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jeudi 11 juin 2026

Le Roman d'Alexandre ★★★★★♥ de Louis Meunier

🏔💚💙Coup de coeur.

Louis Meunier raconte la guerre, mais surtout ce qui lui résiste. La beauté, l'amour, les montagnes et les histoires. 
« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »
J'ai voyagé loin. Très loin.

Ces pages  nous entraînent dans les montagnes de Savoie et de l'Hindou Kouch, sur les traces d'Alexandre, soldat français envoyé en Afghanistan. Mais ce roman est bien plus qu'un récit de guerre. C'est un conte moderne où se croisent des destins bouleversants, où l'amitié, l'amour, la fraternité et la transmission tentent de survivre au milieu de la violence des hommes.
À travers une écriture d'une grande beauté, poétique sans jamais perdre sa justesse, l'auteur donne à voir toute la complexité de l'Afghanistan.  Ses blessures, ses contradictions, ses traditions, mais aussi la dignité de celles et ceux qui y vivent. Certains passages sur la guerre nouent l'estomac, d'autres illuminent par leur humanité.
« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »
Et c'est peut-être cela qui m'a le plus touchée. Cette réflexion sur les récits qui nous façonnent, nous relient les uns aux autres et traversent les générations. Les mots de Louis Meunier m'ont émue aux larmes. Ils racontent la folie des hommes, mais aussi l'amour,  les montagnes, les histoires, la mémoire qui demeurent quand tout semble chanceler.

Un roman magnifique, habité par le souffle du sauvage et la beauté des sommets.
« Il sait que l'on ne revient jamais indemne dane sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »
Je vais y rester un moment dans ces montagnes. 
Et cette phrase ...
« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »
À lire 💙💙💙

« Du ciel tombent des cordes
Faut-il y grimper ou s'y pendre ? »
Feu! Chatterton 

« Si mon histoire arrive jusqu'à vous, c'est que vos regards sont tournés vers mes montagnes depuis que des fanatiques financés par l'or noir ont lancé des avions au-delà des mers contre des tours érigées par des fous adorateurs du dieu argent. En un instant, les deux extrémités du globe se sont rejointes et ces tours, qui avaient été voulues si hautes qu'elles touchent le ciel et réunissent en leur sein des hommes issus de toutes les tribus, sont retombées à l'état de poussière. 

D'autres ont tenté avant de régner sur l'étendue de la Terre, depuis le début des temps les civilisations s'entrechoquent dans un mouvement de va-et-vient. Chaque génération parcourt les vestiges du monde précédent en se demandant de quelle démence souffraient ses ancêtres, sans réaliser qu'elle est aveuglée par la même fièvre et qu'elle laisse dans son sillage un lot renouvelé de bonheurs et de malheurs.

J'ai dans ma poche une pièce en or jaune à l'effigie de Sikandar le Conquérant. Elle est vieille de plus de deux mille ans, sa valeur était reconnue sur plusieurs continents. Je pourrais en obtenir une jolie somme dans n'importe quelle échoppe, pourtant je la garde pour me souvenir que les devises ont beau avoir changé de noms et les conquérants de visages, la folie humaine n'a pas décru et le soleil pas bougé, si bien que c'est toujours la même histoire qui se déroule dans son ombre et sa lumière. »

« Raconter, c'est résister. Transmettre, c'est croire qu'une étincelle, même infime, peut défier l'effacement. »

« [...] je sais qu'après moi subsistera quelque chose de plus tenace que la mémoire d'un homme : une histoire. Celle d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. »

« Avec sa viande et les pouvoirs de son corps disséqué, l'animal représente le salut de son épouse et de la lignée Bosson. Pierre va prendre sa chair et tirer un bon prix du reste. Cette grosse chèvre sauvage est une pharmacopée ambulante. Son bézoard¹ guérit de la dysenterie et des affections respiratoires, son sang soulage les calculs rénaux, ses cornes réduites en poudre soignent l'anémie. Et sa croix de cœur, le cartilage logé entre les ventricules de son organe vital, est un talisman qui confère à celui qui le porte sa vigueur, son endurance et sa résistance au froid. C'est à cause de cette petite croix fichée dans la partie la plus intime de son être que le bouquetin a été exterminé. »
1. Mot originaire des montagnes de Perse qui signifie « remède au poison » et désigne une concrétion ronde constituée d'un agrégat de débris végétaux présente dans l'estomac des ruminants. 

« La guerre, toujours la guerre. Les royaumes naissent, s'élèvent dans l'éclat du fer et du feu, et s'effondrent dans la poussière. Chaque siècle voit surgir de nouveaux prétendants, qui veulent graver leur règne dans la pierre pour laisser derrière eux des preuves de leur puissance, mais seul le sol garde la mémoire de leurs passages, mêlant les cendres d'hier à la boue de demain. Les hommes, avec leurs machines volantes réduisant le monde à la taille d'un poing, ne parviennent jamais à retenir entre leurs doigts le temps qui s'échappe. »

« Il sait que l'on ne revient jamais indemne d'une sortie en montagne, que l'on porte un temps avec soi les odeurs de la forêt et le bleu du ciel, la sérénité de la pierre et le souffle du vent, ces forces qui emplissent et apaisent, font se sentir plus entier, plus vivant. »

« Marie pense au temps révolu, à ce qui ne reviendra pas. À son enfance écoulée dans les odeurs de paille, de lait, de feu de bois. Au quotidien rythmé par les saisons, aux gestes qu'on répétait sans y penser. »

« Aristote aurait dit qu'il y a trois sortes d'hommes : les vivants, les morts, et ceux qui vont sur la mer. Alexandre a toujours pensé que l'adage s'appliquait aussi à la montagne, surtout quand on y fait la guerre. Aux risques de l'altitude s'ajoutent ceux du métier de soldat : les mines, les tirs embusqués, et tous les dangers invisibles, plus sournois encore, qui s'immiscent sous le gilet pare-balles, collent au corps, s'emparent de l'esprit et rongent la volonté plus méchamment que toutes les salves d'artillerie. »

« C'est biologique. Les affres et les joies intenses s'impriment dans les gènes. Provoquées par la peur ou le désir, la douleur ou l'amour, elles voyagent dans le temps en passagères clandestines, se transmettent d'une génération à l'autre. Elles restent tapies des années durant sans se manifester et, sans préavis, remontent à la surface, murmurent les injonctions déposées par une cohorte d'ancêtres, commandent de fuir ou de succomber devant la courbe d'une montagne, la ligne d'un visage, la lumière après une nuit sans fin, la chaleur des pierres que le matin ranime. »

« Ils se demandent s'ils rentreront les pieds devant, s'ils devront tuer pour vivre, s'ils auront à tourner leurs FAMAS contre des enfants, s'ils reviendront avec un membre en moins et une névrose en plus, un stress post-traumatique qui les hantera le reste de leurs jours et de leurs nuits. »

« Le Cam est le seul à ne pas s'en faire, il regarde un film sur son téléphone portable en faisant tourner un hand spinner entre ses doigts comme si c'était la roue du destin. Un film drôle, apparemment. Les éclats de son rire ample couvrent le bruit du moteur. Cet homme a la sagesse de ceux qui ont passé leur existence en équilibre au bord d'un précipice, il sait que demain n'est promis à personne. Il s'en remet à la providence car la vie relève du miracle et la mort fait partie du métier. Il danse tant que la musique joue. »

« Étranger à sa propre histoire, écartelé entre deux mondes, il découvre la réalité d'une guerre qu'il avait imaginée à sens unique. »

« - Il est plus facile d'être en guerre avec des ennemis sages que d'être en paix avec des amis qui manquent de raison.
La force tranquille émanant du vieil homme s'accorde avec la douceur de ses traits. Ce n'est plus un aveugle mais une voix, sage et profonde.
- L'Afghanistan subit les fléaux de la guerre depuis trop longtemps, nos jeunes n'ont jamais connu autre chose que les combats. Mes yeux qui ne voient plus pleurent sur les tombes des enfants à qui on a arraché la vie, ils se désolent devant le sort des mères qui souffrent sans pouvoir faire entendre leurs cris, ils se lamentent face aux pères qui croient défendre leur honneur en prenant leurs kalach-nikovs. Il est temps de faire taire les armes, l'horizon ne pourra s'éclaircir que si l'on met un terme au cycle de la vengeance! Le vrai djihad est celui que mène l'homme contre lui-même pour ouvrir son cœur au Très-Haut, qui veille sur toute chose. Arrêtez de brûler, de tuer, de répondre à vos ennemis ! Souvenez-vous que la vérité est un miroir brisé tombé de la main de Dieu, chaque homme en ramasse un morceau en croyant qu'il contient toute la vérité. L'islam est une religion de paix, « n'attentez pas à la vie de votre semblable, que Dieu a rendue sacrée¹». »
1. Coran, sourate Al Isra, 33:43. 

« Tous les hameaux, tous les hommes de la vallée se sont donné rendez-vous au bazar. Ceux qui n'ont pas été invités à la jirga sont là aussi. Basir repère deux combattants de l'Ingénieur, qui déambulent avec des regards brûlants de colère. Des frustrés, dangereux parce qu'ils n'ont rien à défendre de ce qui fait un homme. Ni femme, ni or, ni terre¹. Ils doivent patienter jusqu'à l'au-delà pour avoir tout cela, ils n'en peuvent plus d'attendre leur paradis. Ils ont faim et débordent de haine. Ils marchent côte à côte entre les échoppes en lançant des flammes avec leurs yeux pour intimider les passants sans les kalachnikovs qu'ils ne pourront sortir qu'à la nuit tombée. Basir baisse la tête, s'occupe en ouvrant une grenade. Ne rien avoir à faire avec les talibans et les étrangers est toujours la meilleure façon de se ménager un avenir. »
1. La femme, l'or, la terre », « zan, zar, zameen » en pachtoune, sont les trois piliers de l'honneur et les trois causes pour lesquelles un homme peut être amené à prendre les armes. 

« L'homme a une soif infinie de pouvoir et une idée de l'amour incompatible avec la vertu. Pour prouver son attachement, il veut posséder et soumettre - la liberté, la virginité des femmes, l'immanence de Dieu, toutes ces choses qui n'existent plus une fois qu'on les enferme et qu'on les fait saigner. Quand il réalise qu'il les a perdues, il en fait une question de fierté, il saisit son arme et fait couler plus de sang. »

« Aujourd'hui l'Afghanistan est le foyer d'une fureur sans visage, sans mémoire, sans beauté. La colère frappe sans héritage et sans horizon, elle anéantit le passé pour que le présent se croie pur. Les mains qui façonnaient le divin ne serrent plus que des armes. Là où l'on peignait des fresques célestes, on brise les statues, on efface les visages. Les dieux sont décapités, les saints dynamités, les femmes voilées jusqu'à disparaître, comme si la beauté elle-même était devenue une menace. Là où l'art célébrait la vie, la fécondité, la joie d'exister, on prêche la mort avec des mots sacrés transformés en lames. Les montagnes n'abritent plus les sages et les conteurs, qui liaient les hommes par les récits et apaisaient la nuit par la parole, mais les faiseurs d'ombres, qui invoquent l'apocalypse à coups de balles et de prières. Vous me direz que l'on peut à la fois célébrer la vie et répandre la mort, comme ces hommes de guerre qui, le matin, taillent leurs rosiers en récitant des poèmes et, l'après-midi, mutilent des corps sans trembler - ils sont quelques-uns dans la vallée. »

« Ce ne sont pas les yeux qui deviennent aveugles, ce sont les cœurs dans les poitrines¹.»
1. Coran, sourate Al Haj, 22:46.

« Quelque part, des hommes font la guerre, des fiancées se languissent, des mères pleurent. Et partout, sur toute la surface de la terre, la montagne affiche sa beauté, indifférente aux malheurs du monde. »

« Chacun aura un avis sur la situation, mais ici les gars ne comprennent rien, seulement que cela fait un mois qu'ils sont en Afghanistan, et que la mort, qui les traquait comme un prédateur patient et méthodique, vient de s'inviter sur leur base pour y prélever son lot d'âmes en clamant que ce petit bout de territoire, qu'ils pensaient citadelle, n'est qu'un piège placé au centre de son terrain de chasse. »

« Chaque Afghan qu'ils tuent engendre dix talibans avec la vengeance chevillée au corps. Ils ont appris à leurs dépens les mathématiques de la guerre. »

« On avait discuté, de ses moutons, des hivers, de ce qu'il appelait « le souffle des montagnes ». On lui avait demandé ce que ça voulait dire, il avait haussé les épaules : « Leur force, leur patience. Elles nous tiennent debout, même quand tout vacille. » »

« Il n'est qu'un figurant dans l'histoire d'un autre, un enfant qui s'est fait berner par des légendes de chamois volant au secours des humains et des fables de chasseurs alpins courant sur les hauts plateaux, escaladant les faces gelées, traversant les massifs pour bloquer la voie à l'ennemi, sauver une vallée, faire triompher le bien. Le garçon tournait tour à tour les yeux vers son père, vers sa mère, vers les sommets, et pensait avoir trouvé un projet de vie conciliant héritage familial, montagne et justice. Foutaises ! »

« La montagne est la mère des Afghans. Elle fait d'eux des éleveurs et des agriculteurs humbles face au cycle des saisons mais forts de l'immensité qui les entoure, n'acceptant pour autorité que celle d'un dieu régnant sur des sommets si hauts qu'ils crèvent le ciel. Elle donne sa couleur ocre à la terre dans laquelle ils puisent leur pitance, aux maisons de leurs villages accrochés aux coteaux, à leur peau qui absorbe le soleil. À la fois nourricière et meurtrière, elle alterne les étés brûlants et les hivers glacés pour ne laisser vivre que les plus forts. Son sous-sol regorge de richesses, de l'or, du lapis-lazuli, du cuivre et toutes sortes de minerais précieux, pourtant à la surface elle n'engendre que la pauvreté. Elle est implacable mais transforme en beauté toute l'opulence qu'elle ne transmet pas aux hommes et offre au regard des paysages saisissants, comme si Dieu avait choisi l'Hindou Kouch pour placer en un même lieu l'enfer et le paradis, et qu'il compensait tous les fléaux qu'il inflige aux Afghans en leur permettant de profiter d'une nature merveilleuse. C'est parce qu'ils habitent le plus somptueux décor de montagnes que, depuis l'antiquité, les étrangers sont si nombreux à défiler dans son pays, m'a raconté avec conviction un agriculteur par l'intermédiaire de l'interprète. Les Afghans sont fiers, aussi chauvins que les Français. Cet homme, qui n'est jamais sorti de sa vallée, n'a pas besoin de voyager pour vérifier ce qu'il annonce. Il en est sûr et je crois que tu lui donnerais raison. »

« En fin de journée, le soleil pose une lueur rose sur les cimes, teinte la roche de reflets dorés, et fait ressortir le vert intense dans lequel baigne le fond des vallées. Alors on sent grandir en soi une envie de s'élever vers le ciel et on a l'impression de toucher à l'essentiel. »

« Il se demande ce qu'il fait parmi cette bande d'étrangers qui voudraient sauver son pays avec de l'argent, du feu et de grandes paroles. Il les trouve sympathiques. Un peu naïfs, parfois grossiers, mais plutôt dignes de respect. Ils sont beaux, en bonne santé, et n'ont goûté au malheur qu'à travers les déboires de leurs missions. Ils ont la supériorité des armes et leurs idéaux sont nobles. Ils obéissent à des maîtres qui ne sont pas pires que les autres, pas des saints, juste des charla-tans qui bâtissent des empires sur des monceaux de men-songes et ne savent pas que le pouvoir passe aussi vite que les hommes. »

« Il ne sait pas que c'est le même vent qui souffle sur les crêtes des Alpes et celles de l'Hindou Kouch. Et que la neige, partout, recouvre les blessures de la même blancheur. Elle dérobe les pas des bergers comme ceux des soldats, sans faire de différence. On parle de deux mondes. Deux pays, deux cultures, deux histoires. La roche ne fait pas de distinction, elle parle la langue du temps. »

« On n'échappe pas à ce qui nous constitue - surtout pas aux histoires. »

« Les histoires ne sont pas faites pour dormir entre les pages, mais pour circuler de bouche en bouche, embraser les poitrines, réveiller les cœurs. »

« Comment Dieu décide-t-il de la répartition géographique des âmes ? À qui attribue-t-il le châtiment de naître dans cette partie du monde ? Ici, un enfant qui survit aux maladies affrontera la faim et la guerre. Il sera privé des bonheurs matériels et devra se contenter de joies simples : écouter les histoires de ses parents, adorer un Dieu omnipotent, s'émerveiller devant la beauté de la Création. Est-ce que cela suffit à nourrir une existence ? »

« [...] ce pays où la vie est éphémère, où le prix d'une femme se compte en moutons, où les familles fêtent la naissance d'une brebis et pleurent celle d'une fille. »

« Ils s'embrassaient, s'allongeaient sur l'herbe, se couvraient de caresses et laissaient les murmures de la rivière porter leur ivresse. »

« Même s'ils vivent dans la douleur, les Afghans ont pour eux la beauté du monde. »

« Il sait que les mots, lorsqu'ils sont justes, peuvent rallumer la lumière là où elle vacille, faire fleurir un sens nouveau sur les ruines du désespoir. »

« Je n'ai rien de plus que ces mots : la grandeur se forge dans l'épreuve, seule l'obscurité des vallées prépare l'âme à la lumière des cimes. »

« À mesure que les titres se succèdent, elle devine la violence qui encercle les Français. Avec elle, l'Occident redécouvre que la guerre engendre la mort.

Il n'y a pas si longtemps, on ne discutait pas de chaque vie perdue. C'était la guerre, la vraie. Des masses lancées au front comme du bétail, des morts par milliers, des villes vidées de leurs jeunes, des familles réduites à des noms gravés sur des monuments. Campagne de Russie : 400000 morts en six mois. Verdun, 300000 en dix mois. Waterloo, 10000 en une seule journée. Maintenant, on s'indigne quand on perd cinq soldats dans un attentat. Comme si la guerre devait être propre, sans égratignures.

Dans un rêve noir et blanc
Tu perdais tout ton sang 
Dans une bataille perdue 
Tu me disais : Oui, c'est foutu ! 
Le progrès, le profit ont volé tant de vies 
Et les nouveaux messies 
Nous plongent dans la nuit

T'en fais pas, Cathy, je rentrerai. Les chiffres sont de mon côté : aujourd'hui la guerre fait moins de victimes que les accidents de la route, le tabac ou les violences conjugales des vies qui s'éteignent loin des caméras, dans des carambolages, des cancers, des coups, et qui n'intéressent personne en dehors des statistiques sanitaires. La société de paix a ses zones d'ombre, ses victimes qui s'accumulent sans mobilisation ni grand discours. »

« La vie est un voyage dans l'hiver et la nuit. Les hommes avancent sans carte, les yeux levés vers le ciel comme s'il allait leur offrir son assentiment ou déverser sa colère. Ils espèrent autant qu'ils craignent ce qui vient d'en haut, le tonnerre et la main de Dieu. Moi, ce que je redoute, c'est ce qu'ils font sous le ciel quand ils croient que Dieu les regarde, les choisit, les absout. C'est là, dans le sillage d'une bénédiction, qu'ils commettent leurs actes les plus sombres. »

« Dis, maman, est-ce que les histoires finissent par exister quand on y croit assez fort ? »

« Si tu ne reviens pas, quelque chose disparaîtra. Quelque chose que je ne pourrai pas recoudre. Ni avec du fil rouge. Ni avec la foi. »

« Qui appelle-t-on lorsque la mort n'est plus une hypothèse mais une présence ? Alexandre respire comme un homme qui se noie. Il a le mal de ceux qui ont passé trop de temps sur les hauteurs : « Quand un homme avale le ciel, son esprit s'embrume et il étouffe par le haut », disait son père. L'air glacé s'infiltre par les poumons, monte jusqu'au cerveau, prend possession de l'âme et la tire hors du corps pour l'offrir à la montagne. »

« On reste toujours du pays de son enfance. Elle n'est pas d'ici, cette ville où la violence et la cruauté débordent, rendent les jours pesants, dangereux. Elle est des vallées profondes, des ciels tranchants, des torrents glacés que l'on traverse en riant, des jours qui passent dans la lumière des cols, des soirs qui se tissent autour des flammes aux sons d'une guimbarde pour chanter l'amour, la mémoire des anciens, la beauté de la création. C'est ce monde-là qu'elle a dans le ventre, ce monde qu'elle veut donner à son enfant. »

« - [...] Vous êtes nos invités, pourtant votre présence interroge. L'Afghanistan est en guerre, aucun recoin du pays n'est épargné. Des soldats étrangers prennent posi-tion dans nos montagnes pour y faire rugir leurs armes.
Dites-nous : qu'espèrent-ils accomplir ici ?
Alexandre baisse la tête.
- Ils disent qu'ils viennent apporter la paix et la démocratie.
Des rires parcourent l'assistance. Le chef fronce les sourcils, ses yeux sondent ceux d'Alexandre.
- La paix, avec des armes ?
- Parfois, il faut se battre pour la paix.
- Ah donc, pour soigner un malade, on commence par lui briser les os ?
Alexandre ne répond pas.
- Et la démocratie, poursuit le chef, elle arrive comment ? Dans des sacs, sur des camions ? Vous la déversez dans nos rivières en espérant qu'elle irrigue nos villages ? »

« Entre les voleurs qui pillent nos forêts, les talibans qui imposent leurs lois, les étrangers qui apportent leurs dieux, et tous les autres qui brandissent leurs vérités, le sang se répand en vain. Les empires bâtis sur l'orgueil passent, seules les montagnes demeurent. »

« Un chemin rude, incertain, escarpé comme un sentier d'altitude, où chaque pas vous élève si vous gardez le cœur ouvert. Les hommes craignent l'amour, qui engendre un monde qu'ils ne peuvent pas contrôler, pourtant il est la voie. « Par l'amour, tout ce qui est amer devient doux, le cuivre devient or, la lie devient vin, la douleur devient remède, le mort devient vivant¹. » Alors je vous dis de vivre. Pleinement, sans regret ni rancune. Pensez à moi, et portez la lumière dans vos cœurs pour aller plus loin que la douleur. »
1. D'après Djalal-el-din Rumi, Mathnawî, Livre I.

Quatrième de couverture

« L'histoire que je vais vous raconter se répète dans chaque recoin du monde. L'histoire d'un père qui veut un fils, d'un enfant qui cherche sa mère, d'une femme qui rêve de liberté. Une histoire dans laquelle chacun tente de s'arranger avec les cartes que le destin lui a données. »

Lieutenant dans une section de chasseurs alpins, Alexandre s'apprête à quitter ses montagnes de Savoie pour affronter les talibans dans celles d'Afghanistan. Depuis toujours, il entend parler de ce pays. Ses parents, engagés auprès de Médecins sans frontières, y ont longtemps travaillé. Et c'est là qu'il est né. Lancé sur les traces d'un redoutable chef de guerre, il va entraîner ses hommes au cœur du massif de l'Hindou Kouch et découvrir une vérité qu'on lui cache depuis toujours.

Conte moderne, Le Roman d'Alexandre fait se répondre avec poésie la beauté impitoyable des montagnes et l'intemporalité de la tragédie humaine.

Réalisateur et producteur, membre de la Royal Geographical Society et de la Société des explorateurs français, Louis Meunier a arpenté les montagnes d'Asie pendant vingt ans. Le Roman d'Alexandre est son quatrième livre et son premier roman.

Éditions Calmann-Levy,  mai 2026
365 pages
Traduit du suédois par Anna Gibson 

mercredi 24 septembre 2025

Marcher dans tes pas ★★★★☆ de Léonor De Récondo

Quel plaisir de retrouver la plume poétique, merveilleuse, sensible de Léonor De Recondo dans ce roman intime et politique. Ces pages nous emmènent dans l'intimité de la vie de son père et de sa grand-mère, ont dû fuir les purges franquistes. Ils se sont réfugiés en France, devenant apatrides, opprimés par l'exil. L'autrice se porte en fantôme témoin, « Fantôme qui traverse les êtres et les choses », pour décrire les désastres de la guerre et parce qu'elle porte en elle les deux parties d'une guerre civile, entamera les démarches pour obtenir la nationalité espagnole. « Une sensation hybride, un mélange, ce que je suis. »
Un livre profond et sensible sur l'identité, la mémoire, la filiation.  Qui m'a profondément touchée.
« La suite de cette journée, dans sa vérité profonde, n'appartient qu'à elle. Ce jour lointain, que je tente d'atteindre de si longues années après, je ne peux l'écrire qu'à travers l'invention des mots, le filet qu'ils forment, agrippant dans ses mailles des bribes de conversations, de souvenirs. Ce qui est parvenu jusqu'à moi est une vérité emmaillotée. Ici livrée. »

« Pero deja tu recuerdo, déjalo solo en mi pecho.
Mais laisse ton souvenir, laisse-le seul en mon cœur. »
Federico García Lorca
VII. Gacela del recuerdo de amor 

« Une spatule, du lait, du riz, du sucre, de la cannelle, et une casserole. Et dans les rues, la guerre civile. 1936. Dans les rues, la politique. Dans ta cuisine, la politique. Partout, les grandes questions. La République, les nationalistes basques, les soulèvements, les volontaires communistes français. »

« La suite de cette journée, dans sa vérité profonde, n'appartient qu'à elle. Ce jour lointain, que je tente d'atteindre de si longues années après, je ne peux l'écrire qu'à travers l'invention des mots, le filet qu'ils forment, agrippant dans ses mailles des bribes de conversations, de souvenirs. Ce qui est parvenu jusqu'à moi est une vérité emmaillotée. Ici livrée. »

« Cette foule, c'est toujours la même, celle des guerres qui se perpétuent, celle des victimes innocentes, au mauvais endroit au mauvais moment. Les anonymes, les presque-rien, comme toi, comme moi, avant vivants, après morts, ou alors bientôt. Ils te peuplent. Ils nous peuplent. »

« Je suis dans les minuscules
Sandales de mon père
Je suis dans la poigne
De ma grand-mère
Je suis les confettis colorés de la fête
Je suis la Bidasoa »

« Cette journée terrible est teintée de cette douceur-là aussi. D'un gâteau d'un côté et de l'autre, un riz au lait qui panse et colmate les ruines à venir.
Et dans cette nouvelle cuisine, alors que la Bidasoa traversée met une distance entre vous et la guerre, on sort une casserole et une spatule, on allume la cuisinière à bois. L'après-midi même, la recette est recommencée sous les yeux émerveillés d'un enfant.

Plus tard, le petit sortira de ses poches les confettis récoltés sur le pont, vestiges de la fête du 15 août, et sur ses frères les jettera.
Alors, tout sera différent, mais vivant. »

« Federico García Lorca incarne tout ce que la future dictature exècre : la poésie, la liberté, l'homosexualité. Une fois au pouvoir, le régime de Franco décidera de l'interdiction complète de ses œuvres jusqu'en 1953. »

« Je pleure l'absurdité de ces guerres, toutes identiques, qui assassinent la beauté, qui abattent si facilement la liberté et qui nous laissent orphelins pour toujours des mots que portait encore en lui le poète, du savoir du maître d'école et du courage des toreros.
Lire et dire la poésie de Lorca aujourd'hui, c'est le faire vivre et revivre. C'est aussi combattre l'obscurantisme de toutes les dictatures. Accompagnés de ses mots, nous résistons et faisons corps. »

« Mon père est resté coincé sur le pont, les poches pleines de confettis. Il a grandi, vécu, mais quelque chose de lui un bout de son âme, son cœur, son esprit - est resté entre les deux rives. »

« Je suis le pont d'une génération l'autre
Je suis l'histoire qui n'est pas écrite
La mienne et celle de mon fils
Je suis leur histoire
Pas de papiers, sauf des mots
Pas d'écrits, sauf un monde intérieur »

« Et j'ai ce qu'on m'a raconté. Tout ce qu'on m'a raconté. C'est beaucoup, ce sont des vies entières. Voilà ce que j'ai.
Un récit familial, certes morcelé, mais structuré et répété de manière toujours identique, donc plausible. Un récit autour duquel je me suis construite. Ce récit est devenu, pour moi, une mythologie peuplée de héros, dieux, passions, espoirs et drames. Il a transformé le pays perdu en pays rêvé, et lentement forgé une identité. La mienne.
Je suis écœurée.
Il ne suffit donc pas de perdre une guerre, de tout abandonner, proches, amis, travail, maison, ressources économiques et sociales, d'être déchu de sa nationalité, de ne plus faire partie d'une communauté de territoire, de langue et d'esprit, d'en être exclu - le prix à payer de la défaite. Encore faut-il le prouver. »

« Entrée presque cachée. Fait exprès?
Complexité des procédures. Fait exprès?
La machine à broyer, le millefeuille de l'administration avec ses horaires et son territoire de leurres.
Je ne comprends décidément pas pourquoi il est si difficile d'accueillir l'autre, l'étranger.
Je suis l'étrangère.
Je suis l'étrangère chez moi, assise devant la fenêtre et regardant la ville. Étrangère d'un pays lui aussi situé dans une fenêtre, mais une fenêtre numérique qui s'affiche sur mon écran. »

« Mes pas sont de louve
La femme s'est assise sur le sable
Elle ne peut pas s'empêcher de regarder Irun
Elle le dit simplement à ses enfants
Je ne peux pas m'en empêcher

Elle regarde Irun, je regarde Irun

Je suis le photographe qui se place
À quelques mètres, presque près
Tu ne nous vois pas
Moi et le photographe
Tu regardes au loin, assise sur le sable
Dans tes bras, ton petit, ton trésor, mon père
Debout, appuyé sur ton épaule, Jean, ton cœur

Je vous vois comme la proue d'un bateau
Le photographe voit autre chose
Il voit le désespoir et la tristesse
Les mèches défaites
De ton chignon sur ta nuque
Il voit ce que tu as perdu
Je vois ce que tu espères 

Je suis le viseur de l'appareil
Je suis les molettes que l'homme active
Je suis l'instantané qu'il s'apprête à voler
Et soudain, les yeux de l'enfant debout
Se tournent vers nous et me crèvent
Le cœur
Pellicule déchirée par son autorité
Que regardes-tu ?
Que comptes-tu faire de cet instant ?
Demande-t-il

Je suis la photo jaunie
Le photographe mort depuis longtemps
L'exil se poursuit partout
Et cette photo se répète sans fin »

« Ensemble, nous pénétrons dans les maisons. Par une fenêtre brisée, nous entrons. Nous sommes la fumée, nous nous dissipons, nous réapparaissons, volatiles.
Tu survoles les corps, tu percutes les esprits.
Tu n'as pas d'yeux pour pleurer, seulement pour observer toujours, sans rien rapporter. Tu garderas ce chaos dans un espace secret de ton imaginaire. Celui-là même que je fouille.
Je te suis comme je peux. Je me perds, je ne reconnais plus rien. C'est une autre ville. Un lieu sans nom qui continue de disparaître. »

« Justement, tu t'attendais à ne trouver que des murs, mais une maison éventrée, ce n'est pas cela. C'est toute une vie écrasée sous les décombres, c'est un débordement, une ruine pleine à craquer de meubles, de carrelages, d'escaliers, de balcons, de volets, de matelas, de lettres, de photos, de factures, de cahiers d'écolier, une maison décapitée aux couleurs bigarrées. Coulées de rideaux et de tapis comme des vaisseaux éclatés, visage tuméfié agoni-sant sur le trottoir. »

« Pourquoi un siècle plus tard dois-je écrire
N'oublions pas les combattantes ?
À l'aune de toutes les femmes oubliées Pourquoi ?  »

« Je me demande en regardant ces photos ce que je cherche exactement, ce que j'espère trouver en écrivant ces lignes. Toujours, je reviens à l'enfance de mon père. Sûrement parce qu'elle a été tranchée par une frontière, parce qu'il y a un traumatisme que j'essaie d'appréhender. Je fouille cet espace inconnu. »

« Nous sommes deux femmes. Nous sommes liées par la parenté, tu incarnes une histoire qui m'échappe et que je tente de capturer en la traçant encore et encore. »

« On sait si peu de ses grands-parents. On est souvent trop jeunes pour leur poser les bonnes questions. Le regard de l'enfant est trop longtemps tourné vers lui-même. Il n'y a qu'une seule chose dont je me souvienne de ce séjour. Et peut-être la seule chose qui nous ait liées ces jours-là: mon obsession à vouloir me gaver de petits réglisses qui se trouvaient dans un bocal en verre sur la cheminée. La douceur en bocal, celle qui manquait entre nous, et que je ne cessais de te demander. Tu riais un peu, mon grand-oncle aussi. Mais quelle gourmande ! Je me rappelle leur goût à la fois amer et sucré. Je me souviens si précisément de ces minuscules visages de réglisse et si peu du tien. Tout ce qui m'intéressait, c'était d'en manger autant que possible. Le reste, la sensation de malaise, le basque et l'espagnol que je ne comprenais pas, l'histoire de ce retour en terre basque dans cette si belle ville, rien d'autre ne m'intéressait que mon ventre.
Venais-je manger le gâteau perdu ?
Ce gâteau abandonné le jour de l'anniversaire de Jean. Ce gâteau dont il avait été privé et qui dans mon esprit (et mon ventre) symbolise l'exil. Privé de dessert. Et moi, petite fille, presque du même âge, dans un mouvement contraire, franchissant la frontière en sens inverse, je me remplissais la panse. »

« Je continue de ronger l'os de l'exil en ayant la certitude que c'est à cet endroit-là, en retournant les questions, en traversant les territoires, en les explorant encore et toujours, que j'arriverai à mettre mes pas dans les leurs, et que depuis la Rhune ou ailleurs, depuis n'importe quel poste-frontière, s'ouvrira devant moi un horizon plus clair, une terre métisse qui enveloppera mes pas, qui les gardera en mémoire, et aussi fugace soit cette mémoire, elle s'inscrira dans ce chemin que je foule, ou inversement, ce sera ce chemin qui creusera ma mémoire. 
À force, il deviendra un vraisemblable passé, une trace à raconter, une preuve indiscutable. Pour les descendants, comme pour les administrations idoines.
Alors, tout disparaîtra, les frontières, les questions, les doutes, les arguments, les flous. Plus rien n'entravera la marche, je crois. Et si le doute est le compagnon de cette route, interrogeant le sens, la vérité, l'utilité, il faut parfois savoir se risquer à ne plus douter. »

« Au début des conflits, les images affluent, puis elles se tarissent, voire disparaissent. On ne s'y intéresse plus. On oublie, on pense à autre chose. On zappe. 
Pourtant, ce sont toujours les mêmes femmes, les mêmes enfants qui traversent un pont, une frontière ou bien la Méditerranée. Ce sont les mêmes hommes qui meurent pour rien, enrôlés dans des conflits qui les dépassent.

Je suis le loueur de longues-vues 
Je suis celles et ceux 
Qui regardent les tirs d'obus
Je suis la femme assise sur la falaise
Qui rentrent le soir chez eux
S'allongent sur leur lit avec
La conscience trop tranquille

Éteindre l'image ne la fait pas disparaître, elle vit ailleurs dans des corps vivants. Ces images qui nous percutent et nous traversent, où se perdent-elles ? Restent-elles en nous ? Indexées dans une mémoire cachée qui les répertorie par lieu et par date ?
Y a-t-il un espace pour l'espoir entre ces images ingurgitées, puis effacées ? »

« Felicia Mary Browne est la première Anglaise à mourir pendant la guerre civile. Ce 25 août 1936, elle a trente-deux ans. Les dessins qu'elle a faits de ses compagnons d'armes sur des carnets sont conservés à la Tate de Londres. »

« En demandant la nationalité espagnole, je réconcilie une certaine histoire politique passée avec le présent. Le mien, rapiécé, mélangé, désordonné, qui ressemble à ma vie, mes livres, mes concerts. "Euskaldun" est la preuve de la brisure de l'exil.
Ne pas avoir, ne pas être.
Ne pas parler, ne pas être. »

« Le 8 août 2024, après des mois d'attente, je reçois une réponse du consulat. Je suis à Lagrasse, au Banquet du livre, quand arrive ce mail me disant que je suis inscrite sur le registre d'état civil. Le fameux registre où sont inscrits tous les Espagnols, ainsi que les enfants dont on a changé le nom.
J'ai changé de nom aussi. Mon prénom et mon nom n'ont plus d'accents, et s'est ajouté le patronyme de ma mère. Je suis émue, et c'est une joie d'autant plus grande qu'un an auparavant j'étais venue à Lagrasse, à ce même Banquet du livre, pour lire un texte que j'avais intitulé "Goya de père en fille" dans lequel j'explorais la transmission du traumatisme de l'exil à travers l'émotion artistique. J'évoquais la manière dont mon père m'a transmis l'œuvre de Goya et notamment les eaux-fortes des Désastres qui illustrent de manière universelle et magnifique l'oppression et les abominations de toutes les guerres. C'est en faisant des recherches pour cette conférence que j'ai découvert, sur le site du consulat espagnol, la promulgation de la loi de Mémoire démocratique. »

Quatrième de couverture

« Je suis sur ta clavicule, sur ton poignet, dans tes mains. Je suis dans tes cheveux, sur ton sein, dans tes yeux. Je regarde ta bouche, tes mouve-ments, ta robe. Je te connais sans te connaître, Enriqueta. »
La vie d'Enriqueta bascule le 18 août 1936, quand, en quelques minutes, elle doit fuir la maison familiale d'Irun menacée par les franquistes. Ce jour-là, elle perd tout.
Quarante ans plus tard, sa petite-fille, Léonor, naît française. Pourtant, lorsqu'une loi espagnole permet aux descendants d'exilés politiques d'obtenir la nationalité perdue, elle décide de la demander. Pourquoi tourner et retourner une terre emplie de fantômes ? Et qui était au juste Enriqueta ?
Tissant souvenirs d'enfance, imaginaire romanesque et regard poétique, Léonor de Récondo se fraie un chemin vers celles et ceux que la guerre civile a voulu effacer. Un livre pour dire l'amour. Et ne jamais oublier.

Violoniste, autrice, Léonor de Récondo a publié neuf romans, dont les grands succès Amours (Grand Prix RTL-Lire et prix des Libraires), Point cardinal (prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama) et Le Grand Feu (prix Aznavour, prix Livre et Musique de Deauville).

L'ICONOCLASTE 

Éditions de l'Iconoclaste,  août 2025
243 pages 

dimanche 8 septembre 2024

Tous des oiseaux ★★★★★♥ de Wajdi Mouawad


Une pièce de théâtre d'une beauté à couper le souffle qui interroge, sur fond de conflit israélo-palestinien, l'identité, la parentalité, la quête de soi, le rapport à soi et à l'autre.

Un texte brûlant qui nous donne à voir un amour intensément beau malmené par les violences du monde.  Émouvant. D'actualité. A transpercer coeurs et âmes. Une lecture qui met KO.
« Toutes les probabilités existent me direz-vous, c'est vrai, mais certaines sont plus rares que d'autres, et plus c'est rare plus c'est beau. »
Et un dénouement qui n'est pas sans rappeler la tragédie grecque.
Une claque !
Une pièce incroyable à lire, alors ce texte sur scène, je n'ose imaginer l'intensité du moment ❤️

Vous l'avez lu ? Vu ? Tenté(e)s ?

« Le monde peut disparaître, s'effacer, je m'en fiche... L'univers au complet pèse moins lourd qu'un seul battement de ta paupière... Je n'ai que toi. »

«Toutes les probabilités existent me direz-vous, c'est vrai, mais certaines sont plus rares que d'autres, et plus c'est rare plus c'est beau.  »

« Je suis un sceptique qui n'a jamais cru en rien, pas même un nihiliste, pas même un matérialiste, disons plutôt un objetiste pour qui tout est objet et qui ne supporte pas l'idée de se laisser aller à des rêveries inutiles. Mais à l'instant où je vous ai vue avec ce livre tout s'est mis à trembler, et je crois bien avoir perdu le contrôle de mon claustrum, mon putamen et mon cortex cingulaire antérieur, qui sont les régions indispensables à la production des fantasmes par un cerveau normalement constitué. Mais tous les fantasmes que mon cerveau pourrait produire n'arrivent pas à la cheville de cette seconde où vous vous êtes enfin révélée à moi après ces deux longues années. Pour être clair : si l'impeccable harmonie de la coïncidence c'est vous, il ne me reste plus qu'à renier mes convictions et à croire aux horoscopes, à l'invisible, aux anges, aux extraterrestres qui nous auraient fabriqués en laboratoire et faire comme tous ceux-là qui, croyant à la magie et voyant dans les hasards des signes, le destin, Dieu et autres bêtises du même genre, ne sont que des naïfs, des faibles, des simples d'esprit. »

« EITAN. Qu'est-ce que ça veut dire, "Wahida"? Parce que moi, si je tombe amoureux de vous, comment je pourrais supporter l'idée de vous perdre ?
WAHIDA. Mais vous n'allez pas tomber amoureux de moi.
EITAN. J'aimerais vous y voir! Vous, c'est facile: c'est moi qui suis devant vous, alors forcément! Mais moi, avec vous en face de moi, est-ce que j'ai le choix ?
WAHIDA. C'est une déclaration ?
EITAN. C'est un constat. Et j'ai beau me dire, comme Ava Hoss, ma directrice de recherche sur l'évolution des microsatellites codants chez les primates, que génétiquement il n'y a que quarante pour cent de différence entre vous et la levure qui sert à fabriquer les donuts, je n'arrive pas à décrocher de votre visage.
WAHIDA. Est-ce que vous venez de me comparer à de la levure ?
EITAN. À une grenouille ça ne ferait aucune différence.
WAHIDA. J'adore votre manière de parler aux filles. Et l'âme ?
EITAN. Un génome. Pas de hiérarchie dans le monde cellulaire.
WAHIDA. Avec vous l'identité devient simple.
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. L'amour ?
EITAN. L'amour, l'holocauste, le témoignage, la mémoire, l'amitié... Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Les promesses, la tendresse, l'humour ?
EITAN. Quarante-six chromosomes. 
WAHIDA. La jeunesse ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Mon visage ? Ma peau ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
WAHIDA. Mes lèvres ?
EITAN. Quarante-six chromosomes.
Ils s'embrassent. Font l'amour. »

« EDEN. Tu fais une thèse sur un type qui est mort il y a cinq cents ans et qui a juste été diplomate? C'est quoi sa doctrine, son idéologie ?
WAHIDA. Il n'y a pas de doctrine, d'idéologie... Mademoiselle, mon copain m'attend dehors... Bon... En 1518, de retour de pèlerinage à La Mecque, il est capturé par un pirate chrétien. Le pirate, au lieu de vendre comme simple esclave ce diplomate de haut rang, choisit plutôt de l'offrir au pape Léon X. Le pape, impressionné par son esprit, lui rend sa liberté en échange de sa conversion. Et, à la faveur d'un peu d'eau versée sur sa tête, Hassan Al-Wazzân change de religion et devient Léon l'Africain. Et toute sa vie est comme ça. Ni destin ni hasard, toujours entre les deux. Un pont. Il voyage, côtoie les plus humbles comme les plus puissants, rencontre des tribus, apprend des langues. Contemporain de Vinci et de Machiavel, il passe dix années à Rome où il écrit un immense traité de géographie pour raconter aux Européens une Afrique insoupçonnée et se lie d'amitié autant avec les juifs qu'avec les chrétiens. Et quand finalement il retourne chez lui, on perd sa trace. Personne ne sait où il est mort et on n'a jamais trouvé sa tombe. Il disparaît, il s'évanouit.
EDEN. Et pourquoi tu t'intéresses à lui ?
WAHIDA. Je crois que son histoire permet de répondre à certaines questions que notre époque nous pose.
EDEN. Quelles questions?
WAHIDA. Faut-il à ce point s'attacher à nos identités perdues ? Qu'est-ce qu'une vie entre deux mondes ? Qu'est-ce qu'un migrant? Qu'est-ce qu'un réfugié ? Qu'est-ce qu'un mutant ? »

« NORAH. Mais pourquoi tu fais ça ?
EITAN. Pourquoi je fais quoi ?
NORAH. Tu nous connais, tu connais nos vies, tu nous connais ! Réfléchis, merde!
EITAN. À quoi tu veux que je réfléchisse ? Je l'aime! C'est simple!
NORAH. Je l'aime ! C'est simple! Tu es bête ou quoi ? Ça nous détruit ! Ça nous détruit ! Ce n'est pas sorcier ! Ce n'est pas philosophique, ni historique, ni politique, ni théologique, ni psychanalytique! C'est simple ! Ça nous oppose, ça nous sépare et ça me tue.
EITAN. En quoi aimer sépare, en quoi te le dire te tue ?
NORAH. Ce n'est pas ce que tu dis qui me tue, c'est la manière que tu as de nous obliger à nous entretuer qui me tue! C'est cela qui me tue! Je ne peux pas te dire de ne pas aimer cette fille contre l'avis de père puisque j'ai ton aimé le tien contre l'avis du mien, tu comprends ? Tu fais avec ton père ce que j'ai fait avec le mien ! Tu ne me laisses aucun choix! Je suis obligée d'être d'accord avec toi et je suis obligée d'être contre ton père et je déteste ça, tu m'entends ? Pas parce que je ne t'aime pas, au contraire, mais parce que j'aime ton père et ça me déchire ! Eitan ! Putain ! On t'aime ! Ta vie je l'ai voulue comme un attentat contre toute l'idéologie de mes parents, leurs principes, leur communisme de merde de cet Est de merde à l'ombre de ce mur de merde et leurs comités de merde et leurs discours de merde et leurs dogmes de merde qui ont éventré ma jeunesse! J'ai été mangée, dévorée, digérée, j'ai été chiée dans les chiottes des idéaux, des utopies et des rêves de mes parents ! Alors quand je leur ai présenté ton père, c'est comme si je leur avais craché à la figure !
EITAN. Justement !
NORAH. Justement ! Tu comprends le piège dans lequel tu me pousses ? Tu craches au visage de ton père, et moi je ne peux pas choisir entre vous deux !
ETGAR. Norah, vous ne pouvez pas être tous les deux contre lui !
EITAN. Je ne crache pas au visage de mon père!
NORAH. Tu craches ! Et tu craches doublement. Elle n'est pas juive et elle est arabe. Moi je m'en fous, j'ai rien contre les Arabes: c'est une Arabe, c'est son ennemi et tu ne peux pas en vouloir à ton père de penser ça! Comment pourrais-tu en vouloir à un Juif d'être meurtri si en 46 son fils vient lui annoncer qu'il va épouser une bonne Allemande, bien blonde, bien blanche aux yeux bleus ! C'est dans notre cerveau reptilien à tous ici ! Personne, pas une tribu, ne supporte de voir partir son enfant dans la marmite de l'ennemi. L'identité du groupe ! C'est ça le mal, la misère des humains ! Mes parents nous ont caché que nous étions Juifs, pas pour nous protéger, mais parce qu'ils voulaient qu'on soit communistes! Communistes ! Notre identité c'est le communisme ! Identité du groupe ! Diktat ! Je la hais cette matraqueuse ! C'est elle la fournaise ! La dévoreuse ! La goudronneuse! Tu as déjà vu une goudronneuse étaler le goudron sur une jolie route de campagne? Rien ne l'arrête ! Et nous, nous sommes les petites fourmis sur la jolie route de campagne! Que peut une fourmi contre une goudronneuse ? Rien! Cela est ! Il faut s'y plier ! Et les Arabes aujourd'hui sont les ennemis de ton père. C'est comme ça! Cela est ! C'est malheureux, mais Cela est. Il y a un océan d'Arabes qui veut la destruction d'Israël. Ce n'est pas un détail! Cela est ! Alors toi, pour qui tout n'est que molécule, tu ne peux pas dire à ton père que tu aimes qui tu aimes sans comprendre que ça le dévaste !
EITAN. Pourtant Cela est ! Cela est ! »

« ETGAR. Eitan, tes parents sont fous de toi !
EITAN. Alors pourquoi ils ne m'accueillent pas ? Tu me parles de transmission alors que c'est la question qui occupe ma vie! Pourquoi tu souris, là ? Pourquoi ça te fait rire ? Tu n'as aucune idée devant qui tu dis ce mot ! Tu dis ce mot sans rien connaître de sa vérité, tu m'empoisonnes avec la douleur du passé dont je devrais être responsable jusqu'à étouffer ma vie alors que je suis le mieux placé pour savoir qu'il n'y a pas de transmission des douleurs ! Il n'y a rien ! La douleur ne se transmet pas de génération en génération! Il n'y a que des accidents! Tu entends ce que je te dis! Je te le dis en hébreu: l'expérience d'un humain sa vie durant n'affecte aucun de ses chromosomes, quelle que soit la brutalité de l'expérience! Aucune inquiétude n'est à la source d'aucun cancer, rien ne s'enregistre, rien ne se transforme ! Nos gènes sont indifférents à nos existences! Indifférents ! Tes chromosomes n'ont pas inscrit les traumatismes de ton père ! Auschwitz au complet n'a pas affecté le moindre gène, le plus petit ADN de mon grand-père. Écoute ce que je te dis: en 1966, quand la semence de ton père a fécondé ta mère, il n'y avait pas de camp de concentration dedans ! Ne pars pas, assieds-toi, tu vas m'écouter ! Il n'y a pas de transmission comme tu te le figures, l'unique transmission qui existe est génétique, et la génétique est sourde, aveugle à tout affect, toute douleur ! Ce n'est pas dans le sang ni dans la chair ! C'est dans la tête ! C'est juste de la psychologie de merde ! Une éducation culpabilisante parce qu'on n'a pas trouvé encore une manière de raconter le passé aux enfants sans les faire chier, et si on les traumatise, c'est parce qu'on veut qu'ils soient traumatisés, on n'accepterait pas qu'ils s'en sortent! Alors on a inventé ce mot, "transmission", on leur dit "transmission" parce que "assassinat", ça ne se dit pas, on leur dit "mémoire, bagages des ancêtres, responsabilité du passé" et on les tue! Parce qu'on a de la peine, un chagrin noir sans fin ! Comment expliquer sinon qu'on n'apprend rien ? Que de génération en génération on recommence ? Si les traumatismes marquaient quelque chose dans les gènes que nous transmettons à nos enfants, est-ce que tu crois que notre peuple aujourd'hui ferait subir à un autre l'oppression qu'il a subie lui-même ! Je n'arrive pas à comprendre que vous ne soyez pas fous de joie ! Combien de fois vous vous êtes inquiétés devant ma froideur, mon manque de poésie, mon manque de fantaisie ? Et personne, personne, sauf peut-être mon grand-père, ne croyait qu'un jour un connard comme moi puisse ressentir ce qu'il ressent pour un autre être humain. Si je la perds, je meurs. Vous m'entendez ? Je respecte la douleur de mon grand-père et la tienne et celle de mon peuple, je comprends la naissance d'Israël et son importance, et dire ce que je dis me met les larmes aux yeux, mais devant l'amour rien ne tient. Est-ce que je dis une énormité en disant cela ? Mais non je n'ai rien dit. Oublie. »

« NORAH. Il vous reste la méchanceté ! Leah, écoutez-moi, la vérité n'est pas un jeu. C'est pire que la justice, pire que tout, c'est une babiole effroyable. Croyez-moi ! Il m'arrive parfois de la voir dans la vie de mes patients, six ans, dix ans avant qu'ils ne soient eux-mêmes en mesure de l'entendre. Il y a un temps juste pour le mensonge et un temps injuste pour la vérité. »

« EITAN. Ça va tout broyer !
EDEN. Qu'importe ! Et qu'on soit tous broyés pourvu que ce que nous aimons soit sauvé. Eitan, écoute-moi : Wahida, toi, moi et tous ceux qui sont morts cette nuit sommes comme l'impossible miroir d'un rêve depuis longtemps assassiné. Plus de réconciliation possible. Trop de terres volées, d'enfants tués, d'autobus explosés, trop de viols, trop de meurtres. Comment oublier ce qu'ils nous font et comment oublier ce qu'on leur fait ?! Alors nous les ignorons ! Et quand il faut les attaquer nous les attaquons, et quand il nous faut nous défendre nous nous défendons. Nous comptons nos morts sans compter les leurs et quand leurs morts sont plus nombreux que les nôtres nous fêtons victoire et allégresse et nous retournons au bord de notre mer et eux au bord de la leur ! Alors c'est la guerre ! Une guerre qui va durer encore mille ans ! C'est un charnier, et il nous faut sauter dedans parce que nous sommes tous les endeuillés d'un même rêve perdu, qui n'a jamais été pleuré. Celui de vivre ensemble, entre ciel et mer, de s'attabler et d'inviter les dieux pour ferer les noces d'Eitan et Wahida avant de bâtir une ville commune aux portes toujours ouvertes à nos deux horizons. Ce rêve mort et ensanglanté il faut pourtant recommencer à croire en lui, pour ne plus avoir à trembler quand on se retrouve face à face ou que la peau de l'un touche la peau de l'autre. Voilà pourquoi, même si c'est désespéré, même si c'est perdu d'avance, il faut obliger ceux qui se taisent à parler, il faut crever l'abcès de l'Histoire ! Retrouve ton père, mets en lumière son histoire, quelle que soit cette histoire, meurs s'il le faut, déchire toute la trame de ta vie, dévaste tout ce qui faisait ta raison, et Wahida pourra encore t'aimer non pas parce que tu oses désobéir à ton sang, à ton père, mais parce que tu as cru avec elle au même rêve. Rien d'autre n'a de sens, Eitan, sauf peut-être les oiseaux du hasard qui vont et viennent invisibles et nous jettent dans les bras les uns des autres sans que nous n'y comprenions rien. Mais de ces oiseaux-là il ne faut pas approcher, il faut les laisser aller dans la lumière de nos vies qui passent plus vite que des étoiles effilochées bonnes à faire naître un vœu, avant de disparaître dans la nuit noire de la mémoire. Tout le reste nous appartient, Eitan, tout le reste nous appartient, ça nous appartient. 

Les avions passent dans le ciel. »

« ETGAR. Ne t'inquiète pas, ça va aller. De toute façon ça ne sert à rien de s'en faire parce que les choses ne vont jamais comme on aimerait. N'est-ce pas ? Tout est déréglé et personne ne peut plus rien prévoir. Avant, les fermiers engendraient les fermiers, les rois les rois et les ouvriers les ouvriers. Tu naissais dans un monde et tu ne le quittais pas, sauf pour mourir. Alors que maintenant. celui qui dit "adieu" finit par revenir et celui qui dit "au revoir" on ne le revoit plus. Il a fallu l'anéantissement de mon monde pour qu'un bateau me conduise ici. Je n'avais jamais vu un olivier de ma vie, jamais mangé une figue! Je ne connaissais que les champs de betteraves ! Et j'arrive ici. Je me rappelle encore, je n'avais pas dix ans et j'ai vu le soleil, j'ai vu la mer et toute cette lumière et j'ai eu la conviction de la fin du voyage. Là Israël, là le monde, là le centre. J'étais le dernier d'une lignée d'oiseaux sans branche, sans port, sans rien, moi, le petit survivant, qui ai vu mon frère se faire découper à la hache pour servir de nourriture aux chiens dont j'entends encore la mastication, je posais les pieds sur la terre ferme avec l'exil et le malheur de tous mes ancêtres sur les épaules. J'arrivais pour eux ! Eh bien je peux te dire une chose : si Dieu existe, il a dû rire parce qu'une virgule plus tard je refaisais mes bagages pour retourner avec ton père vers ces terres maudites en me promettant de ne plus jamais remettre les pieds ici. Et j'y ai cru à cette promesse. Et voilà. Où suis-je à présent ? D'où je te parle ? C'est drôle, non ? »

« NORAH. Sais-tu comment j'ai appris que j'étais juive ? Avec quelle vitesse je l'ai compris ? J'ai quatorze ans et je suis heureuse, car on du chocolat pour le dessert. C'était si rare à l'Est, le chocolat! A la télévision soviétique, les nouvelles du soir. Mon père comme d'habitude monte le son. "Le comité de solidarité de la RDA proteste contre le massacre de civils palestiniens des camps de réfugiés de Sabra et Chatila qui vient d'avoir lieu à l'ouest de Beyrouth. L'agence TASS affirme que ce massacre bestial a été perpétré par les agresseurs israéliens avec la complicité évidente de l'impérialisme occidental." On les croit. Et devant les images qui défilent, mon père dit: "Si après ce massacre on me surprend encore à rappeler que nous sommes Juifs, je me coupe la langue." "Pourquoi tu dis ça, papa ?" "Pourquoi je dis quoi?" "Nous sommes Juifs ?" "Sors-toi ça de la tête, Norah, maintenant c'est fini !" "Nous sommes Juifs ? Pourquoi tu ne me l'as jamais dit ?" "À quoi ça t'aurait servi de savoir que toute ta famille a fini en cendres ?" "Quoi ?! Quoi ?! Qu'est-ce que tu dis papa ?" "Tu es communiste, mange ton chocolat, brosse-toi les dents et va te coucher." J'ai vu les camps, les montagnes de cheveux, les blocs de savon, alors j'ai vomi le chocolat et j'ai pensé : Norah, ta peau est juive, tes cheveux sont juifs, tu ne le savais pas et tu l'apprends au hasard d'un massacre dans une ville que tu ne connais pas d'un pays, dont tu n'as jamais entendu parler. Comme l'enfant que le souffle de l'explosion n'atteint pas et qui reste hébété tenant la main arrachée de sa mère, je tenais tout à coup la main de cette Juive que j'étais et qui n'a plus de mère, j'ai senti la solitude de cette petite fille, sans plus de mère, ni plus de sœurs, ni plus de famille, hébétée par l'explosion de cette stupide phrase prononcée par mon père qui n'a rien saisi de la violence infligée à ses enfants. Ce n'est pas la vérité qui crève les yeux d'Edipe, mais la vitesse avec laquelle il la reçoit, ce n'est pas le mur qui tue le coureur automobile, mais la vitesse avec laquelle il s'y fracasse. Si tu aimes ton père, si tu veux le guérir, ne lui fais pas subir ce que j'ai subi. Pas trop vite. Lentement, il faut guérir lentement, consoler lentement. Ne rien jeter trop vite contre le mur de la connaissance. »

« WAHIDA. J'ai été de l'autre côté du mur, j'ai marché au hasard dans la poussière de la Palestine et j'ai eu l'impression de rentrer chez moi. J'ai dormi chez des gens que je ne connaissais pas et quand on m'a demandé le nom de mon père j'ai explosé en sanglots. Jamais encore depuis sa mort je n'avais entendu mon prénom si bien prononcé. Wahida, Wahida, pourquoi tu pleures ? Je pleure la douceur de mon père. C'était peut-être pour réentendre le chant de son prénom que Wazzân est rentré chez lui. La nuit, c'était la guerre, à l'aube ensevelir les morts, pleurer les vivants, laver les peines, les deuils, les frayeurs. Personne ne veut se consoler. La colère il faut la garder vive, l'ennemi il faut le détester. »

« Je suis Arabe. J'ai beau être une intellectuelle, avoir fui au bout du monde, posséder un passeport américain, avoir changé de langue, j'ai beau t'avoir rencontré toi, le Juif, l'ennemi, j'ai beau me foutre de la religion, me foutre du monde, rien n'y change! Je suis ça. Depuis trois ans, je me fais chier avec une thèse qui cherche à prouver combien il est dangereux de se clôturer à l'intérieur d'un principe ipe d'identité, de s'attacher à ses identités perdues, comme si moi j'en étais dégagée! Ce n'est que de la théorie universitaire de merde! Des idées de merde! La réalité est simple! Je suis ça!
J'appartiens à ça! Et si je veux m'en libérer, m'en débarrasser, il faut au moins que je commence par me regarder en face. S'il y a une chose que je n'ai pas comprise, ou pas voulu comprendre de Wazzân, c'est sa curiosité, sa manière chaque fois différente d'être arabe, sa manière de toujours échapper au malheur. De cette manière, j'ai encore beaucoup à apprendre! Il ne s'est pas dissimulé, au contraire, il a toujours choisi de se dévoiler devant la passion qu'il avait du monde. Je ne veux plus fuir, même si ça me fout la trouille, même si tout me dit de rentrer, d'oublier tout ça, mais je ne veux pas, je ne veux pas retourner avec toi, retrouver New York, ça n'aurait pas de sens, je dois juste me confronter à ça. Pas en touriste ou en théoricienne, mais directement, maintenant, en sacrifiant tout, là, dans le pire, de l'autre côté de ce mur et pendant cette guerre.
Pardon, Eitan. Pardon. Mon amour, pardon, mais j'avais besoin que tu te réveilles pour que je puisse te quitter. Je te quitte. Je te dis ces mots et je ressens ce que ressent celui qui se fait exploser au milieu de la foule, je casse tout, je nous casse, je sépare la terre et je m'éloigne. C'est égoïste. Pendant cette guerre, ma place est là-bas. De l'autre côté de ce mur. Avec ceux qui vont perdre. Je veux me tenir avec mes sœurs. Celles du moins qui m'ont appelée comme ça. Ya ikhti. Je veux me tenir avec mes mères. Celles du moins qui m'ont appelée comme ça. Ya binti. Tu vois? Je ne fais que dire ces deux mots en arabe et je tremble, signe de tout ce que j'ai perdu. »

« WAZZÂN. Un oiseau vient au monde et voilà qu'à la faveur de son premier envol il passe au-dessus des eaux de la mer. La lumière laisse entrevoir sous la surface les poissons aux écailles argentées. Ému par cette beauté inconnue, l'oiseau veut aller à leur rencontre et il tombe vers la mer. Mais les autres oiseaux, ses congénères, le rattrapent avant qu'il n'atteigne les vagues. "Non! lui dit le plus sage, ne t'avise jamais d'aller vers ces créatures. Elles te sont étrangères en tous points et, les rejoignant, tu mourrais comme elles mourraient si elles nous rejoignaient. Nous ne sommes faits ni pour nous rencontrer ni pour vivre ensemble." L'oiseau obéit et va sa vie, mais toujours son cœur se tord à la vue de la mer. Taciturne, il ne chante plus. Jusqu'au jour où, pétri par un chagrin devenu trop lourd à porter, il songe qu'à une longue vie malheureuse il préfere un seul instant d'extase, et il referme sur lui ses ailes! Et dans la bleuité du ciel, il tombe vers la bleuité de la mer pour en fendre la surface. Le voilà sous l'eau, s'enfonçant vers l'abysse des lumières et dans le peu de temps qu'il lui reste, l'oiseau ouvre ses yeux! Infinité de poissons multicolores! Satin insoupçonné des abîmes! Indicible beauté étrangère! Son coœur s'enflamme! Sa dernière heure approche, mais il ne s'en soucie plus, tout à son désir de l'autre, de ce qui est différent, et ce désir est si absolu, si immense, si spirituel, qu'à l'instant précis où la mort veut le saisir des ouïes lui poussent au cou! Et il respire! Il respire! L'oiseau respire! Et, respirant, volant-nageant, il s'avance au milieu des poissons aux écailles d'or, de jade et de rose aussi subjugués par lui que lui par eux, et, les saluant, l'oiseau prononce la parole magique: "Me voici! C'est moi! Je suis l'oiseau amphibie arrivant au milieu de vous, je suis l'un des vôtres, je suis l'un des vôtres!"
DAVID. J'entends dans ta voix la langue de cette mère que je n'ai pas connue. Ta voix comme filet jeté à la mer pour me redonner des fragments anciens. Il faut consoler ceux qui vont mourir. Je te remercie. Mais si belle que soit ton histoire, c'est une histoire pour soulager les vivants. Pour celui qui meurt, rien n'est réparé. Moi, j'aurais aimé connaître les enfants de mon fils. Tant aimé encore marcher sous la pluie, compter les étoiles, profiter davantage des silences et parler plus doucement aux choses. Moi, j'aurais voulu vieillir avec ma femme. Je ne savais pas combien étaient puissants les regrets de ce qui n'a pas été réconcilié. Il me semble qu'à présent je sais ce qu'il aurait fallu dire et faire.
WAZZÂN. Tout ne peut pas être réussi.
DAVID. Sur ce point tu as raison. Et toute vie est peut-être fondée sur une erreur. Même si je ne pars pas en paix, qu'au moins ces derniers pas soient à moi. »

« Écrit avec les bons conseils, toujours vigilants et généreux, de l'immense historienne Natalie Zemon Davis dont la rencontre et l'amitié ont ouvert en moi des champs nouveaux pour de formidables rêveries -, Tous des oiseaux est le premier spectacle que j'ai créé à titre de directeur de La Colline théâtre national. La première création d'un directeur est toujours un moment important pour un théâtre. Elle scelle le lien entre la nouvelle direction et l'équipe permanente, et incarne de manière déterminante la vision qui sera défendue au cours des prochaines années. En ce sens, aborder le conflit israélo-palestinien à travers cette première fois prenait, à mes yeux, une tournure d'autant plus symbolique qu'elle plaçait la question de l'ennemi, de l'Autre, comme axe obsessionnel. Pour donner réalité à ce symbole et parce qu'un théâtre c'est avant tout une équipe, j'ai tenu, ici, à nommer toutes les personnes qui ont œuvré à ce premier spectacle qui fut présenté pour la première fois dans la salle Maria-Casarès du théâtre de La Colline, le 17 novembre 2017. Nommer l'équipe de création mais aussi les quatre-vingt-quatre personnes qui composent la tribu permanente de La Colline, chacun qui, de près ou de loin au sein des différents départements, a rendu cette création possible en s'en inquiétant, en la prenant à cœur, s'y attachant et la défendant avec joie et vigueur.

W. M. »

Quatrième de couverture

Éperdument amoureux, Eitan et Wahida confrontent la réalité historique contre laquelle ils tenteront de résister.

Mais les choses tournent mal sur le pont Allenby, entre Israël et la Jordanie: victime d'une attaque terroriste, Eitan tombe dans le coma. C'est dans cet espace-temps suspendu qu'il recevra la visite forcée de ses parents et de ses grands-parents, alors que les chagrins identitaires, le démon des détestations, les idéologies torses s'enflamment et que les oiseaux de malheur attaquent en piqué le cœur et la raison de chacun. Que sait-on des secrets de sa famille, de quels revers de l'Histoire et de quelles violences sommes-nous tous les héritiers ? Si l'on naît dans le lit de notre ennemi, comment empêcher que l'hémoglobine en nos veines ne devienne une mine antipersonnel...

Comédien, metteur en scène, romancier d'Anima (2012) et directeur de La Colline - théâtre national, Wajdi Mouawad est l'auteur du quatuor épique Le sang des promesses (Littoral, Incendies, Forêts, Ciels). Son œuvre, traduite en plusieurs langues, a été saluée par de nombreuses récompenses internationales.

Éditions Leméac/Actes Sud-Papiers,  janvier 2018
99 pages 

lundi 22 avril 2024

Le grand quoi ★★★★★ de Dave Eggers

Un livre passeur-de-mémoire.
Des pages pour dire le combat de milliers d'êtres humains que la guerre civile au Soudan a meurtri au plus profond de leur chair et qui ont vécu des épreuves ô combien inimaginables.
Des mots qui heurtent, émeuvent, témoignent de la violence inouïe et la folie effroyablement incontrôlable des hommes.
Le récit-temoignage inoubliable d'un Enfant perdu, pour ne pas que l'histoire se répète. 
« Au Soudan, mourir est un jeu d'enfant, surtout pour un enfant. »
Le microsillon est abîmé. Car inlassablement, elle semble se répéter, pourtant. 
« Que tout ceci soit arrivé est criminel. C'est aussi un crime d'avoir laissé faire. »
Un livre nécessaire, incontournable, d'une grande force, brillant, savamment construit.

« Ce livre est le récit romancé de ma vie : depuis le moment où j'ai été séparé de ma famille à Marial Bai, jusqu'aux treize années passées dans des camps de réfugiés en Éthiopie et au Kenya, et à ma rencontre avec les foisonnantes cultures occidentales, à Atlanta et ailleurs.

En le lisant, vous en saurez davantage sur les deux millions et demi de personnes qui ont péri pendant la guerre civile soudanaise. Je n'étais qu'un gamin quand le conflit a éclaté.
[...]
Même aux heures les plus sombres, je pensais qu'un jour viendrait où je partagerais mes expériences avec vous, lecteurs, pour éviter que ces atrocités ne se répètent. Ce livre est une forme de combat; une façon de rester vigilant et de poursuivre la lutte. Lutter pour renforcer ma foi, mon espoir et ma croyance en l'humanité. Merci de lire ce livre. Et que Dieu vous garde. »
Valentino Achak Deng, Inig & cung as Atlanta, 2006


« Mon garçon, il y avait de la vie dans ces villages ! Il y a de la vie ! Malgré les apparences, environ quinze mille âmes. Si tu voyais des clichés d'un village pris d'avion, tu serais sans voix face à l'apparence misérable des habitations et des activités humaines. Le sud du Soudan ressemble à une terre brûlée, mais ce n'est pas non plus un désert sans fin. C'est aussi une terre de forêts et de jungles, de fleuves et de marais, où vivent des centaines de tribus, des milliers de clans. Des millions de gens. »

« Ici, la situation est trop tendue, trop politique. Il y a à Atlanta huit cents Soudanais, incapables de vivre en harmonie. Les sept Églises soudanaises sont en perpétuel conflit, et c'est une cause de rancœur croissante. C'est un retour au tribalisme, à des divisions ethniques oubliées depuis longtemps. En Éthiopie, pas de Nuer, de Dinka, de Fur ou de Nubiens. Nous étions trop jeunes pour comprendre ces distinctions, et même si on les comprenait, nous avions pour consigne d'oublier ces soi-disant différences. En Éthiopie, nous étions seuls au monde. Nous avions vu mourir des centaines de gamins en rejoignant une contrée pas franchement mieux que celle qu'on avait laissée derrière nous. »

« Lorsque la guerre a éclaté et que les Murahaleen ont reçu des armes, les gens volés - mon père les appelait ainsi, les gens volés - ont été emmenés dans le Nord, là où les Arabes en font le commerce. Voisins chrétiens, ce que l'on vous a raconté est en grande partie vrai. Destinées à travailler dans les maisons des Arabes, les filles kidnappées sont devenues leurs concubines, et les mères des enfants de leurs maîtres. Les garçons devaient garder le bétail, mais ils n'échappaient pas aux viols pour autant. Il faut souligner que c'est l'un des crimes les plus graves commis par les Arabes. La culture dinka ne connaît pas l'homosexualité, même en cachette. C'est simple, les pratiques homosexuelles n'existent pas. Par conséquent, la sodomie, particulièrement celle imposée à des garçons innocents, a autant attisé la guerre que tous les autres forfaits des Murahaleen. Je le dis avec tous les égards dus aux homosexuels de ce pays ou d'autres. C'est un fait l'idée d'un garçon se faisant sodomiser par des Arabes suffit à un soldat soudanais pour accomplir des actes d'un courage incroyable.
Il faut également préciser que, au cours de cette guerre, nous autres Dinka avons calomnié l'ensemble des Arabes du Soudan, oubliant nos amis du Nord et nos existences paisiblement partagées et interdépendantes. Ce conflit a accouché de racistes dans les deux camps. Les dirigeants de Khartoum ont savamment attisé ce foyer de racisme. Ils ont fait ressurgir, et même parfois créé de toutes pièces de nouvelles haines. En ont découlé des actes d'une brutalité sans précédent. 
Le plus curieux, c'est qu'à de nombreux égards ces soi-disant Arabes ressemblent beaucoup aux habitants du Sud, en particulier physiquement. Si vous avez déjà vu le président du Soudan, Omar Al-Bachir, vous savez que sa peau est presque aussi foncée que la mienne. Mais comme ses prédécesseurs islamistes, il méprise les Dinka et les Nuer et veut tous nous convertir. Par le passé, les dirigeants de Khartoum ont essayé de faire du Soudan l'épicentre du fondamentalisme islamique. Ça n'empêche pas nombre d'Arabes du Moyen-Orient d'avoir des préjugés sur Bachir, ainsi que sur ses très chers et non moins fiers amis musulmans et leurs peaux foncées. Au Soudan et ailleurs, beaucoup ne les prennent pas du tout pour des Arabes. 
Toujours est-il que les Arabes à la peau noire du Soudan septentrional ont préconisé l'asservissement des Dinka du sud du pays. Et savez-vous comment se défendent les dirigeants à Khartoum, chers voisins chrétiens ? Primo, ils mettent ça sur le compte d'ancestraux « conflits tribaux ». Lorsqu'on les pousse dans leurs derniers retranchements, ils affirment qu'il ne s'agit pas d'asservissement, mais d'accords de travail mutuellement consentis. Une gamine de neuf ans enlevée et trimbalée à dos de chameau à six cents kilomètres au nord pour trimer comme domestique chez un lieutenant de l'armée, est-ce une esclave ? Non, dit Khartoum, elle est là parce qu'elle l'a voulu. En ces temps difficiles, sa famille a conclu un marché avec le lieutenant. Ce brave homme allait la nourrir et lui fournir un meilleur cadre de vie en échange des services rendus par la malheureuse, en attendant que sa famille biologique puisse à nouveau l'assumer. Une fois encore, le culot des dirigeants de Khartoum laisse sans voix: ils nient la recrudescence de l'esclavagisme au cours des vingt dernières années, et soutiennent que les populations du Sud ont délibérément choisi de se transformer en serviteurs bénévoles frappés et violés. Sans oublier qu'un très grand nombre d'Arabes utilisent pour désigner les Soudanais du Sud un mot qui, en arabe, signifie « esclave ». »

« Que tout ceci soit arrivé est criminel. C'est aussi un crime d'avoir laissé faire. »

« C'est plus facile pour un Arabe de tuer un Dinka, ou le contraire ?
- Avec la même balle, les deux meurent. La balle s'en moque. »

« J'ai été réveillé par des voix. Des rires. Je me suis agenouillé, mais impossible de poser les pieds par terre. J'avais perdu confiance en cette terre. J'ai vomi et je me suis rallongé. J'ai réessayé, mais le ciel se dérobait. Quand j'ai réussi à me mettre à genoux, ma tête s'est mise à tourner et j'ai vu trente-six chandelles. J'ai frissonné un moment dans cette position, en essayant de retrouver l'usage de mes yeux.
J'ai repris mes esprits et scruté les alentours. Ça grouillait de garçons, dont certains mangeaient du maïs, assis. Je me suis redressé lentement. Être debout ne me semblait vraiment pas naturel. Quand je me suis redressé pour de bon, j'ai été pris de vertiges. J'ai écarté les jambes et tâché de garder l'équilibre à l'aide de mes mains. Je suis resté dans cette position. Au bout d'un moment, les tremblements ont cessé. J'étais debout, et je me sentais à nouveau humain.
Cinq garçons étaient morts, dont trois sur le coup. Deux autres n'ont pas eu cette chance. Les bombes leur avaient déchiqueté les jambes. Ils ont vécu assez longtemps pour voir la terre se gorger de leur sang. »

« Le troisième jour, il a décidé de mourir dans ce trou, parce qu'il y faisait chaud et que le silence y régnait. Il est mort ce jour-là parce qu'il était prêt. Personne n'a vu Monynhial périr dans son trou. Mais nous savons tous que cette histoire est vraie. Au Soudan, mourir est un jeu d'enfant. Surtout pour un enfant. »

« « L'histoire de cette terre est mêlée à celle d'une autre nation, l'Égypte. Un pays puissant, dont la population ressemble à celle du nord du Soudan. Ce sont des Arabes. Égyptiens et Anglais avaient des intérêts communs au Soudan... »
Je l'ai interrompu.
« Ça veut dire quoi : "ils avaient des intérêts communs" ?
- Il y avait chez nous des choses qui les intéressaient : les terres et le Nil, ce fleuve qu'on a traversé. Les Anglais avaient pris le contrôle de nombreux pays d'Afrique. C'est compliqué mais, en gros, ils voulaient étendre leur influence dans le monde partout où c'était possible. Anglais et Égyptiens ont donc conclu un marché : aux seconds le contrôle du Nord, où vivent les Arabes, aux premiers le Sud, la terre des Dinka et de tribus semblables. Une aubaine pour les habitants du Sud, car les Anglais étaient opposés au trafic d'esclaves et affirmaient vouloir y mettre un terme. Un commerce florissant à l'époque. Les victimes, qui étaient bien plus nombreuses qu'aujourd'hui, partaient aux quatre coins du monde. Les Anglais gouvernaient le Sud-Soudan d'une main de velours. Ils y ont construit les premières écoles du pays. Écoles où l'on enseignait aux enfants le catéchisme, mais aussi l'anglais.
- C'est pour ça qu'on les appelle les Anglais ? demanda William K.
- Eh bien... c'est ça, William. Bref, en un sens, les Anglais se sont révélés être une chance pour nous en contenant la propagation de l'islam. Ils nous protégeaient des Arabes. En 1953, c'est-à-dire bien avant ma naissance, mais à peu près à l'époque où ton père est né, Achak, les Égyptiens et les Anglais ont signé un nouvel accord : ils allaient rendre son indépendance au Soudan. C'était après la Seconde Guerre mondiale et...
- Après quoi ? ai-je demandé.
- Ah ! Achak. Je ne peux pas tout vous expliquer en détail. Mais les Anglais sortaient d'une guerre à côté de laquelle notre conflit paraît ridicule. Ils avaient tellement étendu leur influence sur le globe que c'en était devenu ingérable. Ils ont donc décidé de rendre les rênes de leur pays aux Soudanais. Un moment historique. Beaucoup pensaient que le pays allait être divisé en deux, le Nord et le Sud. Après tout, les deux régions avaient été unifiées par les Anglais et ne partageaient pas la même culture. C'est ainsi que les Anglais ont semé les graines du désastre dans notre pays et que nous en payons le prix aujourd'hui. [...] » »

« J'ai mis des heures à le traduire, mais vous allez profiter de mes efforts. Ça donne :
La politique ratifiée par le gouvernement consiste à se conformer au fait que les peuples du Sud-Soudan sont clairement africains et négroïdes, et que, par conséquent, notre devoir évident envers eux en de les encourager sur la voie d'un développement économique bâti sur des bases africaines et négroïdes, et non pas sur des bases arabes et moyen-orientales qui conviennent au Nord-Soudan. Seuls le dévelop pement économique et l'éducation permettront à ces peuples de se pré⁸parer à leur avenir, qu'il soit un jour lié à celui du Nord-Soudan ou de l'Afrique de l'Est, voire aux deux. »
William et moi, on n'a presque rien compris à ce que Dut venait de nous lire, mais il avait l'air ravi.
« Ce sont les Anglais qui ont écrit ça, au moment où ils essayaient de trouver un moyen de quitter le Soudan. Ils savaient que c'était une erreur d'unifier le Soudan. Ils savaient que nous étions tout sauf unis, et que nous ne pourrions jamais l'être. Ça leur posait un vrai problème, qu'ils appelaient la "question du Sud-Soudan." »
Je n'étais pas sûr de comprendre.
« Votre destin, tous nos destins ont été scellés il y a cinquante ans par quelques individus venus d'Angleterre. Ils auraient pu tracer une frontière entre le Nord et le Sud, mais les Arabes les ont convaincus de ne pas le faire. Les Anglais avaient l'occasion de demander aux peuples du Sud-Soudan s'ils voulaient être séparés ou non du Nord. Impossible que les chefs du Sud aient voulu ne faire qu'un avec le Nord, pas vrai ? » 
Tout en hochant la tête, je me suis demandé si c'était vrai. Les jours de marché à Marial Bai me sont revenus en mémoire, ainsi que Sadiq et les autres Arabes qui passaient dans le magasin de mon père. Tous ces commerçants vivaient en harmonie.
« Eh bien, pourtant, ils ont préféré ne faire qu'un avec le Nord, a continué Dut. Ils ont été roulés par les Arabes, qui se sont montrés plus malins qu'eux. Les chefs ont été achetés, on leur a promis monts et merveilles. Ils ont fini par croire mordicus que le salut passait par une seule nation. Une pure folie. Mais tout ça va changer maintenant, dit Dut en se levant. En Éthiopie, nous disposerons des meilleures écoles qu'on ait jamais eues, avec les meilleurs professeurs soudanais et éthiopiens. Vous allez en profiter, et une nouvelle ère va s'ouvrir à nous. Vous serez instruits, et le gouvernement de Khartoum ne pourra plus nous rouler. Une fois ce conflit terminé, une nation indépendante verra le jour au Sud-Soudan, et vous en hériterez, les garçons. Qu'est-ce que vous en pensez ? » »

« Sans William K, j'aurais pu penser que j'étais venu au monde dans ces hautes herbes bordées de sentiers défoncés, au milieu de tous ces gosses. Que je n'avais jamais eu de famille ni de maison. Que je n'avais jamais dormi sous un toit, mangé quoi que ce soit de chaud et à ma faim. Que je ne m'étais jamais assoupi en paix, en sachant de quoi le lendemain serait fait.
J'ai fermé les yeux, heureux d'être près du fleuve avec William K, sous le flot continu de nuages, gages de fraîcheur. Ces ombres clémentes veillaient sur mes paupières tandis que je m'endormais. »

« Julian, cette marche jusqu'en Éthiopie, ce n'était qu'un début. Pendant des mois, nous avions traversé à pied déserts et marécages tandis que nos rangs s'amenuisaient de jour en jour. Le Sud-Soudan était à feu et à sang, mais, selon la rumeur, en Éthiopie on serait en sécurité, on mangerait à notre faim, on dormirait au sec dans des lits et on serait scolarisés. Je dois reconnaître que, en chemin, j'ai légèrement divagué. Tandis qu'on se rapprochait de la frontière, j'en étais arrivé à un point où je m'attendais à ce qu'on ait chacun une maison et une famille. Je pensais y trouver des immeubles démesurés et des commerces aux vitrines garnies, des chutes d'eau à foison et des saladiers remplis d'oranges sur des tables impeccables.
Arrivé en Éthiopie, j'ai réalisé que ça ne collait pas.
- On y est, dit Dut.
Ce n'est pas ici, dis-je.
- On est en Éthiopie », dit Kur.
Comparé à ce qu'on avait quitté, la différence ne sautait pas aux yeux. Point d'immeubles en vue, et pas plus de vitrines. Pas la moindre trace de saladiers remplis d'oranges. À part ce fleuve, rien. « Ce n'est pas ici », dis-je à nouveau. Cette phrase, je l'ai tellement répétée les jours suivants que les autres gosses ont fini par en avoir marre. Certains pensaient que j'avais perdu la tête. »

« Fils, le khawaja est digne d'intérêt. Il est très intelligent et a dans la tête des trucs que tu ne soupçonnes pas. Il parle plein de langues, connaît le nom des villes et des villages, sait piloter les avions et conduire les voitures. Les hommes blancs possèdent ça dès la naissance. Il a donc du pouvoir, et il nous est très utile et efficace. Si tu vois un Blanc, c'est que les choses vont s'arranger.
Cet homme ne peut t'être que bénéfique. »

« J'avais beau savoir qu'on allait bientôt traverser la frontière d'un pays en paix, cette fois je ne rêvais plus de saladiers remplis d'oranges. Le monde était le même partout, je le savais. Les variations sur l'échelle de la souffrance d'un endroit à un autre étaient infimes. »

« On était jeunes et on pensait avoir tout le temps de s'aimer. Quelle erreur. Attendre d'aimer, ce n'est vraiment pas une façon de vivre. »

« Pour l'Occident, un camp de réfugiés, c'est temporaire. Lorsque après un tremblement de terre au Pakistan on diffuse les images des survivants avant l'hiver, attendant des vivres et de l'aide dans ces villes de tentes couleur d'argile, la plupart des Occidentaux pensent que ces sinistrés vont vite rentrer chez eux, et que le camp sera démantelé dans les six mois à un an.
J'ai grandi dans des camps de réfugiés, trois ans à Pinyudo, presque une année à Golkur et dix à Kakuma - là où quelques tentes se sont transformées en un immense patchwork de bâti- ments et de cabanes faites de poteaux, de sacs de toile et de boue. C'est là que nous avons vécu, travaillé et fréquenté les bancs de l'école de 1992 à 2001. Ce n'est pas le pire endroit du continent africain, mais pas loin.
Les réfugiés s'y sont créé une vie qui ressemblait à celle des autres humains. On y a mangé, discuté, ri et grandi. Le commerce s'y est développé, des hommes ont épousé des femmes et des bébés sont nés. Les malades y étaient soignés ou partaient pour la zone Huit et un autre monde. Nous autres, les gamins, sommes allés à l'école, essayant de rester éveillés et concentrés malgré l'unique repas quotidien, et la distraction provoquée par les charmes de miss Gladys et de filles comme Tabitha. On s'est efforcés d'éviter les problèmes avec les autres réfugiés des Ougandais, des Rwandais des Somaliens, et avec les populations du nord-ouest du Kenya, tout en restant à l'affût de nouvelles de chez nous, de nos familles, et d'une possibilité de quitter Kakuma temporairement ou pour de bon. »

« « C'est un immeuble gigantesque, si haut qu'il touche les nuages. Ben Laden a payé pour qu'un type gare une camionnette dans le sous-sol et fasse exploser le bâtiment. Et puis il a essayé de tuer Moubarak en Égypte. Tous les hommes impliqués dans ce complot étaient du Soudan, et Ben Laden a tout financé. Cet homme est un problème majeur. Avant lui, les terroristes n'avaient pas les mêmes moyens. Il a tellement d'argent que tout devient possible. Il accouche de terroristes dans le monde entier parce qu'il peut les payer et leur offrir une vie décente. Enfin, jusqu'à ce qu'ils se fassent exploser. »
Quelques jours plus tard, les espoirs de Gop sont devenus réalité. J'arbitrais encore un match quand un camion de l'Onu est passé avec, à l'arrière, deux humanitaires kenyans qui ont annoncé la bonne nouvelle.
« Clinton a bombardé Khartoum ! criaient-ils. Khartoum est attaquée ! »
La partie s'est interrompue, tout le monde voulait fêter ça.
Dans les quartiers soudanais de Kakuma, la liesse a duré un jour et une nuit. Qu'est-ce que ça pouvait bien vouloir dire ? De l'avis général, ça signifiait clairement que les États-Unis en avaient après le Soudan, et qu'ils le punissaient pour les attentats au Kenya et en Tanzanie. Pour tout le monde dans le camp, il était clair que les États-Unis se rangeaient du côté du SPLA ; aucun doute possible, c'était un désaveu pour le gouvernement de Khartoum. Bien sûr, certains experts allaient plus loin. Par exemple, Gop pensait que l'indépendance du Sud-Soudan était imminente. « Ça y est, Achak ! dit-il. C'est le début de la fin. Quand les États-Unis décident de bombarder une cible, c'est la fin. Regarde ce qui est arrivé à l'Irak quand ils ont envahi le Koweit. Quand les États-Unis décident de te punir, c'est pas bon. Waouh, c'est fini ! Les États-Unis vont renverser le régime de Khartoum en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. On va rentrer chez  nous et on aura l'argent du pétrole. Une frontière entre le Nord et le Sud sera clairement établie, et il y aura un nouveau Soudan.
Selon moi, c'est l'affaire d'un an et demi. Tu verras. »
J'aimais et j'admirais Gop Chol mais, en matière de politique et de tout ce qui touchait à l'avenir du Soudan, invariablement, il se trompait.

Plus concrètement, les peuples du Sud-Soudan se préparaient à de nombreux changements, dont certains pouvaient être porteurs d'espoir. À Kakuma, nos coutumes étaient mises à mal ou passaient carrément à la trappe bien plus que s'il n'y avait pas eu la guerre et quatre-vingt mille personnes entassées dans un camp de réfugiés administré par un consortium international à l'esprit ouvert. Mon comportement et ma façon de penser ne seraient sûrement pas devenus aussi progressistes sans mon poste de responsable des jeunes ; la santé et le corps humain n'avaient plus de secrets pour moi, tout comme les maladies sexuellement transmissibles et les moyens de contraception. Je discutais souvent à bâtons rompus avec des jeunes femmes et je m'emmêlais les pinceaux entre le vocabulaire du cours d'anatomie et le langage propre à l'amour. Un jour, j'ai ruiné mes chances avec une certaine Frances en lui demandant si elle se développait correctement pour son âge. Mot pour mot, voici ce que j'ai dit : « Bonjour, Frances, je sors tout juste d'un cours d'anatomie, et je me demandais comment se développaient tes parties féminines. » Le genre de truc qu'on dit quand on est jeune, et qui ensuite vous colle à la peau. Par la suite, je n'ai plus du tout eu la cote auprès d'elle et de ses amies ; ces paroles m'ont hanté pendant des années. »

« Un bateau commandé en Slovénie; Al-Bachir l'avait payé quatre millions et demi de dollars. Il va sans dire que quatre millions et demi de dollars auraient été utiles pour nourrir les pauvres du Soudan.
Le yacht avait été transporté de Slovénie vers la mer Rouge, où il avait navigué jusqu'à Port-Soudan. De Port-Soudan, il fallait l'acheminer par voie terrestre jusqu'à Khartoum, à temps pour la conférence. Mais l'amener jusqu'à la capitale s'est révélé bien plus compliqué que prévu. Les cent soixante-douze tonnes du bateau étaient un défi pour les ponts qu'il devait traverser ; sans compter le passage sous les fils électriques le long de la route, quelque peu problématique. Cent trente-deux poteaux ont dû être sectionnés et réassemblés après le passage du yacht. Le temps que le navire atteigne le Nil, les dirigeants africains étaient venus et repartis. Ils s'étaient passés du yacht, de ses chaînes de télé satellite, de sa porcelaine chinoise et de ses cabines de luxe.
Avant même que le bateau n'arrive à Khartoum, il était devenu le symbole de la décadence et de l'insensibilité d'Al-Bachir. L'homme a des ennemis de tous les côtés il n'y a pas que les Soudanais du Sud qui le méprisent. Les musulmans modérés se sont eux aussi rassemblés en une multitude de partis politiques et autres coalitions pour s'opposer à lui. Au Darfour, c'est un groupe de musulmans non arabes qui s'est rebellé contre son gouvernement avec toutes sortes de revendications sur la région. Si le génocide n'incite pas les peuples du Soudan à remplacer ce fou et le National Islamic Front qui tient Khartoum, peut-être que le yacht s'en chargera. »

« Quoi que je fasse, quels que soient les chemins que j'emprunterai, je raconterai ces histoires. J'ai parlé à tous ceux que j'ai croisés en ces jours difficiles, à tous ceux qui sont entrés dans le club pendant ces heures pénibles du matin ; faire autrement aurait été inhumain. Je parle à ces gens et je vous parle parce que je ne peux pas m'en empêcher. Cela me donne de la force de savoir que vous êtes là, une force incroyable. Je veux investir vos yeux, vos oreilles, l'espace qui nous sépare. N'est-ce pas une bénédiction de nous avoir les uns les autres ? Je suis vivant, vous aussi, et nous avons un devoir de parole. Je l'utiliserai aujourd'hui, demain et tous les jours jusqu'à ce que Dieu me rappelle à Lui. Je raconterai ces histoires à des gens qui écouteront et à ceux qui ne veulent pas les entendre, aux gens qui me le demanderont et à ceux qui me fui- ront. Et tout le temps, je saurai que vous êtes là. Comment pourrais-je prétendre que vous n'existez pas ? Impossible. Ce serait comme si vous affirmiez que je n'existe pas. »

Quatrième de couverture

Valentino n'a pas huit ans lorsqu'il est contraint de fuir Marial Bai, son village natal, traqué par les cavaliers arabes, ces miliciens armés par Khartoum. Comme des dizaines de milliers d'autres gosses, le jeune Soudanais va parcourir à pied des centaines de kilomètres pour échapper au sort des enfants soldats et des esclaves. Valentino passera ensuite plus de dix ans dans des camps de réfugiés en Éthiopie et au Kenya, avant d'obtenir un visa pour l'Amérique.
Ironie du sort, son départ était prévu le 11 septembre 2001. Quelques jours plus tard, il s'envolera enfin pour Atlanta. Dans une nouvelle jungle - urbaine cette fois - Valentino l'Africain découvre une face inattendue du racisme. Cette nouvelle existence pourrait bien se révéler aussi périlleuse que la survie dans des contrées ravagées par la guerre.
A mi-chemin entre le roman picaresque et le récit d'apprentissage, ce livre est avant tout le fruit d'un échange. Eggers l'Américain a passé des centaines d'heures à écouter Valentino l'Africain se raconter. Au service d'une tradition orale, la plume impertinente de Dave Eggers fait mouche et insuffle à ce récit une dimension épique, qui rappelle celle de Mark Twain.
S.T.

Dave Eggers est l'éditeur de la revue McSweeney's et l'auteur de romans et de recueils de nouvelles parmi lesquels Une œuvre déchirante d'un génie renversant (2001) et, aux Éditions Gallimard, Suive qui peut (2003) et Pourquoi nous avons faim (2007). Il a créé à San Francisco 826 Valencia, une fondation à but non lucratif qui vient en aide aux enfants pauvres.

Éditions Gallimard,  juin 2009
624 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Samuel Todd
Prix Médicis étranger 2009