Affichage des articles dont le libellé est Roman d'aventure. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Roman d'aventure. Afficher tous les articles

lundi 29 mai 2023

Le lièvre de Vatanen ★★★★☆ d'Arto Paasilinna

Génial ce livre ! Il m'a fait voyager hier matin. J'ai été totalement embarquée dans les aventures parfois rocambolesques de Vatanen et de son lièvre, du Sud  de la Finlande au Nord de la Laponie, avec un petit détour par la Mer Blanche.

Vatanen a pris la tangente, tout plaqué, tiré un trait sur sa vie d'avant, une vie ordinaire ordonné ; il est parti sur les routes, de par les forêts, les sentiers plus ou moins escarpés. Pour redonner du sens à sa vie, vivre en symbiose avec Dame nature, au gré de rencontres totalement fortuites. Les rencontres fortuites, ne sont-elles pas d'ailleurs les plus délicieuses ? Vatanen en fera de très belles, certaines plus loufoques que d'autres et quelques-unes franchement désagréables.

Une belle personne ce Vatanen. Et une belle réflexion, ce livre, sur les choix de vie, de société, sur l'impact de l'homme sur la nature. 

Un livre qui se dévore sans faim et que j'aurais souhaité sans fin. 

N'hésitez pas à vous lancer dans l'aventure, à poser vos pas dans ceux de Vatanen et de son lièvre, fouler ce petit bout de monde, prendre cette chouette et apaisante bouffée d'oxygène, mettre votre vie entre parenthèse le temps d'accompagner ces deux acolytes dans leurs palpitantes péripéties, savourer ces moments de liberté.  

Avez-vous déjà lu Paasilinna ? Quel titre pour continuer ma découverte de l'auteur me conseillerez-vous ? 

« Deux hommes accablés roulaient en voiture. Le soleil couchant agaçait leurs yeux à travers le pare-brise poussiéreux. C'était l'été de la Saint-Jean. Sur la petite route de sable, le paysage finlandais défilait sous le regard las des deux hommes ; aucun d'eux ne prêtait la moindre attention à la beauté du soir.
C'étaient un journaliste et un photographe en en service commandé, deux êtres cyniques, malheureux. Ils approchaient de la quarantaine et les espoirs qu'ils avaient nourris dans leur jeunesse étaient loin, très loin de s'être réalisés. Ils s'étaient mariés, trompés, déçus, et avaient chacun un début d'ulcère à l'estomac et bien d'autres soucis quotidiens.
Ils venaient de se quereller pour savoir s'ils devaient rentrer à Helsinki ou s'il valait mieux passer la nuit à Heinola. depuis ils ne se parlaient plus.
Ils traversaient en crabe la splendeur du soir, la tête rentrée, butés, l'esprit tendu, sans même s'apercevoir de tout ce que leur course avait de misérable. Ils voyageaient blasés, fatigués. »

« Il fallait sans doute retourner à Helsinki, se dit Vatanen. Que pouvait-on bien penser au bureau de sa disparition ?

Mais quel bureau, aussi, quel emploi! Un magazine qui dénonçait les abus notoires mais se taisait obstinément sur toutes les tares fondamentales de notre société. Sur la couverture du journal s'étalaient semaine après semaine des visages oisifs, miss, mannequins, nouveaux bébés de familles de musiqueux. Plus jeune, Vatanen avait été content de son travail de reporter d'un grand journal, très content d'avoir l'occasion d'interviewer des individus incompris, dans le meilleur des cas victimes d'une oppression étatique. Il avait eu l'impression de faire du bon travail: certains excès au moins étaient révélés au public. Mais avec les années il n'avait même plus l'illusion de faire quelque chose d'utile. Il se contentait de faire ce que l'on exigeait de lui, se satisfaisait de ne jamais ajouter de commentaire critique. Ses collègues, frustrés et cyniques, faisaient de même. Le plus vain des spécialistes en marketing pouvait dire aux rédacteurs quel genre d'articles attendait le commanditaire, et on les écrivait. Le journal se portait bien, mais l'information n'était pas divulguée, elle était diluée, camouflée, transformée en un divertissement superficiel. Foutu métier. »

« Sa femme aurait bien aussi échangé Vatanen si elle avait pu le faire aussi facilement qu'elle changeait de vêtements. »

« Certificat.
Je soussigné certifie que le porteur de la présente autorisation est officiellement en droit de garder et d'élever un lièvre sauvage, étant donné de l'autorisation a recueilli ledit animal. que le porteur sauvage alors que ce dernier était blessé à la patte gauche et risquait donc de mourir. À Mikkeli, U. Kärkkäinen, Administration des chasses du district du SavoSud.
« Donnez-lui des jeunes pousses de trèfle, à cette époque-ci on en trouve presque partout. Et comme boisson, de l'eau pure, inutile de lui faire ingurgiter du lait. En plus du trèfle, il peut manger du fourrage vert, et du regain d'orge... il adore les agrostides, il apprécie les gesses des prés et toutes les vesces, et le trèfle hybride lui convient aussi. En hiver, donnez-lui de l'aubier de feuillus et des branches de myrtille surgelées si vous le gardez en ville. 
- À quoi ressemble la gesse des prés, je ne vois pas très bien. 
- Vous connaissez les vesces?
- Je crois, oui, ce sont des espèces de légumineuses, avec des vrilles comme les pois.
- La gesse des prés ressemble beaucoup aux vesces. Elle a des fleurs jaunes, c'est le meilleur moyen de la reconnaître. Je vais vous faire un dessin, vous pourrez comparer. »»

« « La vie est parfois bien dure, quand on aime les bêtes », marmotta Vatanen ...»

« Quand Vatanen eut terminé son histoire, le professeur déclara emphatiquement : « Mon brave homme, je ne peux pas en croire un mot. Mais l'histoire est belle ; pourtant, c'est étrange que vous ayez besoin de raconter des choses pareilles. Retournez maintenant à l'institut, j'y téléphonerai demain matin.
- Très bien, si vous ne me croyez pas, téléphonez. Ces histoires n'ont pas tellement d'importance. »»

« Vatanen accomplissait son travail de force sans se préoccuper de l'heure, s'endurcissait, oubliait de plus en plus sa vie mollassonne dans la capitale [...]
N'importe qui peut mener ce genre de vie, à condition de savoir renoncer d'abord à son autre vie. »

« Une nuit encore, Kurko se soûla, et l'aventure faillit mal tourner: quand Kurko voulu prouver son adresse de flotteur de bois et courut sur la chaîne de rondins de la rive, il tomba dans le fleuve et manqua de se noyer, car il ne savait pas nager. Vatanen tira le vieillard ivre du fleuve glacé et le porta dans la tente. Au matin, l'homme rudement éprouvé s'éveilla le crâne emperlé de douleur, ouvrit la bouche pour laisser échapper une plainte. On constata alors que son dentier était tombé le soir précédent dans le fleuve. La vie est parfois bien déprimante. »

«« Voilà ce que font les gars de la coopérative », cria l'un des hommes hilare à Vatanen.
« Ou plus simplement, voilà ce que font le commerce et l'industrie, ce que l'argent n'obtient pas, on le prend par la force. »»

Quatrième de couverture

Vatanen est journaliste à Helsinki. Alors qu'il revient de la campagne, un dimanche soir de juin, avec un ami, ce dernier heurte un lièvre sur la route. Vatanen descend de voiture et s'enfonce dans les fourrés. Il récupère le lièvre blessé, lui fabrique une grossière attelle et s'enfonce délibérément dans la nature.
Ce roman culte dans les pays nordiques conte les multiples et extravagantes aventures de Vatanen remontant au fil des saisons vers le cercle polaire avec son lièvre fétiche en guise de sésame. Il invente un genre : le roman d'humour écologique.

Les Éditions Denoël,  1989 - Nouvelle édition en 2018
240 pages
Traduit du finnois par Anne Colin Du Terrail 

jeudi 29 décembre 2022

Le dernier des siens ★★★★☆ de Sybille Grimbert

À l'heure où, selon la plupart des spécialistes, une sixième extinction massive des espèces a commencé, Le dernier des siens est un très beau récit sur les rapports entre les êtres humains et les animaux
En 1834, "Gus", un zoologiste français, alors qu'il assiste à un massacre d'une colonie de grand pingouin,  d'une grande violence, attrape un pingouin sans réellement réfléchir à son geste. 
La phase d'adaptation passée, une relation improbable et touchante d'amitié, et d'amour aussi, s'installe entre Gus et "son" pingouin. Elle deviendra d'autant plus forte, que le scientifique prend conscience que son protégé est certainement le dernier de son espèce.
 « Les populations déclinaient lentement, et leur souvenir s'effaçait. Comment comprendre une chose pareille ? Comment comprendre que ce qui a été, ce qui a été nombreux, proliférant, s'efface ? »
Passionnante lecture. Les descriptions scientifiques sont simples et à la portée de tous. De même que les théories - celles de Lamarck, Cuvier ... ou encore Darwin, la seule que je connaissais ;-) - de l'époque sur l'extinction des espèces. 
Passionnante et intéressante lecture qui donne à réfléchir, qui interroge sur la place de l'homme dans la nature. Le ton n'est absolument pas moralisateur ; l'impact de ce récit n'en est que plus fort.
Merci Sybille Grimbert.
« Gus aurait mieux surmonté la disparition du grand pingouin s'il avait pu accuser un volcan, ou les orques, ou des ours blancs. Mais cet oiseau mourrait d'avoir été la matière première des ragoûts, de steaks noirs, d'huile qui n'était même pas meilleure que celle des baleines. »

« Alors que la chaloupe d’où Auguste avait observé la scène repartait vers le bateau, il aperçut une forme noire passer près d’eux dans la mer. Cela ressemblait à la serpillère dont Mme Bridge se servait pour nettoyer le sol. Il se pencha, attrapa le pingouin et sentit sa nervosité, sa force, même affaiblie à cet instant – sinon, il ne serait pas resté à flotter là -, et quand il le ramena dans l’embarcation, la bête, dont un moignon d’aile cassée pendait sur son ventre, hurla. »

« Maintenant, il n’y avait plus un seul animal vivant sur l’île. Il faut dire que cette colonie était petite, moins d’une trentaine d’individus ; certains marins, qui l’avaient vue l’année passée, disaient qu’elle avait encore diminué. Et les hommes remontèrent dans la chaloupe en portant les dépouilles. On les entendait chanter. Ils savaient qu’il y aurait un bon dîner ce soir, la chair tendre des pingouins, les protéines de l’énorme omelette qu’on allait dévorer. »

« Cet animal est buté, pensa Gus, il manque d’intelligence, de sens du futur, cet animal est stupide, voilà, il préfère mourir de faim que de rester dans une cage. Gus lui en voulait. Un homme cesserait-il de manger parce qu’il est en prison ? Non, mais justement le pingouin n’avait pas de ressort dans l’adversité, il est défaitiste. Il coinçait sa tête dans sa poitrine, évoquant un bout de bois, un objet de culte druidique, une pierre de Stonehenge en réduction. »

« - Auguste, vous n'avez pas été choqué quand vous avez vu les marins tuer toute la colonie?
Son ton grave produisait un effet légèrement accusateur. Pourquoi Gus aurait-il été choqué ? Les hommes mangeaient les bêtes, les bêtes mangeaient d'autres bêtes, c'était la loi du monde. Et pourtant, quelque chose le dérangeait, le souvenir d'une panique, le plaisir des hommes, la vulgarité du massacre, la vision d'un pingouin qui protégeait son œuf et était écrasé par une pierre. C'était vrai : Gus ne s'était pas posé de questions, il avait tout vu comme en rêve. Ou non, peut-être avait-il baissé les yeux, ou regardé de biais, d'abord les planches de la chaloupe, puis la plage, puis les planches encore. »

« Ainsi, il partirait bientôt. Il marchait dans la longue rue, il voulut voir la ville en la regardant depuis le bord de mer et il bifurqua à gauche. Stromness étant assez petit, cela lui prit deux minutes. D'un seul coup d'œil il l'embrassa tout entier dans sa largeur. C'était minuscule en effet. Les maisons en granit d'un rose morne auraient pu paraître lumineuses, mais elles étaient seulement austères. Quelque chose dans ce paysage, cette colline au-dessus du port, sur laquelle elles s'étendaient si peu, avait un air triste, un air déçu, comme si la ville elle-même savait que quelque chose manquait. Dès le premier jour ici, il avait ressenti la monotonie que provoquait ce paysage sans drame et résigné. Il tenta en pensée de l'améliorer. La lumière était probablement trop diluée quand elle arrivait ici, et soudain il comprit: manquaient les arbres, que le vent empêchait de pousser.
L'idée qu'il voyait Stromness pour une des dernières fois l'inclinait cependant à l'indulgence. En repartant vers sa maison, il éprouva de la nostalgie pour ce qu'il avait encore sous les yeux. Ce n'était peut-être pas aussi ennuyeux que cela. Certes, les arbres auraient apporté de la gaieté, de la fantaisie, des jeux de couleurs, mais après tout cette sobriété sèche avait son charme. Il s'en souviendrait sans doute quand il serait ailleurs. »

« Ils étaient là depuis longtemps. Les doigts de Gus étaient glacés. Pourquoi était-il si mal à l'aise ? Il revint sur la grève, rattacha la ficelle au piquet, remonta la barque, et s'assit, le dos contre le bateau; l'animal sortit de l'eau, titubant à sa façon bancale habituelle. Gus, pour la première fois, n'avait pas eu besoin de tirer sur la ficelle et de l'attraper de force encore emmêlé à une vague. La bête, au début, n'avança pas particulièrement vite, puis son pas, aussitôt la dernière flaque passée, s'accéléra, agile et pourtant dandiné, accompagné d'un seul cri, un cri aigu, bref comme la trajectoire d'une balle, pour tout dire: un cri joyeux. Et comme si la balle l'avait frappé, Gus retrouva entre sa poitrine et son bras, dans le pli de sa veste, le bec d'un oiseau, le corps d'un oiseau lustré par l'eau, dont il sentait la chaleur émaner d'un endroit près du cœur. »

« Mais Prosp, lui, savait-il qu'il connaissait un homme. et une femme en la personne d'Elinborg ? Confondait-il la maison avec un nid ou une île ? Prosp, après tout, ne savait pas à quoi il ressemblait, il ignorait qu'il était un pingouin, qu'il était noir, avec une grande étendue blanche sur le ventre. Peut-être croyait-il être le seul de son espèce ou au contraire qu'il était humain. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il imaginé autre chose ? Gus lui parlait, faisait des vocalises avec lui comme pour lui répondre. De même qu'il ne comprenait pas le langage des pingouins, le pingouin ne saisissait spas le sien, et pourtant Gus était convaincu qu'ils se comprenaient, que dans l'immensité de leur vocabulaire à chacun, ils avaient trouvé des modulations, un ton, des inflexions en commun. Pourquoi Prosp ne se serait-il pas cru humain? Pourquoi Gus ne se croyait-il pas pingouin? Prosp savait-il même qu'il était heureux ou triste ? Selon Gus, le seul fait d'être en vie devait réjouir un animal, pourtant son oiseau ne savait pas qu'il échappait au rorqual chaque jour dans son enclos, pas plus qu'il ne mesurait les avantages de l'existence près de Gus, la nourriture quotidienne assurée, et encore une fois la sécurité. Mais Gus aurait-il sacrifié sa liberté à ces deux conditions ? Il n'en était pas sûr. »

« Gus se rendait seul au crépuscule, il essayait d'embrasser la mer jusqu'à l'horizon, le plus loin possible. Le désert, croyait-il, devait ressembler à la mer; ce vide, ou ce lieu plein d'une matière qui n'était pas faite pour l'homme, cet espace qui se fichait complètement que l'homme s'y trouve à l'aise ou pas le transperçait. Au sens propre puisqu'une sorte de flèche s'enfonçait en lui, comme elle l'aurait fait avec un ballon, dégonflant sa peau, la laissant tomber au sol, pauvre chose devenue tout à coup inutile.
À cet instant, il se sentait plus léger qu'un pollen, insignifiant et absolu en même temps. Il savait qu'il appartenait à cet univers à l'instar du caillou à droite de sa chaussure qu'il n'aurait pu différencier d'un autre à trois mètres; de la vague au loin, qu'il était certain de voir se reformer ailleurs, alors qu'il s'agissait sans doute d'une tout autre vague; ou du brin d'herbe sur la colline, qui se confondait avec les autres brins d'herbe et pourtant était sans doute unique.
Soudain, l'être humain n'avait plus d'importance dans ce monde qui respirait seul, de lui-même, de cet univers indifférent à sa présence, qui existait avant qu'un être humain ne le regarde et qui continuerait après. Ni ni moins important qu'un copeau parmi des milliards de copeaux, il n'était plus rien, plus rien qui eût un nom, une corpulence, une odeur, des habitudes, des goûts, une individualité changeante. Et bizarrement il se sentait plus libre, rassuré d'être identique à la vague, de tenir compagnie à la mouche qui volait sur le sable noir, plus fort de discuter, infime, modeste et égal à toutes choses, avec cet univers infini qui ne lui répondait pas.
C'était si grisant, si inédit que, tous les jours, il revint sur la grève chercher cette sensation. Parfois, quand l'effet s'était éventé, quand, au lieu de ce sentiment d'ensemble et d'étrangeté, il ne voyait que le trait un peu baveux de l'horizon, le clapotis, la mécanique du vent et de la houle à la place du caractère mémorable d'une vague, il guettait en lui-même d'autres réflexions mystérieuses. Il regardait la chasse d'une mouette qui saisissait un poisson au large, il se demandait à quoi le poisson avait pensé à l'instant où il avait cessé de respirer alors que le bec de l'animal avait déjà entaillé son corps. Avait-il même compris que seul, parmi des centaines d'autres poissons comme lui, il avait été capturé ? Avait-il pensé au hasard affreux qui l'avait choisi ? Ou avait-il accepté son sort, parce que c'était l'existence, depuis toujours, des poissons et des mouettes ?  »

« Juste avant que Gus ne s'embarque pour les Orcades, Cuvier avait publié un article sur le dodo, qui avait disparu. Or il fallait bien l'avouer: il existait entre le volatile de l'ile Maurice et Prosp une ressemblance spectaculaire. Leurs ailes à tous deux avaient été atrophiées, rognées par le bonheur; ces deux grands oiseaux avaient décidé de ne plus voler puisque tout était là devant eux, au coeur de la pesanteur. Et Gus craignit d'y déceler un présage. »

« Ce fut donc ainsi, pour retrouver le sommeil, pour le bonheur de son animal - l'envie d'aventure également - que Gus décida de partir. Organiser son voyage ne fut pas difficile; l'Académie et l'Université lançaient régulièrement des explorations de l'Islande. Elinborg accepta son départ. La perspective de la solitude, des mois qu'elle allait passer sans lui l'exaspérait, mais elle avait beau y réfléchir, elle ne savait comment s'y opposer; en un sens il s'agissait d'une sorte de contrat moral entre elle et lui, du protocole de leur mariage: Gus et la science, Gus et Prosp, et ce, malgré les enfants. D'ailleurs, se disait-elle, parce que Gus aimait Prosp, il aimait Ottarr et Augustine; parce que Gus était dévoué tout entier à un être fragile - dont un jour il avait accepté presque par hasard la responsabilité, il était fiable avec ses enfants dont il s'occupait moins parce qu'ils en avaient moins besoin. Elle avait fini par comprendre que Prosp révélait la faculté d'amour total de Gus, cette bonté due à ce qui vous est étranger, ce qui est tout autre, ce que vous ne pouvez saisir parfaitement; le respect pour ce que vous ne pouvez que protéger et chérir, parce qu'il s'est remis entre vos mains. Et à vrai dire, Elinborg se souvenait aussi qu'elle avait rencontré un aventurier dans un archipel démuni que presque personne ne visitait, un homme qui avait vécu avec elle dans une maison minuscule, d'une simplicité qui confinait à la pauvreté, et qu'ils avaient été heureux. Le garder sur les pavés d'une ville propre, dans les faux cols, les odeurs de lessive, la douceur des lagunes n'aurait pas eu de sens. »

« Ils arrivèrent au nord-ouest de l'Islande pendant l'été 1849. Ils s'installèrent dans une maison d'une seule pièce, faite de pierre et d'herbe près du rivage. La maison garderait la chaleur en hiver. Le premier village se trouvait à quatorze kilomètres. Ils étaient juste tous les deux, sur les cailloux et les prairies, mais c'était normal, ils étaient les seuls et les deux derniers: Gus le dernier homme sur terre qui verrait un pingouin, Prosp le dernier des siens. »

« Les populations déclinaient lentement, et leur souvenir s'effaçait. Comment comprendre une chose pareille ? Comment comprendre que ce qui a été, ce qui a été nombreux, proliférant, s'efface ? »

« Who Killed the Great Auk ? de Jeremy Gaskell (« Qui a tué le grand pingouin?», Oxford University Press, 2001) m'a appris l'existence de William Proctor, l'homme qui crut que le grand pingouin avait disparu dès 1837. Malgré son erreur, il a connu l'expérience que j'ai prêtée à Gus: découvrir une réalité avant de pouvoir la comprendre, parce que les idées, les théories, les manières de voir propres à votre temps ne vous le permettent pas. Or Proctor, et donc Gus, a eu l'intuition de la réalité dans laquelle nous vivons désormais, à l'heure où, selon la plupart des spécialistes, une sixième extinction massive des espèces a commencé. »

Quatrième de couverture

1835. Gus, un jeune scientifique, est envoyé par le musée d'Histoire naturelle de Lille étudier la faune du nord de l'Europe. Lors d'une traversée, il assiste au massacre d'une colonie de grands pingouins et sauve l'un d'eux. Il le ramène chez lui aux Orcades et le nomme Prosp.

Sans le savoir, Gus vient de récupérer le dernier spécimen sur Terre de l'espèce. Une relation bouleversante s'instaure entre l'homme et l'oiseau. La curiosité du chercheur et la méfiance du pingouin vont bientôt se muer en un attachement profond et réciproque.

À l'heure de la sixième extinction, Sibylle Grimbert convoque un duo inoubliable et réussit le tour de force de créer un personnage animal crédible, avec son intériorité, ses émotions, son intelligence, sans jamais verser dans l'anthropomorphisme ou la fable. Le Dernier des siens est hanté par une question aussi intime que métaphysique : que veut dire aimer ce qui ne sera plus jamais ?

Sibylle Grimbert est éditrice et romancière. Elle a déjà publié aux éditions Anne Carrière Le Fils de Sam Green, Avant les singes et La Horde.

Éditions Anne Carrière,  août 2022
182 pages
Prix Littéraire 30 Millions d'Amis
Sélection Prix Renaudot, Prix Femina et Grand Prix de l'Académie française 2022

vendredi 4 juin 2021

Sucre noir ★★★★☆ de Miguel Bonnefoy

J'avais aimé découvrir l'auteur-conteur avec "Le voyage d'Octavio", j'ai aimé le retrouver ici avec "Sucre noir".

Un voyage délicieux, une fable comme j'en lis peu et qui m'a littéralement transportée dans ces contrées ensoleillées, douces et enivrantes des Caraïbes, où les trésors de la nature y sont multiples, embaumant les lieux, réjouissant nos yeux, et où bien sûr le rhum coule à flot grâce à l'or noir local : le jus de la canne à sucre ;-) 
De même que l'amour est une richesse inestimable, la naissance d'un enfant apporte aussi son lot de merveilles...La vie regorge de trésors, à saisir, à bâtir, à ne pas bouder. 
Les légendes, aussi, riment souvent avec trésor ! Et quand elles sont chargées de promesses d'un véritable trésor, celui bien palpable du coffre-fort renfermant les piécettes dorées, les bijoux incrustés de pierres précieuses et autres biens luxueux, elles sont capables d'enlever chez un homme toute pensée rationnelle et la quête peut s'avérer sans merci. C'est à peu près ce qui arrive à Severo Bracamonte; l'espoir de dénicher un trésor vieux de trois siècles lui a, parfois, fait quitter le chemin de la raison. 
« ... il parla de son destin, de sa passion, rappelant qu’il était un chercheur d’or et que, comme tout chercheur d’or, il ne serait un homme que lorsqu’il aurait sorti un trésor du fond de la terre. 
Serena le fixa longtemps, sans ciller et lui répondit avec une sagesse orgueilleuse qui n’était pas de son âge : 
– Imbécile. Tu seras un homme quand tu sortiras un trésor du fond de mes yeux. »
J'ai particulièrement aimé le personnage de Serena, qui « lit dans les grimoires de la nature », et pour qui la terre est une ressource, un trésor à préserver, à écouter, à aimer. D'ailleurs, pour être tout à fait honnête, même si j'ai été complètement embarquée dans cette histoire, j'ai déploré la quasi absence de Serena dans le dernier tiers du roman. J'aurais aimé l'accompagner encore un peu plus...   

"Sucre noir" est une histoire de famille, sur trois générations, et vous l'aurez compris, une histoire de quêtes, celles de tout un chacun, celles qui donnent un sens à notre vie.
« Depuis ce jour où ils s’offrirent la joie douloureuse du passage, pendant dix ans, Severo Bracamonte n’imagina pas qu’il y eût au monde un homme plus enviable que lui et comprit peut-être, dans ses plus téméraires réflexions, que son trésor avait toujours été où son imagination n’avait jamais cherché. »
La langue est belle, fluide, savoureuse ; je m'en suis délectée et je conseille, à ceux qui aiment les romans d'aventures, épiques et poétiques à la fois, les fables contemporaines aux personnages bien campés porteuses d'une belle morale, de ne pas hésiter à venir la déguster.

Beaucoup aimé le clin d'oeil à Flaubert et à La Fontaine...

#lecture commune 

« Dans cette région déserte, les paysans, incapables de lire une carte ou de calculer un méridien, ne savaient que manier la faucille, cultiver le maïs, moudre le grain avec des meules à bras. Comme il n'y avait rien à acheter et tout à construire, l'or valait moins que le fer. Ils ne connaissaient rien des pirates et, pour la plupart n'avaient jamais vu la mer. »

« Ezequiel Otero était un homme aux habitudes simples. Il n'aimait ni les voyages ni le faste. Il était large de front, le nez bas, le regard broussailleux. Il avait grandi dans cette contrée abandonnée au soleil, au sein d'une famille modeste et chrétienne dont le père était également fermier. »

« La fille unique de ce couple sans histoire s'appelait Serena Otero. Ils l'avaient eue très tard, alors que la mère avait abandonné l'idée d'une grossesse et le père celle d'une bouche à nourrir. L'enfant naquit ainsi dans cette maison de vieux, pleine d'objets désuets et de meubles anciens, habitée par des êtres sans force ni enthousiasme, épuisés de vivre. »

« L'heure n'avait pas d'ombre, la chaleur était forte, le soleil mordait les nuques, mais les deux hommes ne faiblissaient pas. Ils transportèrent les cannes pendant plusieurs heures, échangeant des paroles simples, hâtant le pas pour profiter de la lumière. »

« [Il] était laid. Toutefois, elle tenta de trouver dans les lignes de son visage quelque beauté cachée, un éclair d'intelligence, une malice furtive, mais dès ce premier jour, elle dut admettre que le destin lui préparait une épreuve difficile et que, pour aimer cet homme, il lui faudrait un courage humanitaire. »

« Pourquoi un pirate cacherait-il des trésors si loin de la mer ? demanda-t-il avec une pointe de naïveté dans le ton.
Severo Bracamonte répondit d'un air d'évidence, en montrant les champs non cultivés par la fenêtre :
- Parce qu'on enterre un trésor là où le paysage ne changera pas. »

« Il ne voulait pas être aimé, il voulait être riche. »

« - Les trésors ne se trouvent pas avec du talent, père. »

« Il en avait tant lu sur les pirates qu'il savait construire un boucan et cuire la viande à la fumée. Il se lavait dans les ruisseaux, dormait sur des sols pierreux, mangeant du pain sec, supportant ainsi une vie de forçat, sans se décourager, pour peu qu'elle le rapprochât de sa fortune. »

« Pour la première fois, elle pensa à Severo sans adversité ni fierté, et voyant cette Diane devant elle, elle se dit dans un mélange d'admiration et de détachement que seul un poète pouvait ranimer une merveille pareille. »

« [Il] la recevait pauvrement, mais avec l'enthousiasme d'un homme riche. »

« Au fond, il avait aimé cette franchise, qui lui était étrangère. Ce n'était pas une révélation fracassante, des cris poussés au ciel, c'était une découverte qui ne faisait pas de bruit, qui avait le tremblement des feuilles, come un printemps à l'intérieur de lui. Gagné par ce souvenir, il se risqua à accepter sans résistance que quelque chose de nouveau s'emparât peu à peu de ses sentiments. »

« À cet instant, Severo Bracamonte, nu dans le moulin, au milieu du parfum étourdissant des vieux tonneaux, eut l'impression que cette femme avait inventé l'amour. »

« La canne à sucre, c'est comme l'espoir, disait le père Otero. Il faut la brûler pour qu'elle repousse avec plus de force. »

« À la nuit tombée, quatorze réverbères qui avaient été fondus au Brésil longeaient la rue principale pour combattre la délinquance autant que l'amour. »

« Elle ne lisait pas ce qu'elle voulait, mais ce qu'elle trouvait. Comme souvent les livres lui parvenaient sans couverture, elle ne sut jamais qui était l'auteur de ce roman bouleversant d'une jeune femme qui rêvait à l'inaccessible. Et comme les dernières pages étaient arrachées, elle n'eut pas à pleurer la mort d'Emma Bovary ni l'idée que l'on puisse se suicider par amour. »

« Ces livres enseignèrent à Serena tout à la fois la servitude et la révolte, l'infidélité et le crime, la magie d'une description et la pertinence d'une métaphore. Ils lui firent découvrir les divers aspects de la virilité, dont elle ignorait presque tout. Elle apprit que la tour de Pise penchait, qu'une muraille entourait la Chine, que des langues étaient mortes, et que d'autres devaient naître. »

« Elle avait alors trente ans et était tour à tour cultivatrice, comptable, épouse et ménagère. Peu de femmes de la région tenaient une telle place au sein de leur famille. »

« [Il] ajouta que la canne à sucre l'avait tellement envoûté qu'elle lui avait appris la sagesse, les rythmes lents de la nature, et les plantations étaient devenues pour lui plus précieuses que tout l'or du monde. Il disait cela avec une forme d'exaltation :
- Non, la terre n'est pas si vide ici. »

« Elle avait l'âge où l'on pense que les arbres volent autour des oiseaux. »

« Ce jour-là, sans ancêtre ni héritier, Eva Fuego rejoignit, au moment du départ de Serena, la race des fauves qui ne connaissent pas de limite, de ceux qui, livrant combat contre eux-mêmes, étreignent plusieurs vies en une seule existence. »

Quatrième de couverture

Dans un village des Caraïbes, la légende d’un trésor disparu vient bouleverser l’existence de la famille Otero. À la recherche du butin du capitaine Henry Morgan, dont le navire aurait échoué dans les environs trois cents ans plus tôt, les explorateurs se succèdent. Tous, dont l’ambitieux Severo Bracamonte, vont croiser le chemin de Serena Otero, l’héritière de la plantation de cannes à sucre qui rêve à d’autres horizons.
Au fil des ans, tandis que la propriété familiale prospère, et qu’elle distille alors à profusion le meilleur rhum de la région, chacun cherche le trésor qui donnera un sens à sa vie. Mais, sur cette terre sauvage, la fatalité aux couleurs tropicales se plaît à détourner les ambitions et les désirs qui les consument.
Dans ce roman aux allures de conte philosophique, Miguel Bonnefoy réinvente la légende de l’un des plus célèbres corsaires pour nous raconter le destin d'hommes et de femmes guidés par la quête de l'amour et contrariés par les caprices de la fortune. Il nous livre aussi, dans une prose somptueuse inspirée du réalisme magique des écrivains sud-américains, le tableau émouvant et enchanteur d'un pays dont les richesses sont autant de mirages et de maléfices.

Finaliste du Goncourt du Premier Roman et lauréat de nombreuses distinctions (dont le prix de la Vocation, le prix des cinq continents de la francophonie « mention spéciale »), Miguel Bonnefoy est l'auteur du très remarqué «Voyage d’Octavio» (Rivages, 2015), qui a été traduit dans plusieurs langues.

Éditions Payot & Rivages, août 2017
207 pages

mardi 13 avril 2021

Ours ★★★☆☆ de Philippe Morvan

Au contact de la guerre, il a foulé les territoires de la cruauté, du morbide, de la malsanité, de la démence. Des actes inhumains, perpétrés sciemment pourtant par des humains. « L'homme, seul, pouvait s'abaisser ainsi. » Gabriel Morange s'est forgé une carapace. Mais s'endurcir devant l'horreur, c'est aussi gage de meurtrissures, de cauchemars, de traumatismes.

La violence gratuite, haineuse, incontrôlée, dominante et jouissive...il y a des condamnations qui se sont embourbées dans les prétextes de guerres. Des guerres déclenchées par avidité, par l'envie irrésistible et meurtrière de dominer, d'anéantir. Nous honorons des héros historiques, des stratèges grandioses. C'est aussi leur soif de chair et de sang que nous vénérons, peut-être...
« L'engagement fut rapide et d'une extrême brutalité. Le corps expéditionnaire prit les habitants par surprise, aux premières heures du jour. Ce fut un massacre. Ni l'âge ni le sexe des victimes n'arrêtèrent le bras vengeur des soldats. Un nombre inconcevable d'enfants furent passés au fil du sabre. Des viols furent perpétrés. La nouvelle carte de cette razzia se répandit en Kabylie et, au-delà, dans l'Algérie toute entière. L'armée française venait de dévoiler son vrai visage le plus impitoyable, celui d'un prédateur sans merci. »
De la Kabylie à Annam, puis en Amérique sur les territoires des Navajos et en terres Apaches, Philippe Morvan nous embarque sur les traces de l'un de ses ancêtres et nous fait passer par d'intenses émotions et surgir des sentiments de peur, de colère, de rage, de tristesse et de joie. « Aucun être humain ne peut vivre sans sa liberté. » Et cette dernière ne devrait pas avoir de prix.

Ours est un beau témoignage empreint d'amour et d'une belle humanité, il est un bel hommage aux peuples opprimés. 
Ours est un homme bon. Un messager de tous les peuples martyrs...

« Il ferme les yeux et, à cet instant, au crépuscule de son existence, un torrent de souvenirs déferle en lui. Des tranches de vie, éphémères, s'incrustent une dernière fois de ses pensées, avant de se perdre dans les méandres de l'oubli.
Au moment où la mort pointe le bout de son nez rongé, tout ressurgit, tout remonte à la surface.
Comme les débris d'un naufrage. »

« Le silence, ça n'était rien d'autre que du mépris. Et même la pire des méchancetés, la plus vile saloperie, aurait été préférable à ce mépris-là. »

« L'existence était déjà rude en période de paix, alors, quand un conflit se dessinait à l'horizon - et les monarques d'Europe ne manquaient pas d'imagination pour en créer à l'envi - elle devenait vite insupportable. »

« Une vengeance qui, comme toutes les vengeances, fit la part belle à l'émotion, et au comportement grégaire. Quand il agissait en meute, l'homme n'avait plus rien de rationnel. Et aucun autre animal sur terre ne lui arrivait à la cheville en matière de cruauté. »

« L'engagement fut rapide et d'une extrême brutalité. Le corps expéditionnaire prit les habitants par surprise, aux premières heures du jour. Ce fut un massacre. Ni l'âge ni le sexe des victimes n'arrêtèrent le bras vengeur des soldats. Un nombre inconcevable d'enfants furent passés au fil du sabre. Des viols furent perpétrés. La nouvelle carte de cette razzia se répandit en Kabylie et, au-delà, dans l'Algérie toute entière. L'armée française venait de dévoiler son vrai visage le plus impitoyable, celui d'un prédateur sans merci. »
« Il se demandait même si cette prétendument nécessaire mission de civilisation des peuples ne cachait pas en réalité d'autres buts, beaucoup moins nobles ? Comme piller les richesses d'un pays... Et aussi, si le commandement militaire y croyait vraiment, lui, à ces théories ? Si les hommes de science n'avaient pas inventé tout ça afin de manipuler les pécores ? Mais alors, de quels autres mensonges leurs maîtres étaient-ils capables ? Cela lui donnait le vertige, quand il y pensait. »

« La guerre avait fait de lui un homme vide. »

« J'ai vu de quoi était capable l'homme blanc, en Algérie, en Annam, mais ici, c'est encore pire. On voudrait anéantir ce peuple, qu'on ne s'y prendrait pas autrement... Mais j'ai du mal à imaginer qu'on puisse sciemment envisager une telle ignominie. Je me refuse à le croire. »

« Certains soirs, au cours de longues discussions, alors qu'Ahiga dormait lovée contre son chien, elle lui avait expliqué comment l'Indien emprunte à la nature avec respect, n'en retirant que l'indispensable. Pourquoi il faut remercier la Terre Mère après une chasse réussie, ou une cueillette de baies abondante. Elle avait aussi parlé des Blancs, ses semblables, et le "padre" avait eu honte.
- L'homme blanc ne traite pas notre Mère avec respect. Il tue, il pille, il brûle. Il croit pouvoir dominer notre Mère. Mais il se trompe, on ne peut pas dominer celle qui nous a créés. Un jour, notre Terre Mère le lui fera payer. »

«- Je ne suis pas votre ennemi !
Pour la première fois l'homme laissa entrevoir l'ébauche d'une émotion, il sourit.
- Ah non ? Et quoi d'autre ? Vous n'êtes que ce que vous semblez être. Croyez-vous qu'un seul des vôtres me considérera un jour autrement que comme un ennemi ? Un Peau-Rouge sanguinaire, tout juste bon à être abattu tel un vulgaire coyote dans un poulailler ? Et si moi, guerrier Nde, je suis votre ennemi, comment dois-je vous appeler, vous, qui avez envahi mon pays, m'avez imposé votre langue, votre religion, vos lois, volé mes terres de chasse, massacré mes enfants ? [...] On croit toujours être différent des autres, mais quand on fait partie d'un tout, on est pour le moins complice...
[...]
- La paix ? Je n'y crois plus. L'homme blanc n'a aucune parole, et il n'a qu'un seul but : exterminer nos tribus qui empiètent sur ce qu'il croit être son pays, mais qui est et restera le nôtre à jamais. Alors, ils nous enferment dans ses réserves, comme des animaux, parqués comme les moutons des Navajos. Mais peut-on empêcher un aigle de vouloir voler ? Ils peuvent nous enchaîner, nous couper les ailes, ils ne réussiront jamais à nous arracher notre soif de liberté. »

« Les grands bonheurs étaient faits de petites choses, anodines, mais qui mises bout à bout en constituaient la substance même. Comme ces événements, souvent insignifiants, qui formaient patiemment l'ossature d'une vie et, ensemble, lui donnaient de la chair, toute son épaisseur, la bienveillance texture qui possédait le don de, parfois, rendre les gens heureux. »

Quatrième de couverture


Éditions Calmann-Levy, octobre 2018
367 pages

jeudi 4 février 2021

Le sang ne suffit pas ★★★★☆ d'Alex Taylor

Quelle âpre lecture ! 
Un démarrage énorme qui nous plonge dans une sombre, cruelle et glaciale ambiance qui ne nous lâchera qu'à la toute fin du récit. 

Un ours affamé, une "sang-mêlée" sur le point d'accoucher, un chien fidèle et féroce, son maître très affaibli par une longue errance depuis la mort des sa femme et de son fils, des montagnes enneigées de l'Ouest de la Virginie, sauvages et hostiles, et une traque sans merci et abominable orchestrée par deux frères colons anglais, eux-mêmes abominables : un savoureux cocktail, n'est-ce-pas ?

Alex Taylor ne nous épargne aucune scène de violences, il nous embarque dans une lecture qui secoue, qui met mal à l'aise, mais qu'on ne lâche pas. Il a un vrai talent pour nous conter les personnages, pour nous immiscer dans leur conscience et nous amener à comprendre leurs attitudes les uns envers les autres, fussent-elles atroces et inacceptables.
« N'est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l'or. Que doit-on en penser ? Qu'un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n'est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »
Un roman noir, dur, violent, parsemé d'horreurs, de sang, de morts et un virage final qui laisse entrapercevoir un filet de lumière. 
J'ai hâte de découvrir son précédent roman !
« Il raconta ses humeurs et ses caprices, ses manières toujours un peu étrangères, et il finit par évoquer un lieu ancestral, un pré où poussaient deux sassafras à l'ombre desquels ils pique-niquaient sur une couverture cousue par sa femme, puis il plongea dans le silence, craignant d'en avoir trop dit, car en chaque homme existe une vaste contrée où les mots sont bannis et le monde interdit de séjour, une contrée bien-aimée quand bien même c'est une contrée de désolation. »

« Il avait passé tellement de temps seul dans les montagnes qu'il lui semblai avoir fait des réserves de paroles, gardées auprès de lui telles des brisures d'or, et il craignait à présent de les avoir prodiguées trop librement...»

« Si l'on traversait assez d'épreuves, croyait-il, on pouvait aborder la peine comme la douleur, une simple corvée de plus parmi la multitude à laquelle l'homme devait se plier. »

« Il raconta ses humeurs et ses caprices, ses manières toujours un peu étrangères, et il finit par évoquer un lieu ancestral, un pré où poussaient deux sassafras à l'ombre desquels ils pique-niquaient sur une couverture cousue par sa femme, puis il plongea dans le silence, craignant d'en avoir trop dit, car en chaque homme existe une vaste contrée où les mots sont bannis et le monde interdit de séjour, une contrée bien-aimée quand bien même c'est une contrée de désolation. »

« [...] s'il existait une meilleure fortune que la peine, elle lui était inconnue, car c'était seulement dans la peine que la vie d'un homme lui appartenait pleinement. Quoi d'autre, sinon des cicatrices, pouvait rendre la mesure d'un homme et de ce que son âme avait enduré ? A quelle autre aune que la souffrance pouvait-on juger une vie ? Celui qui puisait du plaisir dans l'espérance était un homme pauvre, car il ne connaissait rien de la saveur forte et ancienne de la désolation. La bouteille du temps n'était-elle pas emplie de larmes ? »

« - Cette petite pisseuse est tout ce qui sépare le village de Bannock du massacre pur et simple, dit-il. C'est une offrande de paix. Le sachem shawnee Black Tooth la prendra pour lui et laissera la vie sauve à tout un tas de Blancs en échange. Réfléchissez bien avant de discuter de questions dont vous avez pas la moindre idée.
Pour Reathel, ce que racontait Bertram n'avait aucun sens. Il n'avait jamais entendu parler de pionniers qui négociaient leur vie au prix de celle de leurs propres enfants. Ce genre d'infamie aurait dû avoir déserté ce monde depuis longtemps. »

« N'est-ce pas chose étrange ? Il y a du sang en quantité, et pourtant les hommes le convoitent comme de l'or. Que doit-on en penser ? Qu'un homme ne doit pas pleurer une vie qui est perdue. Pas une femme. Pas un fils. Il y a, après tout, beaucoup de femmes, beaucoup de fils. Le sang coule en abondance, mais ce n'est pas encore assez. Le sang ne suffit pas. »

« - Je suis un homme de science, balbutia-t-il. Je veux seulement savoir.
- Savoir quoi ?
Les mots étaient précaires, ineptes. Son esprit bataillait. Le concept de science, d'expérience mesurée et distillée avec la plus grande précision s'effondrait sous le regard du monde sauvage et de ses ravages. Devant une femme mutilée, il n'y avait pas de science. La souffrance n'était pas de l'anatomie. Ni l'amour. Ni la pitié, à ce compte-là. On ne pouvait pas la consigner dans un registre. 
- Je suis un homme de science, répéta-t-il.
La femme lui prit la main. 
- Par ici, dit-elle, ce genre de concepts n'a jamais voulu dire grand chose. »

« Reathel était émerveillé de voir que partout les hommes croyaient pouvoir peser la vie sur une balance, comme si elle n'était que richesse et lucre. Et pourtant, il ne pouvait s'empêcher de sentir la toison mousseuse de l'espoir lui caresser la nuque. Certes, il n'y avait pas de marchands aux alentours, mais il pourrait survivre jusqu'à un jour où il y en aurait. Et les sous lui seraient alors utiles. »

« Et puis il réalisa avec émerveillement que le chagrin était une chose dont un homme pouvait faire des réserves, l'entasser comme de l'or au creux de son âme, même si c'était un trésor amer. Il y avait une sorte d'égoïsme à se croire seul dans le secret des neiges cruelles de la souffrance. »

Quatrième de couverture

1748. Dans les montagnes enneigées de l’Ouest de la Virginie, un voyageur affamé arrive près d’une cabane isolée. Reathel erre depuis des mois, flanqué d’un dogue féroce. Mais l’entrée lui est refusée par un colon hostile qu’il n’hésite pas à tuer. Il découvre alors à l’intérieur une jeune femme, Della, sur le point d’accoucher. L’enfant naît dans cette solitude glaciale. Pourtant, le froid, la faim et l’ourse qui rôde dans les parages ne sont pas les seuls dangers pour la mère et le nouveau-né. Car ce dernier a été promis à la tribu Shawnee : c’est le prix à payer pour que Blacktooth, leur chef, laisse les Blancs du village environnant en paix. Alors que les Shawnees se font de plus en plus impatients, le village envoie deux frères à la poursuite de Della, désormais prête à tout pour sauver son bébé.

Un roman d’aventures féroce, où la certitude de la mort procure une force libératoire mais impitoyable, qui guidera une nation tout entière.

L'une des plus belles et brillantes proses que j'aie jamais lues.
DONALD RAY POLLOCK

Éditions Gallmeister, mai 2020
316 pages
Traduit de l'américain par Anatole Pons-Reumaux

Le cartographe des Indes Boréales ★★★★☆ d'Olivier Truc

Quelques six cent pages qui nous transportent au coeur du XVIIème siècle, précisément de 1628 à 1693, dans une Europe instable politiquement, en pleine conquête de nouveaux territoires,  tentant de repousser toujours plus loin les limites de la fin du monde. 
Dans une Europe où les rois ne sont qu'assoiffés de pouvoir qu'ils prétendent tenir de Dieu... 
Dans une Europe où l’Inquisition existe encore.
Dans une Europe, où la différence est un problème (encore et toujours...). 
« Ils dépendent d'une nature violente et imprévisible, d'hommes brutaux et prévisibles. »
L'entame est saisissante ; Olivier Truc nous rend spectateur de la plus grande catastrophe de tous les temps en Suède, la malédiction suprême, la punition divine : le naufrage du Vasa le jour-même de sa sortie inaugurale, à peine sorti de l'arsenal, en à peine quinze minutes. 
Au sein de l'Europe, à cette époque, la France se transforme et le roi envoie des espions. Izko, un jeune basque, fils d'un pêcheur de baleine, devenu un cartographe talentueux en est. Sa vie sera semée d'embûches, sous l'emprise d'un inquisiteur dominicain malveillant (forcément !) et tiraillée par une menace obscure qui plane sur ses parents. Une vie de voyages et de découvertes aussi, dictée par les enjeux politiques et religieux de ce siècle, et une conscience malmenée parfois. L'amour et l'amitié le sauveront de bien des péripéties.
Un récit qui mêle la petite histoire à la grande Histoire et qui raconte l'intérêt des Suédois pour les Indes boréales, des Suédois qui n'ont pas su se départir de la certitude de leur supériorité. 
« - Le roi de Suède compte sur cet argent pour faire la guerre.
- Ici, on n'a pas besoin de faire la guerre. On a assez à faire tous les jours. Qu'il vienne ici, il oubliera qu'il doit faire la guerre. ..»
Un récit riche d'histoire et de culture qui donne un aperçu des coutumes et des croyances lapones, évoque certains usages de leur culture et les pouvoirs des chamans avec notamment l'utilisation du tambour lors d'un événement important. Un peuple pourchassé, massacré par les autorités Suédoises. Izko se demandera tout au long du récit quel danger ce peuple représente-t-il pour les Suédois. Toujours est-il que viendra pour certains Lapons le temps de la fuite n'importe où « là où les pierres écoutent nos pensées, où les rivières portent nos murmures, où les ours meurent bravement. Un monde où on peut en appeler à Sarakka, à Marie, à l'une ou à l'autre, au vent ou à l'éclair, et où le vent ne t'emporte pas et où l'éclair ne te foudroie pas. »

Un Avant-propos listant les nombreux protagonistes pourrait quelque peu démotiver; ils sont assez nombreux, mais ce serait dommage de s'arrêter là-dessus car l'auteur ne nous perd pas, on arrive à remettre les personnages au fur et à mesure de la lecture. 
Un tout petit bémol au passage, un manque de crédibilité du personnage d'Izko en fin de roman mais je ne vous en dirais pas plus ;-)

Un grand roman d'aventures, un parcours initiatique captivant et un roman historique de belle facture : un trois en un mémorable !

« Tu iras au Portugal, où de braves navigateurs qui craignent Dieu ont ouvert les voies du Nouveau Monde. Ils t'apprendront les mystères des cartes et la passion du Christ. Leurs connaissances t'aideront à servir au mieux ton roi et ton Dieu. »

« Ne vous leurrez pas face à cet étalage d'argent des épices des Indes, le prévint le frère Federico de Carvalho. L'odeur de cet argent exotique ne saurait masquer la puanteur des hommes. »

« Tu es un homme maintenant, avait-elle dit. Il avait détourné le regard. Perdu dans le souvenir de cette femme dont il ne connaîtrait jamais le nom. Qu'il avait tuée. Devient-on un homme parce qu'on a du poil au menton ou parce qu'on a tué quelqu'un pour une raison supérieure ? Izko ne voulait pas éviter la question. Je ne peux pas me construire sur une illusion, sur un mensonge. J'ai tué pour me sauver. Et alors ? À quoi bon toutes ces belles paroles apprises par frère Jean ? La pensée du Franciscain lui donna un frisson. Comment vais-je faire à confesse ? Que lui dire ? Rien, évidemment rien. Vivre. Porter sa croix. Prier. Espérer. Oublier. Avancer. Mentir. Être un homme ? »

« La Suède doit rester en guerre ! Aussi serions-nous enchantés que vous repreniez votre relation avec la jeune princesse. On dit que la vie à la cour de Stockholm est bien sinistre pour une fillette de son intelligence, et j'ai lu que vous saviez la faire rire. Voilà une riche qualité. Le rire enlaidit les gens et les abrutit, mais il les rend plus accessibles et réceptifs. Faites rire Kristina ! C'est un ordre ! »

« Le cosmographe est géographe et astronome, il considère la terre et le ciel, il est la science du monde. [...] Le cosmographe assemble ces visions et dépose l'univers aux pieds du souverain. »

«Même si l'utilisation actuelle des cartes est plus mercantile, conclut-il, il ne fait pas de doute pour moi qu'une carte est, au fond, un hymne au Créateur. »

« Celui qui partait incarnait la prise de risque. Le vrai danger était peut-être de rester. »

« Izko prit des mesures par triangulation. Ça lui rappelait ses débuts avec le vieil astrolabe du père de Oliveira. 82 degrés pour ce rocher, 138 degrés pour cet autre. Entre l'endroit où il se trouvait et le premier rocher, le terrain était plat. Il utilisa sa méthode du cachot de Sagres. 553 pas. Impossible avec l'autre rocher, à case du relief. Mais avec ses deux angles et le nombre de pas sur un côté du triangle qu'il mesurait, et avec l'aide des formules apprises, il calcula les distances manquantes. Triangle après triangle, Izko compléta le dessin du périmètre. »

« - Le roi de Suède compte sur cet argent pour faire la guerre.
- Ici, on n'a pas besoin de faire la guerre. On a assez à faire tous les jours. Qu'il vienne ici, il oubliera qu'il doit faire la guerre. ..»

« Jamais il n'aurait cru une telle souffrance possible. Jusqu'ici, il avait pensé que les hommes seuls avaient le privilège de s'infliger des peines les uns aux autres, parfois pour le bien du plus grand nombre, parfois pour sauver les âmes perdues de quelques malheureux. Mais rien de tel ici. La souffrance s'appelait froid, morsure. S'il avait cru que les paysages de Laponie étaient infinis, il se trompait. S'il y avait quelque chose d'infini dans ce pays où Dieu s'excluait, c'était l'intensité de la douleur et du désespoir que le froid assénait aux orgueilleux. »

« Voilà ce que j'ai appris dans les montagnes de Laponie : chez les Lapons, l'âme voyage de déesse en déesse. Sarakka est celle qui transforme l'âme que lui a remise Madderakka en enfant dans le ventre de sa mère. »

« - Les Suédois rencontrent plus de difficultés que prévu en Laponie. Ils espéraient remplir rapidement leurs caisses avec les ressources en minerais riches, comme l'argent de Nasafjäll, mais la nature et les hommes leur jouent un tour. 
- Est-ce bien pour nous ?
- Cela les maintient sous la dépendance des emprunts étrangers. Et pour aggraver leur situation, maintenant que la paix est revenue, ils ne savent plus comment payer leurs armées, et craignent les pillages.
De Mons balaya le problème d'un revers de main.
- Leur soldatesque fera comme n'importe quelle armée privée de guerre, elle se payera sur les paysans qu'elle trouvera sur sa route. Mais revenons plutôt à cette Laponie. Sera-t-elle ou non les nouvelles Indes septentrionales dont ils se gargarisent ? Doit-on y investir ? Mazarin pose la question. Tous nos efforts pour monter une flotte commerciale vers les Indes orientales se sont soldés par des échecs jusqu'à présent, les Hollandais font barrage, saisissent ou coulent nos bateaux, nous naviguons à l'aveugle, sans bonnes cartes. Ces maudits Hollandais qui ont assez de culot pour venir mouiller ici même, dans la baie, à nous narguer avec les produits qu'ils ramènent de là-bas ! Il nous faut d'autres débouchés. Alors, la Laponie ? Vous êtes le seul à pouvoir nous dire. Que trouve-t-on là-haut ? »

« Ils dépendent d'une nature violente et imprévisible, d'hommes brutaux et prévisibles. »

« Voilà ce que j'ai appris dans les montagnes de Laponie : chez les Lapons, l'âme voyage de déesse en déesse. Sarakka est celle qui transforme l'âme que lui a remise Madderakka en enfant dans le ventre de sa mère. »

Quatrième de couverture

Stockholm, 1628. Alors que le magnifique Vasa s’enfonce dans les eaux sombres du Mälaren, Izko est témoin d’une scène étrange : un homme est tué, une femme en fuite met au monde un enfant. Elle fait un geste. Malédiction ou prémonition ? Comme tous les jeunes Basques, Izko rêvait de chasse à la baleine dans les eaux glacées des confins du monde sur les pas de son père, un harponneur de légende. Mais une force mystérieuse a changé le cours de son destin, le vouant au service de Dieu et du roi : il sera espion de Richelieu.
Après avoir étudié la cartographie à Lisbonne et Stockholm, Izko part explorer les Indes boréales, où les Suédois espèrent trouver des mines d’argent pour financer leurs guerres tandis que des pasteurs fanatiques convertissent les Lapons par la force.
Tenu par un terrible chantage, Izko devra frôler mille morts, endurer cent cachots pour conjurer le sort et trouver sa liberté, aux côtés des Lapons fiers et rebelles et d’une femme qui l’a toujours aimé.
Un extraordinaire roman d’aventures, porté par un héros courageux, dans l’Europe tourmentée des guerres de religion et de l’Inquisition. On embarque sans hésiter pour le Grand Nord du monde.

Éditions Métailié, mars 2019
631 pages

dimanche 15 décembre 2019

Personne ne gagne ★★★★★ de Jack Black

Thomas Gallaghan (1871-1932) alias Jack Black raconte « le sourire au lèvre », sa vie de bandit de grand chemin, d'errance dans les bas-fonds, de Yegg « Ce voleur dont on ne sait rien. Silencieux, méfiant, dissimulé ; un voyager sans attache, « un travailleur » de la nuit qui fuit la lumière, s'éloigne rarement des siens et reste sous la surface. », une vie à la Jesse James. 

On le découvre gamin,  déjà avide d'aventures et de voyage. On suit son long et consciencieux apprentissage. 
Il tracera ensuite sa route au gré de tous les crimes possibles et imaginables contre la propriété privée, une route le long de laquelle Jack Blake écrit n'avoir eu que rarement l'occasion de boire du bon vin, écrit-il.

Jack Blake est un "bon voleur", faisant partie du cercle des gens bien, un voleur aux bonnes manières et un très grand conteur. 
Il nous raconte ses aventures avec une telle passion, une telle fougue, avec un langage simple et sincère, qu'il ne nous faut pas grand chose pour sauter dans le train en marche et devenir à notre tour un véritable Yegg à ses côtés ! 
Passionnant. 
Un chapitre de l'histoire des Etats-Unis qui aujourd'hui a disparu à tout jamais.  
Une belle  description des conditions carcérales de l'époque et une intéressante réflexion sur l'importance de l'éducation. 
Lao Tseu, un contemporain de Confucius, a écrit : «  Gouverne ton royaume comme tu ferais cuire un poisson », pour nous recommander la modération en toute chose. «  Plus les lois sont sévères, plus il y a de criminels. » 
« Les honnêtes gens prennent le problème à l'envers. S'ils s’intéressaient plus à l’éducation des enfants, ils se désintéresseraient vite de la chaise électrique. Ils ne voient que les crimes et jamais les raisons qui poussent les criminels à agir ; ils ne voient que ce qu'ils sont devenus et jamais ce qui a fait d'eux ce qu'ils sont. »
« J'imagine que les actes d'un homme sont le fruit de ses pensées, et que ses pensées sont le produit de son environnement et des conditions dans lesquelles on l'oblige à vivre. Mettez un jeune homme de l'âge que j'avais dans une prison telle qu'elles étaient à l'époque, et je vous garantis qu'il deviendra un criminel aussi vrai que la nuit suit le jour ou que le jour suit la nuit. »

« Je me suis souvent demandé à quel point l'existence d'un jeune garçon est meilleure quand il une mère à ses côtés jusqu'à ce que sa vie soit stable, ou quand il a un foyer qui le protège jusqu'à ce qu'il apprenne à faire face au monde. Rien ne remplace une mère et un foyer. La plupart des gosses ne tiquent pas quand un copain leur dit : « Viens, je vais te présenter ma mère. » Moi, ça me remue tellement que je ne peux pas l'exprimer. Ces mots me rappellent que le jeune homme qui présente si fièrement sa mère est tout ce je ne serai jamais. Les assureurs ne proposent pas encore de polices contre les vies ratées, mais le jour où ils le feront, j'imagine que le client capable de garantir qu'il aura sa mère auprès de lui au moins jusqu'à ses vingt ans aura une belle ristourne sur ses cotisations. Je n'utilise pas le fait de l'avoir perdue à dix ans comme excuse. Seulement, je pense qu'un homme a le droit de se demander si les choses auraient pu être autrement.
La malle [...] Elle était très grande, en cuir, avec des coins en laiton et un tas d'étiquettes d'hôtels et de lignes de paquebots collées dessus. Elle était éraflée, cabossée, tachée, signe qu'elle avait fait de nombreux voyages. L'objet me fascinait. Je tournai autour, le touchai, déchiffrai les différentes étiquettes, dont certaines venaient de contrées lointaines, et me demandai quelle sorte d'homme possédait une telle merveille. [...] Elle avait fait naître en moi des pensées étranges, de curieux désirs, que je ne m'explique pas. Je sais aujourd'hui qu'elle m'évoquait le voyage, l'aventure, sur terre comme sur mer - le vaste monde. 
Ses yeux m'attiraient étrangement. A l'époque, je n'aurais pas su dire pourquoi, maintenant je peux. Il avait le regard d'un voleur. Il s'avéra très gentil [...].
Je dis qu'ils avaient du style parce que même si ce qu'ils faisaient était mal, ils essayaient toujours d'agir de la bonne façon et au bon moment. Le voleur qui préfère voler pour régler son loyer plutôt que d'escroquer sa pauvre logeuse a du style; celui qui se barre sans payer n'en a pas. Le voleur qui cache une montre à son partenaire pour la donner à sa régulière n'en a pas non plus. Dans notre monde, comme dans les autres couches de la société, il y a des gens bien et ceux qui ne le sont pas. Celui qui paie ses dettes, qu'elles soient morales ou pécuniaires, est bien vu des siens; et vice-versa. 
Presque toute ma vie, j'ai côtoyé des nécessiteux et si je ne me suis jamais considéré comme l'un d'eux, ils m'ont toujours accepté comme l'un des leurs. Tout ce que je sais d'eux je l'ai glané en observant, en écoutant, c'est bien plus fiable que de poser des questions trop précises et indiscrètes. [...] Demande à un unijambiste comment il a perdu sa guibolle et tu obtiendras quelque chose du genre : « Eh bien tu vois... Un ferry m'a roulé dessus. »
Pour fourguer un lingot de cuivre, il faut d'abord se convaincre soi-même que qu'il est en or massif. Le reste est facile. Le meilleur arnaqueur, c'est celui capable de s'arnaquer lui-même avant de s'attaquer aux pigeons. 
Je prenais mon temps pour voyager, pas vraiment sûr de savoir quoi faire ni où aller. Je croisais beaucoup de gens qui m'avaient vu sur la route avec George et leur racontais sans hésiter sa fin tragique et ma fuite. Cela me conféra un certain prestige, j'étais désormais un stetson, ce qui, dans le jargon de la route, signifie qu'on est exceptionnel. J'étais jeune et naturellement bouffi d'orgueil. Je pris un air entendu, mystérieux, à parler peu et à ne fréquenter que les chevaliers de la route les plus en vue.
Un vieux Chinois, la soixantaine, passa devant moi en traînant les pieds avec un nécessaire à opium qu'il étala sur une natte libre. Il avait le yen yen, le tremblement des fumeurs en manque. Ses mains décharnées, semblables à des serres, eurent le plus grand mal à rouler la première pastille. Elle était grosse, ses yeux ardents la dévoraient. [...] A présent, dans une longue exhalaison de contentement, la fumée est expulsée, les jambes crispées se détendent, le fumeur soupire de satisfaction ; ses mains ne tremblent plus et s'attaquent à la deuxième pastille avec plus d'assurance.
Le voleur qui est incapable de ou refuse de se mettre à la place de sa victime, de celle du flic qui le coince ou du juge qui le condamne, n'est pas un voleur accompli. Son esprit étroit l'empêche d'exceller et le prive d'occasions de se prémunir contre les fers qu'on risque de lui mettre aux pieds.
Au voleur qui lit ces lignes et me trouve trop prévenant envers les pigeons, je réponds qu'il fait sans doute partie de ces types qui tabassent leur victime après l'avoir dépouillée, frappent les femmes et les enfants qui se mettent en travers de leur chemin, détruisent peintures, vases, tapisseries et vêtements sans raison, et finissent sous un lit, tenus en respect par une bonne armée de balai, jusqu'à l'arrivée des flics. Ce gars-là n'est pas un voleur mais un malade mental, et sa place est à l'asile.
La barbarie du châtiment avait fait de moi un animal.
La pire emprise que la drogue puisse avoir sur un homme est mentale. [...] Il doit maîtriser son esprit ; il doit d'abord vouloir arrêter, continuer à le vouloir tout le temps, et ensuite il pourra le faire. 
Je ne crois pas aux cures radicales. Il semble logique qu'on ne puisse pas se défaire en trois jours d'une habitude prise en cinq ou dix ans. Je pense que tout homme peu se soigner seul. Mais il doit d'abord se soigner dans sa tête, il doit vouloir se soigner. S'il ne le veut pas, aucun traitement au monde ne l'aidera. Vous pouvez enfermer des hommes en prison et les priver d'opium, ils s'y remettront à peine sortis parce qu'ils ne veulent pas se soigner. Mais celui qui veut arrêter le peut. Il me fallut six mois pour décrocher complètement. Même après, pendant des mois encore, le manque pouvait me bondir dessus à tout moment, comme un animal sauvage, et m'anéantir. Ça me rendait à moitié fou, et j'aurais été prêt à tout pour une petite dose. Mais ça ne durait que quelques heures, et chaque fois que j'en sortais indemne je savais que ce serait plus facile la prochaine fois.
Je ne voyais pas en quoi j'avais mérité ce châtiment, et quand je l'ai reçu c'était comme si toute la cruauté du ponde s'abattait sur moi - toute la brutalité, la violence. C'est une leçon de cruauté que je n'ai jamais oubliée. Heureusement, j'étais d'un tempérament que le fouet a endurci, et non brisé.
Je ne peux pas dire que j'ai arrêté de voler parce que c'était mal. J'ai raccroché parce que c'était le seul moyen de m'acquitter de mes dettes. 
Si j'avais passé ces trente ans à faire quelque chose d'utile et travailler avec autant de zèle, d'ingéniosité et de concentration que j'en ai mis dans les cambriolages, je serais financièrement indépendant aujourd'hui. J'aurais un foyer, une famille peut-être, je serais un membre respecté de la communauté? je n'ai rien de tout ça, mais j'ai un travail, deux costumes et deux pièces meublés dans un appartement. J'ai autant d'amis que ma loyauté me le permet. A cinquante ans je me porte si bien quand je les entends se plaindre de leurs maux, j'ai honte de moi. Je ne voudrais pas remonter le temps pour retrouver ma jeunesse ni être centenaire et devenir sénile. Je n'ai pas d'argent, pas d'épouse, pas d'auto. Je n'ai pas de chien? Je n'ai ni radio ni plante verte. Je n'ai pas d'ennuis. J'emprunte de l'argent à mes amis en cas de besoin, je monte dans leur voiture, écoute leur radio, caresse leur chien, admire leurs plantes vertes, complimente la cuisine de leur épouse. Tout ce qui pourrait me manquer, ce serait un peu plus de l'innocence confiante qu'avait ce petit garçon qui, au couvent des soeurs, apprenait ses prières aux côtés du vieux curé bienveillant.
Nous vivons une époque violente. Nous sommes tous d'accord là-dessus. La question est de savoir qui est responsable. Est-ce que ce sont les criminels qui poussent les honnêtes gens à la violence ou le contraire ? Est-ce que les torts sont partagés ?
Je connais des centaines de criminels repentis, mais je n'en connais aucun qui l'ait été par la matraque d'un policier, une condamnation sévère ou des mauvais traitements en prison. Ce ne sont pas les coups de fouet que j'ai reçus dans une prison canadienne ou les trois jours passés dans la camisole de force un an plus tard, sur le sol d'un cachot en Californie, qui m'ont incité à changer de vie.[...] Si j'ai pu, moi, me réformer, c'est grâce à la clémence d'un juge qui a dit : « Je pense que vous avez assez de force de caractère pour changer de vie, je vous donne votre chance. » » 

Quatrième

De San Francisco au Canada, de trains de marchandises en fumeries d’opium, d’arnaques en perçages de coffres, du désespoir à l’euphorie, Jack Black est un voleur: parfois derrière les barreaux, toujours en cavale. Avec ironie, sagesse et compassion, il nous entraîne sur la route au tournant du vingtième siècle. Personne ne gagne est un hymne à une existence affranchie des conventions. Qu’il soit hors-la-loi, opiomane ou source d’inspiration pour Kerouac et Burroughs, qu’importe, qu’il vole au devant de la déchéance ou qu’il flambe comme un roi, qu’importe, Jack Black n’est guidé que par son amour de la liberté. C’est dur, c’est brut, c’est profondément américain. Black est peut-être un vaurien, il est surtout un conteur qui, sans jugement, joue avec son passé afin de nous remuer et de nous remettre sur le droit chemin.

Éditions Monsieur Toussaint Louverture, juin 2017 (réédition)
Édition originale en 1926
470 pages 

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jeanne Toulouse et Nicolas Vidanlec
Préface de Thomas Vinau
Postface de William S. Burroughs