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mercredi 12 février 2025

Cabane ★★★★★ de Abel Quentin

J'avais beaucoup aimé ses deux précédents romans ; "Sœur" et "Le Voyant D'Étampes". Tous deux traitent de sujets forts : l'endoctrinement d'une adolescente pour le premier, les excès et les dangers du communautarisme pour le second.
Le sujet ici n'est pas moins fort : l'urgence climatique. 
Le déni, la non réaction, le retrait, l'égoïsme...difficile de mettre un mot sur la réaction de la grande majorité d'entre nous face aux rapports scientifiques accablants.
L'heure est au profit. Notre modèle de civilisation nous conduit dangereusement au bord du gouffre, ou comme le disait Pierre Rabhi vers le dépôt de bilan planétaire.
« Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu'ils avaient été reçus par ces gens parce qu'ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu'ils savaient qu'aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d'accumulation qui consumait le ménage américain; son désir obsessionnel d'acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l'essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d'une voiture plus belle que celle de son voisin. »
Il sera, à priori, bien plus rapidement que ce que nous pouvons imaginer, l'heure de nous organiser pour la survie....

Un grand roman, une satire sociale empreinte d'humour et de dérision qui fait grandement réfléchir et réveille les consciences !
Entendez-vous à l'instar de Gudsonn le "bruit de l'effondrement" ?
« Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de croissance exponentielle...
Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au devant de très graves problèmes. De l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle peut-être. Seulement, personne n'a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. Cest ce que je vous propose de faire ...»
#lerapportdelapocalypse #lerapport21

« « Ces générations futures, qu'est-ce qu'elles ont fait pour moi ? »
Groucho Marx

« "Bien entendu", répondit Foucault avec le sourire d'un clown maléfique. »
Simeon Wade, Foucault en Californie,
2021 

« Il songea qu'après une trop longue séparation les souvenirs communs, au lieu de réunir les gens, dressaient entre eux une barrière invisible, et il regretta d'avoir imposé ce dîner. »

« Berkeley! Un des endroits les plus exaltants de la Terre, foyer mondial de la contestation contre l'ordre, la guerre. « Un paradis pour les sympathisants communistes, les protestataires et les déviants sexuels », avait résumé le gouverneur de Californie, Ronald Reagan. Trois ans plus tôt, le « jeudi sanglant » de People's Park avait donné à l'université ses galons de bastion hippie; Reagan avait envoyé la troupe pour évacuer le parc et une centaine d'étudiants avaient été blessés. Il y avait eu un mort, aussi. A présent, le pic de contestation était passé, les hippies étaient un peu moins présents mais la culture insurrectionnelle demeurait. Elle était bien implantée au sud du campus, du côté de Telegraph Avenue. Berkeley : la Harvard de l'Ouest. Le corps enseignant comptait onze Nobel. L'excellence des universités de la côte est, sans leur morgue et leur arrogance WASP. La flamme de la connaissance, au milieu des danses indiennes et du crachotement des ghetto-blasters. La physique atomique et Jimi Hendrix.
Mildred, Eugene, Paul et Johannes s'étaient installés dans une salle de cours déserte, au rez-de-jardin. Sur le tableau noir trop hâtivement effacé, des bribes de mots témoignaient qu'un cours de sciences humaines s'était tenu là, quelques heures plus tôt : on y avait manié des concepts complexes de linguistique, et des étudiants de premier cycle s'étaient pignolés sur du Noam Chomsky. »

« Il n'y a rien de plus monstrueux qu'une fonction expo-nentielle, poursuivit le maître. Or, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, nous sommes entrés dans une ère de crois-sance exponentielle. Mais nous ne nous en inquiétons pas, pour une raison très simple: le bon sens ne craint pas ce qu'il ne peut pas se représenter. La seule chose qui nous intéresse, c'est de constater que l'humanité s'enrichit. Qu'elle a, en moyenne, la vie plus douce qu'avant. Et, cependant, la planète a une surface limitée, avec des ressources limitées. Les limites naturelles sont comme un plafond, qu'on ne peut pas crever. Disons qu'on peut le faire, mais pas longtemps, et surtout pas impunément. Oh, je sais ce que vous vous dites: j'aurais mieux fait de rester au plumard. Si le père Stoddard nous a fait lever pour nous expli-quer qu'il existe des limites naturelles aux activités humaines, il se paie bien nos têtes. Des philosophes l'ont déjà dit cent fois.
Réfléchissez, pourtant. Aussi étrange que cela puisse paraître, ce qui vous paraît une évidence n'inquiète pas grand monde. Je dirais même qu'à part quelques-uns de vos petits copains aux cheveux longs, tout le monde s'en fout. Ici même, au cinquième étage de notre glorieux Evans Hall, dans le département d'éco-nomie où l'on se vante de traiter des questions très sérieuses et très importantes, ça n'a pas l'air de préoccuper mes collègues. Pourquoi ? Parce que nos braves économistes ont décidé, quelque part au XIXe siècle, que les ressources naturelles étaient inépuisables. Ces gens-là pensaient que la nature était... com-ment dire ? Un plateau de jeu de société. Un espace théorique, qui ne peut pas être altéré. Voilà, c'est ça. Or la nature n'est pas un espace théorique. Elle n'est pas non plus un magasin dans lequel on peut puiser éternellement, et qui serait réapprovi-sionné à l'infini. C'est une putain de planète, ronde comme une boule à facettes, d'une superficie qu'on ne pourra jamais augmenter. Cinq cent quarante millions de kilomètres carrés, dont cent quarante-neuf millions de plancher des vaches, pas un de plus.
Il laissa un silence, mais ses mots continuaient de travailler. 
- Je ne suis pas le premier à penser que nous allons au-devant de très graves problèmes. De l'effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, peut-être. Seulement, personne n'a jamais pu le démontrer. Scientifiquement, je veux dire. C'est ce que je vous propose de faire. »

« Le rapport avait été commandé par le Club transatlantique, un cercle de réflexion composé d'industriels, de hauts fonc tionnaires et de banquiers, d'inspiration sociale-démocrate. Son fondateur était Giuseppe Simeoni: Italien affable, avec un front large et de grosses joues d'enfant. Dans les années 1960, il avait dirigé un des principaux constructeurs automobiles d'Europe. Énergique, cultivé, passionné de sciences et de technologie, il était friand de prospective, obsédé à l'idée de deviner le xxr siècle qu'il ne connaîtrait pas. « Simeoni est un homme de la Renaissance », disaient ses amis, et par là ils voulaient dire que s'il avait vécu au xvı siècle il aurait construit des machines visionnaires et inexploitables, lu des traités d'alchimie, correspondu avec Montaigne tout en prêtant de l'argent aux rois. Tout le monde l'aimait: même les syndicalistes qu'il avait affrontés pendant un quart de siècle dans ses usines du Piémont. À vingt ans, il avait combattu les nazis, dans les rangs de Giustizia e Libertà. Il en parlait à la tombée du soir, en faisant admirer la robe du vin qu'il produisait dans la région d'Alba. Il disait souvent que sa réussite lui conférait une responsabilité particulière. Le Club transatlantique était à son image: il réunissait des décideurs soucieux du devenir de l'humanité, rêvant d'une société mondiale fraternelle après Auschwitz et Hiroshima. La plupart étaient effroyablement riches. »

« [...] le monde était un moteur en surchauffe. Il avait désigné une péniche, qui remontait le fleuve.
Regardez cette péniche. Que transporte-t-elle ? De l'électronique japonaise. Ou bien des bananes de Saint-Domingue. Chaque année davantage de bananes, davantage d'électronique japonaise. Mon intuition, c'est que cette opulence est une bombe à retardement. En tous cas, il n'est pas inutile de le vérifier. »

« En trois semaines, leurs travaux furent ramas-sés en un document d'une trentaine de pages, qui exposait la méthode suivie et leurs conclusions, à travers un commentaire des dix scénarios prédictifs. Neuf d'entre eux prévoyaient une dégradation des conditions matérielles de la vie humaine au milieu du xxr siècle. Et, pour l'un d'entre eux, leur effondre-ment, accompagné d'une diminution brutale de la population mondiale. Un seul scénario permettait d'envisager une issue favorable : mais c'était au prix d'un contrôle des naissances immédiat et draconien, et d'un changement non moins radical des modes de vie, de consommation et de production des habitants de la planète. »

« Elle passait un morceau de soul psychédélique du groupe The 5th Dimension; le chœur y annonçait l'avènement de l'ère du Verseau : un nouvel âge de l'Humanité où triompheraient l'amour, l'harmonie et la paix. »

« Ce sont souvent les premiers succès qui scellent le sort de l'unité des groupes de rock. Du temps des enregistrements insouciants dans un garage, tant que les concerts se résument à faire danser quelques junkies dans des sous-sols, tant qu'il n'y a d'autre gâteau à partager que la misère ou l'insouciance ou la joie pure de la musique, il n'est pas encore temps de songer à une aventure personnelle. Et certes il n'y avait pas grand-chose de commun entre des jeunes gens dépenaillés et hédonistes et un collectif de scientifiques austères, spécialistes de la dynamique des systèmes, pourtant cette comparaison tenait la route en ce sens que le succès en librairie du rapport 21, et surtout ses retombées financières, précipitèrent la rupture entre les quatre de Berkeley. »

« Sous ses airs sérieux, drapé derrière l'apparence rigoureuse d'une communication scientifique, le rapport Dundee est un cheval de Troie du socialisme. Que suggère-t-il? Que la seule solution, pour éviter la catastrophe, est d'organiser un système de rationnement et de pauvreté imposée. Disons les choses: un système soviétique. "Des tickets de rationnement ou la mort", voici ce que propose, sans le dire, le rapport Dundee. Nous autres, économistes vieux jeu, qui ne sommes pas familiers des dernières machines de la société IBM, qui travaillons laborieuse-ment, munis de notre seule intelligence et de notre stylo, n'avons pas attendu M. et Mme Dundee pour découvrir qu'il existe des problèmes environnementaux. Mais nous leur proposons une réponse américaine, une réponse d'un économiste à la fois rigoureux et épris de liberté, d'un libéral : faites confiance au marché ! »

« Plus tard, avec le recul, le couple comprit qu'ils avaient été reçus par ces gens parce qu'ils ne se sentaient pas menacés. Ils avaient accueilli les deux chercheurs très affablement parce qu'ils savaient qu'aucune vérité scientifique ne pourrait renverser cette chose si puissante : le désir d'accumulation qui consumait le ménage américain; son désir obsessionnel d'acquérir un réfrigérateur, une télévision dernier cri et de brûler de l'essence comme un possédé, sur les routes asphaltées, au volant d'une voiture plus belle que celle de son voisin. »

« Elle se sentait vide, sans jus. Elle était lasse de ces grands mou-linets dans le vent, ces chiffres répétés cent fois. Elle n'en vou-lait pas à l'Amérique tout entière, elle n'en voulait pas aux gens; elle venait d'une famille de la petite bourgeoisie de Saint-Louis, Missouri, ils étaient des gens aimables et dignes, qui tenaient un magasin de luminaires et s'étaient saignés pour lui payer son installation en Californie. Elle ne leur en voulait pas de conti-nuer à nourrir des rêves de retraite au bord du lac Michigan, de tondeuse autoportée et de Chevrolet Corvette neuve dans le garage. Elle en voulait aux grands patrons, à Steve Halshey, aux hommes politiques. Eux ne se contentaient pas d'être des veaux: ils étaient condescendants. Ils revendiquaient la posi-tion d'adultes dans la pièce, alors qu'ils détruisaient l'écosystème comme des enfants tyranniques et idiots. C'est cela qui rendait fou : sentir la condescendance de ces bébés obèses, inconséquents et stupides. Se faire traiter d'utopistes et d'idéalistes par de gros nababs à courte vue qui ne faisaient rien d'autre que de foncer dans le mur en klaxonnant. Qui préféraient nier les faits si ceux-là étaient trop déprimants. Incapables de regarder plus loin que leur auge, incapables de lever une seconde leur tête lourde de l'auge odorante. Se faire infantiliser alors qu'elle et Eugene ne faisaient que décrire sobrement la réalité, avec des simulations d'une rigueur incontestable. Entendre cela attaquait votre système nerveux et vous donnait, pour le coup, l'envie d'être déraisonnable, de crever la bedaine des couenneux ministres, des industriels dodus. Cela vous donnait envie de poser des bombes mais évidemment il ne fallait pas poser de bombes, car c'était précisément ce qu'ils attendaient pour prendre une mine grave et dire « Je vous avais prévenus, ces gens-là ne sont pas raisonnables, ils sont tarés au dernier degré, on ne peut pas discuter avec eux ».
« What a disgrace », marmonnait Mildred cinquante fois par jour. Elle avait renoncé à changer le monde. Elle avait repéré une formation au département d'agronomie de l'université d'État de l'Utah. Trois ans seraient suffisants pour apprendre les rudiments de l'élevage bio: après, ils auraient leurs cochons. Tel était le lieu de l'existence où se tenaient les Dundee, en 1992, lorsque l'Académie royale de Suède se souvint du rapport qui portait leur nom. »

« La plupart des gens avaient tranché son cas en jugeant que Gudsonn était un connard hautain. Pourtant Gudsonn n'avait rien de hautain, seulement il était timide au dernier degré et cette timidité prenait parfois la forme de la brutalité, parce qu'il ne savait pas être suave et rond, et enthousiaste. Si une idée était fausse, si un calcul était erroné il ne savait faire autrement que de le relever abruptement, et l'auteur du calcul erroné en prenait ombrage, sans s'aviser que la colère de Gudsonn visait l'erreur elle-même, non son auteur. L'erreur était, dans l'esprit de Gudsonn, un crime. Elle lui provoquait un dégoût physique. C'est précisément ce qui avait plu à Stoddard, et c'est ce qui plaisait à Quérillot. Son intégrité, qui confinait au fanatisme. Son côté moine-soldat de la mathématique, pas flagorneur, pas arrangeant pour un sou. Mais la plupart le prenaient mal, bien sûr. Gudsonn ne semblait pas comprendre que les gens étaient atrocement susceptibles et vaniteux et qu'il aurait fallu, à chaque instant, entraver la recherche de la vérité pour panser les plaies d'individus qui faisaient si grand cas d'eux-mêmes. Il ne semblait pas comprendre qu'il fallait, en toutes circonstances, ménager les gens. Et ceux qui critiquaient la raideur de Gudsonn ne s'avisaient pas que Gudsonn exerçait la même brutalité à l'égard de lui-même. Qu'il reconnaissait avec la même raideur ses propres erreurs de jugement - mais il est vrai qu'il en commettait rarement. »

« Étrange, il l'était assurément. Méchant, non. Seules quelques filles avaient tenté d'en savoir un peu plus, sans le moindre succès. Elles sont parfois moins stupides que les hommes, et quelques-unes rêvaient de coucher avec Gudsonn, le colosse impénétrable, le matheux et sa crête de cheveux blonds, mais celui-ci semblait préférer sa raquette de tennis. Une fois, Quérillot l'avait vu jouer. Il matraquait comme un métronome, à droite, à gauche, en fond de court. Puis il se dirigeait vers le filet à grandes enjambées et saluait l'adversaire de façon un peu guindée, abrupte, il lui tendait la main ou plutôt la lui jetait et secouait celle de l'autre comme un prunier, avant de regagner la petite chambre qu'il occupait sur le campus, pour travailler jusqu'à l'épuisement. Voilà un homme, pensait Quérillot, avec admiration. »

« [...] il n'était pas difficile de deviner que le rapport 21 ne changerait pas la face du monde. L'éveil des consciences se heurterait à une donnée simple : l'homme était à peu près incapable de se représenter le changement radical d'une situation. Il pouvait à la limite se représenter l'aggravation ou l'amélioration d'une tendance ; l'effondrement, soit un brusque renversement des événements, excédait ses capacités d'imagination. A fortiori l'homme de l'après-guerre, l'homme insouciant et glorieux, le champion et bénéficiaire de la croissance effrénée ne le pouvait pas, car on ne lui avait jamais rien arraché brutalement. »

« Il faut modifier notre regard sur les choses, Paul. Regarder chaque morceau de terre comme une parcelle d'un tout épuisable et fini. Éprouver la surface limitée de toute chose. Mentaleument. Et dans le même temps, éprouver l'emprise humaine sur le monde. Son emprise grandissante. Chaque hectare de nature sauvage irrémédiablement perdu. Il faut laisser la panique gagner, et tirer toutes les conséquences du rapport. Cela signifie : inverser la direction du monde. Inverser la force énorme d'expansion. Moi, j'ai entendu le bruit de l'effondrement. »

« [...] le bruit de l'effondrement : le chant infernal des plateformes de forage, le craquement des glaciers, les hurlements d'enfants affamés. »

« Le rapport 21 est le réquisitoire le plus cinglant de tous les temps contre la civilisation obèse de la croissance sans limites, la civilisation de la dope énergétique, du confort et de la vitesse. »

« [...] il était question de modéliser les interactions entre les activités humaines et les ressources naturelles, et Quérillot avait été séduit par le caractère à la fois vague et pharaonique de la recherche [...]. »

« Les quatre de Berkeley étaient du même tonneau. Le ton du rapport était austère et réaliste. Pas d'eschatologie millénariste, pas de délires New Age. Des graphiques simples illustraient le texte, et quel que soit le graphique (production de denrées ali-mentaires, production industrielle, démographie, etc.), il pre-nait la forme d'une pente ascensionnelle raide qui brutalement se mettait à stagner, comme un plateau de montagne, déclinait en pente douce ou bien plongeait (cette dernière hypothèse était celle de l'effondrement). Le message était clair : la croissance nous conduisait dans le mur, et il était illusoire de s'en remettre au progrès technologique pour éviter le crash. Les limites physiques de la planète ne pouvaient pas être dépassées impunément.
À l'époque, le livre avait été un best-seller. Il n'était pas le premier consacré à l'urgence écologique, mais le rapport 21 avait, le premier, apporté une vision panoramique et chiffrée du système-monde. Le premier, il avait démontré scientifiquement l'impasse de la croissance dans un monde fini. Il avait été violemment critiqué, aussi. Il était effarant de lire un livre vieux de cinquante ans qui disait tout. »

« J'avais encore en tête la remarque de Cédric, qui m'avait demandé un papier « quelque part entre Ken Loach et les frères Dardenne » (voilà le genre de phrase qu'on finissait par prononcer quand on restait trop longtemps dans ce métier, on envisageait les tragédies humaines sous l'angle de leur potentiel éditorial ou pire, dans le journalisme de reportage, de leur caractère « cinématographique »). Dieu sait que Cédric n'était pas le pire, pourtant : il voyait encore les gens derrière les histoires, enfin il ne les perdait pas complètement de vue. »

« Je terminai le rapport. Le livre n'était pas une lecture aisée, et cependant il était d'une puissance rare. Il racontait, en creux, un aveuglement collectif qui durait depuis cinquante ans. Un demi-siècle après sa publication, même un lecteur averti le prenait en pleine face. Sans doute parce que le désastre programmé était envisagé de façon globale, là où l'actualité saucissonnait les sujets, traitant séparément le réchauffement climatique et l'épuisement des métaux rares, la question démographique et celle de la biodiversité. C'était pathétique : être « réveillé » par un rapport de 1973. »

« - Qu'est-ce que vous en pensez ?
- De Gudsonn ? Je crois que la pratique intensive des mathématiques pures peut nuire à certains organismes. Je crois aussi que le rapport les a marqués, tous les quatre.
- Non, je veux dire... Qu'est-ce qu'il adviendra de nous, lorsque tout s'effondrera ? Par exemple, quelqu'un comme moi ?
Joël Pérouel réfléchit.
- Vous maîtrisez un savoir artisanal ? N'importe quoi : vannerie, plomberie, élevage amateur, charpente ?
Je grimaçai : je ne savais rien faire. Joël soupira.
- Écoutez, je ne vais pas vous mentir. Ce sera probablement difficile. Votre profession est déjà paupérisée, en raison de sa faible utilité sociale.
D'une voix étranglée, j'objectai une banalité sur le quatrième pouvoir. Joël Pérouel la balaya poliment.
- Je ne dis pas qu'elle est inexistante, ou négative, comme celle d'un constructeur de smartphones, ou d'un gérant de « fonds vautour ». Reconnaissez cependant qu'elle ne remplit aucune nécessité vitale. Moi, je vous appelle les « journalopes », mais ne le prenez pas mal, c'est pour rire. Comprenez-moi bien: je ne sais pas à quoi ressemblera l'effondrement, et ceux qui vous disent ce qui va se passer exactement sont des escrocs. Je sais seulement qu'il aura lieu. La chronologie des crises et les contours exacts du monde d'après ne peuvent être déterminés à l'avance. Je ne fais ici qu'une hypothèse, qui est la suivante : l'effondrement aura une vertu d'assainissement. Retour aux valeurs fondamentales. Les activités humaines enfin rétribuées à leur juste valeur, en fonction de leur utilité sociale. Concrètement, cela signifie que les métiers semi-parasitaires subiront une sérieuse décote. On peut parier que le chiendent de l'économie tertiaire, les boulots inutiles inventés pour répondre à des besoins artificiellement créés, tout cela disparaîtra et alors le menuisier, le soudeur, le médecin, le bûcheron l'électricien seront les maîtres. L'agriculteur tiendra les couilles du pays dans ses mains calleuses.
- Et, dans ce scénario, vous pensez que le journalisme disparaîtra ?
- Les journalistes demeureront, comme les comédiens, les banquiers d'affaires, les responsables qualité, les psychanalystes ou les écrivains. Mais ils seront une caste d'intouchables, payés misérablement. Par contre, en cas de total collapse...
- Pardon ?
- Je veux dire, si l'effondrement économique entraînait celui des structures sociales du pays, remplacées par une multitude de communautés autonomes, alors... Alors, il vous faudra trouver un emploi de substitution, et en absence de compétence technique...
- C'est bon, je crois que j'ai compris, grommelai-je. Je devrai casser des cailloux.
- Ou vous prostituer. »

« Les trois premiers avaient été publiés entre 1969 et 1970, et portaient sur la géométrie algébrique. Les deux derniers, publiés après le rapport 21, traitaient de la (joliment nommée) théorie de la catastrophe. Wikipédia la définissait comme « la théorie mathématique des modifications spectaculaires ou soudaines ». Forgée par le Français René Thom, elle visait « à décrire les phénomènes discontinus à l'aide de modèles mathématiques continus ». Je nageais là dans des eaux hostiles. Je savais tout juste faire un produit en croix, et le seul mathématicien que je remettais était Cédric Villani : avec sa broche en forme d'araignée et ses manches en dentelle, le très médiatique lauréat de la médaille Fields ressemblait à un courtisan tout droit sorti de Barry Lyndon. Je l'avais écouté aux Grosses Têtes, sans déplaisir et sans comprendre, expliquer la théorie des ensembles à Philippe Candeloro. Je suspectais que tous n'étaient pas aussi flamboyants. »

« La technologie ne peut pas être contrôlée. C'est un train sans conducteur, lancé à toute vitesse. Comment veux-tu détourner un fleuve furieux ? Il n'y a rien à faire. Ce qui peut être inventé sera inventé. Si l'état de nos connaissances nous permet de créer une application pour se filmer l'intérieur du fion, cette application verra le jour. Moi, j'ai toujours dit: perdu pour perdu, autant être celui qui la met sur le marché. Donc, j'ai fait du blé comme tout le monde. »

« La suite de Fibonacci est un double symbole : celui de l'harmonie de la Nature, et celui de la démesure des hommes, de la multiplication incontrôlée des individus et de leurs machines que nous avions mises au jour, avec le rapport 21. »

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Quatrième de couverture

Berkeley, 1973. Département de dynamique des systèmes. Quatre jeunes chercheurs mettent les dernières touches au rapport qui va changer leur vie.
Les résultats de l'IBM 360, alias « Gros Bébé », sont sans appel: si la croissance industrielle et démographique ne ralentit pas, le monde tel qu'on le connaît s'effondrera au cours du XXIe siècle. Au sein de l'équipe, chacun réagit selon son tempérament; le couple d'Américains, Mildred et Eugene Dundee, décide de monter sur le ring pour alerter l'opinion ; le Français Paul Quérillot songe à sa carrière et rêve de vivre vite ; et l'énigmatique Johannes Gudsonn, le Norvégien, surdoué des maths ? Gudsonn, on ne sait pas trop. Certains disent qu'il est devenu fou.

De la tiède insouciance des seventies à la gueule de bois des années 2020, Cabane est le récit d'une traque, et la satire féroce d'une humanité qui danse au bord de l'abime.

Après Sœur (sélection prix Goncourt 2019) et Le Voyant d'Étampes (prix de Flore, finaliste Renaudot et sélection Goncourt 2021), Cabane est le troisième roman d'Abel Quentin.

Les Éditions de l'Observatoire,  juin 2024
478  pages
Prix des Libraires de Nancy 2024
Prix des journalistes du Point 2024

mercredi 24 novembre 2021

Le voyant d'Étampes ★★★★★ de Abel Quentin

Persuadé d'être un passeur de génie, d'être le découvreur d'une œuvre injustement méprisée, Jean Roscoff le narrateur, un sexagénaire désabusé alcoolique retraité de l'université (séduisant ce portrait, non ?), plus vraiment dans le coup, malmené par l'Histoire, espérais "conjurer le sort" avec la sortie de son nouvel essai sur un poète qui a touché son coeur. Mais c'était sans compter sur la "woke "culture qui inonde les réseaux sociaux et qui ne lui laissera aucun répit. Il n'a pas abordé son sujet sous le bon angle d'après les "woke", celui de l'identité raciale. De surcroit, il est blanc ; on lui reproche tout bonnement mais violemment de s'approprier une culture qui n'est pas la sienne.
« Quel crime avais-je commis ? Même en tenant pour acquis l'ensemble des prolégomènes de l'antiracisme moderne, quel putain de crime avais-je commis qui justifie que je sois sacrifié ? Précisément, j'avais posé un regard non racisant sur mon sujet, Robert Willow. Je l'avais déracisé. Je n'avais vu, je n'avais voulu voir que le poète frère, mon frère mélancolique. Je n'avais pas vu le Noir. N'était-ce pas le but ultime poursuivi par ce mouvement ? Et cette histoire d'appropriation culturelle, en quoi me concernait-elle ? Je n'avais pas pillé la culture d'autrui, mon casque de colon entre les deux oreilles. »
On s'y attache à ce soixante-huitard, blessé, incompris, démuni qui s'exprime avec beaucoup d'humour et de dérision, un homme qui doit composer avec une société dans laquelle le dialogue s'efface au profit de la polémique. 
Un très bon roman, au style toutefois un peu rugueux, mais une lecture tellement riche, fouillée, qui confronte avec brio les générations, une satire si bien orchestrée de notre époque aux comportements déviants, obsédée par les "identités" particulières plutôt que par l'universalisme, qu'il serait dommage de passer à côté. Les insultes, les dénonciations à l'emporte-pièce, le moralisme sont devenus monnaie courante dès lors que l'on aborde le sujet de la question identitaire. La radicalité du militantisme de nos jours fait peur. La nuance a disparu du tableau.
Vous l'aurez compris, ces pages font réfléchir ! Alors le seul mot qui me vient pour clore ce retour, c'est "foncez" !

« Ma fille avait hérité de moi une propension à l'échec, quoique celle-ci ne s'accompagnât pas de l'aigreur paternelle, de sa sinistre lucidité : elle était gaie comme un pinson. Elle travaillait dans le coaching relationnel appliqué au onde de l'entreprise, un de ces emplois qui pullulaient comme des poissons pilotes (des sangsues, aurait dit Marc) autour des industries et des services de l'économie de marché, profitant de l'essor du concept tartuffier de responsabilité sociale des entreprises. L'idée pour les entreprises converties au RSE, était grosso modo de convaincre le public qu'elles étaient des acteurs du capitalisme à visage humain ; que leur gloutonnerie, leur cynisme, leur brutalité connaissaient certaines limites, et qu'elles étaient soucieuses du bien-être de leurs salariés (et même, pourquoi pas, de leur bilan carbone). Pour lui donner chair, on payait (mal) des prestataires extérieurs qui apprenaient aux gens à se parler, à libérer la parole dans l'openspace. »

« Je me sentis misérable. Je jouais avec les nerfs de cet homme qui ne m'avait rien fait, je cédais à une exaltation de midinette, au fétichisme. Le culte des maisons d'écrivains, franchement. Quel insulte à l'intelligence. C'était une invention de journaliste, de chasseurs de fantômes, d'idolâtres prompts à se prosterner devant la relique d'un taille-crayon. C'était bien mal aimé la littérature. C'est le culte adolescent pour la blonde hitchcockienne que l'on n'essaie même pas d'aborder. J'avais soixante-cinq ans, et je me comportais comme comme un étudiant de première année de lettres, qui croit avoir découvert la pierre philosophale en dénichant un poème inconnu. Or, il n'y avait pas de pierre philosophale, il n'y en avait jamais eu. Il y avait sept milliards d'individus contraints de se frayer leur chemin à travers l'existence, et certains qui parvenaient à le faire plus dignement que d'autres. »

« Je questionnais Léonie, en chargeant ma voix d'une chaleur sympathique :
- Que veux tu dire par là ? Je suis un dinosaure, tu sais.
- Jeanne est éveillée. Elle est "woke". Elle a pris conscience qu'en tant que femmes non racisées, nous bénéficions d'avantages invisibles et pourtant bien réels par rapport à des individus racisés. Elle a une approche intersectionnelle, plus complexe. L'idée est de dire : femme non racisée et lesbienne, je suis à la fois agent d'oppression (parce que blanche) et victime d'oppression (parce que femme et homosexuelle).
Sa science était toute neuve et ça se voyait. Elle répétait sa leçon comme un singe savant. Elle en parlait avec une fausse familiarité mais il lui manquait de la pratique, les convictions nécessitaient de la pratique, il fallait se les mettre en bouche. Il fallait les "faire", comme on "fait" des chaussures neuves. »

« Ce n'était pas le Pérou, mais son impatience courroucée me racontait un peu la famille Willow. Une famille soucieuse de respectabilité, au conformisme sourcilleux. Decent people, avait dit Dory, et ce mot contenait toutes les névroses américaines : l'héritage puritain, le matérialisme étroit et le sentimentalisme bon marché. On pouvait imaginer que les inclinaisons artistiques de Willow n'avaient pas trouvé, dans cet environnement, un terreau favorable. »

« Dans ma génération, parmi ceux qui avaient défilé entre République et Nation, parmi tous les enfants chéris du mitterrandisme, beaucoup s'étaient droitisés pour des raisons essentiellement économiques. Ils avaient forci, acheté un appartement, deux appartements dont le prix avait quintuplé sous l’effet du boom immobilier. Ils avaient acheté des maisons de campagne.
Ils s'étaient félicités lorsqu'un fils d’ouvrier, un socialiste austère et probe du nom de Pierre Bérégovoy avait déréglementé les marchés financiers. Ils avaient acheté des actions, poussé les portes capitonnées des fonds d'investissement, ils avaient de plus en plus d'argent et des nuances s'étaient glissées dans leurs conversations : « Il y a un principe de réalité », « il ne faudrait pas non plus décourager les gens », « bien sûr que je crois à l'impôt, oui, je suis socialiste : mais pas à la fiscalité punitive ». Et puis bientôt : « il faut arrêter de faire croire aux gens qu’on peut raser gratis », « on est bien obligés de regarder ce que font les autres », « la concurrence mondiale est une réalité ».
Arrivés à la cinquantaine, la peau ravinée par les plaisirs, la peau creusée et ravinée, ces hommes et ces femmes prononcèrent des mots comme « le culte malsain de la dépense publique ». Les hommes portaient des vestes légères sur des chemises bleu ciel, des chapeaux, des pantalons chino. Ils apparaissaient, épanouis par leurs festins de viande, repus de carnages, dans la loge d'un client, à Roland-Garros. Ils ressemblaient tous plus ou moins, dans l’allure générale, dans l'impression qui demeure après que le souvenir d'un visage s’est évanoui, à Dominique Strauss-Kahn. »

« À l'époque, SOS Racisme était une antichambre de l'Élysée. Mais aussi, pour qui savait manœuvrer entre les courants invisibles et profonds de la gauche morale, SOS Racisme pouvait conduire à Canal plus. La jeune chaîne télé était née en 1983, l'année de la marche des beurs. Celle, aussi, où Laurent Fabius et sa morgue aristocratique éteignaient les derniers feux de la période romantique, jauressienne, vieille gauche, inflationniste, incarnée par l’imposant Pierre Mauroy - et c'était tout un programme que de voir un trentenaire aux doigts délicats et aux costumes croisés déloger le colosse du Nord, l’ancien professeur d'enseignement technique, le militant besogneux qui avait plus d'une fois allongé ses grosses mains au-dessus d'un feu de baril, dans le matin gelé, au milieu des grévistes. C'était le début du règne de la raison, (le cercle de la raison avait écrit un essayiste), la fin du Temps des cerises et des grandes réformes. C'était aussi le début d'un autre règne, médiatique celui-là, celui de la chaîne cryptée (voulue par François Mitterrand) et de son ironie branchouille, de ses émissions léchées. Elles permettaient à des millions de Français qui ne mettraient jamais un pied au Palace d'en goûter l’ambiance frelatée. »

« Canal. Une télé intello-porno-chic qui ouvrait grandes les portes au talent, où les émissions étaient écrites par Wolinski et Jean-Michel Ribes, où le parisianisme marchait main dans la main avec le sport de masse et la pornographie. Cette télé était animée par une caste puissante, qui se présentait sous l’aspect sympathique et potache d'une bande de potes. Dans les studios de l'avenue D. officiaient les prêtres de cette chose fabuleuse, de ce chic ultime : l'esprit Canal. Ils étaient les hommes et les femmes les plus rayonnants de leur temps, ceux qui combinaient la puissance financière, l’hégémonie symbolique et surtout l’esprit de dérision, l’arme fatale de celui qui met les rieurs de son côté. Producteurs déconneurs, animateurs pasticheurs, tous oiseaux de nuit de haute volée qui élisaient régulièrement perchoir chez Castel. Et ça se pelotait franchement sur les banquettes, en sniffant d'interminables traits de coke. »

« À présent que j'avais toute latitude pour multiplier les partenaires, je dus faire face à une réalité moins enchanteresse. Le jeune dandy à crinière n'était plus. Quelques vestiges perpétuaient son souvenir : lippe charnue, sourcils épais et regard bleu horizon. Pour le reste, je ne me faisais pas d'illusions. J'étais un sexagénaire aux jambes maigres, avec une bedaine : morphologiquement, je ressemblais à un poulet-bicyclette. Il ne me restait guère plus qu'une niche, celle des étudiantes en lettres modernes désireuses de scandaliser leur monde en se mettant à la colle avec un vieux, voir de se laisser prendre au charme sophistiqué d'un cheval de retour aux airs de droopy neurasthénique (le genre qui en pince pour Woody Allen). À Paris VIII, j'en avais croisé quelques-unes dans les couloirs. Elles sont bipolaires et ardentes, raffolent des films de Gaspard Noé ou de Béatrice Dalle, placardent sur leur frigo d'adolescente le portrait de Rimbaud par Nadar et racontent à qui veut l'entendre qu'elles mourront à vingt-sept ans. Elles peuvent vous poignarder pendant l'amour, avant de fondre en larmes et d'appeler les pompiers. D'aucuns diront qu'elles sont casse-couilles ; d'autres qu'elles sont intégrales. Je n'avais plus la force de cela. Dans ma situation, l'idéal aurait été de trouver un arrangement financier avec une femme extra-européenne rêvant de rejoindre l'espace Shenghen. Je préférais m'abstenir : mon amour-propre était trop abîmé pour que j'accepte sans dommage d'être aimé pour mon passeport bordeaux. Je m'admonestai. Cesse de te faire du mal, Roscoff ! Sois digne ! De retour chez moi, j'évacuai le sujet à la force du poignet, mâchoires serrées, face au lavabo. [...] »

« La fac était le décor familier qui me déprimait autant qu'il me rassurait et c'était celui des ensembles en béton, de la morgue intellectuelle, des rétributions symboliques, des cols roulés, des publications pointues, des colloques jargonneux, des photocopieuses en panne, des jeux de pouvoir invisibles, ascenseurs vétustes et amiantés, chapelles, culte des titres, grades, étudiants chinois effarés, acronymes mystérieux, baies vitrées sales, syndicats sourcilleux, cartons de tracts crevés, tags fripons dans les chiottes, c'était cette vieille ruine au charme inaltéré : l'Université. J'y avais passé près de quarante ans, elle ne m'avait pas ouvert les portes aussi grandes que je l'aurais souhaité, elle m'avait déçu mais enfin c'était mon monde, mon environnement naturel. »




« Que lui dire ? Que Willow avait touché mon coeur, étrangement, spécifiquement, que son chant long et séditieux avait trouvé chez moi une résonance singulière. Que son acte de sécession exprimait une calme résolution qui m'avait toujours manqué. Il était allé en paix dans son ermitage, il n'était pas parti sur un coup de sang, il n'avait pas fui mais il avait pris la route très simplement, et cela n'en faisait pas un saint ou un être exceptionnel mais peut-être un modèle, en tout cas le Willow des dernières années était un modèle pour moi, oui. On peut le dire comme ça. Et j'ai l'outrecuidance de te dire, Jeanne, je vais commettre ce sacrilège-là de penser que je comprends mieux Willow que toi. Je te le dis sans arrogance mais je te le dis sans rougir : Willow ne t'appartient pas. »

« On ne dira jamais assez le vertige de celui qui réalise qu'il n'est plus dans le coup. Quelques individus de ma génération compensaient ce vertige par le fait qu'ils étaient en responsabilité. Ils avaient encore prise sur quelque chose, un travail, une tribune, un engagement associatif. Ils étaient encore, du point de vue économique, du point de vue du pouvoir, dans le jeu. Dans le game, aurait dit Léonie »

« Camus se lève, donc. Quatre mille personnes tendent l'oreille. Il ne harangue pas, il veut parler aux intelligences et il veut parler aux cœurs aussi. Il veut atteindre cet endroit fragile qui est le point de contact entre le cœur et l'intelligence. Il veut faire entendre une voie différente « au milieu d'un monde desséché par la haine ». Il parle du courage de la mesure. Il refuse l'injonction qui est faite aux artistes : « de tous les coins de notre société politique un grand cri s'élève à notre adresse qui nous enjoint de nous justifier ». Il met en garde contre les idéologies. Il se méfie. Il a une méfiance atavique, viscérale « de leur raison imbécile ou de leur courte vérité ».
Il dit : « II n'y a pas de vie sans dialogue. » II dit que le dialogue est remplacé aujourd'hui par la polémique, que « le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte ». Il s'interroge, il réfléchit à haute voix, et sa pensée a été accouchée dans la douleur, matière à la fois robuste et composite, le fruit d'intenses ruminations et de scrupuleuses observations : « Mais quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l'adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j'insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s'il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes. » Le cœur et l'intelligence pour trouver l’équilibre. Camus est bien seul, en ces temps d'anathèmes et d'excommunication, à parler ainsi ; il essaie de faire comprendre aux jeunes gens de la salle Pleyel que la nuance n'est pas le compromis, ni le maquignonnage. Elle est le courage suprême. »

« J'aime la bière. C'est la déglingue de proximité. On commande sans réfléchir, comme on hèle un taxi. Une-pression-s'il-vous-plaît. On reprend la conversation. Une bière, ce n'est pas grand chose. On garde un air dégagé, mais toute l'attention est tendue vers le verre à venir. Le manque se fait sentir, cruel : pas une sensation sophistiquée, juste un trou au plus profond de l'être. Qui a bu, boira : c'est l'axiome implacable. La bière arrive. On ne renifle pas le verre, on ne fait pas cent grimaces. On ne la goûte pas. On la sèche sans façon. La bière n'est jamais décevante. On reçoit ce que l'on vient chercher : la fraîcheur, le goût de blé humide et l'alcool qui chauffe le carafon. Elle ne recèle pas de secret, elle est ce qu'elle donne à voir : le contenu doré et glacé, dans son contenant ergonomique et fuselé. On ne la fait pas tourner comme un maniaque, on ne commente pas, on saisit le verre parce qu'il fait bon sentir les minuscules cristaux de givre sur la paume. On en boit une deuxième, on est très légèrement engourdi, on se détend, on prend possession des lieux. Tout à coup les choses se précisent, les choses et les gens gagnent en relief. Les couleurs sont plus chaudes, pas beaucoup plus mais un peu. On veut se nouer. On parle aux gens qu'on ne connaît pas. Ou bien on reste seul, dans la torpeur agréable. Vient le moment du combat. Il faudrait s'arracher. On essaie de trouver des forces, on cherche autour de soi un regard sur lequel s'appuyer. On est seul, avec l'effrayante liberté. Il faudrait s'arracher d'un coup, et partir en courant. On préfère fuir au-dedans de soi. On recommande. Trois, quatre, cinq, six. Là : foutu pour foutu. On se trouve mille excuses. On s'attendrit. Sept. Huit. On est devenu une merde, très tranquillement, une vieille poche qui refoule du goulot. Je rentrais après la fermeture, complètement rôti. »

« Aux États-Unis, j'ai un peu suivi la - comment dites-vous ? - la polémique, sur les sites français, c'est vraiment regrettable. Nos deux pays sont en train de devenir fous. Vous savez, je suis un homme d'ordre, a patriot. J'ai travaillé trente ans dans l'administration fédérale. Et je suis un African-American. J'ai soutenu le mouvement Black Lives Matters, je me suis battu toute ma vie pour l'égalité. Cependant je ne pense pas que l'on puisse répondre à le racisme par le racisme. La cancel culture, ces trucs-là. Typical New York bullshit. »

Quatrième de couverture

« J'allais conjurer le sort, le mauvais oeil qui me collait le train depuis près de trente ans. Le Voyant d'Étampes serait ma renaissance et le premier jour de ma nouvelle vie. J'allais recaver une dernière fois, me refaire sur un registre plus confidentiel, mais moins dangereux. » 

Universitaire alcoolique et fraîchement retraité, Jean Roscoff se lance dans l'écriture d'un livre pour se remettre en selle : Le voyant d'Étampes, essai sur un poète américain méconnu qui se tua au volant dans l'Essonne, au début des années 60. 
A priori, pas de quoi déchaîner la critique. Mais si son sujet était piégé ? 

Abel Quentin raconte la chute d'un anti-héros romantique et cynique, à l'ère des réseaux sociaux et des dérives identitaires. Et dresse, avec un humour délicieusement acide, le portrait d'une génération.

Abel Quentin est l'auteur d'un premier roman très remarqué, Soeur (sélection prix Goncourt et finaliste du prix Goncourt des lycéens 2019).

Les éditions de l'Observatoire, août 2021
379 pages
Prix de Flore 2021