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mercredi 13 août 2025

Malheur aux vaincus ★★★★☆ de Gwenaël Bulteau

« […] De loin, Alger donnait l’impression d’une ville envoûtante et paisible. L’illusion était parfaite. N’importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu’en cet endroit il faisait bon vivre. »
Gwenaël Bulteau met en lumière, dans cette enquête dans l'Algérie française des années 1900, quelques sinistres et tragiques pages de l'Histoire de la Troisième République. Antisémitisme et colonialisme règnent en maître dans les pages de ce roman extrêmement bien ficelé. Il faut avoir le coeur accroché car l'immersion est garantie dans cette féroce leçon d'Histoire. Gwenaël Bulteau a su me tenir en haleine et je n'ai aucune doute sur le fait que je lirai les 2 premiers romans de cette trilogie. 

« Pour commencer, Josse se coltine quinze jours de marche dans le désert d’Afrique. Malgré leur képi à bec de pélican, le soleil assomme les prisonniers. Le soleil, c’est la foudre au ralenti qui fend les chairs, c’est l’incendie qui racornit les corps dont il ne reste au matin qu’un bloc suintant et charbonneux. Le bidon d’eau tiède à l’abri sous sa vareuse devient son bien le plus précieux. De loin, il aperçoit le camp établi dans l’étendue de sable. Des petits groupes de tirailleurs montent la garde autour des tentes. Nul besoin de clôture en plein désert. Celui qui s’enfuirait serait fusillé par le soleil.
Un sergent énonce les règles aux nouveaux venus. Pendant l’insupportable leçon, Josse regarde ailleurs. Le sergent le frappe, lui crache dessus et l’envoie chez le coiffeur. La règle à Biribi : crâne rasé à blanc, port de la moustache interdit. Quand il voit le résultat dans le miroir, Josse sent monter les larmes. L’homme qu’il était a disparu. »

« Les gamins sautaient dans tous les sens. Ils allaient faire la fête dans les grands hangars abritant les vagabonds et ils boiraient de la gnôle et du vin à en vomir. Plus tard, ils feraient d'excellents soldats ou de redoutables criminels. Entre les deux, la nuance était infime, comme le confessaient les généraux de l'armée française. »

« L'idée était intéressante, pensa Koestler. Après la balle de .45, l'expédition militaire renforçait le lien entre les meurtres de la villa et les agressions d'encaisseurs. Mais quel était le mobile ? Une vengeance liée à un événement survenu pendant la mission Afrique centrale ? L'idée était à creuser, surtout que les gradés blancs concernés ne devaient pas être nombreux. En général, les expéditions militaires n'en comportaient qu'une poignée, le gros de la troupe étant composé de militaires locaux. Les pertes françaises s'en trouvaient limitées et l'opinion publique restait indifférente.
- En épluchant L'Écho d'Alger, ajouta le tirailleur, j'ai lu la liste des passagers du paquebot qui arrivent au port demain. Parmi eux se trouve le docteur Henric. Il vient assister aux obsèques d'Arthur Wandell et de sa femme. C'était le médecin de la colonne Voulet-Chanoine, un habitué des expéditions militaires. Cet homme se trouvait aux premières loges.
- Je vais finir par te prendre comme assistant, lui dit Koestler, impressionné.
- Je n'ai aucun mérite, chef. Les récits des milliers d'hommes se battant chaque jour pour imposer la civilisation aux sauvages me fascinent. »

« À force d'écouter les conversations, il avait saisi la situation. À première vue, les Arabes ne s'intéressaient pas aux Français, préférant vivre entre eux, pour eux, tournés autour de la religion et de leurs coutumes, s'en remettant à leur Dieu. Le Code de l'indigénat séparait hermétiquement le monde des Arabes de celui des Français. Officiellement, les indigènes courbaient l'échine et tremblaient devant la civilisation dont ils finiraient par comprendre les bienfaits.
Sauf qu'il s'agissait d'un mensonge. Sous l'indifférence couvait une haine absolue. Les brimades subies par les amis, les voisins disparus, les cousins assassinés, l'administration qui les humiliait jusqu'au supplice. Mohamed Beni avait reçu une amende parce qu'il avait omis de déclarer aux autorités françaises la mort de son père sous huit jours. Sidi Toufik avait quitté Alger sans permis de voyage, un mois de prison. Bien qu'ayant gagné son procès, Sharif Seykou avait été expulsé de son logement parce que les frais de justice restaient à sa charge. Les habitants d'une rue entière avaient dû accomplir des jours de travail forcé à cause d'une fête religieuse non déclarée. Les Français n'étaient pas condamnés pour ces actes-là. Ils ne subissaient pas les mêmes peines. C'était ça la justice de la République ? Les Français des citoyens et les Arabes des sujets ?
Leurs parents s'étaient fait déposséder de leurs terres, mises sous séquestre. Ils avaient été déplacés, exterminés. On parlait encore des enfumades, des villages entiers repoussés dans des grottes aux entrées desquelles les Français allumaient des feux, tirant sur ceux qui sortaient, les autres mourant asphyxiés par la fumée. N'était-ce pas la méthode qu'on utilisait pour exterminer des animaux nuisibles ?
Alors, à l'évocation des vengeances quotidiennes, des vols, des rapines, de la résistance passive qui rendait les Blancs fous, Nourredine hochait la tête et mâchait ces petites graines de violence, amères et fertiles. Les Blancs se faisaient égorger aux alentours d'Alger ? Un militaire avait cassé sa pipe sur les hauteurs de Mustapha ? Les Français s'entretuaient et brûlaient leurs propres commerces ? Que ces nouvelles étaient douces à ses oreilles !
Pendant qu'ils longeaient la Méditerranée constellée de barques, à l'abri des citronniers et des eucalyptus, Nourredine pensait à Moul-Saal, l'envoyé de Dieu, qui avait jeté les occupants à la mer. Un peu plus loin, au bord de la Casbah, il demanda à ses camarades de lire le nom des rues. Ils n'en étaient pas capables.
Ça, c'est la rue de la Girafe, expliqua-t-il. Le nom est écrit en français. Vous vous rendez compte ? Ce pays nous appartient mais ce n'est même pas notre langue qu'on utilise. Vous trouvez normal d'être à la botte des Français dans notre propre pays ?
Les gamins ne s'étaient jamais interrogés à ce propos. Ils détestaient Max Régis, comme tout le monde. Mais ils se moquaient des Arabes autant que des Blancs ou des nègres sauvages. Toubabs et bougnoules, tous dans le même sac, tous des adultes à qui jouer des bons tours. Une seule boussole les guidait, l'argent qui seul apportait la belle vie : devenir un prince d'Algérie guidait leurs rêves. Nourredine laissa tomber. Il prétexta des affaires à régler. »

« - Qu'est-ce qu'on dit de l'Alsace-Lorraine, là-bas, en France ?
- Qu'elle nous reviendra, tôt ou tard. La haine à l'égard de l'Allemagne reste viscérale.
- Je ne sais plus ce qui est souhaitable, maintenant, soupira-t-elle. Retourner en guerre ? L'idée me fait froid dans le dos. Vous savez, ce qu'il se passe à Alger ressemble à une guerre qui ne dit pas son nom, celle des Français contre les étrangers. Moi, je ne demande qu'à vivre en paix, de mon travail. Vos parents ont eu de la chance de prospérer. »

« Sur le pont, Catherine voyait s'éloigner les immeubles haussmanniens du front de mer et la blancheur lumineuse de la Casbah sur la colline. Le ciel méditerranéen éclatait d'une pureté absolue. De loin, Alger donnait l'impression d'une ville envoûtante et paisible. L'illusion était parfaite. N'importe qui aurait pu se laisser berner et croire qu'en cet endroit il faisait bon vivre. »

Quatrième de couverture

1900. Sur les hauteurs d'Alger la blanche, la demeure de la famille Wandell vient d'être le théâtre d'un massacre.
Six meurtres: maîtres et domestiques ont été assassinés. Tout porte à croire que deux forçats détachés du bagne et travaillant là auraient cherché ainsi un moyen de s'évader. Le lieutenant Julien Koestler, chargé de l'affaire, entreprend de partir à leur recherche à travers la foule grouillante d'Alger. Mais l'enquêteur doit naviguer dans une ville qui, en écho à l'affaire Dreyfus, tremble sous la pression d'un antisémitisme divisant la population des colons français. Sans compter cette série de vols dont sont victimes les employés de plusieurs banques pendant leur service. Et ne faut-il pas aussi essayer d'en savoir plus sur cette effroyable expédition coloniale en Afrique noire qui impliqua la famille Wandell, quelques mois auparavant ?

Dans ce nouveau roman policier, Gwenaël Bulteau nous entraîne une fois de plus dans une enquête pleine de suspense et de rebondissements. Avec son talent habituel à saisir les hommes et les époques, il nous projette sous le soleil d'Afrique au cœur de ces heures de troubles et de fureur.

GWENAËL BULTEAU
Né en 1973, est professeur des écoles. En 2017, il est lauréat du prix de la nouvelle du festival Quais du Polar puis recevra pour son premier roman le Prix Landerneau Polar, le Prix Sang d'encre et le Prix des écrivains de Vendée. Après La République des faibles et Le Grand soir, publiés à la Manufacture de livres, Malheur aux vaincus est son troisième roman. 

La Manufacture de livres, éditeur indépendant, regroupe des auteurs français contemporains. Héritiers du roman noir ou du roman social, parfois inspirés par le roman d'aventures ou la fiction américaine, ils incarnent une voix littéraire moderne et vivante. Ils se font les témoins de leur époque et, à travers leurs histoires, éclairent notre réalité.

Éditions La manufacture des livres,  mai 2024
318 pages

samedi 19 décembre 2020

Ce qu'il faut de nuit ★★★★☆ de Laurent Petitmangin

Ce qu'il faut de nuit
Ce qu'il faut de vie
Ce qu'il faut de contrariétés
Ce qu'il faut d'amitié
Ce qu'il faut de doutes
Ce qu'il faut de foot
Ce qu'il faut de peine
Ce qu'il faut de Lorraine
Ce qu'il faut d'erreurs
Ce qu'il faut de profondeur
Ce qu'il faut de perte de vitesse
Ce qu'il faut de tendresse
Ce qu'il faut de mots
Ce qu'il faut de silences
Ce qu'il faut d'amour
Toujours.
L'amour d'un père envers ses deux fils. 
Un contexte social délabré. Un trio diminué. 
Déjà amputé de la douceur d'une mère, d'une épouse. 
Le populisme s'est invité ; la spirale infernale s'est armée. 
Elle emporte avec elle toutes les repères d'un père. 

Tout en finesse, avec beaucoup de pudeur, Laurent Petitmangin écrit un premier roman bouleversant

Merci à La manufacture des livres pour les plumes talentueuses dénichées. Pour celle-ci entre autres.
Merci Laurent Petitmangin pour ce déchirant sublime premier roman. Permettez-moi cette petite aparté anecdotique ; nous travaillons pour la même entreprise, alors je me dis que nous aurons peut-être l'occasion de nous rencontrer. 

Ce qu'il faut de nuit a reçu le Prix Stanislas 2020. Un prix qui récompense le meilleur premier roman de la rentrée littéraire. Chapeau bas.  

« Août, c'est le meilleur mois dans notre coin. La saison des mirabelles. La lumière vers les cinq heures de l'après-midi est la plus belle qu'on peut voir de toute l'année. Dorée, puissante, sucrée et pourtant pleine de fraîcheur. Déjà pénétrée de l'automne, traversée de zestes de vert et de bleu. Cette lumière, c'est nous. Elle est belle, mais elle ne s'attarde pas, elle annonce déjà la suite. Elle contient en elle le moins bien, les jours qui vont rapidement se refroidir. Il y a rarement des étés indiens en Lorraine. On dit beaucoup de la lumière du nord de l'Italie en été, je veux bien le croire, je n'y suis jamais allé, mais je suis prêt à parier que la nôtre, pendant cette toute petite période, ces quinze jours d'avant la rentrée, à ce moment précis de la journée, la surpasse haut la main. La lumière des derniers apéritifs dehors. Les gens sont heureux. »

« Pourtant ma colère passait. Je le savais , mais je ne voulais pas l’entendre . Je discutais le soir avec la moman. Elle nous voyait moi et son grand hanter la maison, mais je ne l’entendais pas me demander de passer l’éponge , vraiment pas. J’aurais changé , sinon. Comme moi, elle n’arrivait pas à s’en dépêtrer. Comme moi, sa colère s’éteignait , mais pas sa honte. »

« Putain, il était où le militant facho sûr de son fait? Je ne voyais qu’un pauvre type, comme moi, tout aussi décontenancé. «On est bien rendus, hein, avec leurs conneries», qu’il m’avait dit. Et les conneries, dans sa bouche – je ne crois pas me tromper en le disant –, ce n’étaient pas celles de nos enfants, surtout pas, c’était quelque chose de bien plus haut, de plus insaisissable, qui nous dépassait et dans les grandes largeurs encore. À la limite, c’étaient nos conneries à nous, tout ce qu’on avait fait et peut-être, en premier lieu, tout ce qu’on n’avait pas fait. »

« J’avais finalement compris que la vie de Fus avait basculé sur un rien. Que toutes nos vies, malgré leur incroyable linéarité de façade, n’étaient qu’accidents, hasards, croisements et rendez-vous manqués. Nos vies étaient remplies de cette foultitude de riens, qui, selon leur agencement nous feraient rois du monde ou taulards. »

« Le procès faisait grand bruit, mais ça ne restait pour les gens qu’un fait divers. Qu’ils oublieraient d’ici quelques jours, s’ils ne l’avaient déjà fait. On n’était que quelques uns à en être frappés jusqu’à la mort. »

Quatrième de couverture

C'est l'histoire d'un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l'importance à leurs yeux, ceux qu'ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C'est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes.
Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d'hommes en devenir.

Éditions La Manufacture de Livres, août 2020
158 pages
Prix Femina des Lycéens 2020
Prix Stanislas 2020, meilleur premier roman de la rentrée littéraire 2020
Prix Feuille d'or des Medias 2020
Prix du Barreau de Marseille 2020
Prix Georges Brassens 2020 

mardi 25 février 2020

Glaise ★★★★☆ de Franck Bouysse

Une histoire sombre, violente, oppressante, et ... surprenante. Roman classé dans les polars, je ne m'attendais pas à cette lecture; j'ai plutôt découvert un roman rural à la limite du thriller. Mais peu importe, quelle lecture ! En admiration devant le talent de l'auteur je suis !
Pas de démesure, juste ce qu'il faut de mots, de dialogues, de descriptions pour camper le décor et embarquer le lecteur dans les montagnes du Cantal. La rudesse de la vie dans une exploitation rurale, les labeurs inhérents variant selon les saison et contraints par le climat sont dépeints avec authenticité.
« C'est facile pour personne, mais nous, on ne le montre pas quand c'est pas facile. »
On courbe l'échine comme les personnages aux caractères si bien campés, on se retrouve au coeur des secrets, des tabous, des tourmentes, sur fond de Grande Guerre qui vient d'éclater.  
« On passa de l’été à l’hiver par un mince trait d’union teinté d’ocre et de rouge. Le froid s’installa, la neige se mit à tomber début novembre, et on se recroquevilla derrière les murs, car il n’y avait plus guère que cela à faire, courber l’échine, attendre que ça passe.
Fragiles humains.
Qui enduraient la neige scarifiée de traces, pareille à une vaste carte dessinée à l’encre sympathique.
Enduraient les redoux, comme des mensonges auxquels ils avaient fini par ne plus croire.
Enduraient les tempêtes et le froid.
Enduraient la pâle lumière et le coût supplémentaire de chaque effort, bien plus qu’en plein été.
Enduraient les hordes de vent venues du nord, s’abritant auprès de grands feux de bois, attendant patiemment que le ciel se vide de ses humeurs, et que s’allongent enfin les jours.
Enduraient, tels des premiers hommes au fond de leur caverne, occupés à construire des mots dans leur tête et à écrire leur histoire à l’aide de tisons éteints, à chercher dans le regard d’un autre bonne raison d’être là, à chercher une réponse aux seules questions qui vaillent : Pourquoi suis-je au monde et qui peut permettre une telle folie ?
Enduraient le silence et la solitude dans la prison d’hiver.
Enduraient la sagesse du monde, espérant la débâcle des étangs.
Enduraient un destin commun, pétris de résignation.
Fragiles humains, qui enduraient comme ils avaient toujours enduré.
Enduraient aussi la guerre au travers de lettres tâchées de boue, et dans de grands silences dressés en église où ils entraient contre leur gré, sans jamais faillir.
Fragiles humains.
Qui endurèrent. »
Glaise c'est aussi une histoire d'amour et une belle relation quasi filiale apportent un peu de tendresse.
La tension monte crescendo. On attend les drames au détour d'un sentier ombragé par le Puy. Ils poindront sous une forme inattendue.
« Le balancier d'une pendule répandait du temps en un lieu qui ne savait apparemment qu'en faire. »
Un roman social, rural absolument électrisant.

« Elle était un bloc de glaise à sculpter,et mes pensées secrètes étaient des doigts :ils couraient derrière son front pensif pour y creuser des lignes de douleur.Ils figeaient les lèvres, affaissaient les joues,Faisaient tomber les paupières sous le chagrin.Mon âme était entrée dans la glaise,Luttant comme sept diables. Edgar Lee Masters, Spoon River(en exergue)
Il y a des choses qu'il faut dire pour qu'on les entende.
Victor ne réagit pas lorsqu'on l'appela « soldat » pour la première fois. Cette manière de les désigner frères, de les démembrer de leur passé, parut ruisseler sur lui. Ce ne fut qu'une fois l'uniforme revêtu qu'il prit véritablement conscience qu'on le volait à lui-même et à ceux qu'il aimait.
Un sphinx allait et venait autour d'un pied de digitale, infatigable colibri poudreux à la trompe suppurante de nectar, minuscule ivrogne incapable de se résoudre à quitter la source de son plaisir. Plus loin, un loriot chantait, invisible. Un autre lui répondait, tout aussi invisible. Puis ils se turent. Toutes ces vies simples, aux fonctions si évidentes, donnaient en temps normal la sensation à Joseph d'être l'envers d'un homme, une forme directement reliée à la nature et, maintenant que son père était parti, elles ne lui apparaissaient plus comme telles, et il prenait conscience qu'il allait devoir apprivoiser différemment l'univers amputé de la part tendre de l'enfance. Devenir un homme avant l'âge d'homme.
Le colonel M. prit le commandement du régiment, assisté des chefs de bataillon R., T. et J. Première revue d'effectif. Le colonel M. avait l'oeil noir, le sourcil épais et une moustache travaillée qui reposait sur un brouillon de lèvres. M., qui se voyait déjà beau et grand, un destin sur mesure à tailler dans le bois de troupes dociles. Tendre bidoche. M. et sa harangue tout aussi travaillée que sa moustache, tout aussi lustrée, campé bien droit dans son uniforme coupé sur mesure, les mains dans le dos, comme s'il s'apprêtait à faire deviner à chaque homme dans quel poing serré se trouvait son propre destin. Prestance aristocratique, que la piétaille suivrait au feu sans discuter. M. qui croyait encore à la grandeur du sacrifice, à sa propre grandeur, avant qu'il ne pose ses bottes cirées en première ligne. M., qui obéirait aux ordres de généraux penchés sur des cartes d'était-major, qui ne douterait jamais de leurs décisions irrévocables issues de savantes stratégies engageant d'autres vies que la leur. Il ne faillirait pas, montrerait l'exemple, et ceux qui ne le suivraient pas seraient jugés pour la forme, puis fusillés. Une chose était certaine, le poids d'une balle ne différait pas d'un camp à l'autre, et la cohésion se fondait sur la peur et la soumission. 
Une fois séparés, ils continuaient de s'apprivoiser en imagination, se souvenant des baisers, des gestes, avec encore le feu abandonné par la trace d'une paume sur un visage, et même par l'ombre de cette paume. Ils s'ouvraient alors à des territoires effrayants de beauté , de douceur et d'inconnu.
Il n'y eut pas d'autre descendance, trop de chair déchirée, à croire que les femmes des montagnes n'étaient capables de couver qu'un seul œuf viable, et qu'on tentait le diable à ses dépens en demandant plus.
Debout sur une marche, Irène lut et relut l’adresse inscrite sur l’enveloppe, cette écriture méconnue. Au plus profond de son corps, elle connaissait le contenu de la lettre, s’y était préparée. Pensait s’y être préparée. Mais, sentant son sang gicler dans ses veines à violentes saccades, elle comprit qu’on ne se préparait jamais vraiment au malheur et que, même, au contraire, en tentant de s’y préparer, on entretenait seulement un espoir factice, et que, précisément, tuer un espoir était la pire des choses à laquelle se confronter, bien pire que de se retrouver face à la mort.
Il y eut d'autres baisers, plus assurés que le premier, des baisers qui mélangeaient de pareils désirs. Ils se donnaient rendez-vous en cachette à la croix des vachers, aussi souvent que possible. Quelques minutes pouvaient suffire à porter une journée sur un nuage. Voleurs de temps habités d'urgence. Une urgence de peau et de regard. Ils n'étaient pas à un âge où on a peur de l'extrémité des désirs. La perfection de l'inconnu était pour eux la plus douce des musiques, un symphonie en train de se composer.
On savait maintenant que le conflit allait durer, puisqu'il n'était finalement pas affaire de soldats, mais plutôt d'officiers de haut rang qui, eux, ne la feraient jamais, en dehors de jouer avec des maquettes disposées sur des tables en acajou.
Avant, faut quand même que tu saches si t’es encore fertile.- Je sais que je le suis, dit Irène, comme si une guêpe venait de la piquer.- Y a qu’une façon de savoir, ma petite.- Dis-moi ?- T’auras qu’à éplucher une gousse d’ail et la fourrer où tu sais avant de te coucher. Si au matin t’as le goût dans la bouche, c’est que t’es prête.
Ce qu'il advint cette nuit-là, le ciel seul en décida. Les premiers signes s'étaient manifestés la veille au soir, quand les hirondelles s'étaient mises à voler au ras du sol. Dans la cour, un vent chaud giflait les ramures du grand marronnier et une cordillère de nuages noirs se dessinait sur l'anthracite de la nuit. Le tonnerre grondait, et des éclairs coulissaient au loin en éclairant le puy Violent.
... Les roulements du tonnerre devinrent de plus en plus distincts, faisant comme des mots, se carambolant dans une même phrase dénuée de ponctuation, répétée à l'infini. Maintenant que l'orage avait passé la rivière, plus rien ne pouvait l'arrêter. A chaque détonation, une violence invisible affaissait les épaules de Marie, pendant que la confusion et la peur bataillaient au plus profond d'elle. »

Quatrième de couverture

Au cœur du Cantal, dans la chaleur d'août 1914, les hommes se résignent à partir, là-bas, loin. Joseph, tout juste quinze ans, doit prendre soin de la ferme familiale avec sa mère, sa grand-mère et Léonard, vieux voisin devenu son ami. Dans la propriété d'à côté, Valette, tenu éloigné de la guerre en raison d'une main atrophiée, ressasse ses rancœurs et sa rage. Et voilà qu'il doit recueillir la femme de son frère, Hélène, et sa fille Anne, venues se réfugier à la ferme. L'arrivée des deux femmes va bouleverser l'ordre immuable de la vie dans ses montagnes.

Roman d'amour et de fureur, Glaise confirme l'immense talent de son auteur à mettre en scène des hommes et des femmes aux prises avec leurs démons et avec les fantômes du passé. Après Grossir le ciel et Plateau, Franck Bouysse s'impose comme une voix incontournable de la littérature française contemporaine.

Éditions La manufacture des livres, septembre 2017
430 pages 
PRIX LIBR'À NOUS - MEILLEUR ROMAN FRANCOPHONE

jeudi 5 septembre 2019

Né d'aucune femme ★★★★★ de Franck Bouysse

« Tout est calme. Il n’y a plus de temps à perdre. Voilà. C’est le temps de sauter dans l’eau froide.
Mon nom, c’est Rose. C’est comme ça que je m’appelle, 
Rose tout court …»

Un grand livre, sombre, tragique, grandiose. 
Destin souillé, celui de Rose une jeune fille de 14 ans que la vie ne gâtera pas. 
Cruauté, violence, folie, poltronnerie, couardise, veulerie font partie du tragique tableau que nous peint Franck Bouysse.
Les mots sont faits de glace, mais au bout du chemin, peut-être une lumière, celle de l'Amour.
« La seule chose qui me rattache à la vie, c’est de continuer à écrire, ou plutôt à écrier, même si je ne crois pas que ce mot existe il me convient. »
Un passionnant, éprouvant, très grand moment de lecture. On ne sort pas indemne d'une telle lecture. 
« Les souffrances placées sur notre route sont faites pour être endurées, une manière d'éprouver les âmes éraflées. J'en ai toujours été conscient. Les âmes. Les Pères m'ont enseigné qu'elles ne se vernissent pas, qu'elles se traitent en profondeur, qu'il est bien plus charitable de pardonner l'homme ballotté par le malheur que de courtiser celui qui par naissance et fortune en est préservé. La vertu sans mérite n'est rien d'autre qu'un déguisement de carnaval. »

«  Les retours ne sont jamais sereins, toujours nourris des causes du départ. Que l'on s'en aille ou que l'on revienne, de gré ou bien de force, on est lourd des deux. 
Les mots sonnaient faux dans sa bouche. Je savais qu'on pouvait pas avoir deux familles dans une seule vie, que les rêves sont rien de plus que des rêves, et que ceux qu'on nous vend sans qu'on les rêve soi-même, il faut les fuir à tout prix.
Quand son visage se pli de soucis, il est toujours plein de ce charme qui rattrape les sourires morts qu'on lui devine.
C'est cette nuit-là que j'ai compris que ça voulait rien dire, dormir, que c'étaient rien que des petits galops plus ou moins réussis, que la vraie course qui s'arrête jamais, c'est la mort.
Sûr qu'elle aurait préféré pas me rencontrer, jamais connaître ma vie, mais maintenant que je la lui ai mise dans les pattes, elle a plus le choix que de faire avec. C'est tout le problème des bonnes gens, ils savent pas quoi faire du malheur des autres. S'ils pouvaient en prendre un bout en douce, ils le feraient, mais ça fonctionne pas comme ça, personne peut attraper le malheur de quelqu'un, même pas un bout, juste imaginer le mal à sa propre mesure, c'est tout.
[...] la pitié a jamais aidé personne à se sentir mieux, surtout pas à celui à qui on la destine.
Inspirer la pitié à quelqu'un, c'est faire naître une souffrance pas vécue dans un coeur pas préparé à la recevoir, mais qui voudrait pourtant bien en prendre une part, sans en être vraiment capable. La pitié, c'est le pire des sentiments qu'on peut inspirer aux autres. La pitié, c'est la défaite du coeur. 
Nous n'avons rien à espérer du passé. Ce sont les hommes seuls qui ont eu l'audace d'inventer le temps, d'en faire des cloisons pour leur vie. Pas un seul ne peut vivre assez longtemps pour se croire exister, pas un seul n'est en mesure de saisir la vie quand elle le traverse, et je suis trop lucide pour ne pas désespérer de n'y être jamais parvenu. Seul le passé nous travaille le corps. Il finit toujours par remonter à la surface, comme un bouchon en liège privé de lest. Les légendes qui l'encombrent sont le fruit de grandes passions, de grands rêves, et d'incommensurables souffrances; tout cela et rien de plus que cela. Les légendes, elles vieillissent, se délitent avec nous, se recomposent avec d'autres, à l'infini. »

Quatrième de couverture

« Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y-a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose. »
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses œuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.

« Une quasi-perfection, addictive et obsédante. » L'Express

Éditions La Manufacture de Livres, janvier 2019
335 pages 
Grand Prix des lectrices Elle - Policiers - 2019
Prix Babelio Littérature Française 2019