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mercredi 4 janvier 2023

Respire ★★★★☆ de Joyce Carol Oates

Respire
Ne m'abandonne pas 
Respire, je t'en prie
Respire
Et puis, le silence
Il y a ces soupirs, ce dernier soupir, que l'on ne cessera jamais d'entendre.
L'absence. La détresse. La maison vide. Le chagrin. La folie qui guette et étreint le (sur)vivant.
Les souvenirs. L'amour.

Et il y a ces pages, si bien écrites, percutantes.

Joyce Carol raconte le deuil, ce long, difficile et déroutant chemin de croix que tout un chacun a emprunté, emprunte ou empruntera pour expier la perte d'un être cher. 

Une grande écrivaine.

« L'esprit est à soi-même sa propre demeure; il peut faire en soi un Ciel de l'Enfer, un Enfer du Ciel. »
John Milton, Le Paradis perdu

« Qu'il est dur d'entrer dans une maison vide. » Anonyme 

« L'espoir est l'appât empoisonné. Les hommes y mordent et meurent. »

« Ce soupir, tu ne l'oublieras jamais. Ce soupir, tu l'entendras quasiment chaque heure de chaque jour de ce qu'il te reste de vie.
Ce soupir, et le silence qui suit pareil au silence suivant un coup de tonnerre. »

« [Nouveau Mexique] Une région nouvelle. Un haut plateau désertique, des bataillons de nuages sculptés, des ciels sombres et meurtris à la Greco. L'oeil était invinciblement attiré vers le haut, intimidé par la lame acérée et blessante de la beauté.
Et l'air, à deux mille quatre cents mètres d'altitude, d'une pureté virginale, teinté de blanc, sensiblement plus pauvre en oxygène que celui (urbain, pollué, proche du niveau de la mer) auquel ils étaient habitués à Cambridge, Massachusetts.  »

« Ce mur de brique auquel on se heurte, chez l'autre. Un jour. Ce mur qui est la fin de l'intimité. Ce mur qui sépare.
Le mur de la déraison, de l'intransigeance. Le mur dont vous pouvez rire, qui demeure (néanmoins) inébranlable. Michaela n'arrivait pas à comprendre: son mari (cordial, appréciait que Michaela l'interroge sur de nombreuses facettes de sa vie, y compris sa petite enfance; mais il opposait une résistance à une certaine sorte d'attention, tournant autour de la faiblesse, de l'infirmité, du vieillissement. Une sorte d'attention évoquant l'indiscrétion, l'indécence. »

« Sapez la fierté d'un homme, vous risquez de blesser sa vanité. Et un homme est sa vanité. »

« Sa prose est impressionniste, dans le style de Virginia Woolf: des états d'esprit aussi mouvants que les sables du désert, prenant des formes sans cesse nouvelles et saisissantes, imprévisibles. »

« Pendant qu'il conduit Eurydice hors de l'Hadès, Orphée doit lâcher sa main sans explication alors qu'il ne marche pas à son côté, mais devant elle; troublée, Eurydice y voit un reproche, elle doute de son amour et crie son nom; sans réfléchir, Orphée se retourne pour la réconforter, comme un époux réconforterait sa femme -  et à l'instant même Eurydice meurt.
Parce que Orphée l'aime au point d'oublier l'avertissement qui lui interdit de se retourner si elle l'appelle. Au moment même où Eurydice désespère de l'amour d'Orphée, son amour pour elle garantit qu'il la détruise. Les légendes anciennes. Ce qu'il y a de plus humain en nous sera notre malédiction, et assurera notre damnation. »

« ... il faut choisir entre une douleur (insoutenable) et la lucidité ou une douleur (anesthésiée, assourdie) et la confusion d'esprit.
Sauf que, lorsque la douleur est insoutenable, on ne peut pas être vraiment lucide.
Nous n'avons donc pas vraiment le choix, docteur. C'est ce que vous dites. 
Oui, je le crains - c'est ce que je dis. »

« Ne pas reconnaître son propre visage ? Cela semblait à Michaela difficilement croyable, chez quelqu'un (comme Sacks) d'un aussi haut niveau par ailleurs.
Gerard lui avait assuré que c'était vrai. On ne savait presque rien de la façon dont les neurones « reconnaissent » les visages. C'est si rapide et, généralement, exact.
Prosopagnosie - une pathologie neurologique où les neurones ne déchargent pas, ne « reconnaissent pas. Dans certains cas, elle est acquise, dans d'autres elle est consécutive à une maladie ou à une lésion cérébrale. Parfois encore, elle est simplement liée à l'âge. »

« Car quand soins palliatifs est prononcé, on reconnaît - II n'y a pas d'espoir.
Pas d'espoir. Les mots sont obscènes, indicibles. Être sans espoir, c'est être sans futur. Pire encore, pour reconnaître être sans futur - il faut avoir « abandonné ». »

« Car bien sûr personne ne respecte le désir naïf du suicidé de ne pas être ressuscité. »

« Comme veuve, Michaela est infatigable, alerte. La vie de veuve est celle d'une pénitente portant son cœur (grotesque, sanguinolent) à l'extérieur de son corps. »

« Si l'espèce humaine a une religion, pensait-elle, ce doit être celle de l'humanité. Sentiments humains, amour humain. Responsabilité humaine. »

« Cette urne contient les cendres de mon mari que je rapporte chez nous. Le visage sombre, respectueux, le personnel laissera passer la veuve. Sans doute l'un des agents de la sécurité dira-t-il dans un murmure Mes condoléances, madame.
De la même façon que d'autres passagers transportent de petits chiens en avion, dans des sacs pouvant être glissés sous le siège devant eux, Michaela transportera l'urne, les cendres, les restes cinéraires de son défunt mari, qu'elle glissera sous le siège devant elle.
Comme nos vies sont absurdes, pense-t-elle, atterrée. Quand la personne n'est plus que matière - obscène.
Il est beaucoup moins honteux de mourir. Qu'il est étrange que si peu de passer à l'acte. gens y aient pensé ou aient eu le courage de
Cet élancement de culpabilité dans le ventre, une sorte de nausée, que la veuve soit toujours en vie alors que le mari est mort. »

« Ce n'est pas notre souffrance, mais la souffrance des autres qui nous détruit. Pas notre mort que nous redoutons, mais la mort de ceux à qui nous ne souhaitons pas survivre. »

« Comment est-il possible que tu sois en vie et que je sois toujours morte !
Mais non : tu veux dire Comment est-il possible que tu sois mort et que je sois toujours en vie... 
Dans la salle suivante tu lis que les conquérants espagnols, les colons ont massacré des millions d'indigènes. Tu lis une histoire abominable d'exploitation, d'esclavage impliquant l'Église catholique. Prêtres jésuites, missionnaires catholiques, missions espagnoles, églises érigées dans des régions reculées afin de les soumettre. Tu lis que des enfants indiens ont été enlevés à leur famille, forcés de vivre dans des orphelinats catholiques, affublés de noms chrétiens, empêchés de parler leur langue maternelle. Tu lis que des enfants indiens se sont évadés des orphelinats pour rentrer chez eux, ou tenter de rentrer chez eux. Tués lors de leur évasion, morts par suicide. Un aspect de l'histoire coloniale américaine passé sous silence: le suicide des enfants. Massacres, lynchages perpétrés par l'armée. Scalps. Villages incendiés. Morts par contagion: variole, rougeole, syphilis, tuberculose. D'après les estimations, en 1491, la population d'Amérique du Nord comptait cent quarante-cinq millions d'indigènes; en 1691, elle avait diminué de quatre-vingt-quinze pour cent.
Cent trente-huit millions d'indigènes exterminés ! Un génocide. Des siècles avant que le mot voie le jour.
Rien de tout cela ne t'étonne. Rien de tout cela ne devrait t'étonner.
Su mais oublié, dans une brume d'approximation et d'à-peu-près, comme la distance entre la Terre et le Soleil mesurée en années-lumière que tu n'as apprise que pour l'oublier, dans cette catégorie de l'oublié-su, ou plutôt du su-oublié.
Avec de gros écouteurs, tu écoutes un enregistrement d'enfants pueblos interviewés des décennies plus tôt. Ce sont peut-être des enfants enlevés à leur famille et forcés de vivre dans des orphelinats catholiques où des choses terribles leur étaient faites et où ils se faisaient à eux-mêmes des choses terribles, ils parlent un anglais hésitant, d'une voix si que tu ne saisis pas leurs mots; et parfois leur voix se lézarde, s'éteint et tu n'entends plus que des parasites et des pleurs.
À moins que ce ne soit toi qui pleures? Essuyant idiotes yeux larmoyants, ta bouche molle et triste. »

« Tu reconnais immédiatement le dieu charognard Ishtikini avec son crâne grotesquement disproportionné, ses yeux fixes, son ventre gonflé et son pénis filiforme en érection. La plus grande représentation de ce dieu-démon est une statue, haute d'une trentaine de centimètres, curieusement accroupie genoux pliés; la plus menaçante est plus petite, faite de métal de récupération et d'éclats de verre, dotée de petits yeux de fouine qui semblent bouger dans leurs orbites et fixer l'observateur. Un autre Ishtikini, taillé dans du bois de bouleau, a la même expression malveillante que la sculpture que tu as dissimulée sous le lavabo de la salle de bains.
Tu ne peux t'arrêter de grelotter, de trembler. Dans une description d'Ishtikini tu apprends ce que tu ne savais pas jusque-là- que le dieu-démon « insatiable» a le pouvoir de s'enfouir dans des corps vivants à la façon des chacals, dévorant cerveaux, cœurs, entrailles, parties génitales.
Ishtikini (dieu charognard, dieu Crâne des Indiens pueblos zuni) est à la fois dieu et démon : appétit vorace jamais satisfait. Skli est représentée par plusieurs figures lubriques, dessins et sculptures, plus grotesques les unes que les autres. On se dit que seul un homme a pu créer ces visions obscènes de la « femme » - une bouche hurlante en O, des seins pareils aux mamelles d'une truie, un vagin grossièrement sanglant. Il est donc étonnant de découvrir une BD d'une artiste navajo féministe contemporaine qui présente la déesse-démon comme une sorte de Wonder Woman, une héroïne affublée d'énormes lunettes noires de marque, aux lèvres rouge vif, aux seins comme des obus, nue, exception faite de cuis- sardes de cuir aux talons de huit centimètres qui montent presque jusqu'à l'entaille sanglante de l'entrejambe - un spectacle audacieux ! »

« Viens, Michaela ! Plus haut.
Tu grimpes un escalier en spirale. Vite! Tu clignes férocement des yeux. Des larmes dans tes yeux. De la poussière, du sable dans tes yeux.
Dans un clocher à côté d'une église « historique » en adobe, des marches de pierre raides, usées, inégales et incurvées sous tes pieds comme une roche érodée.
C'est la belle mission espagnole de San Gabriel de Isleta. Fondée en 1597 par des pères franciscains. Une église d'adobe patinée par le temps, murs, clocher et cimetière, croix en bois haute de six mètres, visible à des kilomètres dans la plaine désertique d'un mauve brumeux.
Tu es venue ici pour cela. Attirée par la croix Onze kilomètres à l'ouest à l'ouest de Santa Tierra. 
Qu'est-ce qu'une croix sinon des bras écartés. Apparence d'un torse, quelque chose qui est parvenu à tenir debout, bras implorants écartés.
Gerard avait marqué d'un astérisque la mission San Gabriel de Isleta dans le guide. 
Plus haut, plus haut. Vite ! »

Quatrième de couverture

Originaires du Massachusetts, Michaela et Gerard s'ins- tallent pour huit mois dans un institut universitaire renommé de Santa Tierra, au Nouveau-Mexique. Mariés depuis une dizaine d'années, ils voient dans ces paysages d'une beauté saisissante, quoique étrange, l'occasion de vivre enfin leur voyage de noces. Mais à peine sont-ils arrivés que Gerard, victime d'une mystérieuse maladie, est hospitalisé d'urgence. Loin de ses proches, Michaela est subitement confrontée à la terrifiante et vertigineuse perspective du veuvage.

Joyce Carol Oates livre le récit fiévreux d'une femme qui a trouvé dans le rôle d'épouse sa force d'accomplissement et qui, à tout juste trente-sept ans, est appelée à s'occuper de son mari mourant. Tandis que Michaela exhorte désespérément Gerard à respirer, elle se demande si son amour, aussi puissant soit-il, suffira à le Gouvernée par son chagrin, Michaela perd pied, confond le passé et l'avenir, redoute sa propre mort sur ces terres arides et poussiéreuses aux dieux-démons omniprésents.

Respire... explore avec ferveur le sentiment de loyauté attaché à l'amour conjugal, et questionne: comment rester fidèle à soi-même alors que l'être que l'on admire le plus est sur le point de disparaître?

« Respire... est une allégorie éblouissante du chagrin. C'est une méditation poignante sur le temps du deuil, qui n'a ni début ni fin. »
The New York Times

Éditions Philippe Rey,  septembre 2022
395 pages
Traduit de l'américain par Claude Seban

mardi 11 août 2020

Le Maître des poupées et autres histoires terrifiantes ★★★★☆ de Joyce Carol Oates

Délicieusement macabre ! 
C'est terrifiant, noir à souhait. 
La violence et ses conséquences décortiquées par la plume de Joyce Carol Oates, c'est éprouvant, certes, terrifiant aussi, mais ... quel talent ! 
Un recueil de six nouvelles absolument flippant, qui convie le macabre dans des vies ordinaires, et montre à quel point un être humain est capable de sombrer dans la violence, de basculer dans l'univers de l'horreur. Elle nous plonge dans la psychologie des ces personnages (un jeune garçon qui affectionne particulièrement les poupées, une jeune fille délaissée par sa mère, un soldat qui semble être, somme toute, tout à fait normal, un homme d'affaires avide de pouvoir, une jeune adolescente qui accepte de garder la maison de sa professeure en son absence...) ; un "grain de sable" dans les rouages de leur vie les fait basculer dans le pire.
C'est insoutenable parce que criant de banalité ...
« Toute ta vie, tu brûles de revenir à ce qui était. Tu brûles de revenir vers ceux que tu as perdus. Pour y parvenir, tu feras des choses terribles, que personne d’autre ne peut comprendre. » 
Âme sensible s'abstenir !

« Toute ta vie, tu brûles de revenir à ce qui était. Tu brûles de revenir vers ceux que tu as perdus. Pour y parvenir, tu feras des choses terribles, que personne d'autre ne peut comprendre. »  (Le Maître des poupées)  

« C'est au moment où il ne peut pas se rendre compte - qu'il est encore en vie. Il rit et son expression rayonne de bonheur parce qu'il est vivant et qu'il ne peut imaginer une seconde où il ne sera pas-vivant parce que (à ce qu'on dit) aucun animal ne peut comprendre sa propre mort. » (Accident d'arme à feu)

« ... vous survivront. Tous autant que vous êtes.
Vous autres créatures stupides qui tiennent debout et qui ne font que vouloir, vouloir, vouloir. » (Équatorial)

« Des sous-espèces de tortues s'étaient déjà complètement volatilisées pour se métamorphoser en peignes victoriens et en dos de miroirs. C'était une chose terrible que cette vie qui dévorait la vie. Mais la disparition, l'extinction - voilà qui semblait encore plus terrible. » (Équatorial)

« Dans la vie, il y a les prédateurs et les proies. Un prédateur peut avoir besoin d'un appât, et une proie peut confondre l'appât avec sa pitance. » (Mystery, INC.) 

« Si un étranger pénètre dans votre territoire en manifestant des intentions sinistres, ou même sans en manifester, il vaut probablement mieux le tuer plutôt qu'essayer de le comprendre, ce qui pourrait vous conduire à commettre une erreur fatale. Dans le passé lointain, avant que Dieu ne soit Amour, ce genre d'erreurs pouvait mener à l'extinction d'une espèce entière ... si bien que l'espèce qui anticipe, l'Homo sapiens, préfère se tromper par excès de prudence, plutôt que l'inverse. » (Mystery, INC.) 

Quatrième de couverture

Un jeune garçon se prend d’affection pour la poupée désormais orpheline de sa cousine, victime d’une leucémie, et commence bientôt une étrange collection – celle de poupées en tout genre dénichées dans le voisinage, comme abandonnées par leurs propriétaires. Mais la frontière est parfois ténue entre collection et obsession, et les poupées semblent être, aux yeux du garçon, bien plus que de simples jouets d’enfants…

Les cinq autres nouvelles qui composent ce recueil font tout autant le récit inquiétant de vies ordinaires bouleversées par l’irruption du macabre : une adolescente, délaissée par sa mère, trouve du réconfort auprès d’une autre famille, jusqu’à recevoir beaucoup trop d’amour ; un homme d’affaires est prêt au pire pour acquérir une mystérieuse librairie de livres anciens… Ou encore une femme qui comprend avec effroi les terribles desseins de son mari à son encontre.

Joyce Carol Oates initie une plongée dans les psychés troublées de personnages en qui le lecteur reconnaît un voisin, une camarade de classe ou son libraire de quartier, réveillant avec talent la fascination pour l’horreur qui gît en chacun de nous, au risque d’en perdre le sommeil.

« Chez Oates, l'horreur n'a jamais rien de surnaturel. Notre monde est déjà bien assez terrifiant. »  
New York Times Book Review

Éditions Philippe Rey, septembre 2019
330 pages
Traduit de l'anglais (Etats-Unis)  par Christine Auché

mardi 28 janvier 2020

Un livre de martyrs américains ★★★★☆ de Joyce Carol Oates

Une lecture achevée quelques jours avant que Donald Trump affirme son soutien au mouvement anti-avortement en faisant une allocution lors de la quarante-septième marche Pro-Life à Washington. Cette Marche pour la vie a lieu depuis 1973, le jour de l'anniversaire de Roe v.Wade, jour marqué par la légalisation de la pratique de l'avortement par la cour suprême des Etats-Unis. 
Je n'ai pas aimé ce que j'ai entendu.
Parce qu' à l'instar du personnage de Gus Voorhees, dans le livre de Joyce Carol Oates, un médecin "avorteur", porte-parole de la médecine de santé publique et champion du droit des femmes, j'adhère plus que tout à l'idée que la grossesse est un choix. Une femme doit avoir la maîtrise de son corps, c'est un droit humain fondamental. 
Je  fustige l'hypocrisie plus que tout également. Parce que le jour où la fille d'une "marcheuse pro-vie" se fera violée, ou parce que c'est son oncle, son père, son frère, ou parce que le père est marié ou  que simplement elle perdrait son travail si elle avait un enfant...elle ira mendier les services d'un médecin, lui implorera de lui venir en aide, de lui sauver la vie, sa vie et celle de sa fille. Un secret avec lequel il faudra vivre parce qu'il ne faudrait pas que la communauté l'apprenne sous peine d'être la honte de sa famille. 
Il répéta ce qu'il avait dit. Et le répéta encore. Car beaucoup de ce qu'il disait à ces femmes désemparées devait être dit et répété plusieurs fois. Une bonne dizaine de fois. Viol sur mineure. Trop jeune pour consentir. Le signaler. Loi de l'État. Crime grave. Cet enfant est une victime. Et la mère s'écria Non ! Je vous en prie, docteur, ce serait la fin de notre famille.Elle l'implorer d' « arranger les choses ».
Les pro-Vie  revendiquent le droit à la vie. Aucun enfant n'a envie de mourir, bien sûr, on est d'accord. Ce qui m'irrite, c'est que cette leçon est dictée, inculquée avec colère, menace et violence. Sous le voile d'une conviction religieuse déformée et pervertie, les fervents pro-life dérapent (c'est mon avis), ils attaquent, insultent, font des sitings devant les centres pour femmes, interpellent, agressent les patientes et puis, il y a ces illuminés, braves soldats de Dieu qui osent des mesures extrêmes et commettent l'irréparable. En obéissant aux ordres divins, ils se pensent au-dessus des lois et aux yeux de la communauté leur homicide est justifiable.
Je partage les principes de ce médecin avorteur, protagoniste emblématique du récit de Joyce-Carol Oates : des principes féministes d'égalité et de dignité aussi inattaquables que des vérités scientifiques, et que des femmes soient avilies et exploitées, sans doute de leur plein gré, me fait sortir de mes gonds !
[...] des ouvrages de « sagesse » - textes sacrés des grands religions, apologies de l'oppression, de l'ignorance, de la superstition, du pacifisme face à la tyrannie politique. Sans parler de l'asservissement et du mauvais traitement des femmes. Aucune « sagesse» ne mérite autant d'ignorance [...]. Une ignorance qui avait pour furoncle la haine de la science.
J'ai dérapé ! Désolée pour ce coup de gueule, pas pu me retenir. Je cesse sur le champ de vitupérer ;-) pour parler du livre en lui-même, parce que ce livre mérite vraiment qu'on s'y attarde un peu. Il faut dire que le thème de l'avortement passionne les foules et divise l'opinion publique. 
La guerre ? Que voulaient-ils dire ? Je pensais qu'ils parlaient d'une guerre comme celle du Vietnam ou de la Corée...Il me fallut un certain temps pour comprendre qu'ils parlaient d'une guerre à l'intérieur des États-Unis, chrétiens contre athées, pour l'âme de l'Amérique.
Le livre donc :
Quelle prouesse ! Quel portrait saisissant et subtile de ce pays déchiré, oppressé, par les ressentiments, les inimitiés, les aigreurs ! Un portrait inspiré d'un fait-divers : le meurtre d'un médecin avorteur dans l'Ohio dans les années 90. Il y a bien sûr quelques longueurs parmi ces quelques 850 pages, mais il y a surtout une structure qui tient le lecteur en haleine, des personnages fragiles, touchants, empreints de paradoxes qui apportent une vraie richesse à ce récit. Un récit foisonnant de détails, qui chamboule l'intellect et pousse le lecteur à la réflexion, parce qu'au-delà des faits et des motivations, ce sont les conséquences que Joyce-Carol Oates nous donne à voir et qu'elle dépeint avec beaucoup de talent. 
Un grand roman. Passionnant. Important. A lire !
Dans sa naïveté d'enfant, il s'était imaginé ou avait peut-être souhaité imaginer que l'hostilité était idéologique, politique.Leurs croyances s'opposent aux nôtres, avait expliqué Gus. Le débat devra trouver sa conclusion dans les isoloirs de ce pays.
« Un livre de martyrs américains cristallise quelque chose d'intime, 
de littéraire, de politique et de furieusement contemporain. » Libération

« De cette voix fascinante à entendre parce qu'il fallait écouter chaque mot, le professeur Wohlman parla soixante-cinq minutes. Il ne s'exprimait pas comme les prêcheurs auxquels nous étions habitués, mais plus doucement, comme quelqu'un qui s'adresse à vous. Il parla de la « corruption morale » de l' « état séculier », de la « brutalité barbare » de l'arrêt Roe contre Wade, « qui a autorisé l'État à assassiner les innocents ».
« Et qu'a dit Terrence Mitchell ? " Je n'avais pas le choix. Si je n'avais pas arrêté ce médecin, il aurait tué d'autres enfants ce jour-là." »
Avec gravité, le professeur Wohlman poursuivit : « Pour certains, ces hommes courageux sont des "criminels", des "meurtriers". Mais nous savons à quoi nous en tenir. J'ai soutenu que ces actes étaient des "homicides moralement justifiables". Il n'y a pas d'"homicide" dans une guerre, par exemple : un soldat n'est pas un criminel ni un meurtrier parce qu'il combat l'ennemi. La situation est la même ici. Tout acte de désobéissance civile contre des meurtres sanctionnés par le gouvernement est "justifié". Car, réfléchissez-y, si un enfant était agressé et assassiné sous vos yeux, auriez-vous d'autre choix que d'intervenir ? Si, ici, sur cette estrade, en cet instant précis, un jeune enfant était mis à mort , taillé en pièces avec un couteau de boucher, et qu'il hurlait de terreur et de douleur... Si vous pouviez empêcher le meurtrier pervers de tuer cet enfant, il est évident que vous le feriez. Si une scène aussi horrible se déroulait sous vos yeux, pas un seul d'entre vous ne pourrait rester là sans réagir. Vous ne le pourriez pas. »[...]« Et toujours, et à jamais, à moins que nous ne les arrêtions, ces meurtriers avorteurs détruiront et démembreront des bébés dans le ventre de leur mère avec le consentement d'un gouvernement impie. À moins que nous ne les arrêtions. »
Un chrétien est quelqu'un qui insuffle aux autres espoir et confiance en soi. Et non des sentiments de honte, de tristesse ou d'angoisse.
La guerre ? Que voulaient-ils dire ? Je pensais qu'ils parlaient d'une guerre comme celle du Vietnam ou de la Corée...Il me fallut un certain temps pour comprendre qu'ils parlaient d'une guerre à l'intérieur des États-Unis, chrétiens contre athées, pour l'âme de l'Amérique.
Je pense...je pense que c'est terrible...pour leurs femmes et pour leurs mères, et pour leurs enfants s'ils en ont. Je pense que bien des vies prennent fin quand un homme est un soldat du Christ... pas seulement celles de médecins avorteurs.
Nous étions des enfants rendus méchants par le chagrin. Nous étions des enfants au petit coeur ratatiné et au sourire de tête de mort. Vous faisiez bien, si vous étiez enfant convenable, de passer au large.
Il répéta ce qu'il avait dit. Et le répéta encore. Car beaucoup de ce qu'il disait à ces femmes désemparées devait être dit et répété plusieurs fois. Une bonne dizaine de fois. Viol sur mineure. Trop jeune pour consentir. Le signaler. Loi de l'État. Crime grave. Cet enfant est une victime. Et la mère s'écria Non ! Je vous en prie, docteur, ce serait la fin de notre famille.Elle l'implorer d' « arranger les choses ».
AUCUNE BONNE ACTION NE RESTE IMPUNIE.
Avez-vous quitté votre famille parce que vous l'aimiez trop ? Parce que vous saviez que l'amour et la fierté sont un hameçon qu'on avale sans le savoir et qu'on découvre un jour planté dans ses entrailles ?
Des mois auparavant, il y avait un an ou plus, son père lui avait arraché la promesse de ne jamais lire la propagande anti-avortement. Jamais.Darren avait demandé pourquoi et son père lui avait pressé l'épaule avec un sourire douloureux en disant : Parce que je te le demande, Darren. S'il te plaît.L'ennemi. Les militants anti-avortement. Les menaces. Les images ignobles. Ignore-les.Darren ne s'était pas vraiment rendu compte que son père bien-aimé était une cible de prédilection pour ces publications. Dans sa naïveté d'enfant, il s'était imaginé ou avait peut-être souhaité imaginer que l'hostilité était idéologique, politique.Leurs croyances s'opposent aux nôtres, avait expliqué Gus. Le débat devra trouver sa conclusion dans les isoloirs de ce pays.
Son chagrin, il le tenait bien au chaud dans ses bras comme on porterait un engin explosif délicat, prêt à exploser.Son chagrin lui était précieux. Celui de sa soeur était abominable, insupportable.
Il y avait dans le district scolaire de Mad River des chrétiens évangélistes qui interdisaient les déodorants comme ils interdisaient les films, la radio et la télévision ; la plupart des livres, dont des classiques américains tels que Huckleberry Finn et Ne tire pas sur l'oiseau moqueur ; les boissons sucrées « colorées »  ou « gazeuses » ; les vaccinations et inoculations. Utiliser des Tampax était « indécent » et « péché » : filles et femmes devaient utiliser des serviettes hygiéniques lavables en coton épais.
[...] elle comprenait la loyauté du sang, les liens familiaux. La foi aveugle - qui est la foi la plus forte.
Ils savent que c'est absurde...mais ils agissent comme leur conscience leur ordonne de le faire. Comme Luther Dunphy. Leur foi fait d'eux des monstres...et cela aussi ils l'acceptent.
La mort de l'idéaliste, d'un homme désintéressé. C'est le prix à payer quand on affronte la marée noire de l'ignorance et de la superstition. Il y a une guerre aux États-Unis - cette guerre est là depuis toujours. Les rationalistes parmi nous ne peuvent l'emporter, car le penchant américain pour l'irrationalité est plus fort, plus primordial et plus virulent. Comment dit-on déjà ... "My country, right or wrong" - "mon pays qu'il ait raison ou tort" - ce patriotisme écœurant et servile. Un patriotisme qui est un Dieu-isme, car ils sont tous chrétiens. Éviter une défaite totale est tout ce que nous pouvons espérer. Il y a quelques poches relativement éclairées à travers le pays - les grandes villes, où la culture et l'intelligence se sont réfugiées. Le reste est un immense désert ... "religieux" et "patriotique". On s'y aventure à ses risques et périls... ils sont si nombreux à être armés ! Et ils dissimulent leurs armes avec eux !
[...] des ouvrages de « sagesse » - textes sacrés des grands religions, apologies de l'oppression, de l'ignorance, de la superstition, du pacifisme face à la tyrannie politique. Sans parler de l'asservissement et du mauvais traitement des femmes. Aucune « sagesse» ne mérite autant d'ignorance [...]. Une ignorance qui avait pour furoncle la haine de la science. »

Quatrième de couverture

2 novembre 1999. Luther Dunphy prend la route du Centre des femmes d’une petite ville de l’Ohio et tire sur le Dr Augustus Voorhees, l’un des « médecins avorteurs » de l'hôpital.

De façon remarquable, Joyce Carol Oates dévoile les mécanismes qui ont mené à cet acte meurtrier : Luther Dunphy est à la fois un père rongé par la culpabilité et un mari démuni. Pour ne pas sombrer, il se raccroche à son église, où il fait la rencontre décisive du professeur Wohlman, activiste antiavortement. Bientôt, il se sent lui aussi investi d'une mission divine, celle de défendre les enfants à naître, peu importe le prix à payer y compris sa future condamnation à mort.

Dans le virulent débat sur l'avortement, chaque camp est convaincu du bien-fondé de ses actions. Mené par des idéaux humanistes, Augustus Voorhees a consacré sa vie à la défense du droit des femmes à disposer de leur corps. Les morts des deux hommes laissent leurs familles en état de fragilité. En particulier leurs filles, Naomi Voorhees et Dawn Dunphy, obsédées par la mémoire de leurs pères.

Joyce Carol Oates offre le portrait acéré d'une société ébranlée dans ses valeurs profondes. Sans jamais prendre position, elle rend compte d’une réalité trop complexe pour reposer sur des oppositions binaires. Entre les fœtus avortés, les médecins assassinés ou les « soldats de Dieu » condamnés à la peine capitale, qui sont les véritables martyrs ?

Un roman d'une rare puissance, une question qui déchire avec violence le peuple américain.

Éditions Philippe Rey, janvier 2020
Traduit de l'anglais par Claude Seban
860 pages