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dimanche 5 janvier 2025

Sitka ★★★★☆ de Gabrielle Filteau-Chiba

J'ai lu des nouvelles à Noël. Sitka, entre autres. J'aime être saisie par les mots, les images qu'une courte lecture me procure. Souvent l'auteur d'une nouvelle m'embarque dès la première phrase. La nouvelle renouvelle les images qui m'habitent, et celles-ci m'accompagnent longtemps.

Sitka sera de celle-là : une nouvelle, sorte de prequel, qui se love dans les lignes du triptyque ENCABANÉE, SAUVAGINES et BIVOUAC de l'autrice Gabrielle Filteau-Chiba.
La cruauté humaine y est mis en exergue, pourtant, c'est le chemin vers la liberté que Sitka foule et les beautés de la nature que je retiendrai. Il y a des images qui ne trompent pas, qui aimantent, qui inspirent et il me plairait bien de feuilleter un roman graphique des œuvres de Gabrielle Filteau-Chiba ❤️💚 

« L'homme se retourne, inquiet, cherche sa fille dans la pièce et s'arrête sur la scène. Ses mains ne bougent plus. De l'eau commence à mouiller ses yeux attendris. Si Sitka pouvait sourire, elle le ferait. Elle se contente de demeurer droite, de marcher au rythme de l'enfant qui avance vers son père.

Il les enlace toutes les deux. La chienne-louve se sent utile, se sent mère, oublie presque sa soif de courir en meute à s'en émousser les griffes. »

« Irène lève les yeux sur le babillard où pendent toutes sortes d'annonces au pied effiloché et déchire le numéro de l'asso- ciation locale pour la protection des ani- maux. Ça lui arrache un sourire de penser qu'elle est, au fond, de la même trempe que ces bêtes traumatisées soignées par cet organisme de bienfaisance. Si elle devait créer un profil sur une plateforme quelconque, elle se résumerait en ces lignes :

« Vieille pour son âge, maganée par le stress, physique négligé, manque d'affection, lueur d'espoir dans les yeux. »

Quel genre de monde donne son temps à protéger, à réhabiliter plus petit que soi ? Des gens bien, se répond Irène, sûrement des gens bien. »

« Ceux qui errent en pays étranger sont sou- vent les plus ouverts, les plus tolérants. De jour de fugue en nuit de cavale, la fugueuse se joignit aux solitaires et aux éclopés : chiens, coyotes, loups mélangés. Sans discrimination, ils chassèrent ensemble, et lorsqu'ils fondaient sur une proie, ou caracolaient juste pour le plaisir de fendre l'air, ils formaient un Grand Clan de toute beauté.

Une harde plus qu'une meute. Une fédé- ration plus qu'une lignée de sang. Sans hié- rarchie. Éphémère. Mouvante.

La chienne-louve a rangé dans sa mémoire les mots qu'on avait déposés sur sa tête, et avec eux, les parfums insulaires, l'os, le tapis, la voiture de la femme aux cheveux gris, tout souvenir du Refuge et du barbu qui jouait à pourchasser les feux.

Elle n'est plus en voie de domestication.
Elle est vive et sauvage, et dans son ventre grouille un chapelet de petits êtres.

Elle arrive à l'âge des plus grandes pré- cautions. »

« L'animale aura mémorisé les odeurs des piégeurs. Celles de chairs malades de bêtes sédentaires. Celles de graisse de castor et d'urine de femelle en chaleur. Elle, d'expérience, ne se laissera pas prendre. Si elle s'accroche à un espoir, ne prend qu'une résolution, c'est bien qu'on ne la tuera pas si facilement. Pas comme ses Amours qui jouaient à la chasse sans se soucier des dangers, et qui ont été dupés par une violence plus grande que Nature.

Pendant des années, des années, elle marchera solo, longeant les cours d'eau, semant les feux et tous ses semblables. Méfiante, elle préférera la chaussée de pierre noire lisse au couvert des canopées. Sur les routes des humains, quand ils dorment, il n'y a personne.

À vol d'oiseau, on aurait pu admirer sa progression lente sur le continent : d'un océan à l'autre, d'un sommet jusqu'aux basses-terres, avant sa remontée vers les Appalaches, jusqu'à atteindre à nouveau des boisés de conifères, des vents salins, qui rappelèrent étrangement à la chienne et à son ombre l'odeur de sa forêt natale. »

Quatrième de couverture

« Sous ce toit, la douceur envers plus petit que soi est la règle d'or. Inversement, au sein de la meute qu'elle a quittée, les coups de crocs bien sentis étaient de mise. Les louveteaux mangeaient après le couple et les chasseurs, question de logique, question de survie. »

Le cœur de Sitka bat fort, fait pulser dans ses veines un sang infusé de tourbe et de conifères, du souvenir d'un océan, d'une reine fragile à protéger. Sinueux est le chemin qui la mènera de l'autre côté de la peur, de l'autre côté du continent.

Une nouvelle logeant entre les lignes du triptyque composé des livres Encabanée, Sauvagines et Bivouac de Gabrielle Filteau-Chiba. 

Draisine: n. f. Véhicule autopropulsé léger filant sur les rails de chemins de fer entre les passages des trains. Chez XYZ, c'est aussi une collection de fictions courtes, nouvelles autonomes s'inscrivant dans le sillage d'un roman ou ouvrant la voie à une œuvre à venir.

Éditions XYZ,  collection Draisine, juillet 2022
60 pages 

mercredi 30 novembre 2022

Deux femmes et un jardin ★★★★☆ d'Anne Guglielmetti

Interlude poétique, j'ai largué les amarres pour marcher dans les pas de Mariette, me nourrir de la nature, de la douceur de vivre au coeur d'un merveilleux petit jardin ou dans une bien jolie maison de poupée, au gré des saisons, poussée par l'envie de me tenir à la lisière du monde plus agité de la ville et assister à la naissance d'une belle amitié, en toute simplicité. 
« Jamais elle n'avait vu, comme sur ce plateau offert aux caprices de mars, un ciel plus immensément libre de toute attache terrestre. À peine effleuré par la pointe d'un lointain clocher ou par une sombre lisière forestière, il s'enlevait si haut et avec une telle ampleur qu'il repoussait la terre hors du champ visuel. D'immenses nuages s'y ruaient en une course éperdue, entrecoupée de trouées d'où jaillissaient tour à tour d'éclatants faisceaux de lumière et une averse. »
Apaisante lecture empreinte d'une immense sérénité, et de nostalgie. 

Au lecteur de s'approprier les silences, d'apprécier la lenteur, de saisir ces instants de bonheur, bercé par la douceur et la délicatesse de la plume d'Anne Guglielmetti.

« Elle n'y avait prêté aucune attention. La condescendance, elle connaissait: nuance éphémère dans une indifférence épaisse ou pâle variante d'un apitoiement agacé, elle n'avait jamais entendu que ce ton de voix durant toute son existence, quand une voix daignait s'adresser à elle. Habituée, oui, et par l'habitude peut-être cuirassée, la moindre inflexion d'intérêt véritable ou de gentillesse l'aurait, au contraire, sans doute prodigieusement embarrassée. »

« Pas de doute, vérification faite, La Gonfrière était bien situé sur la commune de Saint-Évroult-Notre-Dame-du-Bois. Et elle ne pensa pas qu'il pouvait s'agir. sur la carte de l'Atlas, d'un homonyme, parce qu'un demi-noyé qui voit une main se tendre ne pense pas que cette main est destinée à un autre. »

« Jamais elle n'avait vu, comme sur ce plateau offert aux caprices de mars, un ciel plus immensément libre de toute attache terrestre. À peine effleuré par la pointe d'un lointain clocher ou par une sombre lisière forestière, il s'enlevait si haut et avec une telle ampleur qu'il repoussait la terre hors du champ visuel. D'immenses nuages s'y ruaient en une course éperdue, entrecoupée de trouées d'où jaillissaient tour à tour d'éclatants faisceaux de lumière et une averse. »

« Après quelques mots à propos bicyclette, elle m'assurant qu'elle comprendrait très bien et moi lui assurant que je n'en avais pas besoin, nous ne trouvâmes plus rien à nous dire. Je n'arrivais pourtant pas à la quitter. Pour aller où, pour retrouver qui? Dans l'ombre grandissante, tournées vers un marronnier dont le faîte s'empourprait dans le crépuscule, nous nous tenions côte à côte sur la passerelle d'un navire qui avait, à notre insu, largué les amarres et entamé un voyage qui durerait plusieurs années, dure toujours, en réalité, même si Mariette n'est plus là pour le partager. Mariette m'a transmis son goût immodéré, presque enfantin dans son admiration invétérée, pour les arbres, les fleurs, tout ce qui fait un jardin et y vit, mais j'avoue qu'en ces jours où se nouait notre amitié, c'était elle et non pas son jardin qui m'attirait, m'intriguait. »

« Heureusement le jardin ne s'encombrait pas de pensées et encore moins d'hésitations. Chaque matin. il s'éveillait aux sonores roulades des merles, avec un invincible appétit de conquête. Les pluies, il en gorgeait toutes ses racines, le vent d'ouest, il en gonflait ses frondaisons comme des voiles de vaquelotte, et le froid qui le reprit pendant quelques jours à la mi-avril décupla ses forces au lieu de les freiner. Quant à ses émotions, en admettant qu'un jardin en ait, elles avaient peut-être l'écarlate du rhododendron subitement éclos dans l'ombre d'un noisetier.

En tout cas, il entraînait Mariette dans sa foulée. Ou plus exactement elle courait sur ses pas pour can- tonner au mieux l'expansion des orties, des chardons. d'un carré de framboisiers, ôter le chiendent ressurgi au pied des rosiers et des hortensias, enlever le bois mort dans la ramure des arbres fruitiers ou d'un châtaignier dont grand âge, prudemment, retrouvait une enfance de feuilles nouvelles. Devant la maison, l'herbe, à présent, dissimulait les étroits passages où elle prenait soin de remettre ses pas et, au-dessus de cette prairie, le marronnier ouvrait ses candélabres roses dans le vert sombre de son feuillage. D'une haie à l'autre, lilas et seringas en fleurs embaumaient, et leurs lourdes senteurs portées par un souffle de vent étaient soudain fouettées par le parfum poivré d'une touffe de menthe piétinée par mégarde. Oh, du matin au soir, il y avait de quoi s'occuper, de quoi oublier ! »

« Il y avait, au plus haut des après-midis, comme une paresse après l'énorme insurrection menée à son terme, mais aussi l'assurance du chemin ouvert, du chemin à suivre, et la volonté bienheureuse de le parcourir dans un élan qui était loin d'être épuisé. Et il y eut bientôt la floraison des rosiers les plus précoces, et celle, insoupçonnée, de plusieurs pieds de pivoines qui avaient dardé, au secret de l'herbe, des pousses charnues d'un rouge sombre, puis déplié le vert de leurs tiges, étagé leurs feuilles en bordure de cette même herbe coupée par Louise, et ouvert enfin les opulents ruchés de leurs têtes blanches, aux innombrables pétales dissimulant un cœur d'étamines safran. »

« Le temps des conquêtes avait passé. La lumière n'avait plus à gagner sur l'obscurité et encore moins à en Les longues soirées de juin semblaient au contraire courtiser la nuit à laquelle elles offraient la senteur sucrée et insistante d'un chèvrefeuille, et les petits matins la laissaient fuir dans une gloire de pourpre humide, sans se donner la peine de la poursuivre. Mariette se réveillait à l'aube. Non que le temps lui manquât pour ce qu'elle voulait accomplir avant l'arrivée de Louise mais parce que depuis peu, deux journées d'une nature étrangement contraire commençaient et s'achevaient de part et d'autre d'une sieste. »

« Venait alors le temps des songes. Non pas ceux qui pénètrent comme par effraction, la nuit, dans un sommeil à poings fermés, et sous lesquels ces mêmes poings tantôt se crispent, tantôt s'ouvrent pour les laisser filer comme du sable et n'en rien retenir, mais les songes très flous, presque transparents, qui visitent les siestes et leur survivent en vagues pensées, en mouvements hésitants. Il aurait fallu, une dernière fois, battre le tapis dehors, et une dernière fois décrocher des fenêtres les lourds rideaux de velours pour leur faire prendre l'air sur le fil à linge. Mais ces tâches réclamaient une résolution que Mariette pas, et elles étaient reportées au lendemain, au lendemain matin. »

« [...] et comme elle penchée, absorbée par un travail de couture. Et aucun chat, alors, n'aurait pu distraire son attention d'une femme qui chantonnait, reprenait et reprenait encore le même air, un peu languissant de n'être pas tout à fait conscient, tandis qu'une enfant, à peine plus haute que la table, retenait son souffle, écoutait de tout son être, se perdait en ravissement, puis sentait monter en elle le désir de bondir sur les genoux et entre les bras de celle qui cousait. Et savait briserait ainsi l'enchantement, et ne pouvait cependant réfréner ce désir de plus en plus impérieux, presque qu'elle douloureux dans son élan réprimé, de boire à même les lèvres murmurantes l'étonnante et poignante douceur inaccessible. Au plus fort d'une tension qui la faisait se dandiner d'un pied sur l'autre, l'enfant s'accroupit soudain sur le linoléum, se glissa entre les pieds de la table et se recroquevilla dans la pénombre d'une grande nappe à carreaux bleu et blanc. « Mariette, ma fille, qu'est-ce qui te prend, vas-tu sortir de là-dessous ?! » »

« Apprendre demande du temps, et faillibles, mal dégrossis, apeurés, harcelés de fantômes ou de prétendues raisons, nous le demeurons jusqu'au bout. »

« Avec tout cela, juillet avait franchi le gué de la fête nationale et poursuivi sa route. L'été célébrait le jardin, et inversement, dans des cascades de roses épanouies. L'herbe s'abreuvait suffisamment à l'humidité du sol pour ne pas jaunir mais ne poussait plus guère. Les pommes et les prunes, en abondance, avaient atteint leur taille adulte et, lentement, se gorgeaient de soleil et de sucs. La corbeille d'hortensias moutonnait de ses énormes et têtes rondes d'un tendre rose sur le vert de leur feuillage. Dans un creux tapissé de lierre, des anémones sylvestres, se hasardant enfin, lançaient leurs hautes tiges grêles, couronnées de quatre pétales blancs. »

« [...] elle avait peur, oui, avait toujours eu peur des gens et de leur aisance brutale, de leur bon droit qui n'était jamais le sien, de leurs voix si promptes à commander, interdire ou se moquer, de leur supériorité affichée de mille manières et, pis encore, de leurs regards sur elle, subitement gênés. Elle s'y risqua pourtant. [...] Mais en définitive parce qu'elle retrouva des mots entendus elle ne savait où et remémorés elle ne savait comment, des mots qui disaient sans tout dévoiler, des mots honorables: « elle ne s'était jamais sentie à l'aise en société... » »

« Il y avait près de deux mois que je fréquentais Mariette quotidiennement et je m'étais habituée à ses silences, à ses coqs-à-l 'âne, à ses commentaires apparemment sans lien avec la situation présente et autres réponses à retardement, semblables à des résurgences au terme de je ne savais quel cheminement souterrain. Sa désinvolture avec ce que mon père appelait le « Verbe »  (et le ton de sa voix suffisait alors à suggérer l'obligatoire majuscule) ne choquait pas ma jeunesse. Mariette n'était pas un discours, elle était un monde ! »

« L'orage avait passé. Le ciel roulait encore des nuages, mais entre ces grandes masses ténébreuses se pressaient des étoiles qui avaient l'éclat du diamant. La pluie avait avivé toutes sortes d'odeurs, pénétrantes et fraîches, la terre depuis longtemps assoiffée embaumait et soupirait. Une nuit sans lune. »

« Sa vie d'avant, oui, mais plus tout à fait la même, puisque constellée de souvenirs comme les branches des pommiers et du prunier étaient alourdies de fruits. Et des souvenirs assortis de la promesse de se revoir en novembre, durant les vacances de la Toussaint. D'un passé tout proche à un futur pas trop éloigné, il y avait de quoi peupler une tranquillité que Mariette, au demeurant, n'était pas mécontente d'avoir retrouvée. « Pour ainsi dire, reprendre son souffle », marmonnait-elle. »

« Assise là, dans la corbeille d'or tressée par les rayons obliques du soleil d'octobre, avec sous les yeux le marronnier et le châtaignier mais aussi un pan de la maison, les dernières roses de l'année et un énorme bouquet d'asters aux innombrables petites têtes parme. À bayer aux corneilles, auraient dit les fantômes d'antan, s'ils n'avaient, semblait-il, définitivement renoncé à dénigrer ses faits et gestes, compris cette façon qu'elle avait, et dont il n'y avait plus à espérer qu'elle se départît jamais, de parler toute seule. Preuve en étaient les commentaires à voix haute qui avaient accompagné les bougies ressorties d'un tiroir et de nouveau allumées à la nuit tombée. « La pauvre Notre-Dame, reléguée dans son église fermée d'un bout à l'autre de l'année, il fallait bien lui montrer que l'on pensait à elle ! » Quant au saint, Mariette ne lui en voulait plus d'avoir pris la fuite: « Après s'être tenu si longtemps en marge de la vie et de la Création, il n'avait sans doute plus rien à dire aux hommes. » Pas plus que le reste, ces élucubrations n'avaient fait réagir les fantômes. Et lorsque Mariette s'asseyait sur le banc et s'adressait à Louise, c'était en toute liberté et en toute conscience de cette liberté que rien ni personne ne venait plus lui contester. Mais de Louise à une autre, il n'y avait qu'un pas, et le jour où Mariette murmura: « Bon, finalement, comment tu les trouves, toi, ce jardin et sa maison de poupée ? », ce fut la voix de cette autre qui répondit: « Mariette, ma fille, c'est beau, ce que tu as réussi faire ici. » »

Quatrième de couverture

Entre trois personnages solitaires, une femme simple d'un certain âge que le hasard, ou le destin, a conduite dans une petite maison au fond de la Normandie, une adolescente boudeuse qui s'ennuie pendant des vacances solitaires, et un jardin à l'abandon attendant les secours d'une main amie, va se créer par-delà les mots une complicité subtile et profonde.

Il suffit parfois d'un rien pour que se nouent des liens qui paraissaient improbables, que la nature serve de pont entre des êtres, et que leur vie acquière dans le silence des saisons un sens et une profondeur qui les marquent pour toujours.
« Dans l'ombre grandissante, tournées vers un marronnier dont le faîte s'empourprait dans le crépuscule, nous nous tenions côte à côte sur la passerelle d'un navire qui avait, à notre insu, largué les amarres et entamé un voyage qui durerait plusieurs années, dure toujours...»
Anne Guglielmetti est l'auteur de plusieurs romans parus aux éditions Buchet-Chastel et Actes sud, et a fondé avec Vincent Gille la revue Mirabilia

Éditions Interférences, 2021
95 pages
Sélection Prix Cezam 2022

dimanche 6 mars 2022

Voyage au bout de l'enfance ★★★★☆ de Rachid Benzine

La voix, les mots d'un enfant pour dire l'horreur, la bêtise, la violence, la folie des hommes. Des mots débordants d'innocence et pourtant, ils bousculent et livrent la terreur.
Remarquable récit. Courageux.
Il était Fabien, il avait des amis, un instituteur passionnant et passionné, inspirant, il avait et aimait la poésie; il est devenu Farid, il a gardé la poésie comme soupape mais, in fine il a beaucoup, tout perdu. Daesh, cette inconcevable fanatique organisation, a meurtri sa vie. Il a tenu comme il a pu, avec sa poésie, Prévert et sa douceur, mais il a vu l'horreur, l'innommable. La poésie a fait ce qu'elle a pu.
Tant d'émotions m'ont traversée pendant cette courte lecture. Colère, tristesse et sentiment d'impuissance en primeur.
L'oxygène vient très vite à manquer. Elle est éprouvante cette lecture. Elle est nécessaire aussi.
Rachid Benzine, merci pour ces pages, qui touchent en plein cœur et bouleversent.

« ... quand je serai grand j'écrirai moi aussi Les Misérables parce que c'est ce qu'on écrit toujours quand on a quelque chose à dire. » en exergue, La Vie devant soi, Romain Gary

« Et puis moi j'ai dû dire que je m'appelais Farid. Fini Fabien. Bonjour Farid. Parce que ça faisait plus sérieux à Raqqah. Mes parents m'ont eu avant de se convertir à l'islam. Alors je m'appelais Fabien, tout simplement. Et pourquoi ils faisaient pas tout ça avant, eux, le turban, le niqab ? Mes parents m'ont dit que c'était parce qu'à Sarcelles on faisait semblant d'être comme les autres. De s'habiller comme eux. D'être amis avec eux. Mais moi j'ai jamais fait semblant. Mes copains c'est vraiment mes copains. Et monsieur Tannier, mon maître d'école, je l'aime vraiment beaucoup. Et tous les autres aussi. »

« Les gens sont sensibles au sort des enfants soldats. On dit que ce sont des victimes. Mais seulement s’ils sont pas musulmans. Et elle dit que moi et Selim on n’a jamais été des enfants soldats, on a tué personne. Et pourtant on nous laisse mourir ici. Elle dit même que cette guerre a tué plus d’enfants que de militaires. J’avais jamais pensé à tout ça. Et je vois bien que ça fait de la peine à maman. »

« Je ne savais pas qu'on pouvait écrire autant de conneries avec de la poésie. Là je suis vraiment en colère. Parce qu'à Raqqah on a pu me faire avaler pas mal de choses. Mais utiliser de la poésie pour la gloire d'un calife, alors ça, ça ne passe pas. »

« Il faut être discret avec ces corbeaux. Leur répondre comme si on disait la vérité mais pas laisser paraître. C’est un dur métier, menteur à Daesh. Et moi j’aime pas mentir. Mais maman risque d’être tuée. Alors je fais comme tout le monde. Je dis que maman sera toujours fidèle au calife Ibrahim, je baisse la tête et je passe mon chemin. Une fois, maman a réussi à avoir mamie au téléphone grâce à une femme gentille de Daesh. Il y en a. Je n’ai pas aimé ce qu’a dit maman. Elle a reproché à mamie de lui avoir dit de sortir de Baghouz parce que, c’était sûr, on allait être rapatriés. »

Quatrième de couverture

« Trois mois. D’après maman, ça fait précisément trois mois aujourd’hui qu’on est enterrés dans ce fichu camp. Et ça fait presque quatre ans que j’ai quitté l’école Jacques-Prévert de Sarcelles. » R. B.

Fabien est un petit garçon heureux qui aime, le football, la poésie et ses copains, jusqu’au jour où ses parents rejoignent la Syrie. Ce roman poignant et d’une grande humanité raconte le cauchemar éveillé d’un enfant lucide, courageux et aimant qui va affronter l’horreur.

Éditions Seuil, janvier 2022
80 pages

lundi 22 février 2021

Paris, mille vies ★★★★★♥ de Laurent Gaudé

Soufflée, je suis, par cette errance nocturne, par cet élan du coeur, par cette déambulation épique entre passé et présent, par les mots de Laurent Gaudé qui soulèvent des passés, par cette invitation à raviver les souvenirs  le temps d'une nuit, et à convoquer les mille et une vies, tant de vies qui sont passées dans Paris, « tant d'existences qui se sont pressées, puis ont disparu pour faire place à d'autres ».

Paris, lieu de vie, lieu de combats, lieu de mort, lieu d'amour, lieu de mémoire. Un amoncellement d'ombres et d'histoires à faire revivre, à tirer de la nuit, « un amoncellement de tout : tristes défaites, destins heurtés, héroïsme anonyme et vies de rien »
« Puisses-tu ne jamais oublier ceux qui meurent sur tes pavés
Comme ceux qui s'embrasent sur tes bancs...»
Quel livre ! D'une intensité incroyable !

À la frontière entre l'épopée et la poésie, le fantastique et l'autofiction, Laurent Gaudé met en lumière Paris et certains de ses grands moments historiques, et fait revivre Villon, Rimbaud, Hugo, Artaud, d'autres fragments de vies anonymes si justement contées par Laurent Gaudé, pour faire ressortir la quintessence de la vie, en sublimer l'insouciance, la force, l'héroïsme mais aussi, attirer notre regard, comme il le fait si bien, sur la violence que l'homme  exerce inexorablement sur ses frères.  

Un sublime, onirique et libérateur voyage dans le temps et dans l'espace, « Tressage d'époque et fouillis de souvenirs », dans un quartier de Paris, dans lequel j'ai habité quelques temps une chambre de bonne, donnant sur le cimetière de Montparnasse et son silence.   

Un petit bijou littéraire à ne pas bouder, vraiment ! Glissez-vous dans cette longue nuit parisienne, laissez-vous porter par les mots de l'auteur, emporter par leur souffle, laissez-vous happer par la ville, devenez à votre tour le prisonnier de soixante et unième minute...« Il faut accepter de parler avec le ventre, de recevoir avec les muscles, les tripes, de se laisser ébranler au coeur. »
« C'est l'heure de l'invisible et des mots. »

« « Qui es-tu, toi ?... » Je n'arrive pas à me débarrasser de sa question. Je reprends lentement ma marche, mais c'est comme s'il continuait de me la poser. Et pourtant, il est parti. Cela n'a duré que quelques secondes. Nous n'avons été que deux hommes qui se croisent dans une ville immense, deux hommes au milieu de centaines de milliers de vies qui vont, viennent, s'agitent, parlent, rient, souffrent, espèrent...Il est parti en me donnant probablement la seule chose qu'il possédait, sa question, et je réalise que jamais personne ne me l'avait posée, que jamais, donc, je n'ai eu à y répondre, et c'est probablement ce qui m'a fait supposer que la réponse était évidente, qu'il suffisait d'énoncer son âge ou sa profession, d'avancer que l'on est marié ou pas, père ou pas, tous ces attributs qui nous définissent, alors que maintenant, soudain, en essayant de convoquer quelque chose en mon esprit, je prends conscience que je ne trouve rien , ou plutôt trop, bien trop de choses, de souvenirs, de définitions possibles, superposables, et je me dis alors que la vie a passé. »

« La jeunesse est là, aux terrasses des cafés du boulevard Edgard-Quinet. Je la vois. Elle a envie de vivre plus vite, plus fort, de faire résonner l'instant avec fracas, et je ne suis plus tout à fait avec eux. Ils sont si nombreux, tous ces jeunes gens. J'ai longtemps été l'un d'eux et j'aimais, moi aussi, me glisser dans les longues nuits de Paris. Soirées de vin, de bière et de rires. Soirées d'irrévérence et de promesses que l'on se fait à soi et aux autres de toujours garder grand appétit du monde. J'ai eu, moi aussi, cet âge-là et nous avons dévoré ces années en nous léchant les doigts pour ne rien en perdre. Je les regarde. Rien n'a changé. Les mains se frôlent, les cigarettes se fument. Il y a des rires un peu forcés, des éclats de voix, des œillades plus discrètes. Dans tout Paris, des milliers, des dizaines de milliers de jeunes gens discutent, trinquent et font joyeusement du bruit. Tant de vies sont là, sous mes yeux, tant d'existences : ceux venus de province, ceux qui sont en train de passer leurs examens, ceux qui hésitent, ont peur, viennent de tomber amoureux, cherchent un petit boulot pour l'été. Tous ces rêves de métier, de voyages, d'amour, toutes ces adresses échangées, ces messages envoyés, comme chaque fois, pour faire vibrer la vie. Je les contemple, mais je suis déjà ailleurs. Et eux ne me voient plus. Peut-être est-il temps de m'éloigner et de tout saluer pour la dernière fois ? »

« Tout pourrait être différent de mille façons, de mille variations. Mais non, le malheur a faim. »

« Tout est dangereux. Oui, je le sens : Paris retient son souffle, devinant que l'Histoire va avancer d'un coup, que tout va s'accélérer - ce qui veut dire : sang, cris, vies perdues, courses dans les rues, ce qui veut dire urgence et inattendu, comme toujours lorsque l'Histoire se réveille. Il faudra faire vite, avoir de la chance, garder son sang-froid. Tous les jeunes qui sont dans les comités de résistance ont hâte, ont peur, regardent le ciel, attendent des nouvelles, ont du mal à s'endormir, craignent de ne pas être à la hauteur, se demandent ce qui sera demain, ce qui ne sera plus [...]. »

« Villon prend sa part de rire et de farce. Peut-être est-ce que ce sont ces cris-là, ces visages au sourire large qu'il reconvoquera en son esprit lorsqu'il sera au fond d'une cellule ? Il le fera pour se dire qu'il a vécu, oui, vécu, qu'il est riche de tant d'éclats de vie qu'il peut bien disparaître puisqu'il ne meurt pas vide. »

« En ces rues, la colère et la joie se sont toujours embrassées à pleine bouche. La danse et la bagarre, les nuits douces et les heures sombres. En ces rues, du sang a coulé sur le pavé. »

« La rue Saint-Jacques est belle comme une femme qui s'attache les cheveux pour que sèche la sueur de la danse. »

« Paris n'arrive plus à compter tout ce qui a vécu, crié et saigné en elle. Elle est trop pleine et cherche des bouches pour la dire. Il faut retourner les morts, mais il y en a trop... »

« À cet instant, vous êtes les souverains d'une ville aveugle. Rencontre inouïe où Haïti parle à New York et Bamako à Fort-de-France. Des hommes monde se réunissent, passent devant la vieille statue de Montaigne au pied lustré par les années, et ils ont la force de ceux qui font trembler la pensée et fécondent le fleuve des mots. Je les regarde. Ils profitent de ces instants pour se parler, échanger, revenir sur un point, poursuivre leurs discussions de grandes voix de colère. Ils savent qu'ils ne seront plus jamais ensemble et que Paris, sans le savoir, leur offre le précieux cadeau d'un banquet de la pensée. » (Ces hommes, ce sont : Aimé Césaire, Amadou Hampâté Bâ, James Baldwin, Jacques Stephen Alexis, René Depestre, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Léopold Sédar Senghor...) 

« Folie, folie...La ville s'emplit d'ombres. Elles sont bancales, trouées, se sentent désarmées face à la brutalité des regards. Folie... Ayez pitié d'eux car il y a, dans le dessin de leur geste, dans la brûlure qu'ils ont au fond des yeux, une vérité nue qui touche aux grands mystères. »

« Il faut accepter de parler avec le ventre, de recevoir avec les muscles, les tripes, de se laisser ébranler au coeur. »

« La beauté n'a jamais été fille de raison. »

« Paris aime les gares, comme un aveugle aime celui venu de loin qui lui parle de terres qu'il ne verra pas. Sept gares comme sept portes à avaler le monde. Sept gares à foule par lesquelles fuir lorsqu'il faut tout quitter. Paris aime le bruit des wagons, les annonces de retard ou de changement de quai, les regards perdus de tous ceux qui se croisent mais ne se voient pas. Paris et ses sept gares, filles de l'acier, du charbon et des foules pressées. Carrefours affairés où tout converge. Sept gares et des milliers d'annonces, de crissements de roue, de sifflets. Paris à tous les vents et où tout se mêle : le désir et l'épuisement, le rêve et l 'ennui. »

« La terre, aujourd'hui, ce sont mes mots, et je les jette doucement sur les âmes tourmentées. »

« Il n'y a eu pour eux que le peloton et l'outrage. Antigone crie parce que leurs meurtriers les ont salis en les tuant à la va-vite. Ils ont escamoté leur exécution et se sont débarrassés des dépouilles avec honte. Les assassins savaient probablement que la mort de ces deux garçons ne changerait rien, ne suffirait pas à inverser le cours des choses et à les préserver de la défaite. Mais ils ont tiré tout de même. Par habitude. Ne sachant que faire d'autre. Ou par plaisir. Pour châtier ceux qui allaient gagner, leur faire mal jusqu'au bout. Et tant pis si cela n'a pas de sens. Tant pis si ce sont deux jeunes gens de vingt ans qu'on immole. L'affront brûle autant que le meurtre et Antigone n'en finit plus de crier sur cette jeunesse saccagée. »

« Une seule chose nous sauve, c'est 'intensité. Il n'y a qu'elle à opposer à la fragilité de nos existences. Vivre. Vivre avec densité. Comme une course à n'avoir pas le temps de tout embrasser. »

« Paris s'apaise. Mon père est tout près, je le sens. Je retrouve son odeur, le grain de sa voix, tous ces détails que la mort nous vole. Je vais devoir le laisser partir à nouveau mais je l'ai ramené au présent. Il a marché sur mes épaules, déambulé dans les rues de cette ville qu'il nous a offerte, à mon frère et moi. C'est le rêve qu'ils ont eu, avec ma mère : offrir Paris à leurs enfants. Que tout commence ici. Alors cette ville est mienne, oui, parce qu'elle m'a été donnée. Et tout ce qui bruisse en elle, la clameur du passé, le fracas, les révoltes, les foules pressées, le pas hésitant des poètes, les solitudes côte à côte et les grands espoirs des foules, sont miens. Je prends tout. Je retrouve Paris. Et je sens mon père sourire avec douceur, heureux de voir que tout continue au-delà de lui. »

« Nous avons inventé l'immortalité et elle fait un doux bruit de papier. Les mots se transmettent de siècle en siècle. L'éternité est là : dans chacun des livres que nous ouvrons. Tout est intact. Sur les pages que nous parcourons des yeux, nous retrouvons la voix exacte du passé. Tout ce qui semblait fragile, voué à un oubli certain, la description d'une sensation fugace ou d'un paysage changeant, tout cela est gravé. Alors, oui je retourne aux mots. J'ai peuplé ma vie avec eux. »

« Hier est perdu, aujourd'hui, déjà, s'éclipse mais je connais les mots qui me consolent et je vais les dires [...] « C'est à cause que tout doit finir que tout est si beau. » »

Quatrième de couverture

     Un soir de juillet, sur l'esplanade de la gare Montparnasse, le narrateur est apostrophé par un homme agité qui répète plusieurs fois sa question : Qui es-tu, toi ?
       Guidé par cette ombre errante, il déambule de nuit dans un Paris étrangement vide où les époques se mêlent. Tant de présences l'ont précédé dans cette ville qui l'a vu naître, et ce sont autant de fantômes qu'il faut dire, apaiser, écrire, avant de revenir au grand appétit de la vie.
      Entre art poétique et récit fantastique, l'auteur célèbre sa ville et se souvient, à la fois sincère et discret, heureux d'être un parmi les hommes et de chanter, le temps d'une nuit, ces mille vies qui nous devancent, nous accompagnent, nous prolongeront.

Éditions Actes Sud, octobre 2020
88 pages

dimanche 7 février 2021

Un assassin blanc comme neige ★★★★☆ de Christian Bobin

« C'est ce qui est près de nous qui nous sauve, pas les grandes choses dont on rêve. »
J'ai découvert Christian Bobin grâce à des lecteurs de Babelio Christian Bobin. Tous mots écrits sur l'auteur et ses oeuvres suscitaient l'envie de l'exploration. 
« J'attends d'un poème qu'il me tranche la gorge et me ressuscite. »
J'ai découvert une poésie belle et sincère, des morceaux de passé écrits avec douceur, des morceaux de présent qui émerveillent. Lire Christian Bobin, c'est découvrir un peu de la vie de l'auteur, c'est se délecter d'instants poétiques fragmentés, c'est fondant comme une friandise. Il parle de l'ordinaire. Simplement de l'ordinaire. En toute humilité et délicatesse. Il rend l'invisible visible. 

J'aime beaucoup. 
« Le chêne devant la fenêtre a sa nudité d'hiver. Je me penche sur le livre? Quand je relève la tête je surprends l'arbre ruisselant de vert : l'hiver a duré une seconde. »

« Le fond bleuté des yeux des vagabonds commence à geler? L'argent serre les mâchoires. Le monde est une plaque de plâtre qui se décolle d'un mur : ce qui apparaît dessous est d'une dureté de fer. Ne resteront bientôt de tendres que les nuages, les fleurs et quelques visages de loups - de ces visages que la main manucurée de l'argent n'a pas encore nettoyés, qui gardent la parure d'une sauvagerie divine. 
Si l'on veut aujourd'hui savoir à quoi ressemble l'âme, il faut chercher dans les images anciennes, celles des mineurs aux yeux de porcelaine blanche roulant dans la chair noire, ou celles des nouveau-nés sidérés aux berceaux enflammés de dentelles.
Les livres sont des huttes pour les âmes, des mangeoires pour les oiseaux de l'éternel, des points de résistance. Je tends une main de papier à un être invisible. J'ai la faculté de voir à travers le mur de fer : nous allons vers de très belles choses, une fois passé l'enfer. Ma mère m'a appris que j'étais né entre deux éclats de ses rires, ce qui sans doute explique le grain de cette phrase : nous allons par le pire à des choses très fleuries et très douces, accordées au secret de nos âmes. »

« La mort n'éteint pas la musique, n'éteint pas les roses, n'éteint pas les livres, n'éteint rien. »

« Dans la boutique de livres anciens j'entre comme un enfant dans un grenier où flambe une malle d'osier. D'un livre de Marceline Desbordes-Valmore s'élève du bleu qui ennoblit la librairie tapissée d'or. Un poème palpite entre mes mains comme un moineau ressuscité. La beauté est de la digitaline pour le coeur. Je sens le souffle des mots à mon visage, comme d'une bombe lointaine. Le livre date de 1820. Il a sa reliure dite « d'attente », un cartonnage blanc plâtre, marbré de bleu. Les pages ont la douceur du chiffon. La voix de Marceline me saute au visage, la mort n'est rien, elle se traverse comme un pré. Les livres anciens avec leurs chairs froissées m'émeuvent de revenir triomphants des ténèbres. Les objets de la science vieillissent à une vitesse infernale. Morts, ils encombrent, empoisonnent, enlaidissent. Les livres de papier dans leurs lits de cristal dorment comme des anges. Un regard et ils sortent d'un sommeil de plusieurs siècles, fraternels, vifs encore. Je repose le livre sur son rayonnage. Je sors dans la rue en pente. La voix blessée de Marceline court comme une rivière rafraîchissante sous les bruits du monde. Le bleu du ciel fond. La grande guerre continue, elle n'a jamais cessé. »

« Le remplaçant du médecin de Saint-Sernin m'apprend qu'il a échoué à ses examens de première année pour avoir passé ses jours à lire tout Dostoïevski. Un homme curieux de la vie des âmes ne peut que bien soigner les corps. Songer à des choses invisibles, manquer ses examens, c'est d'aller d'un bon pas. »

« L'étirement du chat est un livre de sagesse qui s'ouvre lentement à la bonne page. »

« Le chêne devant la fenêtre a sa nudité d'hiver. Je me penche sur le livre? Quand je relève la tête je surprends l'arbre ruisselant de vert : l'hiver a duré une seconde. »
« Je vois parfois des choses si belles que je me réjouis de ne pas les posséder. »

« Un seul soupir du chat défait tous les nœuds invisibles de l'air. Ce soupir plus léger que la pensée est tout ce que j'attends des livres. »

« Celle qu'on attend sur le quai de gare se détache en gloire de la coulée des voyageurs, comme surgie charitablement d'un au-delà jusqu'à ce monde-ci. C'est ainsi que les mères voient leur enfant renaître à chaque sortie d'école : un seul visage qui bat du tambour, une seule étoile qui couvre tout le ciel. »

« J'attends d'un poème qu'il me tranche la gorge et me ressuscite. »

« Les cafés ressemblent quand on les voit depuis la rue, la nuit, à des tableaux de petits maîtres hollandais - un peu d'or serti de plomb. La même scène souvent revient, celle d'un roi triste buvant un vin triste sous une lumière triste. »

« Lire, c'est ajouter au livre, découvrir, en s'y penchant, son propre visage dans la fontaine de papier blanc. »

« Un jour nous comprendrons que la poésie n'était pas un genre littéraire mal vieilli mais une affaire vitale, la dernière chance de respirer dans le bloc du réel. »

Quatrième de couverture

« L'encre fraîche de Rimbaud tache mes doigts. Ses proses font trembler l'air au-dessus de la page comme sur une route fondue au soleil d'été.
Je vais chercher mon pain, mes nuages et mes étoiles dans l'unique librairie du Creusot. L'acacia au bas de la rue du Guide surgit comme un donateur fou. Son haleine sent le miel et l'or.
Toutes les fleurs se ruent vers nous en nous léguant de leur vivant leur couleur et leur innocence. Les contempler mène à la vie parfaite.
Les anémones sont si crédules que même l'enfer leur donne raison. »

Éditions Gallimard, mai 2011
95 pages

lundi 25 janvier 2021

Le dernier Loup ★★★★☆ de László Krasznahorkai

Une seule et unique phrase, suspendue, un court texte d'un peu plus de 70 pages.
Un exercice de style singulier,
 une histoire contée dans un seul souffle, agissant comme une emprise. Une écriture qui envoûte, surprend, saisit. 
Une longue tirade, une rêverie ininterrompue, où les transitions sont douces, imperceptibles, insaisissables et alors qu'un seul point ponctuera ces mots, le narrateur, un ancien professeur de philosophie accoudé au comptoir d'un rade berlinois déserté à cette heure matinale, nous emmène faire un tour en Estrémadure, une région d'Espagne. 
Il nous conte une histoire empreinte d'une profonde humanité, une confrontation de l'homme avec la nature, nous plonge dans une enquête déroutante, alambiquée, qui nous perd pour mieux nous récupérer ensuite.
Un petit livre, pas forcément simple d'accès, mais qui mérite assurément le détour. Il interroge sur le rapport de l'Homme avec la nature et les animaux sauvages, il questionne, hante bien après la dernière page tournée. 
« [...] voyez-vous, tout cela, cette Estrémadure se trouve en dehors du monde, Estrémadure se dit en espagnol Extramadura, et extra signifie à l'extérieur, en dehors, vous comprenez ? et c'est pourquoi tout y est si merveilleux, aussi bien la nature que les gens, mais personne n'a conscience du danger que représente la proximité du monde [...] vous savez ils n'ont pas la moindre idée de ce qui les guette s'ils laissent faire les choses car tout, aussi bien la nature que la population de l'Estrémadure sera frappé de malédiction, et ils ne se doutent de rien, ils ne savent pas ce qu'ils font, ni ce qui les attend, mais lui, dit-il en se désignant, il le savait, et il n'en avait pas dormi de la nuit [...] »
Lu d'une traite, deux fois d'affilée. Lors de ma deuxième escapade en Estrémadure, j'ai ressenti davantage de mélancolie, et me suis émue encore plus de la fragilité de la relation homme-nature.    

« [...] mais non, ils étaient restés, car voyez-vous, lui dit le garde-chasse en faisant démarrer la jeep, ça se passe comme ça chez les loups, quand ils ont un territoire, ce territoire demeure le leur à jamais, même s'il ne couvre qu'une cinquantaine d'hectares ils ne peuvent pas le quitter, c'est la règle, un principe, qui guide leurs pensées et détermine leur existence, si ces deux derniers loups n'ont pas bougé d'ici, c'est parce qu'ils ne pouvaient pas partir, ils avaient beau être conscients du danger permanent, abandonner leur territoire, dont ils ne cessaient de marquer les frontières, était tout simplement impensable, et puis, ajouté José Miguel, il était personnellement convaincu que la fierté jouait également un rôle important dans leurs lois, c'était donc probablement en partie par fierté qu'ils n'étaient pas partis, le loup est un animal très fier, très fier, dit-il en crachant quasiment chaque syllabe, après quoi il se tut, resta un long moment perdu dans ses pensées, et les autres le laissèrent à sa rêverie, car quelque chose dit-il au Hongrois qui, accoudé à son comptoir, commençait à piquer du nez à l'écoute de la voix monocorde du stammgast dans le bar désert [...] »

« [...] José Miguel se tourna vers lui, le regarda dans les yeux avec une profonde émotion, comme si cela venait de lui arriver, il faut dire qu'aujourd'hui encore il voyait la scène aussi nettement que si elle s'était déroulée la veille, la louve écrasée, éventrée, avec sa future portée, il la voyait encore aujourd'hui et il ne cesserait jamais de la voir, car il avait immédiatement compris que si la louve avait été écrasée, s'ils avaient réussi à l'écraser, c'était uniquement parce que son ventre était trop lourd, qu'à cause de cela elle n'avait pas pu traverser la route assez vite, n'avait pas pu éviter l'accident, et échappé aux intentions vraisemblablement meurtrières du conducteur de la voiture, et lorsqu'il avait compris cela, il était resté pétrifié, au beau milieu de la route, à côté de l'animal mort [...] »

« [...] il ressentit la même angoisse que là-bas, et fut horrifié de constater que cette angoisse était de toute évidence plus forte que le vide dans lequel il connaissait le calme et le repos, dit-il en élevant la voix, une angoisse qui l'avait saisi lorsqu'il était assis dans la jeep, juste après avoir entendu l'histoire de José Miguel, mais surtout sur le chemin du retour vers Albuquerque, lorsque, alors que le jour commençait à décliner, José Miguel avait raconté que le jeune mâle avait disparu, d'après les traces de l'animal, on avait supposé qu'il s'était enfui vers la frontière portugaise, et il avait eu beau espérer, espérer de tout son coeur, dit-il en contemplant le désert de la Hauptstrasse, que l'histoire de José Miguel s'arrêterait là [...] »

Quatrième de couverture
Lorsqu’il reçoit, de la part d’une énigmatique fondation, une invitation à se rendre en Estrémadure afin d’écrire sur cette région en plein essor, l’ancien professeur de philosophie est persuadé qu’il s’agit d’une erreur.
Pourquoi s’adresserait-on à lui, qui a renoncé à la pensée et à l’enseignement depuis des années ? Qui plus est pour aller dans cette région reculée d’Espagne ? C’est pourtant le récit de ce voyage (qu’il a donc effectué) et de l’enquête autour du dernier loup dans laquelle il s’est trouvé plongé, qu’il relate dans un bar berlinois…

Le Dernier Loup est certainement la première novella où Krasznahorkai déploie une phrase unique sur un si long nombre de pages.
Au-delà de l’impressionnante prouesse stylistique, cette phrase tout en circularités temporelles sert une réflexion subtile sur les liens entre l’homme et la nature, opérant dans le même temps une véritable entreprise d’envoûtement du lecteur qui se retrouve happé par ce récit, ne pouvant s’en extraire qu’au point final.

László Krasznahorkai, né à Gyula, en 1954, est l’un des écrivains hongrois contemporains les plus importants, auteur d’une dizaine de romans, nouvelles et essais. Il a également collaboré avec le cinéaste hongrois Béla Tarr, pour lequel il a adapté certains de ses romans (Le Tango de Satan ; Les Harmonies Werckmeister), mais aussi rédigé des scénarios originaux (Le Cheval de Turin). Son œuvre a été primée de nombreuses fois, dans son pays et à l’étranger : en 2004, il a ainsi obtenu le prix Kossuth, la plus haute distinction littéraire en Hongrie et en 2015, le Man Booker International Prize. Son dernier roman, Báró Wenckheim hazatér, est paru en Hongrie en 2016.

Éditions Cambourakis, septembre 2019
72 pages
Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly

dimanche 22 décembre 2019

Notre-Dame de Paris Ô Reine de douleur ★★★★☆ de Sylvain Tesson

Les éditions Équateurs s'associent à l'auteur Sylvain Tesson pour rendre un hommage mérité à l'édifice de Notre-Dame de Paris dont la charpente, la forêt ont été victimes des flammes le 15 avril dernier, par négligence, il semblerait...C'est assez effrayant de réaliser que nous sommes aujourd’hui incapables d'assurer rénovation et conservation d'un tel patrimoine. 
Colère, tristesse, résignation...
Sylvain Tesson avait déjà mis, avant l'incendie, des mots sur l'amour qu'il porte à cet emblématique monument, il nous les offre, ici, dans ce recueil ainsi qu'un inédit nous en expliquant les raisons. Ces raisons ne sont qu'amour et poésie. Un corps à corps salvateur, inspirant, ressourçant
Une ascension pour prendre de la hauteur, renouer avec l'intime, avec le vrai, avec le pur. 

Des mots vibrants d'émotion pour nous conter l'effroi, l'effondrement d'une vie, l'immense peine, l'espoir. 
Belle initiative, maigre contribution. Elles rejoignent celle de Ken Follet. Des mots pour réparer les maux. 
Merci Anne, un grand merci. Lu et contribué grâce à toi.
« On découvre trop tard ce qu'on a sous les yeux. La vie passe, on ne remarque pas l'évidence. »

« Au moment où Paris s'équipe de la fibre optique afin que nous soyons tous "raccordés" et préparés à devenir une smart city de l'intelligence artificielle, un fauve de pierre âgé de 856 ans se rappelle à nous par ses larmes de feu.
Les flèches, les tours, les entrelacs réticulés et les croix ouvragées sont sentinelles du mystère. Peut-être ont-ils raison de se retirer du carnaval du XXIe siècle. Peut-être sont-ils lassés par le bruit et la laideur ? »

Quatrième de couverture

À l’esprit, dans l’ordre : l’effroi, les analyses, les souvenirs. L’effroi, c’est l’impensable mêlé au sublime. Les images du brasier sont belles. Beauté horrifique, gravure en fusion de Gustave Doré. Tout homme a un rendez-vous quotidien avec le paysage qu’il habite. Je vis sur les quais de la Seine, entre l’église Saint-Julien- le-Pauvre où fut enterrée ma mère et l’église Saint-Séverin où fut baptisé Huysmans. Notre-Dame est là, tout près, reine mère de sa couvée d’églises. Je séjourne «sous le commandement des tours de Notre-Dame » (Péguy dans Les Sept contre Paris). S. T.

Ce livre est publié avec le soutien de l’Imprimerie Floch à Mayenne. Tous les bénéfices seront reversés à la Fondation du Patrimoine.

Éditions Équateurs, juillet 2019
95 pages

lundi 9 décembre 2019

Novecento : pianiste ★★★★★ de Alessandro Baricco


Sublime portrait.
Une pépite poétique d'une immense sensibilité.
Un texte inspirant. Un texte émouvant. 
Un texte déchirant de désespoir, aussi.

Alessandro Baricco est un virtuose des mots. Des mots, qu'il faut lire, mais également, dire ou écouter, pour en saisir tous les sons venus de l'autre monde. Le monde de Danny Boodmann T.D. Lemon Novecento. Novecento, a été abandonné, bébé, sur un bateau. Il deviendra le plus grand pianiste de tous les temps, un génie, un voleur d'âme. Il n'a jamais posé un pied sur le plancher des vaches et pourtant, le monde il le connaît. « Le monde, il ne l'avait peut-être jamais vu. Mais ça faisait vingt-sept ans que le monde y passait, sur ce bateau : et ça faisait vingt-sept ans que Novecento, sur ce bateau, le guettait. Et lui volait son âme. »

Mais Nom de Dieu, Novecento, se demande le narrateur, son ami, Tim Tooney, trompettiste, « pourquoi est-ce que tu ne descends jamais du bateau, même une fois, rien qu'une fois...? »

Une très belle histoire qui nous emmène au large, dans le creux des vagues, dans le creux de l'âme, dans les courbes d'un ragtime. 



« Croyez-moi, des bateaux comme celui-là, vous n'en trouverez pas d'autres : peut-être, en cherchant pendant des années, pourriez-vous retrouver un capitaine claustrophobe, un pilote aveugle, un radio qui bégaye, un docteur au nom imprononçable, tous réunis sur le même navire, et pas de cuisines. Peut-être. Mais ce qui n'arrivera plus jamais, ça vous pouvez en jurer, c'est d'être assis là, le cul posé sur dix centimètres de fauteuil au-dessus de plusieurs centaines de mètres cubes d'eau, en plein milieu de l'Océan, avec ce miracle devant vos yeux, cette merveille dans vos oreilles, ce rythme dans vos pieds et, dans votre coeur, le sound de l'unique, de l'inimitable, de l'immensément grand ATLANTIC JAZZ BAND !!!!!
Et c'est là, cette nuit-là, dans la salle des machines, que Novecento et moi on est devenus amis. À la vie à la mort. Pour toujours. Notre temps passa à calculer ce que ça pouvait faire en dollars, tout ce qu'on avait cassé. Et plus ça chiffrait, plus on riait. Quand j'y repense, je crois bien que c'était ça, être heureux. Ou que ça y ressemblait. Ce fut cette nuit-là que je lui demandai si elle était vraie, cette histoire, l'histoire de lui et du bateau, qu'il était né dessus, quoi, et tout le reste...si c'était vrai qu'il n'était jamais descendu. Et il me répondit :«Oui.- Mais vrai vraiment ? »Il était très sérieux.« Vrai vraiment. » Et je ne sais pas mais, à ce moment-là, ce que j'ai senti en moi pendant un instant, sans le vouloir, et sans savoir pourquoi, ça a été un frisson : et c'était un frisson de peur. De peur.
Tu pouvais te dire qu'il était fou. Mais ce n'était pas si simple. Quand un type te raconte avec une précision absolue quelle odeur il y a sur Bertham Street, l'été, quand la pluie vient juste de s'arrêter, tu ne peux pas te dire qu'il est fou pour la seule et stupide raison qu'il n'est jamais allé sur Bertham Street. Lui, dans les yeux de quelqu'un, dans les paroles de quelqu'un, cet air-là, l'air de Bertham Street, il l'avait respiré, vraiment. À sa manière : mais vraiment. Le monde, il ne l'avait peut-être jamais vu. Mais ça faisait vingt-sept ans que le monde y passait, sur ce bateau : et ça faisait vingt-sept ans que Novecento, sur ce bateau, le guettait. Et lui volait son âme.
Et il savait lire. Pas les livres, ça tout le monde peut, lui, ce qu'il savait lire, c'était les gens. Les signes que les gens emportent avec eux : les endroits, les bruits, les odeurs, leur terre, leur histoire...écrite sur eux, du début à la fin. Et lui, il la lisait, et avec un soin infini, il cataloguait, il répertoriait, il classait...Chaque jour, il ajoutait un petit quelque chose à cette carte immense qui se dessinait peu à peu dans sa tête, une immense carte, la carte du monde, du monde tout entier, d'un bout jusqu'à l'autre, des villes gigantesques et des comptoirs de bar, des longs fleuves et de petites flaques,et des avions, et des lions, une carte gigantesque. Et ensuite il voyageait dessus, comme un dieu, pendant que ses doigts se promenaient sur les touches en caressant les courbes d'un ragtime. »



Quatrième de couverture

«On me mettrait la tête en bas que rien ne sortirait de mes poches, même ma trompette, je l’ai vendue, j’ai tout vendu, quoi, mais cette histoire-là… non, cette histoire-là je ne l’ai pas perdue, elle est toujours là, limpide et inexplicable, comme seule la musique pouvait l’être quand elle était jouée, au beau milieu de l’Océan, par le piano magique de Danny Boodmann T. D. Novecento.» 

Né lors d’une traversée, Novecento n’a jamais mis le pied à terre. Il passe sa vie sur l’Atlantique les mains posées sur un piano, à composer une musique étrange et magnifique, qui n’appartient qu’à lui : celle de l’Océan.

Éditions Gallimard, Folio, nouvelle édition 2017
88 pages 

samedi 27 octobre 2018

Tant bien que mal ★★★★★♥ de Arnaud Dudek

C'est une belle ivresse, la littérature, oui, une belle ivresse. J'ai tangué, oui, j'ai tangué, Arnaud Dudek.
Tangué sous le sujet : délicat.
Tangué sous le sujet délicat, abordé avec beaucoup de délicatesse.
Merci.
Quelques pages, pour évoquer le trou noir d'un enfant violé.
Temps suspendu. Souffle coupé. 
Quelques mots pour suggérer l’innommable, pour parler du fait de se sentir tout petit, d'avoir peur.
Quelques mots pour parler de la planche de salut. Quelques mots émouvants. J'ai aimé ces mots, j'ai aimé la pudeur de ce texte. 
Une fois encore, merci.

« Je lui dois le petit peuple de mes cauchemars. Je luis dois une myriade de troubles obsessionnels. Je luis dois mon inaptitude chronique à la décision. Je luis dois des litres de sueur. Je lui dois des idées noires et quelques crises de nerfs.Certains silences sont des libellules enfermées dans des sous-sols immenses.
J'écris un poème, le monde manque de lamantins de lézards du val d'Aran de caribous le monde manque de nous.
Pourquoi écrivez-vous ? me demande-t-on de temps en temps. C'est une question que je ne me pose jamais. Il n'y a pas de raisons, pas de réponse définitive, simplement un fait, c'est ma façon d'être là, d'occuper l'espace, d'y laisser quelques traces. Je peuple ma tête de curieux personnages. Je raconte leurs aventures. Je n'ai aucun message à délivrer. Je pense à l'enfant que j'étais à dix ans, j'éteins sa lampe de chevet, je me blottis contre lui, je lui raconte une histoire. J'écris pour cet enfant.
Choisir c'est renoncer, choisir me pétrifie.Je crois que je n'aime pas le changement.Je crois que je n'aime pas renoncer et cela n'est pas prêt de changer.
[...] je suis mort à sept ans, rue du Bout-du-Val. Mort, et puis ressuscité, avec un coeur en morceaux et des mains tremblantes.
J'aime quand elle me raconte des histoires du temps d'avant, l'époque de tous ses possibles, du vélo sans les mains et des pommes volées dans le verger des voisins. Je sais qu'elle tait beaucoup de choses, la guerre, les horreurs, elle ne raconte que ce qui fait sourire. Faire taire le monstre innommable qui nous ronge : nous avons cela en commun, à présent.
Un jour elle m'a fait comprendre qu'elle désirait un enfant. J'éprouve les pires difficultés, chaque matin, à choisir une paire de chaussettes. Alors un enfant... Une telle décision. J'ai éludé la conversation, elle est revenue à la charge. J'ai dit que je ne me sentais pas prêt, elle a baissé les yeux. J'ai cru que l'orage était passé, elle m'adit Il faut qu'on parle sérieusement - sous-entendu, de nous. Elle m'a fait cadeau de sa chaîne hi-fi et d'une poignée de livres de poche. 
Avec le temps, nous ne sommes plus les mêmes. Lorsque nous regardons en arrière nous nous reconnaissons à moitié, tandis que l'autre moitié nous laisse généralement perplexes. 
...il y a dans sa voix l'insouciance d'une main qui goûte le vent par la fenêtre d'une voiture lancée à cent trente sur l'autoroute.
À côté de moi, un enfant d'une dizaine d'années explique à sa mère que les fourmis tisserandes peuvent porter jusqu'à cent fois leur masse. Cent fois, fichtre ! Accidents de voiture, chats perdus, et puis tout, tout le reste : pour nous, les humains, c'est déjà une prouesse de nous porter tout seuls, et de nous porter bien. »

Quatrième de couverture

Un petit garçon rentre de l’école. Un homme portant une boucle d’oreille lui demande s’il peut l’aider à retrouver son chat. Il conduit une Ford Mondeo. La forêt est toute proche.
Le petit garçon de sept ans est mort en partie ce soir-là et n’en dira rien à personne.
Délicatement, Arnaud Dudek monte sur le ring. Il raconte comment vit et grandit un enfant violé. Comment il devient adulte, père. Et ce qu’il fait lorsque, vingt-trois ans après les faits, il reconnaît l’homme à sa voix.

Éditions Alma éditeur, avril 2018
86 pages

À PROPOS DE L'AUTEUR

@ Molly Benn
Arnaud Dudek déménage souvent (en ce moment, il vit et travaille à Paris). Selon des sources concordantes, ce garçon discret serait né à Nancy, en 1979. Dans ses nouvelles (pour la revue littéraire Les Refusés ou pour Décapage) et dans ses romans (tous publiés chez Alma), il raconte les gens ordinaires avec humour et tendresse. Son premier roman, Rester sage (2012) a fait partie de la sélection finale du Goncourt du premier roman et a été adapté au théâtre par la Compagnie Oculus. Le second, Les fuyants (2013), a été sélectionné pour le prix des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le troisième, Une plage au pôle Nord (2015) est traduit en allemand. Les vérités provisoires (2017) est son quatrième roman. Tant bien que mal (2018), son dernier ouvrage est un texte épuré, un concentré brut des thèmes qui lui sont chers : l’enfance, l’identité, la fuite.
Il est par ailleurs co-organisateur des rencontres littéraires AlternaLivres, dont la dernière édition s’est tenue en octobre 2015 à Messey-sur- Grosne en Saône-et- Loire.

dimanche 18 mars 2018

Je reviens d'un long voyage ★★★★☆ de Stéphane Cognon

Pierre Desproges avait une réflexion là-dessus : 
"Si tu parles à Dieu tu es croyant, 
s'il te répond tu es schizophrène."

Une critique sur Babelio qui me fait de l'oeil, une idée lecture ajoutée à ma bibliothèque virtuelle, une lecture qui ne se concrétise pas toujours car au détour d'un passage en librairie, ou d'une présentation de la rentrée littéraire, de nouvelles lectures s'ajoutent aux nombreux, très nombreux livres qui me tendent déjà leur bras depuis un moment. Mais ça, c'était sans compter sur Steperco, pour me rappeler que je ne pouvais pas passer à côté de cette lecture, et que rien ne servait de la retarder puisque de toute façon en moins de deux heures, je l'achèverai.

Je te dois un grand MERCI Stéphane, merci pour ce voyage que tu partages avec ton lecteur en toute simplicité, avec humour, pudeur et émotion. Ton voyage, ton récit, ton expérience personnelle, ton aventure douloureuse ... je me suis laissée embarquer, j'ai souri, j'ai ri , j'ai versé des larmes, aussi. Avec justesse, franchise et beaucoup de courage, tu t'empares d'un sujet pas évident, et nous permets, à nous lecteurs, de suivre ton chemin, ton parcours chaotique. J'ai aimé ce détachement, cette légèreté qui donnent tant de force à tes mots, nous révélant tes maux. 

C'est au cinéma que je côtoie la schizophrénie : Gollum, Nina Sayers, Teddy Daniels...autant de personnages qui m'atteignent en plein coeur à chaque fois. 
Il y a deux ans, j'ai rencontré une maman atteinte de bipolarité. Le regard et le jugement des autres, et son dénie aussi je crois, l'ont perdue à jamais. Ton récit prouve que, quand le cerveau déraille, l'issue peut avoir un tout autre goût, avec un traitement, un suivi médical et surtout beaucoup, beaucoup d'amour...l'entourage est précieux.
Quel bel hommage tu rends à tes parents, à ta femme. Ils doivent être fiers de toi. Et bravo à toi. Ton récit, est, je l'imagine, qu'une infime partie de ce par quoi tu as dû passer. Ta retenue rend ton témoignage plus grand encore.

"Un certain romantisme de la folie" (chapitre 17) ou le lien étroit entre le génie et la folie. Lors des deux lectures consécutives de ton histoire, je me suis arrêtée à chaque fois sur ce chapitre, laissant mon esprit divaguer et me remémorer visualiser les œuvres et les personnes que tu y cites. Derrière la génialité peut se cacher un être en souffrance...oui, en effet.
L’histoire de l’art ne manque pas de génies qui ont côtoyé la folie… Mais cela ne doit pas faire oublier que la folie est une souffrance. Le fou n’est pas marginalisé par choix mais de fait, il ne peut plus vivre comme tout le monde, il n’y arrive plus.
Un petit bout de livre, qui ne peut laisser indifférent, un petit bijou, à lire, à relire encore et encore, pour changer notre regard, mettre de côté nos à priori, et nous concentrer sur l'essentiel... l'humain, tout simplement. 

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Combattre les idées reçues. Qu’est-ce que c’est que ce discours sur la schizophrénie? Ce n’est pas ça! Je le sais moi, je peux te raconter! Les fous ne sont pas tous dangereux ! 
... est-ce qu'on est bien armé pour prendre le contre-pied de millénaires de peur et de folie, ou pour modifier une centaine d'années de crainte de la psychiatrie ou encore la simple peur de la différence ancrée dans la nature humaine. Alors on garde tout ça pour soi, on se fond dans le paysage citoyen lambda qui se lève, prend les transports et va au travail, disserte avec ses collègues de travail, fait son job et finit par avoir peur de l'autre et de sa différence, comme on a pu avoir peur de lui en d'autres temps.
Tu sais moi aussi, j'ai eu besoin ... de me perdre...
Mon esprit divague parfois en escaliers, dévalant les marches quatre à quatre ou à l’inverse sautant de palier à palier vers un ciel hors d’atteinte. 
Et puis arrive le moment où il faut le dire, il faut l’avouer...c'est le moment, il faut prendre son courage à deux mains...Bon, tant pis, il faut y aller...«Maintenant, c’est réglé.» «Je suis suivi.»
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Quatrième de couverture

À 48 ans, j’ai éprouvé le besoin d’écrire sur ce qui m’était arrivé à l’âge de 20 ans. Je n’ai rien oublié de cette période, et désormais je peux en parler avec suffisamment de recul et de distance au point de trouver certaines situations drôles, cocasses ou au contraire tristes, mais sans complaisance.

Grâce à mon entourage et au monde médical, j’ai réussi à trouver mon équilibre, à fonder une famille. En partageant mon histoire, mes rencontres, mes réflexions, j’aimerais vous proposer un autre regard sur la maladie psychique. Un témoignage optimiste sur mon voyage initiatique.

Editions Frison Roche,  janvier 2018
76 pages