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dimanche 4 mai 2025

Dire Babylone ★★★★★ de Safiya Sinclair

Témoignage courageaux et éclairant sur le mouvement rastafari.
Le conspirationisme est une vraie plaie, taillant dans la chair des cicatrices indélébiles. 
« Ma poitrine s'est soulevée, elle était percée. Là, dans la blessure qu'il m'avait infligée, tous les griefs étouffés de la campagne ont plongé en moi, et la blessure cruelle de ses mots a longtemps persisté dans mes jours, dans mes semaines, jusqu'à durcir autant que du basalte, une tumeur noire que j'emportais partout avec moi, serrée comme un poing. »
Comment se libérer de l'emprise terrorrisante d'un père endoctriné, étroit d'esprit, exigeant l'obéissance extrême, l'attention divine et la pureté à leur apogée et comment dire sa rage ? Peut-être par la littérature ? Grâce à l'écriture ? La poésie, cette  « planche au milieu de la tempête » ?

N'hésitez pas à ouvrir ce livre, Safiya Sinclair y délivre une immense leçon de vie.

« C'étaient les réprimés et les opprimés de la nation, hors-la-loi et persécutés depuis la création du mouvement rastafari en 1930, quand un prédicateur de rue, un visionnaire, le dénommé Leonard Percival Howell, avait entendu l'appel de Marcus Garvey à se « tourner vers l'Afrique pour le couronnement d'un roi noir » qui serait le héraut de la libération noire. Howell avait suivi la trajectoire de la flèche de Garvey jusqu'à la mère patrie où il avait trouvé Hailé Sélassié, empereur d'Éthiopie, la seule nation africaine à n'avoir jamais été colonisée, et déclaré que Dieu s'était réincarné, en marchant au milieu d'eux sous l'apparence d'un homme noir, né Ras Tafari Makonnen. De cet homme sont nés à la fois un mythe et une montagne, un glissement culturel tellurique qui avait trans-formé le Rastafari en menace durable contre le monde colonial. Ce mouvement s'était durci autour d'une foi militante en une indépendance noire inspirée par le règne de Hailé Sélassié, un rêve de libération qui ne se réaliserait qu'une fois brisées les chaînes de la colonisation. Les Rastas seraient des bergers de la paix, qui aspiraient à une nation libre et à une diaspora africaine unifiée. Et bien que le mouvement rastafari ait été non violent, ses membres composaient la nation des moutons noirs, redoutés et méprisés par une société chrétienne encore sous domination britannique, forcés de vivre aux marges, en parias. C'étaient des sans-terre et des sans-abris involon-taires, leurs campements saccagés, leurs champs brûlés par un gouvernement au service de la Couronne. Quand Percival Howell avait construit Pinnacle, la plus grande commune rasta, une société pacifique et autonome, le gouvernement britannique l'avait rasée, étouffant ainsi le message d'unité et d'indépendance noire du mouvement. C'étaient les sans-emploi inemployables, les victimes constantes de la violence et de la brutalité étatique, ceux que le gouvernement empri-sonnait et rasait de force, ceux que la police frappait avec la dernière brutalité. En 1963, quand un groupe de Rastas refusèrent de renoncer à leurs terres agricoles où ils vivaient et de céder aux expropriations gouvernementales, Alexander Bustamante, le Premier ministre blanc de l'époque, ordonna à l'armée de « rameuter tous les Rastas, morts ou vifs ! ». Cela déclencha une opération militaire dévastatrice, au cours d'un week-end de terreur, les communes rastas furent incendiées dans toute l'île, plus de cent cinquante Rastas furent traînés hors de leurs maisons, emprisonnés et torturés, et le nombre des tués demeure inconnu.
Pendant des décennies, on les avait traités de croquemitaines, de fous, on avait invoqué l'Homme au Cœur noir une caricature assoiffée de sang inventée pour effrayer les enfants et les éloigner de Rastafari. Ils furent chassés de leurs foyers, abandonnés par leurs familles, et toutes les portes se fermaient devant eux. Ainsi, lorsque les Rastas se sont mis à lire les récits bibliques des persécutions et des luttes des Juifs, ils ont reconnu dans leur souffrance leurs propres persécutions. De ces psaumes de l'exil hébraïque est venu le nom qu'ont donné les Rastafari à l'État systématiquement raciste et aux forces impériales qui les avaient traqués, pourchassés et réprimés : Babylone. Babylone, c'était le gouvernement qui les avait mis hors la loi, la police qui les avait roués de coups et mis à mort. Babylone, c'était l'Église qui les avait damnés et condamnés aux feux de l'enfer. C'était la botte de l'État qui leur écrasait la gorge, le pistolet du politicien dans le ventre. Le fouet de la Couronne sur la peau du dos. Babylone, c'étaient les forces violentes et sinistres nées de l'idéologie occidentale, le colonialisme et le christianisme qui avaient engendré des siècles d'esclavage et d'oppression des Noirs, et provoqué la corruption des esprits noirs. C'était la menace de la destruction qui s'insinuait encore maintenant, et pesait sur chaque famille rasta.
Or, en ce jour, Babylone ne pouvait stopper les Rastafari. En ce jour, tous affluaient avec la ferveur de l'espoir. Ils affluaient pour être entendus, pour être vus, pour être reconnus. Aujourd'hui, ils étaient venus voir Dieu toiser Babylone droit dans les yeux.
En signe de défi face aux costumes empesés et aux perles de la délégation des beaux quartiers de Kingston, et de désobéissance aux appels à la bienséance du gouverneur-général et du Premier ministre par intérim, les Rastas continuaient de danser et de chanter.
Quand Dieu arrive, la pluie s'arrête ! s'exclamaient-ils. Quand Dieu arrive, la pluie s'arrête !
Ils guettaient tous avec piété son avion dans le ciel obscurci. »

« Jusqu'à mes cinq ans, nous avons vécu au bord de la mer dans notre minuscule village de White House, qui appartenait aux pêcheurs de la famille de ma mère, à son père et à son grand-père. Notre petite communauté littorale se cachait juste aux marges d'une Jamaïque de carte postale, un modeste hameau dissimulé derrière un épais rideau d'arbres rendus noueux par le vent et un mur de parpaings de béton épars, un petit kilomètre de sable chaud bruni par notre vie de chaque jour, passé au crible de nos orteils nus, étincelant sur trois cents mètres dans toutes les directions, jusqu'à la mer. Notre village et nos cabanes étaient impossibles à voir depuis les airs, à moins de savoir exactement où repérer cette tête d'épingle bleu rivage, et tout aussi difficile à trouver par la terre. Au bout d'un petit chemin délabré, enveloppé d'hibiscus et de flamboyants tambourinant sur le toit de la voiture, notre cul-de-sac se situait à l'écart et portait le nom de la maison de mon arrière-grand-père, qu'il avait lui-même peinte en blanc dès son arrivée sur cette plage presque un siècle plus tôt. Ici, aucune publicité enjôleuse ne vantait un paradis « sans souci », aucun daïquiri de bienvenue, aucun maître d'hôtel noir souriant. C'était ma Jamaïque. Ici, le temps s'écoulait avec lenteur, avec réserve, et un pêcheur buriné par les intempéries, un grand-père ou un oncle, soulèverait ou pas le chapeau de paille qui lui masquait les yeux pour vous accueillir. »

« La mer a été le premier foyer que j'ai connu. C'est là que j'ai passé ma petite enfance dans un état de bonheur fou, allongée sous les amandiers abreuvés par l'eau salée, savourant chaque œil de poisson comme un bonbon précieux, les orteils plongés dans le clapotis laiteux de la mer. Je creusais pour trouver des bernard-l'ermite sous la surface du sable, nous pataugions dans les flaques où les raies s'enfouissaient pour se rafraîchir. Je dormais sous l'ombre mûrie où les raisiniers de mer laissaient pendre leurs fruits talés, violacés et délicieux, prêts à être sucés. Je me gavais d'amandes et de noix de coco fraîches, je buvais leur lait par un trou que ma mère creusait avec sa machette, et après je grattais et croquais la gelée blanche jusqu'à en être repue. Tous les jours, une nouvelle robe que ma mère avait cousue pour moi de ses mains faisait ma joie. Ses sœurs et elle possédaient chacune un rire distinct qui retentissait et les précédait comme des sirènes heureuses partout où elles allaient, crachant des décibels qui alertaient le village entier de l'arrivée de leur petite troupe. Chaque fois que les sœurs s'asseyaient ensemble sur la plage pour bavarder, je m'accrochais à leurs chevilles et j'écoutais, en singeant leurs glousse-ments de sauvageonnes, auxquels même les hérons au-dessus de nos têtes ne pouvaient échapper. »

« « Tu es née trop sensible pour ce monde », me répétait-elle, alors que je suçais mon pouce et caressais ses longues dreadlocks, en écoutant le fracas des vagues. »

« Mon père n'était pas originaire du bord de mer, et il ne s'est jamais senti à l'aise à White House. C'était un homme qui vivait parmi les pêcheurs mais ne mangeait pas de poisson, tant il adhérait à tous les préceptes d'une existence de Rasta: pas d'alcool, pas de tabac, pas de viande ou de produits laitiers, tous ces principes d'un mode de vie extrêmement restrictif que les Rastafari appelaient l'Ital. A vingt-six ans déjà, sa barbe épaisse et le ruissellement de ses dreadlocks lui donnaient l'allure flétrie d'un devin dont les feuilles de thé ne prédisaient que la catastrophe. Certains jours, il apportait sa guitare sur la plage et beuglait ses chansons reggae annonçant le péril imminent guettant les Noirs, avec une austérité tempétueuse qui devait paraître déplacée, au bord de la mer. Il n'était plus temps de folâtrer avec une Babylone à l'affût, avertissait-il, prenant souvent les villageois au piège de longues conversations où il leur enjoignait de se fortifier l'esprit et le corps contre les maux du monde occidental. « Car un esprit faible est à la merci des vers de Babylone », les admonestait-il, en les perçant d'un regard capable d'ennuager le soleil. Ce regard, mes frère et sœur et moi finirions par trop bien le connaître. »

« Ces hautes barrières avaient été érigées pour la première fois en 1944, quarante ans avant ma naissance, quand le gouvernement avait consacré des années à bétonner nos marécages en vue de construire un aéroport aux abords du village, pendant que des hôtels se dressaient lentement tout autour de nous. Chaque nouvel hôtel qui se construisait était plus grand que le précédent, jusqu'à ce que les complexes touristiques ressemblent à nos demeures et plantations coloniales encore debout, un bon nombre servant d'attractions et de destinations de mariage pour touristes. C'était le fantasme que ces touristes avaient envie d'investir : prendre des bains de soleil dans des hôtels de la côte baptisés Royal Plantation ou Grand Palladium, puis se marier sur la terre où les esclaves avaient été torturés et mis à mort. C'était le paradis - un lieu où notre histoire et notre terre ne nous appartenaient plus. Chaque année, les Jamaïcains noirs se laissaient de plus en plus déposséder de cette côte, ce joyau de notre île offert aux yeux du monde extérieur, toute cette beauté qui avait été la nôtre rachetée par de riches hôteliers ou vendue à des étrangers par les descendants d'esclavagistes blancs qui gagnaient des fortunes sur notre dos et détiennent aujourd'hui encore une part suffisante de la Jamaïque pour continuer d'en tirer des profits. »

« Mon père chantait dans ces hôtels pour gagner sa vie, mais pour lui le reggae était avant tout une expérience religieuse. Il pensait que s'il continuait à jouer son reggae avec la juste conviction, ce monde tordu se réveillerait et changerait. S'il continuait à jouer, il réussirait à sauver l'esprit des Noirs et nous atteindrions Sion, la Terre promise, en Afrique. Certains jours, il lui suffisait de communier avec Jah, de diffuser le message de Sa Majesté, et c'était ainsi qu'il avait continué à jouer sa musique sacrée pour les touristes dans les stations balnéaires populaires de Negril et de Trelawny, et de nourrir le vaste appétit de l'imagination des Blancs et des étrangers, alors que la Jamaïque le fuyait, lui et son message. Ce que les touristes ne pouvaient deviner, tandis qu'ils buvaient et mangeaient pendant que mon père chantait et exhibait ses dreadlocks sur scène, c'était la véritable motivation de son chant. Nuit après nuit, il chantait pour raser Babylone, c'est-à-dire eux, par le feu. »

« Alors que mon père a façonné notre vision d'un monde méchant et de son histoire cachée, ma mère a façonné notre amour de l'apprentissage et notre sens de l'émerveillement. Alors qu'il nous mettait en garde contre Babylone, elle nous montrait Sion, la Terre promise. »

« Pour nous, ma mère était une folle merveille. »

« Un livre, ai-je vite appris, était un voyage dans le temps.
Chaque page renfermait un pouvoir irréfutable. Lorsque le soleil brûlait si fort qu'il me rendait ivre, j'ouvrais l'encyclopédie gigantesque et m'y engouffrais. »

« En son absence, tous les week-ends, nous allions en villeau magasin d'Ika Tafara lui téléphoner. Ika était le frère rasta le plus proche de mon père, vénéré par de nombreux Rastas de Mobay pour avoir survécu au massacre de Coral Gardens. 
Cet événement avait provoqué l'une des périodes de brutalité gouvernementale les plus horribles de l'histoire de la Jamaïque, un temps que mon père évoquait parfois par bribes lorsqu'il nous faisait la leçon contre Babylone, afin de nous illustrer la longue histoire de son règne violent. La commune de Howell avait été réduite en cendres, la vision d'un mouvement rastafari unifié avait fini anéantie, et les Rastas, qui continuaient à prêcher la paix et l'amour, étaient devenus les cibles déclarées de violences civiles et policières unilatérales et d'une discrimination généralisée. Il leur arrivait souvent d'être arrêtés alors qu'ils marchaient le long des plages aménagées spécialement pour les touristes, car leur apparence était jugée horrible, et le gouvernement, qui courtisait les investisseurs étrangers, avait tenté d'interdire aux Rastas d'emprunter les routes côtières de Montego Bay. Leurs familles les rejetaient, comme ma grand-mère avait rejeté mon père en cet après-midi pluvieux, et la plupart des Rastafari, devenus des nomades et des reclus, avaient choisi de vivre paisiblement entre eux dans de petits campements disséminés sur toute l'île. Mon père n'était qu'un bébé, en 1963, l'époque où Ika vivait dans l'un de ces campements agricoles de Coral Gardens. Ce quartier de Mobay reposait sur d'anciennes plantations que le gouvernement et les propriétaires locaux avaient tenté de récupérer en vue d'un programme hôtelier. Les Rastas avaient refusé de céder leurs terres agricoles à Babylone, la police était intervenue pour les expulser sous une pluie de balles, tuant trois d'entre eux. »

« Malgré les appels à la riposte d'un groupe marginal de Rastas, la majorité des frères de Mobay avaient refusé de recourir à la violence, défendant leurs convictions pacifistes et appelant à l'unité. Refusant de s'y plier, un petit groupe de six Rastas s'était armé et avait riposté. Deux officiers de police avaient péri dans l'échange de tirs. En guise de représailles, Alexander Bustamante, le Premier ministre blanc de l'époque, avait pris pour cible les Rastafari de toute l'île, ordonnant aux militaires de « rafler tous les Rastas, morts ou vifs ». Des années plus tard, j'apprendrais par moi-même le reste de cette histoire brutale, horrifiée de ces informations qui défilaient devant moi. Au cours d'un long week-end d'avril 1963, qui débuta par ce que les Rastas appellent le « Bad Friday », l'armée jamaïcaine s'était déchaînée, attaquant et détruisant plusieurs campements de Rastas dans tout l'Ouest de la Jamaïque. Les forces de police s'entraînaient depuis des années au tir à la cible sur des photos de Rastafari, si bien que lorsque Bustamante leur avait finalement donné le pouvoir d'arrêter tous ces Rastas sous la menace d'une arme, nombreux sont ceux qui ne sont jamais rentrés. La police avait capturé, rasé de force, coupé les dreadlocks de centaines de Rastas. Elle avait emprisonné, torturé et blessé quelque cent cinquante Rastafaris et tué un nombre indéterminé de frères. Peu après, le mot « Babylone » avait remplacé définitivement le mot « police » dans le patois jamaïcain.
À l'école, on ne m'a jamais enseigné un seul mot de cet épisode; ce massacre avait été pratiquement effacé de l'histoire de la Jamaïque, et nous sommes très peu à être informés de ces atrocités, mais le terme qui désigne la police demeure depuis lors : « Babylone ». »

« Des années plus tard, lorsque j'ai eu le courage de demander à mon père pourquoi il portait du cuir mais ne mangeait pas de viande, il m'a réprimandée pour mon impertinence. Plus je rencontrais de Rastas, plus je me rendais compte qu'il n'existait parmi les frères Rastafari aucun évangile unique ou reconnu. Chaque homme façonnait son propre credo, traçait sa propre route. J'ai appris des décennies plus tard que certains Rastas refusaient en fait de voyager à bord de véhicules à moteur ou d'utiliser les machines de Babylone. Certains ne touchaient jamais à l'argent de Babylone, sauf avec des gants ou un sac en plastique. Et certains n'envoyaient pas leurs enfants à l'école, mes frère et sœur et moi l'avons appris après avoir parlé avec d'autres enfants rastas. Chaque homme était simplement l'auteur et l'interprète de sa propre vie, en fonction des sectes et des principes qui l'interpellaient le plus. Certains étaient plus stricts que mon père, d'autres plus indulgents. Et bien que je ne puisse pas parler de la situation du foyer d'autres frères, presque tous les Rastafaris croyaient au maintien de la paix et de l'harmonie en public, se considérant comme les défenseurs consacrés de Jah, unissant le peuple noir dans la lutte contre Babylone. »

« En observant de loin le groupe de nos frères Rasta, en observant leurs visages calmes et austères tandis qu'ils raisonnaient, les voyant parfois faire signe aux garçons de les rejoindre dans ce cercle, j'en éprouvais de l'envie. Car vingt-cinq années s'écouleraient avant que je n'apprenne les divers principes qui les réunissaient, et que je prenne place pour écrire et mener mes propres recherches. C'est alors que j'ai appris l'existence de trois sectes ou ordres principaux du Rastafari. La Maison de Nyabinghi est la plus ancienne et celle dont sont issues toutes les autres sectes. Nyabinghi pratique un militantisme panafricaniste, qui croit en Hailé Sélassié, réincarnation de Dieu sur la terre, en l'unification des Noirs, en leur libération et en leur rapatriement en Éthiopie. Les Douze Tribus d'Israël forme la secte rastafarie la plus progressiste, qui accueille dans ses rangs de jeunes Jamaïcains des quartiers chics et des étrangers blancs; ils mangent de la viande et croient en Jésus-Christ. Les Bobo Shanti, la plus récente des trois sectes, vivent à l'écart de la société en un groupe autarcique qui adhère aux lois mosaïques juives de l'Ancien Testament, notamment l'observance du sabbat et des règles singulières de mise à l'écart des femmes lors de leurs menstruations. J'ai vécu presque toute ma vie dans le respect d'un semblant de ces règles, mais je ne savais pas lequel de ces noms adopter. Certes, mon père se considérait surtout proche de la Maison de Nyabinghi, mais il n'est jamais devenu membre officiel d'aucune des trois sectes et, au fil de nos existences, il a puisé ses propres règles et inspirations dans les trois, créant son propre type d'ordre, sa propre Maison. »

« Avant de tourner les talons et de me précipiter dans la cour aux bavardages, j'ai observé les sœurs rastas. Toutes avaient les traits tirés, épuisés, les mains brûlées, calleuses à cause des travaux ménagers, comme celles de ma mère. Presque toutes tenaient un bébé ou un enfant en bas âge dans leurs bras, certaines étaient enceintes, comme ma mère. D'autres étaient tellement occupées par les enfants qu'elles pouvaient à peine se parler. À l'inverse du cercle des frères, aucune d'elles ne vociférait « Jah Rastafari ! ». Parmi elles, pas de révélations spirituelles. Rien que des femmes qui s'empressaient de retourner en cuisine à tour de rôle, et s'occupaient avec diligence de leurs enfants et de leurs hommes. Leurs envies bridées et sans formes, leurs foulards blancs qui se défont. À cet instant, le murmure effilé d'un souffle fantôme m'a saisie. Comme l'éclair d'une aile blanche, une pâle silhouette de femme, vaguement familière, a voleté entre les rideaux contre le mur. Une pensée, flottant hors d'atteinte, aspirait lentement l'air de la pièce. J'en ai frissonné, puis j'ai chassé ce spectre et j'ai fait demi-tour pour rejoindre les festivités aussi vite que possible. Il s'écoulerait beaucoup de temps avant que cette pensée ne ressorte dangereusement des buissons de mon esprit. Mais cette fois-là, je n'aurais d'autre choix que d'y prêter garde. »

« Ne voyez-vous pas toute la nécessité d'un monde de souffrances et de soucis pour éduquer une intelligence et en façonner une âme ? »
JOHN KEATS, « La vallée où se forge l'âme »

« - Alors, le henné, ça fait partie de votre... religion ?
J'ai secoué la tête. Elle m'a demandé si j'avais le droit de mettre du vernis à ongles. J'ai répondu par la négative. Elle m'a posé une autre question relative à Rastafari, puis une autre, à laquelle la réponse était non, toujours non, je n'avais pas le droit. Mais elle a continué, comme si elle essayait de me révéler sa clairvoyance sur Rastafari. Pourquoi le henné est-il autorisé, alors que le vernis à ongles ne l'est pas ? Pourquoi ne portes-tu que des jupes et des robes? Pourquoi tu ne peux pas porter de pantalons ? Pourquoi tu n'as pas le droit de te maquiller ? Pourquoi ne peux-tu pas te percer les oreilles ? Pourquoi tu ne peux pas te raser? Quelles étaient les règles ? Qui les établissait ?
"Mon père", avais-je envie de lui répondre. Mon père les édictait. Et maintenant, apparemment, rien ne me permettait de lui échapper. Toute l'excitation ressentie en parlant avec Shannon était bridée par la vision que j'avais de moi-même en fille parfaite de Rastafari, de ses tenues, de son allure. Mon humilité. Ma pureté. Mon silence. Il me semblait que Rastafari s'emparait de chaque moment de ma vie, de chaque conver-sation, de chaque espoir d'amitié.
Le collier de ma honte pesait sans cesse de plus en plus lourd, et mon visage me brûlait sous les projecteurs de ses questions. J'ai regardé les autres filles flotter au loin.
- Mais et ton frère ? (Sans désarmer, Shannon s'est à nouveau collée à mon oreille.) Est-ce qu'il a aussi ses règles à respecter ?
Elle était maintenant sur la plus basse branche, ses jambes pâles se balançant près de ma tête.
J'ai fait non de la tête. »

« Si j'avais eu les mots pour ce faire à ce moment-là, il aurait été plus simple de lui dire que chaque Rastaman était la divinité de sa maison, que chaque mot prononcé par mon père était parole d'évangile. Il n'y avait pas de texte fondateur ou de principes unificateurs, pas de maison sainte à l'exception de la Maison de Djani. Vivre dans un foyer rasta, c'était comme être dans une église permanente, sauf que les écritures se révélaient aussi variables que le ciel, mon père étant à la fois le dieu de la mer et le dieu du soleil.
- Que se passe-t-il si tu ne suis pas ses règles ?
- J'ai des problèmes. »

« Mon père ne deviendrait jamais charpentier, banquier ou chauffeur de taxi, répétait-il toujours. Il chantait pour Jah et ne se voyait avancer sur aucune autre voie. Il n'avait donc pas d'autre choix que de retourner chanter dans les cabarets des hôtels de la côte ouest, reprenant les dix mêmes chansons de Bob Marley qu'il avait peaufinées pour en faire sa lance d'or, décochée en douce sur la foule des touristes qui dînaient de steaks et buvaient aveuglément jusqu'à tout oublier. Avec nous, à la maison, il pouvait encore se comporter en roi. Toutes les images et tous les sons lui appartenaient, tous les mots lui appartenaient. S'il se levait béat de bonheur, nous devions tous l'être aussi, peu importaient nos émotions. Il n'avait jamais lavé un plat ou une assiette, jamais allumé une cuisinière, jamais touché un balai. Ma mère lui servait tous les plats dès qu'il les réclamait, et son régime Ital était notre régime. La télécommande de la télévision et toutes les chaînes que nous regardions lui appartenaient. Sa chanson était la seule et unique chanson. Il s'ensuivait donc que notre punition lui appartenait, à lui et à lui seul. »

« J'avais trop mal pour m'habiller, j'ai appelé ma mère dans ma chambre et je lui ai dit que j'avais besoin de son aide pour fermer mon soutien-gorge. Je n'avais pas du tout besoin de son aide. Mais je voulais qu'elle voie. Ce qu'il avait fait. Ce qu'elle avait fait. Je voulais qu'elle ait ça en face, Nos regards se sont croisés brièvement dans le miroir et elle a détourné les yeux. Elle a jeté un coup d'œil dans mon dos, puis elle a marqué un temps d'arrêt. J'ai attendu qu'elle dise quelque chose, n'importe quoi. À sa mine sévère, j'ai compris: elle savait que je l'avais fait venir uniquement pour lui montrer.
- Tu es vraiment drôle, m'a-t-elle dit.
Même aujourd'hui, je n'arrive pas à comprendre pourquoi elle m'a dit ça. Peut-être n'était-elle pas prête à affronter tout cela. Peut-être pensait-elle que c'était justifié, que j'étais une ingrate, que sa blessure était légitime. Ou qu'en détournant le regard, elle réussirait en quelque sorte à défaire ce moment, à le reprendre. Je n'en sais rien. Ce moment demeure sans réponse et sans fin. Quelque part au cours de notre vie commune, l'amour et la souffrance sont éclos du même œuf, comme complices d'un crime. Elle m'a agrafé mon soutien-gorge et j'ai grimacé. Elle est restée debout un moment, sans jamais croiser mon regard dans le miroir, et n'a rien dit de plus. Elle m'a tendu une chemise. Puis elle est sortie et elle a fermé la porte, me laissant seule.
En me voyant dans le miroir, j'ai su que je n'étais rien. Que je ne méritais rien. J'étais plus petite qu'un grain de poussière dans l'œil de Dieu, désireuse d'être emportée par son ouragan, de lâcher le bois flottant pourri auquel je m'accrochais et de me noyer enfin. Au lieu de cela, je me suis assise avec moi-même et j'ai bu cette solitude, en m'enfonçant les ongles dans le poignet et en me détournant des légers petits coups de mon frère à la porte. »

« J'ai détourné les yeux du visage de Mme Newnham et je suis passée devant son bureau rempli de reliques catholiques, de tous ces colifichets qui m'étaient devenus si familiers au cours des derniers mois. Au lendemain matin de sa pire violence, mon père avait sauté hors du lit en poids plume et libéré, de son humeur la plus légère depuis des mois. À mon réveil, il roucoulait au son de sa guitare, la ceinture rouge toujours accrochée au mur de la chambre, au-dessus de sa tête, à côté de Hailé Sélassié. Chaque note qu'il chantait plantait un crochet acéré qui déchiquetait ce qui restait de mon esprit, et j'ai alors su ce que j'avais perdu. Ma mère, humiliée par les contraintes de notre pauvreté, m'avait finalement sacrifiée à sa colère. Mon frère, encore trop petit pour me sauver, s'était fait violemment plaquer contre le mur. Mes sœurs, se bouchant les oreilles avec les doigts, avaient appris à se coudre et à se clore la bouche. Dans ce monde, je n'avais plus personne pour me protéger. Cette expression du visage de mon père, noué par la détermination alors qu'il abattait sa ceinture sur moi, tournait en boucle dans mon esprit, un souvenir qui m'écrasait plus que les coups. Il me désagrège encore jusqu'au néant, même aujourd'hui. À force de coups, il avait essayé d'extraire Babylone de moi. D'étouffer la femme que j'étais en train de devenir, celle qu'il imaginait l'éclaboussant d'eau de pluie sale dans une rue future. « Épargner le bâton et gåter l'enfant », m'a déclaré mon père quand tout a été fini. Mais il n'y avait plus rien de moi-même à gâter, plus rien à épargner. Je me suis regardée dans le miroir et je n'ai vu que de la laideur. Les racines emmêlées de mes dreadlocks et ma dent de devant cassée étaient laides. Les arbres étaient laids, les routes étaient laides, le ciel et la mer étaient laids. Mais le soleil se levait encore à la sonnaille des oiseaux, et la banalité de toute cette scène semblait délavée par la pitié. J'ai repoussé mon petit déjeuner et je n'en ai pas dit plus que ce qu'il fallait dire. Je me suis habillée pour aller à l'école et j'ai accompagné mes frère et sœurs jusqu'à ce bâtiment sordide, en lançant des bonjours vides et un sourire en coin à mes camarades de classe comme si rien ne s'était passé, jusqu'à ce que, bien des mois plus tard, Mme Newnham m'appelle dans son bureau. »

« J'écrivais des histoires sur des mondes imaginaires et des poèmes à la lumière du soleil qui scintillait sur les orangers, mais je n'avais jamais essayé de cerner le fantôme qui faisait naître en moi cette douleur profonde. »

« Je passais la plupart de mes heures de veille à sauter d'une époque à l'autre de la littérature, en consommant siècle après siècle et en cliquant sur le nom de chaque poète. Parfois, les entrées comprenaient un bref enregistrement d'un acteur lisant un extrait de poèmes, et c'est ainsi que je suis tombée sur l'entrée concernant Sylvia Plath. J'ai cliqué sur l'enregistrement d'un poème intitulé « Daddy ». La voix était celle d'une femme noire qui récitait les premières vers de « Daddy »: Tu ne fais pas, tu ne fais pas / Plus de chaussure noire / Dans laquelle j'ai vécu comme un pied / Pendant trente ans, pauvre et blanche, disait-elle. J'étais fascinée. J'ai plus ou moins compris. J'ai passé ce curieux clip en boucle, puis j'ai trouvé le poème complet sur Internet. Je l'ai appris par cœur, je l'ai étudié, j'ai porté ces vers sur moi pendant des semaines, je me reconnais-sais si intimement dans la relation troublée de l'oratrice avec son père, me sentant étrangement regardée tant elle reflétait ma propre relation accidentée avec le mien. Certains jours, j'imaginais que je dormais dans ma chaussure noire, sans air ni fenêtre, et m'enfermant en moi-même. Je ne savais pas qu'une poésie pouvait coller d'aussi près à ma vie. J'ai recherché d'autres poèmes de Plath et je me suis laissé séduire par leur prosodie étrange, luxuriante, hémorragique. Lorsque j'ai lu qu'elle s'était suicidée, j'ai pensé que c'était un signe, que d'une manière ou d'une autre elle me comprenait, que son souffle chuchotait à travers le voile. Je me suis vue comme l'orchidée de la serre, un immense camélia, un phénix renais-sant de ses cendres pour avaler les hommes comme si c'était de l'air. Prends garde, prends garde. Maintenant, la poésie se nourrissait de mes veines. »

« Ce jour-là, il ne m'a rien dit au sujet du poème et il ne me dirait plus rien de ma poésie avant longtemps. J'ai été surprise d'y puiser une certaine joie de constater que mes mots pouvaient l'affecter, après tout. J'ai su alors que je pouvais enfin me construire un monde hors de sa portée. Sur la page, je n'étais pas la princesse, j'étais le dragon. Je voulais qu'il voie le monde cruel à nu, comme je voulais que tous les hommes voient ce monde cruel, leurs actes réduits en cendres sur ma langue. »

« - La Tempête est sa plus belle œuvre, a déclaré le Vieux Poète. Elle bouge comme la mer. Et à chaque ligne, on entend le clapotis des vagues d'un poète qui approche de la fin de sa vie. »

« Il supprimait et réorganisait mon travail à sa guise, essayant de me montrer les secrets d'assemblage d'un vrai poème. « Un vrai poème, m'a-t-il dit, selon Nabokov, s'inscrit chez le lecteur non pas dans sa tête, son cœur ou même ses tripes, mais dans sa colonne vertébrale. »»

« - Pourquoi j'écris ? ai-je demandé à la foule, en croisant le regard de ma mère, mais incapable de regarder le Vieux Poète. Pour moi, la question semble synonyme de Pourquoi respirez-vous? La réponse est simple... J'écris parce que je le dois. C'est aussi naturel et incontrôlable que les battements de mon cœur. Parfois, c'est mon rythme cardiaque, mon essence même et ma survie.
Du haut de mon pupitre, j'ai baissé les yeux et j'ai vu le sourire de matou comblé du Vieux Poète, les lèvres retroussées avec une espèce de fierté.
- Comme quelqu'un me l'a dit un jour, un poème est une chose... une cathédrale de sons et d'images, et écrire un poème, c'est souvent comme sentir le vent d'une grande décharge de puissance vous envahir. Je me sens toujours plus forte, telle une mortelle passée de l'autre côté, avec des vers d'immortalité. »

« Sillonner les routes de campagne avec mon père devenait désormais un acte de foi. Hier soir mon père est devenu fou, ai-je appris par e-mail au Vieux Poète, le lendemain de notre retour rugissant de Kingston, en lui annonçant que je n'effectuerais plus le voyage jusqu'à Spanish Town, lui décrivant la réaction de mon père à ce qu'il pensait avoir vu se produire entre nous. Je ne l'avais jamais vu à ce point hors de lui, ai-je écrit. La réponse du Vieux Poète m'est revenue dans cette police bleue imperturbable, cavalière et insouciante. Ton papa est d'une génération très différente de la mienne, a-t-il écrit. Il aura toujours besoin de quelque chose contre quoi se déchaîner. Cette manière de minimiser l'épisode m'a stupéfiée. Sa réponse rendait mon père si pitoyable. Il n'était plus le dieu de rien. Peu à peu, mon père a fini par m'apparaître tel que le monde devait le voir: un empereur nu. »

« Cet assombrissement troublant de son mental a coïncidé, dans ma perception, avec l'arrivée d'un Rastaman qui se faisait appeler Jahdami, que mon père avait rencontré lors d'une de ses séances hebdomadaires de « reasoning » chez Tafara Products, au contact duquel sa paranoïa semblait encore plus dangereuse, encore plus inflammable. Dans les mois qui ont suivi leur rencontre, le tempérament de mon père n'a fait que gagner en malfaisance, entraînant lentement ma famille dans une pente dévastatrice, ce dont nous ne nous sommes toujours pas remis. »

« Dans le vert-de-gris crépusculaire de la campagne, mon père avait passé ce temps au téléphone avec son nouvel ami Jahdami, à ruminer. Chaque jour, en notre absence, il s'enfonçait un peu plus dans les ténèbres, amassant des pierres de roche forgées là dans un feu vertueux, sa fronde armée et en attente, sa visée ferme. »

« Les marques de brûlure de sa colère apparaissaient partout où je posais le regard, ma famille était couverte de flétrissures et de cloques. La nuit suivant mon retour de voyage aux États-Unis, Ife m'a pris à part et m'a révélé que mon père avait menacé de lui casser une chaise sur le dos, en notre absence, ma mère et moi. Elle avait pleuré à cause de règles douloureuses, ce qui avait déclenché sa colère. La douceur de son esprit lui rappelait trop sa propre mère, et au premier signe de ses larmes sa colère s'allumait toujours et il l'avertissait que c'était un signe de faiblesse. Elle n'avait que quatorze ans, Il la guettait comme un faucon, convaincu qu'au lycée elle tomberait enceinte. Ce soir-là, j'ai fait de mon mieux pour la réconforter alors qu'elle ne pouvait contenir ses larmes, et je me suis promis de ne jamais pardonner la chose à mon père. Pourtant, je ne me suis pas confrontée à lui. Au contraire, le silence s'est noué en moi. Bien avant de partir en voyage, je l'avais senti déjà enchevêtré, après que Shari avait fait irruption dans notre chambre et s'était effondrée sur moi, en pleurs. Elle répétait une danse pour la visite de la reine Élisabeth, en 2002. Lorsque mon père l'avait appris, il avait lâché un feu roulant d'imprécations, lui interdisant de s'y rendre. « Jamais aucun de mes gosses s'inclinera devant cette vampire d'Eliza-bat, avait-il rugi. Firebun Babylon ! » Shari avait gémi dans mes bras, me racontant l'incendie, le souffle court. Elle n'avait que dix ans, mais elle était déjà l'observatrice la plus aiguisée de sa cruauté - la façon dont il traitait les autres l'avait trop tôt endurcie, et je voyais bien que son esprit s'était rapidement éloigné de lui. Tous les jours, en regardant mes sœurs grandir, j'étais effrayée de voir leur vie et la mienne se muer lentement en boucle sans fin. »

« Je m'y étais presque habituée, jusqu'à ce que la nuit tombe. Lorsque la maison dormait, ma stase tourmentée m'envahissait, et je pleurais parfois le monde qui me manquait, le cri au néon de mon adolescence filant devant moi dans ma chambre. Tout ce temps passé à l'isolement m'aurait semblé insupportable s'il n'y avait eu la poésie. Sans mes poèmes, je n'y aurais pas survécu. J'étais convaincue que cet isolement devenait un rite de passage poétique, que c'était ainsi que tous les grands poètes avant moi avaient vécu. J'ai pensé à Emily Dickinson, isolée dans ses espoirs et ses désirs inassouvis, qui avait brûlé avec une intensité singulière à son bureau, distillant son chagrin dans des centaines de poèmes. À Sylvia Plath, le cœur brisé et isolée du monde à la campagne, qui avait écrit en cinq mois seulement les poèmes stupéfiants qui scelleraient sa renommée. Des poèmes qui allaient finale-ment rencontrer et transformer celle que j'étais à seize ans. Dès lors, je ne regrettais pas trop profondément le monde extérieur, car tant que j'avais un poème dans la tête et un stylo en main, je croyais que ce grand conflit finirait par s'arranger. Chaque mot, chaque poème corrigerait un jour la trajectoire de ma vie. Lorsque j'ai reçu un appel pour me rendre à Kingston dans le cadre de l'atelier de poésie du lauréat du prix Nobel, j'ai enfin senti le flux des possibles s'animer à nouveau autour de moi. Le poète Derek Walcott avait débarqué sur l'île et donnait un atelier aux meilleurs poètes de Jamaïque, et j'étais l'une des huit personnes choisies pour en faire partie. »

Quatrième de couverture

Cette histoire commence au bord de la mer des Caraïbes, sur un petit carré de plage jamaïcaine préservé des constructions d'hô-tels de luxe qui envahissent la côte. Ici, la jeune Safiya grandit avec ses frère et sœurs entre une mère éprise de littérature et un père musicien de reggae qui obéit strictement aux préceptes rastafaris. Safiya évolue dans une Jamaïque pleine de musique, de mots, de nature triomphante, mais aussi dans un foyer marqué par l'oppression. Le père de Safiya y règne en maître, et inculque à ses enfants dès leur plus jeune âge l'horreur de « Babylone », qui désigne autant le maquillage ou la danse que la royauté britannique ou les violences policières.

Alors que Safiya voit sa mère se plier en silence aux exigences grandissantes de son père, la jeune fille choisira la voix de l'éducation et de la littérature pour découvrir qui elle est vraiment, et le faire savoir. Récit puissant d'un destin hors du commun, Dire Babylone est la preuve éclatante que la littérature peut changer le cours d'une vie.

Safiya Sinclair est née et a grandi à Montego Bay en Jamaïque. Poétesse, elle est l'autrice d'un recueil intitulé Cannibal, couronné par de très nombreux prix dont le Whiting Writer's Award. Salué unanimement par la critique et les lecteurs, Dire Babylone a reçu le National Books Critics Circle Award et a été sélectionné dans les meilleurs livres de l'année par The New York Times, The Washington Post, Elle, Time Magazine et Barack Obama.

Éditions Buchet-Chastel,  août 2024
518 pages
Traduit de l'anglais (Jamaïque) par Johan-Frédérik Hel Guedj
National Books Critics Circle Award

mercredi 23 avril 2025

La Baronne perchée ★★★★☆ de Delphine Bertholon

Première découverte de l'autrice Delphine Bertholon avec ce dernier roman. Sa plume sensible m'a chaudement attrapée et touchée.

L'histoire de Mathilde et de sa fille Billie s'entrecroisent et nous fait pencher, malgré le deuil, du côté de l'amour et de la vie. En toute simplicité, avec beaucoup d'humanité.

Vous êtes plusieurs à partager votre enthousiasme pour la lecture des romans de Delphine Bertholon ; je rejoins votre club avec plaisir 😉

« Côme monta jusqu'à la fourche d'une grosse branche, où il pouvait s'installer commodément, et s'assit là, les jambes pendantes, les mains sous les aisselles, la tête rentrée dans le cou, son tricorne enfoncé sur le front.
Notre père se pencha par la fenêtre :
Quand tu seras fatigué de res-ter là, tu changeras d'idée ! cria-t-il.
Je ne changerai jamais d'idée, répondit mon frère, du haut de sa branche.
Je te ferai voir, moi, quand tu descendras !
Oui, mais moi, je ne descendrai pas.
Et il tint parole. »
ITALO CALVINO, Le Baron perché 

« Là-bas, l'absence de Mathilde était palpable à la manière des fantômes dans les films d'épouvante : au début, Léo la voyait partout. Elle habitait chaque recoin, chaque objet, Mathilde dans la brosse à dents rose aux poils recourbés, dans le plaid à carreaux, dans la stupide collection de bateaux en bouteille. Mathilde dans la poussière qui dansait le matin. Dans la fumée des clopes. Dans le gel douche au Monoї. Pour calmer le nouveau-né, Léo lui passait Solitude de Billie Holiday, cette chanteuse de blues qui avait inspiré son prénom. Mathilde était fan: leur seul luxe, à l'appartement, était une platine vinyle Pioneer. Les paroles collaient parfaitement à la situation: In my solitude you haunt me... There's no one could be so sad... I know that I'll soon go mad... Tout un programme. Léo, à l'époque, n'écoutait que de la techno. Il aimait les musiques qui faisaient taper le cœur, pas se briser. »

« Depuis toute petite, Billie adorait les couchers de soleil ; ça lui faisait des remous dans le ventre. Ce soir-là comme souvent, elle se mit à pleurer. Ce n'était pas de la tristesse, jamais, c'était autre chose. De la gratitude, peut-être. Oui, c'était ça: de la gratitude. Pour la beauté du spectacle, pour le fait d'être en vie, pour cette nature capable de telles métamorphoses, pour l'impression de petitesse que l'on ressentait, pour la modestie, pour l'évidence que demain, tout recommencerait. Parce que si le soleil se couchait, à coup sûr il se lèverait, et cette certitude, c'était de l'espoir pur. Les crépuscules étaient chaque jour différents mais Billie avait remarqué que les couchers de soleil les plus spectaculaires advenaient après ces journées pénibles où le vent avait soufflé trop fort. Une récompense, en quelque sorte, ou une compensation. Le ciel alors changeait sans arrêt, d'une minute à l'autre, les nuages prenaient des formes, des textures et des couleurs variées, en strates, en nappes, en filaments; c'était l'heure rêvée des paréidolies, il y avait des anges et des monstres marins, des trains à grande vitesse et des petits oursons. Il ne fallait jamais aller se chercher un truc à grignoter à ce moment-là, on risquait de rater ce qu'il y avait de plus chouette. »

« Dis-moi que tu m'aimes, papa. Que je te manque.
Dis-moi que si je rentre, tu vas réapparaître.
Dis-moi que si je reviens, tu vas ressusciter. »

« D'une manière générale, les traditions, ce n'était pas son truc. Il n'avait jamais oublié de le lui souhaiter, pas une seule fois, mais c'était toujours sur le ton de celui qui vous annonce la mort de quelqu'un. Ses « joyeux anniversaire » sonnaient comme « l'enterrement aura lieu dimanche », puis il partait très vite ou changeait de sujet. Il ne lui faisait jamais ni gâteau ni cadeau, pas même une petite carte. Il y a quelques années, Billie lui avait demandé si, "par hasard", Mathilde ne serait pas partie un 4 août ? Il était devenu tout blanc, puis avait mur-muré : « Quelque chose comme ça. » Elle avait donc pris l'habitude de se fêter toute seule. Ce jour-là, elle prévoyait un événement spécial, un petit plaisir secret et solitaire, si possible inédit. Pour ses neuf ans, sur la plage de Socoa, elle avait essayé la glace à la réglisse. Elle n'avait pas aimé ça, mais c'était intéressant. Pour ses dix ans, elle s'était baignée toute nue dans l'océan, en enlevant sa culotte de maillot malgré le rivage bondé. Pour ses onze ans, six mois après leur emménagement ici, elle s'était offert un tour de manège sur le sublime carrousel 1900 qui, chaque été, s'installait près du pont. L'année dernière, elle avait vidé dans l'évier toutes les bières du frigo et accusé le « mange-briquet » d'être devenu alcoolique. Que ferait-elle pour ses treize ans ? Elle n'en avait pas la moindre idée; toute son énergie avait été dépensée pour mettre au point sa retraite en forêt. Mais, soyons clair: jamais elle ne tiendrait encore deux semaines dans cette cabane. »

« Léo ne savait rien de Mathilde, Mathilde n'avait jamais su grand-chose de Léo, il avait menti à Billie pendant presque treize ans, et Billie était partie habiter dans les arbres. Il se rendait bien compte, aujourd'hui, qu'effacer le passé ne le faisait pas disparaître... En revanche, les non-dits, visiblement, faisaient disparaître les enfants. »

« Peut-être n'était-il pas trop tard pour devenir un bon père.
Peut-être que les silences, comme les malédictions, pouvaient se conjurer. »

Quatrième de couverture

Un briquet pour le feu, des provisions, des vêtements, de l'eau. Alors que ses camarades prennent la route des vacances, Billie a décidé de prendre le large. Inspirée par sa lecture du Baron perché, elle s'installe dans une cabane au milieu des arbres, dans un parc d'accrobranche désaffecté face à l'océan.

Que fuit-elle ? Elle ne le sait pas bien elle-même. Sans doute, l'indifférence de Léo, son père, enfermé dans le chagrin. Quand ce dernier découvre la disparition de sa fille, il ne sait par où commencer, tant le fossé entre eux s'est creusé. Alors que Billie attend, dans son refuge de feuilles, elle est approchée par un inconnu, qui la cherche pour d'autres raisons.

Avec la sensibilité et le souffle qui caractérisent son écriture, Delphine Bertholon signe avec La Baronne perchée une ode à l'énergie de la jeunesse et un émouvant roman sur nos racines, qu'elles nous portent ou nous enferment.

Éditions Buchet & Chastel,  février 2025
238 pages 

jeudi 15 février 2024

La Colère et l'Envie ★★★★★♥ d'Alice Renard

Une pépite ce livre !

Un premier roman choral d'une toute jeune autrice et des pages empreintes de douceur, de tendresse et d'une immense humanité.

Une construction originale, surprenante, ingénieuse pour parler de la différence, de l'amour, de l'amitié, pour raconter le parcours chaotique d'une enfant qui ne rentre pas dans le moule et l'impuissance de ses parents aimants. 
« Je sais qu'lsor se souvient, je sais qu'elle avance quelque part. Dans son désordre, dans sa colère, dans sa panique même, elle avance. Je le sais. »
Isor n'est pas comme tout le monde et à travers les mots, les émotions de ses parents si bien retranscrites et celles de son ami Lucien, pourvu d'une grande sagesse, nous apprenons à la découvrir jusqu'à un final bouleversant.
Ce livre raconte les silences, les difficultés traversées, les angoisses, la rage, la frustration, il raconte aussi les petits bonheurs, la complicité entre deux écorchés que bien des années séparent, la lumière qui s'invite dans le cœur de chacun d'entre eux.
Il bouscule, saisit, interroge sur la place que nous accordons dans une société si normée, si rationnelle à ceux  qui marchent un peu à côté du chemin tracé - que fait-on de leurs  ris, de leurs souffrances ? 

Un livre désarmant de beauté, vibrant d'émotions et chargé d'espoir.

Coup de ❤️. 
« Dis, ma petite Isor, tu te rappelles ça ? Quand tu as mis ta petite bouille sur mes genoux calleux et durs, le tressaillement que j'ai eu, la crispation que j'ai dû surmonter, et que tu m'as laissé le temps de faire redescendre. Ce n'est que deux semaines plus tard qu'à mon tour j'ai réussi à te toucher, à poser ma main maladroite sur tes tresses, ne sachant pas vraiment comment te câliner pour te montrer que mon affection t'était acquise, et qu'il était trop tard pour faire demi-tour. Si j'ai autant hésité ce jour-là, si ma main a tant titubé dans tes cheveux, c'est que j'étais encore un peu en colère que tu m'aies forcé, comme ça, à t'aimer. »

« Moi, ta mère, je le sais : quand tes yeux transpercent, quand ton regard nous file entre les doigts, c'est que tu comprends des choses que nous ne comprendrons jamais. »

« Je sais qu'lsor se souvient, je sais qu'elle avance quelque part. Dans son désordre, dans sa colère, dans sa panique même, elle avance. Je le sais. »

« mère
Isor peut être très différente d'un jour à l'autre, mais elle reste toujours elle-même, sincère, incapable de tricher. Elle ne peut pas se contenir à une seule personne, à une seule apparence. Elle est plusieurs, elle est trop vaste. C'est sa manière à elle de saisir le monde du mieux qu'elle peut.»

« père
Le premier examen qu'Isor a passé à l'hôpital, c'était pour un trouble de l'attention. J'y étais allé seul, Maude n'avait pas pu déplacer sa garde. Je n'oublierai jamais ce moment, les sourcils velus et arrogants du médecin, un jeune interne en psychiatrie. Docteur Jard - fier comme un coq. Pour lui, tout était clair. Isor avait effectivement des difficultés à se concentrer, c'était tout. Il avait passé trente minutes avec elle, mais ça y est, il la connaissait mieux que nous, avait tout compris, et me démontrait l'infinie supériorité de son expertise par une chiée de mots savants appris d'hier. J'avais beau lui parler des colères, des retards de langage, des regards déconcertants (ceux d'une adulte mélancolique, pire que cela, ceux des statues de grands hommes qui sondent l'Avenir, le Progrès ou l'Ame humaine), il ne m'écoutait pas, et son visage dur était figé dans une expression dédaigneuse. 
Au moment de nous raccompagner à la porte, avec une politesse excessive et trop empressée pour être sincère, il jeta un dernier regard vers Isor. Elle était dans un coin depuis le début de notre entretien. Elle se tenait en face d'une bonne centaine de crayons de couleurs alignés par taille et par teinte, selon un ordre allant du jaune au bleu. Elle nous faisait dos, mais on pouvait deviner à son immobilité qu'elle était parfai- tement sereine. Ce ne pouvait être qu'elle qui avait fait cela, car, à notre entrée, les crayons gisaient tous en un tas informe.
L'interne s'est rassis à son bureau où il eut un moment d'absence. Puis il a simplement lâché: « C'est peut-être un peu plus complexe que cela. » »

« père
Les signes de l'affection d'Isor sont souvent illisibles. Le fait-elle exprès ? Les moyens qu'elle choisit pour nous dire qu'elle nous aime sont généralement à double tranchant, brutaux. À l'image de ce qu'elle pense de nous ? J'ai parfois l'impression qu'elle nous en veut : de ne rien pouvoir partager, de ne pas vivre dans le même présent qu'elle. Sait-elle qu'au fond de moi je ressens exactement la même chose, que je lui en veux d'être une étrangère ? De ne pas être moi, comme moi? Nous en veut-elle autant que moi je lui veux ? Y a-t-il tout de même en elle de la reconnaissance pour tout ce que nous mettons en œuvre? Pour notre patience, pour notre capacité d'acceptation? Un minimum de reconnaissance pour le sacrifice (ce mot pèse si lourd en moi certains jours) que nous faisons de nous-mêmes ? Ou voit-elle notre abnégation comme une chose naturelle, évidente, nécessaire ?
Il me semble que rien n'est prévu en nous pour ressentir ce qu'Isor voudrait que l'on ressente pour elle. »

« Dis, ma petite Isor, tu te rappelles ça ? Quand tu as mis ta petite bouille sur mes genoux calleux et durs, le tressaillement que j'ai eu, la crispation que j'ai dû surmonter, et que tu m'as laissé le temps de faire redescendre. Ce n'est que deux semaines plus tard qu'à mon tour j'ai réussi à te toucher, à poser ma main maladroite sur tes tresses, ne sachant pas vraiment comment te câliner pour te montrer que mon affection t'était acquise, et qu'il était trop tard pour faire demi-tour. Si j'ai autant hésité ce jour-là, si ma main a tant titubé dans tes cheveux, c'est que j'étais encore un peu en colère que tu m'aies forcé, comme ça, à t'aimer. »

« [...] ce que tu cherches dans les jeux, c'est le théâtre, les revirements de situation inexorables, quand pour de faux le sort vous abaisse ou vous élève. J'ai raison ? Je comence à bien te connaitre. Se laisser bercer par le hasard... Faire comme si c'était très important, oui, de la plus haute importance... Et, une fois le jeu rangé, n'en avoir plus rien à faire des gains et des dommages. Et surtout, surtout, que l'on rigole, toi et moi. Toi, de mes bourdes de vieil oublieux ex moi, de tes fulgurances.
Dis, dis, tu reviendras demain, c'est promis ? »

« Avec ma toute chérie, je révise mille de mes petites certitudes. Je pensais par exemple que la fierté était un des pires défauts du monde, qu'il engendrait l'orgueil, le repli sur soi et le mépris, qu'il empêchait de remettre en question nos torts. Mais Isor est fière. Sans crier gare, cent fois par jour, son regard s'emplit de cet air à la fois buté et réjoui, qui vous défie. Oui, vraiment, elle est fière. Mais personne ne sait mieux écouter qu'elle, personne n'est plus attentif, plus attentionné. »

« J'aimerais tout posséder pour pouvoir tout t'offrir. Je dis ça alors que rien ne nous manque. Ou peut-être un orchestre privé ? Un tapis plus moelleux ? Ta tête sculptée huit fois en guise de pion sur un plateau de petits chevaux ? Un theatre dans l'arrière-jardin avec des chaises à fleurs et à paillettes ? Des journées faites seulement d'après-midis et aucune nuit pour les séparer ? Que je sois un adolescent, pour qu'on ait un futur plus long que notre présent, et que je sois tout frèle et tout chétif, pour qu'à ton tour tu me prennes sur les genoux. Que l'on m'accorde un vœu pour souhaiter que tous les tiens se réalisent. Que tu aies des chaussures à grelots et que la maison soit pleine de couloirs pour étirer ces moments où je t'entends venir vers moi.
Que l'on redouble mes langueurs, demande l' Ami à son Aimé dans la poésie de Raymond Llulle. »

« Toi, tu accèdes aux vérités - de la musique comme du reste - avec un instinct quasi physiologique. Chez toi, c'est le corps qui pense, et il ne se trompe jamais. »

« La différence entre ses parents et moi, c'est que je ne suis pas quelqu'un qui s'affole - je veux dire : le mutisme, la colère, la joie, la douleur, je connais. Je sais les recevoir sans fléchir. J'ai l'habitude. C'est exactement comme écouter de la musique. 
Parfois je me fais l'effet d'être encore ce photographe que je fus : quand d'un regard je signifiais à mes sujets « Ressens ce que tu ressens, je ne demanderai pas d'explication, j'en garderai simplement la mémoire. »»

« Vous savez, il ne faut jamais attendre une vengeance ou un dédommagement, ou vouloir remplacer les morts. Le vide que les morts laissent ne se rebouche jamais, on ne se remet jamais de cette béance - mais j'ai compris que l'on pouvait créer le plein à côté du gouffre, ça oui. Idem pour sa place. Ce qui est perdu ne revient pas - mais à côté, en marge, ailleurs, on peut retrouver un rôle. Et c'est ce qui se passe pour moi. Avec elle, je reconstruis quelque chose. Autre chose. »

« J'aime ta capacité inhumaine à être brutalement heureuse, sans prévenir. Si brutalement heureuse. »

« Souvent, je me demande à quoi tu ressembleras, adulte, et si j'aurai la chance de te connaitre alors. D'être toujours là. Pas quel genre de femme tu seras, ça, je m'en fiche. Mais quelle adulte, qui aura mis en acte toutes les promesses qu'elle enclot. »

« C'est fou comme on peut se tromper sur un nombre incalculable de sujets. Chaque certitude est une erreur en puissance. Chaque certitude est une erreur en puissance. Qui éclate un jour. »

« Monika, Ingmar Bergman. Vers un destin insolite sur les flots bleus de l'été, Lina Wertmüller. Kung-Fu Master, Agnès Varda. Trois films, trois pays, trois grands réalisateurs. Trois histoires d'amour qui avaient besoin d'une île pour s'épanouir. Car c'est bien là le scénario de ces trois films: un couple dont l'amour, naissant ou réprimé, prend son essor après l'arrivée, de gré ou de force, sur une île déserte. Île suédoise dans la Baltique, île italienne en Méditerranée, île anglaise dans la Manche. Quels que soient le pays ou l'époque, l'insularité offre à l'amour l'espace rêvé, c'est-à-dire un espace excluant et exclusif, pour deux, ni plus ni moins. Loin des fâcheux, des fouineurs et des importuns, l'île devient une utopie où les liens sociaux et affectifs peuvent être intégralement redéfinis. Et chaque fois le dénouement est sans appel: sortir de l'île, c'est détruire l'amour. Réintroduisez la société autour du couple et celui-ci se fissure, se morcelle. Il redevient impossible d'être Deux. Uniquement deux. »

« « Le monde est plein de voisins indiscrets, avec qui il me faut partager l'autre. Le monde est précisément cela : une contrainte de partage. Le monde (le mondain) est mon rival », écrivait Barthes. »

« L'amour a sa grammaire. Et comme dans toutes les langues, sans la pratiquer, on la perd. Au fil des mois, j'ai réappris l'Absence, l'Attente, le Comblement, la Dépendance, la Fête, l'Impatience, la Jalousie, le Rêve et la Rêverie, le Ravissement, le Rendez-vous, la Solitude et le Souvenir. Tout un abécédaire que je potasse studieusement. J'aime être cet écolier des sentiments.
Dis, dis, mon Isor, reviendras-tu demain après-midi ? »

« Je mets ma tête sur les genoux d'Ani et j'attends que la vie vienne nous aimer. Elle manque jamais le rendez-vous quand j'ai la tête ici. C'est la même odeur, exactement, que les genoux de Luce. Tu sais, toi, que les genoux ça a tant d'odeurs ? »

« le père

Dans les lettres aussi, il y a ces écarts : sa voix d'enfant rieuse qui tremblote et bégaye, et sa voix de grand sage qui nous toise avec bonté. Et je me rends compte, à présent, qu'il y avait déjà cela dans ses silences. Avant son départ, avons-nous seulement écouté ses silences ?

Écouté l'urgence à vivre de son silence ?

Et maintenant, le saurons-nous, écouter sa poésie, partager son souffle de joie, lire ses lettres comme autant de chances qu'elle nous offre pour trouver UNE NOUVELLE MANIÈRE D'ÊTRE UNE FAMILLE ? »

« Vous que je porte en mon profond, Ici les nuits sont douces comme le lait. Aniella a un chien qui me lèche les mains. Kiko est son nom. Il est un berger allemand, je crois. Quand je lui caresse, il veut faire pareil mais il a pas de mains alors il fait avec la langue, approche sa truffe. Il a de grands yeux noirs. Et des longs longs cils bruns. 
 Je t'embrasse toi aussi tout plein, 
I.

Ma père, mon mère, Suis en éclosion. Me sens pleine de bourgeons qui s'entrelèvrent. Me semble être un arbre fruitier que les fleurs commencent à donner des trésors. Je porte toutes les promesses de la terre à bout de mes bras. Je m'avance tel un jardin, tel un côteau, à la rencontre du printemps. Je cours. Je vais mûrir, je vais me rouler dans ces fleurs pour la vendange. Oh, quelle saison !  »

« Les deux parents chéris,

Tu sais, suis troublée de ce qu'ils sont semblables mais distincts, Ani et Luce, Luce et Ani. Idem de Luce, Ani est fidèle, mais elle est toute réjouissance. Idem de Luce, Ani a les yeux aigue-marine et le corps svelte, mais pas cet air rigidigne. Idem de Luce, Ani s'accommode des solitudes, mais jamais sans Kiko. Parfois, a le semblable air d'endurance craintive, qu'elle refoule aussitôt.

Je veux te dire encore qu'y a deux jours nous allons sur la tombe de sa mère, une stèle sans rien, sur le nord à Taormine. On y voyait la baie qui scintille pareil que les bijoux. On dépose au sol, dessus, des pommes de pin et des coquillages pour faire les mandalas, des cercles et des couronnes. Calme calme calme... Un instant plein comme une bille qui roule.

Ça y est, je dis tout pour aujourd'hui. À demain les deux ! 
Je t'embrasse mille et cent, 
I. »

« Un regret, ça ne se conserve pas comme une boule à neige, en mémoire d'un voyage passé. Un regret aussi, ça peut se jeter à la poubelle. »

« Je viens t'annoncer le printemps. Le jour de mon départ de Catane, j'ai vu passer les grues dans le ciel,  qui rentraient d'Afrique.
Le printemps, c'est la fin de ta tristesse. Ta joie,  je l'ai réparée. Je viens te dire, pour vrai, que tu n'as plus
de raison d'être malheureux. Un peu de malheur ça se dissout vite, quand on a beaucoup d'amour.
Ani ne t'en veut pas, Ani t'a pardonné. Tu as une manière  tout à toi de te faire pardonner. Tu commets tes erreurs par faiblesse, tu avoues ces faiblesses sans orgueil. Comment te dire ? Même quand tu es froid tu es doux. Même quand tu es triste tu es doux. Lucien n'a pas d'épines. Lucien n'a pas d'épines. Et Ani, elle, a sa manière de pardonner. Elle se sait d'avance innocente dans les  drames qui la touche. Et elle ne sait pas s'apitoyer. Rien en elle n'est programmé pour cela. Les évènements pour elle viennent sans être bons ni mauvais. Si quelque chose lui vole son plaisir, elle l'accepte, sans pitié, et si quelque chose lui en donne, elle l'accepte, avec gratitude. Elle attend les tempêtes et les joies en sachant bien qu'il n'est jamais question de son mérite là-dedans. 
Lucien, maintenant, il faut effacer de toi toutes les larmes  et toutes les prières de rédemption que tu y as accumulées. 
Elles ont rempli leur office, elles ne sont plus utiles. 
Alors ne les garde pas en souvenir, surtout pas. Un regret, ça ne se conserve pas comme une boule à neige, en mémoire d'un voyage passé. Un regret aussi, ça peut se jeter à la poubelle. Tu te demandes peut-être qui tu serais sans ta douleur. 
Si tu serais le même homme. C'est elle qui t'a modelé plus de la moitié de ta vie. C'est elle qui a fait le Lucien que j'ai connu. Alors ? Alors on s'en fiche et ce chagrin tu ne lui dois aucun culte, aucune cérémonie d'adieu.
Lucien, la joie gomme tout le reste, et même si alors tu dois mourir tout blanc et tout vierge, comme un nourrisson 
qui n'aurait rien à lui, cela n'a pas d'importance.
Aucun malheur ne nous définit, seule notre joie est à nous. 
Lucien, tu es le seul qui m'ait crue capable de vivre. 
Tu as vu que ce qu'il y avait en moi, ce n'était pas une malédiction mais une promesse. Tu m'as révélé ma promesse.
[...]
Aujourd'hui je suis grande. Et je suis grande de toi. 
Il y a une corde qui vibre tout près de l'horizon.
Je vois enfin l'horizon qui recule. Il y a de l'avenir à respirer. Toute ma vie je vais pouvoir respirer le futur que tu m'as donné. Ça t'a fâché, dis, Luce, ça t'a fâché, qu'à toi je n'envoie pas de mots ? 
Je ne fais pas partie de ceux qui pensent 
que plus on s'aime, moins a besoin de se le dire. Non et non. L'amour est un sortilège qu'il faut jeter sans cesse et de nouveau du bout des lèvres, encore et encore. 
C'est une chanson avec laquelle on vit - qu'il faut faire vivre. Mais dans mon cas, dans notre cas, cette chanson, mon cœur la psalmodie en silence - et je sais que le tien aussi. »

Quatrième de couverture

Isor n'est pas comme les autres. Une existence en huis clos s'est construite autour de cette petite fille mutique rejetant les normes. Puis un jour, elle rencontre Lucien, un voisin septuagénaire. Entre ces âmes farouches, l'alchimie opère immédiatement. Quelques années plus tard, lorsqu'un accident vient bouleverser la vie qu'ils s'étaient inventée, Isor s'enfuit. En chemin, elle va enfin rencontrer un monde assez vaste pour elle.

La Colère et l'Envie est le portrait d'une enfant qui n'entre pas dans les cases. C'est une histoire d'amour éruptive, d'émancipation et de réconciliation. Alice Renard impose une voix d'une incroyable maturité; sa plume maîtrisée sculpte le silence et nous éblouit.

Née à Paris en 2002, ALICE RENARD est étudiante en littérature médiévale à la Sorbonne. Révélée précoce à l'âge de six ans, la question de la neurodiversité et de l'hypersensibilité l'a toujours passionnée. La Colère et l'Envie est son premier roman.

Éditions Heloise d'Ormesson,  août 2023 159 pages
Sélection Prix Littéraire Le Monde 2023
Prix Méduse 2023
Prix Vocation littéraire 2023

samedi 31 décembre 2022

Nos mères ★★★★★ d'Antoine Wauters

Un petit bijou
qui m'a parlé en plein coeur. Les mots d' Antoine Wauters pour dire l'indicible, l'inhumanité de la guerre sont d'une force immense ; ils cognent, frappent, émeuvent au plus haut point, avec violence et tendresse à la fois. Des mots auxquels se raccrochent Charbel en s'inventant des histoires, en s'imaginant entouré des frères et soeurs, pour annihiler tant bien que mal peines et douleurs, surmonter ses peurs. Des mots qui « quand ils ne sont pas dits, nous tuent à petit feu. »
« Nous mentons.
C'est vrai.
Mais c'est de vivre dans la même éclipse de lumière qui en est la cause, c'est de n'avoir nulle part où aller, sinon ces pures chimères. »
Un très bel hommage aux mères...
« Nos mères ont des soucis terribles, le coeur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu'il est le plus beau du monde, et la guerre n'y change rien. Elles ont le coeur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d'oranger, écrasé leur bon coeur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.
Mon amour.
Ma vie.
Mon mari.
Sans cesse.
Arrêté.
Dépecé.
Atrocement mutilé par les miliciens puis jeté aux chiens de l'oubli.
Sans cesse.
Mon amour, mon mari. »
Une sublime lecture, dense, qui s'apprivoise, qui bouleverse - à accompagner de toutes les notes de Verdi, et du Joueur de vielle de Franz Schubert.
Merci Antoine Wauters pour cette belle parenthèse !
« [...]
Toutes les mères nous enferment dans un cocon, à double tour, puis elles jettent les clés. Voulant nous protéger, elles nous font vivre dans un monde stérile à l'intérieur duquel la violence ne doit pas pénétrer, mais pénètre quand même, ça va sans dire, en transparence de leurs grands yeux toujours recrus d'horreurs. Mine de rien, elles nous mettent des mots doux à la bouche, pour que jamais on ne puisse venir hurler nos rages à leur visage. Et pourtant, ces geôlières, nous les aimons, les adorons, et l'amour qu'elles nous donnent n'est jamais assez grand.
[...] »

« Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j'inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j'étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c'était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies. Jean Charbel »

« Elles nous enferment, et sur nous rabattent les attaches de leurs colliers de perles et de leurs ceintures et de leurs chaussures et de leur deuil et de tas d'autres choses encore, mais nous regardons ailleurs et nous n'en parlons plus.
Nous ne regardons pas la pièce où nous sommes enfermés. Non. Nous regardons le soleil et la pluie, le soleil dans la pluie parfois, attentivement les plantations d'arbres fruitiers au loin et les systèmes souvent fort compliqués d'irrigation.
Elles nous étouffent quand elles nous parlent. Des paroles doucement agréables. Des chants qu'elles font venir par les falaises et rouler et enfler jusqu'à nous.
Elles crient.
Leur enfant.
Elles osent poster leur corps sur la terrasse grise de la maison jaune.
Mon enfant, mon amour.
Elles osent crier.
Ma brebis, ma poule d'eau, mon amour.
Elles ont, sur la terrasse, des larmes fraîches sous leurs pieds nus. Mon amour, mon enfant.
Elles font état de leur tristesse, de leur folie,
tout ça qu'elles crachent.
Mon enfant, mon amour, ma brebis.
Tout ça qu'elles font rouler à notre endroit, sur nous. Tout ça qu'elles crachent jusqu'à nous, brûlant nos cœurs.
Ma chèvre.
Mon hibou.
Mon enfant que j'aime chaud. »

« Ensemble, mes frères et moi prions le cadavre de l'homme de la vie de nos mères, le cadavre de papa que nous veillons depuis des années, couché tout contre nous dans la meilleure grotte sèche, des perles ceignant ses ses poignets et sa nuque. »

« Et, ensemble nous tenant chaud, nous comptons celui que nous avons perdu. Un. Un. Un. Un. Père. Père. Papa. Papa. Nous comptons comme nous sommes, comme nous respirons et comme nous vivons: doucement, violemment. »

« Mais voilà. Depuis le temps que ça dure nous nous sommes renforcés, avons appris à ne plus écouter quand nos mères, par exemple, foncent dans les murs avec leur voix. Hurlent et foncent dans les murs de la maison. Hurlent et dégueulent l'eau des gâchis, des départs.

...si heureux dans la maison jaune... si heureux ton père là et grand-père avec nous... si joyeux dans la maison avec la pluie, le sable, le khamsin et le soleil partout... si heureux sous le vol des oiseaux et tous les quatre à la maison... si heureux tous les quatre dans ce maudit pays... »

« Nous mentons.
C'est vrai.
Mais c'est de vivre dans la même éclipse de lumière qui en est la cause, c'est de n'avoir nulle part où aller, sinon ces pures chimères. »

« Parfois, malgré tout, on s'ennuie un peu.
Parfois, dans la grotte, on ne voit plus rien du tout, que ce qui nous tombe dans la tête sans qu'on le décide, sans qu'on le veuille, à cause du manque et tout et tout. Ça nous tombe dans la tête, un tas d'images, de voix qui nous font décoller de nos corps et marcher déjà dans le soleil immense, au milieu de la mer, vers la Grotte aux pigeons, papa, maman, grand-père et moi, comme on l'a fait des centaines de fois à bord de notre barque et le filet de pêche qui grossit à vue d'œil pendant ce temps.
La mer, raconte Charbel, est la chose la plus éloignée de nous.
La chose la plus pure, ajoute Maroun. L'endroit le plus proche de la ville et des bombes, ose Tarek.
Oui. La mer s'ouvre ici sur une ville pleine de chars et d'obus, ajoute-t-il. Pleine de charniers pleins de cadavres, et dans le fond d'un de ces trous dit-il, dans l'un de ces charniers creusés par des barbares scandant le nom de leur Dieu, papa dort d'un sommeil de bûche. »

« Et je lui parle de qui est parti, et quand, et où, et pour quelle dégueulasse raison, mais Luc connaît la guerre tout aussi bien que moi et nul besoin d'aller plus loin.
Je sais qu'elle me comprend et je lui dis voilà, écoute, Luc, maintenant nous vivons avec mummy dans une maison grise avec des arbres rares et des races d'animaux disparus, à cause des bombes et des combats des milices adverses. Oui, nous vivons dans cette triste maison avec en tête une tripotée de mauvais souvenirs. Et dans la pièce centrale se trouvent nos mères. Et dans celle tout en haut se trouve mon territoire, une minuscule caverne où je respire en compagnie de mes frères depuis un temps incalculable. Et entre ces deux mondes, Luc, tiens-toi bien, c'est le domaine du vieillard couché, le domaine de grand-père, seul homme de la tribu depuis que l'autre est parti, fossilisé. Même quand tu cherches bien : parti, fossilisé.
Et Luc, même s'il n'y a pas de raison d'être d'accord avec le départ de quelqu'un qu'on appelait papa, Luc sera d'accord avec moi. »

« Nos mères ont des soucis terribles, le cœur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu'il est le plus beau du monde, et la guerre n'y change rien. Elles ont le cœur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d'oranger, écrasé leur bon cœur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.
Mon amour.
Ma vie.
Mon mari.
Sans cesse.
Arrêté.
Dépecé.
Atrocement mutilé par les miliciens puis jeté aux chiens de l'oubli.
Sans cesse.
Mon amour, mon mari. »

« Courir. Nous disons qu'on le fait, et on le fait : on court dans la pièce - seize pas quand on tourne en rond, vingt-huit quand on longe les murs, et huit, d'un mur à l'autre, si on prend par le centre. On court, c'est cela, se réfugier dans les chimères. Ce sans quoi ce serait ça : la mort, par asphyxie, simplement. »

« Le soir toujours, mes frères ont vue sur les sommets, sur les falaises et la mer Méditerranée, on se souvient, on y nageait avec des masques de plongée, des palmes vert fluo et un tuba divin pour boire le ciel mais sans nuages ni balles de kalachnikovs.
Mon enfant.
Elles osent venir encore, elles osent crier. Ma brebis, ma poule d'eau, Jean.
Elles ont, sur la terrasse, d'éternelles larmes fraîches sous leurs pieds nus.
Mon amour, mon enfant.
Elles font état de leur tristesse, de leur deuil, leur folie, tout ça qu'elles crachent mais pensent cacher.
Mon amour.
Tout ça qu'elles font rouler à notre endroit, sur nous. Tout ça qu'elles écoulent jusqu'à nous, brûlant nos cœurs.
Ma chèvre.
Mon hibou. 
Mon enfant qui me pèse.
Nous, alors qu'elles crient, on s'assoit sur les crêts et on reste là, sagement, des heures qui durent des jours, à attendre on ne sait pas très bien quoi... Dans le dos, on a les cultures d'agru- mes, les odeurs de citron. Dans le ventre, face à nous, face à rien, on a la côte, la Corniche sous le khamsin brûlant, des visions d'arbres rares, de vignes, de cèdres, de pins.
Nous mentons.
Disons vraiment n'importe quoi. Sans les mots, le temps semble bien long.
Dans l'attente. Voilà. Nous vivons dans l'at- tente depuis qu'il est parti, dans la boue des poussières d'obus, l'homme de la vie de nos mères. Et nos yeux sont yeux rivés aux rêves qui nous ouvrent le monde à l'endroit des biefs, des fontaines, et des petites filles charmantes qu'on prénomme Luc, pourquoi pas Luc, puisque dans ce monde tout se passe comme à l'envers.
Nos mères jugent dangereuses toutes ces choses qu'elles entendent, par en dessous des portes, dans nos discours, et elles implorent le ciel, en appellent à Allah, se déchirent de tris- tesse et maudissent le jour et l'heure qui les ont vues naître.
Malades d'amour pour nous ? demande Charbel.
Oui, répondons-nous en chœur, complètement folles de nous, qu'elles surprotègent pire que des mères juives mais laissent croupir dans le même temps dans ce millénaire noir. »

« ... mais Allah est sourd... Jean... et les hommes aveugles...
puis c'est venu ici... au village... voilà... on le savait bien que ça viendrait jusqu'à nous... alors les hommes... papa... les voisins... sont partis rajouter un peu de sang au sang... tu comprends... en files... en groupes...
des gosses... on aurait dit des gosses avec de lourds fusils... des bébés... Jean... de toutes petites brebis galeuses comme toi... qui ne savaient ni pourquoi ni sur qui ils tireraient... mais qui tireraient quand même... et fort... ça oui... d'autant plus fort qu'ils n'y comprendraient rien...
la nuit, on couchait sous le toit de la magna- nerie... près du grand olivier qui respirait... lui... n'en finissait plus de respirer... pendant que ton père en bas de la vallée n'était plus qu'un peu de caramel mou et je ne le supportais pas... ce vent... cet arbre... ces feuilles et ces fruits... l'idée même de leur existence m'insupportait... alors je mendiais d'Allah que tout s'arrête... qu'enfin... une bonne fois pour toutes... on n'en parle plus...
Voilà comme racontent nos mères quand elles s'abandonnent à leurs souvenirs.
Et voilà comme quelques secondes plus tard, même pas, elles reviennent sur leurs pas, poussent la porte du tombeau et s'écrient :
La guerre ? mais quelle guerre ? Une guerre ? mais quelle guerre ? »

« Chemin faisant, ma tête glisse sur des miroirs de brume, tourne de plus en plus et, sur le rythme de mes pas, se remplit de tous ces airs d'opéra que chantait grand-père de son vivant : Verdi, le Stabat Mater de Pergolesi, les quinze arias et les dix ariosos de la splendissime Passion selon saint Matthieu de Bach, orphelin tout comme toi dès sa dixième année, la splendissime Passion selon saint Jean. (Des airs que j'ai toujours chéris, qui m'ont toujours fendu le cœur mais qui, sur cette partie du globe, me le ravagent en plein.) »

« Au bord des larmes, elle ferme alors les yeux, son pyjama, se couche à mes côtés et me laisse là, penaud, avec cette unique certitude en tête : les mères comme des femmes harassées, exténuées, pleines de secrets tourments et sur la vie desquelles il faut veiller sans cesse, tout le temps, si on veut éviter les drames. Voilà la vérité, la terrible vérité : ces femmes, ou nous veillons sur elles ou bien nous les perdons ! »

« Et là, pendant que les premières mesures de Teneste la promessa retentissent (les plus belles notes du monde avec, ex æquo, toutes les autres notes de Verdi) on se respire doucement, comme des bêtes amoureuses, et on se déshabille.
Grâce à Verdi, on sent, d'instinct, dans nos deux corps, que la beauté est un monstre chaud qui nous dévore le ventre et donne envie d'être écrasé. Anéanti. Écrabouillé. »

« C'est fou, n'est-ce pas, on dirait que moins les mères s'accrochent à nous parce que leur passé, un deuil ou de vieilles histoires les vampirisent, plus on s'accroche à elles en réponse à ça. Comme si l'amour en simultané n'existait pas, jamais, entre mères et fils, alors que l'amour en retard, l'amour loupé, bon sang, il pleut ! »

« Alors, m'enveloppant de l'étonnante ampli- rude de son savoir, il me fait découvrir tout un tas de choses qui vont nourrir ma plume et mes pensées pour le restant de mes jours. Par exemple, ce matin, les mots d'un certain Nietzsche. Un grand poète, il m'a dit, monsieur D., en m'invitant à lire :
" Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati: que ce soit dorénavant mon amour ! [...] Je veux même, en toutes circonstances, n'être plus qu'un homme qui dit oui ! "
Un homme qui dit oui ! les mecs. Un homme qui dit oui !
Vous n'imaginez pas comme ces mots ont résonné en moi dès l'instant où je les ai lus. D'un côté, ils me semblaient terribles (comment dire oui quand il ne reste rien, comment dire oui à rien). De l'autre, j'avais l'impression d'entendre tous les arias et ariosos de La Passion selon saint Matthieu de Bach, tant c'était beau, divin. Pire, quand je fermais les yeux et que je me laissais vraiment aller, je voyais, devant moi, la ville de Gènes où Nietzsche, d'après monsieur D., a composé ces lignes. Je voyais, via Garibaldi, les vendeurs de journaux, leurs beaux corps graves chargés de soleil, je sentais, via Balbi, comme des ribambelles d'effluves de café, de corps en corps et de bouche en bouche, ça enflait dans les rues, débordait de partout, gagnait le ciel en feu et reprenait finalement sa place, là, dans les ventres affamés.
Waouh! Ce que c'était bon !
Aussi, quelque chose de ce que me disait la Méditerranée quand je m'y baignais avec papa, me revenait tout à coup à l'esprit.
Une illumination.
Un éclair :
" Ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l'inéluctable, et encore moins se le dissimuler, mais l'aimer..." »

« La vie est une merveille, mon amour, une catastrophe. Oui.
Aimons-nous, Alice, et soyons pour les autres des phares et des lumières.
Voilà, les mecs, comme je parle à ma fiancée quand je suis seul avec elle. Aimons-nous, et soyons pour les autres des phares et des lumières. Remparts contre la mort.
Ensuite, alors que nous sommes près de disparaître, alors que nous brûlons, alors que tout est bien ou en passe de le devenir, ces pensées me transpercent, voilà, comme un éclair, elles escaladent en moi :
1. Quand Kafka imaginait une carte de la terre déployée devant lui, son père, dit-il, en recouvrait toute la surface. Eh bien moi, avec les mères, je dis que c'est la même chose, sauf qu'on n'a même pas besoin d'imaginer puisqu'elles occupent réellement chaque morceau de la terre, et notre esprit, tout notre esprit, à chaque instant. Voilà la vérité sur elles, nos mères, cinquième point cardinal, axis mundi de nos vies.
2. Toutes les mères nous enferment dans un cocon, à double tour, puis elles jettent les clés. Voulant nous protéger, elles nous font vivre dans un monde stérile à l'intérieur duquel la violence ne doit pas pénétrer, mais pénètre quand même, ça va sans dire, en transparence de leurs grands yeux toujours recrus d'horreurs. Mine de rien, elles nous mettent des mots doux à la bouche, pour que jamais on ne puisse venir hurler nos rages à leur visage. Et pourtant, ces geôlières, nous les aimons, les adorons, et l'amour qu'elles nous donnent n'est jamais assez grand.
3. Dieu bénisse les églises sans toit, car il est juste et bon de jouir sous les nuages. Et sur des fleurs de coquelicot. »

« Moi, je vous regardais partir les uns après les autres, les garçons et les filles, les filles et les garçons. Un. Une. Un. Une. Un. Un. Vous quittiez mes pensées, mon monde, ma vie.

Plus tard, mêlée aux arias de Bach qui me filaient la chair de poule (si Dieu existe, c'est ici et nulle part ailleurs, avec Bach, dans cette église, au milieu des nuages et des chants et du rooùùùùù amoureux des pigeons), j'ai cru entendre la voix de nos mères, de nos petites mères d'Orient, de nos merveilleuses mères : une toute dernière fois, oui, elle a grimpé en moi et m'a butiné le cœur :

Ma brebis, ma poule d'eau, bravo! Je ne pensais pas que tu arriverais à faire ce que tu fais là, à te passer de tes amis et devenir toi-même, dur et fort comme le quartz et la topaze. Bravo! Maintenant, je fais le vœu que tu ne baisses pas les bras, que tu tiennes bon. Travaille, mon grand, écris, ne t'arrête pas. Ah! et aussi : n'écoute pas les conseils des mères. Toutes les mères sont au bord de la folie et ne savent pas ce qu'elles disent. Du reste, ne te culpabilise pas d'aimer Sophie : on n'a jamais assez d'une mère et toute main qui se tend est bonne à prendre, crois-moi.
Il neigeait maintenant beaucoup plus fort - le ciel était blanc, les arbres, nos mains, l'horizon, tout était blanc. Alors, serrant Alice contre mon cœur, je vous ai dit ces mots. Ils résumaient ma vie et tout ce que j'ai écrit : 
"Tout ce que j'ai écrit sur nous est mensonge ce n'est pas ce qui a été entre nous mais ce que j'aurais voulu qui soit
C'étaient mes nostalgies posées sur des branches inaccessibles C'était ma soif tirée du puits de mes rêves
C'étaient des images que je traçais sur la clarté.
...
tout ce que j'ai écrit sur nous est mensonge tout est vrai de ce que j'ai écrit sur nous. " »

Quatrième de couverture

« Ne voulant pas nous voir souffrir, ni nous montrer qu'elles souffrent, elles nous retirent ni plus ní moins du monde, nos mères, elles nous coupent l'horizon. »

Un enfant et sa mère vivent sur une colline, dans un pays du Proche-Orient. Alors que la guerre a emporté le père, ils voudraient se blottir l'un contre l'autre, s'aimer et se le dire. Mais la mère, terrifiée à l'idée de perdre son fils, l'a caché dans le grenier. Pour tromper l'ennui, le garçon s'évade dans des rêveries, des jeux solitaires. Quand les combats reprennent, il est envoyé en Europe où une autre femme l'attend, convaincue qu'il l'aidera à vaincre ses propres fantômes.

Ce roman, cruel et tendre à la fois, est avant tout le formidable cri d'un enfant qui, à l'étouffement qui le menace, oppose un désir farouche de vivre.

« Antoine Wauters apparaît comme la révélation littéraire belge de ces dernières années. »
Jean-Roger Pesis, Marianne

Éditions Verdier,  janvier 2014
160 pages
Prix Première de la RTBF 2014 
Prix Révélation de la SGDL 2014