, l’imbattable Goya, l’inexprimable beauté de son Mexique, terre riche et sévère, misérable et exubérante, ses souvenirs de fêtes à Montparnasse avec le poète français Apollinaire. Il invente la moitié, c’est son habitude, et sublime le reste, c’est son charme puissant, parce que tout dans sa bouche sans fond sonne plus vrai que la réalité. »

« Quelle est cruelle la conscience de ce qui a été perdu et dont on ignorait la simple jouissance. »
« Les convives subjugués battent le rythme et en redemandent, sa sorcière Frida a jeté ses sortilèges. Elle boit sa tequila comme un hombre, d'un trait bien jeté sans cesser de chanter. Quand certains sont simplement hypnotisés fourchette en l'air, d'autres montent sur leur chaise pour accompagner la sulfureuse diva de bastringue.
C'est une fête, enfin.
Et enfin Diego accroche un bref instant le regard de sa femme de vingt-trois ans qui semble lui murmurer un méphistophélique - Ne t'avise pas de m'oublier, mi amor.
Il la désire à en crever. »

« C'est Frida qui fit les démarches administratives. Elle se fichait bien d'être mariée, elle s'était déclarée athée après avoir usé les bancs de l'église toute son enfance, elle ne s'était gardée pour personne, elle aimait les hommes, les femmes aussi parfois, même elle se méfiait du mariage, goût de mort anticipée, comme de tout carcan lui rappelant son propre martyre, ce corset qui ceint le buste supplicié. 
Mais, orgueil ou inconscience, elle ne se fichait pas d'être mariée à Diego Rivera.
Bien au contraire.
Alors elle fit les démarches. 
La vie est une aventure administrative, comme dirait l'autre. »

« Deux volcans figés dans un impossible amour.
Frida a toujours adoré les légendes, leurs ficelles naïves semblent toucher plus juste le coeur sombre du réel. Comme ses propres visages de peinture. »

« Frida est fascinée par le décalage qui s’opère entre la première fois que l’on voit quelqu’un et la perception que l’on en a quand il nous est devenu familier. L’écart est fantastique. Jamais on ne verra à nouveau cette personne comme la première fois, c’est terminé, c’est évanoui. »
« L'orchidée sexe, les pétales fermés, la lenteur de l'escargot, mollesse, cornes, coquille, protection,
accouchement, abri, ventre, machine en panne, os cassés, bassin vide,
fleur-cadeau, hémorragie, bave d'escargot, turbine,
violet, dahlia mauve, fil, fils, ventre, fœtus, yeux clos, machine morte, ciel, sang, appareil, respiration,
lenteur, douleur, morceaux, fusible, squelette; masque, dedans, dehors, nowhere, Detroit.
Frida Kahlo n'a jamais peint comme cela avant.
Personne ne peint comme cela, pense Diego Rivera. 
»
« Diego peint le monde entier sur des murs en cherchant un éclat transcendant. Frida peint le détail sur des toiles minuscules et ne cherche rien. Pourtant elle capture le monde entier. Ils ne s'aiment pas parce qu'ils sont peintres. Diego a été séduit par une poupée avec des couilles de caballero, qui peignait sans le savoir une mexicanidad vernaculaire augmentée par son regard unique. Une liberté violente aux couleurs nouvelles. Frida a choisi d'être choisie par l'Ogre. Elle voulait le plus grand, le plus gros, le plus drôle. Toute la montagne. Et maintenant ? Comment s'aime-t-on quand l'autre a cessé d'être impénétrable ? »
« Les yeux peints de la minuscule poupée sans mouvement ni perspective lui semblent être un instant la connaissance même de l'humanité. »

« Elle ne peint pas pour être aimée. Elle est transparente, c'est-à-dire qu'elle ouvre grand la fenêtre vers l'intérieur. »

« [...] les Américains et leurs cockelitos, on y revient toujours. New York bruisse de la Mexicaine le coeur arraché sur son plateau et son amphigouri de couleurs explosives. Elle balance de la sensation. Elle est irrésistible, elle passe à toutes les fêtes, mais jamais longtemps, quand on la cherche elle a déjà disparu. La vérité cachée est qu'elle ne veut se refuser la coquetterie d'apparitions fracassantes, le plaisir de s'inscrire comme un flash sur la rétine des beaux mondains, mais son corps lâche vite, maintenant, elle a de moins en moins de résistance. Elle se montre sublime en un éclair et rentre reposer ses faiblesses à couvert de cancans. »

« Les balades nocturnes verlainiennes et les fêtes iconoclastes ne calfeutrent qu'en surface le vide qu'elle ressent - et combien de fêtes peut-on faire dans une vie avant d'atteindre l'amertume ? Quelque chose pue au royaume de la Ville lumière, dans cette grandeur ratatinée qui n'aurait pas la place d'offrir un pan de mur pour une fresque de Rivera, tant les habitants se serrent dans de petites boîtes qui sentent l'ail, et longent des rues desquelles le ciel est banni. Les artistes qui l'entourent ont écrasés d'une histoire trop riche, comme leurs plats en sauce, dont ils s'étranglent. Une secte de grands enfants cyniques, saturés des génies qui les ont précédés. »

« Et enfin à Coyoacàn, ce havre d'ennui qui devient si beau quand on est loin. »
« Rivera, Orozco et Siqueiros : la sainte trinité des muralistes -lequel est le Saint-Esprit ? Ils sont les rois du peuple, parce qu’ils ont sorti la peinture des salons bourgeois, retrouvé l’âme de la couleur et de la démesure, en faisant le deuil des perspectives. Dans leurs fresques, les hommes et les femmes se dressent à trois mètres de hauteur, si frais et conscients, et tendent une main franche à la foule. Quand le philosophe Vasconcelos est devenu ministre de l’Éducation en 1920, il s’est engagé à mettre les livres entre les mains de tous et l’art sur les murs publics. Et ce fut fait. La peinture n’est plus un capital pour initiés. Pour l’heure. La peinture est devenue monumentale, accessible et édifiante, elle donne aux analphabètes le droit de lire leur histoire nationale, aux pauvres, le droit de vibrer gratis, à tous, leurs racines indiennes sublimées. »

« Frida préfère se coiffer comme une reine pour cacher la pourriture du corps, et se raconter des histoires. C'est l'histoire de Diego et Frida, qui ne pouvaient vivre l'un sans l'autre. Ils habitaient dans une maison bleue en pain d'épice, et malgré toutes les épines qu'ils s'enfonçaient dans le corps, ils couvraient leur jour d'un rose fameux, que l'n ne trouve qu'au Mexique, un rose vibrant à éveiller les Morts. »

Quatrième de couverture

« À force de vouloir m’abriter en toi, j’ai perdu de vue que c’était toi, l’orage. Que c’est de toi que j’aurais dû vouloir m’abriter. Mais qui a envie de vivre abrité des orages? Et tout ça n’est pas triste, mi amor, parce que rien n’est noir, absolument rien.
Frida parle haut et fort, avec son corps fracassé par un accident de bus et ses manières excessives d’inviter la muerte et la vida dans chacun de ses gestes. Elle jure comme un charretier, boit des trempées de tequila, et elle ne voit pas où est le problème. Elle aime les manifestations politiques, mettre des fleurs dans les cheveux, parler de sexe crûment, et les fêtes à réveiller les squelettes. Et elle peint.
Frida aime par-dessus tout Diego, le peintre le plus célèbre du Mexique, son crapaud insatiable, fatal séducteur, qui couvre les murs de fresques gigantesques. »

CLAIRE BEREST

Éditions Stock, août 2019
282 pages
Grand Prix des lectrices ELLE - Roman 2020 

mardi 30 mars 2021

Sous le soleil de mes cheveux blonds ★★★☆☆ de Agathe Ruga

Un premier roman intimiste qui couvre une décennie : du lycée à la fac, des premiers amours à la première grossesse, puis la deuxième, d'une amitié forte à une absence insurmontable, des premières fois à un premier mariage, des premières désillusions au grand amour... 
Pas évidente cette période, à la fois grisante, émoustillante mais également remplie de doutes, une période où l'on se découvre, tâtonne, se transforme, rêve d'un bel avenir. Et puis la fac (médecine de surcroît, ici), avec ce temps de travail acharné, dément, titanesque, entrecoupé, fort heureusement, de moments de relâche tout aussi fous parce qu'il faut bien lâcher du lest à un moment donné, parce qu' « Il faut bien que le corps exulte »...

Une autofiction qui tient en haleine une fois les premiers chapitres passés, parce que clairement, on a très envie de savoir qui est ce grand amour, l'amour de sa vie qui lui a donné ce deuxième enfant. 

L'écriture est précise, directe, parfois crue, et la structure du récit, avec ses va-et-vient entre passé et présent et l'utilisation de la deuxième personne du singulier est très intéressante.
La narratrice, Brune, interpelle son amie de lycée et de fac, Brigitte, avec un "tu" qui questionne, cherche à comprendre, réécrit leur amitié pour trouver les raisons de la rupture. J'ai senti beaucoup de tension, d'agressivité parfois derrière ce "tu" derrière lequel il y a du vécu indéniablement, cela se sent. Un "tu"  et un récit très courageux, nécessaire, parce que mettre des mots derrière une déception, c'est aussi panser une blessure.

Je ne me suis pas retrouvée dans cette jeunesse dorée, mais qu'importe, elle a parlé et elle parlera à d'autres lecteurs et lectrices et personnellement, j'ai découvert une plume prometteuse, et par procuration, repensé à ces belles années emplies de promesses que l'on ne tient, certes, pas toujours en effet. Les amitiés ne peuvent toutes durer, c'est la vie, les souvenirs, eux, restent, et nous forgent, nous cimentent, nous accompagnent et c'est déjà là une belle promesse.

« Nous sommes entre deux vies.
Nous ne sommes plus légères, les poids des responsabilités nous a fatiguées. Nos corps exulteraient bien, mais nous ne savons plus danser. Alors nous procréons, et nous achetons bio. Une application scanne les cosmétiques que nous devons utiliser. Nous snobons allègrement notre passé, nous avons enfin fini par nous assumer, nous comprenons nos parents et gardons la psychanalyse pour plus tard. Nous n'envoyons plus de messages à notre premier amour, notre groupe d'amis actuel a rayé l'ancien, tout se passe comme s'il n'y avait jamais rien eu avant, ou bien rien d'important, nous sommes installées dans une routine confortable. Notre métier nous plaît et nous ne savons pas encore que nous en changerons. Nous repensons parfois avec dédain et mélancolie à ces anciennes soirées enivrées où nous laissions notre corps perdre le contrôle, lorsque l'aube nous grisait. Nous sommes vieilles alors que tout commence enfin. »

« Tu m’as quittée, tu nous as toutes quittées. Pas un jour ne passe sans un souvenir de nous et de nos fêtes intérieures. Tu es ma plus belle robe de soirée, mon champagne le plus euphorisant, mon plus long SMS. Mon plus bel amour inachevé. »

« Les gens parfois disparaissent de nos vies sans mourir, sans guerre et sans cris. Nous avons grandi avec eux, certains nous ont tout appris, ils existent au plus profond de nous sans qua jamais nous ne puissions le leur redire. Nous fermons la porte de nos souvenirs, nous serrons les mâchoires lorsqu'une musique nous ramène à eux, nous bâillonnons nos réflexe et nous rendons à l'évidence : nous ne les reverrons plus. »

« L'amour réciproque a été une révélation, jusque-là j'avais toujours rêvé de vivre une histoire pure et sincère. Mon goût pour la littérature est étroitement lié à la découverte du romantisme. Il est apparu vers mes huit ans avec "La Petite Fadette". Le jeune Landry tombe amoureux de Fanchon, une petite fille du village que l'on prend pour une sorcière. Chez George Sand, l'amour inexpliqué est souvent preuve de sorcellerie. Il survient là où on ne l'attend pas, parfois sur le chemin d'un autre comme dans "La Mare au diable". L'attirance est dirigée vers la personne interdite, d'un âge ou d'une classe sociale différente. Un contexte difficile prouve la véracité de l'amour. Je visualiserai toujours le feu follet décrit dans "La Petite Fadette", une chose s'illumine dans la nuit et Landry en perd la tête. L'allégorie s'est inscrite en moi, je n'avais plus qu'à le la reconnaître. J'étais de ce feu-là, celui des histoires d'amour érotiques et majestueuses. »

« Je plissais les yeux, déçue. Les gens bien s'aimaient drôlement mal. J'appréciais cependant leurs bonnes manières, jamais on ne voyait traîner un avant-bras sur la table, un dos affaissé, les repas en famille étaient des moments de liesse et de partage, mais je ne comprenais pas pourquoi on y évitait les sentiments. »

« De tout ce que nous reprochons aux hommes, nous pardonnons plus facilement leurs actes que leur absence d'actes. »

« La déception chez une femme ne s'efface jamais. Elle se superpose seulement à d'autres. L'amour d'une femme se mesure à la quantité que celle-ci a pénétré l'âme, le mépris qui l'accompagne ne peut s'en déloger. Ceux qui me connaissent savent que la déception est la pire chose qu'il puisse m'arriver. Je mets très longtemps à la digérer, elle se transforme lentement, tel un poison, en rancœur. Et un jour la rancœur devient vengeance. Bien trop tard, inadaptée aux circonstances. Je me venge toujours. »

« À cette époque, nous avions un joli petit groupe d'amis. La notion de groupe elle-même était dangereuse. En apparence hermétique et soudé, le groupe en réalité étouffait et s'apparentait à une bombe prête à exploser. Le chaos affleurait à chaque instant, comparable à une moyenne section de maternelle, morsures, vol de jouets, manipulation, coups bas. Les premiers amis seront les derniers, ceux que l'on rencontre en fac ou dans le travail sont déjà beaucoup trop en compétition avec nous. Il est quasiment impossible d'établir des rapports sains avec eux. »

« Aujourd'hui, j'écris encore très souvent des lettres de rupture avec certaines personnes, mais je ne les envoie plus ; j'ai compris que la libération réside dans l'écriture et non dans l'envoi. »

« Quand un homme tremble en vous voyant, prenez garde. Méfiez-vous de ce qu'il va vous dire, à quel point il va bouleverser votre votre vision de l'amour. Méfiez-vous des hommes qui vous aiment autant que Marceau a pu m'aimer. Mais savourez. Souriez et dansez sur terre uniquement pour qu'un homme vous regarde comme ça. Dans ses yeux, je me voyais, j'étais un incendie, je prenais feu et il restait immobile, hypnotisé par les flammes, inquiet et fasciné. Par l'image qu'il me renvoyait, Marceau devenait la plus grande drogue jamais avalée ; et il ne m'avait pas touchée. »

« Je ne méritais pas la vie qu'il m'offrait, je voulais descendre sous terre, enterrer mon âme dans ses circonvolutions. Je voulais me noyer, étouffer, pleurer, regretter, hurler de joie. Je voulais savoir. Je voulais écrire. »

« On nous bassine avec le danger d'internet, le cloud, les vieilles photos compromettantes, alors que tout est infiniment volatil, les traces de nous disparaissent, quoi que l'on fasse. De nouveaux disques durs remplacent les anciens, et nous n'imprimons plus les photos car nous en créons 2500 par seconde dans le monde. Et nous ne sommes toujours pas devenues Kate Middleton, les grands hackers de la planète ne s'amusent pas à conserver nos photos de soirée. Seuls quelques souvenirs - les meilleurs ou les pires, selon le point de vue - subsisteront. Les moments anodins échouent sur les rives de notre mémoire et je me sens vaine. Que me reste-t-il de toi ? Comment sauver notre amitié, puisque nous sommes condamnées à ne plus nous revoir ? Nous écrire était la seule finalité. »

« L’absence est pire que la mort, rien n’arrête le sentiment d’absence, on est condamné à vivre avec tous ces absents qui demeurent quelque part et sans nous. Et quand bien même ils tenteraient de revenir dans nos vies, leur réapparition ne changerait rien. Ils ont été absents, ils seront toujours absents, ils ont créé un immense vide, impossible à combler. Il n’y a pas d’issue. Les absents sont des trous dans nos coeurs. »

Quatrième de couverture

L’une est blonde, secrète et bourgeoise. Au lycée, on la surnomme Brigitte. L’autre, extravertie et instable, répond au nom de Brune. Toutes deux sont encore des jeunes filles pleines d’avenir. Ensemble, elles se le promettent, elles pourront tout vivre.Traversant les années folles de la jeunesse, elles découvrent la joie d’aimer, de danser, de rire et de boire jusqu’au petit matin en rêvant à leurs destins de femmes. Mais un étrange jour d’été, tout s’arrête brusquement. Sans donner aucune explication, Brigitte rompt leur amitié et disparaît.
Les années passent mais n’effacent pas la douleur de l’absence. Lorsque Brune tombe enceinte, le moment est venu de comprendre ce qui s’est joué entre elles, ce qui les a unies puis séparées. D’autant que Brigitte, dont elle n’avait plus la moindre nouvelle, revient la hanter : dans ses rêves, elle aussi attend un enfant… 
Avec brio, Agathe Ruga explore une tranche de vie aussi enivrante que violente, celle des premières fois, de l’éveil de la féminité, du passage à l’âge adulte et des désillusions, jusqu’à la délivrance.

Éditions Stock, collection Arpège, février 2019
300 pages

lundi 15 mars 2021

Bellevue ★★★★☆ de Claire Berest

Il y a ce moment où rien ne va plus. Plus rien n'a de sens. Plus rien ni personne ne compte. On s'est perdu soi-même de vue et il ne reste plus que « la force d'être absente ».
Seule l'idée ancrée et indétrônable que le lâcher prise, dans ce qu'il a de plus puissant, de plus destructeur, est la solution. 
Tout foutre en l'air. 
S'enivrer pour s'alléger. S'oublier. Se dissoudre. 
Le déclencheur ? Un mal-être sous-jacent, une crise d'angoisse démentielle, incontrôlable. « [Un] rideau noir, déchiré par endroits... »

Claire Berest nous rend témoin d'une descente aux enfers, de deux nuits où tout bascule pour Alma, à l'aube de ses trente ans ; deux nuits pendant lesquelles la folie s'invite. 
Elle le fait admirablement bien. Elle l'écrit merveilleusement bien. Le sujet est lourd. Il ne plaira pas à tous. Ne parlera pas à tous. 
« On peut couper le souffle, couper court, un brouillard au couteau, les ponts, la chique, le sifflet, les cheveux en quatre, à travers champs, l'herbe sous le pied. Mais on ne coupe pas le cœur, on le brise. »
Je voulais lire "Rien n'est noir" de Claire Berest. Mais avant cette première rencontre avec l'auteure, pleine de promesse et débordante de couleurs, j'ai voulu lire autre chose de l'auteure. Je suis tombée sur des pages sombres parlant de dépression, sur des pages lumineuses évoquant le milieu littéraire, sur une écriture fougueuse et franchement captivante. J'ai aimé le tout. 
« La traditionnelle lucidité des dépressifs, souvent décrite comme un désinvestissement radical à l'égard des préoccupations humaines, se manifeste en tout premier lieu par un manque d'intérêt pour les questions effectivement peu intéressantes. Ainsi peut-on, à la rigueur, imaginer un dépressif amoureux, tandis qu'un dépressif patriote paraît franchement inconcevable. » Les particules élémentaires, Michel Houellebecq (exergue)

Incipit
«  Se faire sauter, pour une femme, concrétise l'idée du sexe d'une manière curieusement passive. Se faire sauter, pour une femme, induit une prise en charge du plaisir de l'autre, cette incontournable envie chez l'homme de jouir. Encore et encore. Un train dans un tunnel qui se dirige sans alternative possible vers la sortie. Un besoin de se soulager, de jeter quelque chose hors de soi. Sont-elles si douloureuses ces réserves de sperme entassées pour qu'accompagne systématiquement leur expulsion et leur perte un cri superstitieux de ravissement . Je sens précisément que je n’assiste pas qu'à une satisfaction, mais bien plus que j'assiste à un soulagement. Les femmes, assistantes de ces chutes répétitives, aides-soignantes rodées, sans vergogne. 
L'orgasme de la femme vient plus tard, ce n'est pas de suite une affaire d’État. Non, l'affaire c'est qu'il bande, et qu'il éjacule enfin, à un moment donné. Et cela tranquillise. Je suis de ce genre de femmes que tranquillise la petite mort de l'autre. La petite mort de l'homme, qu'il soit de passage ou qu'il soit envisageable de l'aimer. »

« Thomas en avait été soufflé la première fois qu'il l'avait lue et cela l'avait laissé pantelant et circonspect. Louis Poirier / Gracq n'était même pas dans la posture de l'épate-bourgeois. Il n'était ni dandy, ni philosophe, ni agitateur. Son travail ne s'inscrivait simplement pas dans la course aux honneurs et encore moins dans la mondanité. "Cela ne me serait pas agréable" : tout était dit. Son agrément était ailleurs. Dans cette manie du terme exact ? De l'ironie camouflée ? De fouiller le coeur des hommes dans la peinture d'une nature inquiète, agitée ?
Quelque jours après la publication de sa lettre l'académie Goncourt décernait son prix au "Rivage des Syrtes" de Julien Gracq. 
Et ce , dès le premier tour du scrutin.
Colette et Raymond Queneau, entre autres, avaient voté pour lui. Pendant ce temps à Quimper, Louis Poirier / Julien Gracq animait un cercle d'échecs et une section syndicale de la CGT.  »

« Il y a le réfectoire, il y a les chambres, il y a le couloir, il y a la terrasse sur laquelle les gens fument. Tout le monde fume, méthodiquement. On m'a laissé le livre que j'avais dans mon sac en arrivant ici. Mais c'est où ici ? Je fais la queue quatre fois dans la journée pour prendre des médicaments, et cela me rassure. L'ennui n'existe pas, parce qu'il n'y a plus de temps. »

« Ici, les gens n'ont plus d'âge. Nous marchons comme des zombies, comme si nos pieds étaient chaussés d'ouate. Je souris béatement à tous ces visages que je croise. De temps en temps une dispute éclate. L'un d'entre nous qui pète les plombs. Alors on augmente la dose de ses médicaments, et la ronde reprend. C'est la dans des canards. »

« M'étant retrouvée avec ce verre à la main, cette flûte à champagne, j'avais agi par automatisme, comme si je n'étais plus dorénavant aux commandes de mes actes. Qu'est-ce qui a changé ? Je suis une femme de trente ans, j'ai peur d'avoir l'air vieille dans une boîte de nuit, j'ai peur de ne pas accéder à la reconnaissance, j'ai peur de ne pas avoir fait le tour du monde, j'ai peur de ne pas avoir d'enfants, j'ai peur de mon corps, j'ai peur de la trahison, j'ai peur d'être jalouse, j'ai peur d'être indifférente, j'ai peur du regard de mes amis, j'ai peur d'être violée, j'ai peur que les hommes se disent : « Elle est une femme de trente ans. » »

« L'automutilation permettrait à l'individu de contrôler sa propre douleur, en contraste avec celle qu'il avait subie auparavant dans sa vie et sur laquelle il n'avait aucun contrôle. »
« C'est donc cela, la trentaine. Une fêlure sans éclair, un empoisonnement discret, un meurtre sans préméditation? Je m'aperçois que certains mecs d'un soir sont plus jeunes que moi, à présent. Le sexe est plus disponible, l'amour devient fuyant. »

« Je crois maintenant que nous nous aimions en miroir, nous n'avions pas effacé nos prétentions individuelles au profit de notre amour. L'abandon de soi, celui qui transfigure, je ne l'ai pas trouvé avec lui. »

« Dire que l'on va bien en toutes circonstances, ce n'est pas de l'hypocrisie, ce serait plutôt de la pudeur. »

« Le magazine féminin, la chick lit, la comédie romantique sont des sommes de clichés, qui proposent aux femmes des lieux sécurisés où se vautrer en toute quiétude. Peut-être qu'un des points d'achoppement est que ces différents supports (films, livres, presse) ont assimilé et accepté comme leur fonds de commerce la persistance de ces clichés. Leur urgence. Ils ont intégré leur pertinence, une fois pour toutes. Pas un seul numéro de magazine féminin ne fera l'impasse ne serait-ce qu'une fois sur l'article de nouveaux conseils pour mincir. Par là, ils proposent la variation du même, les balises renouvelées. Ils nourrissent la bête. Ont-ils tort ? Sous couvert de cas particuliers et d'infime originalité dans le traitement, ils continuent de bâtir sur des fondements qui n'ont jamais changé d'un iota. Les angoisses des femmes, leurs fantasmes, leurs obsessions. Réajustant selon la tranche d'âge et les tendances. Le terme de cliché a une connotation négative. C'est peut-être dommage. Intéressons-nous à ses synonymes : banalité, poncif, image, lieu commun, topique, expression, formule, généralité, fadaise, stéréotype, truisme. Comme un cliché peut-il être fadaise, étant convenu qu'il exprime bon an mal an une norme ? On demandera à n'importe quel jeune artiste (photographe, peintre, vidéaste, écrivain...à d'éviter le cliché, qui est un écueil incontournable du débutant. Laissant alors aux autres supports ( grand public de divertissement) le soin de le prendre en charge. Mais le cliché signifie aussi photographie. C'est une capture de l'instant. Un instantané. A l'exact opposé du sens du cliché, comme motif ou lieu commun. Ce qui les relierait serait l'idée de vérité, de réalisme : un instantané est la capture du réel. Le cliché dit le réel.µJe me suis coupé le gras pour produire du réel. Pour rendre la nausée visible, concrète. Pour concentrer dans un symbole violent ce qui ne se voit pas, ni ne s'exprime intelligemment. 
Pour pouvoir dire, à moi-même et aux autres : «  Regardez, j'ai mal. » »
« Alma avait ses maniaqueries, ses tendances paranoïaques, des périodes d'insomnie, mais elle était si énergique et finalement candide. C'est ce qui l'avait séduit chez elle, cette naïve espièglerie à se réjouir des imprévus, comme si la vie, après tout, pouvait être une fête charmante entre deux drames. »

« Je ne peux pas perdre le fil de mon ivresse, s'il m'échappe je serai obligée de me réveiller à mon angoisse, parce qu'en la laissant me dominer, je peux encore jouir en elle et pas juste souffrir sans motif. »

« Ils sont là pour ça, pour m’asséner encore et encore les jalons de la vie qui passe sans moi, chaque proposition est une gifle, car il ne me reste la force que de dire peut-être puis de manquer chacun des rendez-vous.

Il me reste la force d'être absente. »

Quatrième couverture

Alma se réveille à quatre heures du matin. Dans un hôpital psychiatrique.
Deux jours plus tôt, elle fêtait ses trente ans. Écrivain prometteur, Alma est une jeune Parisienne ambitieuse qui vit avec Paul depuis plusieurs années ; tout lui sourit. Et, d’un coup, tout bascule. Son angoisse va l’emporter dans une errance aussi violente qu’incontrôlable et la soumettre à d’imprévisibles pulsions destructrices.
Que s’est-il passé pendant ces quarante-huit heures ?

Éditions Stock, janvier 2016
195 pages