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samedi 27 avril 2024

L'enfant de la prochaine aurore ★★★★☆ de Louise Erdrich

Un virus s'est répandu sur la Terre et l'évolution des êtres vivants régressent. 
« Nous ne savons pas. Soyez patients. La science ne détient pas de réponses instantanées. La vérité prend du temps. »
Louise Erdrich imagine un monde assez glauque, dans un futur proche, un monde qui doit faire face à ce fléau et s'organiser, notamment pour perpétuer l'espèce humaine normale, celle d'avant. 
Les femmes, dans ce nouveau monde, sont donc la cible ; elles doivent contribuer. 
Engendrer. 
Enfermées.
« Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe c'est qu'on ignore précisément ce qui se passe. »
Ce qui est intéressant dans ce livre, c'est que nous sommes plongés dans cette nouvelle ère grâce à Cedar, une jeune amérindienne qui raconte à  l'enfant qu'elle porte en elle, tout de ses sentiments, ses impressions, ses craintes, ses angoisses, ses colères, ses petites joies aussi, ses espérances, ses prières, ses réflexions, ses interrogations. Elle nous confie ainsi beaucoup d'elle, se raccroche à son enfant, à cette vie qui grandit en elle et rend ainsi ce livre profondément humain
Il y est question de quête d'identité, du poids de la transmission, de réchauffement climatique, de politique. Dans ce livre, certains protagonistes agiront sans scrupules envers leurs semblables. 
=> Comment vivre dans une société qui privent les êtres d'amour et de liberté ?

Un livre qui fait écho à La Servante écarlate et semble résonner aussi avec le livre de Wendy Delorme "Viendra le temps du feu" dans lequel je viens de me plonger. Et puis le personnage de Mother, ici, n'est pas sans rappeler le Big Brother de 1984.

"L'enfant de la prochaine aurore" est une lecture passionnante, étonnante aussi, exigeante, allez oui, un peu ; je ne l'ai certainement maîtrisée de bout en bout, mais qu'importe, elle m'a tenue en haleine et a suscité pas mal de réflexions sur des sujets préoccupants de notre actualité - elle a fait notamment écho aux récentes infos politiques et sociales aux États-Unis. 
À  lire !
« Et le ciel a fleuri, il verdoie d'étoiles. Je n'avais encore jamais vu des étoiles pareilles. Intenses, brillantes, douces. Je suis soulagée de penser que rien de ce que nous avons fait subir à cette terre ne peut les atteindre. Je songe aux neurones qui dans ton cerveau sont en train de se relier, de se ramifier, de développer la capacité que tu auras, je l'espère, à t'émerveiller. Ils s'enchaînent, à la manière des galaxies. Peut-être que nous fonctionnons nous aussi comme des neurones, interconnectant des pensées dans la lie géante de Dieu. »

« Le Verbe est vivant, être, esprit, tout en verdeur verdoyante, tout en créativité. 
Ce Verbe se manifeste dans chaque créature. »
Hildegarde de Bingen (1098-1179)

« Je ferme ensuite les yeux et j'écoute le grondement et le fracas du monde qui passe en trombe. Nous aussi, nous passons en trombe. Le vent cinglant nous double. Nous sommes si brefs. Un pissenlit d'un jour. L'enveloppe d'une graine ricochant sur la glace. Nous sommes une plume tombant de l'aile d'un oiseau. Je ne sais pas pourquoi il nous est donné d'être tellement mortels et d'éprouver tant de sentiments. C'est une blague cruelle, et magnifique. »

« Si l'évolution régresse, nous ne saurons jamais pourquoi, pas davantage que nous ne savons pourquoi elle a démarré. C'est comme la conscience. Nous sommes capables de dresser la carte du cerveau et de décrypter l'origine des pensées, et même des sentiments. Nous pouvons tout dire sur le cerveau, sauf pourquoi il existe. Ni pourquoi il réfléchit à ce qu'il est. »

« Et pendant tout ce temps, alors que le soleil décline, nous baignant dans un embrasement magnifique, mon cœur se fend peu à peu. L'or profond aux reflets orangés est pure nostalgie. Une très ancienne clarté se diffuse déjà sur cette belle vie que nous partageons. Je deviens lourde, enracinée dans ma chaise longue. Tout ce que je dis et tout ce que disent mes parents, les amis qui vont et viennent, la saveur piquante de la citronnade, le vin sur leur langue, les cris d'oiseaux ensommeillés et les écureuils qui s'élancent de branche en branche, sans crainte, dans les hautes cimes des vieux érables et des féviers, tout cela est en phase terminale. Il n'y aura plus jamais d'autre mois d'août sur terre, pas comme celui-ci ; il n'y aura plus jamais cette sorte de bien-être et de justesse. Les oiseaux changeront, les écureuils tomberont des arbres, et qui se rappellera comment on fait le vin ? »

« [...] me voici, peut-être une contradiction ambulante, peut-être deux espèces dans un seul corps. Personne ne le sait. Une femme, une pauvre fille, un boulet, une dilettante enceinte et sans diplôme, pas seulement à cheval sur les millénaires mais sur les époques. Je suis aussi une Indienne Ojibwé mal dans sa peau, une catholique novice, un cerveau qui s'escrime et invente des drames inconciliables. C'est plus fort que moi, j'amasse des tonnes d'idées sans intérêt et je suis incapable de les distinguer de celles qui sont importantes - pourtant l'Incarnation, ça, c'est important. Ça, c'est pertinent, selon moi. »

« Les dinosaures ont eu une longévité tellement plus grande que nous, ou plus grande que ne le sera probablement la nôtre, et pourtant ils avaient un cerveau tellement petit. La sottise serait-elle une bonne stratégie de survie ? »

« Lorsque survient la fin du monde, la première chose qui se passe c'est qu'on ignore précisément ce qui se passe. »

« Phil a emporté un des fusils, ce qui ne nous empêche pas de rester sur le qui-vive. Mais être dehors et marcher tous les deux librement me procure un plaisir si fort que je ressens tout trop violemment - le passage délicat de l'air sur mon visage, la souplesse du sol sous les arbres, le relief de l'écorce sous mes mains, la caresse des feuilles sur mes vêtements et sur ma peau. Une conscience enchantée m'envahit. Je glisse une feuille noire entre mes doigts, remonte le long de la nervure centrale rigide. J'avale l'obscurité d'un trait, le riche bouillonnement de la terre. »

« Le sommeil négatif

Dans le sommeil que je ne trouve pas toutes les nuits, j'éprouve la tranquillité d'esprit qui me permet de ne pas me suicider tout au long de la journée suivante, au cours de laquelle l'envie de dormir me torture. Faute d'un mot plus approprié, je nomme cet état d'esprit, dans lequel je pense au sommeil mais sans vraiment dormir, le sommeil négatif. Car il n'est négatif qu'à la façon dont un bout de pellicule noire est l'image fantôme d'une photographie je m'oppose à ce que ce mot comporte le moindre jugement de valeur. D'autant que dans ce crépuscule de la pensée éclosent des sensations positives. Éveillé dans le noir, je ressens le plaisir de mon souffle qui entre et sort sans effort de mon corps. Quand je règle ma respi- ration sur les expirations un peu engorgées de Trésor, je prends conscience de la douce générosité du temps. Voilà l'éternité, à cet endroit précis, car l'éternité n'est rien d'autre que la conscience que nous avons du temps qui passe. Être couché près de ma femme pendant trois heures et ressentir pleinement chacune de nos respirations conjuguées. Le bonheur suprême. C'est la quatrième heure qui craint. L'anxiété s'insinue. La pensée des tâches du lendemain, encore amplifiée par la tentative désespérée de prendre du repos. Aigreur. Elle dort bien, pourquoi pas moi ? Et pire. Elle roule sur le côté ou grogne alors que je m'endors enfin, faisant jaillir chez moi des larmes de frustration. Le cerveau se met à divaguer. Il sort de sa boîte et rôde dans la maison en quête d'un meilleur endroit où se reposer. 
Par terre ? Sur le canapé ?
Ce n'est que par le plus grand des efforts que je parviens à revenir à un état de sommeil négatif, c'est ça ou avaler un comprimé. J'en ai essayé des tonnes et certains me font de l'effet un certain temps, mais tous ceux qui sont efficaces créent aussi une dépendance et je ne voudrais être dépendant que d'une seule chose. De la réflexion. Des plaisirs de l'esprit. La réflexion me sauve, finalement. Je me rends compte que si j'essaie de résoudre un problème moral épineux, ou de rédiger les trois ou quatre pages suivantes de mon manuscrit, l'objectif abstrait déclenche une prompte avalanche. Le sommeil me gagne. Tandis que la pièce s'éclaire, un état plus doux s'empare de moi, et quand Trésor se lève je m'endors pour de bon. Je suis dans les vapes. Si personne ne me réveille, je peux rester comateux une bonne partie de la matinée. Mais vers neuf heures, en général, je dois répondre à une urgence naturelle. Je me lève souvent plein d'amertume. Toutefois les souvenirs de mon sommeil négatif viennent à mon secours et je ne me suicide pas.

P-S : Il faut que je griffonne ça en vitesse : visite-surprise des Nagamojig. Bimibatoog. »

« Et le ciel a fleuri, il verdoie d'étoiles. Je n'avais encore jamais vu des étoiles pareilles. Intenses, brillantes, douces. Je suis soulagée de penser que rien de ce que nous avons fait subir à cette terre ne peut les atteindre. Je songe aux neurones qui dans ton cerveau sont en train de se relier, de se ramifier, de développer la capacité que tu auras, je l'espère, à t'émerveiller. Ils s'enchaînent, à la manière des galaxies. Peut-être que nous fonctionnons nous aussi comme des neurones, interconnectant des pensées dans la lie géante de Dieu. »

« T. S. Eliot avait peut-être raison. Notre monde ne se finit pas sur un boum mais sur un gémissement hésitant. Je mets mon travail de côté. »

« Quand vous ouvrirez ce magazine, il est fort possible que j'aie mon bébé dans les bras. Je l'espère. J'ai beaucoup appris sur le sujet traité dans ce numéro : l'Incarnation. Que mon corps soit capable de bâtir un conte- nant pour l'esprit humain a suscité en moi la volonté de survivre. Et m'a révélé bien des vérités.
Quelqu'un a été torturé en mon nom. Quelqu'un a été torturé en votre nom. Il y aura toujours quelqu'un dans ce monde qui souffrira en votre nom. Si votre tour est venu de souffrir, souvenez-vous-en. Quelqu'un a souffert pour vous. Voilà ce que signifie revêtir une enveloppe de chair humaine: être prêt à accepter la douleur pour un autre être humain.
J'ai vu une jeune femme en plein travail souffrir davantage que le Christ pendant ses trois heures de martyre sur la Croix. Ses souffrances ont duré vingt-quatre heures, sans interruption. Et j'ai entendu parler d'accouchements qui ont duré beaucoup plus longtemps encore. Pour mettre cet enfant au monde, j'endurerai les douleurs nécessaires. Je ne peux m'empêcher de souhaiter une épidurale, mais voilà pourquoi j'écris. C'est cela l'Incarnation. L'esprit donne sens à la chair. Sinon, nous ne sommes que des tas de bidoche. »

« Ensuite nous ne parlons plus pendant longtemps. Mais je lui réponds en pensée, en me balançant dans le noir, alors que mon cœur palpite d'un amour brûlant, d'un amour de toi, d'un amour de tout, toujours plus généreux et passionné à chaque cellule sanguine toute neuve, à chaque éclair glacé de neurone. Sauvage, implacable, collant à la réalité tel du goudron en fusion, cet amour grandit. Et je pense : Bien sûr que tu seras heureuse lorsque tu verras mon bébé, oui, tu seras ravie. Cet enfant est la lumière du monde ! »

« Je reste tranquille, seule.
Et je me rappelle maintenant que j'y étais, la dernière fois qu'il a neigé au paradis. J'avais huit ans. Je le sens, là. Le froid qui envahit mon corps, sa clarté. Le ciel déversait de la neige en abondance. Viens ! a crié Sera. Glen a hurlé : La neige ! Nous nous sommes précipités dehors et, subjugués, nous avons campé sur la pelouse d'un vert terne. Les flocons tournoyaient autour de nous, tombant toujours plus vite. Et il y avait des oiseaux, des oiseaux frénétiques, un grimpereau qui montait et descendait le long des arbres en émettant de petits claquements. Des merles frigorifiés qui lançaient des trilles tandis que la neige s'accumulait, flocon après flocon. L'air s'est figé et la neige a pourtant continué de tomber. Des gens déambulaient, pareils à des ombres blanches, et leurs voix étaient les cris d'enfants perdus. La neige emplissait le ciel et ne cessait d'arriver, comme un ravissement, en rideaux mouvants. Elle ne s'arrêtait pas. Elle ne fondait pas dans l'herbe. Elle s'accumulait sur chaque surface. Et je la sens, là, si lourde. Chaque brindille fut soulignée de neige. Chaque bain d'oiseau devint solide, et le treillage et les capitules secs des fleurs d'été furent bordés de volants blancs. Il a neigé sur chaque aiguille de pin, sur le haut des piquets, sur les voitures. Dans les rues, sur les trottoirs, dans le caniveau, il a neigé. Et moi je suis dedans, je tombe avec elle, je l'enfourne dans ma bouche, la lance dans les airs, en bombarde mon père et ma mère. La blancheur emplit l'air et il n'y a rien d'autre que de la blancheur. Je suis ici, et j'étais là bas. Et je me suis posé la question, depuis ta naissance. Où seras-tu, mon chéri, la dernière fois où il neigera sur terre ? »

Quatrième de couverture

Notre monde touche à sa fin. Dans le sillage d'une apocalypse biologique, l'évolution des espèces s'est brutalement arrêtée, et les États-Unis sont désormais sous la coupe d'un gouvernement religieux et totalitaire qui impose aux femmes enceintes de se signaler. C'est dans ce contexte que Cedar Hawk Songmaker, une jeune Indienne adoptée à la naissance par un couple de Blancs de Minneapolis, apprend qu'elle attend un enfant.
Se sachant menacée, elle se lance dans une fuite éperdue, déterminée à protéger son bébé coûte que coûte.

Renouvelant de manière saisissante l'univers de l'auteure de LaRose et Dans le silence du vent, le nouveau roman de Louise Erdrich nous entraîne bien au-delà de la fiction, dans un futur effrayant où les notions de liberté et de procréation sont des armes politiques. En écho à La Servante écarlate de Margaret Atwood, ce récit aux allures de fable orwellienne nous rappelle la puissance de l'imagination, clé d'interprétation d'un réel qui nous dépasse.

Considérée comme l'un des grands écrivains américains contemporains, Louise Erdrich est l'auteure d'une œuvre majeure, forte et singulière, avec des romans comme La Chorale des maîtres bouchers et Love Medicine. Récompensée par de nombreux prix littéraires, elle a été distinguée par le prestigieux National Book Award et le Library of Congress Award. Son précédent roman, LaRose, qui clôturait la trilogie initiée avec La Malédiction des colombes (2010) et poursuivie avec Dans le silence du vent (2013), a été récompensé par le National Book Critics Circle Award.

Éditions Albin Michel,  janvier 2021
402 pages
Traduit de l'américain par  Isabelle Reinharez

samedi 31 décembre 2022

Nos mères ★★★★★ d'Antoine Wauters

Un petit bijou
qui m'a parlé en plein coeur. Les mots d' Antoine Wauters pour dire l'indicible, l'inhumanité de la guerre sont d'une force immense ; ils cognent, frappent, émeuvent au plus haut point, avec violence et tendresse à la fois. Des mots auxquels se raccrochent Charbel en s'inventant des histoires, en s'imaginant entouré des frères et soeurs, pour annihiler tant bien que mal peines et douleurs, surmonter ses peurs. Des mots qui « quand ils ne sont pas dits, nous tuent à petit feu. »
« Nous mentons.
C'est vrai.
Mais c'est de vivre dans la même éclipse de lumière qui en est la cause, c'est de n'avoir nulle part où aller, sinon ces pures chimères. »
Un très bel hommage aux mères...
« Nos mères ont des soucis terribles, le coeur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu'il est le plus beau du monde, et la guerre n'y change rien. Elles ont le coeur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d'oranger, écrasé leur bon coeur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.
Mon amour.
Ma vie.
Mon mari.
Sans cesse.
Arrêté.
Dépecé.
Atrocement mutilé par les miliciens puis jeté aux chiens de l'oubli.
Sans cesse.
Mon amour, mon mari. »
Une sublime lecture, dense, qui s'apprivoise, qui bouleverse - à accompagner de toutes les notes de Verdi, et du Joueur de vielle de Franz Schubert.
Merci Antoine Wauters pour cette belle parenthèse !
« [...]
Toutes les mères nous enferment dans un cocon, à double tour, puis elles jettent les clés. Voulant nous protéger, elles nous font vivre dans un monde stérile à l'intérieur duquel la violence ne doit pas pénétrer, mais pénètre quand même, ça va sans dire, en transparence de leurs grands yeux toujours recrus d'horreurs. Mine de rien, elles nous mettent des mots doux à la bouche, pour que jamais on ne puisse venir hurler nos rages à leur visage. Et pourtant, ces geôlières, nous les aimons, les adorons, et l'amour qu'elles nous donnent n'est jamais assez grand.
[...] »

« Enfant, quand je faisais référence à toi dans les histoires que j'inventais pour me tenir compagnie, je ne disais jamais maman, ni ma mère, mais bien plutôt nos mères. Comme si j'étais plusieurs enfants et toi plusieurs mères à la fois, et comme si tout ce que je souhaitais finalement c'était ça : diluer nos souffrances en fragmentant nos vies. Jean Charbel »

« Elles nous enferment, et sur nous rabattent les attaches de leurs colliers de perles et de leurs ceintures et de leurs chaussures et de leur deuil et de tas d'autres choses encore, mais nous regardons ailleurs et nous n'en parlons plus.
Nous ne regardons pas la pièce où nous sommes enfermés. Non. Nous regardons le soleil et la pluie, le soleil dans la pluie parfois, attentivement les plantations d'arbres fruitiers au loin et les systèmes souvent fort compliqués d'irrigation.
Elles nous étouffent quand elles nous parlent. Des paroles doucement agréables. Des chants qu'elles font venir par les falaises et rouler et enfler jusqu'à nous.
Elles crient.
Leur enfant.
Elles osent poster leur corps sur la terrasse grise de la maison jaune.
Mon enfant, mon amour.
Elles osent crier.
Ma brebis, ma poule d'eau, mon amour.
Elles ont, sur la terrasse, des larmes fraîches sous leurs pieds nus. Mon amour, mon enfant.
Elles font état de leur tristesse, de leur folie,
tout ça qu'elles crachent.
Mon enfant, mon amour, ma brebis.
Tout ça qu'elles font rouler à notre endroit, sur nous. Tout ça qu'elles crachent jusqu'à nous, brûlant nos cœurs.
Ma chèvre.
Mon hibou.
Mon enfant que j'aime chaud. »

« Ensemble, mes frères et moi prions le cadavre de l'homme de la vie de nos mères, le cadavre de papa que nous veillons depuis des années, couché tout contre nous dans la meilleure grotte sèche, des perles ceignant ses ses poignets et sa nuque. »

« Et, ensemble nous tenant chaud, nous comptons celui que nous avons perdu. Un. Un. Un. Un. Père. Père. Papa. Papa. Nous comptons comme nous sommes, comme nous respirons et comme nous vivons: doucement, violemment. »

« Mais voilà. Depuis le temps que ça dure nous nous sommes renforcés, avons appris à ne plus écouter quand nos mères, par exemple, foncent dans les murs avec leur voix. Hurlent et foncent dans les murs de la maison. Hurlent et dégueulent l'eau des gâchis, des départs.

...si heureux dans la maison jaune... si heureux ton père là et grand-père avec nous... si joyeux dans la maison avec la pluie, le sable, le khamsin et le soleil partout... si heureux sous le vol des oiseaux et tous les quatre à la maison... si heureux tous les quatre dans ce maudit pays... »

« Nous mentons.
C'est vrai.
Mais c'est de vivre dans la même éclipse de lumière qui en est la cause, c'est de n'avoir nulle part où aller, sinon ces pures chimères. »

« Parfois, malgré tout, on s'ennuie un peu.
Parfois, dans la grotte, on ne voit plus rien du tout, que ce qui nous tombe dans la tête sans qu'on le décide, sans qu'on le veuille, à cause du manque et tout et tout. Ça nous tombe dans la tête, un tas d'images, de voix qui nous font décoller de nos corps et marcher déjà dans le soleil immense, au milieu de la mer, vers la Grotte aux pigeons, papa, maman, grand-père et moi, comme on l'a fait des centaines de fois à bord de notre barque et le filet de pêche qui grossit à vue d'œil pendant ce temps.
La mer, raconte Charbel, est la chose la plus éloignée de nous.
La chose la plus pure, ajoute Maroun. L'endroit le plus proche de la ville et des bombes, ose Tarek.
Oui. La mer s'ouvre ici sur une ville pleine de chars et d'obus, ajoute-t-il. Pleine de charniers pleins de cadavres, et dans le fond d'un de ces trous dit-il, dans l'un de ces charniers creusés par des barbares scandant le nom de leur Dieu, papa dort d'un sommeil de bûche. »

« Et je lui parle de qui est parti, et quand, et où, et pour quelle dégueulasse raison, mais Luc connaît la guerre tout aussi bien que moi et nul besoin d'aller plus loin.
Je sais qu'elle me comprend et je lui dis voilà, écoute, Luc, maintenant nous vivons avec mummy dans une maison grise avec des arbres rares et des races d'animaux disparus, à cause des bombes et des combats des milices adverses. Oui, nous vivons dans cette triste maison avec en tête une tripotée de mauvais souvenirs. Et dans la pièce centrale se trouvent nos mères. Et dans celle tout en haut se trouve mon territoire, une minuscule caverne où je respire en compagnie de mes frères depuis un temps incalculable. Et entre ces deux mondes, Luc, tiens-toi bien, c'est le domaine du vieillard couché, le domaine de grand-père, seul homme de la tribu depuis que l'autre est parti, fossilisé. Même quand tu cherches bien : parti, fossilisé.
Et Luc, même s'il n'y a pas de raison d'être d'accord avec le départ de quelqu'un qu'on appelait papa, Luc sera d'accord avec moi. »

« Nos mères ont des soucis terribles, le cœur brisé en deux parties de deuil, broyé, envolé dans les odeurs pistache propres à ce pays dont les habitants disent qu'il est le plus beau du monde, et la guerre n'y change rien. Elles ont le cœur perdu, nos mères, dans les odeurs de pain au sésame et au thym, dans les essences de rose et la fleur d'oranger, écrasé leur bon cœur, en bouillie, en tas, déclassé sous le balcon de couleur des maisons de la ville.
Mon amour.
Ma vie.
Mon mari.
Sans cesse.
Arrêté.
Dépecé.
Atrocement mutilé par les miliciens puis jeté aux chiens de l'oubli.
Sans cesse.
Mon amour, mon mari. »

« Courir. Nous disons qu'on le fait, et on le fait : on court dans la pièce - seize pas quand on tourne en rond, vingt-huit quand on longe les murs, et huit, d'un mur à l'autre, si on prend par le centre. On court, c'est cela, se réfugier dans les chimères. Ce sans quoi ce serait ça : la mort, par asphyxie, simplement. »

« Le soir toujours, mes frères ont vue sur les sommets, sur les falaises et la mer Méditerranée, on se souvient, on y nageait avec des masques de plongée, des palmes vert fluo et un tuba divin pour boire le ciel mais sans nuages ni balles de kalachnikovs.
Mon enfant.
Elles osent venir encore, elles osent crier. Ma brebis, ma poule d'eau, Jean.
Elles ont, sur la terrasse, d'éternelles larmes fraîches sous leurs pieds nus.
Mon amour, mon enfant.
Elles font état de leur tristesse, de leur deuil, leur folie, tout ça qu'elles crachent mais pensent cacher.
Mon amour.
Tout ça qu'elles font rouler à notre endroit, sur nous. Tout ça qu'elles écoulent jusqu'à nous, brûlant nos cœurs.
Ma chèvre.
Mon hibou. 
Mon enfant qui me pèse.
Nous, alors qu'elles crient, on s'assoit sur les crêts et on reste là, sagement, des heures qui durent des jours, à attendre on ne sait pas très bien quoi... Dans le dos, on a les cultures d'agru- mes, les odeurs de citron. Dans le ventre, face à nous, face à rien, on a la côte, la Corniche sous le khamsin brûlant, des visions d'arbres rares, de vignes, de cèdres, de pins.
Nous mentons.
Disons vraiment n'importe quoi. Sans les mots, le temps semble bien long.
Dans l'attente. Voilà. Nous vivons dans l'at- tente depuis qu'il est parti, dans la boue des poussières d'obus, l'homme de la vie de nos mères. Et nos yeux sont yeux rivés aux rêves qui nous ouvrent le monde à l'endroit des biefs, des fontaines, et des petites filles charmantes qu'on prénomme Luc, pourquoi pas Luc, puisque dans ce monde tout se passe comme à l'envers.
Nos mères jugent dangereuses toutes ces choses qu'elles entendent, par en dessous des portes, dans nos discours, et elles implorent le ciel, en appellent à Allah, se déchirent de tris- tesse et maudissent le jour et l'heure qui les ont vues naître.
Malades d'amour pour nous ? demande Charbel.
Oui, répondons-nous en chœur, complètement folles de nous, qu'elles surprotègent pire que des mères juives mais laissent croupir dans le même temps dans ce millénaire noir. »

« ... mais Allah est sourd... Jean... et les hommes aveugles...
puis c'est venu ici... au village... voilà... on le savait bien que ça viendrait jusqu'à nous... alors les hommes... papa... les voisins... sont partis rajouter un peu de sang au sang... tu comprends... en files... en groupes...
des gosses... on aurait dit des gosses avec de lourds fusils... des bébés... Jean... de toutes petites brebis galeuses comme toi... qui ne savaient ni pourquoi ni sur qui ils tireraient... mais qui tireraient quand même... et fort... ça oui... d'autant plus fort qu'ils n'y comprendraient rien...
la nuit, on couchait sous le toit de la magna- nerie... près du grand olivier qui respirait... lui... n'en finissait plus de respirer... pendant que ton père en bas de la vallée n'était plus qu'un peu de caramel mou et je ne le supportais pas... ce vent... cet arbre... ces feuilles et ces fruits... l'idée même de leur existence m'insupportait... alors je mendiais d'Allah que tout s'arrête... qu'enfin... une bonne fois pour toutes... on n'en parle plus...
Voilà comme racontent nos mères quand elles s'abandonnent à leurs souvenirs.
Et voilà comme quelques secondes plus tard, même pas, elles reviennent sur leurs pas, poussent la porte du tombeau et s'écrient :
La guerre ? mais quelle guerre ? Une guerre ? mais quelle guerre ? »

« Chemin faisant, ma tête glisse sur des miroirs de brume, tourne de plus en plus et, sur le rythme de mes pas, se remplit de tous ces airs d'opéra que chantait grand-père de son vivant : Verdi, le Stabat Mater de Pergolesi, les quinze arias et les dix ariosos de la splendissime Passion selon saint Matthieu de Bach, orphelin tout comme toi dès sa dixième année, la splendissime Passion selon saint Jean. (Des airs que j'ai toujours chéris, qui m'ont toujours fendu le cœur mais qui, sur cette partie du globe, me le ravagent en plein.) »

« Au bord des larmes, elle ferme alors les yeux, son pyjama, se couche à mes côtés et me laisse là, penaud, avec cette unique certitude en tête : les mères comme des femmes harassées, exténuées, pleines de secrets tourments et sur la vie desquelles il faut veiller sans cesse, tout le temps, si on veut éviter les drames. Voilà la vérité, la terrible vérité : ces femmes, ou nous veillons sur elles ou bien nous les perdons ! »

« Et là, pendant que les premières mesures de Teneste la promessa retentissent (les plus belles notes du monde avec, ex æquo, toutes les autres notes de Verdi) on se respire doucement, comme des bêtes amoureuses, et on se déshabille.
Grâce à Verdi, on sent, d'instinct, dans nos deux corps, que la beauté est un monstre chaud qui nous dévore le ventre et donne envie d'être écrasé. Anéanti. Écrabouillé. »

« C'est fou, n'est-ce pas, on dirait que moins les mères s'accrochent à nous parce que leur passé, un deuil ou de vieilles histoires les vampirisent, plus on s'accroche à elles en réponse à ça. Comme si l'amour en simultané n'existait pas, jamais, entre mères et fils, alors que l'amour en retard, l'amour loupé, bon sang, il pleut ! »

« Alors, m'enveloppant de l'étonnante ampli- rude de son savoir, il me fait découvrir tout un tas de choses qui vont nourrir ma plume et mes pensées pour le restant de mes jours. Par exemple, ce matin, les mots d'un certain Nietzsche. Un grand poète, il m'a dit, monsieur D., en m'invitant à lire :
" Je veux apprendre toujours plus à voir dans la nécessité des choses le beau : je serai ainsi l'un de ceux qui embellissent les choses. Amor fati: que ce soit dorénavant mon amour ! [...] Je veux même, en toutes circonstances, n'être plus qu'un homme qui dit oui ! "
Un homme qui dit oui ! les mecs. Un homme qui dit oui !
Vous n'imaginez pas comme ces mots ont résonné en moi dès l'instant où je les ai lus. D'un côté, ils me semblaient terribles (comment dire oui quand il ne reste rien, comment dire oui à rien). De l'autre, j'avais l'impression d'entendre tous les arias et ariosos de La Passion selon saint Matthieu de Bach, tant c'était beau, divin. Pire, quand je fermais les yeux et que je me laissais vraiment aller, je voyais, devant moi, la ville de Gènes où Nietzsche, d'après monsieur D., a composé ces lignes. Je voyais, via Garibaldi, les vendeurs de journaux, leurs beaux corps graves chargés de soleil, je sentais, via Balbi, comme des ribambelles d'effluves de café, de corps en corps et de bouche en bouche, ça enflait dans les rues, débordait de partout, gagnait le ciel en feu et reprenait finalement sa place, là, dans les ventres affamés.
Waouh! Ce que c'était bon !
Aussi, quelque chose de ce que me disait la Méditerranée quand je m'y baignais avec papa, me revenait tout à coup à l'esprit.
Une illumination.
Un éclair :
" Ne rien vouloir d'autre que ce qui est, ni devant soi, ni derrière soi, ni dans les siècles des siècles. Ne pas se contenter de supporter l'inéluctable, et encore moins se le dissimuler, mais l'aimer..." »

« La vie est une merveille, mon amour, une catastrophe. Oui.
Aimons-nous, Alice, et soyons pour les autres des phares et des lumières.
Voilà, les mecs, comme je parle à ma fiancée quand je suis seul avec elle. Aimons-nous, et soyons pour les autres des phares et des lumières. Remparts contre la mort.
Ensuite, alors que nous sommes près de disparaître, alors que nous brûlons, alors que tout est bien ou en passe de le devenir, ces pensées me transpercent, voilà, comme un éclair, elles escaladent en moi :
1. Quand Kafka imaginait une carte de la terre déployée devant lui, son père, dit-il, en recouvrait toute la surface. Eh bien moi, avec les mères, je dis que c'est la même chose, sauf qu'on n'a même pas besoin d'imaginer puisqu'elles occupent réellement chaque morceau de la terre, et notre esprit, tout notre esprit, à chaque instant. Voilà la vérité sur elles, nos mères, cinquième point cardinal, axis mundi de nos vies.
2. Toutes les mères nous enferment dans un cocon, à double tour, puis elles jettent les clés. Voulant nous protéger, elles nous font vivre dans un monde stérile à l'intérieur duquel la violence ne doit pas pénétrer, mais pénètre quand même, ça va sans dire, en transparence de leurs grands yeux toujours recrus d'horreurs. Mine de rien, elles nous mettent des mots doux à la bouche, pour que jamais on ne puisse venir hurler nos rages à leur visage. Et pourtant, ces geôlières, nous les aimons, les adorons, et l'amour qu'elles nous donnent n'est jamais assez grand.
3. Dieu bénisse les églises sans toit, car il est juste et bon de jouir sous les nuages. Et sur des fleurs de coquelicot. »

« Moi, je vous regardais partir les uns après les autres, les garçons et les filles, les filles et les garçons. Un. Une. Un. Une. Un. Un. Vous quittiez mes pensées, mon monde, ma vie.

Plus tard, mêlée aux arias de Bach qui me filaient la chair de poule (si Dieu existe, c'est ici et nulle part ailleurs, avec Bach, dans cette église, au milieu des nuages et des chants et du rooùùùùù amoureux des pigeons), j'ai cru entendre la voix de nos mères, de nos petites mères d'Orient, de nos merveilleuses mères : une toute dernière fois, oui, elle a grimpé en moi et m'a butiné le cœur :

Ma brebis, ma poule d'eau, bravo! Je ne pensais pas que tu arriverais à faire ce que tu fais là, à te passer de tes amis et devenir toi-même, dur et fort comme le quartz et la topaze. Bravo! Maintenant, je fais le vœu que tu ne baisses pas les bras, que tu tiennes bon. Travaille, mon grand, écris, ne t'arrête pas. Ah! et aussi : n'écoute pas les conseils des mères. Toutes les mères sont au bord de la folie et ne savent pas ce qu'elles disent. Du reste, ne te culpabilise pas d'aimer Sophie : on n'a jamais assez d'une mère et toute main qui se tend est bonne à prendre, crois-moi.
Il neigeait maintenant beaucoup plus fort - le ciel était blanc, les arbres, nos mains, l'horizon, tout était blanc. Alors, serrant Alice contre mon cœur, je vous ai dit ces mots. Ils résumaient ma vie et tout ce que j'ai écrit : 
"Tout ce que j'ai écrit sur nous est mensonge ce n'est pas ce qui a été entre nous mais ce que j'aurais voulu qui soit
C'étaient mes nostalgies posées sur des branches inaccessibles C'était ma soif tirée du puits de mes rêves
C'étaient des images que je traçais sur la clarté.
...
tout ce que j'ai écrit sur nous est mensonge tout est vrai de ce que j'ai écrit sur nous. " »

Quatrième de couverture

« Ne voulant pas nous voir souffrir, ni nous montrer qu'elles souffrent, elles nous retirent ni plus ní moins du monde, nos mères, elles nous coupent l'horizon. »

Un enfant et sa mère vivent sur une colline, dans un pays du Proche-Orient. Alors que la guerre a emporté le père, ils voudraient se blottir l'un contre l'autre, s'aimer et se le dire. Mais la mère, terrifiée à l'idée de perdre son fils, l'a caché dans le grenier. Pour tromper l'ennui, le garçon s'évade dans des rêveries, des jeux solitaires. Quand les combats reprennent, il est envoyé en Europe où une autre femme l'attend, convaincue qu'il l'aidera à vaincre ses propres fantômes.

Ce roman, cruel et tendre à la fois, est avant tout le formidable cri d'un enfant qui, à l'étouffement qui le menace, oppose un désir farouche de vivre.

« Antoine Wauters apparaît comme la révélation littéraire belge de ces dernières années. »
Jean-Roger Pesis, Marianne

Éditions Verdier,  janvier 2014
160 pages
Prix Première de la RTBF 2014 
Prix Révélation de la SGDL 2014