dimanche 11 octobre 2026

L'année perdue de la tortue verte ★★★★☆ de Victoria Sarazin

Réparer le monde par la beauté ?

Un caddie abandonné sous un chêne. Des livres. Un cahier. Et une femme que l'on ne connaît pas encore, dont les mots vont peu à peu faire surgir une histoire d'amour, une histoire d'amitié, des vies entières et bien davantage encore.

Avec L'Année perdue de la tortue verte, Victoria Sarazin signe un roman singulier, impossible à enfermer dans une seule catégorie. Roman policier, récit amoureux, enquête littéraire, correspondance, récit dans le récit. Les histoires s'emboîtent, les voix se répondent, les temporalités se déplacent, laissant au lecteur le soin de recomposer les fragments.

Au cœur du dispositif, Alphonsine, jeune policière maniaque des microbes, découvre ce mystérieux cahier et se met à le lire. Dans ses pages se raconte une « non-histoire » d'amour, une idylle qui n'a jamais véritablement été vécue et qui, pourtant, bouleverse profondément celle qui l'écrit. Une histoire nourrie d'attentes, de fantasmes, de solitude et de mots, où l'imaginaire finit par donner au réel une existence presque plus tangible que celle du quotidien.

La littérature se glisse dans les conversations, les lettres, les souvenirs, les réflexions des personnages. Tolstoï, Baudelaire, Barthes, Racine, Hemingway, Gary, Adorno... Les références littéraires et artistiques sont nombreuses, mais jamais gratuites.

Les histoires que l'on invente peuvent-elles devenir des histoires vécues ? Un amour doit-il être consommé pour être véritable? Une « non-histoire » est-elle nécessairement une histoire ratée ? Et que reste-t-il d'une relation lorsque le réel n'a jamais vraiment eu lieu ?

L'Année perdue de la tortue verte est un roman profondément habité par l'art. Les tableaux, les livres, les dessins, les murs, la mer deviennent autant de lieux de refuge ou de résistance.

Réparer le monde par la beauté.

Recension complète dans la Revue littéraire Le Contre Hasard :

« Où était à présent cette étrange amoureuse du bout du monde ? Comment lui remettre sa correspondance ? Était-ce elle qui avait peint ce chat énigmatique? Quel lien avec la vieille pochtronne ? Où était-elle passée, celle-ci ? Finalement, le seul butin tangible de cette étrange nuit, c'était ce tableau surréaliste au zénith d'une bibliothèque qui contenait Fondation et Jonathan Livingstone le Goéland... Il ne pouvait pas ne pas y avoir de lien. La réponse se cache presque toujours dans les livres. C'était sans doute par là qu'il fallait commencer à chercher.
Mais d'abord rentrer. Se changer. Dormir un peu. »

« PREAMBULE 4

(Mon Dieu, ça en fait, des préambules...)

Donc j'ai envie de n'écrire qu'à toi... Le fait est qu'après réflexion, j'ai trouvé le moyen de contourner cette petite difficulté. Mon histoire d'amour, qui n'en est pas une, je sais bien, mais qui, sous ma plume, fais moi confiance, va en devenir une belle, j'invente à merveille et je rêve encore mieux, Emma Bovary, tu connais ? Mon fantasme de grand amour, tu peux me croire, je vais te le ciseler, je vais te l'écrire si bien que quand tu me liras, tu penseras l'avoir vécu, tu ne pourras plus fermer les yeux sans le sentir, sans le voir, tes nuits seront noires et profondes comme des gouffres, si habitées que tu regretteras chaque réveil, je vais te faire détester les matins. Quand tu me liras...
Ou pas.
Cette histoire que je vais écrire sous ton regard, je sais bien que tu ne la liras pas, allez, et pour tout dire, c'est préférable, car dans cette histoire, tu n'as pas un très beau rôle. En même temps, tu n'as pas non plus le rôle du crétin de base des histoires d'amour qui finissent mal. Non. Disons que tu as le rôle de l'amour, ce qui est déjà en soi une belle niaiserie. Une niaiserie majuscule. Une niaiserie sublime. Que l'on apprête ma robe de bure. J'ai toujours su que je finirais au cloître. Je suis d'autant plus tranquille à l'idée que tu ne la lises pas, cette histoire, que je vais l'écrire à la première personne et si tu l'avais lue, tu aurais pu avoir l'impression d'être toi, alors que je t'assure que tu ne l'es pas.
Moi-même, je ne suis pas du tout moi.
Et encore une fois, qu'importe. Quand bien même. »

« C'est quoi, se comporter comme si on était immortel ?
Je ne sais pas... C'est super beau. Mais super imprudent aussi. Ma mère est un super héros, elle a décidé de sauver le monde. Elle est super libre en fait et se comporte comme si le danger n'existait pas. Allez, venez, elle vous plaît déjà, je le sens. La proposition est super honnête en plus. Vous verrez sur place de quoi il retourne. Avec en prime le soleil, la mer et Napoléon !
Qu'est-ce que Napoléon vient faire dans cette histoire ?
Je suis prête à venir vous chercher si vous voulez. Laissez-vous faire.
Il n'en est pas question. Je ne sais pas. Je vais réfléchir. Je vous recontacterai. OK ? »

« APARTÉ

Tu te souviens, tu m'as un jour demandé de te raconter mes histoires d'après divorce en pensant qu'elles étaient des échecs et je sais que tu ne m'as pas crue quand je t'ai dit que je n'avais jamais connu d'échecs puisque je ne vivais que des non-histoires.

Maintenant que toi aussi tu te rajoutes à cette bizarre liste d'histoires non vécues, je peux bien t'écrire ce que je n'ai jamais eu l'occasion de te dire. Jamais l'occasion parce que je n'ai jamais partagé de vrais moments avec toi. De moments hors batterie, de moments hors connexion. Nous n'avons jamais pris notre petit-déjeuner ensemble dans une cuisine ensoleillée et il semble que nous ne le prendrons jamais dans une cuisine pluvieuse non plus, pas plus que nous ne partagerons aucun de ces moments de vie commune, si faciles à voler pourtant.
J'écris que tu es une non-histoire, c'est vrai et c'est faux, bien sûr. Nous n'aurons rien vécu ensemble qu'un beau rêve, la non-histoire absolue, et pourtant, pourtant... Tu es ma seule vraie histoire. Même si tu n'es pas réel.
C'est tout moi, ça. Ma seule grande vraie histoire d'amour est aussi ma première vraie non-histoire.
Je suis ta Belle et tu es mon Seigneur. Voilà, c'est ça. Tu es ma merveilleuse, mon immense non-histoire d'amour.
Bravo, vraiment. »

« Les terres que nous n'avons pas achetées, nous les avons conquises selon les lois de la guerre. Mais leurs anciens occupants font ce que nous avons fait avant eux, quand nous aussi nous avons perdu notre terre. Ils se sont assis par terre et ils pleurent à notre porte et s'arrachent les joues, alors nous cherchons un arrangement. Toutes nos propositions sont rejetées, mais nous ne lâchons pas l'affaire. Nous nous entêtons à rêver de trouver une solution à une situation qui n'en a pas. Qui n'en aura pas déjà tant que les dirigeants adverses seront si corrompus et tant que leurs enfants grandiront dans la haine. Je ne dis pas que tous nos enfants les aiment, mais il ne nous est pas venu à l'idée de leur enseigner l'amertume ni l'animosité, quand pour les enfants palestiniens exhortés à devenir des martyrs, nous tuer relève de la quête initiatique.
Alors, qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ? On essaie comme on peut de contrer le terrorisme qui a été si bien activé. Qui est exécré dans le monde entier, mais pas chez nous, où il attendrit parce qu'on lui trouve de bonnes raisons.
Face aux jeunesses jihadistes, on essaie de rester dignes, de sauver qui peut l'être, de ne pas exercer de légitime défense inconsidérée déjà, alors on vise les jambes, du coup, on nous accuse de chercher à estropier exprès des enfants. Et c'est vrai que ce sont des enfants, et c'est vrai qu'ils sont estropiés. Nous enterrons nos enfants assassinés par des enfants et nous n'avons pas assez de larmes.
Depuis un certain temps, on a décidé de tenter autre chose. On essaie de nouvelles formules dissuasives. On s'attaque aux pierres. On détruit la maison de chaque terroriste. On a mis sur pied des méthodes très sophistiquées pour évacuer la zone et cibler la maison de l'assassin et juste celle-là. Marquer les esprits sans faire de victimes. Et ça marche. L'impact est tout à fait significatif. Les attentats suicides ont drastiquement baissé depuis cette pratique. Le monde entier nous est bien entendu comme toujours tombé dessus. Comme si on avait besoin du monde pour nous sentir coupables toujours.
Le regard de Solange se perd sur la mer. Alphonsine est un peu interdite. Elle n'avait jamais imaginé tout ça. Elle n'y avait jamais réfléchi non plus. Elle a envie de mettre sa main sur celle de Solange, sans gant.
Mais bien sûr, elle ne le fait pas. »

Quatrième de couverture

« Nous n'aurons rien vécu ensemble qu'un beau rêve, la non-histoire absolue, et pourtant, pourtant... »

Une policière maniaque des microbes, Alphonsine, tombe sur un caddie abandonné sous un chêne. Pas de cadavre, mais une forêt de livres et un cahier rempli de lettres, de mails, de récits étranges écrits par une femme que l'enquêtrice surnomme bientôt « la tortue ».

Dans ces pages se déplie une non-histoire d'amour: une passion qui ne se vit pas vraiment, qui se nourrit d'attente, de digressions, de fuites, d'humour et de douleur.

Roman d'enquêtes croisées, policière, amoureuse, littéraire, L'année perdue de la tortue verte explore ce qui arrive aux histoires qu'on n'ose pas vivre, aux manuscrits qui dorment dans un caddie, et à ces amours qui restent suspendues quelque part entre la mer, la page et le silence.

Victoria Sarazin vit à Yafo, en Israël. C'est son premier roman.

Éditions Métalepse,  septembre 2026
225 pages 

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