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dimanche 31 mai 2026

On l'appelait Bennie Diamond ★★★★☆ de Michaël Dichter

À mon tour, j'ai découvert "On l'appelait Bennie Diamond" et ... j'ai beaucoup aimé !

Trois générations qui se répondent en silence.
Des pères et des fils qui s'aiment maladroitement, se déçoivent, tentent malgré tout de transmettre quelque chose d'eux-mêmes.
Et il y a Benyanim, dit Bennie. Un enfant fasciné moins par le diamant lui-même que par ce qu'il révèle des hommes, à savoir le pouvoir, le respect, le désir d'être regardé autrement.
Dans les ruelles du quartier des diamantaires d'Anvers, Michaël Dichter nous offre un magnifique roman d'apprentissage traversé de passions, de secrets et de blessures enfouies.
Un roman sur ce que l'on hérite malgré soi. Sur ces chemins que l'on tente de tracer alors même que le passé continue de nous retenir.
Le diamant est bien plus qu'une pierre précieuse ici. Il devient un symbole. Celui d'un être que la vie façonne, transforme et abîme parfois aussi.
Impossible de lâcher Bennie tant son désir de devenir est puissant.
Plus il avance, plus il comprend qu'on ne quitte jamais complètement le monde dont on vient.
Un roman dense, vibrant, profondément humain.
« Ton chemin, personne ne l’a tracé avant toi. »

En exergue 
« Le Saint Béni soit-Il
ne met pas Ses créatures à l'épreuve
au-delà de leurs capacités. »
Talmud, traité Berakhot 5 b 

« - Ce diamant est le symbole de cet enfant qui vient de naître. Il est brut, précieux, mais il devra être façonné, sculpté, pour révéler toute sa pureté. »

« - Je vais tailler cette pierre pour toi, Bennie. Pas pour t'apprendre à le faire, mais pour que tu saches que, dans chacun de tes pas, je serai là. Pour t'aider à révéler ce qu'il y a de plus beau en toi. »

« Un symbole de pureté et d'avenir, disait-il, mais pour Moshé, c'est une cicatrice de plus. Un éclat de ses propres failles, incrusté dans la chair de son fils. »

« Bennie, fasciné, les observe sans relâche. Ce n'est pas la prière qui capte son attention, ni les gestes rituels, mais l'éclat des objets, la manière qu'ils ont de conférer une importance à ceux qui les portent. Ce n'est pas la richesse en elle-même qui l'attire, mais l'effet qu'elle produit : le respect, l'assurance, la façon dont les autres baissent les yeux ou hochent la tête. »

« À cet instant, elle n'est plus seulement sa mère. Elle est une protectrice qui, sans hausser la voix, a su faire reculer la peur.
Et Bennie, le cœur gonflé d'admiration et d'amour, se fait une promesse: un jour, il sera comme elle. »

« Bennie serre les dents.
Il apprendra. Il apprendra à lire tout ça.
Pas seulement les mots, mais aussi ce qu'ils cachent.
Cette pensée est plus forte que l'humiliation du jour. »

« - Tu ne dois pas avoir peur de marcher là où personne n'ose aller.
Puis elle cite le Talmud :
- Derekh she'adam rotseh leilekh bah, molikhin oto - « La voie qu'un homme veut emprunter, c'est celle où on le conduit. » Tu cherches quelque chose, Bennie. Et un jour, tu comprendras pourquoi. 
Elle sourit faiblement, son regard brillant d'un éclat complice.
- Mais fais-le avec ta tête, pas seulement avec ton cœur. »

« Mais, lentement, Moshé s'approche de Bennie, pose une main sur son épaule et l'embrasse sur la joue.
Une manière de lui dire qu'il sera toujours là, même s'il aurait souhaité un autre chemin pour lui. »

« Leur vie est un tourbillon de passion et d'improvisation.
Ils n'ont rien et ils ont tout. »

« - [...] ici, c'est un jeu de pouvoir. Si tu mets un prix sur une pierre, tu perds le contrôle. Alors que si tu laisses l'acheteur proposer, c'est toi qui mènes la danse.
Bennie commence à comprendre. Dans ce monde, on ne vend pas un diamant, on vend une opportunité. »

« Il n'a plus de haine, plus vraiment.
Juste une gêne persistante, un inconfort profond. Yéhuda l'attire autant qu'il le trouble. Sa force, son aplomb, son pouvoir; tout cela le fascine. Mais quand il pense à lui, l'image de son père, seul et humilié, vient le hanter. Bennie est pris entre deux mondes: celui qu'on lui a transmis, et celui qu'il pourrait conquérir. »

« Bennie perfectionne ses techniques, ajuste ses stratégies, peaufine ses intuitions. Il apprend à lire les clients, à anticiper leurs attentes. Chaque transaction le rapproche un peu plus de ce monde, de ses codes, de ses règles tacites.
Mais parfois, au détour d'une rue, dans un silence entre deux négociations, une sensation furtive le traverse. Comme si quelque chose glissait derrière lui, imperceptiblement.
Il ne saurait dire quand exactement il a commencé à le sentir, mais il le sait à mesure qu'il s'enfonce ici, un autre monde s'éloigne. »

« Une alliance. Tout est toujours un marché, une négociation. »

« Pour la garder, pour se garder, il ne doit plus seulement être.
Il doit devenir. »

« Et pourtant, au matin, alors qu'il l'observe, paisible dans son sommeil, un doute se crée en lui, insidieux. Il devrait être heureux. Tout ce qu'il a voulu, tout ce qu'il a rêvé, il l'a enfin. Ève est là, auprès de lui.
Il voudrait s'abandonner à ce bonheur, le prendre comme il vient, sans chercher plus loin.
Est-ce que cela suffit pour la garder ? Est-ce qu'un instant volé dans la nuit peut cimenter quelque chose de plus grand ? »

« Ils le savent tous les deux, même si aucun ne le dit. Son père ne la laissera pas s'en aller. Pas tant qu'elle a un rôle à jouer dans ses projets. Pas tant qu'elle est encore un pion sur son échiquier. Alors elle reste. Prisonnière d'un équilibre fragile qu'elle n'a pas choisi. »

« Toi non plus, on ne voulait pas de toi ici. Moshé aurait préféré que tu restes loin de tout ça, pas vrai ? »

« Et c'est là qu'il a compris : lui était encore là, mais le monde qu'il avait connu était déjà en train de disparaître. »

« Il est exactement là où il était avant de vouloir être ailleurs. »

« Ce que je veux dire, Bennie, c'est que ton chemin, personne ne l'a tracé avant toi. Il n'existe pas encore. Qu'il passe la foi ou non, par le diamant ou autre chose, peu importe. Ce qui compte, c'est que tu sois prêt à le créer toi-même. Mais si un jour tu te perds... »

« Toute votre vie, vous avez fui. Moi, j'affronte. »

« J'ai toujours su que tu portais plus que ton propre poids, poursuit-il. Depuis que tu es enfant, je vois dans tes yeux que tu te bats pour réparer quelque chose qui ne t'appartient pas. »

Quatrième de couverture

Anvers, années 70. Le jeune Bennie Goodman sait que son père Moshé aimerait mieux le voir à la synagogue qu'à fureter dans les ruelles du quartier des diamantaires. Mais c'est plus fort que lui : la prière l'ennuie, le diamant le fascine. Après tout, c'est dans ce secteur que son grand-père Yéhuda a fait fortune, et quoique le patriarche ait coupé les ponts avec son fils et son petit-fils, ce dernier ne peut réprimer sa fascination.

Des ateliers de taille aux vastes salles de négoce de la Bourse, Bennie ne renoncera devant rien pour se faire sa place et un nom. Son ascension, pourtant, n'est pas vue d'un bon œil par les puissants de la ville - pour qui se prend-il, ce gamin sans pedigree, qui vient leur voler ce qui leur revient de droit ?

Michaël Dichter signe un ambitieux roman d'appren-tissage au cœur de la communauté des diamantaires, porté par le plus flamboyant des héros.

Michaël Dichter est scénariste et réalisateur. On l'appelait Bennie Diamond est son premier roman.

Éditions Les Léonides,  novembre 2025
396 pages
Grand Prix RTL Lire 2026
Prix Page des Libraires 2026

samedi 30 mai 2026

Petit pas ★★★★★ de Marion Richez

Petit pas.
À petits pas.
« Tout doucettement. »
On entre dans l'histoire de Mathilde et Martin. Deux très jeunes parents, sans bagages, vivant avec presque rien. Peu à peu, on apprend à les connaître, à les comprendre. Et puis survient cette rencontre lumineuse avec Annie, la voisine.

Quelle belle histoire. 
Un roman à hauteur du cœur. Solidaire, profondément humain, traversé d'une tendresse infinie. 
Une douceur qui serre autant qu'elle réchauffe.
Derrière l'apparente simplicité du récit se cache un immense message d'amour, de bonté et de réparation. Comment refaire naître la vie après les traumatismes de l'enfance, les abandons, les silences et le chaos. Des traumatismes qui laissent des traces, même longtemps après.

Marion Richez écrit les failles, la précarité, l'épuisement des jeunes parents, mais aussi ce qui peut encore sauver.
Une présence.
Une écoute.
Un peu de chaleur humaine.
Annie devient alors bien plus qu'une voisine. Elle est une main tendue, une lente réouverture au monde, la preuve qu'une gentillesse sincère peut encore exister.

Un livre qui fait réfléchir sur l'indifférence de notre époque qui s'infiltre peu à peu entre les êtres, et sur ce besoin vital de recréer du lien, de transmettre, de prendre soin.

Et quelle écriture ! Une langue sensible. Il me reste des images magnifiques en tête et certaines pages semblent suspendre le temps.
« C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »
"Petit pas" est une caresse. Une manière plus douce de regarder les autres.

En exergue 
« Je n'ai pas de parents, je fais des cieux et de la terre mes parents.
Je n'ai pas de demeure, je fais du Hara ma demeure.
Je n'ai pas de fortune, je fais de mon écoute ma richesse.
Je n'ai pas de pouvoir magique, je fais de ma personnalité mon pouvoir magique.
Je n'ai pas d'amis, je fais de mon esprit mon ami.
Je n'ai pas d'armure, je fais de ma bienveillance mon armure.
Je n'ai pas de château, je fais de mon esprit inébranlable mon château. »
EXTRAITS DU SERMENT DU SAMOURAÏ 

« Pendant mon dodo papa tape sur maman, mais maman crie donc elle est vivante.
Puis c'est devant moi qu'il la tape, mais elle ne dit rien donc c'est normal.
Elle ne se laissera pas couper comme un ver, elle est forte ma mère.
Ensuite, c'est mon tour. Quand il change de visage.
Je n'ai jamais rien connu d'autre et je grandis tavelée comme une vieille pomme qui aurait roulé du panier.
Je ne retrouverai pas la fraîcheur des autres petites reinettes de mon âge, bien brillantes.
À quinze ans je suis déjà vieille et je ne le sais pas.
Mon tort a sans doute été de tout accepter.
Les mots qui auraient dû nommer restent collés dans ma gorge.
Je ne sais pas dire, pas dénoncer, je trahirais.
Alors rien ne changera, et sur mon dos, sur celui des autres comme moi, sur celui de nos enfants, silencieux comme nous, Passeront les chaussures des puissants. »

« À présent ils sont aux jeux. Le petit est encore tout seul; mais les autres ne vont pas tarder à débouler, retrouver souffle sous l'ombrage du parc, y faire le deuil de leur été. Bientôt ils seront là, qui chargeront l'espace de leurs tensions; elles s'enrouleront autour des jambes de Jean avant de se défaire, impuissantes: car lui n'a pas encore été marqué par l'école où l'on reste assis tout le jour, entassés. Il est indemne, pour un an encore. »

« Il y a toujours quelque chose qui peut se passer, et quand elle ne supporte plus les regards qui quelquefois tombent sur son ventre et remontent, surpris, pour lourdement estimer son trop jeune âge, quand elle ne sait pas comment répondre à ces sourires gênés qu'elle ne déchiffre pas, quand la tête lui tourne de trop de gens, elle n'a qu'à faire ce qu'elle fait de mieux depuis deux ans : regarder Jean, ne regarder que lui, sans cesse, alimenter sa réserve silencieuse de regards, le trésor impalpable qu'elle lui constitue pour sa vie d'adulte et qui lui fera un jour, sans qu'il s'en rende vraiment compte, comme un vêtement d'or. »

« Elle sort de la baignoire, leste malgré l'imposante demi-planète qu'elle arbore au-devant d'elle. Elle se retourne vers le miroir: c'est bien son visage, lisse et sans traces, trompeur, et, hormis le regard grave, ce n'est plus vraiment le sien, changé par la présence, dans son ventre, du nouvel être qui s'y est invité il y a sept mois. L'identité de Mathilde est comme brouillée; et c'est cette interférence nouvelle qu'elle observe curieusement, sur ce visage qu'elle ne reconnaît pas.
Dans le séjour elle va nue, avec cette démarche souveraine de femme au bassin habité. Elle n'est plus la jeune fille que tant d'autres sont encore à son âge. Jean l'a consacrée. Elle en porte les marques sur ses seins et ses hanches restées larges. Le nouveau ventre, qui croît plus loin encore, se violace au niveau du nombril et tiraille. Elle passe un tee-shirt de Martin qui lui couvre les fesses, laissant nues ses longues cuisses.
Après Jean, ils avaient refait l'amour, elle était retombée enceinte. Bien sûr qu'elle n'aurait plus voulu d'autre enfant; déjà Jean était de trop. Sa venue avait fait dérailler irrémédiablement le cours d'une vie qui n'avait pas commencé. »

« Dans le séjour baigné d'une eau de violette, elle tombe en arrêt : par la fenêtre, le ciel est mauve. Les voix des clochards se sont tues. Il n'y a plus une voiture. Les cris des martinets ricochent partout dans la pièce. C'est la gloire du cosmos qui éclate, c'est sa victoire radieuse sur toutes les pesanteurs humaines, le temps d'un crépuscule. »

« Martin et Mathilde vivaient dans un grand vide balafré de blessures, plus sournoises de n'être pas vraiment vues ; et ce fut dans ces nuits sans sommeil, où Jean pleurait sans cesse, la tête endolorie par les forceps, que Martin découvrit l'autre visage de Mathilde.
Il eut devant lui une étrangère, un visage déshabité où ne régnait que la haine, une main prête à frapper pour faire taire le bébé. Il fut glacé à l'idée de vivre auprès d'un tel chaos. »

« Et chacun vit dans son monde, dans sa communauté, sans jamais entrer dans celle des autres, sans lien possible, car il n'y a pas là une véritable ville pour créer du liant entre les êtres, où chacun recevrait un peu de son âme et de sa force rien qu'en habitant dedans, comme tétant une mère, que tous aimeraient d'amour. »

« Elle a déjà vu cette femme. C'est celle avec le vélo bleu et l'anorak rose, comme cousu avec des pétales de cerisier. Celle aux longs cheveux blancs. Il lui arrive de la croiser, dans le couloir, ou bien au parc. Elle a chaque fois un bonjour, et pour Jean un vrai sourire. Mais Mathilde ne lui a jamais vraiment prêté attention. Elle n'était qu'une silhouette anonyme dans le décor inerte de la ville.
Pas pour Jean : toujours, le regard secret qu'ils s'échangeaient scintillait comme une piste magique dans le territoire de sa vie.
Mathilde a honte, soudain, de prendre les êtres pour des choses, de ne pas s'intéresser, à rien ni à personne. Elle se sent seule; mais n'est-ce pas aussi un peu de sa faute? Elle n'était pas comme ça avant. À moins que si? Comment s'est infiltré en elle l'air du temps, toute cette indifférence ?
Martin, de son côté, roule sans un mot. Comment en est-il arrivé à ne pas connaître la femme qui habite juste en face de chez eux ? Et comment se fait-il qu'elle soit si gentille ? Et comment se fait-il qu'il trouve ça si extraordinaire qu'elle soit si gentille ? Et d'une gentillesse qui ne serait pas la faiblesse qu'on leur vend, mais une force, une vraie puissance ? On peut donc demeu-rer humain, aujourd'hui ? Comment a-t-elle fait ? »

« Martin en un éclair revoit ses étés dans le jardin de son grand-père en Auvergne, les grosses laitues pommées, les framboises, les groseilles, la silhouette du vieux toujours penchée sur ses allées, à sarcler, le soleil éclaboussant son dos, tandis que lui et sa grand-mère équeutaient les haricots, une cuvette entre les pieds. Où est-ce que cela s'en est allé ? »

« Personne ne lui avait dit avant. Personne ne lui avait jamais dit qu'il fallait repousser fermement les facilités du monde, lesquelles s'offraient pourtant avec tant d'attrait. »

« Martin se retient de pleurer. Comme il voudrait, à cet instant, faire partie d'un clan, avoir une tribu qui fasse cercle autour de ses enfants, et puis une vie qui tienne debout, un monde qui ait du sens. »

« Léger, léger, brin à brin, la savante tisane comme le nid d'un oiseau. Les herbes sèches se froissent sous sa main. Pour finir, Annie ouvre un bocal qu'elle fait respirer à Mathilde ; ce sont des roses, de son petit jardin, qu'elle cueille elle-même sur le rosier ancien, sacrifiant certains des boutons du printemps. Ça aide à ouvrir, explique-t-elle. Les roses sentent l'Inde, trouve Mathilde. »

« D'ailleurs, elle ne parle pas vraiment : elle dépose plutôt sur une nappe de silence quelques mots anodins, des brins de bavardage, qui ne le percent pas.
Mathilde goûte aussi à plein cette atmosphère saine qu'Annie répand autour d'elle, ces mots convenables qu'elle emploie pour parler, éduquée dans un temps où cela comptait de bien dire et de bien nommer.
Un petit moment, Annie fait sa mamie grisée par l'aubaine d'une oreille attentive, déversant d'un seul coup la parole de tout un jour.
Qu'est-ce que vous faisiez avant ? demande Mathilde tout à coup. Aussitôt, Annie lui lance un regard vif.
Je travaillais à l'ANPE. Tu sais, Pôle emploi.
Mathilde est un peu surprise. Annie lui semble tellement patinée par la retraite, qu'il lui est impossible de l'imaginer dans l'affairement d'une vie active. Mais peut-être qu'elle a toujours été ainsi, dans l'ouvert, comme un végétal, même au milieu des autres et de leurs peines. Cela lui va bien, d'ailleurs, de chercher des solutions.
Mathilde n'ose pas poser d'autres questions. Celle-là est presque déjà de trop.
Il est temps de boire la tisane, Annie en lance le signal en portant la tasse à ses lèvres. Par habitude, elle a détourné la tête vers la fenêtre, et Mathilde fait de même, se demandant ce qu'elle peut bien y voir. »

« Leur timide au revoir est dans l'invisible une étreinte. »

« Le fils rêve.
Il rêve de ce fluide inépuisable et tranquille refait chaque matin, comme né du jour, si dense et si léger, dont il s'est nourri, qu'il n'a retrouvé chez personne. Pas même chez Maud. C'est cet enveloppement-là qui lui a tissé, pour la vie, sa douceur, sa force à lui; il est d'elle, ce sentiment que tout est bien, cette confiance, qui lui est restée, d'enfant aimé, dont il enveloppe à présent son enfant. Il est temps d'aller seul désormais.
Quand il se réveille, ses joues sont trempées de larmes, il est malheureux, un peu consolé aussi; son crâne est lourd de trop peu de sommeil. Combien de temps a-t-il dormi ? »

« Les poumons ont commencé à guérir. Mathilde avait toujours du chagrin, mais quelque chose était changé. Elle ne voulait plus mourir; elle voulait demeurer dans la présence d'Annie, différemment bien sûr que lorsqu'elle était là, mais avec elle. Lentement, Mathilde découvrait les traces de sa présence à l'intérieur d'elle; et ces traces, non seulement étaient là, mais chaque jour faisaient de nouvelles pousses. Mathilde aurait cru que ça n'allait pas rester, que sans Annie qui contrecar-rait tout, elle ne tarderait pas à redevenir celle qu'elle était avant. C'est le contraire qui s'est passé. Il était trop tard pour revenir en arrière. Annie avait semé, et tout avait pris, tout avait germé.
Quelques jours plus tard, Martin a reparlé de la maison de son grand-père - celle des bons souvenirs d'été. Ils s'appelaient encore de temps en temps, Martin venait justement de prendre des nouvelles. En bordure du jardin, disait le pépé, des pavillons flambant neufs avaient poussé en une saison, là où étaient aupa-ravant les prairies. Mais il avait assuré à Martin qu'il ferait pousser des haies, quand il en aurait le temps. Et qu'il ne vendrait pas ses champs, a-t-il ajouté, après un silence. »

Quatrième de couverture

Petit pas raconte l'histoire d'une rencontre, d'un doux miracle. Martin et Mathilde n'ont même pas vingt ans et ils ont déjà renoncé à leurs rêves d'adolescents. Depuis la nais-sance de leur fils Jean, ils peinent à maintenir la tête hors de l'eau. Mathilde est de nouveau enceinte, leur famille n'est pas prête à les aider et ils sont condamnés à la vie grise des petites gens qu'une société compétitive écrase et oublie. Et puis une main se tend. Celle d'Annie, leur voisine. Une dame retraitée, une femme modeste, qui ne gaspille rien, se hâte lentement, connaît les plantes et la valeur de l'entraide. Annie, c'est une écoute, un dimanche au potager, un plat d'endives, un peu de temps donné à l'enfant. Pas à pas, Martin et Mathilde se redressent, refleurissent et préparent l'arrivée de leur petite fille. Le temps ralentit et la vie renaît. Marion Richez nous procure un roman qui pénètre le corps et agit comme un baume. Un texte dont l'horizon est solidaire, une méditation politique à l'échelle d'une jeune famille.

Éditions La Peuplade,  octobre 2025
158 pages 

lundi 25 mai 2026

Septembre noir ★★★★☆ de Sandro Veronesi

Il y a dans "Septembre noir" quelque chose d'extrêmement juste et troublant sur cet âge où l'on quitte doucement l'enfance sans encore comprendre ce qui nous arrive. Cet âge incertain où les certitudes se fissurent, où le regard des autres devient soudain essentiel, où l'on découvre son propre corps autant que celui des adultes, où les premiers émois amoureux bouleversent silencieusement l'ordre de notre monde.
Cet été-là, Luigi découvre le désir, la honte, les silences des adultes, mais aussi cette sensation étrange que le monde devient soudain plus vaste et plus opaque.
Sandro Veronesi capte avec beaucoup de finesse ce moment charnière où les parents cessent d'être seulement des parents pour devenir des êtres complexes, mystérieux, presque étrangers parfois. « Ma mère était donc une femme très regardée [...] mais ce que personne n'imaginait [...] c'était qu'en elle, des lions rugissaient. » Le narrateur revisite ses souvenirs pour tenter de comprendre à quel instant précis quelque chose s'est brisé en lui.
Le roman dit admirablement cette période où l'on commence à observer le monde adulte sans encore pouvoir le comprendre pleinement. Tout y devient intensément sensible, les silences, les non-dits, les gestes anodins, les regards surpris, les conversations écoutées derrière une porte.
Le roman prend parfois son temps, avec une certaine lenteur contemplative, mais cette lenteur finit par épouser parfaitement les souvenirs d'été qu'il raconte, les journées étirées, les plages, les premières obsessions, les conversations entendues au loin, les chansons, les découvertes qui façonnent une vie sans qu'on le comprenne encore.
Une lecture mélancolique et sensible, qui m'a souvent ramenée à mes propres vacances d'été à cet âge-là et une première rencontre plutôt réussie pour moi avec l'univers de Sandro Veronesi.
« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. »

« Je ne peux pas continuer. Je vais continuer. »
Samuel BECKETT 

« Ma mère était donc une femme très regardée, très imaginée et on imagine sans peine ce qui était imaginé. Ce que personne en revanche n'imaginait et que, dans le monde entier, j'étais le seul à savoir, c'était qu'en elle, des lions rugissaient. »

« Elle m'avait espionné. Le voilà, l'incident. Maman m'avait espionné. Il n'y avait pas d'autre possibilité. La chose me semblait énorme, elle me paralysait, provoquant en moi un conflit de sentiments nouveaux, tous inédits. Il y avait l'humiliation devant la pitié de mon père, l'em-barras à la pensée que ma mère avait écouté à la porte de ma chambre, puis l'avait entrebâillée pour lorgner à l'intérieur, et la honte d'avoir été vu en train de jouer à mon jeu secret, mais il y avait aussi quelque chose de bon. Avant tout, j'étais touché par le fait qu'aussi absorbée qu'elle l'était par les soins que requérait Gilda, elle avait continué à se soucier de moi au point d'accomplir un geste aussi extrême ; et j'étais touché qu'elle se soit fourvoyée évidemment - et inquiétée, au point d'en parler à papa, le poussant à me dire ce qu'il m'avait dit. C'était de l'amour, pas de doute. Et une autre chose aussi m'excitait à l'évidence, dans notre famille, il était admis de s'espionner. Moi, j'étais resté tranquille dans mon coin, je n'avais pas protesté, pas manifesté d'impatience, parce que ces semaines à Vinci plutôt qu'à Fiumetto n'avaient pas du tout été une torture, mais le simple soupçon qu'elles le soient avait poussé maman à m'espionner. Donc on pouvait. Écouter aux portes, fouiller dans les affaires des autres, regarder par le trou de la serrure on pouvait. J'avais très souvent éprouvé le désir de me livrer à ce genre de violations écouter ce que mes parents se disaient dans leur chambre, fouiner dans leurs tiroirs, voir maman toute nue -, mais je m'étais toujours retenu, scandalisé de l'avoir seulement désiré: eh bien, on pouvait. »

« Les choses précieuses sont protégées par la pudeur et la mesure : la pudeur était tombée, la mesure avait changé et cela pèserait dans les événements des mois suivants. »

« J'étais déboussolé. J'étais resté des heures au soleil sans chapeau et sans autre crème que celle partie à la première baignade, des heures plus tôt ; je n'avais rien mangé ni bu ; je me sentais épuisé et étranger à moi-même - et coupable aussi, puisque j'avais transgressé toutes les règles qu'on m'avait toujours données. Sauf que le coupable, ce n'était pas moi, parce qu'il y avait mon père à mes côtés pour me dédouaner, mieux encore pour me libérer de la kyrielle d'obligations, horaires, interdictions et contraintes qui avaient toujours cadré mes vacances: c'était lui de nouveau qui, après ses cadeaux pour mon anniversaire, me traitait comme personne ne m'avait jamais traité comme un grand garçon, beaucoup plus grand que je ne me sentais. C'était un état d'âme nouveau pour moi, une récompense que j'avais gagnée au prix de toutes ces heures passées à contrecœur en voilier, puis au Lido di Camaiore avec ce Bartolini qui me privait de mes copains de la plage Stella, au prix de l'effort et de la peur, de la faim et de la soif. Si je devais indiquer un moment précis où j'ai rompu avec l'enfance, je dirais que ce fut celui-là. »

« Je me lançai après une longue préparation mentale, parce que je ne voulais pas que ma voix ou mon expression trahissent mon appréhension, je voulais que ma curiosité semble naturelle, vague, innocente, mais le hasard fit que lorsque je me sentis prêt, la seconde avant que je formule ma question, c'est maman qui m'en posa une la sienne, on ne peut plus vague et innocente. Ce qui donna à peu près ceci :
« Quelle heure est-il ?
Pourquoi les Raimondi ne viennent plus ? »
À vous de juger. Mais aujourd'hui encore il me semble que cet échange déphasé rendait criante l'appréhension que je m'étais efforcé de dissimuler et que, à ce stade, il aurait mieux valu l'avouer directement à ma mère j'ai peur que Astel Raimondi soit partie pour toujours, j'ai peur de ne jamais la revoir. Je dis ça maintenant parce que je pense que si, chose impossible, je le lui avais confié, elle en aurait peut-être tenu compte, le moment venu, pour prendre ses décisions. »

« Et si on savait regarder dans le vert émeraude de ses yeux, à ces moments-là, on pouvait voir les stries jaunes dont il était traversé s'intensifier en une lueur clignotante : libre à vous de ne pas le croire, mais c'était une véritable pulsation lumineuse, une lumière électrique et chaude. Auprès de maman, ces occasions étaient fréquentes et c'est pour cette raison que, contrai-rement à papa, je n'ai jamais pensé que même les jours les plus ennuyeux de cet été étaient une torture. »

« Mais à côté, il y avait le chagrin de voir le parasol des Raimondi toujours désert, et ce chagrin était nouveau, tout comme étaient nouveaux les récits de Carlo Cuomo sur les films qu'il avait vus pendant l'hiver : les autres années il parlait de films que je pouvais voir moi aussi - L'Inspecteur Harry, Les nouveaux exploits de Shaft, Django, ton tour viendra, Dracula, Frankenstein -, mais cette année il ne parla que de films interdits aux moins de quatorze ans et même aux moins de dix-huit ans, auxquels il avait eu accès parce que son oncle était le propriétaire du cinéma: Quand l'Afrique aime, un docu-mentaire sur les rites d'initiation sexuelle dans l'Afrique noire; Mais... qu'avez-vous fait à Solange ? où il était fait à ladite Solange une chose abominable avec un morceau de verre dans la... (Carlo Cuomo ne prononçait pas le mot, il sifflait deux fois entre ses dents, sss-sss, ce qui rendait la chose encore plus abominable) ; Homo Eroticus, où un majordome était pris d'assaut par un essaim de femmes quand le bruit se répandait qu'il était doté de trois... (et de nouveau, là aussi sans prononcer le mot, il répétait les deux mêmes sifflements qui évidemment cette fois désignaient autre chose) ; Le Merle mâle, où un musicien éprouvait du plaisir à montrer sa femme nue à tout un chacun. Ce genre de films. Ces histoires s'ajoutaient à certaines pensées qui déjà me tournaient dans la tête (les magazines de Renzo-le-coiffeur, L'Intrépide Valentina) et me troublaient. »

« Et nous voici arrivés au moment où cette histoire prend un tournant. Ou plutôt non, pas encore, mais elle accélère ; elle accélère brutalement ce qui rendra catastrophique la sortie de piste quand viendra le tournant. Si jusqu'ici je vous ai raconté toutes ces petites choses, ce n'est pas parce que je les considère comme importantes en elles-mêmes - je sais pertinemment qu'elles ne le sont pas, mais pour que vous mesuriez qui j'étais à cette époque et ce qui composait ma vie à l'apogée de mon enfance, et même déjà un peu au-delà, à douze ans, pendant l'été 1972 ; et par là, en m'efforçant de m'en souvenir pour vous les raconter, j'en prends moi aussi la mesure. Surtout quand on se retrouve très loin de ce qu'on a été autrefois, comme cela m'est arrivé, il est important de se souvenir de cet autrefois ; et s'il s'agit d'un autrefois fait de petites choses, comme ce fut le cas pour moi, ces petites choses aussi deviennent importantes. Le problème, ce n'est pas que j'aie perdu ces choses : je les aurais perdues de toute façon. Le problème, c'est comprendre si, vu qui j'étais, j'aurais pu résister à la force qui me les a fait perdre de cette façon-là, ou pas. C'est une question que je me suis posée souvent, et j'en ai conclu qu'on ne peut pas arriver directement à la répond à une question et aussitôt une autre réponse : on jaillit, chaque fois les réponses ne sont que des opinions et, au lieu de se rapprocher, la vérité s'éloigne. Je suis désormais persuadé que si la possibilité existe qu'émerge la réponse dans sa vérité et sa quintessence, il faut passer par le récit : un récit soigneux, détaillé et honnête de tout ce qui a été bouleversé, tel que c'était quand ça a été bouleversé une recherche, un effort. Et c'est ce que je suis en train de faire. »

« Voilà pourquoi j'ai pensé que me mettre à nu dans un récit vraiment sincère, honnête, scrupuleux, pourrait servir à dépasser enfin cette question étais-je en mesure de changer le cours des événements ? Je n'ai besoin que d'une syllabe : Oui. Ou bien : non. Et voir enfin ce qu'il y a derrière. »

« Maintenant que je vous ai avoué la cause de ma honte, vous avez tous les éléments pour comprendre qui j'étais cet été-là - et moi avec vous. Et si, à partir de maintenant, l'histoire accélère, sachez que je m'efforcerai encore de la ralentir, d'insister sur les détails, de récupérer et d'inclure tous les souvenirs possibles, pour les raisons que j'ai essayé d'expliquer tout à l'heure. Et pour les éclairer davantage, maintenant, avant de reprendre le fil de mon histoire, je souhaite vous raconter un événement tragique qui a eu lieu longtemps après, pendant un autre été, sur une autre plage, dans un autre pays, dont je n'ai pas été acteur ni même le témoin direct. Malgré toutes ces distances ou peut-être grâce à elles, il s'agit du symbole parfait de ce que j'essaie de faire avec mon récit, et que j'essaie de faire avec ma vie aussi. »

« J'ai raison de me souvenir, de reconstituer. Plus j'avance, et plus je réussis à voir le garçon que j'étais, et le voir vaut beaucoup mieux que le savoir, pour moi qui essaie de le raconter. »

« Jolis pères de famille, murmura-t-elle.
Papa répliqua aussitôt, comme s'il s'attendait à ce commentaire je ne dis pas qu'ils fassent bien, Betty. Je ne suis pas en train de dire que ce sont des saints. Je dis qu'il est profondément injuste que vos vices soient étalés dans la presse quand celle-ci s'occupe d'un meurtre horrible qui a ensanglanté une ville entière. On donne pour évident que ces vices et ce meurtre sont liés, alors que ce n'est pas le cas ! On peint une ville entière du noir de ces vices et du rouge de ce sang, c'est ignominieux ! Il s'échauffait, il avait trop haussé la voix et maman l'alerta avec un Chuut ! Alors il se remit à parler presque à mi-voix. Ces types Baldisseri, Della Latta, ceux dont on sait qu'ils ont pris part à l'enlèvement et peut-être aussi matériellement au meurtre - sont membres d'une cellule monarchiste! Ils sont liés aux néofascistes ! Il y a des choses que je ne peux pas te dire, mais une rançon a été réclamée le lendemain de l'enlèvement. Tu comprends ? Quel pédophile demande une rançon ? On essaie de four-voyer les enquêteurs, Betty, de dresser l'opinion publique contre ces malheureux pour cacher la véritable cause de l'enlèvement, qui n'est pas sexuelle, mais politique. Mais ça, je ne peux pas le dire...
Maman se tut de nouveau. Lui aussi. Il y eut un silence. Ce fut elle qui le rompit au bout d'un moment. C'est dangereux ? demanda-t-elle. Papa ne répondit pas tout de suite, alors elle précisa : ce que tu dois faire, c'est dangereux ? Dangereux, non, répondit papa. C'est délicat.
Maman ne lui parla pas du voyeur, ni ce soir-là, ni jamais. »

« C'est ce que je déclarai à Astel cet après-midi-là. Je lui montrai la traduction maternelle et lui enseignai moi le minus qui ne connaissais rien à rien et étais amoureux d'elle comme un idiot - je lui enseignai la règle d'or du traducteur : sacrifiez les rimes, sacrifiez le sens d'une phrase s'il le faut, mais ne sacrifiez jamais sa fonction. Toute phrase, même la plus obscure, est conçue dans un but, c'est-à-dire justement pour exercer une fonction : le premier devoir du traducteur est de ne pas trahir cette fonction. Le reste vient après. »

« Une fois sortis de la zone dangereuse, nous prîmes une bonne allure, avec le vent de travers, et le dicton me sembla justifié : le ciel était traversé de nuages immaculés tandis qu'à la surface de la mer, d'un éblouissant vert électrique, scintillait la lumière dansante des rayons du soleil. »

« J'ai beaucoup dit qu'avant cet été-là je n'étais rien, et c'est vrai, comme il est vrai qu'après je suis devenu l'adolescent à qui est arrivé ce que je vais vous raconter. Mais pendant ces jours d'août passés avec elle, j'ai eu le temps d'éprouver un bonheur que je n'ai jamais pu oublier et qui m'a permis de ne pas trop m'endurcir pendant les années d'épreuve. Pour le dire de la façon la plus simple possible, j'ai eu le temps d'aimer vraiment - seule raison pour laquelle j'ai été capable d'aimer à nouveau. »

« Je ne savais rien, mais je savais tout. »

« Ce qui s'ouvrit plutôt, ce fut l'abîme d'une période schizophrénique, d'interférences, d'oreilles dressées dans la savane et plus jamais, plus jamais ce formidable abandon. »

« Je ne cherche pas d'excuses, mais il faut redire que j'avais douze ans et que je les avais vécus dans le liquide amniotique d'une bourgade dont les gens citaient parfois le nom parce que cinq cents ans plus tôt elle avait vu naître un des génies de l'humanité. Un endroit où il n'était pas nécessaire d'être très vif d'esprit pour qu'on vous considère vif d'esprit. Un endroit où l'on grandissait lentement. Il est peut-être vrai qu'à la fin de notre vie, nous avons tous la même valeur, mais au début sûrement pas, et j'avais trop peu vécu la mienne pour avoir envie d'en changer. Jusque-là elle m'avait enveloppé conforta-blement, je ne m'y sentais pas à l'étroit. Trois ans plus tôt je croyais encore au père Noël, c'est dire, et je regrettais encore qu'il n'existe pas. »

« Mais c'est toujours pareil : nous savons exactement quand nous faisons quelque chose pour la première fois, mais ignorons que nous le faisons pour la dernière. C'est pourquoi nous finissons par garder un souvenir presque sacré de nos premières fois, tandis que les dernières, si tant est que nous en ayons le souvenir, nous accablent de regrets. »

Quatrième de couverture

Luigi Bellandi, professeur et traducteur, se remémore l'été 1972. Il a alors douze ans et quatre mois lorsqu'il retrouve la maison de vacances que sa famille loue chaque année dans une station balnéaire de la côte toscane. Pour celui que l'on surnomme Gigio, c'est la saison des découvertes la musique, la littérature et la naissance du désir. Les Jeux olympiques de Munich débutent et l'éclosion des premières amours pourrait être joyeuse si l'on ne pressentait pas l'avènement d'un drame intime, familial et politique. La férocité du monde frappera immanquablement le jeune garçon cet été-là, marquant la fin de son innocence et une entrée brutale dans l'âge adulte.

Avec Septembre noir, le grand écrivain Sandro Veronesi met la puissance de sa plume au service d'une tragédie au dénouement saisissant. Un roman inoubliable sur le pouvoir du langage et la nostalgie de la fin de l'enfance.

« Une lumineuse déclaration d'amour à nos faiblesses. »
Corriere della Sera

Éditions Grasset,  janvier 2026
310 pages
Traduit de l'italien par Dominique Vittoz

jeudi 7 mai 2026

Les étoiles s'éteignent à l'aube ★★★★★♥ de Richard Wagamese

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »
En exergue
« ... par des métaphores que soient réconciliés les hommes et les pierres. » William Carlos Williams

Un père et son fils.
Un chemin en montagne, sous les étoiles, pour tenter de rattraper le temps.
Tout est ici dans la retenue. Une écriture infiniment sobre, mais profondément habitée.
La nature comme un langage.
« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes [...] ». Tout devient sensation, la lumière, les odeurs, la terre.
Rien d'idéaliste pourtant. Rien d'un refuge naïf. Seulement la vérité de gestes simples, essentiels, faire du feu, marcher, écouter, attendre. « Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »
Il y est aussi question de l'identité, de l'entre-deux « Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. » Alors il reste la terre. Et ce qu'elle garde.

Franck avance avec des manques. L'absence d'une mère, celle d'un père, ou plutôt sa présence abîmée, façonnent son regard sur le monde.
Face à lui, un homme brisé, immense dans ses failles « une photo exposée trop longtemps à la lumière. »
Et au cœur de tout, la relation avec le vieil homme. Une présence qui répare sans jamais combler tout à fait. Silencieuse, patiente, profondément juste.
« Il apprit la prudence. Il apprit la patience. »

Un texte de peu de mots, mais de beaucoup de monde. De vies cabossées, de gestes simples, de lumière.

Un immense coup de cœur. ✨
« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

Challenge Là où vivent les livres. #laouviventleslivres


En exergue 
« Que le serpent attende sous 
son herbe mauvaise, 
et que l'écriture 
soit de mots, lents et vifs, prompts 
à frapper, figés à guetter, 
vigilants.
... par des métaphores que soient réconciliés 
les hommes et les pierres. »
William Carlos Williams, « Un genre de chanson »

« Pour commencer, le bois n'était pas très dense là où l'herbe se faisait rare en limite du champ. Il y avait des pins lodgepoles et des sapins là où le sol était plus plat, mais lorsqu'il se soulevait jusqu'à se transformer en montagne, on trouvait des pins ponderosas, des bouleaux, des trembles et des mélèzes. Le garçon chevauchait à une allure tranquille, en fumant et guidant le cheval avec ses jambes. Ils longèrent des fourrés de mûres et enjambèrent avec précaution les souches, les rocs et les plaies rouges des pins déracinés. C'était la fin de l'automne. Le vert foncé des sapins ressortait sur une pénombre maussade, et les soudains éclats de couleur des dernières feuilles encore présentes l'émerveillèrent comme le flamboiement des lucioles dans un champ déjà sombre. La jument hennit, la promenade lui plaisait, et pendant un moment le garçon poursuivit son chemin les yeux fermés pour essayer d'entendre des mouvements de vie au loin dans le fouillis du bois. »

« Il entendait les symphonies du vent sur les crêtes, et les cris stridents des faucons et des aigles étaient pour lui des arias ; le grognement des grizzlis et le hurlement perçant d'un loup contrastaient avec l'œil impassible de la lune. Il était indien. Le vieil homme lui avait dit que c'était sa nature et il l'avait toujours cru. Sa vie c'était d'être seul à cheval, de tailler des cabanes dans des épicéas, de faire des feux dans la nuit, de respirer l'air des montagnes, suave et pur comme l'eau de source, et d'emprunter des pistes trop obscures pour y voir, qu'il avait appris à remonter jusqu'à des lieux que seuls les couguars, les marmottes et les aigles connaissaient. Le vieil homme lui avait enseigné presque tout ce qu'il savait, mais il était vieux et trop rouillé pour monter sur une selle à présent et, depuis quasiment quatre ans, le garçon arpentait seul les terres. Des jours, des semaines parfois. Seul. Il n'avait jamais su ce qu'était la solitude. Même s'il y réfléchissait bien, il n'arrivait pas à donner une définition du mot. Il était en lui, indéfini et inutile comme l'algèbre la terre, la lune et l'eau établissaient la seule équation qui donnait de la perspective à son monde et il le traversait à cheval revigoré et rassuré de sentir ces terres autour de lui comme le refrain d'un hymne ancien. C'était ce qu'il connaissait. C'était ce qu'il lui fallait. »

« Ce que je pense, disait le garçon, c'est que pas un de ces petits blondinets serait capable de faire un nœud demi-clé ou de mettre un hackamore à un poulain tout juste débourré. Mais ils se moquent de moi pasque je fais pas les maths ou que je lis pas à haute voix.
- Comment ça se fait que tu veux rien faire de ça ?
- Je sais pas. J'arrive pas à faire le tri des nombres dans ma tête sans griffonner du papier et à mon avis si un gars veut lire y faut qui puisse le faire tout seul tranquillement. Du moins ça marche mieux pour moi.
- Ça me paraît parfaitement sensé, dit le vieil homme. Mais la loi dit qu'y faut aller à l'école jusqu'à seize ans. Du moins, t'as cette place-ci pour toi et on va là où est le vrai monde autant qu'on peut, pas vrai ? Ouais, répondit le garçon. C'est ce qui me tire d'affaire. »

« Pour le garçon, le vrai monde c'était un espace de liberté calme et ouvert, avant qu'il apprenne à l'appeler prévisible et reconnaissable. Pour lui, c'était oublier écoles, règles, distractions et être capable de se concentrer, d'apprendre et de voir. Dire qu'il l'aimait, c'était alors un mot qui le dépassait, mais il finit par en éprouver la sensation. C'était ouvrir les yeux sur un petit matin brumeux d'été pour voir le soleil comme une tache orange pâle au-dessus de la dentelure des arbres et avoir le goût d'une pluie imminente dans la bouche, sentir l'odeur du Camp Coffee, des cordes, de la poudre et des chevaux. C'était sentir la terre sous son dos quand il dormait et cette chaleureuse promesse humide qui s'élevait de tout. C'était sentir tes poils se hérisser lentement à l'arrière de ton cou quand un ours se trouvait à quelques mètres dans les bois et avoir un nœud dans la gorge quand un aigle fusait soudain d'un arbre. C'était aussi la sensation de l'eau qui jaillit d'une source de montagne. Aspergée sur ton visage comme un éclair glacé. Le vieil homme lui avait fait découvrir tout cela. »

« Tu ne chasses pas l'animal. Tu chasses les traces qu'il laisse. »

« Il dut réapprendre à marcher. Le vieil homme lui montra comment se déplacer en se tapissant, ce qui était absolument infernal pour le dessus de ses cuisses. Au bout de huit cents mètres, elles brûlaient et la souffrance était vive, mais il sentait ses pas devenir furtifs. Il apprit à recourber son pied vers l'intérieur quand il le posait afin d'éviter de faire craquer des brindilles ou de faire crisser le gravier. Ce qui signifiait qu'il devait marcher les pieds en dedans. Le mouvement était difficile à maîtriser et il s'y appliqua. Il partait seul jusqu'aux montagnes pour s'entraîner soir après soir jusqu'à pouvoir couvrir tout le chemin aller et retour sans faire un bruit. Il apprit la différence entre être au vent et sous le vent, et il en vint à comprendre comment le bruit était amplifié dans le monde silencieux et sombre de la forêt. Il apprit la prudence. Il apprit la patience. Il apprit la ruse. Ensemble, le vieil homme et lui suivaient à pas de loup les chevreuils, en prenant une piste parallèle, et ils parcouraient des kilomètres ainsi en se tapissant.
Furtif, c'est le mot qu'il apprit alors. Le vieil homme lui montra comment se glisser entre les arbres comme une ombre. Il lui enseigna à se déplacer avec une lenteur minutieuse, comme s'il ne bougeait pratiquement pas, si bien qu'avancer d'un centimètre paraissait prendre une année. Il apprit à s'envelopper d'ombre, à se pencher et à ramper entre les rochers et les billots, à se cacher en pleine vue. II apprit à rester debout ou assis ou couché pendant des heures. Il pouvait ralentir sa respiration si bien que même dans la fraîcheur hivernale, l'air qu'il expirait n'était pratiquement pas visible. Il apprit à rentrer en lui-même, à devenir un tout dans son immobilité et å oublier la nature même du temps. »

« - Tes grands-parents étaient tous les deux des sang-mêlé. On était pas des Métis comme on appelle les Indiens français. On était tout simplement des sang-mêlé. Des Ojibwés. Mélangés à des Écossais. Des McJib. C'est comme ça qu'on nous appelait. Personne ne voulait de nous. Ni les Blancs. Ni les Indiens. Alors tes grands-parents et eux comme les autres ne faisaient que suivre le travail et ils essayaient de s'en sortir le mieux possible. On campait dans des tentes ou on squattait les terrains broussailleux que personne voulait ou des cabanes abandonnées, des remises, des trucs comme ça. Jamais une vraie maison. »

« La guerre ce fut savoir que la vie peut te dénuder jusqu'à la moelle, que certains trous ne seront jamais comblés, certaines fentes jamais colmatées, que certains vents glacés se déchaîneront et hurleront, impitoyables. »

« Se faire à moitié tuer une fois, ça doit être mieux qu'être à moitié vivant pour toujours. »

« Son père ressemblait à une photo qui aurait été exposée trop longtemps à la lumière. C'était un étranger. »

« Les histoires se racontent mot après mot. Peut-être qu'elle parlait de la vie. »

« La nuit se rapprochait d'eux et dans la phosphorescence argen-tée de la lune, les sommets des rochers avaient un timide éclat. En levant les yeux pour observer le ciel, ils voyaient des millions d'étoiles, les nuages lactés des nébuleuses et le miroitement des météores qui en perçaient la texture. »

« Ils n'avaient pas idée de ce qu'était la guerre et ils n'existaient que pour le frisson qu'ils sentaient monter en eux à mesure que cinglait le paysage, et alors la seule force de cette bravacherie collective devenait le paysage, la brèche ouverte du ciel, ce qu'ils absorbaient tandis que la distance qui les séparait des effusions de sang des combats s'amenuisait à toute allure. La nuit, dans les oscillations des wagons et sous les faibles lumières qui les enveloppaient d'un cocon d'ombre, il percevait la peur au fond des hommes qui l'entouraient : les gémissements, les jurons, le bruit sourd d'un poing qui frappe une paroi, les grommellements de ceux qui se débattaient contre des rêves couleur de cendre. Ils redevenaient des enfants. »

« - Il n'y a pas de triche ici. Pas de supercherie. J'en suis arrivé à préférer ça, dit-il. »

« La plupart des choses les plus importantes de ma vie ont jamais été dites. Tu t'y habitues. Ça devient difficile de dire quoi que ce soit de réel ou de dur. Au bout d'un moment, tu finis par préférer ça. »

Quatrième de couverture

Lorsque Franklin Starlight, âgé de seize ans, est appelé au chevet de son père Eldon, il découvre un homme détruit par des années d'alcoolisme. Eldon sent sa fin proche et demande à son fils de l'accompagner jusqu'à la montagne pour y être enterré comme un guerrier. S'ensuit un rude voyage à travers l'arrière-pays magnifique et sauvage de la Colombie-Britannique, mais aussi un saisissant périple à la rencontre du passé et des origines indiennes des deux hommes. Eldon raconte à Frank les moments sombres de sa vie aussi bien que les périodes de joie et d'espoir, et lui parle des sacrifices qu'il a concédés au nom de l'amour. Il fait ainsi découvrir à son fils un monde que le garçon n'avait jamais vu, une histoire qu'il n'avait jamais entendue.

« Ce roman est un cadeau. En le refermant, on se dit que ce monde n'est pas encore celui de Trump, mais toujours celui de Steinbeck. » Jacques A. Bertrand - L'Obs

Sur l'auteur
Richard Wagamese (1955-2017) est l'un des principaux écrivains indigènes canadiens. Appartenant à la nation des Ojibwés, originaires du nord-ouest de l'Ontario, il est devenu en 1991 le premier lauréat amérindien d'un prix de journalisme national et a été régulièrement récompensé pour ses travaux journalistiques et littéraires. Après Les étoiles s'éteignent à l'aube, Jeu blanc (paru au Canada en 2012), fortement inspiré de sa propre histoire, est son deuxième roman traduit en français.

Éditions ZOÉ,  mai 2016
10/18, septembre 2017
308 pages
Traduit de l'anglais par Christine Raguet

mardi 17 mars 2026

Hors-champs ★★★★★ de Marie-Hélène LAFON

Magnifique texte.
Une sobriété impressionnante pour dire cinquante ans de vie rurale.
✨️🌿En quelques phrases, à peine, elle fait affleurer le temps qui passe, les saisons qui se succèdent, les gestes répétés, les existences qui s’usent dans une forme de continuité immuable. Elle fait surgir des scènes du quotidien, simples, presque anodines mais profondément marquantes. 

Dans cet espace resserré, il est question de la violence d’un père, d’un lien fraternel indéfectible, d’une tristesse sourde qui ne dit pas son nom, d’un enfermement aussi bien physique qu’intime, d'une vie cabossée, d'un monde agricole vacillant. Tout semble contenu, retenu, comme si les mots eux-mêmes se pliaient à cette existence faite de silence.
« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »
✨️ Et pourtant, de cette retenue naît une émotion profonde.

C’est un texte d’une grande beauté, à la fois âpre et délicat, qui laisse une empreinte durable, comme ces paysages que l’on croit immobiles mais qui, lentement, nous traversent.

Lu d’une traite, dans un cadre calme et reposant, préservée du bruit du monde, cocon idéal pour accueillir ce texte. 

J'ai lu dans le silence et j'ai entendu toute une vie.

Un texte bouleversant !
J'ai adoré !

« La tristesse durera toujours. »
Vincent Van Gogh l'aurait dit sur son lit de mort, comme l'écrit son frère, Théo, dans une lettre à leur sœur, Elisabeth. 

« Il est embarrassé et retourne dans sa tête des exemples de péchés; penser que la Nini pue du goulot, le dire et se moquer avec les autres enfants, rire avec eux, mentir à sa mère, mentir à sa sœur, faire exprès d'oublier son livre de lecture à l'école pour ne pas répéter la leçon avec sa mère, aller remplir une chopine de vin pour Félix au tonneau dans la cave en cachette des parents, se demander d'où vient la peau rose du crâne de la Nini et la comparer à celle des veaux morts, avoir envie que le père meure, vider le bol de chocolat au lait dans l'évier le matin quand sa mère a le dos tourné, balancer un coup de pied au chien sous la table, imaginer l'enterrement du père, oublier de donner à boire aux lapins qui sont enfermés dans leur clapier et ont trop chaud. Si les lapins souffrent et finissent par mourir parce qu'il a oublié de leur donner à boire, c'est un péché, et même un péché grave, il en est certain et ne voit pas bien en quoi ni comment ça concerne le curé qui n'a pas de lapins, n'y connaît rien, et ne pourrait pas les ressusciter, même si on raconte dans les histoires de la Nini que Jésus a ressuscité un homme et faisait des miracles. »

« Elle ne peut plus l'aider pour ses devoirs. Quand ils étaient à l'école primaire, elle se souvenait de tout par cœur, elle lui expliquait les exercices qui étaient les mêmes que l'année précédente, il comprenait bien, elle lui faisait aussi apprendre les résumés qu'il avait recopiés dans ses cahiers. Elle ne s'énervait pas et il s'appliquait, mais le lendemain, si le maître lui demandait de réciter devant la classe, très vite les mots lui manquaient, il avait oublié, plus rien ne sortait. Le maître était patient, il attendait longtemps ; elle avait mal au ventre et se retenait d'articuler chaque syllabe de la leçon derrière ses dents à la place de son frère. Elle entendait ce qui se passait dans le rang des petits même si elle gardait la tête penchée sur le travail que le maître avait donné à faire aux grands. Elle n'avait pas besoin de regarder pour savoir comment Gilles respirait fort par le nez en serrant les dents, bouche fermée. »

« Jusqu'à la fin de la cinquième, elle aurait préféré être un mâle, un couillu ; ensuite elle a changé d'avis. La bouche de la chanteuse est ouverte en grand à la télévision, elle est rose et mouillée, on ne voit que ce trou rose et la fente claire de ses yeux qui ne sourient pas. Elle ne peut pas regarder, ça la gêne, mais le dos de son frère est de nouveau penché vers l'écran comme s'il voulait entrer dedans, dans l'écran et dans la bouche de cette fille blonde qui ne chante pas, qui crie. Claire n'entend qu'un cri. Elle ferme les yeux, ses orteils ne remuent plus. Elle n'a pas envie d'être un garçon qui aboie des paroles dures ou qui se penche pour entrer dans la bouche rose d'une chanteuse écartelée à la télévision ; ça la dégoûte. Elle ne sait pas si tous les garçons deviennent comme ça, mais elle a compris, elle a vu que certains garçons, quand ils sont fils de paysans, ne choisissent pas, ne choisissent rien. Elle ne peut pas savoir si son frère aurait voulu autre chose, une autre vie, une vie de conducteur de camion, une vie de facteur, de guichetier au Crédit agricole, de garagiste, d'instituteur ou de vétérinaire, ou une vie de militaire. »

« Tout le monde dans la commune sait que Pierre, le fils des Santoire qui devait reprendre la ferme, une belle ferme, un fils unique, s'est engagé à la suite de son service, il ne reviendra pas du régiment, il est parti pour faire une carrière dans l'Armée. Les gens disent une carrière dans l'Armée ; personne ne dit une carrière de paysan. Elle entend une majuscule au début du mot Armée et elle écoute les commentaires. On plaint les parents qui se retrouvent sans suite, avec leur ferme sur les bras et un fils qui leur tourne le dos. À l'épicerie deux femmes qu'elle connaît n'étaient pas du même avis ; elles parlaient fort et l'une des deux, la plus jeune, a dit en baissant la voix, ça sera toujours moins dur que de rester au cul des vaches et à la botte des vieux Santoire. »

« Pour le père, il hésite entre méchant et fou et il pense qu'il est les deux à la fois; on doit se méfier tout le temps, on ne sait pas d'où vont venir les mauvaises paroles et les coups tordus mais ils vont venir, c'est sûr, et il faudra faire face. Il voit que la mère fatigue; elle a autant de mal que lui à se lever, elle se recouche quand il est enfin descendu à l'étable, elle refuserait de l'avouer mais il en est certain. Même s'il le voulait vraiment, même s'il avait le culot de tout plaquer et de laisser le père se débrouiller avec sa ferme, ses vaches, ses fromages, son ouvrier et tout le bazar, il ne pourrait pas laisser la mère derrière lui, seule avec le père; et elle ne quittera jamais la ferme, jamais. »

« Gilles avait fini par perdre patience, il s'était durci, il ne savait plus où commençait sa colère ni où finissait sa peur. Il ne cherchait plus à comprendre les raisons des uns et des autres et il avait envie de cogner, de casser, de démolir, tout, tout ce qui lui résistait et qui appartenait au père, la baraque, les bêtes, les outils, le matériel, mais aussi les gens qui obéissaient au père et s'aplatissaient devant lui. Il se retenait, il passait son temps à se retenir parce qu'il ne pouvait pas être en guerre contre la terre entière, mais il sentait que ça tournait mal. »

« [...] ce fils qui n'était pas d'aplomb. »

« A Paris, l'image du tracteur la traverse le dimanche matin quand elle entend son voisin, Hubert, démarrer en douceur dans l'impasse sa vieille Harley de collection qu'il bichonne avec ardeur. Elle en a parlé à Hubert qui a beaucoup ri. Hubert, sa femme, Véronique, ses autres voisins, les Lambert, et ses amis, même les proches, la garde prétorienne, le noyau dur, ne peuvent pas imaginer le tracteur, la cour, l'érable et le sureau, le père, la mère, la place vide de son frère et ce qu'est devenue la fête patronale. »

« Elle ne ferme pas les yeux ; l'érable vieillit, même les arbres vieillissent, ou les étés sont plus cuisants, elle ne saurait le dire, mais les premières feuilles sèches jonchent déjà la cour et il lui semble que la lumière des jours de Saint-Roch était jadis moins dorée, moins automnale. »

« La voix de la mère et les cloches des vaches sont avalées par le sifflement d'une fusée rouge qui ouvre le bal. Elle a vu ailleurs d'autres feux d'artifice, à Paris, à Beaugency, à Marseille ou à Collioure ; la fête était légère et les bouquets de lumière plus éclatants, mais le pli de la Saint-Roch est pris, il ne s'effacera pas, et elle a toujours mesuré les autres feux à l'aune de celui-ci. Il fut le premier, il le restera, elle le sait et ne se défend plus. Elle renverse la tête et tend le cou, la nuit est immense, douce et pavoisée. »

« Gilles connaît tous les bruits de la mère et du père comme ils connaissent les siens ; même si la maison est grande, on vit les uns sur les autres et il n'y a pas de place pour une femme et un enfant. »

« Il n'était pas parti, il n'avait pas laissé la mère et la ferme, il n'avait pas pu, il aurait fallu être quelqu'un d'autre. »

« La lumière de décembre fouille tout, les arbres nus, la cour vide, le désordre de l'appentis à bois, les lattes larges et disjointes du plancher de la grange dont la porte est restée ouverte. Claire entre, elle se plante là, elle écoute le remuement des bêtes, vaches et veaux, sous ses pieds, dans l'étable que son frère devrait être en train de nettoyer. Elle connaît sa façon de se pencher, de lancer les bras en avant, de ramener le balai vers lui en se redressant, de recommencer, lentement ; elle connaît le bruit du balai, elle sait comment la brosse dure crisse sur le ciment de l'allée centrale et claque sur les grilles métalliques du système d'évacuation installé par le père en 1972. »

« C'est le matin du dernier jour, elle va repartir, le train galopera dans le crépuscule bleu entre Neussargues et Massiac avant de glisser dans la nuit des terres plates et basses, Arvant, Brassac-les-Mines-Sainte-Florine, Issoire, Clermont-Ferrand, Riom-Châtel-guyon, Vichy, Moulins-sur-Allier, Nevers; ce soir elle dormira chez elle, à Paris, dans son terrier tapissé de livres et de tableaux »

« Un jeu en couleurs tonitrue dans le poste, la mère s'est assise sur le canapé pour suivre, elle opine du chef et remue les lèvres, les yeux fichés sur l'écran. Le père ne suit pas et se trouve vacant à cette heure où, jusqu'à l'abandon du fromage, deux ans plus tôt, il a été rivé à la fabrication du saint-nectaire, dans la laiterie, de l'autre côté de la cloison, derrière la porte basse; tout le matériel et l'installation sont encore là, dans son dos, frappés d'obsolescence et hors circuit, comme lui. Il remâche et rumine et lance parfois des paroles âcres qui débordent et giclent dans la cuisine jaune où l'odeur de la soupe de légumes ne peut rien contre elles. Claire entend les paroles du père jetées dans le bruit de la télévision; elle sait qu'elles ricochent aussi sur la mère qui s'enfonce dans le jeu tandis qu'elle s'affaire au repassage. Elle s'accroche au repassage, elle le garde pour les soirs. »

« [...] la vie de son frère à la ferme, dix-huit ans avec les parents, sans se parler, sans se regarder, dix-huit ans, d'abord avec un ouvrier et ensuite sans ouvrier, seul avec le père et la mère pour faire face à tout, traire, soigner les bêtes, fabriquer le saint-nectaire, entretenir les terres et les clôtures, faner, s'occuper des machines, des formalités, de la paperasse. La mère s'y est épuisée ; le père a continué à se débattre pour décider de tout. Ils ont tenu jusqu'en 2008. Depuis deux ans, ils donnent le lait au laitier de Condat, on a toujours dit donner au lieu de vendre, et c'est une défaite ; le père la vomit et la ressasse, la mère parle d'autre chose, mais Claire comprend que l'honneur des parents est perdu. »

« Le père n'emploie pas le mot usine, il parle d'engraissement en Espagne pour les petits veaux en tordant plus ou moins la bouche ; ça ne lui plaît pas, ce système ne lui plaît pas, les bêtes ne valent plus rien, on ne sait pas ce qu'elles deviennent, on ne fait pas du bon travail, on a perdu les pédales. Il insiste et secoue la tête à gauche et à droite, on est foutu, on a complètement perdu les pédales. »

« Sa mère n'ose pas les phrases plus raides qui remuent derrière ses paroles domestiques, occupe-toi de tes affaires, c'est pas parce que tu as fait des études que tu sais tout mieux que nous, on est plus assez bien pour toi, t'y comprends rien. C'est juste, elle n'y comprend plus rien. 
»

« La maison est un bouquet, les couleurs éclatent, ça pavoise en grand, ça jubile et c'est irrémédiable. Les framboises sont velues et tièdes sous la langue. Les chemins, celui de la vieille route, celui des blaireaux, celui de la Fougerie ou du Jaladis, frémissent dans la coulée douce du soir. Elle se laisse traverser et ne pense à peu près à rien tout en prodiguant les soins usuels à la maison de pierre, d'ardoises et de bois. C'est le huitième été qu'elle y passe ; elle compte sur ses doigts, elle aime bien le faire, 2006, 2007, jusqu'en 2013. 2013 est l'année des cinquante ans de son frère, Gilles les aura fin août, il est né onze mois après elle ; si elle avait été un garçon, son frère ne serait pas né. »

« Il ne comprend pas très bien ce qu'elle veut dire ni ce qu'elle ferait, mais il sait qu'elle n'a pas honte de lui et c'est déjà ça. Il pense à vendredi, tout se passera bien, il peut neiger. »

« Trente-cinq ans, quarante ans de haine recuite; le mot ne convient pas, il ne suffit pas, aucun mot ne suffit, et ce qui se passe dans le huis clos de la ferme la poursuit depuis toute sa vie. À Paris, dans le métro ou dans la rue, elle ne peut pas voir un de ces hommes cabossés qui n'ont plus de regard sans penser à son frère et à sa façon de tenir, encore, toujours. »

Quatrième de couverture

Gilles ne se balance pas, il est assis sur le mur du jardin et il regarde devant lui. Il ne regarde pas sa sœur ; il ne l'accompagne pas comme il le fait parfois en imitant le mouvement de ses jambes pour se donner de l'élan. Claire sent qu'il est là sans être là, comme s'il avait le pouvoir de sortir de son corps quand il le veut, ou quand il a peur. Il n'a peut-être pas envie de revenir ; il n'est pas encore revenu avec elle, avec eux, à la ferme, dans la cour, dans le soir de juin.

Une ferme comme une île ; Claire et son frère, Gilles. Cinquante années de leur vie.

Marie-Hélène Lafon a été professeur de lettres classiques à Paris. Prix Renaudot 2020, pour Histoire du fils. Tous ses romans sont publiés chez Buchet/Chastel.

Éditions Buchet-Chastel,  janvier 2026 
170 pages
Prix La Tribune Dimanche 2026

mardi 11 novembre 2025

Le palmier ★★★★☆ de Valentine GOBY

Elle s'appelle Vive. Elle porte en elle une écorchure qui la ronge de l'intérieur et l'empêche de dormir seule dans sa chambre. Elle est encore qu'une enfant.
Le palmier, ce sont des pages colorées, parfumées, fleuries, arborées qui se déversent sur nous, empreintes des odeurs et des sensations de l'enfance, de ses traumatismes aussi. Insoupçonnés à qui ne se donne pas la peine de les conjecturer ;  Vive n'a pas manqué d'amour mais de bienveillance et d'attention de la part d'un père, qui a choisi de se recroqueviller derrière l'oubli, et ce manque a laissé des traces. Les mots l'aideront. Et le contact avec la nature, si belle, aussi. 
J'aime la plume de Valentine Goby. Elle fait naître des images qui ne me quittent pas, bien après la dernière page tournée. 

« Autour de la nudité et de la solitude le rôdeur rôde. »

Le personnage était l'Arbre (...). Le départ, brusquement, c'est la découverte d'un crime, d'un cadavre qui se trouva dans les branches de cet arbre. »
JEAN GIONO,
à propos d'Un roi sans divertissement. 

« Le jardin selon Vive c'est des arbres avec des trous entre eux. Les trous sont de pierre et d'herbe, [...].»

« Sous les arbres s'étend le paradis de Vive. Les feuilles d'arbre absorbent la lumière, la changent en sucre et s'en nourrissent, toutes les couleurs sauf le vert. Le vert est le pays préféré. Les ombres l'agrandissent, au pied des troncs elles déploient des arbres en plus, des arbres couchés, sans épaisseur, changeant de forme, qui déversent au sol la fraîcheur des feuillages et gagnent sur le sec. Les ombres relient les arbres entre eux, amalgament les cimes qui au ciel jamais ne se touchent, dessinent des chemins à l'abri du feu. »

« Vive ordonne les arbres en tribus. Il y a les arbres à histoires. L'arbre mutant par exemple, un bigaradier devenu oranger à partir d'une pousse apparue sous la greffe, maintenant il donne de vraies oranges. L'arbre à plumes, un olivier envahi de perruches à collier qui bruisse et palpite continument - Dan dit l'arbre à chiures. L'arbre à bijoux, un prunus dans lequel Vive a trouvé deux bracelets dorés. L'arbre à frelons, qu'un chasseur a tiré à la chevrotine pour pulvériser le nid, emportant les grosses branches.
Il y a les arbres utiles. Le grand cyprès du bout de l'allée porte un sac où le boulanger dépose du pain le matin. Le laurier-rose sert aux bouquets. Les tilleuls devant la chambre de Vive font rempart au soleil. Les fruitiers servent à donner des fruits. Le myrte à feuillage serré fait coffre à trésors - bracelets du prunus, cartouches de chasse vides, paquet de cigarettes de sa mère FUMER TUE. On a longtemps broyé ses feuilles pour embaumer des peaux tannées changées en sacs ou paires de gants, ainsi est née la parfumerie, dit le père de Vive qui sait de quoi il parle. Il y a les arbres à naissances, mimosas jadis plantés pour chaque nouveau-né par des ancêtres aujourd'hui disparus. Ça aurait plu à Vive, un mimosa rien qu'à elle.

Il y a des arbres à jouer, comme l'olivier au tronc creux où elle fait la marchande.

Il y a les arbres refuges, des lauriers-sauce qui poussent en bosquet sous la première restanque. Entre les troncs, sous un épais pelage vert-gris s'ouvre un abri insoupçonnable. Les sons y arrivent assour-dis. La pluie n'entre pas. La chaleur n'entre pas mais dilate par en dessous le parfum des feuilles. Le jour darde en rayons rares. On est dans la pénombre qui est plus que de l'ombre, elle a du volume. Les paumes tendues, Vive escamote les pointes de feu qui percent entre les feuilles, ses doigts s'orangent en transparence. Elle pense aux mains de la Daphné de Rome, sur la carte postale punaisée au-dessus de son lit. Des feuilles de marbre poussent au bout des doigts de la statue, si fines qu'aux bordures la lumière les traverse. Elle connaît l'histoire de Daphné, une demi-déesse, une nymphe indique la carte postale, nymphe est entré dans son cahier de mots, qui échappe à un poursuivant en suppliant son père de la changer en arbre. Le père est un dieu. Il peut tout. Il métamorphose sa fille en laurier et triomphe d'Apollon. Des nymphes vivent aussi dans les platanes, les pins et les micocouliers a raconté madame Meyer, la maîtresse - dans les prunus peut-être, d'où les bracelets. Qu'est-ce que Daphné per-çoit de l'oiseau perché sur sa branche ? Du scarabée qui tâtonne son tronc ? Vive apporte dans les lauriers des livres, des peluches, des biscuits. Nul n'y entre avec elle à l'exception de Jujube, sa chienne qui a le nom d'un fruit. Vive se demande ce que Daphné perçoit de Jujube couchée sur ses racines. 
[...]
Et puis, il y a le palmier. Il n'appartient à aucune tribu. Même pas relié aux autres arbres par son ombre. Majestueux, immense, solitaire. On le voyait depuis le bas de la colline et depuis le village au-dessus. Il était l'arbre le plus haut du domaine. Il mesurait vingt-cinq mètres, a dit le père à l'élagueur, il avait cent soixante-cinq ans. Jusqu'au charançon il n'avait pas d'histoire. Il était le palmier. Il était vivant et maintenant il est mort.»

« Pour que le père consente à être ici, il faut d'abord qu'il ait été ailleurs. Qu'il rentre de quelque part, de l'usine, de voyage, qu'il ait à raconter. Il rapporte une fiole, parfois une écorce aussi, un bout de bois, une feuille, et révèle à l'enfant le processus de conversion d'un état à l'autre, du végétal à la pâte, du solide au liquide. Ou plutôt il défait le temps, recompose la plante à partir du flacon où le récit patiente pareil au génie dans la lampe. Le mieux, c'est quand il parle d'un arbre. »

« Cette huile-là vient de l'île de Mohéli, la plus petite des Comores il dit. Ça fait trop de mots d'un coup. Elle préfere Mohéli à Comores, elle garde Mohéli, chasse Comores. Elle s'arrête là pour les nouveautés, les prochains mots tourbillonneront au creux de ses pavillons d'oreilles et se disperseront dans les airs. Elle oublie mangrove, garde l'image d'arbustes sur pilotis. Elle feuillette mentalement le catalogue de paradis accordé aux paroles du père, paysages bleu blanc vert, bestiaire exotique, quand d'un coup un intrus surgit: le dugong. Un mammifère à corps de dauphin et à tête d'hippopotame pourvu d'une large trompe et de défenses miniatures. Elle additionne les caractéristiques, l'improbable silhouette se forme sous son front, une chimère, un cadavre exquis ; il doit blaguer son père. Le dugong broute le fond des eaux, il ajoute, il aboie, siffle et gazouille, on dit qu'il chante. S'il existe, le dugong mérite une entrée dans le cahier de mots. »

« Une odeur se déplie, il faut du temps pour entrer à l'intérieur. On la fait d'abord voyager vers les poumons, vers le cerveau, Vive visualise le trajet à travers les tuyaux et les poches du corps. Elle te remplit et ensuite seulement elle t'enveloppe, tu entres dans l'odeur, tu découvres sa forme, ses strates. »

« C'est le père qui constitue sa collection. Quand on l'interroge sur le métier de son père, pour faire simple elle répond parfumeur, ce qui au sens strict est faux : on se le figure nez. On se trompe. Il agit bien en amont. Avant l'artiste. Avant la formule. Avant le mélange versé dans des flacons chics et chers ou dans des pains de savon ou des crèmes et cosmétiques ou des kits d'aromathérapie et des déodorants d'intérieur, des bidons de lessive, de liquide vaisselle ou de détergent wc et aussi des yaourts, des glaces, des pâtisseries et des biscuits industriels, il est avant le nom, son père, avant la marque au bel habit, avant la boutique et la publicité, tout en haut de la chaîne. Il est du côté de l'ombre. De l'usine, des cuves, des alambics, des extracteurs, du gaz, de la vapeur, des solvants et alcools. Du côté des huiles, des hydrolats, des beurres, des concrètes, des résinoïdes et des absolues, qu'il vend dans le monde entier. Des odeurs franches, âpres, corrosives et tenaces. Du produit tout nu. Du côté des ouvriers que précèdent les sourceurs que précèdent les paysans qui cultivent et collectent, tous ils se tiennent la main. Il est dans les feuilles, les fleurs, les bourgeons, les écorces, les bois, les sèves, les rhizomes, les racines, les mousses et les lichens et même les cires et même les glandes. Il est dans la terre et les graines, dans l'informe, dans les limbes. Il est dans la matière première. »

« Même sa meilleure amie Alia, qui contre un rouleau de réglisse promène parfois ses yeux sur l'étagère sans avoir le droit d'y toucher, ne sait pas ce qu'est le tea tree, n'a jamais vu d'essencier ni d'appareil de distillation moléculaire. Alia ignore que le cèdre de Virginie n'est pas un cèdre mais un genévrier; que le baume Pérou n'a jamais poussé au Pérou ; que la rose de Damas est cultivée en Bulgarie. Elle s'extasie sur le bleu profond d'une essence de camomille, le vert violacé de l'essence de vétiver, persuadée que les coloris reflètent ceux du végétal. Vive ne la contredit pas, elle a ses secrets d'initiée. »

« Dan sort le premier, sac à l'épaule, Vive court vers lui, il la soulève, ça va brindille ? Elle retrouve dans sa nuque l'odeur de cette essence de racine appelée costus, vieux t-shirt et cheveux gras, mélange coton-poussière-sébum avec par-dessus, ce soir, un effluve de fraise - ses chewing-gums préférés. »

« Il aurait fallu y prêter attention depuis longtemps, aux écorces et aux feuilles, comparer les motifs d'un marqueur temporel à un autre pour déceler une éventuelle anomalie. L'image fixe ne parle pas. Le récit exige une image répétée, ou du moins en mouvement. Qu'est-ce que ça dit, la colle sur cette branche ? Et la suie qui pellicule cette feuille ? Est-ce qu'elles étaient là, avant ? Avant, c'était quand ? Et ce nappage blanc velouré ? Ces taches, trous, dentelles et décolorations fantastiques ? C'est si beau. Les hématomes sur les olives c'est beau. Et ces couleurs indécises sur les feuilles des fruitiers, dégradés de verts, rouille, beiges, stracciatella qui dessinent d'étranges topographies impossibles à interpréter. C'est beau et c'est muet. Et si ces merveilleux tableaux étaient des eczémas, des lèpres et des brûlures ? Comment savoir ? La beauté n'exclut pas l'effroi. »

« Une odeur sans image est orpheline.
Il explique : ce qu'on ne voit pas, on a du mal à le reconnaître. Nous sommes si habitués aux images que sans image, même les odeurs les plus évidentes nous échappent. Il refait passer des mouillettes face à la mosaïque de photos, cette fois toutes les réponses sont justes. Il dit qu'on rééduque l'anosmie, la perte de l'odorat, en invitant les gens à imaginer la forme et les couleurs des ingrédients qu'ils respirent. Sentir de l'eau de rose et visualiser une rose. Respirer du poivre et visualiser du poivre. Et le cerveau, tout doucement, recommence à établir le lien, à reconnaître les odeurs perdues. Il dit que les apprentis parfumeurs notent les images que leur évoque chaque essence dans un cahier spécial pour les mémoriser. Par exemple l'odeur de la fleur d'oranger - les mouillettes de néroli circulent. »

« - Tu la couves trop. Tu ne lui rends pas service.
- C'est une enfant, Marco.
- Une princesse. Comment tu veux qu'elle grandisse ?
Les éclats de voix traversent la cloison jusque tard dans la nuit. Est-ce que sa mère l'empêche de grandir ? Est-ce que la peur fait grandir ? Est-ce qu'il faut grandir ? Est-ce normal que ça fasse si mal ? Est-ce que grandir exige de dormir dans sa chambre ? Au fond de son lit Vive se bouche les oreilles. La carte postale de Daphné qui devient laurier est glissée sous sa tête. Pas vivante. Un peu vivante quand même, comme les photos des gens qu'on aime. Une esquisse de harde. Serre-moi, Daphné, s'il te plaît. De toutes tes feuilles. Elle est épuisée du sécateur et du stipe. Épuisée de Céline, de sa tête empalée aux couettes blondes et à œil en noyau de deglet nour. C'est une sale nuit. »

« Ce qui protège la proie c'est l'ombre ou c'est la harde. La harde porte pour l'heure des écharpes dénouées, des jeans usés et des survêtements verts aux genoux, des tignasses emmêlées où se prennent des boules piquantes de bardane, elle a au fond des poches des madeleines sous blister et parfois des mégots de FUMER TUE. C'est le territoire de la harde que Vive parcourt et non plus son jardin, débarrassé des larves, des sangliers, de la pyrale, du sécateur parce qu'eux, les cousins, n'en ont pas idée. Elle squatte l'enfance des autres. Emprunte leurs regards. Et se dépossédant, se délivre. Les cousins en forme de t-shirt rendent tout un pan de l'uni-vers à nouveau habitable.»

« Des chromatogrammes, on dit. Battements de cœur des odeurs, pense Vive. À chaque pointe, une molécule différente - elle a l'image du panorama alpin punaisé dans la cuisine, des noms écrits de bas en haut dans le prolongement des sommets. Une fois les molécules identifiées, quantifiées, la formule révélée, on peut corriger l'odeur. L'améliorer. La reproduire. Comme une recette. »

« - L'absolue de mimosa est très visqueuse. L'odeur diffère énormément de la plante. Des notes marine, concombre, melon. Elle est plus verte parce qu'on traite les feuilles en même temps. Plus dense aussi. Un peu fleur fanée, vous voyez. L'odeur de la fleur fraîche est plus aérienne.
La fleur fraîche est partout. Vive ouvre ses narines, ça sent le miel, rien que le miel, le miel de mimosa qui pénètre en même temps les yeux, la bouche et les narines, jaune et miel à volonté [...]. »

« Fouèd, elle répète, et elle écoute le son que ça fait pour l'imprimer. Le son du cœur ému. Ne plus jamais dire Fouad. »

« Un jour que sous les roseaux, sommeillait mon eau vive 
Vinrent les gars du hameau, pour l'emmener captive 
Fermez, fermez votre cage à double clé,
Entre vos doigts, l'eau Vive s'envolera, dit la chanson.
C'est le moment de l'interlude. On entend la guitare de Guy Béart, rejointe dans certaines versions par un accordéon. Soudain elle se dérobe, la tonalité en sol majeur installée depuis les premières mesures, uniformément solaire. Mi mineur, impose l'accord à la reprise du motif, invitant un ré dièse plein d'incertitude. Le mode majeur a beau revenir, la vigilance que le ré dièse allume ne s'éteint plus. Inquiétante petite diode. »

« Un jour, Vive lit un poème dont elle ne mémorise que des vers épars, et dont le nom de l'auteur ensuite lui échappe : "En chacun de nous veille l'enfant à la langue tue. Notre âge est sans limite. Et personne ne peut dater l'origine de mes larmes."
L'origine des larmes, c'est le jour du goudron. Trop abstraite, cette matière première, pour captiver Marco. Trop volatile. Année après année, l'étagère à essences se couvre de poussière.
L'image du stipe persiste. »

« Et alors tout prend sens. Il suffit de décaler la caméra. Un mouvement latéral vers la droite, très léger, même pas un panoramique, pour saisir le hors-champ de l'image première. Le jour de l'élagage du palmier, tandis que tous fixent avec stupeur les palmes tournoyantes, les grappes de dattes affalées dans la bâche, les larves dégueulasses et pour finir, le stipe noir dressé dans le ciel cobalt, Marco, légèrement en retrait, scrute son téléphone portable. Le petit rectangle bleu, là, au bord de l'image, voyez, c'est son écran. Il n'a pas cessé d'être ailleurs tandis que l'élagueur œuvrait. Le palmier n'était pas encore mort qu'il l'avait oublié, par avance dans l'après. L'élagage est un non-événement. Comme le jour du goudron et de l'ogre. Il n'a pas le temps, Marco, il ne s'arrête pas davantage aux larves de charançons qu'à l'ogre, il oublie tout ce qui leste, pèse aux chevilles, il ne s'en rend même pas compte. La tragédie l'emmerde. Il avance. Il n'a pas de hérisson. »

Quatrième de couverture

À la manière des imagiers de notre enfance, Valentine Goby offre un roman d'initiation à la fois grave et lumineux le portrait kaléidoscopique d'une petite fille qui cherche à guérir de ses blessures grâce à ses liens sensibles au langage et à la nature.

Vive est une enfant dont la jeunesse se déploie à l'ombre des grands arbres du jardin familial, dans l'attente des essences exotiques que son parfumeur de père rapporte de ses lointains voyages, et en écho aux mots nouveaux qu'elle consigne dans son carnet pour apprivoiser le monde qui l'entoure. Un univers merveilleux peu à peu teinté d'angoisses dont Vive va tenter de saisir l'origine en archéologue de sa propre existence. Afin de comprendre la signification de l'image obsédante qui ouvre le livre et signe la fin de l'innocence - le palmier mort -, elle va défroisser les plis de sa mémoire et reconstituer le puzzle des souvenirs.

Le palmier est le roman vrai d'une héroïne qui, comme l'autrice elle-même, fut très tôt confrontée à l'enchantement et à l'effroi. Il est aussi une fascinante enquête, intime et poétique, sur l'univers de la parfumerie, le territoire de l'enfance, les pouvoirs de l'imaginaire et l'aventure de l'écriture.

Valentine Goby est l'autrice de plusieurs romans publiés chez Actes Sud, notamment Kinderzimmer (2013), pour lequel elle a obtenu treize prix littéraires dont celui des Libraires, mais aussi Un paquebot dans les arbres (2016), Murène (2019) et L'île haute (2022).

Éditions Actes Sud,  août 2025
320 pages
Prix François Sommer 2026