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samedi 3 octobre 2026

Les évadés du convoi 53 ★★★★★ de Benjamin Fogel

Comment concevoir l'inconcevable ?

Certainement la question qui m'a accompagnée tout au long de ma lecture des Évadés du convoi 53.

Mars 1943. Le convoi 53 quitte Drancy. Plus d'un millier de Juifs sont emmenés vers Sobibór. Treize d'entre eux vont tenter de s'évader.

Mais avant cette évasion, Benjamin Fogel nous raconte l'« avant ». Celui où l'on ne sait pas encore. Celui où l'on cherche à comprendre ce qui arrive, où l'on veut croire que tout finira par s'arranger.

Paul se pense français avant d'être juif. Sa famille est française. Elle a toujours vécu en France, travaillé, aimé, chanté, ri.

Alors pourquoi seraient-ils en danger ?

On voudrait pouvoir leur dire ce que l'on sait, nous, lecteurs. Leur dire de partir. De fuir. De ne pas croire. Mais eux avancent dans cette histoire avec leurs propres repères, leurs espoirs, leurs incompréhensions.

Et c'est terrifiant.

À Drancy, l'absurde devient quotidien. Les règles sont arbitraires. Les hommes disparaissent. On ne sait pas pourquoi certains sont épargnés, pourquoi d'autres sont emmenés. On s'accroche aux rumeurs, aux nouvelles venues de l'extérieur, à un geste, une parole, un espoir, même minuscule.

Et malgré tout, on continue à vivre.

On parle des repas du shabbat, des carpes farcies qui nageaient encore dans la baignoire familiale, des boulettes de pain azyme plongées dans le bouillon.

On chante.

On rit parfois.

On s'entraide.

La musique devient un lien. Une façon de rester ensemble, de rester humain.

Alors qu'on cherche à les réduire à une catégorie, à leur retirer leur identité, leur liberté, leur dignité, ils continuent à être des fils, des frères, des pères, des amis. Des hommes avec leurs défauts, leurs contradictions, leurs désirs, leurs peurs.

Pas des héros.

Des hommes qui essaient de survivre.

D'ailleurs, revenons à cette évasion.

Treize hommes qui tentent le tout pour le tout.

Treize hommes qui refusent de se laisser conduire vers une mort qu'ils ne peuvent encore pleinement imaginer.

Benjamin Fogel ne fait pas de leur courage une légende. La peur est là. Le doute aussi. Et parfois même la culpabilité de celui qui s'échappe quand d'autres restent derrière lui.

Car survivre, c'est aussi vivre avec ceux que l'on n'a pas pu sauver.

Et au milieu de cette histoire terrible, j'ai ressenti comme un souffle, une reconnexion à ce qui devrait être une de nos principales préoccupations : la nature.

La neige. Le silence. La beauté presque intacte d'un paysage.

« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse » rendent alors d'autant plus absurde la situation.
« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse lui réchauffent l'âme, rendant d'autant plus absurde la situation. La sienne, celle des évadés, mais surtout celle des Juifs et du monde en général. L'absurdité de la guerre et l'ineptie de la haine ne lui sont jamais apparues aussi distinctement que face à ce territoire si calme, si pur, si beau.

Il espère qu'il va neiger à nouveau. »
Ce passage ....

Comment le monde peut-il être si beau lorsque les hommes sont capables d'une telle haine ?

Mais quelle contradiction impossible entre la beauté du vivant et la folie meurtrière des hommes !

Vient ensuite l'après.

Parce que survivre ne signifie pas que tout est fini.

Le corps garde les traces. Les souvenirs aussi. Certaines blessures ne se referment jamais complètement.

Cette histoire est celle du grand-père de Benjamin Fogel. En la racontant, il transmet une mémoire familiale, mais il nous la confie aussi.

Et ces mots de Paul, des années après sa déportation semblent résumer ce que cette lecture laisse derrière elle :

« Les hommes sont des hommes. »

Après tout ce qu'il a vécu, cette phrase toute simple m'a bouleversée.

Parce qu'elle dit l'essentiel.

Parce qu'elle nous rappelle aussi combien vite nous pouvons oublier.

L'Histoire.

Ce qu'elle nous a appris.

Ce que la haine, le racisme, l'antisémitisme et la déshumanisation peuvent produire lorsque l'on cesse de voir l'autre comme un être humain.

Une lecture poignante, nécessaire.

Pour ne pas oublier.

Pour transmettre.

Et peut-être, surtout, pour rester vigilants.

« Pour mon père, Bernard, et sa sœur, Hélène.

Pour ma fille, Judith.

À la mémoire de Paul Fogel, Robert Fogel, Sylvain Kaufmann, Hugues Steiner, Jacob Reymann, Léon Foucksman, Bernard Rozenberg, Sacha Benno Breslerman, Pierre-Jacques Braunschweig, Gilbert Koffmann, Angelino Schwarzwald, Jean Kotz et Josek Goldberg. »

« L'héroïsme est une valeur surcotée de nos jours. On devient militaire pour défendre son pays, pas pour se suicider collectivement. Ça m'aurait fait une belle jambe de crever là-bas pour que les boches marchent quand même sur Paris. »

« Robert liste les mets qu'il aimerait avaler au lendemain de la guerre. Plus que la liberté perdue, c'est la nostalgie des plats servis lors des shabbats en famille des raviolis au bœuf noyés dans la sauce, des boulettes de farine de pain azyme plongées dans le bouillon, et des carpes farcies, qui s'agitaient dans la baignoire avant d'être assommées et cuisinées par les tantes de Paul - qui les amène à parler de l'ancien temps. Chez les Fogel, faire le shabbat a toujours été un rite culturel, une occasion de manger, chanter et rire ensemble, sans s'inquiéter de l'heure qui tourne. Armand, tout comme Hélène et sa fratrie - ses trois sœurs et ses deux frères, Albert et Léon, ne vénère pas Dieu. La religion est une lubie d'Israël Schneidermann, le père d'Hélène. Originaire de Varsovie, en Pologne, il a immigré en France avec ses six enfants, en 1892, après une étape en Angleterre, vite quittée à cause des obligations militaires imposées aux citoyens et de la difficulté d'y vivre pleinement sa judéité. Pour faire plaisir à leur grand-père, Robert et Paul ont appris l'hébreu et fait leur bar-mitsva. Mais aussitôt lu le passage de la Torah sélectionné par Israël, ils ont tout oublié du langage rituel de leurs aïeux. Pour les Fogel, être juif signifie moins croire en une entité supérieure qu'aux vertus des bons moments en famille. Israël, trop âgé pour faire sa loi, n'impose plus aucune pratique religieuse. »

« Robert entonne Shalom aleichem de sa voix d'opéra, bientôt soutenue par celle de leur père. Le visage fatigué d'Israël se détend. Hélène et lui battent la mesure. Face à la bonne humeur générale, Paul se demande à quel point ses proches font semblant. Sous leur air guilleret, ils sont peut-être dévorés par une terreur qu'ils préfèrent taire. À l'instar de ses parents, Paul répète à l'envi ne pas être en danger. Il est français. Et les Français ne seront pas envoyés en Allemagne. Il est un citoyen à part entière. Sa famille a déjà prouvé sa loyauté à la France: au quotidien et au combat. C'est en confiance qu'Armand les a poussés à s'inscrire sur les registres spéciaux et à faire tamponner leurs papiers du mot « Juif », un tampon à l'encre rouge, de 1,5 centi-mètre de large sur 3,5 de long. Robert, lui aussi, en est convaincu: tous les Juifs de Paris qui devaient être déportés ont été arrêtés l'été dernier, lors de la rafle du vélodrome d'Hiver. Mais ne se voilent-ils pas collectivement la face ? La publication des ordonnances successives ne laisse pas place au doute. On les a humiliés, rabaissés, traités comme des moins-que-rien. L'impensable s'est déjà produit.

Paul trouverait injuste qu'on le mette en prison parce qu'il est juif, lui qui se fiche bien de la religion, et qui se sent moins juif que tout. Paul est français avant d'être juif. Paul est parisien avant d'être juif. Paul est même menui-sier avant d'être juif. S'il devait définir son identité, sa judéité n'arriverait pas dans les dix premières caractéristiques citées. Pour autant, la certitude d'être dans son bon droit ne dissipe pas ses angoisses nocturnes et les mau-vais pressentiments associés. Il sait qu'il fuit la vie et que celle-ci ne tardera pas à le rattraper. Il aurait dû reprendre son poste à la menuiserie, plutôt que de traînasser dans sa chambre. Il devra payer, non pour sa judéité, mais pour sa paresse. En faire le moins possible est une préoccupation constante chez lui.

Bien qu'il ne s'épanche pas, de peur de voir ses inquié-tudes partagées, la hantise de l'arrestation le ronge. Chaque nuit, Paul se réveille en sueur. Ses cauchemars sont quotidiens. Les Allemands viennent le chercher par la peau des fesses pour le remettre au boulot. Ou bien ils s'en prennent à Robert. Cette frousse lancinante lui fait regretter le manque d'initiative de ses parents. Lui et son frère ont insisté à de multiples reprises pour que la famille quitte Paris, mais chaque fois Armand a haussé les épaules et répondu : « C'est bon pour les bourgeois ça. Nous n'avons ni les moyens ni le réseau nécessaires pour tout abandonner. » Rester à Paris est un mauvais calcul. Ils devraient fuir en zone libre. Coûte que coûte. »

« Une des nombreuses absurdités qu'Hugues ne s'explique pas. Neuf mois qu'il est à Drancy et il ne comprend toujours rien au fonctionnement du camp. Successivement mouroir, camp d'internement et camp de transit parfois les trois en même temps, Drancy est une aberration qui met en échec la pensée humaine. On ne peut pas s'y déplacer sans risquer à tout moment d'at-tirer l'attention d'un policier mal intentionné, investi des pleins pouvoirs. Le moindre geste, aussi inoffensif soit-il, la moindre parole peuvent engendrer une punition, voire être passibles du mitard. Un sourire à un ami, et un coup peut s'abattre sur vous. La liste exhaustive des interdictions n'est affichée nulle part. Chaque policier peut inventer et modifier celle-ci selon son bon vouloir. Il n'y a pas de règlement officiel, mais s'il existait, l'inhumanité en serait l'un des principes fondateurs. »

« Un gus, ancien assistant d'un avocat aryen, lequel n'avait rien pu faire pour le sauver, lui a dévoilé la stratégie des Allemands: hiérarchiser les Juifs pour mieux les diviser, conférant à certains le rôle d'encadrant ou de sous-encadrant, octroyant privilèges et protection temporaire à d'autres, obligés de fermer les yeux pour ne pas perdre leur statut, quand ceux placés arbitrairement en bas de l'échelle subissaient les coups et la brutalité des gendarmes. Hugues a compris qu'il faisait partie des cibles. Des moins-que-rien. Il fallait qu'il quitte cet endroit. »

« Survivre ou mourir n'était à Drancy qu'une question de chance. Sylvain, comme les autres, devait composer avec la difficulté de voir disparaître ses amis et ses connaissances. On croisait des gens dans la cour, dans la queue pour les latrines, on échangeait quelques mots à voix basse. On partageait espérance et douleur, et un jour on réalisait qu'ils n'étaient plus là, mais partis pour cet ailleurs sur lequel on entendait les pires rumeurs. »

« Malgré l'hostilité du lieu, les internés se démenaient pour refaire société. Hugues n'avait pas d'éducation religieuse et n'avait jamais fait grand cas de sa judéité. Auparavant, il vivait au 242 rue du Faubourg-Saint-Antoine, chez son père et sa belle-mère, Manou, aryenne et non juive, dans une ambiance où chacun laissait ses croyances de côté - il voyait sa mère principalement pen-dant les vacances. Il ne savait pas qu'il existait un état d'esprit juif, une manière juive d'habiter le monde. En dépit de la haine endurée, il était désormais fier d'être juif. Même s'il ne comprenait pas bien la nature de cette identité, il avait la conviction d'appartenir à un peuple. »

« Ce sera bientôt l'instant de vérité. Depuis la fenêtre, Hugues observe les maisons des bons Français, qui se comportent comme si de rien n'était. S'il les avait en face de lui, il insulterait ces enfoirés qui jouissent de la vie sans se préoccuper de ceux qui crèvent à quelques mètres de leur meublé. Il va se coucher, avec sa terrible boule au ventre pour seule compagnie. La présence du couteau, caché sous son oreiller, lui fait fantasmer des actes héroïques, qu'il doute d'être capable de réaliser.
Les jours suivants, Hugues reste dans l'expectative, tan-dis que Sylvain se démène pour leur éviter d'être inscrits sur la liste. Seul motif de réjouissance pour Hugues : son père, Charles, n'a toujours pas été transféré à Drancy. Avec un peu de chance, il passera entre les mailles du filet.
Le 28 février 1943, quand un car dépose les derniers Juifs arrêtés, Hugues et Sylvain n'ont pas encore été déportés. Hugues regarde ces gens qui rejoignent Drancy, sans savoir qu'ils n'y resteront que quelques jours, le temps de se voir attribuer une place dans un convoi. Parmi eux, Paul et Robert Fogel, accompagnés de leurs parents. »

« Les rumeurs contradictoires avaient même pour effet d'adoucir la réalité. Drancy est bien le plus grand ghetto de France. 
Les premiers jours, elle essaye de se raisonner. On ne laisse pas les innocents en prison. Aucun pays ne tolérerait ça, y compris en temps de guerre. Tout s'arrangera une fois l'absence de délit et leur nationalité française prouvées. Malgré cette évidence, elle ne peut pas s'empêcher de pleurer. Elle a entendu un homme dire à un médecin juif arrivé après eux que Drancy est l'anti-chambre de la mort. Depuis, elle souhaite à la fois fuir loin de cet endroit et y rester pour ne pas connaître la prochaine étape. Au moins peut-elle se réjouir de ne pas avoir été séparée d'Armand et de ses enfants, contrairement à leur voisin de lit, marié religieusement, sans régularisation civile, qui a été placé dans un bloc différent de celui de sa femme. »

« La musique reste le ciment des âmes juives [...]. »

« Hélène ne peut pas rester silencieuse face à l'injustice. Elle doit rencontrer les dirigeants du camp, leur expliquer leur innocence. Les policiers ont dit que Robert côtoyait des non-juifs au travail. Mais si c'est arrivé, c'était forcément contre sa volonté. Elle doit plaider leur cause. Elle a entendu parler d'un chef d'escalier qui aide les gens. Sylvain Kaufmann, c'est ainsi qu'il s'appelle. Il aurait réussi à faire libérer un type en disant que sa mère n'était pas juive, que son père n'était pas son père, qu'il était l'enfant de l'amant, un Allemand reparti dans son pays après la Première Guerre mondiale. Les autorités l'ont cru et l'homme a été remis en liberté. Il se trouve que ce Sylvain Kaufmann aime écouter Robert chanter. La musique reste le ciment des âmes juives, et elle l'a vu assister religieuse-ment à une prestation de son fils. Sylvain pourra peut-être les aider à prouver leur probité. Ou mieux, à leur obtenir un « certificat de non-appartenance à la race juive ». Ce serait mérité, tant Hélène, malgré les remontrances de son père, n'a jamais prié Dieu. »

« Depuis son arrivée à Drancy, Robert fuit ses parents. Le désespoir gangrène sa mère, tandis que son père minimise la gravité de la situation pour la rassurer. Il ne leur en veut pas. Ils réagissent comme ils peuvent, abasourdis par les événements. Ce qui rend à Robert leur présence insupportable, c'est d'être à l'origine de leur malheur. Dans les larmes d'Hélène, il voit sa faute. Dans l'attitude prévenante d'Armand, il débusque sa lâcheté. Sa famille le savait frivole, enclin à s'amouracher de la première jolie fille venue, mais jamais ils ne l'auraient imaginé privé de bon sens. Il a été incapable de contenir sa concupiscence. De retenir un temps ses élans. Il était même sincèrement tombé amoureux de Lucie et de Charlotte. Il lui a été impossible de choisir. L'idée d'abandonner l'une pour l'autre le plongeait dans un mal-être qu'il a préféré enfouir sous une conduite volage. Il voulait l'une et l'autre, quitte à mentir. Quitte à blesser. Quitte à tout perdre. »

« Il s'est cru au-dessus des lois, confiant dans sa jeunesse, sûr que la chance lui sourirait, parce qu'il était un gars malin, talentueux et débrouillard. Il n'a pas écouté son père. Il portait négligemment l'étoile jaune, se comportait à l'hôpital comme un citoyen lambda ce qu'il était persuadé d'être. Et, par-dessus tout, à l'heure où les bons Français patriotes dénonçaient les Juifs sans le moindre état d'âme, il a trahi une jeune catholique sensible, persuadée que, les combats finis, Robert deviendrait son époux; une ardeur qu'il n'a jamais temporisée et dont il s'est enivré, fier de la passion qu'il suscitait dans le cœur de Lucie, sans s'inquiéter des ravages que causeraient ses tromperies si elles venaient à être révélées. »

« Malgré ses mauvais pressentiments, Robert s'efforce de rester du côté des optimistes, convaincus que les Juifs sont bien traités à Pitchipoï, parce qu'on les laisse emporter leurs bagages ; parce qu'on leur échange leur argent contre des reçus, qu'ils pourront une fois arrivés à destination convertir en monnaie locale ; parce que des cartes postales, vantant des conditions de vie décentes, ont été envoyées par des déportés depuis la Pologne. « S'il s'agissait d'en finir avec les Juifs, les Allemands ne se donneraient pas autant de mal pour brouiller les pistes, lui dit un gars. Ma main à couper qu'il fait bon vivre dans les camps de travail germaniques, comparé à Drancy. » Robert acquiesce, mais à l'intérieur de lui ses entrailles sont en charpie. Il n'est pas dupe de l'autopersuasion à l'œuvre. »

« - C'est mieux que rien, déclare Sylvain en s'emparant des outils de fortune. Je savais que je pouvais compter sur toi.
- Je ne comprends pas comment tu fais, Sylvain.
- Pour faire quoi ?
- Pour rester optimiste.
- Je ne suis pas optimiste, rétorque Sylvain. Je n'ai pas cette naïveté. Mais je refuse de mourir. C'est difficile de le percevoir en ces temps sombres, mais Dieu est avec nous !
- Et il y a des raisons de se réjouir.
- Je ne vois pas lesquelles.
- Tu te souviens des sœurs Rosenberg ?
- Paulette et Sophie.
- Avant mon départ pour Beaune-la-Rolande, j'ai reçu une carte de Sophie. Elle et sa sœur vont bien. Elles pensent à nous. Sophie me donne aussi des nouvelles du rabbin Élie Bloch, dont je t'avais parlé. Il ne baisse pas les bras et continue la lutte. »

« Sur le quai, les corps compressés les uns contre les autres n'arrivent plus à masquer leur odeur de peur, amplifiée par le passage de flambeau des vaincus aux vainqueurs. Une transpiration âcre, qui humidifie des vêtements déjà sales. Classés et orientés par les Allemands, mais déclassés et désorientés par les événements, les internés se serrent, se collent, se soutiennent. Les familles se cherchent, se retrouvent, avant d'être à nouveau séparées. Les coins des valises cognent les genoux et les cuisses, chacun faisant son possible pour se faufiler avec ses bagages, ultime rempart avant la déshumanisation, et protéger ses dernières possessions matérielles, après la vérification et le tri réalisés par les chefs de groupe au moment du départ. « Tant qu'ils nous laissent nos affaires, il y a de l'espoir », pense Robert. L'espoir de ne pas vivre dans le dénuement le plus total. De ne pas être réduit au rang d'animal dont on exploite les ressources avant l'abattage. Un espoir si mince qu'il ne peut influer sur sa décision de s'évader. Un espoir qui n'est pas un moindre mal, mais une moindre mort. Une mort repoussée. Une mort vers laquelle ses parents, Armand et Hélène, se dirigent sans la moindre chance d'en dévier. À ce compte, foutu pour foutu, Robert devrait convaincre son père de s'enfuir avec eux. Mais ce serait officialiser qu'Hélène est une morte en sursis, qu'ils doivent abandonner à son sort. Une pensée qu'il ne peut concevoir. Et encore moins formuler. »

« Leur projet d'évasion est voué à l'échec. Ils ne pourront jamais percer cette coque. Ils vont devoir s'entasser dans ces voitures sinistres, dénuées en apparence d'ouvertures laissant passer la lumière. Sur la façade du convoi, on peut lire « hommes : 40 / chevaux en long : 8 ».
- Tu crois que l'inscription date d'avant la guerre ou que ce sont les Allemands qui l'ont ajoutée ? demande Paul à son frère.
- Transporter des Juifs dans des wagons de marchandises ? Il n'y a que les nazis pour avoir de telles idées.
- J'ai un oncle qui travaillait au chemin de fer, intervient Jacob Reymann, qui faisait partie de la chambrée de Sylvain Kaufmann. Ces trains-là ont toujours transporté des hommes sur de courtes distances, pour des questions pratiques. Le problème, ce n'est pas de savoir si ces wagons sont faits pour accueillir des gens, mais combien ils peuvent en contenir. Regardez combien nous sommes... On ne va jamais tous rentrer.
Ils vont nous parquer comme des animaux. »

« Ils sont 13 forcenés prêts à s'évader. 13 hommes prêts à tenter le tout pour le tout. 13 morts en sursis. Ou 13 héros en devenir. « Comment savoir, songe Paul, qui ne veut penser à rien, et seulement se laisser porter par l'espoir. »

« Il est à l'abri. Le voilà soulagé. Mais soulagé de quoi ? D'être en vie ? Perdu en territoire ennemi, le visage en sang, alors qu'un millier de Juifs, avec qui il a partagé peines et souffrances, se dirigent vers une mort quasi certaine ? Soulagé que les nazis s'emparent du monde, et que son peuple s'apprête à disparaître de la surface de la Terre ? Une bouffée de colère le traverse. Sylvain refuse cette injustice. Il connaît son Dieu. Une telle cruauté ne pourra pas triompher longtemps. Il doit se focaliser sur sa survie et celle de ses camarades. Mais une inquiétude le saisit. Hugues, Paul et Robert auraient-ils pu être happés comme lui par le train, et ne pas s'en tirer ? Ou repérés par un garde ? Non, ils vont arriver d'une minute à l'autre. Eux aussi ont dû encaisser le choc, puis s'éloigner des voies. Sylvain plonge son regard dans la nuit, espérant y distinguer les silhouettes de ses amis venus le rejoindre. »

« Le miracle de l'existence et la magnificence de la nature glorieuse lui réchauffent l'âme, rendant d'autant plus absurde la situation. La sienne, celle des évadés, mais surtout celle des Juifs et du monde en général. L'absurdité de la guerre et l'ineptie de la haine ne lui sont jamais apparues aussi distinctement que face à ce territoire si calme, si pur, si beau. 
Il espère qu'il va neiger à nouveau. »

« Le jeune homme est manchot. « C'est de naissance », lui dit Paul, traduisant en simultané les paroles de Johanna. Un bras manquant ne fait pas de Hans un poids pour la société, mais l'a prémuni d'une carrière dans la Wehrmacht. C'est un tel soulagement de le savoir diminué. « Il est comme nous », pense Pierre-Jacques, et cette idée lui fend le cœur, car il réalise en la formulant que c'est ainsi que le monde considère désormais les Juifs des êtres diminués, des invalides qui ne cochent pas les cases. En réalité, Hans n'est pas diminué. Il ne correspond simplement pas aux fantasmes mythologiques des nazis. En cela, Hans est un allié des Juifs, des Tsiganes, des communistes, des homosexuels et des vagabonds. »

« Face au ridicule de la situation, Gilbert Koffmann voudrait se laisser aller, glousser lui aussi un bon coup. Car la mort ne tardera pas à arriver, et c'est peut-être sa dernière occasion de rigoler. Il aime ça, rire. Et manger. Et boire. Et faire l'amour. Et tout ça va disparaître, emporté par une balle qui lui transpercera le cœur.
Le rire ne vient pas. Il est bloqué quelque part dans ses entrailles. La seule chose qui vient, c'est une terrible envie de pisser, la vessie comprimée par la peur.
L'un des agents braille des mots en allemand. Gilbert ne comprend pas ce qu'il dit, mais ça doit ressembler à  « Mettez-moi ces charlots au trou ! » »

« Il fallait de sacrées tripes pour tuer des centaines de personnes par jour, en appuyant soi-même sur la détente ou en prononçant les ordres sans ciller. Il ne fallait ni fléchir ni blêmir. Ne pas laisser le doute s'immiscer, maîtriser les haut-le-cœur, contrecarrer les émotions qui nuisent à la haine. Préserver son autorité. Justifier sa place par sa constance et son imperturbabilité. Si personne ne s'était aperçu de rien, Heinz Hellenbroich le savait en son for intérieur : il n'avait pas été à la hauteur. Ne pas considérer les Juifs comme des êtres humains ne changeait rien à l'affaire. Tuer quotidiennement des centaines d'animaux lui aurait provoqué les mêmes douleurs au ventre, les mêmes pico-tements colorés sur les joues. Il n'était pas l'homme qu'il croyait être. »

« Il espérait que la suite de son existence adoucirait la douleur. La Shoah s'exprimait chez lui à travers ses stigmates. Paul avait des crises d'épilepsie post-traumatiques, consécutives aux coups sur la tête reçus dans les camps. Il prenait des barbituriques pour contrôler les convulsions. Il mentionnait la déportation comme la cause de sa condition, sans s'appesantir. Il se concentrait sur le présent, dans l'espoir de s'inventer un futur, ignorant combien ces deux années dans les camps avaient irrévocablement modifié sa personnalité. »

« « Si vous aviez un message à leur transmettre, qu'est-ce que vous leur diriez ? » ajoute Jacky Assoun. « Je dirais que l'antisémitisme primaire, comme il l'a été en Allemagne, c'est la pire des choses, répond Paul. Non seulement l'antisémitisme, mais le racisme. C'est la même chose. Parce qu'avec tout ce qu'il se passe actuellement dans le monde... Les uns contre les autres, parce que celui-ci est musulman, celui-ci est catholique, celui-ci est orthodoxe... Et les bagarres qui s'en suivent ! C'est affreux. Je considère ça comme du racisme, encore que le mot racisme... La race, ça n'existe pas. Les hommes sont des hommes. »
Cette réponse, Paul l'a formulée il y a trente ans. C'est une phrase spontanée, qu'il n'avait pas préparée, et qu'il a prononcée après un entretien éprouvant durant lequel il a raconté sa déportation, de son arrestation au décès de son frère. Ce n'est pas la réponse d'un politique, d'un philosophe ou d'un intellectuel ayant consacré sa vie au monde des idées. On ne formulerait plus les choses ainsi, mais cela reste les mots de mon grand-père. Et après tout ce qu'il a vécu, on peut y trouver une forme de vérité. Non pas l'espoir que plus jamais de telles atrocités ne se reproduiront, mais l'effarement de constater qu'elles se perpétuent. »

« « Cher Sylvain, je ne saurais jamais de quelle façon compenser ce que je te dois, c'est-à-dire tout. Tu sais donc que d'être parmi les survivants nous rapproche encore plus l'un de l'autre et pour cela encore merci. Je t'embrasse fraternellement. Ton obligé. Paul Fogel »

Quatrième de couverture

Mars 1943. Le convoi 53 quitte Drancy. À son bord, plus de mille Juifs déportés vers le camp d'extermination de Sobibór, en Pologne. Treize d'entre eux vont tenter le tout pour le tout afin d'échapper à la mort. Ce roman haletant raconte leur incroyable évasion.

Les évadés du convoi 53 retrace une histoire vraie, celle de Paul Fogel, le grand-père de l'auteur, et de ses compagnons d'infortune. Une histoire de survie au cœur de l'Allemagne nazie, où la force du collectif apparaît comme le dernier espoir des condamnés.

Écrivain et éditeur, Benjamin Fogel est notamment l'auteur de « La Trilogie de la transparence » (Rivages/noir, 2019-2024).

Éditions Gallimard,  février 2026
295 pages 

lundi 20 juillet 2026

Si maintenant j'oublie mon île ★★★★★ de Serge Airoldi

« Parler, écrire, c'est maçonner de la mémoire. »
Un rendez-vous avec l'Histoire. Bien plus que la traversée d'une vie.

Mike Brant n'est finalement qu'un point de départ. Un fil que Serge Airoldi déroule avec une infinie érudition pour remonter jusqu'à Moshé Brand, l'enfant né dans un camp d'internement britannique à Chypre, fils de survivants de la Shoah, héritier d'un silence et d'une douleur qui précèdent sa naissance.

À partir d'un simple vers « Si maintenant j'oublie mon île », l'auteur propose un texte singulier, à mi-chemin entre le récit, l'essai, la méditation et l'enquête. Il s'adresse à Moshé comme à un frère disparu, et cette adresse donne au livre une profonde intensité.

J'y ai trouvé de nombreuses digressions. Sur l'histoire des Juifs, les pogroms, les ghettos, Chypre, Famagouste, la Pologne, les artistes de l'époque, la littérature, ou encore la philosophie. Elles pourraient dérouter celles et ceux qui chercheraient une simple biographie. Pour ma part, elles m'ont semblé donner toute son épaisseur au texte. Parce qu'elles rappellent qu'aucune existence ne se comprend sans l'Histoire qui la traverse.

Serge Airoldi écrit avec une langue foisonnante, exigeante, parfois presque incantatoire. Une langue nourrie de références littéraires qui invite souvent à ralentir, à relire, à s'arrêter. J'ai étiqueté tellement de passages !
L'auteur relie hier à aujourd'hui. Il ne se contente pas d'évoquer la barbarie passée ; il interroge la montée actuelle de l'antisémitisme, les replis identitaires, les discours de haine et cette inquiétante facilité avec laquelle les hommes oublient.

Il rappelle combien la mémoire est une responsabilité. Écrire devient alors un acte de résistance, une façon d'empêcher l'effacement.

Il y a cette île aussi.
Chypre, carrefour des civilisations, terre de naissance de Mike Brant, elle-même fracturée, coupée en deux, devient une magnifique métaphore. Celle de l'exil, des frontières visibles et invisibles, des blessures que les hommes infligent aux territoires comme aux êtres.

Une lecture dense, profondément éclairante. Un livre qui dépasse largement la figure de Mike Brant pour nous parler de notre humanité, de ses faillites, de sa mémoire et de ce qu'il nous appartient encore de transmettre ✨️

📚 Challenge #laouviventleslivres Juillet : les îles ✅️

« Tu es mort ce 25 avril 1975. Tu t'es jeté dans le vide, à Paris. Des témoins disent avoir entendu un cri inhumain, une voix qui hurlait «non», quelque chose comme «non», et un choc violent. Et pendant toutes ces années, je t'ai laissé sédimenter en moi une collection de possibilités.
Vendredi 25 avril 1975. Un jour avant shabbat.
Je ne sais rien de shabbat. Je fréquente un autre livre que le Talmud et la Torah. Et d'ailleurs, affirmer que cet autre livre m'est familier n'est pas la vérité. Ce n'est qu'une vérité. Un semblant de vérité. La mienne, toute imparfaite. Elle consiste à voyager à ma façon dans cet autre livre comme je le fais depuis des décennies avec tellement de textes, certain, comme Flaubert, que l'important, c'est «l'orgie de littérature».
[...]
Le 25 avril 1975, j'avais huit ans. Je croyais alors que la matérialité des vivants de la télévision n'était en rien comparable à celle des vivants de mon entourage. De la vie, je ne savais que l'immédiat, le pli habituel des choses, des gens, les rides, les sourires, la gravité. Le lointain m'était inconnu. »

« À la télévision, les vivants n'étaient jamais que des vortex. Les courants chauds rencontraient les courants froids et une tornade naissait. Cloclo était électrique. Avenue Exelmans, seizième arrondissement, Paris, il n'avait pas encore eu l'idée saugrenue de redresser une applique depuis sa baignoire ou de faire qui sait quoi dans l'intimité de sa salle de bains. Brel clamait le nom d'Amsterdam. J'entendais le mot « putain » - les femmes infidèles d'Amsterdam sur lesquelles le chanteur pissait, disait-il, quelle chose extravagante que cette golden shower dont j'ignorais qu'elle pût nourrir le scénario d'un jeu sexuel - et si d'aventure la chanson de Brel me surprenait en présence d'adultes, je rougissais, feignant de ne pas avoir remarqué, ni les forêts de putains, ni la coupable miction. Johnny, suant toujours, était lourd comme un cheval mort depuis 1969, ne sachant pas, ne sachant plus, s'il existait encore. Tu te souviens de cette chanson de Jean Renard, n'est-ce pas, Moshé ? Tout le monde la chante encore. Et comment aurais-tu oublié quelque chose de Jean Renard ? »

« Il a de la cendre, dit-on d'un homme important chez les Touaregs. La dimension vient du fait que l'homme en question et sa famille avant lui et les générations qui l'ont précédé ont allumé un feu au même endroit, souvent. Toujours.
Avoir de la cendre signifie cette permanence dans le même lieu. Le nomadisme est un aspect du génome et de la mémorisation des géographies. L'errance forme l'identité et l'exil, une manière difficile et douloureuse de l'entre-deux. Mais seuls l'enracinement, la régula-rité du lieu fréquenté, posent la qualité et la vérité de l'homme, de son avenir et de son destin.
Combien parmi les tiens, Moshé, ont eu de la cendre ? Combien en ont eu dans les lieux de l'horreur ? »

« Je me disais: ce doit être pareil avec eux, les vivants de la télévision. Ils apparaissent à l'écran, ils viennent d'ailleurs, moi seul le sais, comme David Vincent le savait pour les envahisseurs - l'homme isolé, confronté à des forces invisibles et occultes. Les envahisseurs ont pris forme. Ils veulent de la cendre chez nous. Il faut convaincre un monde incrédule - a disbelieving world - que le cauchemar a déjà commencé. Ils essaient de nous infiltrer, de modifier la rigueur intangible de ce que nous sommes et peut-être y parviendront-ils. Peut-être y sont-ils déjà parvenus. Ils chantent, ils rient, ils me regardent dans les yeux, ils délivrent des messages secrets et, quand l'Ordre l'a décidé, ils disparaissent dans un halo, dans une cendre virtuelle. À l'époque, ce mot n'existait pas dans notre registre commun. Le réel était encore réel, à considérer, bien sûr qu'il fût un temps où le réel, dans la longue histoire, fut une seule fois bien réel. »

« Pour que l'affaire soit crédible, il faut inventer un scénario à la mesure des hommes. Il faut dire par exemple : « Ce matin, à onze heures quarante, le chanteur Mike Brant s'est jeté du sixième étage d'un appartement situé au numéro 6 de la rue Erlanger dans le seizième arrondissement de Paris. » Et voilà, c'est fini. On attend la fin d'un autre inveideur. Cloclo dans son bain, avenue Exelmans, si près de la rue Erlanger. Brel aux Marquises.  Joséphine Baker à Paris, treize jours avant toi, Moshé, après une attaque cérébrale. Que des endroits où l'on n'est pas. Où l'"on ne peut pas être", nous autres, les non-"inveideurs" qui pouvons replier l'auriculaire quand bon nous chante. »

« Jadis. J'aime beaucoup ce mot. Il vient de l'ancien français, le sais-tu, Moshé : ja a dis. Il y a déjà des jours. Quelque chose est passé. Quelque chose a eu lieu, s'est fragmenté, s'est reconstruit peut-être, s'est fait une raison et alors la chose, deux fois, dix fois, cent fois, a connu la même séquence, up, down, brisure, remodelage, cassure, nuit noire, brouillard, soleil, saisons, défaites, petit bonheur, effondrement.
Une phrase de Gaston Bachelard me revient : « L'ailleurs et le jadis sont plus forts que le hic et nunc. » Je crois bien qu'elle exprime tout de ton histoire, Moshé, des raisons même qui ont inventé ton chemin et des capillarités que ce parcours entretient avec une ascendance, un acide désoxyribonucléique. Un point de départ avec le commencement. Avant lui.

Tu vois, Moshé, ma théorie de l'auriculaire et des inveideurs en a pris un coup avec lui. C. Jérôme. Une fois, pour un carnaval dans notre ville, il est venu donner un gala. On disait comme cela de ton temps. Mon père était en coulisse. Il l'a vu de près, pas à distance. Il m'a dit ensuite que le chanteur était très sympathique, qu'il avait mangé des fruits, je crois, bu de l'eau, ri, dit des choses banales, signé des autographes, embrassé des filles, la femme d'un conseiller municipal, serré des mains. À moins de considérer suprêmement habile la stratégie des envahisseurs ce qu'il ne faut jamais négliger, tout laissait admettre ce jour-là, que le chanteur n'était pas un vortex, que son auriculaire était bel et bien flexible, comme nous tous, que c'était donc un frère, qu'il ne s'était pas, une fois, lancé à l'assaut de notre monde, qu'à la télé il étincelait, brillait de paillettes et que là, en vrai, il était homme, simplement homme parmi les hommes. Capable de faire le spectacle dans un tourbillon de lumières, de flashes, de spots, de drapeaux américains. Mais pas de disparaître, d'un claquement de doigts de ceux de l'Ordre, dans un halo rouge. Comme dans une fable à la télévision. Laissant derrière lui quelques cendres improbables. »

« LA VIE EST UNE GUERRE, tu le sais, Moshé.
Tes parents aussi le savaient. Toute ta parentèle. Tous les tiens. Ils l'ont toujours su.

Ton père, Fishel Brand, naît en 1903, à Biłgoraj, un petit village dans le sud-est de la Pologne, dans la voïvodie de Lublin. L'année suivante, au même endroit, vient au monde Yitskhok-Hersh Zynger dans une famille de tradition hassidique. Exilé aux États-Unis, il deviendra le célèbre écrivain Isaac Bashevis Singer, récompensé par le prix Nobel de littérature en 1978 pour « son art de conteur enthousiaste », justifia alors le comité. Un art « qui prend racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises et ressuscite l'universalité de la condition humaine ».

Dans un de ses livres, La Famille Moskat, Singer écrit : « Par la fenêtre, il aperçut le ciel, les étoiles, les planètes, la Voie lactée. La brume blanchâtre qu'il était en train de contempler émanait de ces astres qui dataient de millénaires, du temps du patriarche Jacob, de la construction de la pyramide. Quelle chose étrange que de se trouver ici, au cinquième étage d'un immeuble sis dans la rue Nowolipki, et de se sentir en contact avec l'éternité du cosmos ! Quelle pensée étrange! Les mêmes lois qui commandent au soleil et à la lune, aux comètes et aux nébuleuses, gouvernent également la vie et la mort, Mussolini, Hitler, chaque butor nazi (...) réclamant à grands cris du sang juif. »

Qui sait de quelles étoiles, de quel soleil, de quelle lune et de quelle Voie lactée, Fishel s'est-il toujours souvenu jusqu'au bout de sa vie ?

Quelle couleur de la vie antérieure garde-t-on en mémoire, même pour s'illusionner un peu ? »

« Quand la guerre éclate, le beau nid se déchire. Les Juifs de Biłgoraj sont déportés. Qui sait ce que deviennent les femmes et les enfants dans ces aventures affreuses ? Pardon pour ces phrases lapidaires, Moshé. Quand je dis « déportés », quand je feins de m'interroger sur le sort des femmes et des enfants, ce sont des mots pauvres, des façons sommaires de questionner, je le sais. La réponse, nous la connaissons tous, hélas. Le drame absolu, térébrant, nous le savons à l'instant même de l'interrogation. Il faudrait un livre, une œuvre, des vies entières pour dire seulement la moindre des frayeurs de l'avant, avant la cassure, la blessure. Il faudrait autant de livres pour rapporter toutes les affres, tous les détails de cette fracture, pendant et après. Il faudrait des Aharon Appelfeld, des Marcel Cohen, des Primo Levi, tous les autres dont la voix a pu s'extraire de l'Anéantissement. Il faudrait des Paul Celan pour écrire jusqu'à la fin du monde cette « Fugue de mort ». Todesfuge.

Lait noir de l'aube nous le buvons le soir 
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit 
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs...

De tout cela, je suis incapable, bien sûr. Et je me sais illégitime de vouloir fouler ce territoire brisé. Pourtant, tout cela m'appartient et me déconstruit aussi. C'est mon histoire parce que c'est ton histoire, Moshé. »

« Parler, écrire, c'est maçonner de la mémoire, c'est façonner cet opus incertum qu'est toute tentative de vie. Ce n'est pas giberner avec le matériau futile, le vent dans les nuagelets. C'est enquéter. À tout prix enquêter. C'est faire haute politique, savoir comment habiter un espace. Épisser les torons disjoints par les trop nombreuses manœuvres. Parler, écrire, c'est quêter. C'est se mettre à l'affût. Trouver la voie de ce gibier si farouche, c'est déjà écrire. Je dis mémoire et aussitôt, j'affirme la nécessité de l'écrire. «Il faut écrire des livres », recommande l'Apocalypse dont je t'ai entretenu immédiatement, Moshé. J'affirme aussi l'injonction de conserver cet esprit-qui-fut, cette matérialité-qui-fut à la façon des Memorbücher, ces livres du souvenir des Morts que la communauté entretient depuis toujours pour extraire les disparus de la géhenne.
Memorbuch de Nuremberg en 1296.
Memorbuch de Metz, 1610-1724, de Francfort (1628-1907), de Fürth (de 1624 jusqu'à l'anéantissement total de la communauté pendant la Shoah). Tous les autres.
Partout des massacres, des synagogues brûlées, des tueries. Des hordes, « réclamant à grands cris du sang juif ». Le sang juif, sache-le, Moshé, est le sang du monde. Tous les sangs sont ceux du monde éternel. Tous les sangs. Tous. 
Sang de l'ange blessé. Sang éternel du sang éternel.

Et le souvenir de ce qu'écrit Simone Weil : « Le monde est fait par Dieu avec le cadavre du mal. »

Il faut écrire. Juifs, non-Juifs, là n'est plus la question. Plus jamais. Le géorama d'un monde avec dieu privé, privatif, n'a rien à voir avec le relief de l'âme. Un dieu lui-même a besoin d'une cendre antérieure. La question c'est l'homme avant l'homme, c'est nous avant nous, nous après nous, c'est nous qui avons besoin d'un témoin.

Écrire. Parce que le récit nous oblige. C'est notre ligne de conduite, notre faiblesse, notre hardiesse, notre possibilité - illusoire mais capitale - d'habiter un monde, c'est notre façon. »

« Et ton père, Moshé ?
Fishel s'engage dans un maquis pour combattre les nazis aux côtés de l'Armée rouge. La guerre passe, elle tue les pays, les espoirs, elle mêle le sang à la boue, l'essence à la bouche, les pierres aux ventres, elle s'achève maintenant, la vie reprend. Mais l'épouse chérie et Jacob ont disparu. Les corps sont absents. Quand tout s'arrache, tout devient blanc ou noir. Tout s'éteint dans la cendre froide. »

« La douleur se vit à corps absent. »

« Fishel pousse jusqu'en Allemagne. Un jour, il se trouve sur le quai de la gare de Pocking, en Bavière.
Pocking, c'est là qu'est morte, dans le grand âge, Leni Riefenstahl. C'était en 2003. Elle avait cent un ans. Danseuse, actrice, réalisatrice, photographe, elle a beaucoup servi le maléfice hitlérien. J'écris « maléfice » mais dans le fond, j'ignore comment évoquer ce qu'a fait ce barbare méphistophélique, syphilitique, parkinsonien, accoutumé aux drogues, la bouche garnie de dents gâtées et le ventre de flatulences incontrôlables. 

Maleficium : mauvaise action, méfait, crime. Maléfice ne suffit pas. Mauvaise action, méfait, et même crime ne suffisent pas. Ne disent pas assez. Ne contournent pas suffisamment le bloc de haine pour aller voir derrière ce qui anime vraiment la grimace infernale. 

Omineux, peut-être, conviendrait à cet individu et à ses cohortes. Omineux omen renvoie au présage funeste. Et dans cette singulière saloperie, je n'arrive pas à concevoir uniquement du passé mais aussi de l'avenir qui ne manquera pas de se rappeler à nous. C'est inévitable.

Le public découvre Leni Riefenstahl au cinéma en 1926 dans La Montagne sacrée un film réalisé par Arnold Fanck. Elle enchaîne alors les tournages : Le Grand Saut, L'Enfer blanc du Piz Palü, Tempête sur le mont Blanc et L'Ivresse blanche. La montagne dessine son théâtre. Elle construit sa gloire. 

Joseph Goebbels, futur ministre de la Propagande, découvre l'actrice à l'écran en 1929, lors d'une projection. Il écrit : « Une merveilleuse enfant, pleine de grâce et de charme ! » En 1932, Goebbels la rencontre, à l'hôtel Kaiserhof. Il note : « Très sympathique, intelligente et agréable personne. Nous conversons longtemps. Elle est très enthousiaste pour nous. » La même année, elle tourne La Lumière bleue. Toujours une histoire de montagne. Junta, une fille sauvage vit à l'écart du village avec Vigo, un berger. Elle seule sait escalader les versants voisins où les nuits de pleine lune, dans une grotte, brille une mystérieuse lumière bleue. Tonio, un peintre découvre le secret des cristaux de la grotte et trahit Junta en révélant l'accès aux villageois qui pillent le site. Junta se suicide de désespoir. L'histoire se veut une ode à la tolérance, au respect d'autrui. Lion d'argent à la Mostra de Venise. Il paraît qu'Hitler adorait cette autre nuit de cristal.
Dans ses Mémoires, Leni Riefenstahl se souvient d'un rassemblement politique au Sportpalast de Berlin en 1932. Elle consigne :
« discours (celui d'Hitler) exerçait sur moi une véritable fascination. » 

Le 18 mai 1932, elle écrit au Führer:
Très honoré Monsieur Hitler,
Pour la première fois de ma vie, j'ai assisté voici peu à un meeting politique [...] au Sportpalast. Je dois avouer que votre personne et l'enthousiasme des spectateurs m'ont impressionnée. Je souhaiterais faire [...] votre connaissance, mais malheureusement je dois quitter l'Allemagne pour quelques mois [...]. C'est pourquoi une rencontre avec vous avant mon départ sera sans doute impossible [...]. Une réponse de votre part me réjouirait grandement.
Salutations redoublées de votre Leni Riefenstahl

Elle rencontre finalement le très honoré Monsieur Hitler. Plus tard, elle tournera les célèbres films de propagande : La Victoire de la foi, Le Triomphe de la volonté, Jour de la liberté - Notre armée et aussi le fameux Dieux du stade à l'occasion des Jeux olympiques de Berlin.

En juin 1940, quand les troupes allemandes entrent dans Paris, Leni Riefenstahl adresse un télégramme à Hitler :
C'est avec une joie indicible et une grande émotion que nous partageons avec vous mon Führer cette grande victoire qu'est pour l'Allemagne et pour vous l'entrée des troupes allemandes dans Paris. Cela dépasse l'imagination humaine que d'être capable de réaliser des actes sans pré-cédent dans l'histoire de l'humanité. Comment pourrons-nous jamais vous remercier pour cela?

C'était le temps où ce sycophante de Robert Brasillach manquait de peu le prix Goncourt pour Les Sept Couleurs, roman d'inspiration fasciste, déclinant sept genres de narration. Magnifique exercice de style, dit-on. Mais de la crapulerie.
C'était le temps où Fishel devinait peut-être qu'il ne danserait pas toute sa vie. »

« Savons-nous seulement ce que furent les pogroms ? Une infamie bien sûr. Une intense barbarie. Fréquente, éruptive, systématique tout au long des siècles. Un jour, lisant Histoire de mon pigeonnier d'Isaac Babel, je suis tombé sur ces lignes. L'histoire ne se passait pas en Pologne mais dans la région d'Odessa. L'horreur - comme la lune, le soleil, l'éternité du cosmos - ignore les frontières. »

« Le monde n'est que boue, écrit Leopardi. E fango è il mondo.

Tu savais cela, Moshé, que la boue est le monde, que le monde est la boue, que la boue hait le monde, que les Cavaliers se partagent une grande part du monde, son quart, et qu'alors ils font périr les hommes par le glaive, par la famine et par les bêtes sauvages de la terre. Hourvari, charivari, diablerie, vénerie de l'homme contre l'homme. L'homme féral contre l'homme agneau. Hommeries éternelles. Hommes omineux, encore. Toujours. »

« Été 1941 : Pologne, pogrom, massacres tous azimuts. Tout le monde s'y met. Ukrainiens, Polonais, Allemands.

À Łódź, l'envahisseur allemand enferme maintenant les Juifs dans un ghetto. Ce mot vient de Venise, du vénitien sans doute, de la tradition talmudique peut-être. Il dit à la fois le lieu de la fonderie et celui de la séparation. Fusion/fission. La nuance est dans l'étrange écartèlement.

J'ignore ce qui me prend d'écrire sur la guerre, sur les guerres. Ne sait-on jamais ce qui nous pousse à écrire ? 
Écrit-on vraiment ce que l'on voudrait écrire? Je ne le crois pas. Je t'en ai déjà parlé, Moshé. J'ai lu, sous la plume de Marcel Cohen, cette idée partagée.

Je ne me sens pas d'écrire davantage sur le Mal, Moshé. Mais dans le même temps, une force étrange m'y pousse, me convoque à cette exigence. Pardonne-moi. Je sais que le désastre prend toujours soin du moindre détail. Maurice Blanchot a théorisé cela. C'est suffisant de le savoir. Tout cela m'accable, et de plus en plus d'ailleurs, à mesure que le temps nous éloigne de cette Catastrophe. Que d'autres bien plus informés que moi, plus légitimes aussi dans la reconstruction des faits, des drames, s'en chargent comme ils l'ont fait depuis l'ouverture au monde du Livre Noir. Le Sale Livre. Tous les livres affreux. »

« On peut toujours être un autre, meilleur. Mais qui est vraiment capable de cet allongeail sublime de la vie vertueuse ?

De Rumkowski, Czerniaków écrivit : « L'homme est incroyablement stupide et suffisant. Il est dangereux, de surcroît, puisqu'il s'obstine à raconter aux autorités que tout va pour le mieux dans sa petite délégation. » Les deux hommes se rencontrèrent lors d'un voyage de Rumkowski à Varsovie, au cours duquel le Judenälteste de Łódź distribuait des brochures vantant la productivité de ses usines. À Himmler, il expliqua : « Nous construisons une ville ouvrière, Herr Reichsführer. Et nous continuerons de travailler aussi longtemps que nous avons une dette envers vous. »

Voilà où nous en sommes, Moshé. Voilà ce qui pèse sur nos épaules pour toujours. Que l'on mesure son jugement à l'encontre de Rumkowski ou bien qu'on accable le bonhomme. Le tableau de l'homme et du monde est là. Et ce tableau m'écœure.

Environ trois mille Juifs de Łódź auraient survécu au Génocide. Ils ne sont plus qu'une poignée aujourd'hui à vivre dans ce haut lieu de l'industrie textile, jadis. Les nazis ont gagné. Une certaine Pologne antisémite aussi. La férocerie est toujours victorieuse. Tu sais, Moshé, une certaine Pologne actuelle me dérange beaucoup, me répugne même. Comme me révulse ce qui se dit, se fait, se pense en Hongrie, en Tchéquie, en Slovénie, en Roumanie, en Allemagne, en Italie. En France bien sûr. Aux États-Unis, au Brésil, en Indonésie. Partout, en somme, où la cruauté et la bêtise oublieuse de l'homme se répandent. »

« En Pologne, une loi a été votée en février 2018. Elle prévoit une peine de trois ans de prison contre les personnes coupables « d'attribuer à la nation ou à l'État polonais, de façon publique et en dépit des faits, la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes nazis commis par le III Reich allemand (...), de crimes de guerre ou d'autres crimes contre la paix et l'humanité ». Et s'il n'y avait que ça. Mais il y a le reste qui nous conduirait au bout des nuits si j'avais la force de tout consigner pour dire la pollution ahurissante, la politique affreuse, l'économie scélérate, la mort des petits enfants, des femmes, des hommes, la joue contre la boue, les conflits mortiferes, le travail abrutissant, l'esclavage partout, en tout lieu. Pour dire aussi les mensonges d'État, le vide abyssal dans lequel nous pousse l'idiotisme ravageur qui hérisse la planète, le goût immodéré pour ce qui nous abaisse, nous abrutit, nous réduit. Nous avilit. Que faire quand on sait cela ? Se jeter du sixième étage en hurlant « non » ? Accepter, déglutir, se taire, s'engouer et continuer, s'obstiner pendant les quelques décennies qui nous sont accordées, poursuivre en pleurant secrètement quand revient le printemps, quand le hasard d'une promenade nous offre le spectacle soudain d'un bouquet de jonquilles au bord d'un sentier, d'un faon que le hallier ne protège plus et que nos yeux déshabillent, persuadés que cette apparition nous sauvera, au moins le temps d'un cil ? »

« Voilà pourquoi nous ne dormirons jamais. Parce que le pire a eu lieu. Parce que le pire aura lieu à nouveau. Très vite. La semaine prochaine. Parce que le mensonge tue, et l'omission et le silence et le trop-plein de mots et tout le reste. »

« Quelle foutue sacralité justifiera une seule fois l'ignominie de ces déraillements de l'esprit ? Je m'emporte, Moshé, et je te prie de m'excuser de troubler le silence qui serait peut-être préférable. Je me fâche. Mais personne ne fera croire que ce pays de Pologne a tout entrepris afin que la Mort ne règne pas devant ses fenêtres, au bout du chemin, au coin du potager, à proximité de la marmite où bouillait la soupe aux choux des familles et de la quiétude pour qu'aucun acte antisémite, y compris une fois la guerre terminée, n'ait lieu. Jamais lieu.

Mais rien n'est simple, Moshé. Nous le savons et aucun texte, aucun témoignage, aucun repentir, même le plus long, le plus complet, le plus précis, exhaustif ne peut tout exorciser comme je ne sais quelle autorité morale, comme je ne sais quelle vertu, serait peut-être capable de s'y employer. Alors il faut subir, encore, toujours. Subir le temps, la mémoire enfouie, la disjonction, l'absence de ce qui devait venir un jour, s'épanouir une fois, avant que les sabres, les marteaux, les faucilles, les canons, les bombes et le zyklon n'accomplissent la sale besogne finale. »

« Ils voulaient partir, quitter cette première terre de maudissement, reconstruire, ailleurs.
Que reconstruit-on qui a été détruit à ce point ? Laminé ? Désintégré ? Ce lieu infernal où les nazis ont pissé, vomi, flatulé, où les chiens-loups ont rongé l'os humain et la carne, où plus rien ni personne n'a sou-dain plus parlé de quoi que ce soit ?
Plus rien. Rideau noir sur Pandémonium que nous savons être la grande capitale de Satan et de ses pairs. »

« Se taire est cette île des déportés. Nous le savons, ça se sait. Les déportés se sont tus. Que dire après ? À qui le dire ? Qui peut l'entendre ? »

« Dans Devant la parole, Valère Novarina écrit : « Le langage est une terre, un sol : ici sont des ondulations, là des traces, des failles ; ici des soulèvements, des entrailles, des plis ; là des effondrements, des gouffres ; ici des poussées. La langue est une matière innommable...»
Il écrit aussi : « Le mot, primitivement, est un enfoui : quelque chose le brise du dedans. »
Je crois, Moshé, que tu as vécu comme un enfoui, et tes mots avec. Quelque chose t'a détruit en intérieur, et les a brisés du dedans. Quelque chose s'est abîmé dans ton île. D'ailleurs, tu n'étais qu'une île je crois, portant comme un tatouage sur le cœur ces mots de Rilke: « D'île à île, il n'y a qu'une possibilité : de dangereux sauts... » »

« Tu as chanté, une fois : « Une hirondelle fait mon printemps. » Tu as chanté, aussi: « Si maintenant j'oublie mon île. » Le titre de la chanson était : Un grand bonheur. Rien que ça, Moshé. Un si grand bonheur. Tu as chanté tellement de choses, la main en avant, tendue vers le spectateur, jamais le doigt pointé comme Guy Lux, mais cette main qui avance et qui se retourne lentement pour que s'ouvre la paume. Comme un autre soleil.
Cette île que tu oublies maintenant, c'est Chypre. 
Tu aurais pu devenir matador de taureaux, garçon frêle aux yeux en lame de couteau, domptant la matière mise en œuvre. Matador juif chypriote d'origine polonaise cela aurait eu du ferment, de la levure. De la cendre. »

« Depuis toujours, l'île carrefour a noué les cultures, de la Crète minoenne, de la Grèce mycénienne et du bassin levantin. Les tutelles et les commanderies ont été pléthoriques : hellénique, romaine, byzantine, arabe, franque, vénitienne, ottomane et enfin britannique. Et toi, Moshé Brand, fils de Fishel Brand et de Bronia Rosenberg, juifs polonais, tu es né là. Dans l'île-cuivre. Tu es né à Famagouste. »

« Donc, tu as pris du temps avant de parler. Cinq ans. Cela aussi, nous le savons, ça se sait : les enfants de déportés reçoivent ce méchant héritage de la parole impossible de leurs parents, parole enfouie, parole brisée en dedans. Gelée. »

« lagour. Vivre, habiter, rester. 

Comment donner corps à ces verbes ? Comment don-ner vertèbres à ces corps ?

Les transferts à Chypre durent vingt mois, d'août 1946 à avril 1948 : cinquante-deux mille deux cent soixante personnes transitent par ces camps. Environ deux mille enfants y naissent, comme toi, Moshé. À la fin de 1946, un petit nombre de détenus est libéré pour des raisons humanitaires. Plus tard, la moitié des mille cinq cents certificats mensuels accordés par la puissance mandataire britannique est attribuée à des internés de Chypre. À la fin de 1947, les orphelins mais aussi les enfants en bas âge et leurs parents, soit près de quatre mille personnes sont autorisées à émigrer en Palestine. Les Britanniques ne libèrent les derniers internés qu'en janvier 1949. »

« La fracture date de ce jour où, en réponse à un putsch de nationalistes chypriotes grecs soutenus par les colonels d'Athènes, la Turquie envahit, puis occupe près de la moitié de l'île.
Ville portuaire de la côte Est, riche de ses remparts vénitiens, de son ancienne cathédrale Saint-Nicolas édi-fiée sous le règne de la dynastie française des Lusignan, devenue mosquée Lala-Mustapha-Pacha au XVI siècle, Famagouste est séparée du quartier de Varosia.
Autrefois, la station balnéaire était très prisée pour ses plages de sable blanc. L'été, des stars de cinéma comme Richard Burton, Liz Taylor ou Brigitte Bardot leur confiaient leur corps si précieux pour qu'ils prennent une couleur d'or. Ces gens-là logeaient à l'hôtel Largo, sur le boulevard John-Fitzgerald-Kennedy. En ce temps-là, la station comptait quarante-cinq hôtels et dix mille lits, soixante immeubles de studios à louer, trois mille commerces, vingt-quatre salles de spectacles, trois cent quatre-vingts bâtiments en construction. C'était la belle vie. On érigeait, on bétonnait, on colonisait l'espace. La modernité caracolait avec arrogance.
Aujourd'hui, c'est fini. Plus de fêtes galantes. Varosia est fantôme. Un no man's land.
Tu es né sur une île coupée en deux dans une ville dont une partie est devenue ombre, Moshé.
En 1960, au moment de l'indépendance, les Chypriotes grecs souhaitaient l'Enôsis avec la Grèce. L'unification avec la mère patrie. Les Chypriotes turcs, eux, voulaient le Taksim. La séparation avec leurs concitoyens grecs. Les ennemis. Un condensé de l'histoire du monde. Le blanc et noir.
Aujourd'hui, les cinq kilomètres carrés paradisiaques sont le territoire des ruines, la victoire des friches, des barbelés, des sacs de sable, du contrôle militaire pointilleux, des pancartes qui interdisent - « No Photo » -, de la ligne verte qui délimite deux mondes. »

« Entends leur lamento, d'où tu te trouves, Moshé, mesure son intensité tragique, et comprends enfin le monde que tu as quitté un jour et qui nous est arrivé.

Fatigues, prisons, coups, mort, corps abîmés, noyades, effroi, murs, barbelés, hommes et femmes marchandises, à terre, amers tout cela, toujours en surabondance.

Depuis 56, près de deux mille ans de similitudes, d'écorcheries, de tyrannies, de guerres partout où existent les océans, les mers intérieures, les déserts, les prairies fécondes, les forteresses.
« Ne vous conformez pas au siècle présent, mais soyez transformés par le renouvellement de l'intelligence », recommande saint Paul dans l'Épître aux Romains.
Saint-Paul était Paul de Tarse. Il était aussi Saül avant de se convertir.
Comment se transformer par le renouvellement de l'intelligence quand sévissent fatigues, prisons, coups, mort, corps abîmés, noyades, effroi, guerres & guerres & guerres encore ? 
Avant d'être apôtre, Paul fut lui-même persécuteur des premiers disciples de Jésus. Il mourut décapité à Rome. »

« Tu dois te demander, Moshé quel est ce professeur d'histoire ? Où veut-il en venir ? Je t'avoue que je ne le sais moi-même. Je saisis simplement toute cette matière et j'en fais une glossolalie.

J'en viens aussi à ce constat effarant, Moshé, qu'avant la tête de Dandolo, il y eut des millions de têtes décapitées. Qu'après lui, d'autres millions ont suivi la route sanglante qui aiguise l'appétit d'horreurs des hommes barbares. À Famagouste, à Lépante, en toute éternité, partout ailleurs à Łódź, à Auschwitz, à Alep, à Aden, là où une vie ne devient jamais rien d'autre qu'une dis-traction pour le coutelas, le gaz, la bombe, et demain qui sait quelle autre méthode. »

« Zoran Mušič s'est éteint en 2005. Il a connu presque tout un siècle. Dans un entretien donné au Figaro en avril 1995, il disait : « Tous les jours, à toute heure, sur toute la planète, la barbarie ne cesse de grandir. L'homme, pour une idéologie, pour de l'argent, pour un peu plus de puissance, saccage ce qui pourrait être un paradis, abandonne sa liberté, sa dignité et rêve de bruit de bottes, de cadavres soumis, d'invasions barbares et de viols par le fer et le feu. » »

« Le vendredi 25 avril 1975, tu as pris ton petit déjeuner en écoutant cette nouvelle chanson qui allait devenir un tube posthume. Le mensonge désespéré d'un homme qui veut faire croire à ses retrouvailles avec un bonheur, malgré la séparation douloureuse. Inacceptée.

Dis-lui, 
Fais-ça pour moi, dis-lui 
Que j'ai bien fini, oui 
D'être malheureux. »

« Tu avais mal, Moshé, et ce mal est incurable. Ce mal pèse sans discernement dans la balance sinon pour déséquilibrer salement ce que la beauté espère, tendrement.
Mais avec le poids d'un pétale.
Je relis ces mots de Robert Musil, où il est question de « la nature ambiguë de la vie qui alourdit toute grande aspiration d'une aspiration plus vulgaire ». Musil écrit encore, et cela ne doit pas nous rassurer : « À tout pro-grès, elle lie une régression et à toute force une faiblesse ; elle ne donne à personne un droit qu'elle n'ait enlevé à un autre, elle n'ordonne aucun chaos sans créer de nou-veaux désordres, et elle semble ne provoquer le sublime que pour décorer la platitude. »
Je souffre de lire ces mots et, hélas, tout autour de moi, je ne leur trouve que de cruelles confirmations. »

« LA VIE EST UNE CATABASE, Moshé. Tôt ou tard, la chute survient et alors, s'approchent de toi les rives de l'Achéron et la confluence avec le Phlégéthon et le Cocyte où règnent Hadès et Perséphone. »

« La Dame de Bethléem profite d'un silence pour asséner : « Vous savez, la dépression fait tout faire, à commencer par le pire. » Je me sens suffisamment en confiance pour oser lui parler de cette malédiction qui frappe les jeunes artistes dont beaucoup meurent à vingt-sept ans: Jim Morrison, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jean-Michel Basquiat... Elle ajoute : Amy Winehouse, et met un terme à la liste en assurant : « Vous savez, il n'y a aucune malédiction dans tout cela. Simplement, l'entourage. Soit il est bon et tout peut se passer à peu près correctement. Soit il est mauvais et alors... » »

« Dans l'édition du Petit Parisien, en date du 1er février 1943, Darquier s'illustre par une série de « projets ». Ce jour-là, le quotidien annonce la création de la Milice par Laval. Il consacre toute sa une et une grande place aux déclarations de Goering, de Goebbels et à « l'alternative » que pose Hitler : « Ou l'Allemagne et ses alliés remporteront la victoire ou la vague bolcheviste détruira l'Europe. » Darquier, lui, rêve notamment « d'instituer le port obligatoire de l'étoile jaune en zone non occupée », « d'interdire aux Juifs l'accès et l'exercice des fonctions publiques », « quels que soient la valeur intellectuelle et les services rendus par un individu juif, il n'en demeure pas moins qu'il est juif... ». L'objectif de Darquier est « d'éliminer progressivement l'influence juive » et de « reprendre en main l'éducation nationale du pays, en particulier celle de la jeunesse pour remettre en honneur les principes français issus de la race française qui ont fait de la France, pendant un millénaire, le premier pays du monde ». »

« La Dame de Bethléem fait la moue. Je viens de lui résumer cette histoire. Elle me dit ne pas comprendre comment s'articulent les forces du mal alors que l'intelligence peut conduire l'homme à des choses si hautes et si belles. »

Quatrième de couverture

« La vie est une errance, Moshé. Comment l'ignorerais-tu, toi dont les parents ont achevé leur périple européen dans le port de Marseille ? Ils voulaient partir, quitter cette première terre de maudissement, reconstruire, ailleurs.
Que reconstruit-on qui a été détruit à ce point ? Laminé ? Désintégré ? »

Peu nombreux se souviennent d'une chanson de Mike Brant intitulée "Un grand bonheur".
C'est un seul vers de cette chanson, « Si maintenant j'oublie mon île », qui a touché Serge Airoldi au point de prendre la plume.
Âgé de huit ans au moment du suicide de la star, l'auteur revient sur le parcours meurtri qui va de Moshé Brand, l'enfant du rêve israélien, à Mike Brant, la star de variété des années 1970, jusqu'à son suicide en 1975.
Sous un texte attachant et sensible, il fait redécouvrir la fragilité d'un homme à qui tout réussissait.

Serge Airoldi vit et travaille à Dax. Longtemps journaliste, il a publié plusieurs textes littéraires depuis 2004 : récits, fictions, poésies, traductions... Il collabore régulièrement à des revues.

Éditions de l'Antilope,  mai 2021
153 pages 

mardi 17 octobre 2023

La vie en fuite ★★★☆☆ de John Boyne

J'ai ouï dire qu'il fallait lire John Boyne, alors après une première découverte plutôt réussi avec Le secret de Tristan Sadler, je continue avec ce roman, qui je l'ai compris à la fin est étroitement lié au roman jeunesse Un garçon en pyjama rayé que l'auteur a écrit vingt ans plus tôt. Pas besoin de connaître ce dernier pour comprendre l'histoire de cette grande sœur, née à Berlin, que la défaite des nazis en 1945 a poussée sur les routes. Elle a fui. Enfin, sa mère l'a obligée à fuir avec elle.
C'est sa vie que l'on découvre dans une alternance de chapitres passé/présent, ses émotions, ses amours, ses secrets, ses tourments, sa culpabilité,  son fardeau. 
Gretel est une personne très âgée à présent et alors qu'elle porte encore en elle le poids des crimes de son père - elle savait et culpabilise - il est peut-être encore temps pour elle de se racheter aux yeux de l'humanité.
S'il est indéniable que John Boyne est un excellent conteur - livre lu quasiment d'une traite - il m'a manqué un je ne sais quoi de vraisemblance pour être totalement embarquée dans cette histoire. Certains aspects m'ont étonnée, semblé peu crédibles et cela a quelque peu entaché ma lecture ; notamment le fait que l'enfant (douze ans ici) d'un criminel,  alors qu'il. n'a rien commis de répréhensible, si ce n'est d'être resté passif face à la monstruosité qui se jouait de l'autre côté du grillage, dans cet "Autre monde" comme le nomme Gretel, puisse risquer un jugement et finir en prison. Elle sait pertinemment qu'elle savait, certes, que ça la ronge, oui, que cela l'affecte, évidemment, qu'elle soit accusée et jugée, là je ne pense pas. Les enfants des criminels nazis n'ont pas été jugés, si ? Je n'ai rien trouvé à  ce sujet.

Malgré ce couac, je compte bien continuer à découvrir les écrits de John Boyne. Je n'ai entendu que du bien de L'Audacieux M. Swift et Il n'est pire aveugle. Et j'ai récemment emprunté le syndrome du canal carpien à la bibliothèque ce week-end. Vous les avez lus ?

« Si tout homme est coupable de tout le bien qu'il n'a pas fait, comme l'a suggéré Voltaire, alors j'ai consacré une vie entière à essayer de me convaincre que je suis innocente de tout le mal. C'est ce qui m'a permis de supporter les décennies d'exil du passé que je me suis imposées, de voir en moi une victime d'amnésie historique, disculpée de toute accusation de complicité et exonérée de toute responsabilité.  »

« Je trouvais étrange cette façon qu'avait Heidi de sauter d'un sujet à un autre - un instant parfaitement lucide et le suivant, un tout petit moins, comme une photo prise une milliseconde après que le sujet a bougé. Pas vraiment floue, mais pas tout à fait nette. »

« Je l'avais vue chez les soldats, presque tous sans exception. Ce désir de faire mal, cette certitude que rien ni personne ne pouvait les arrêter. Fascinant. »

« - Je me dis probablement que je n'ai pas tout tenté pour les sauver. Ces patients sont venus dans mon service, ou notre service, et ils ont mis tous leurs espoirs en nous. Et nous n'avons pas été à la hauteur. J'ai participé à des centaines d'opérations et j'ai perdu quinze patients. J'ai oublié les noms de ceux qui ont survécu, mais je garde en mémoire tous ceux qui sont décédés. 
Je restai silencieuse, et pensive. Je sentais déjà que ce sens de l'éthique était profondément ancré en elle, chez la femme et le médecin, et qu'elle se rappellerait ces quinze personnes, et celles qui auraient le malheur de s'ajouter à cette liste, jusqu'à son dernier jour. Manquais-je de quelque chose, moi qui ne partageais pas cette exigence morale ? Mon passé était presque intégralement construit sur l'esquive, la tromperie, l'instinct consistant à me protéger avant de protéger les autres. « Vous ne devez en aucune façon avoir cette impression que c'est votre faute, dis-je enfin, d'une voix presque suppliante. 
- Si, je le dois, répondit-elle avec douceur, presque gentillesse. Si je veux être quelqu'un de bien. » »

Quatrième de couverture

1946. Trois ans après un événement tragique qui a fait voler leur vie en éclats, une mère et sa fille quittent la Pologne pour Paris. Honte et peur chevillées au corps, elles ne savent pas encore combien il est dur d'échapper au passé.

2022. Presque quatre-vingts années plus tard à Londres, Gretel Fernsby mène une vie bien éloignée de son enfance traumatique. Lorsqu'elle est dérangée par un couple qui emménage dans son immeuble, elle espère que la gêne ne sera que passagère. Cependant, l'attitude de Henry, leur fils de neuf ans, fait resurgir des souvenirs que Gretel pensait enfouis à jamais.

Confrontée au choix cornélien de sauver sa peau ou celle de l'enfant, Gretel replonge dans son histoire quitte à faire éclore des secrets qu'elle a mis toute une vie à dissimuler.

John Boyne est né en Irlande en 1971, Il est l'auteur du Garçon en pyjama rayé (Gallimard Jeunesse, 2009), qui s'est vendu à plus de six millions d'exemplaires dans le monde. Ses romans, des Fureurs invisibles du cœur à L'Audacieux Monsieur Swift, l'ont imposé sur la scène littéraire française.

L'un des plus grands écrivains de sa génération. The Observer

Le don de John Boyne pour servir la littérature est immense, nul autre que lui ne sait dépeindre aussi bien la nature humaine. The Guardian

John Boyne a un talent de conteur exceptionnel.
John Irving

Éditions JC Lattès,  mars 2023
365 pages
Traduit de l'anglais (Irlande) par Sophie Aslanides

mercredi 11 janvier 2023

Quand tu écouteras cette chanson ★★★★★ de Lola Lafon

« Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Je suis venue en éprouver l'espace car on ne peut éprouver le temps. On ne peut pas se représenter la lourdeur des heures, l'épaisseur des semaines. Comment imaginer vingt-cinq mois de vie cachés à huit dans ces pièces exiguës ? »
L'Annexe, lieu où Anne a écrit son journal, dernier lieu où elle et sa famille ont été réunis, avant que l'ignoble pan de l'Histoire que nous connaissons bien ne les sépare à jamais. Lola Lafon raconte sa nuit passée dans ce lieu, une expérience extrême que l'on comprend nécessaire pour l'auteure, convoquant et se confrontant au fantôme d'Anne Franck, « vénérée et piétinée », à celui d'Otto Franck, le père d'Anne, seul rescapé, traumatisé, mais également à ses propres fantômes.
Un récit fort, émouvant, intimiste, riche d'informations notamment sur la jeune vie brisée d'Anne Franck, sur l'ardent désir d'une adolescente vive et drôle en dépit du reste, de devenir écrivaine et d'être publiée. Lola Lafon lui rend un bel hommage.
« Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Les hommes sont complices de ce qui les laisse insensibles. »
George Steiner

« Mais ce qui à la fois est absent aussi bien que présent, sache-le voir, par la pensée, d'un regard que rien ne déroute. » 
Parménide

« Comme elle est aimée, cette jeune fille juive qui n'est plus. La seule jeune fille juive à être si follement aimée. Anne Frank, la soeur imaginaire de millions d'enfants qui, si elle avait survécu, aurait l'âge d'une grand-mère; Anne Frank l'éternelle adolescente, qui aujourd'hui pourrait être ma fille, a-t-on pour toujours l'âge auquel on cesse de vivre.
Anne Frank, que le monde connaît tant qu'il n'en sait pas grand-chose. Une image, celle d'une pâle jeune fille aux cheveux sagement retenus d'une barrette, assise à son petit secrétaire, un stylo à la main. Un symbole, mais de quoi ? De l'adolescence ? De la Shoah ? De l'écriture ?
Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment ? Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre ? Celle d'une adolescente enfermée pour ne pas mourir, dont les mots ne tiennent pas en place.
Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. »

« Anne Frank vénérée et piétinée. »

« Comment l'appeler ? Je dis Anne, mais cette fausse intimité me met mal à l'aise. Je ne peux pas dire Anne, quelque chose m'en empêche, qui, au cours de ma nuit, se matérialisera par l'impossibilité d'aller dans sa chambre. Alors je dis Anne Frank, comme on fait l'appel, comme on évoque l'ancienne élève brillante d'un collège fantomatique. Deux syllabes.
La nuit, je me la figurais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d'Anne Frank, je me préparais à être au diapason du vide, à le recevoir.
Je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver. »

« « Les mesures antijuives se sont mises en place, petit à petit. Nous refusions de nous laisser atteindre, il fallait garder la tête haute. Il nous était interdit d'emprunter les transports publics ou de posséder un vélo ? Nous irions à pied. Nous n'avions plus l'autorisation de nous rendre au cinéma, au concert ? Tant pis, nous jouerions de la musique à la maison. À l'été 1941, les directeurs de lycée ont dressé des listes des élèves - de sang juif ». En classe, on nous a obligées à nous asseoir à part. Peu de temps après, nous avons été exclues. Margot était dévastée, elle allait attendre ses anciennes camarades de classe à la sortie des cours, tant elles lui manquaient.
Les enfants juifs n'avaient plus le droit d'aller à l'école ? Qu'à cela ne tienne, il y avait de très bons professeurs juifs, nous ferions nos propres écoles.
Nous nous accrochions à n'importe quelle joie: Otto louait des films qu'il projetait à ses filles, Anne confectionnait des tickets qu'elle adressait à ses amies. Tout y était parfaitement imité: l'horaire de la séance, le siège réservé. » »

« Certaines rencontres commencent au moment où on se quitte, quand le temps presse. Alors les mots battent au coeur de l'essentiel. »

« Anne n'œuvrait pas pour la paix. Elle gagnait du temps sur la mort en écrivant sa vie. N'oubliez pas ceci, insiste Laureen Nussbaum: Anne Frank désirait être lue, pas vénérée. Hannah Arendt qualifiait l'adoration dont elle est l'objet de " sentimentalisme bon marché aux dépens d'une immense catastrophe "... Elle n'est pas une sainte. Pas un symbole. Son Journal est l'œuvre d'une jeune fille victime d'un génocide, perpétré dans l'indifférence absolue de tous ceux qui savaient. N'utilisez pas le mot espoir, s'il vous plaît.  »

« Otto Frank, qui, lorsqu'il fut question de faire de l'Annexe un musée, en 1960, exigea que l'appartement demeure dans l'état où il l'avait retrouvé. Qu'on en soit témoin, du vide, sans pouvoir s'y soustraire ; qu'on s'y confronte. Voyez ce qui jamais ne sera comblé.
Ainsi, en sortant, on ne pourra pas dire: dans l'Annexe, je n'ai rien vu. On dira : dans l'Annexe, il y a rien et ce rien, je l'ai vu. »

« S'habitue-t-on à être en danger ?
La peur est-elle un envahissement brutal, semblable à un courant d'arrachement, cette force qui entraîne au large contre laquelle on ne peut lutter, ou la peur se dilue-t-elle dans les jours qui passent, et on finit par s'y faire, à la peur ?
Les angoisses s'accumulent, elles résonnent. L'angoisse de se trahir. De faire frémir, d'un geste trop vif, les tissus opaques qu'Anne Frank et son père clouent aux fenêtres le jour de leur arrivée. L'angoisse de tomber malade, de laisser échapper un éternuement, une quinte de toux, De ne pas pouvoir être soigné. »

« L'angoisse, écrit-elle le 8 novembre 1943, est une masse sombre qui ne nous pousse ni en bas, ni en haut, mais se tient devant nous, mur impénétrable, qui s'apprête à nous détruire mais ne le peut pas encore. »

« Quelques semaines avant de partir à Amsterdam, je lis, comme je le fais toujours avant de me lancer. Cet amoncellement de petits savoirs - une approche timide du « sujet > est mon préliminaire amoureux. C'est aussi une façon de repousser la plongée dans l'écriture, d'attendre que celle-ci soit impérative.

Je lis comme on trace un cercle autour d'un point, sans m'en approcher. Je lis comme on se prépare à entrer dans un labyrinthe. Je lis des articles universitaires qui s'intéressent à la dif- férence entre empreinte et trace, je relis Dora Bruder de Patrick Modiano, je lis une biographie d'Audrey Hepburn, dont la mère vénérait Hitler : l'actrice refusa d'interpréter le rôle d'Anne Frank au cinéma, craignant de ne pas être " légitime " à le faire. »

« Je suis celle dont le cerveau se brouille dès lors que le sujet est abordé. Au lycée, j'ai évité les cours consacrés à la Deuxième Guerre mondiale. J'affirme que je n'ai pas besoin de voir, de lire : je sais cette histoire. Je sais les parcours de ceux qui, autour de 1920, ont dû fuir une mort annoncée, celle des pogroms, des ghettos, en Russie, en Pologne. Qui ont étreint des mères, des pères, des frères et des soeurs, sans promesse de se revoir. Qui ont tout quitté. Ils se sont défaits de leur nom, de leurs désirs et de leur langue - mais ce choix n'en était pas un, ils ne seraient jamais de simples citoyens dans leur propre pays. »

« La mémoire est un lieu dans lequel se succèdent des portes à entrouvrir ou à ignorer; la mémoire, écrit Louise Bourgeois, « ne vaut rien si on la sollicite, il faut attendre qu'elle nous assaille ». »

« J'aimerais m'emparer du téléphone et réconforter ce flou conspué. Le flou est une espèce en voie de disparition dans un monde où règne l'exigence de transparence. On y vante la limpidité, la clarté d'une intervention médiatique. Savoir résumer son propos en quelques mots est un savoir contemporain, un idéal d'agence immobilière. »

« Aucun des protecteurs n'aimait qu'on vante son courage. Peut-être avaient-ils raison : le courage est une décision qui se manifeste face au danger, à un moment précis. Leur courage, lui, se raconte au pluriel; ce sont des courages, une étendue de courages, de chaque matin et de tous les soirs, deux années durant, à chaque fois qu'ils poussaient la porte de la cachette. »

« Elle est semblable à un reflet, l'inconscience, qui renvoie la générosité. Peut-être est-elle l'essentielle de cette histoire. »

« « Souvent pour comprendre, il faut regarder au coeur même du vide. » Cette phrase d'Antonioni est citée dans La Paix avec les morts de Rithy Panh et Christophe Bataille. Je l'ai recopiée dans mon carnet quelques jours avant d'entrer dans la nuit.
Je m'approche du papier peint encadré, et au cœur même du vide, je ne vois que quelques chiffres et de fines lignes, bien droites. Au cœur même du vide, un père inscrit, tous les mois, au crayon à papier, des preuves de vie, Otto Frank note qu'ici, en deux ans, Margot a pris un centimètre et Anne, treize.
A son retour d'Auschwitz, seul dans l'Annexe vide, Otto Frank y passera des heures: il décollera précautionneusement ce rectangle de papier peint. Il ne peut pas perdre ça, aussi. La seule chose qu'il lui reste, ce sont ces traits de crayon, d'un gris léger, qui disent qu'en ce lieu, privée de soleil, de printemps et de vent, la vie a arraché quelques centimètres à l'ombre. »

« Quelle étrange façon d'être au monde que ce retrait à un poste d'observation. On assiste à la vie, suffisamment proche d'elle pour en saisir les nuances, mais en se tenant loin du vacarme comme des certitudes, pour qu'elles n'aveuglent pas la page blanche. On peut toujours tracer des plans et faire comme si on savait où on allait, mais l'écriture est un chemin sans destination, l'écriture a la beauté inquiétante de ce qui ne mène nulle part, et ce pendant des mois, parfois.
C'est un geste apatride que celui d'écrire, une échappée sans ancrage, en terres inconnues. Mes romans me baladent, ils me mènent en bateau. Je crois avancer. Au bout de plusieurs semaines d'écriture, ne sais plus rien sauf ceci : ma route est une impasse. Le récit m'échappe, il attend, ailleurs. »

« Je ne parviens pas à éviter cet égarement. Consentir à me perdre est une étape de l'écriture. Consentir à perdre, aussi. À m'avouer vaincue, battue. Accepter d'abandonner toute tentative de domination sur l'écriture, tout ce que je tenais pour certain. Il faudra avancer dans l'obscurité, tâtons, trébucher sur des mots qui regimbent, des paragraphes rétifs; la langue n'est pas un objet inerte dont on se saisit et qu'on plie à sa  volonté. C'est elle qui nous transforme, qu'on lise ou qu'on écrive.

Elle retient ce qui vacille dans l'oubli, paysages, silhouettes, elle nous retient, nous rattrape quand on imagine ne plus y croire, les mots sont là, tangibles, vivants. Pourquoi écrit-on ? Si j'ai oublié comment se termine le roman Confessions d'un gang de filles, de Joyce Carol Oates, ces quelques lignes, je les connais par cœur :
« Quoique vous fassiez, que vous le fassiez seule ou non, à quelque moment que vous le fassiez, de quelque façon que vous le fassiez, pour quelque raison que vous le fassiez, quelque mystérieux que soit le but dans lequel vous le fassiez, n'oubliez jamais que sur l'autre plateau de la balance il y a toujours le néant, la mort, l'oubli. Que c'est vous contre l'oubli. » »

« Si la mémoire s'étiole, les mots, eux, restent intacts, ils sont notre géographie du temps. »

« Tenir son journal, régulièrement ou sporadiquement, est un engagement: dire je, c'est affirmer sa singularité.
Le je d'Anne Frank reflète tout ce qui nous appartient et qu'elle a perdu : la lumière du dehors, la brise, l'éblouissement du soleil et la noirceur infinie de ce qu'on ne perçoit pas, entre les étoiles. Il contient un tout de petits riens : la vie quotidienne dans l'Annexe était aussi faite de dîners à préparer, de café à réchauffer, de livres aux pages cornées, de disputes et de larmes, et même, narguant l'opacité des fenêtres recouvertes de feutrine, d'un minuscule coin de ciel, au grenier.
Le je d'Anne Frank est addictif. On en veut plus, encore. On le suit, ce petit je, soumis à tant d'émotions contradictoires, qui décrète ne pas aimer sa mère et qui sanglote d'être esseulée. Un je d'une drôlerie vacharde, qui n'a aucun scrupule à régler ses comptes avec son entourage. Un je qui sait, à quatorze ans, que la politique n'est pas un sujet pour adultes, mais un intolérable quotidien d'enfant.
Un je qui n'a pas le temps de feindre d'être  « comme il faut ». C'est sans fausse pudeur qu'Anne Frank décrit minutieusement son sexe, la masturbation et ses crises d'angoisse. »

« Les extraits choisis des textes qu'on porte aux nues révèlent ce que nous désirons en retenir. Si nous tenons absolument à ce qu'Anne Frank nous parle de la « bonté innée des hommes », il n'est pas très étonnant que ce paragraphe, écrit le 3 mai 1944, ne soit pas passé à la postérité :
On ne me fera pas croire que la guerre n'est provoquée que par les grands hommes, les gouvernants et les capitalistes, oh non, les petites gens aiment la faire au moins autant, sinon les peuples se seraient révoltés contre elle depuis longtemps! Il y a tout simplement chez les hommes un besoin de ravager, un besoin de frapper à mort, d'assassiner et de s'enivrer de violence, et tant que l'humanité entière, sans exception n'aura pas subi une grande métamorphose, la guerre fera rage, tout ce qui a été construit, cultivé, tout ce qui s'est développé sera tranché et anéanti, pour recommencer ensuite !  »

« Elle abandonne les mots, ils cèdent la place au souffle de la vieille dame, un souffle heurté : 
« Les conditions de... survie...au camp de Bergen-Belsen... c'était... (Souffle) »
Quelques semaines plus tard, elle m'envoie ce mail: « Je pourrais te raconter mille fois l'inhumanité, le cauchemar qu'a été Bergen-Belsen, ça serait inutile. Tu ne parviendrais pas à l'imaginer. Heureusement. »
Ce n'est pas avouer l'impuissance de l'écriture d'avouer qu'on ne peut imaginer, il ne faut pas imaginer, comment prétendre imaginer. Ce verbe-là, imaginer », n'a pas sa place dans ma nuit. Pourtant, il le faut, même et surtout si on n'y parvient pas. Il faut essayer d'imaginer. »

« L'exil - perdre racine - est un mal dont les symptômes me sont familiers. Je ne peux en témoigner à la façon d'une sociologue ou d'une psychiatre, mais comme petite-fille d'exilés. Je sais les désordres de ceux qui ont dû se défaire de leur prénom, de leur langue, de leur pays, de leur maison, de leurs parents, de leurs désirs. Les survivants et les exilés ne sont pas des héros. Ce sont des épuisés qui font comme si Ils sont tels qu'Elie Wiesel les a écrits dans Le Jour:
« Ils ressemblent aux autres. Ils mangent, ils rient, ils aiment. [...] Mais ce n'est pas vrai : ils jouent, parfois même sans le savoir. Quiconque a vu ce qu'ils ont vu ne peut pas être comme les autres. [...] Un ressort s'est cassé en eux sous l'effet du choc. »
Ce sont des parents follement inquiets à l'idée de ne pas parvenir à protéger leurs enfants. Ce sont des parents qui les somment de ne pas se faire remarquer, qui leur inculquent l'art de dis paraître, de se fondre dans le paysage. 
Ce sont des grands-parents follement fiers de la plus minuscule réussite de leurs petits-enfants, de tout ce qui confirmera l'appartenance au pays d'accueil. Des grands-parents qui, lorsqu'on leur récite une banale poésie française en sixième, ont les larmes aux yeux. »

« Quand l'arbre généalogique a été arraché, la naissance d'un enfant revêt une importance particulière : le nouveau-né devient une preuve de survie. Il ne pourra se contenter d'exister. Il héritera d'un devoir: celui de vivre plus fort, pour et à la place des disparus.
Comme il est lourd, ce cadeau. On tente de composer sa vie, on pense avoir trouvé sa voix. En arrière-fond, une mélodie persiste, qu'on connaît sans jamais l'avoir apprise. Tout se mélange. Des vies interrompues se mettent en travers de la nôtre. On est l'obligée de celles et ceux qui n'ont pas eu droit à une suite, on est leur très obligée. Leur ombre est écrasante, leur mort exige qu'on y réponde. Mais comment ? »

« L'anorexie est, je crois, la langue que parlent celles qui héritent de récits silencieux. »

« Mister Frank le survivant, que des négationnistes ont accusé d'avoir inventé sa fille.
J'ai choisi de ne pas écrire leurs noms ici : leur identité est interchangeable. Ce sont d'abord d'anciens chefs des Jeunesses hitlériennes, puis des pamphlétaires d'extrême droite, des conspirationnistes, des négationnistes. Ils se succèdent et se répondent au travers des décennies. Le sujet les obsède, ils y consacrent des livres, des tribunes, ils se répandent en commentaires sur chacune des pages Internet consacrées à la jeune fille. Mais si je n'écris pas leurs noms, il me faut dire leur acharnement à effacer Anne Frank. La gamine d'Amsterdam leur est insupportable, dont le récit est la preuve qu'on savait, celle qui nous interdit de prétendre qu'on ne savait pas.
Le 9 octobre 1942, Anne Frank écrit : Nos nombreux amis et connaissances juifs sont emmenés spar groupes entiers. [...] On les transporte à Westerbork dans des wagons à bestiaux. [...] Nous supposons que la plupart se font massacrer. La radio anglaise parle d'asphyxie par le gaz. 
Ils s'acharnent, les négationnistes, mais montrent peu de rigueur : pour la plupart, ils n'ont pas même fait l'effort de lire le Journal en entier.

Impossible, dit l'un, que les clandestins aient passé l'aspirateur. On les aurait entendus. Les clandestins font le ménage quand le bâtiment est vide, entre midi et 13 heures, ou le dimanche, écrit Anne Frank.
Là, clame triomphalement un autre, des mots écrits au stylo-bille, lequel était inusité en 1944 ! Cette preuve » est aussi fausse que les précédentes. Les quelques phrases au stylo-bille sont rédigées sur des languettes de papier, insérées dans le manuscrit : ce sont les notes de travail d'une des graphologues ayant examiné l'authenticité du texte dans les années 1960. Elle en a témoigné. »

« Je ne peux m'empêcher de penser que, peut- être, Anne Frank aurait souri de lire qu'un négationniste affirma, comme preuve ultime de falsification, qu'aucune jeune fille de quinze ans n'aurait été capable de penser et encore moins d'écrire ce qu'il avait lu dans le Journal: c'était bien trop intelligent et irrévérencieux, pour une gamine. »

« L'irrévérence des jeunes filles devrait être l'objet de toutes nos attentions, elle devrait être archivée et transmise. Il faudrait les chérir, ces trop courtes années durant lesquelles les jeunes filles ignorent la prudence, le respect et le remords.
Elles mentent avec métier et sans état d'âme, mangent avec les doigts, grimpent sur des toits et, bras dessus bras dessous, elles prennent toute la place sur les trottoirs. Leur seule peur est de nous ressembler. De devenir ces êtres à bout de souffle qui se plaignent qu'elles ne manquent pas d'air ».
Les parents aiment à raconter les mots d'enfants de leurs tout-petits; ils s'émeuvent de leur fantaisie, de leur drôlerie. L'adolescence à venir, elle, est redoutée à la façon d'une maladie, d'une comète menaçant le paysage, dévastatrice. »

« Comme nous la craignons, l'extralucidité adolescente, ce regard de voyant qui met à nu nos compromis.
Relire son journal intime, c'est se confronter à l'adolescente qu'on a été. Lui ferait-on honte, ou de la peine? A-t-on baissé les bras? Est-on devenue sage, trop sage, par manque de courage? Il faudrait relire régulièrement son journal pour rester à la hauteur de son adolescence. »

« Ida n'a trouvé de repos qu'au sein de fictions, ces romans qu'elle a commencé à déchiffrer avec lenteur à plus de soixante-dix ans.

C'est elle, Ida Goldman, la raison de ma nuit dans l'Annexe; elle qui m'a offert, j'avais une dizaine d'années, une médaille dorée frappée du portrait d'Anne Frank. La maladresse de ce portrait peu ressemblant offre à Anne Frank le futur qu'elle n'a pas eu: elle paraît âgée d'une quarantaine d'années. Cette médaille, m'expliqua ma grand-mère, il me faudrait toujours la conserver. N'oublie pas.

Certains objets sans valeur nous sont intime- ment précieux. Ils témoignent d'un être, d'un amour, d'un lieu qui n'est plus. On ne peut supporter l'idée de les perdre, mais on a du mal à les regarder, tant leur pouvoir d'évocation est puissant. On les conserve au secret, dans une boîte, une enveloppe, en lisière de mémoire.
Jusqu'à ma nuit dans l'Annexe, ces choses » auxquelles je tiens tant semblaient n'avoir rien en commun, sauf ma crainte de les égarer.
Ma médaille Anne Frank, un chapelet aux perles de plastique bleu, une dizaine de lettres rédigées sur des feuilles d'une transparence de ciel. Et le photomaton de l'adolescent qui me les a écrites. Un adolescent vêtu d'un pull marin, ses cheveux soigneusement lissés pour la photo.
La nuit les a réunis. »

« En dessin, le point de fuite est « ce point imaginaire destiné à aider le dessinateur à construire son œuvre en perspective ». En anglais, on parle du vanishing point. Margot disparue, évanouie dans l'histoire, est mon point de repère dans le Musée, celle qui m'indique le chemin.
Son regard me suit, elle m'interroge : alors ? Dans une heure, je sortirai. Je ne vais quand même pas m'en aller comme ça ? Sans avoir pris le temps de saluer la gamine, sa petite sœur ?  »

« Comment raconter la fin d'une histoire sans la dore, si ce n'est en y laissant des silences, comme en musique : une respiration entre deux notes, la promesse d'une suite.
Ils n'ont pas disparu, ils sont là, les absents. Ils persistent et la trace que laisse leur absence est une question.
Que faire d'une seule nuit, il faudrait des années pour y répondre. Il y a si peu de temps, il n'y en aura jamais assez. Il n'y aura jamais assez de vivants pour répondre aux morts.
Qu'elle nous cherche, leur absence, qu'elle ne cesse pas de nous chercher. »

« Alors il s'est offert un magnifique concert, qui réunirait sur une même scène Blondie, Jacques Higelin et les Bee Gees.
Cette chanson, en particulier, il l'a passée et repassée.
Elle est très vieille mais elle n'a pas d'âge. Elle me bouleverse, je ne sais pas pourquoi. Plus je l'écoute plus son sens m'échappe, il me faudrait des années, encore, à l'écouter. On peut-être qu'il ne faut pas essayer de la comprendre ni de l'expliquer.

I started a joke
Which started the whole world crying
[...]
Till I finally died, which started the whole world living
Oh, if I'd only seen that the joke was on me

Les dernières phrases de sa dernière lettre ressemblent à une prière discrète, à un adieu qui se voudrait nonchalant. 
Faisons un pacte, si tu veux bien: quand tu écouteras cette chanson, tu penseras à moi.
P.-S. Ne m'oublie pas trop vite quand même. P.-S. 2 Je te demande de ne pas m'oublier trop vite.

Quand j'écouterai cette chanson je penserai à toi, Charles Chea. Mais je ne parviens pas à écouter cette chanson sans penser à toi alors je n'écoute pas cette chanson.
P.-S. Dans le clip vidéo de I Started A Joke, des points d'interrogation noirs flottent au ralenti, dessinés autour des musiciens.
P.-S. 2 Je suis devenue écrivaine. »

Quatrième de couverture

Le 18 août 2021, j'ai passé la nuit au Musée Anne Frank, dans l'Annexe. Anne Frank, que tout le monde connaît tellement qu'il n'en sait pas grand-chose. Comment l'appeler, son célèbre journal, que tous les écoliers ont lu et dont aucun adulte ne se souvient vraiment. Est-ce un témoignage, un testament, une œuvre? Celle d'une jeune fille, qui n'aura pour tout voyage qu'un escalier à monter et à descendre, moins d'une quarantaine de mètres carrés à arpenter, sept cent soixante jours durant. La nuit, je l'imaginais semblable à un recueillement, à un silence. J'imaginais la nuit propice à accueillir l'absence d'Anne Frank. Mais je me suis trompée. La nuit s'est habitée, éclairée de reflets; au cœur de l'Annexe, une urgence se tenait tapie encore, à retrouver.

Lola Lafon est l'autrice de six romans, tous traduits dans de nombreuses langues, dont La Petite Communiste qui ne souriait jamais (Actes Sud, 2014), récompensé par une dizaine de prix, et Chavirer (Actes Sud, 2020) qui a reçu le prix Landerneau, le prix France Culture-Télérama ainsi que le choix Goncourt de la Suisse. 

Éditions Stock, Collection "Ma nuit au Musée",  août 2022
248 pages
Prix Décembre 2022
Prix Les Inrockuptibles 2022