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lundi 3 août 2026

Atelier 4 ★★★★★ de Hélène Gestern

Mais quel livre !!
Combien de vies sommes-nous prêts à sacrifier pour maintenir l'illusion de la performance, de la croissance ou de la compétitivité ? Une question qui me poursuit après cette lecture.

Hélène Gestern refuse les réponses faciles. Elle ne transforme jamais son roman en pamphlet. Elle donne des visages, des voix, des existences à celles et ceux que les statistiques résument en « accident du travail », « burn-out » ou « faute humaine ».
« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde)
La citation de Jean-Baptiste Clément placée en ouverture prend alors tout son sens. Plus d'un siècle a passé, les mots du management ont changé, les méthodes se sont sophistiquées, mais enfin, cette question ne demeure-t-elle pas ? À partir de quand le travail cesse-t-il d'être un moyen de vivre pour devenir une machine qui broie les vivants ?

C'est sans doute ce qui rend ce roman si marquant. Derrière son suspense remarquablement mené, il nous oblige à regarder en face une violence souvent invisible, celle qui ne fait pas toujours la une des journaux mais qui, chaque jour, use, isole et parfois détruit des femmes et des hommes ordinaires.

Combien vaut une vie ? Peut-on réparer une existence avec un chèque, quelques mots de compassion et un accord de confidentialité ? Cette idée remue, non ?

J'ai tourné les pages avec avidité. Je les ai refermées avec beaucoup de colère et une profonde tristesse.

Une lecture aussi prenante que nécessaire.

« Jusques à quand la Sainte Clique
Nous croira-t-elle un vil bétail ?
À quand enfin la République 
De la Justice et du Travail ? »
Jean-Baptiste Clément
La Semaine sanglante
(chanson communarde) 

« Mille fois depuis, j'ai revécu cette seconde où j'ai cru de toutes mes forces que le malheur avait frappé ailleurs.
Cet instant si paradoxal et si cruel où tu as continué à être vivante en dépit de leurs mots, de ton nom qu'ils prononçaient dans ma cuisine, protégée que j'étais encore par la folie de ma certitude. »

« Je tentais encore d'additionner les éléments, de les faire coïncider. Les flics, la morgue, ta main. Ton téléphone muet depuis deux heures, et pas de message hier soir. Mais rien n'acceptait de s'emboîter. D'un côté, il y avait toi, ton rire, ton visage, les balades que nous ferions ensemble au milieu des pins dans une semaine. De l'autre ce drap, un bras livide, une main qui portait la même cicatrice que la tienne, et dont je savais sans aucun doute possible qu'elle t'appartenait. J'ai pensé qu'il y avait forcément une explication, que tu allais apparaître, nous détromper, nous rassurer. Puis ce fut le grand noir. »

« À mon tour de lui répéter ce que la police m'avait dit, de lui relater ma visite à la morgue, où il se rendrait au petit matin; à mon tour de le voir passer, comme je l'avais fait la veille, du déni au doute, du doute à la peur, de la peur à l'anéantissement. »

« Une de mes patientes, choriste à l'Opéra de Paris, m'avait proposé de venir, avec plusieurs de ses amis, chanter le Lacrimosa du requiem de Preisner. Le lamento a vibré dans l'air chaud, d'une limpidité à fendre le cœur. Je t'ai cherchée du regard au milieu des autres, toi pour qui la musique avait été une compagne quotidienne. Puis la réalité m'a rattrapée. Ce thrène écrit pour un ami mort, c'était ton néant qu'il recouvrait désormais. Et la profondeur du chagrin qu'il exprimait, en dépit de la puissance de leurs voix réunies, me semblait pourtant loin, encore très loin, de recouvrir l'ampleur du mien. »

« Ils peuvent raconter ce qu'ils veulent, la police, les gens d'Eco-Heft. Dire que ma femme était fragile, ou qu'elle prenait des médocs. Mais moi je sais bien que c'est sa putain de conscience professionnelle qui a tué Natacha.

Toutes ces responsabilités qu'ils n'ont pas arrêté de lui coller sur le dos, les soucis... La seule chose que j'espère, maintenant, c'est qu'ils vont payer pour ça. »

« En savourant mon café, la main de Bastien posée sur mon épaule, en regardant Simon, le bec encore barbouillé de gâteau au miel, tendre la main vers le chat qui bondissait pour attraper un papillon, je m'étais dit que si le bonheur existait, il devait avoir ce visage-là, précisément. »

« J'étais consciente qu'après ton accident, le monde n'allait pas s'arrêter de tourner. Ni ta boîte cesser de fabriquer ce qu'elle devait fabriquer. Néanmoins, tomber sur cette image m'a fait l'effet d'une gifle. Comme si ta mort ne comptait pas, qu'elle n'était qu'un grain de sable dans la vaste, l'inarrêtable mécanique de l'activité humaine, dont Natacha Dobrynine n'était plus désormais qu'un rouage; un rouage cassé, balayé, oublié. Certes, on avait dépêché des huiles d'Eco-Heft à tes obsèques, on avait fait semblant de compatir ; pendant ce temps, des avocats étaient déjà en train de préparer pour le veuf éploré un accord d'indemnisation, à condition que le monsieur accepte de ne pas protester trop fort. Affaire classée.
Tu ne représentais pour eux qu'une donnée statistique, un numéro sur la liste de celles et ceux qui avaient un jour perdu la vie sur leur lieu de travail. Tombée un samedi à l'aube à Étampes, sur un champ d'honneur sans honneur, sans territoire, sans cérémonie, dont l'actualité effaçait les noms des sacrifiés, si tant est qu'on y eût un jour prêté attention. Ce n'étaient pourtant pas les cadavres qui manquaient, entre les usines, les terrils, les stades construits en pleine canicule et les routes frayées dans l'hiver sibérien, les machines broyeuses de chair ou les pêcheurs avalés par la mer.
Mais, à part quelques rangs de mineurs décimés le même jour par un coup de grisou particulièrement meurtrier, ces héros-là ne bénéficiaient d'aucun mémorial, d'aucun tombeau de l'ouvrier inconnu. »

« Pour moi, il n'y a qu'une issue : si tu as subi une pression telle que tu t'en es rendue malade, si tu as été poussée à la faute à cause du surmenage, bref, si ton entreprise a quoi que ce soit à voir avec ce qu'il s'est passé (et comment ne pas faire le lien ?), elle ne peut pas s'en tirer avec quelques mots d'excuse, une reconnaissance d'accident du travail et un chèque. Parce que ça aussi, je l'ai remarqué dans mon métier : une boîte qui fabrique de la souffrance chez ses salariés se contente rarement d'une seule victime.
Et surtout, la vie, ta vie, ma Tacha, n'est pas un bien meuble dont on calcule la valeur sur un coin de table avec des avocats. Quand je l'ai dit à Stéphane, il m'a envoyée sur les roses avec une véhémence qui m'a étonnée. « Ne r'en mêle plus, Irène. C'est déjà bien assez douloureux comme ça. » »

« Durant mes années d'études, il m'a beaucoup appris sur les pathologies et leurs remèdes. Mais il m'a surtout enseigné comment supporter sans broncher l'autorité de mes patrons successifs. C'est lui qui m'aidait à faire le tri dans leurs discours, lesquels n'avaient pas beaucoup changé par rapport à son propre internat. Quand les pontes prônaient le détachement, la technicité et la vitesse du diagnostic, mon père me répétait que chaque patient portait une histoire, sa propre histoire. Que ses symptômes et sa pathologie étaient la traduction d'une douleur parfois plus fondamentale, les morceaux d'un puzzle qu'il nous appartenait, à nous, médecins du quotidien, de recomposer. »

« Aujourd'hui, je me demande pourquoi je n'ai pas pensé au burn-out tout court, cette explosion intérieure si banale et si destructrice dont je constate pourtant les ravages chaque semaine au cabinet. Peut-être parce que tu ne t'es pas levée un matin incapable d'ouvrir ton ordinateur ou de rejoindre ton poste. Que tu ne m'as pas appelée en pleurant pour m'expliquer que tu n'y arrivais plus. Ou tout simplement parce que tu adorais ton travail, dont tu n'avais longtemps parlé qu'en termes enthousiastes. »

« Vous savez, dans la vie, j'essaye de ne pas m'énerver.
Je déteste la violence, mes parents en ont trop souffert.
Mais maintenant, à la radio, quand j'entends les discours sur les profs et leurs cinq mois de vacances, quand je vois de petits guignols incultes, payés six ou sept fois ce que je gagne, qui nous traitent de fainéants à longueur d'émissions télé, je voudrais attraper un de ces trous-du-cul et le traîner à la fac. L'asseoir à mon bureau, devant mes mails, dans mon amphi. Ou mieux : le coller devant une classe de gamins de sixième, dans le 9-3.
Je ne lui donne pas une semaine avant de craquer. »

« Le résultat est que je connais désormais l'historique de ta boîte par cœur. Leur souci de l'environnement apparaît à chaque page de leur site, dans leurs vidéos : retraitement des eaux usées, durabilité des forêts exploitées, circuits courts, recherche sur des pigments végétaux. Ce point-là, les colorants, c'était ta spécialité. Tu m'avais expliqué un jour combien de litres d'eau et quelle quantité de chlore étaient nécessaires pour produire une seule feuille de papier blanc. Effrayant. »

« Vous confirmez ? Pourtant, personne ne nous a jamais prévenus des risques. On n'avait pas d'informations, juste les bidons de produits, les factures, et au revoir.
Le pire, c'est que si j'avais su, je ne suis même pas sûr que j'aurais pu faire autrement. On avait le crédit, la mise aux normes des étables, et les quotas à Bruxelles. Les prix ont pas arrêté de dégringoler, l'inflation qu'ils disent, mais je sais pas comment ils font pour vendre les marchandises à un prix pareil quand on voit à quel tarif ils nous les achètent.
Ils nous ont étranglés.
Les vrais coupables, c'est les industries qui fabriquent ces saloperies et ceux qui les autorisent à les vendre. Ils nous achèvent alors qu'on s'est à peine versé un SMIC, Mimi et moi, en trimant toute notre vie. Y'a pas des lois contre ça ? Elle sert à quoi l'Europe ? Juste à nous emmerder ? Ma fille, elle dit que les fabricants de chimie envoient des gens pour corrompre les députés, que ces fesse-mathieux ont même leur bureau à Strasbourg. Comment c'est possible, des magouilles pareilles, docteur ?
J'espère que Mimi, elle attrapera rien. Elle aussi elle a manipulé les bidons, et elle est montée sur le tracteur plus souvent qu'à son tour. Et nos petits-enfants venaient pas-ser les vacances à la ferme, tout contents d'aller jouer dans les champs ou de grimper sur la moissonneuse-batteuse...
À votre avis, docteur, pour eux, y a un risque ? »

« Cent soixante-dix mille euros. Voilà le prix auquel ils ont chiffré ta vie. Selon Benoît Ruat, que j'ai eu au téléphone, c'est une somme importante, pour ne pas dire étonnante s'il y a bel et bien eu faute de ta part. Moi, j'y vois la rançon du silence de ton mari : un geste d'apaisement qui est censé étouffer le scandale et éloigner la perspective d'un procès. »

« Throughout the Dark Months of April and May. Son titre paradoxal, auquel je ne comprenais rien, est aujourd'hui un résumé parfait de mon existence. »

« Aujourd'hui, je ne les interromps plus. J'écoute leurs récits, dont les étapes et les détails sont tellement différents et en même temps tellement semblables, frappée de voir à quel point gagner sa vie, dans un nombre incalculable de cas, est redevenu une souffrance, indépendamment du métier qu'on exerce ou du salaire qu'on touche. »

« Mes patients sont serveurs, profs, esthéticiennes, greffiers, agriculteurs. Ils me racontent les réunions, les horaires variables, les locaux mal chauffés, les mails à onze heures du soir, les promotions refusées, les nouveaux logiciels, les charges sociales, la paperasse, les exigences de dernière minute, la course pour récupérer les enfants à la crèche, la bureaucratie kafkaïenne, les normes européennes, les petits chefs autoritaires, les collègues tripoteurs, la fatigue explosive.
À ceux qui travaillent dans de grands groupes, on offre des numéros verts et des cellules d'écoute - c'est-à-dire des gens payés pour faire semblant de compatir à leur mal-être. 
On organise des réunions sur la prévention des risques psycho-sociaux et des troubles musculo-squelettiques, on envoie des questionnaires sur le bien-être des salariés, où les seules réponses possibles sont « plutôt satisfait - plutôt pas satisfait », sans jamais entrer dans le détail de ce qui fait réellement souffrir. Le même genre de dispositif qu'on servait dans une des vidéos promotionnelles à propos du charme qu'il y avait à être salarié chez Eco-Heft ; à croire que ces systèmes et ces discours étaient vendus prêts à l'emploi par des cabinets de conseil.
L'épuisement de mes malades me renvoie au tien. Et si, sous le coup de la pression, tu les avais vraiment commises, ces erreurs ? Et si tu avais accumulé les heures supplémentaires et accepté cette astreinte par excès de scrupule, comme le pensait Stéphane ? Ou pire, si tu avais craqué, vraiment craqué, parce que l'extrême fatigue est capable de faire disjoncter le cerveau quand elle ne trouve plus d'issue ?
Cette pensée m'obsède et les journées marathoniennes que je m'impose ne suffisent pas à la faire refluer. J'ai arrêté les antidépresseurs sans le dire à mon mari, fatiguée de cette ouate chimique qui donnait aux émotions une couleur artificielle. Je préfere encore la douleur nue et sa violence vibrante; je préfere encore avoir mal de toi, parce que avoir mal de toi, c'est une façon de te garder vivante en moi.
Il n'empêche que chaque matin, quand j'ouvre les yeux, c'est la même stupéfaction, le même vertige et le même désarroi : tu n'es plus là. »

« Votre sœur n'est jamais venue me voir pour me parler de ses problèmes. Enfin, pas officiellement... Mais je l'avais rencontrée à un après-midi de team building. Vous voyez ce que c'est ? On rassemble l'ensemble du personnel pour des séances de krav-maga ou des week-ends accrobranche. Des idioties qui coûtent une fortune à la boîte. En revanche, pour mettre la pression aux salariés en faisant semblant de se soucier de leur bien-être, il n'y a pas mieux.
J'ai fait la connaissance de votre sœur au week-end escalade. Pardon, à l'activité de cohésion escalade. Le mot d'ordre était « sortir de sa zone de confort » - encore une formule que ce trou-du-cul de Sernin avait dû apprendre dans son école. J'avais alerté les collègues par la voie syndicale. Inviter les gens à venir une fin de semaine sans payer, c'est clairement un coup de vice. Oh, ils s'étaient crus malins en décrétant l'activité facultative... Sauf que personne n'était dupe : leurs trucs, si tu viens pas, t'es mal vu. »

« Quand une boîte marche mal, neuf fois sur dix, ce n'est pas parce que les salariés ne fichent rien ou qu'ils ne sont pas motivés. C'est parce que le marché se casse la figure ou que le management est pourri. Bref.
De toute façon, le travail, je l'ai déjà dit à Castella, ce n'est pas une épreuve de plus aux Jeux olympiques. Plutôt un moyen de gagner décemment sa vie pendant quarante-trois ans sûrement plus longtemps, compte tenu de ce qui est en train de se passer avec les retraites.
Et quarante-trois ans, bon sang, c'est long.
Vous savez, dans ma carrière, j'en ai vu défiler, des jeunots qui débarquaient chauffés à blanc, décidés à bouffer tout le monde. Ils nous parlaient comme à leur chien, ils se voyaient calife à la place du calife. Les mêmes qui finissaient carbonisés huit ans après, en ne rêvant plus que de garder des chèvres ou faire de la menuiserie.
Votre sœur n'était pas comme ça. Je veux dire : pas avec les dents qui rayent le parquet. Ceux qui ont travaillé avec elle disent que c'était une grosse bosseuse, mais qu'elle ne se mettait jamais en avant. »

« - Qu'est-ce que ma sœur faisait dans cette usine, à cette heure-là ?
- Nous l'ignorons. Mais a priori elle n'a pas le profil d'une délinquante, ni celui d'une femme suicidaire. On ne mange pas tranquillement un morceau de pizza avec un collègue avant de faire le saut de l'ange. Si elle s'est arrangée pour rester sur les lieux ce soir-là, c'est qu'elle avait une raison. Le juge Subercazeaux veut savoir laquelle, moi aussi. Nous ne renonçons pas. »

« Votre sœur, je ne la connaissais pas beaucoup. Mais je me suis toujours bien entendu avec elle. Elle était gentille. Pas comme les autres, là, les nouveaux.
Eux, ils sont méprisants. Le chef de l'unité, deux ans que je le croise, et c'est à peine s'il dit bonjour. Madame Nocton, la DRH, elle m'a appelé Oussama pendant le dernier stage de cohésion. Bravo, la cohésion, quand les responsables ils sont même pas capables d'appeler les employés par leur nom.
Le mien c'est Samuel Umutesi. Je parle anglais, kinyarwanda et français. J'ai un BTS en maintenance des systèmes industriels et une licence pro qualité sécurité environnement. Je l'ai passée en formation continue, le soir après le boulot. Mais pour ces gens-là, je serai toujours Oussama. Ou Mamadou, ou Samba. Un Noir, quoi.
Votre sœur, c'était différent. « Bonjour monsieur Umutesi », dès le premier jour. C'est moi qui ai fini par lui demander de m'appeler Sam. »

« Le choc, latéral, avait été trop léger pour déclencher l'airbag.
À cinquante centimètres près, ç'aurait été une autre histoire.
Quand je suis descendue de la voiture, je ne ressentais rien, comme si la peur n'était pas encore montée à mon cerveau. Pour le moment, je n'avais qu'une idée en tête, respirer la forêt, son air froid et nocturne, et offrir mon visage à la pluie, au ciel immense et muet. Enveloppée par la brume qui montait de la chaussée, dans ma solitude végétale, j'entendais le sang battre à mes oreilles. Et soudain je t'ai sentie, là, tout près de moi, comme si ton esprit flottait entre ces arbres, que nos deux corps avaient retrouvé leur jonction d'enfance et que tu m'attendais au cœur de la nuit.
J'ai tressailli quand une branche a craqué dans l'ombre et qu'une biche a débouché des taillis. Dans la lumière des phares, le cervidé était magnifique, avec son museau fin, ses oreilles sombres, son pelage brillant de pluie et ses pattes élancées. Elle s'est figée dès qu'elle m'a aperçue, a humé l'air alentour. Son œil s'est fixé sur moi, quelques secondes qui m'ont paru une éternité. Puis elle s'est élancée, a franchi la chaussée en trois bonds et je l'ai vue disparaître dans un remuement de branches. L'instant d'après, elle n'était plus là.
Le regard que nous avions eu le temps d'échanger, elle et moi, avant que la forêt l'engloutisse, m'avait bouleversée. Peut-être parce que cela faisait longtemps qu'un être vivant ne m'avait regardée ainsi sans me condamner, sans me plaindre, sans me juger.
Et brusquement, à l'image de ce miracle de distinction animale, de ce corps puissant et de ses extrémités graciles, s'est substituée celle de sa traque par des chasseurs. Le pelage beige souillé de sang, la course folle, les muscles mis à la torture par l'acide lactique, le cœur prêt à exploser. Les abois, la panique en sentant les effluves de plus en plus proches, les chiens hystériques et les hommes affamés de gibier, jouissant par anticipation du moment où, du bout de leur fusil, ils transformeraient la reine de la forêt en tas de chair sanguinolente.
Ceux-là auraient mérité de goûter, à leur tour, la terreur de la traque, le froid du métal contre la peau, les entrailles qui se vident, les interminables secondes où on se voit mourir. Ceux-là auraient mérité de connaître l'écrasement de leur visage contre la terre, la douleur et l'impuissance face à leur prédateur. Du fond de ma nuit intérieure, une fureur biblique, une cruauté minérale naissait en moi. Elle me faisait peur, mais je devinais qu'elle serait, à partir de maintenant, ma seule et ma meilleure alliée. »

« J'avais toujours voulu protéger papa de ce soupçon, sans accepter d'envisager que lui-même emprunterait le même chemin. Pourtant, lui aussi avait vu, à la morgue, le relief de ton corps, son visage confisqué par le drap mortuaire. Lui aussi t'avait portée en terre, ce vilain jour de juillet. Lui aussi avait entendu une fillette réclamer sa mère alors que celle-ci gisait dans un cercueil à quelques mètres d'elle. »

« Le pompon, c'est quand ils se sont mis en tête de « ressouder les équipes ». Les équipes qu'ils avaient eux-mêmes fracturées, mais ça, ça n'avait pas l'air de leur sauter aux yeux. C'était l'idée de la nouvelle DRH, Agnès Nocton une catastrophe, cette bonne femme, soit dit au passage. Ils nous ont imposé des « temps de cohésion ». Une fois sur deux, ça se passait le week-end ou le soir. Là, j'ai vraiment buggé. Je suis chimiste, pas sportif de haut niveau. Et si je veux faire de l'accrobranche, je loue un gîte pendant les vacances et j'emmène ma femme.
Je vous passe les séminaires sur l'optimisation du temps de travail... Vous voulez vraiment le détail ? Eh bien, deux heures à écouter blablater des jeunots à chaussures poin-tues pendant que les tâches s'accumulaient. Ma belle-sœur, qui travaille comme psy, m'a expliqué que ça s'appelait l'« injonction contradictoire ». On ordonne aux gens de faire quelque chose en leur retirant les moyens de le faire. Un peu comme si on vous demandait de courir un cent mètres avec un scaphandre, vous voyez... Ça rend les gens complètement fous, ce genre de tenaille. Et ça s'est vérifié chez Eco-Heft. Les congés de maladie ont grimpé en flèche, il y a eu des démissions. Mais plus le climat se détériorait, plus on avait droit aux sessions sur l'« optimisation du temps de travail ». Allez comprendre. »

« Bastien n'y a pas tenu. Rompant notre pacte de silence, il m'a envoyé un message pour me demander s'il devait lui aussi chercher un avocat. Derrière le sarcasme, la peine.
Je le comprends. Il n'est pas responsable de cette situation. Et au fond, moi non plus. Nous sommes des gens ordinaires percutés par un drame qui a rompu notre dia-pason. Ce qui faisait l'aménité du temps s'est englouti : l'espoir de la grossesse, l'image de notre fille qui aurait joué avec la tienne, l'attente impatiente des vacances, le plaisir du petit café que m'offraient les patients à l'issue de mes visites. Dans ce monde amer si plein de ton absence, le souvenir des mains de mon mari sur ma peau est devenu une monnaie qui n'a plus cours. »

« Madame Dobrynine, des gens harcelés, j'en vois passer beaucoup, dans ce bureau. Vous n'auriez pas pu empêcher ce qui s'est produit, même avec la meilleure volonté du monde. C'est un processus long, pervers, insidieux. Souvent les salariés finissent par le cacher à leur mari, leur famille. Ils ont honte, se disent qu'ils sont faibles, se posent des questions sur leurs compétences. Ils perdent peu à peu l'estime d'eux-mêmes. S'ils en parlent, la plupart du temps, l'entourage leur conseille de démissionner. Ensuite, ils n'osent plus se plaindre.
Ces boîtes ont les moyens de détruire quelqu'un, elles apprennent même des techniques pour y parvenir. »

« Je prenais conscience de ce qu'avait été ton quotidien.
Un monde schizophrénique, une ligne de crête fragile entre production destructrice et tentative pour en ralentir les effets les plus délétères. Je n'ai toujours pas compris le lien entre le cancer de la vessie et les questions de durabilité des forêts, mais je suis de plus en plus convaincue que tu montais un dossier contre Eco-Heft, et pas pour vendre leurs secrets de fabrication à la concurrence. »

« J'ai l'impression que vous n'avez pas très bien saisi à qui vous êtes en train de parler. La semaine dernière, je dînais chez le directeur de cabinet du secrétaire d'État au Commerce et à l'Industrie. J'ai cent soixante-dix-huit employés en responsabilité sur ce site, des normes et des contraintes de tous les côtés. Et chaque jour, je dois me battre comme un chien pour rester compétitif, sauver nos emplois, ne pas me faire bouffer par les Américains ou les Chinois. »

« Ce cercle infernal n'en finira donc jamais ?
De plus en plus souvent, je pense que, face à de tels individus, deux coups de poing au fond d'une impasse et trois dents cassées feraient mieux que des blâmes et des discours. L'épuisement se nourrit aussi de l'impuissance : devoir se battre à armes inégales, subir la violence sans pouvoir y répondre par le même canal, inventer des processus de conversion des blessures en gestes symboliques, en paroles, en procédures sans quoi nous finirions par retourner à l'état animal. Mais cette contention de sa propre rage, quand elle dure trop longtemps, brûle l'âme. Brûle le cœur, brûle les ailes comme elle a brûlé les tiennes, ma pauvre Icare, tombée de ta coursive où tu étais montée parce que tu pensais qu'on ne négocie pas avec son idéal.
Comme j'aimerais, dans la tourmente d'où je te parle, avoir su conserver cette pureté, cette confiance-là. »

« Être lanceur d'alerte, c'est se condamner à une immense solitude. »

« Le secret des sources, c'est pour protéger les gens, pas pour permettre à leurs bourreaux de continuer leur vie tranquillement. 
Votre sœur ne se résignait pas à ce qu'on détruise sciemment des vies pour faire de l'argent. Elle m'avait dit, un jour où on parlait du scandale du Mediator : « Comment on vit avec le sacrifice des innocents ? » Ça la révoltait.
On va se revoir, Irène. Vous pouvez m'appeler n'importe quand. Le jour, la nuit, quand vous voulez. En attendant, faites bien attention à vous. Je vous en prie. »

« À ce moment-là, ne resteront que les voix enrouées de la famille, celle d'une Marie-Paule Coste, d'une Marie Volta, pour rappeler ton nom. Et pendant que les actionnaires referont connaissance avec leurs dividendes, partout, dans toutes les entreprises, auront repoussé des Nocton, des Sernin pour assurer l'exploitation du salarié par le salarié.
Je suis lucide. Je sais que certains accomplissent ces basses besognes à contrecœur, sous la pression de leur patron ou du marché, conscients qu'eux-mêmes ne sont que des maillons de la chaîne alimentaire, aussi fragiles, à leur niveau, que ceux qu'ils ont ordre de dominer. D'autres s'y résigneront après avoir étouffé leurs scrupules, usés par l'effondrement de leurs idéaux, par leur impuissance à peser dans la bataille. Certains laisseront d'emblée leurs états d'âme au vestiaire, convaincus qu'on ne fait pas d'omelette sans casser d'œufs, et que la loi d'airain de la productivité justifie bien quelques accommodements avec l'éthique, la justice ou la vérité.
Mais un petit nombre, hélas, y trouvera du plaisir. De la pure jouissance. Et c'est dans cette frange-là que le diable recrutera ses séides. Eux goûteront sans vergogne l'exercice du pouvoir. Des minus habens qui n'étaient rien ou pas grand-chose avant qu'on leur mette une arme chargée entre les mains se découvriront un vrai talent pour imposer des brimades, des horaires absurdes, des tâches rebutantes. Les visages qui pâlissent, les yeux cernés, les pleurs dans les toilettes les conforteront dans leur sentiment de toute-puissance. Les burn-out seront leurs petites victoires ; les démissions, leurs trophées. »

« Cet être qui ne sait rien du monde, de la noirceur des hommes, des mensonges et du pouvoir. Rien non plus de la duplicité de la femme qui le nourrit, capable de lui prodiguer des caresses puis de s'asseoir à onze heures du soir derrière un écran pour choisir, sur ordre, les mots assassins qui en anéantiront une autre.
Ignorant de l'existence des usines, des machines, des coursives, des profits et des mensonges ; ne sachant pas qu'on peut fabriquer du désespoir comme on fabrique une arme, le planter dans le cœur de quelqu'un jusqu'à le faire tomber.
Inconscient du fait que chaque goutte d'eau qu'il lape, chaque goulée d'air qu'il prend est corrompue par une espèce qui a préféré boire ses poisons jusqu'à la lie, jusqu'à l'anéantissement, laissant à la génération qui suit le soin de nettoyer la coupe, en sachant qu'il est déjà trop tard.
Incapable de deviner que ces hommes à qui il a choisi, depuis des millénaires, d'accorder son amitié sont devenus trop savants, trop habiles, trop dominateurs; qu'ils ont depuis longtemps perdu la boussole qui leur permettait de faire la différence entre l'envie et le besoin, et que cette confusion les a rendus fous.
Fous, cupides et dangereux.
Ce petit chien, dont soudain je voudrais absurdement connaître le nom. Qui n'a conscience à cette seconde que de l'air qu'il respire, de l'insecte qui agace son nez, de la rosée qui caresse son pelage, de son soulagement proche et de l'odeur de l'herbe mouillée. »

Quatrième de couverture

Quand on annonce à Irène Dobrynine, médecin généraliste à Fontainebleau, que le corps de sa sœur a été retrouvé dans l'atelier 4 de l'usine de papier d'Étampes où la jeune femme travaillait comme chimiste, elle se refuse d'abord à le croire.
Comment et pourquoi sa cadette se serait-elle aventurée de nuit dans une zone ultrasécurisée ?
Décès accidentel ? Suicide ? Mort provoquée ? La reconnaissance d'un accident du travail est-elle une façon pour l'entreprise de fuir d'autres responsabilités ?
Obsédée par les doutes, Irène aiguillonne un ballet judiciaire qui ne suffit pas à ébranler le mur du silence. Tandis qu'au fil des semaines, la tragédie détruit sa famille comme une bombe à fragmentation, elle poursuit son enquête avec acharnement, reconstituant minutieusement la tapisserie de la vraie vie de Natacha à partir d'une trame d'informations contradictoires confessions de témoins qui l'ont connue, révélations de collègues et procès-verbaux d'interrogatoires.
La petite musique de nuit du roman à suspense compose peu à peu la symphonie chorale d'un roman social sur la souffrance au travail comment s'oppose-t-on à ceux qui, en toute impunité, ont choisi de détruire la vie ?

Hélène Gestern est enseignante et chercheuse. Elle est notamment l'autrice de 555 (Arléa, 2022), qui a reçu le Grand Prix RTL-Lire et de Cézembre (Grasset, 2024). Atelier 4 est son treizième livre.

Éditions Grasset,  mars 2026
281 pages 

vendredi 16 janvier 2026

Cézembre ★★★★☆ de Hélène Gestern

Cette histoire a agi sur moi comme un aimant. Que j'ai aimé me laisser bercer par le ressac ! Quitter le quotidien et ces tumultes. Et comme il fut bon de me perdre dans le spectacle de la mer. Et cette île, chargée d'absence et de traces effacées. C'est un peu comme si elle existait à l'intérieur du narrateur, Yann de Kerambrun, qui a choisi de retourner sur les terres bretonnes de son enfance pour mettre de la distance avec sa vie d'avant. C'est dans le passé qu'il va se plonger bien malgré lui grâce aux livres de raison écrits par son arrière-grand-père, Octave. D'une marotte d'historien, c'est une véritable enquête qui prend forme sous nos yeux au fur et à mesure que les pages s'égrainent. L'occasion pour ce professeur d'Histoire à la Sorbonne de se réinscrire dans l'histoire de sa famille et celle de son père. D'explorer les zones d'ombre et les secrets de famille. De découvrir et de se passionner pour l'histoire de l'île martyre Cézembre.
« Nous nous perdons en conjectures. L’espace d’un instant, je songe que nous ne connaîtrons jamais le fin mot de ces histoires entrecroisées aux ressorts obscurs. Trop de marées ont noyé Cézembre depuis cent ans. La vérité, s’il en existe une, s’est effilochée dans le giron de la mer comme les algues qui se délitent au fil des courants »
Ce livre promet une lente immersion. Tout s'y joue dans les silences, les fragments, les zones d'ombre. 
Si vous êtes sensibles à la mémoire et à ses failles, ce livre vous parlera ! Il est foisonnant, multiple, enrichissant. Il est aussi une ode à la mer, à la nature, à la vie. Empreint d'une profonde mélancolie, il a un vrai pouvoir d'évasion. 
À lire légèrement en retrait des grondements du monde « au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées ».   
« La mer se retire, après avoir secoué la nuit de son ressac. Pendant des heures, elle a lancé une vague après l’autre contre la digue, fait mousser ses bouillons et trembler la pierre. Elle a déposé en partant ses algues, ses coquillages, ses fragments de plastique, ses bouts de bois. Elle a raconté son éternelle histoire aux éternels insomniaques, pendant que les dormeurs se laissaient bercer par sa cadence familière, quand bien même les sifflements du vent et la puissance des masses d’eau qui ravinaient le sable ébranlaient le Sillon sur toute son étendue. »
Yann de Kerambrun est arrivé fourbu sur les terres de son enfance. Il finira par se sentir comme "plein d'un instinct de vie farouche, animal, intact". Et je dois dire qu'en refermant ce livre, j'ai été prise d'un irrésistible désir de mer, de vent et d'espace !
« Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle : intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Car c'est du temps de leur vivant Qu'il faut aimer ceux que l'on aime. »
BARBARA

« Le calme recul du jusant, sous le soleil qui naît gorgé d'embruns, est empreint de la même résolution que l'était la montée des eaux. Comme je suis venue, je m'en vais, semble-t-elle dire; vous ne parviendrez pas plus à me retenir que vous n'êtes en mesure de m'arrêter. Ce n'est pas un repli, pas une défaite: la simple halte d'une armée qui se sait déjà victorieuse et prend le temps de reconstituer ses forces.
La mer reviendra, sans haine et sans colère. Elle reviendra avec de nouveaux mystères, de nouveaux morceaux de bois flotté, de nouveaux élans pour remanier les plis scintillants de la plage, de nouvelles histoires à dire au sable, au ciel, à la pierre.
Oui, elle reviendra. »

« Au moment où j'ai débouché sur la digue, le panorama m'a happé : le bleu profond strié de gris, l'étendue grondante, l'horizon interminable, le vent puissant qui emportait le souffle sur les lèvres. Et, au large, l'île de Cézembre, territoire longtemps défendu, qui semblait veiller sur le littoral dans sa solitude mínérale. Ce moment des retrouvailles avec la mer est toujours comme un miracle: intime, précieux, infiniment renouvelé. »

« Une chanson m'est revenue en tête. Elle disait qu'il ne fallait jamais « revenir au temps béni des souvenirs, le temps béni de notre enfance ».
Béni, vraiment ?
J'avais eu quarante-neuf ans quelques jours plus tôt. Mais l'espace de quelques secondes, j'étais redevenu le petit garçon gauche qui court derrière son frère, celui qui perd chaque fois au jeu des vagues mais continue d'espérer que son père l'aimera un jour. »

« La belle, l'énigmatique Cézembre, celle où il a été interdit de poser le pied pendant soixante-treize ans.
Avec ses deux mamelons pierreux et la tache claire de sa plage, l'île est le dernier obstacle que la roche oppose à l'eau ; ensuite, c'est le grand abouchement de la mer avec l'immensité. J'ai toujours nourri pour ce caillou une fascination d'enfance, au point de l'observer, parfois, à la jumelle. Sa silhouette aride et mystérieuse me fait penser aux romans de Jules Verne. L'attrait que le lieu exerce sur moi, aujourd'hui encore, tient en partie au danger bien réel qui entoure sa légende noire. »

« La mer prépare son offensive depuis la fin de l'après-midi Pendant des heures, elle s'est amassée, concentrée, repliée. Elle a rassemblé ses flots gris fer qui roulent maintenant à petits bouillons. Elle s'est assuré l'appui de son vieux complice le vent, le grand vent d'ouest venu du large, qui est déjà en train de former ses bataillons à l'arrière du ciel. On annonce un coefficient à trois chiffres et les habitants de la digue ont surveillé le jusant, son retrait progressif, cauteleux, qui s'accomplissait comme à regret; ils savent que la plage ne perd rien pour attendre. Des cantonniers passés tôt le matin ont déposé des sacs de sable attachés les uns aux autres par des chaînes, de sorte à obstruer les ruelles perpendiculaires à la digue, de part et d'autre de la Brasserie du Sillon ; les volets des façades sont clos et le restaurant a arrimé des contrevents de bois sur ses baies vitrées.
Dans la seconde qui suit l'étale, la masse liquide amorce sa renverse, depuis l'arrière des rochers où elle s'était repliée. Elle avance comme si elle n'avait plus un instant à perdre, inexorable et impatiente, la crête de ses vagues ourlée d'un panache d'écume, tendue comme une mâchoire de belette affamée pour mieux happer le sable qu'elle dévore sans état d'âme. Peu à peu, celui-ci disparaît sous l'eau d'abord noire, puis grise, puis mousseuse, comme dans un film en accéléré. 
L'obstacle de la digue, sa pierre sombre et luisante, semble un instant déconcerter le flux ; mais la mer, revoyant sur-le-champ sa tactique, se déploie à la verticale et se met à cogner à coups sourds. L'eau claquée à chaque vague rejaillit en pluie de l'autre côté du muret, chargée de sable, d'algues, de microdétritus. Elle balaye le trottoir, bientôt noyé sous les flaques. Le Sillon a été avalé, de ses brise-lames ne dépasse que la tête noueuse, noircie, tordue, des fûts de chêne, comme s'ils étaient sur le point de sombrer.
Cette fois, le panorama est complet sur la pleine mer, par-dessus les vagues, la houle fait danser des friselis qui s'enroulent comme beurre tendre sous le couteau. Et au milieu de ces fioritures dentellières tissées d'air et d'écume, la main invisible d'un géant creuse ses vallées et repousse l'eau en paquets toujours plus impérieux. Les vagues se brisent désormais dans un bruit de tonnerre et aspergent de sel et d'embruns les façades qui bordent la digue.
Deux touristes qui voulaient se photographier avec leur téléphone, pressés de diffuser l'image sur leurs réseaux sociaux, sont maintenant blottis, affolés, contre un porche de pierre. La vague qui a explosé par-dessus la digue et s'est engouffrée dans la ruelle les a trempés jusqu'à mi-corps. Pris au piège, ils regardent avec effroi le spectacle dont ils s'amusaient quelques secondes plus tôt. Sur leur visage se lit la peur archaïque, celle qui liquéfie depuis des siècles les entrailles des humains devant le monstre maritime prêt à les engloutir. Entre deux vagues, un hôtelier compatissant leur ouvre sa porte qu'il referme aussitôt. Les deux imprudents se réfugient dans la pièce comme s'ils avaient le diable aux trousses.
Les autres, plus sages, ont préféré contempler le spectacle à l'abri de leur balcon ou depuis la fenêtre de leur chambre d'hôtel. Eux aussi ont découvert, le cœur battant, le ballet de l'eau et de l'écume, le dos musculeux du dragon liquide, son remuement ancestral, sa résolution glacée, comme si la mer n'avait pas renoncé à donner une leçon à ceux qui persisteraient dans la folle ambition de ralentir sa course. Trop près du bord, petits humains qui avez mangé mon littoral; et ce bord, un jour, soyez certains que je vous le reprendrai.
Les observateurs les plus aguerris, les vieux, les veuves, les pêcheurs et les patrons de chalutier pensent aux équipages bloqués en mer, dont les bateaux affrontent à cet instant la force déchaînée du vent ; à l'Abeille-Bourbon, celle qui sort quand tous les autres rentrent, s'aventurant entre gouffres d'eau et cathédrales bouillonnantes pour rejoindre Ouessant; aux marins harnachés par un filin, qui tentent de limiter la gîte et de garder l'équilibre malgré les creux et les vagues monumentales qui menacent à chaque instant de les projeter par-dessus bord. Un corps tombé à la mer par une houle pareille ne pèse pas lourd ; autant dire, même, qu'il a rejoint son tombeau. »

« Pendant que je répertorie les feuillets sur ma tablette, la nappe argentée de l'eau capte la lumière de l'hiver. Celle-ci coule, laiteuse, sur la mer tantôt vert tilleul, tantôt gris pâle. J'explore les réceptacles de carton huilé, les registres numérotés, je déchiffre la mémoire d'une très vieille et très vénérable compagnie maritime au rythme de la marée, dont la rumeur défie le double vitrage et scande le passage des journées. »

« Le jour, en se levant, prenait une couleur de miel pâle, dégageant à l'arrière de l'horizon une bande de lapis-lazuli d'une transparence cristalline. La lente conversion des ténèbres vers la lumière était d'une douceur poignante. Je n'ai pas résisté au désir d'attraper mon duffle-coat et d'empoigner mon appareil photo. Au-dehors, en quelques secondes, j'ai été transi : l'onglée me poignait dès que je retirais mes gants et des larmes de froid coulaient sur mes joues. Mais peu importait. J'ignorais quand, pour la dernière fois, je m'étais senti aussi vivant, aussi subjugué par la beauté, aussi "à ma place".
Quelle fortune au monde aurait jamais pu réussir à fabriquer cette splendeur, ce miracle offert au regard sans contrepartie ? »

« Une fois tirés au secret de la chambre noire, ces clichés savamment retouchés, voués à construire dès l'instant de leur prise la mémoire de l'avenir, étaient ensuite rassemblés dans des albums reliés de maroquin ou de cuir de Russie, afin d'écrire le roman de la réussite sociale. Cette bible qu'on se transmettrait comme un totem racontait le prestige conquis, la richesse, la respectabilité, à grand renfort de voitures à cheval, de goûters au jardin, de perrons et de setters irlandais couchés aux pieds de leur maître. Dans ces éclats de papier sensible, la chimie avait aussi gravé la lumière, les murs, les visages, la silhouette des domestiques et parfois même le chat de la maison: on en ferait des dizaines d'années plus tard la patiente exégèse devant une tasse de thé ou un verre de porto, oubliant peu à peu qui était cette femme chevaline au bout de la rangée ou ce jeune homme aux traits si délicats qu'on aurait dit ceux d'une fille. »

« La mer tirait sa révérence, aspirée par le large. Je me suis promis de tenter d'en savoir plus. Ne serait-ce que pour comprendre ce qui avait façonné cet homme sévère et secret, Charles de Kérambrun, lui qui avait été, pour le meilleur et pour le pire, mon père. »

« Une fois le bateau sorti du port, Xavier a coupé le moteur. Dans le silence revenu, j'ai senti le voilier rendu à la loi des courants et du vent. Je me suis rappelé l'état paradoxal que provoque la navigation, ce mélange de rêverie et d'hypervigilance, de détente et d'affût. Nous avons longé Dinard, dont j'ai reconnu les villas perchées sur des pitons rocheux, contourné la tache verte du golfe de Saint-Briac (j'ai cherché des yeux, parmi les maisons, quelle demeure pouvait bien avoir appartenu à la famille Le Mélinaire), mis le cap vers Le Guildo. La lumière, assombrie de loin en loin par le passage d'un paquet de nuages, ricochait sur l'eau pendant que le vent claquait dans les voiles.
Le cap Fréhel s'est dévoilé: masse minérale qui marquait le point où le littoral atteint sa pleine force d'ensauvagement. Sur la falaise, on lisait à l'œil nu la stratification des couches de grès, sous le tapis de bruyères et de cinéraires qui la recouvrait par plaques. Perché à son sommet, le fort la Latte témoignait du désespérant orgueil des hommes à vouloir coloniser le moindre escarpement, leur obsession d'y installer, de toute éternité, de quoi surveiller, défendre et canonner. »

« Nous nous sommes éloignés, laissant l'île à sa solitude maritime, tandis que les bras du crépuscule dérobaient, au fur et à mesure que le bateau s'écartait, la silhouette de cette langue de pierre : deux monticules et un vallon oubliés dans un pli du rivage qui semblaient vouloir se confondre avec l'horizon. »

« C'est durant ces traversées que le porteur, qui a déposé son nom aux portes du monastère pour prendre celui de frère Martin, éprouve le mieux la présence de Dieu. La magnificence de Sa création, incarnée par la beauté infinie de la mer et sa rudesse. La mer trempe l'âme au feu de ses tempêtes et de sa violence ; elle punit les orgueilleux et les imprudents et rejette leurs corps exsangues après avoir démantelé leurs bateaux. »

« C'est une personnalité contemplative, mais aussi extrêmement cultivée. Quand son fiancé l'entretient de bateaux, elle lui parle de ses lectures, qui occupent une place prépondérante dans son existence. Aloysius Bertrand, Baudelaire et les "Poèmes saturniens" de Verlaine, qui la « touchent au plus profond de son cœur », Marceline Desbordes-Valmore, Anna de Noailles dont elle est une admiratrice éperdue. De Victor Hugo, elle connaît une partie des "Contemplations" par cœur ; elle se délecte des livres de Fromentin, le peintre, dont elle goûte la vive sensibilité à la nature, et du "René" de Chateaubriand. Elle se détourne, en revanche, de Balzac, dont (comme mon fils) elle juge les romans ennuyeux, et n'éprouve que « dégoût » pour Zola, qu'elle a lu à l'insu de ses parents. Pour elle, l'auteur de "L'Assommoir" est « cru et laid » et sa peinture du peuple « horrifique ». »

« Habituée aux grondements qui font frémir le Sillon, aux coups de boutoir de l'Atlantique quand il monte à l'assaut des dunes d'Hossegor, elle savoure la paix de ces plages interminables. Elles se transforment en lacs d'argent ou de cuivre selon que le soleil ricoche sur elles ou s'y enfonce. L'énergie de la lune qui soulève les eaux semble diluée, aplatie par l'infinité de l'estran. La pension a le bon goût d'être éloignée du rivage de plus de cinq cents mètres : la nuit, on y dort tranquille. »

« Mais j'aime surtout le spectacle de la mer, le mouvement perpétuel qui la ramène au rivage malgré la tentation du large, la force millénaire qui l'ancre à la terre, en dépit de ses efforts pour s'en arracher. Nous avons envers la nature plus de devoirs que de droits, disait mon oncle Roparz, qui nous avait raconté, à Guillaume et à moi, comment, après le naufrage de l'Amoco Cadix, il avait ramassé avec des gants de vaisselle les galettes de pétrole qui avaient souillé le large de Portsall. À l'époque, je ne comprenais pas les larmes dans sa voix. Aujourd'hui, buter dans des détritus sur le chemin côtier me donne des envies de meurtre. »

« De toute façon, qu'ont-ils à perdre ? Ils ont vingt ans et des fiancées, des familles, des rêves ; vingt ans et la rage au cœur quand ils pensent aux humiliations qu'ils subissent ici.
Ils ne veulent pas mourir. Pas comme ça.
Alors les quatre kilomètres du caillou à la plage, ça ne lui fait pas peur, à Giuseppe. Parce qu'à force de nuits hachées par le bruit des vagues, à force de se faire traiter de bouffeur d'ail, à force de regrets de Peschici, de la mère et des petites sœurs, il en est arrivé à la conclusion que rien, même quatre murs, même la cour martiale, même le spectre de la noyade, ne pouvait être pire que de rester sur le caillou en attendant que les Alliés viennent lui trouer la peau. »

« Je lève les yeux. Un vol d'oiseaux fend la gaze du ciel, qui est d'un blanc cotonneux. La paix du lieu est magnifique. Je ne saurais en dire autant des destinées de ceux qui sont enterrés ici, eux qui ont connu deux guerres, la grippe espagnole, le veuvage et la prison. Les carnets de mon aïeul racontent une histoire bordée de deuils et de dangers; aux Couërons, les coups de boutoir des flots contre la digue, les nuits de vives-eaux, me rappellent que des hommes et des femmes n'ont cessé de perdre la vie à quelques encablures d'ici. Pour ceux dont le nom est inscrit dans la pierre, combien de disparus que le temps et les marées ont engloutis en secret et noyés dans leur marche tumultueuse ?
Un jour, c'est moi qui dormirai sous cette dalle, près de mon frère. Dans quelques siècles, le niveau de la mer, qui monte année après année, aura dépassé la digue. Et le quartier de Rocabey, autrefois gagné sur le rivage, retournera à son giron premier. Le vent salé, l'eau et le sable se mélangeront aux restes de ma chair et dilueront sa poussière dans la grande respiration du large. Une pensée qui, paradoxalement, m'apaise.
Je touche le marbre clair, parcours une dernière fois la liste des prénoms. J'ai toujours voulu me croire détaché de ceux qui m'ont précédé, refusant d'abdiquer mon indépendance face au poids de leur héritage. Mais force m'est de reconnaître que leur histoire, dont je fais lentement la connaissance depuis le bureau des Couërons, a en partie façonné la personne que je suis. »

« La vie était ironique, qui nous mettait en face de nos contradictions sans prévenir, au hasard d'un matin de retrouvailles qui avaient pris trente ans pour s'accomplir. »

« Secoué comme un prunier, grisé par le vent et les vagues, j'ai ressenti une joie quasi organique celle d'être vivant, de pouvoir me tenir ici, fragile au milieu des remous, tentant de dérober, avec mon appareil photo, les fragments d'une beauté d'une sauvagerie primitive. Ce lieu où bouillonnait une eau tur-bide, une soupe du diable, ce chaudron de vents contraires et de houle me ramenait aux réflexions d'Octave et aux miennes, quand j'observais la digue au bord du Sillon. Ici, l'homme avait enfin compris la leçon: renonçant à enclore, conquérir ou domestiquer la mer, tout au plus était-il parvenu à semer, au prix d'une habileté sacrificielle et d'une infinie patience, un cordon de phares, comme autant d'avertissements que la nuit maritime ne ferait pas de cadeau, campée qu'elle était sur ses récifs, ses bas-fonds et ses eaux souveraines. »

« Chacun fabrique, en somme, les images dont il a besoin pour survivre. »

« À table, il est question d'articles, de subventions, du manque endémique de postes. Un professeur venu de Reims, fort satisfait de sa personne, monopolise la conversation avec la bourse faramineuse qu'il vient de décrocher. Tant mieux pour lui.
Il y a vingt ans, c'est moi qui étais à la place de l'impétrant de tout à l'heure. Transpirant dans mon costume, plus terrorisé par la présence de Charles dans mon dos que par l'aréopage de sommités qui me questionnait. »

« Chez les historiens, la raison est supposée primer l'émotion.
Cette règle d'airain, nous tentons de l'inculquer à nos étudiants année après année. Mais devant ces photographies, je baisse pavillon et laisse la distance et l'objectivité se désagréger. Ces images prises il y a cent ans l'ont été par des hommes qui aimaient ce rivage d'amour fou; une passion qui éclate dans ces clichés, les illumine et les transcende.
À force d'ingéniosité, de talent et d'originalité, les frères Hodierne ont capté mieux que je ne saurai jamais le faire, avec mon appareil dernier cri, les coulées de la lumière côtière, cette lueur ambiguë, menaçante, changeante, que j'ai retrouvée dans les tableaux de Belle. Ils ont su saisir la puissance originelle du lieu, le ballet terrible et amoureux des hommes et de la mer, quand ceux-là, aimantés par celle-ci, ont érigé des villas somptueuses au plus près de l'estran : comme si surplomber la Manche depuis leurs fenêtres cossues allait leur permettre de s'arroger quelques-unes des prérogatives de l'eau.
La mer a répliqué en envoyant, à intervalles cycliques, des tempêtes, des paquets de houle, des quintaux de sable, des bourrasques. Elle a secoué digues et murs, fracassé les navires, déstabilisé l'orgueil et les flottes des armateurs pour rappeler qui menait la danse.
Le Sillon vu par les Hodierne - et ce n'est pas le moindre paradoxe de ces clichés - est le contraire d'une carte postale.
Fixant l'essence de l'intranquillité, il est le lieu ultime où des forces magnétiques se renversent deux fois par jour, où les vagues montent à l'assaut de la plage dans un inexorable ballet d'écume et de lumière, où une épiphanie permanente brasse le sel et les naissances, la mort et les abysses, les départs et les retours, les victoires et les défaites. Et c'est à travers les yeux de ces artistes intrépides, qui ont mis leur connaissance intime de la chimie et leur arsenal de ruses optiques au service d'un art porté au plus haut degré de sa perfection, que je contemple les villas, d'aucunes terminées, d'autres en construction, Cézembre aux contours délinéés par une nappe de brume et la pointe de la Varde, ponctuation qui vient clore de sa proéminence noire la longue phrase claire de la plage.
Intercalés entre la mer et l'horizon, les visages, tant de visages, défilent à toute vitesse, certains familiers, d'autres jamais vus : parmi eux, les amis, les proches, les associés que Octave a connus, et dans la vie desquels ses petits carnets m'ont fait entrer à mon tour. »

« Je ne me suis jamais senti concerné par les égarements des morts. Ce qu'ils ont fabriqué, c'est leur affaire. C'est des vivants qu'il faut s'occuper. La faune, la flore, la mer... Elles sont en train de crever sous nos yeux... Vous avez remarqué la température qu'il fait depuis quelques jours ? Et on n'est qu'au printemps... Les deux tiers du globe sont recouverts d'eau. Alors si la vie dans les océans s'éteint, on s'éteint aussi. Ton fils a raison, Yann, c'est à cet avenir-là qu'il faut penser. Et vite. »

« Ça a été d'une violence inouïe, cet épisode. Vous saviez que Cézembre est l'endroit d'Europe qui a reçu le plus de bombes au mètre carré à la Libération ? Plus que Dresde, plus que Brest... »

« Certains hommes de pouvoir, si prompts à diriger leur monde d'une main de fer, sont frappés d'une étrange lâcheté quand la vie contrarie leurs projets. »

« Le mois d'août touche à sa fin. Dans le matin tiède, la masse liquide aimantée par la lune s'est déportée doucement vers la plage. Il n'existe pas une force au monde, à cette heure, qui puisse l'arrêter dans son déplacement. Des milliers de mètres cubes d'eau verte et grise qui lèchent les rochers, lèvent les bouées, noient les troncs de bois plantés perpendiculaire-ment à la digue. Enroulée autour de leurs nœuds noirs, les submergeant aux trois quarts, la marée atteint le pied des escaliers, dont elle use chaque jour un peu plus la pierre et corrode les rampes de fer qui bavent à la verticale leurs algues et leur rouille, contre les entailles orangées de la peinture au minium. Son coefficient est faible, sa marche alentie, sa surface encalminée.
Le vrai combat se joue ailleurs, à l'abri des regards. Ce sont des déplacements profonds dans les entrailles de la plage, des cathédrales qui s'érigent et se défont à chaque seconde, des édifices mouvants et invisibles emmenés par les courants, avec leur scintillation secrète, qui s'écrasent à l'approche de la plage. La mer fait main basse sur des tonnes de cristaux, de coquillages, de fragments de roche, qu'elle usera jusqu'à les transformer en sable. Peut-être pourrait-on trouver, dans la composition millénaire de celui du Sillon, la signature archéologique des pierres équarries arrachées aux maisons englouties, aux vieux fermages, au monastère, aux couerons de la forêt fossile. Un peu de leur histoire oubliée, inscrite dans le chiffre minéralogique de cette poussière étoilée, granuleuse, fluide, cet état intermédiaire du rivage, entre le solíde et le liquide, ce sable symbole des vacances qui dans quelques heures collera aux pieds, s'incrustera dans les casse-croûte, les serviettes et les sandales des baigneurs. »

« Dans cet exercice d'apaisement, la mer avait été ma préceptrice. Ma maîtresse ès patiences et humilité. Nul ne sait mieux qu'elle piéger sous sa surface, sans coup férir, ce qui l'encombre, expédier des trois-mâts, des chalutiers, des pétroliers par le fond, briser les ailerons des catamarans et happer les navigateurs et les explorateurs ivres d'orgueil ; mais aussi les marins dont elle est le gagne-pain, et les aimables plaisanciers qui ne font que s'y promener le dimanche. Pas de justice, pas de pitié : elle avale indistinctement tout ce que l'humanité lui tend dans sa folie de conquêtes, de guerres et d'accidents, des carcasses d'avions en feu et des nappes d'hydrocarbures, des épaves et des cadavres, des eaux lourdes et des bunkers, des déchets de plastique et des sous-marins en perdition.
Mais gare au jour où elle sera fatiguée qu'on la prenne pour une décharge publique. Gare à l'instant où le trop-plein d'ordures dont on emplit son ventre grondant depuis des milliers d'années resurgira. Dans un hoquet fabuleux, quand la marée haute le sera trop pour les villes côtières, quand l'eau ne s'at-tardera plus à discuter avec les digues, les dunes et les plages, elle régurgitera ses poisons, les laissant joncher les vestiges des villes qu'elle aura englouties.
Et se retirera, intacte, purifiée, avant le prochain revif. »

« Tu aimerais que tout ait un sens, une logique, n'est-ce pas ? Mais ça, ce sont les histoires qu'on se raconte à soi-même. La vérité, c'est qu'il n'y a pas de cohérence, pas de justice. Le monde vacille à chaque seconde sous nos pieds, et on essaye de garder l'équilibre. Ce n'est déjà pas si mal quand on y arrive. »

« Sur le balcon des Couerons, Rebecca m'a demandé si je comptais parler à Paul. Non, je ne le ferai pas, pas plus que je ne lui révélerai jamais que j'ai aidé sa grand-mère à s'en aller : ces morts, cette douleur ne sont pas les siens. Rebecca ne dira rien, elle non plus, à sa fille: dans un monde qui s'effondre, nos enfants rêvent de réparer, soigner, faire le bien. À quoi bon leur attacher ce fer de la mémoire familiale aux pieds et encombrer leur histoire d'un meurtre et d'un suicide avec lesquels ils n'ont rien à voir ? La passion pour les secrets de famille n'est parfois rien d'autre qu'une névrose égoïste.
C'est Étienne qui a raison: le souci des vivants a plus de prix que les égarements des morts. »

Quatrième de couverture

Après son divorce et la mort de son père, l'historien Yann de Kérambrun n'a plus qu'un désir : revenir à Saint-Malo et contempler la mer depuis la maison dont il a hérité, face à l'ile de Cézembre.

Lorsqu'il découvre les archives familiales de son arrière-grand-père, il s'y plonge, captivé. Octave de Kérambrun, qui rêvait de dompter les flots en concevant de nouveaux bateaux à moteur, a fondé en 1903 la compagnie maritime Kérambrun & Fils. Au fil des carnets du capitaine d'industrie réputé s'esquisse pourtant le portrait d'un père et d'un époux inquiet, dont les blessures font écho à celles de son arrière-petit-fils. Quelles douleurs taisent donc les écrits d'Octave ?

Yann va tenter de comprendre les failles qui lézardent la légende des Kérambrun. Toutes le ramènent au destin tourmenté de Cézembre, une île minuscule mais stratégique. Et c'est en sondant le passé, face à la plage, que l'héritier d'Octave acceptera peut-être de renouer avec la vie.

Un magnifique hommage à la beauté de la côte bretonne, et l'époustouflante histoire d'une famille dont la mer a fait la fortune et le malheur.


Hélène Gestern est l'autrice de six romans ainsi que de plusieurs essais et textes autobiographiques. 555 (Arléa, 2022) a reçu le Grand Prix RTL-Lire et le Prix Relay des Voyageurs Lecteurs.

Éditions Grasset,  avril 2024
552 pages