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mercredi 18 décembre 2019

Je parle à un homme qui ne tient pas en place ★★★★☆ de Jacques Gamblin et Thomas Coville

17 janvier 2014
Te voilà filant dans le vent.
Pense à respirer !
Je te salue fort !
Jac

Superbes textes, correspondances entre ces deux hommes passionnés, qui se mettent à nu, qui se parlent ouvertement, qui se parlent vrai. D'un terrien à un marin. D'un Prince de la mer à un Prince de la scène. De Tom à Jac.
Une relation épistolaire comme témoin d'une amitié forte et sincère, fraternelle. 
J'ai eu la chance de voir le spectacle de Jacques Gamblin et d'en apprécier la mise en scène, avec la mer comme scène, sobre et émouvante, enivrante, dansante et élégante, intime, drôle aussi. 
J'aime beaucoup le comédien, j'aime l'auteur, j'aime l'homme, un homme qui, tout comme Thomas Coville, ne tient pas en place non plus. 
Si vous en avez l'occasion, je ne peux que vous conseiller d'aller voir Jacques Gamblin tanguer sur scène et de vous plonger ensuite dans les textes de ce petit recueil.

21 janvier 2014
Un petit bonsoir avant la nuit noire.
Ma joie est de te suivre au millimètre sur ton chemin liquide.
Je ne te lâcherai pas.
Je t'écris mes bêtises pour rejoindre ceux qui veulent aller de l'avant, les militants de la joie, de la folie, des possibles. Les hommes qui sont avec. Avec quoi ? Avec ! Toi-même fais partie de ceux qui disent OUI. Ils ne sont pas nombreux ceux qui sont tentés par la chance et qui la tentent. Tu as pris la mer par l'épaule, et le vacarme du vent et les grands silences blancs.
Si je me laisse aller, je te tiens le crachoir deux heures durant et ça non ! Je ferai donc court à chaque fois mais je ferai.
Ma fille se joint à moi, intensément.
Que ta nuit roule et se déroule ! 
Tu es grand, très grand.
Salut mon pote.
Jac

Quatrième de couverture

Que dire à un homme en mer qui se bat contre les dépressions, les anticyclones et les secondes ? Que dire chaque jour à un homme qui fait de cette victoire un enjeu vital ? Que dire en silence, en absence ? Quelle place prendre sur ce bateau ? Que dire de soi, que dire de lui, que lui dire à lui ? Que se dit-on à soi en disant à l’autre ? Répondra-t-il ?
« On ne peut pas raconter un voyage. C’est une autre solitude, celle de ne pouvoir raconter. »
Un homme à terre écrit à un homme en mer. Sur son trimaran de trente mètres, Thomas Coville tente de battre le record du tour du monde à la voile en solitaire. Jacques Gamblin tente de trouver les mots qui soutiennent et encouragent. C’est la rencontre de deux hommes. Des hommes de doute, de passion, de quête et de conquête qui ont en commun l’amour de la mer, l’humour comme élégance et l’audace comme raison de vivre.

Éditions Équateurs,  octobre 2018
159 pages

mercredi 7 juin 2017

L'Opticien de Lampedusa ★★★★★♥ de Emma-Jane Kirby

Éditions Équateurs, septembre 2016
168 pages
Traduit de l'anglais par Mathias Mézard
Tiré d'un reportage écrit par l'auteure 
ayant obtenu le Prix Bayeux Calvados 
des correspondants de guerre en 2015

Quatrième de couverture


«Là, là-bas, des centaines. Les bras tendus, ils crachent, hoquettent, s’ébrouent comme une meute suppliante. Ils se noient sous mes yeux et je n’ai qu’une question en tête : comment les sauver tous ?»

L’opticien de Lampedusa est un homme ordinaire. Il nous ressemble. Il est consciencieux, s’inquiète pour l’avenir de ses deux fils, la survie de son petit commerce. Ce n’est pas un héros. Et son histoire n’est pas un conte de fées mais une tragédie : la découverte d’hommes, de femmes, d’enfants se débattant dans l’eau, les visages happés par les vagues, parce qu’ils fuient leur pays, les persécutions et la tyrannie.

L’Opticien de Lampedusa raconte le destin de celui qui ne voulait pas voir. Cette parabole nous parle de l’éveil d’une conscience. Au plus près de la réalité, d’une plume lumineuse et concise, Emma-Jane Kirby écrit une ode à l’humanité.

Mon avis ★★★★★

«Je ne suis pas un fichu héros. J’ai échoué. Nous avons tous échoué. Nous, l’Italie, l’Europe. Nous avons tous échoué.»
Lampedusa, l'une des plus belles destinations au monde pour certains, amateurs de soleil et de belles plages de sable fin, d'eaux turquoise, de plongée...une terre d'espoir pour tant d'autres, un passage privilégié pour les immigrés irréguliers venus de Turquie, de Syrie avant l'Europe, une île paradisiaque en enfer.
Dure réalité que l'auteure retranscrit dans ce témoignage fort, sensible, douloureusement réaliste sur l'immigration. Elle raconte, d'une manière concise et juste, l'histoire de l'Opticien de Lampedusa, ses tourments, ses colères, son désespoir, son courage, ses larmes, son impuissance face au drame qui a eu lieu sous ses yeux, face à ceux qui se déroulent depuis déjà bien trop longtemps, l'histoire d'un homme qui ne voulait pas voir, qui menait une vie paisible, qui l'organisait autour de son travail, de ses sorties en mer, de ses amis et de sa femme, avant la tragédie «...avant cette funeste matinée des mains suppliantes étaient déjà visibles autour de lui. Au centre d'accueil. Sur les marches de l'église. Au bord de la route où il faisait son jogging. Ces mains l'appelaient dans les journaux qu'il jetait, ces mains jaillissaient sur l'écran de télévision qu'il éteignait. Elles ont toujours été dans son champ de vision. Pourtant, il choisissait de ne pas les voir.»

La nature humaine est au coeur de ce récit qui met en avant la difficulté à trouver la force, les mots pour faire face au drame, l'accepter. «Comment interpréter ce qui s'est passé pour rendre les choses moins difficiles à accepter ? ». Une vie qui bascule, la routine, le travail deviennent futiles, et le besoin de nouer des liens de confiance avec les migrants devient alors une nécessité.

À lire pour sa justesse, pour son point de vue de l'intérieur de l'île, pour ses poignées de mains fraternelles empreintes d'une belle humanité, à découvrir parce ce qu'il ouvre notre coeur, nos yeux sur le monde.
«L'océan résonne de hurlements primitifs surgis des profondeurs, entre gargouillis et déchirements. Soudain, l'opticien reconnaît la musique des mourants. Au sein de ce chœur tragique, il distingue chaque voix, entend chaque être.

De sa vie, il n'a jamais serré aussi fort la main de quelqu'un. L'intimité de ce geste, l'étreinte d'une main inconnue, le fait grimacer. Pourtant, lorsque la force de sa traction précipite le jeune homme contre son torse nu, il est envahi d'une émotion primitive. Quelque chose qui ressemble à de l'amour.

Jamais il n'oubliera le contact de ces mains glissantes serrant la sienne. Jamais il ne s'est senti aussi vivant, animé d'une énergie née de ses entrailles. Son devoir est de transmettre cette vitalité à ceux qui en ont tant besoin. Il a l'impression d'être capable de tous les réanimer, si seulement il parvient à les atteindre à temps. Le zèle de ses amis le grise et le porte en avant.

Chacun sait que des lois strictes empêchent de secourir des immigrés illégaux. De nouveau, la colère le gagne. Est-il seulement possible que l'Italie place la loi au-dessus des vies humaines ? Son regard se pose sur les rescapés comprimés sur le pont, vêtus de lambeaux de tissu. Ils pleurent leurs morts, leurs femmes et leurs enfants.

Il avait toujours su où il allait. Depuis ce jour, il a la sensation que ces certitudes ont volé en éclats. Comme si une part de lui-même était restée là-bas, avec ceux qu'ils n'ont pas pu sauver.

Des funérailles nationales, quel noble geste ! Le geste noble d'une conscience coupable !
Des êtres sans identité seront enterrés aux côtés d'inconnus dans un pays dont ils ont rêvé mais qu'ils ne connaîtront jamais.
Quelques journalistes guettent encore comme des vautours. [...] L'opticien a été écœuré d'apprendre qu'elle était allée jusqu'à proposer de l'argent contre son histoire «en exclusivité». C'est donc à ça qu'il ressemble ? Un opportuniste, prêt à vendre un témoignage sur des hommes désespérés pour quelques malheureux euros ?
Ce terme d'«histoire» dont se gargarisent les journaux pour désigner la tragédie le hérisse. Ce naufrage n'est pas un conte de fées à raconter aux enfants avant d'aller dormir. [...] Il n'y aura pas de fin heureuse. Ni pour les morts, ni pour les rescapés, ni pour eux.»