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vendredi 16 octobre 2026

Mastodonte ★★★★★ d'Anaïs Pélier

Destination : le plus hostile des paradis sous les quarantièmes rugissants.

Pour des sensations fortes !

Mais quelle aventure australe !

Glaçante.

Criminelle.

Violente.

Une nature hostile, magnifiquement décrite, dont on sent la morsure du froid, la force des éléments, la beauté sauvage. Une lecture impossible à lâcher.

Et derrière cette expédition hors du commun, la folie des hommes. Leur soif d'adrénaline, leur besoin de puissance, leur désir de trophées. Une course à la démesure où chacun veut posséder ce que l'autre ne pourra jamais avoir. Quitte à détruire ce qui ne pourra jamais être remplacé.

L'ego. L'argent. L'impunité.
Jusqu'où peut-on aller au nom du plaisir ?

Avec Mastodonte, on apprend énormément sur la faune sauvage et les paysages des terres australes. On mesure la richesse et la fragilité de ces territoires extrêmes. On découvre aussi que la science, même lorsqu'elle se met au service du vivant, n'est pas toujours tendre avec lui.

B-142 en a fait les frais. B-142, cet éléphant de mer dont j'ai adoré entendre la voix. Un autre regard sur le monde. Celui d'un animal qui subit les gestes des hommes, leurs prélèvements, leur présence. Celui d'un vivant qui n'a rien demandé et dont nous disposons pourtant si facilement.

Sur cette île, les hommes sont venus pour dominer. Ils ont les armes, l'argent, les machines. Mais Crozet ne se laisse pas conquérir. Elle éprouve les corps, malmène les certitudes, rabaisse les orgueils. Et soudain, ces hommes si puissants semblent bien dérisoires.

Nous sommes en 2031. Et pourtant, cette histoire nous parle d'aujourd'hui. Du tourisme de luxe aux safaris de milliardaires, certaines pratiques disent la même chose de ce vivant qui devient un terrain de jeu, l'animal un trophée, et l'argent semble autoriser toutes les transgressions.

Jusqu'où peut-on acheter le droit de disposer du vivant ?
Jusqu'où peut-on pousser le sentiment d'impunité ?

J'y étais. Vraiment.
Et je ne suis pas prête d'en revenir.

Caravanes m'attend maintenant, mais il va me falloir un peu de temps pour quitter ces terres australes.

Merci, Anaïs Pélier, pour vos mots, votre histoire et le partage de vos expériences hors du commun. Nos rencontres à La Griffe Noire puis à la librairie Albin Michel ont incontestablement donné du souffle à ma lecture. Votre vie est incroyable. Merci de nous ouvrir ainsi les portes de ces morceaux de bout du monde.

« Hormis la vingtaine de marins de l'équipage, le Seagull III n'accueille à son bord que quatre passagers, riches à en crever, qui ont payé à prix d'or le privilège de se rendre sur l'île de la Possession. Un rêve de Robinson pour milliardaires en quête de sensations fortes et d'expériences inédites.
Et lui ? N'est-il pas un pirate comme les autres dans cette sinistre mascarade ? Pire encore, un traître.
Les yeux rivés droit devant lui, il s'oublie dans la con-templation de l'océan. À perte de vue, des vagues aux crêtes écumantes. Bientôt, Crozet percera l'horizon. »

« Me voilà plaqué sur une surface froide et lisse.
Soudain on m'étire, comme si l'on voulait m'arracher la tête. Les Autres palpent ma peau, arrachent des poils sur mon dos, des vibrisses à mon museau. On me mutile, petit bout par petit bout. Un éclair traverse ma palmure, et une griffe glacée brûle la chair entre mes ongles. »

« Les Autres, déjà, attaquent une nouvelle proie. Leur jeu cruel n'a pas de fin. Terrifier, torturer, puis nous libérer. Ils sont plus vils que les prédateurs qui cherchent à se nourrir, plus lâches que les mâles qui s'affrontent pour se reproduire. Ces bêtes-là ne savent que semer la peur sans récolter la vie. »

« 17 septembre 2021

B-421 a trois jours. Pour fêter ça, je lui ai offert un joli piercing en plastique orange, et son nom en lettres capitales. La petite boule de poils m'a donné du fil à retordre, mais j'en suis venue à bout. Je l'ai mesuré sous toutes ses coutures, j'ai prélevé son sang et les sécrétions de presque tous ses orifices. Une fois rentrée au laboratoire de Strasbourg, je saurai tout de lui: sa généalogie, son microbiote intestinal, le moindre de ses chromosomes.
Astrid »

« La science ne se fait pas devant les écrans, mais sur le dos de l'animal. »

« La mort nourrit la vie. Les charognards, spectateurs vigilants, s'empressent autour du cadavre. Leurs becs percent, éventrent. D'abord le cloaque, l'orifice tendre d'où ils déroulent les viscères huileux. Ensuite, les yeux. Les oiseaux au plumage ensanglanté se disputent les plus beaux morceaux de la carcasse encore chaude. Leurs cris couvrent le roulement des vagues et du vent. Pour eux aussi, la saison des amours est une orgie. »

« Le Monde, 18 juillet 2030

TERRAIN AVEC VUE MER :
LE PLUS GRAND DOMAINE MARITIME FRANÇAIS VENDU À LA DÉCOUPE

La nouvelle a déclenché de vives polémiques dans le milieu scientifique : les Terres australes et antarctiques françaises sont à vendre. Dans ce contexte de crise sans précédent, le gouvernement fait les fonds de tiroir et n'hésite pas à céder à des investisseurs privés des pans entiers du territoire national.
Situées dans l'hémisphère Sud, les TAAF comprennent les îles Saint-Paul et Amsterdam, les archipels des Kerguelen et Crozet, ainsi que les îles Éparses dans le canal du Mozambique.
La valeur de ces territoires tient essentiellement à leur zone économique exclusive maritime de quelque 2500000 km², ce qui en fait le plus vaste domaine maritime de France. Néanmoins, à force de coupes budgétaires, la Marine nationale n'est plus en mesure d'en assurer la surveillance. Voilà maintenant deux ans que le CNRS n'envoie plus d'équipes scientifiques sur le terrain. D'après sa présidente, Maryam Reza, «la recherche en biologie marine dans les Terres australes n'a plus de raison d'être, si ce n'est de documenter, impuissante, l'agonie fulgurante de ce territoire sauvage ». »

« Jusqu'à présent, Martial n'a tué que des mouches et des araignées. Entre deux séances de tir, à bord du bateau, il a consciencieusement suivi les cours de la Bourse et les transactions des traders. Wallace, lui, trépigne d'impatience depuis qu'il a embarqué à bord du Seagull III. Las d'écraser la concurrence dans l'âpre combat de la mondialisation, il est venu chercher à Crozet une nouvelle forme de gloire. Un face-à-face avec une nature sauvage, la preuve absolue de son courage et de sa force. Habitué aux safaris classiques avec véhicule tout-terrain et petit personnel corvéable à merci, il est séduit par le dénuement de l'île de la Possession. L'hostilité des lieux ne fait qu'attiser son désir de conquête. »

« - Ne vous y fiez pas, tout peut changer d'un instant à l'autre, répond Nathan en forçant un sourire. Attendez la prochaine tempête, et vous verrez qu'ici l'enfer n'est jamais loin du paradis. Crozet la superbe, Crozet la garce, l'une ne va pas sans l'autre. »

« La crosse glisse entre ses mains moites, et le recul du dernier tir lui meurtrit cruellement l'épaule. En vain : l'albatros disparaît au large. Dépité, Martial abaisse son fusil sans quitter des yeux la silhouette effilée de son trophée manqué. »

« Je comprends parfaitement! s'emporte Louise en brandissant sa prise. Des oiseaux rares chassés au bout du monde.
Une bien jolie histoire à raconter dans les prochains galas.
La belle affaire ! »

« Malgré lui, Nathan savoure le désarroi des chasseurs. Ils ont débarqué sur l'île bouffis d'orgueil et suréquipés. Les voilà couverts de la même boue, de la même sueur rance. Sans armes et sans machines, ils se révèlent pathétiques. »

« L'île se mérite ainsi, sans artifices, un pas après l'autre. »

« Arrivée dans le hall du Biomar, elle entend la tempête se déchaîner. Le bâtiment entier gémit sous les assauts. Au loin, la vitre du dernier bureau cède sous une bourrasque, et les quarantièmes rugissants s'engouffrent dans les laboratoires abandonnés. Dans le couloir, les cadres photos sont projetés au sol dans un fracas de verre et de bois brisés. Lorsqu'elle ouvre la porte, un violent appel d'air fait danser les cirés pendus aux patères. Les fantômes d'Alfred Faure se réveillent tandis que l'eau et le vent éventrent ce vestige du monde d'avant. »

« - Il n'est pas donné au premier venu de tuer un grand prédateur, ma chérie. J'y vois même une certaine noblesse. Mes trophées sont la preuve d'un rare courage, qui mérite d'être reconnu.
- Ils sont surtout la preuve de ton ego démesuré ! »

« - Le J.-B. Charcot ?
- C'était le nom du bateau des frères Rallier du Baty quand ils se sont rendus aux Kerguelen en 1907 pour cartographier l'archipel et en répertorier la faune et la flore. Six hommes, arrivés à bord d'un ketch de vingt mètres de long, qui ont réussi à survivre ici plus d'un an, coupés du monde.
- Louise a lu leur récit pendant notre traversée. Un ouvrage édifiant, n'est-ce pas ?
Sans dire un mot malgré le regard insistant de son grand-père, Louise repose sa tasse vide et dispose les filets de poisson dans les assiettes. L'enfant sous la femme boude en silence.
- De véritables héros. Ils ont vécu de chasse, de pêche et de la cueillette des choux de Kerguelen. Mais vous en seriez certainement capable, vous aussi, reprend Nathan, incertain de l'effet de sa flatterie.
Un coup d'épée dans l'eau. Le visage de Louise se ferme.
- Ils ont abattu des centaines d'éléphants de mer pour financer leur prétendue expédition scientifique, lance-t-elle en fusillant Nathan du regard. Un vrai massacre à ciel ouvert pour exporter quelques bidons d'huile en Australie. En matière d'héroïsme, on a fait mieux.
Nathan baisse les yeux sous le feu nourri de la riposte, secrètement soulagé de n'être jamais devenu père. Théodore, de son côté, ne peut réprimer un sourire. Il n'a pas coutume de voir un autre que lui subir les leçons d'éthique de sa petite-fille, et le spectacle ne manque pas de piquant. La tentative de séduction pathétique de leur guide est un désastre, Louise s'acharne contre lui avec une vigueur redoublée. »

« La chasse aux trophées n'a pas de sens. Elle ne sert qu'à rassurer les hommes sur leur capacité à dominer. »

« Dans sa bouche, c'est un reproche plus qu'un constat. Nathan n'ose plus intervenir. Il voudrait approuver Louise, embrasser ses convictions. Pendant près de vingt ans, lui aussi a contribué à la préservation de l'environnement. Mais aujourd'hui son hypocrisie crève les yeux. D'agent de la Réserve Naturelle au service des espèces endémiques, le voilà désormais garde-chasse pour nantis en quête de gibier exotique. Il touche une commission juteuse sur chaque bête abattue. Depuis longtemps, l'utopiste en lui s'est résigné. La disparition des espèces sauvages étant inévitable, il a choisi de spéculer sur la rareté des spécimens en voie d'extinction. Foutu pour foutu, autant ne pas se retrouver les mains vides.
Et puis, les études ont parlé : la chasse aux trophées est l'activité touristique la moins polluante. Mieux vaut trois milliardaires pistant un félin à abattre qu'une armée de touristes de classe moyenne, vols charters et bibelots made in China. »

« Ici, pas de manchots, pas d'otaries, pas d'oiseaux. L'air est immobile et minéral. La végétation claire qui borde le lit du cours d'eau ne suffit pas à contrer le sentiment de désolation qu'inspire la vallée des Géants. Wallace frissonne. L'absence d'horizon l'angoisse. »

« -Et vous, vous n'êtes pas venu sur cette île pour vos talents de rabatteur. Qu'est-ce qui vous amène ici ?
- Il faut bien vivre, lâche-t-il entre ses lèvres pincées.
-Vous êtes amoureux de cet endroit, ça crève les yeux.
Vous passez votre temps à rêvasser, plongé dans vos souvenirs, à caresser les cailloux et les planches comme s'ils vous racontaient le paradis perdu. Ce fusil dans vos mains, ça n'a aucun sens.
- Le travail ne court pas les rues pour un naturaliste.
- Donc, sans transition, vous devenez rabatteur ?
- Décidément, vous êtes un homme de conviction !
- Mon métier, ici, c'était de traquer les espèces invasives. »

« Pour la première fois, il lui semble que l'ile est animée d'une volonté hostile. »

« L'homme n'a pas sa place sur l'île de la Possession. Il faut être un foutu manchot ou une vacherie d'éléphant pour se vautrer dans ce décor en noir et gris dont la désolation pousserait au suicide tout être normalement constitué.
Foutues vacances au bout du monde ! »

« Rien de tel que des billets verts pour panser les blessures d'amour-propre. »

« La mer a des crocs. »

« Cet Autre qui rôdait autour de la femelle, cet intrus qui convoitait mon harem, je l'ai broyé comme un insecte, un fragile coquillage brisé en mille morceaux. Comment des créatures aussi frêles peuvent-elles provoquer un tel carnage ? Les Autres ne sont la proie d'aucun et la menace de tous. Le seul combat qu'ils connaissent, c'est celui qui mène à la mort. »

Quatrième de couverture

2030, Île de la Possession, Terres Australes et Antarctiques.
En pleine crise financière, la France est contrainte de céder à un magnat du tourisme sa plus grande Réserve naturelle. L'île de la
Possession accueillera désormais des safaris de luxe.
Quatre milliardaires débarquent sur ce caillou battu par les vents, éloigné de toute civilisation, pour rafler les restes d'une faune au bord de l'extinction. Et comme tout ce qui est rare est cher, chacun veut repartir avec le plus précieux des trophées: le dernier des mastodontes. Entre rivalités et trahisons, les accidents se multiplient. Et si l'île n'était pas aussi déserte qu'ils le croient ?
Sur cette terre sauvage, les chasseurs peuvent à tout moment devenir des proies faciles.

Anaïs Pélier est née à Angers en 1983. Après des études de médecine, elle part à l'aventure avec un stéthoscope dans son sac à dos et s'engage dans des missions humanitaires en Afghanistan, en Centrafrique, en brousse sénégalaise et dans les Marquises. Sa fascination pour les Terres Australes l'entraîne en 2011 sur l'île d'Amsterdam, puis à Crozet et à Kerguelen. Librement inspiré de ses voyages dans ces archipels reculés, Mastodonte est son deuxième roman.

« Un carnage grandeur nature, immersif à souhait, orchestré de main de maître. Que la chasse commence ! » Arnaud, Librairie La Griffe Noire

Éditions Paulsen, septembre  2026
312 pages

vendredi 9 octobre 2026

Nous aussi ★★★☆☆ d'Anne Godard

Le livre aborde des sujets difficiles : violences entre enfants, inceste, suicide.

Un livre qui me laisse une impression étrange. Gênante, parfois. Troublante, certainement. Et pourtant, je ne peux pas nier ses qualités : la construction, la langue, le travail sur la mémoire, cette manière de faire du « on » un personnage à part entière.

Un « on » confortable

Le roman s'ouvre sur un quartier, le Quartier latin, un immeuble haussmannien, des commerçants « à nous ». « C'est chez nous. C'est notre quartier. » On y entre avec complaisance. On sourit des rituels, on envie la maison, les livres, les musées. La chance d'avoir tout eu, à portée de main. Franchement, quelle chance. Non ?

Mais ce « on » possède, et il trie. Les pauvres sont plaints, tant qu'ils restent dehors : « S'ils s'infiltrent, on appelle la police. » À table, tout est réglé pour que rien ne dérange, « rien de blessant, rien de coupant vers l'extérieur ». Et le fils des voisins, que l'on chasse de la grille, entend qu'il vient « parce qu'on veut bien ». Le « on » exclut, et trouve cela normal.

Un « on » qui se défait

Puis le « on » change de sens. Il devient celui qui se laisse faire, qui regarde ailleurs, qui ne veut pas savoir, qui fait taire. Le même pronom pour tout le monde : à force de tout partager, on partage aussi la responsabilité, jusqu'à ce que plus personne ne soit responsable de rien.

Le passage qui m'a le plus marquée est celui qui suit la mort d'un des leurs. Le « on » cherche aussitôt « des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas ». Il cherche un coupable, puis le hait, le pleure peut-être. On le voit se fissurer sous nos yeux.

Et quand quelqu'un se met à parler, la famille se referme. Le livre le dit lui-même : l'inceste arrive « dans une famille où il a déjà lieu », dans cette confusion des corps, des places, des loyautés. On comprend alors que ce « on » protégeait autant qu'il enfermait.

Je reste à distance.

Ce que je retiens, c'est cette impossibilité de dire « je ». Le « on » est un refuge, puis une prison, puis un mur.

Je ne sais pas très bien ce qui m'a dérangée. Le ton ? Cette famille ? Cette façon de ne rien laisser sortir ? Peut-être est-ce précisément l'effet recherché : le livre nous fait dire « on » avec eux, puis nous oblige à regarder ce que cela coûte.

Je referme Nous aussi davantage dérangée que touchée, davantage questionnée qu'emportée. Je me sens peut-être à contre-courant de l'enthousiasme qu'il suscite. Je reconnais la puissance du texte sans l'avoir nécessairement rejoint.

« On ne peut pas adhérer. On ne peut plus être nous. »

INCIPIT 
« On est parisiens, on vit dans un immeuble haussmannien, fer forgé sur façades blanches, toits en zinc, porte cochère, escaliers, tapis rouge, barres de laiton doré, parquets, moulures, miroirs, cheminées en marbre. Tout y est, rien ne manque, la concierge nous monte le courrier devant nos portes, fait le ménage dans l'escalier, astique les boutons de porte et la rampe en bois ciré. C'est le bon côté de Paris, la Rive gauche, le Quartier latin, le 5º, le boulevard Saint-Michel, la rue des Écoles. D'en haut on a vue d'un côté sur le Panthéon, de l'autre sur Notre-Dame. On se donne rendez-vous à la statue de Montaigne, de Balzac, de Danton, sous l'Ar-change, pas besoin de préciser rue des Écoles, bou-levard Raspail, Odéon ou devant la fontaine de la place Saint-Michel. C'est chez nous. C'est notre quartier. On n'imagine pas d'habiter ailleurs. On dit qu'on ne pourrait pas, ce ne serait pas possible, ce ne serait plus nous. On peut tout faire à pied et les bus nous emmènent partout. Ils passent en bas de chez nous, ou deux rues plus loin, on dirait com-me le reste qu'ils sont là pour notre usage et nos besoins. La boulangerie à côté, le marchand de journaux, le médecin sur la place, le dentiste un peu plus bas, le primeur, le fromager, le marché, la librairie, le bar-tabac, la pharmacie, les cinémas, le restaurant italien, l'épicier vietnamien, ce sont nos commerçants, nos boutiques, nos services. C'est à nous, c'est pour nous. Tous ces gens pour nous ser-vir, nous nourrir, nous soigner, nous donner à lire, à boire et à manger, nous montrer les films qu'on aime voir et revoir, les classiques d'art et d'essai, les films en noir et blanc, en VO, les comédies améri-caines qu'on connaît par cœur, Cary Grant, Audrey Hepburn, Charlot, le meilleur du cinéma, indémo-dable et tout public. On y va en traversant la rue, on est chez nous cinq minutes après la sortie, même pas besoin de consulter les horaires, on passe devant tous les jours pour aller au lycée, au collège, au marché, pour acheter les croissants du petit-déjeuner. On s'y croise, on s'y salue, on s'y retrouve, à la caisse du cinéma, dans la salle d'attente du médecin, au guichet de la banque, aux rayons de la librairie. On achète, on commande, on reçoit, on se sert, tout est là, on n'a qu'à faire notre choix. Pas besoin de sortir de l'arrondissement. Pas besoin de sortir du quartier. Pas besoin de sortir du pâté de maisons. On s'en vante comme si on avait du mérite. Nous, on ne prend pas le métro, jamais eu besoin de descendre sous terre pour aller à l'école, au collège, au lycée, au cinéma, à la bibliothèque, au musée. »

« On sait que tout le monde n'a pas notre chance. Il y a des gens qui font des heures de métro pour aller travailler, qui habitent dans des endroits laids, des endroits surpeuplés, des endroits où l'on ne trouve ni commerces, ni cinémas, ni musées, des gens qui habitent d'ennuyeuses villes de province, des gens qui sont parqués dans des banlieues dés-héritées. On les plaint. On sait aussi que les pauvres existent, ils nous attendent devant l'église, on a pour eux notre pièce toute prête dans la poche. À la sortie de la messe, ils sont là pour qu'on puisse exercer la charité, l'âme lavée. On en voit sur le chemin de l'école, du collège, du lycée, ce sont les clochards du quartier, nos clochards habituels, inoffensifs et pittoresques. On aime leurs barbes touffues, leurs haillons, leurs pieds nus, leurs mains ridées, leurs visages couperosés, creusés, sillonnés, leurs têtes de philosophes cyniques. Quand ils dorment sur les grilles d'aération du métro, on passe discrètement en se retenant de respirer, mais s'ils nous inter-pellent, on leur sourit, on leur dit bonne journée. On aimerait qu'ils n'aient pas froid, qu'ils aient ce qu'il faut pour manger, un toit pour s'abriter. On les plaint de vivre dehors, de vivre de rien, mais on admire le dénuement de leur vie sans artifice, sans faux-semblant, une vie libre, sans aucun attachement, qui nous fait parfois rêver. On imagine une fraternité entre eux et nous, on leur apporte une baguette de pain, on leur serre la main, on leur donne parfois même un billet. Ce sont nos frères humains, mais on n'a pas envie qu'ils s'installent dans le hall de notre immeuble, dans nos caves ou notre local à poubelles, on ne veut pas d'eux chez nous, avec leur litre de vinasse, leurs poux, leur puanteur, leurs mots gras de poivrots. S'ils s'infiltrent, on appelle la police, on demande aux agents de les déloger, on aimerait qu'ils le fassent gentiment, mais sans tarder. À l'intérieur de la porte de notre immeuble, on écrit pensez à refermer le soir avec la clé. »

« Notre école est juste de l'autre côté de la Sorbonne.
On sait y aller tout seuls, on a trouvé un raccourci.
On entre rue des Écoles, on prend les couloirs aux dalles lisses des galeries interminables, on patine comme sur de la glace, on descend les escaliers quatre à quatre, on se faufile entre les portes à boiseries, sous les fresques, derrière l'amphithéâtre Richelieu, on ressort rue de la Sorbonne, cour d'honneur face à la chapelle, on passe sous le grand porche. Per-sonne ne nous voit, personne ne nous arrête. On se perd, on se retrouve rue Saint-Jacques, en face de Louis-le-Grand, rue Cujas, tout en haut, il faut tout retraverser, on tourne en rond. On redescend les escaliers glissants, on court, nos pas résonnent sur la pierre polie, l'écho se propage entre les parois sombres des boiseries. Dans une cour intérieure, on s'est encore perdus. On nous demande où on va, on dit qu'on habite ici. Ce n'est pas tout à fait vrai, mais notre grand-mère a vécu dans ces murs, ses premiers enfants sont nés rue de la Sorbonne.
À l'époque on accouchait à domicile. C'est là, chez ses parents, qu'elle a mis au monde ses enfants.
Nos tantes, nos oncles sont nés ici, les lieux leur appartiennent encore un peu. On nous laisse passer, on fait semblant de savoir où aller. On retrouve la volée d'escalier par où on est entrés, on bifurque du bon côté. On retrouve les dalles glissantes, les portes battantes, les pavés, le porche et la rue. Plus haut, en face de notre école, il y a les marches du cinéma, où des gens s'attendent, on en a vu un jour s'embrasser sous les néons. L'école aussi c'est chez nous, on s'y sent bien, on n'y est pas seuls, il y a toujours dans nos classes des cousins, des cousines. Au-dessus et en dessous, c'étaient nos frères, ce seront nos sœurs, plus grands, plus petites. Nos mères se retrouvent à la sortie, notre frère nous attend dans la cour, notre cousin est amoureux de notre meilleure amie. On a les mêmes copains, les mêmes alliés, les mêmes adversaires, les mêmes ennemis. On s'appelle, on se ligue, on se défend, on attaque, toujours ensemble, deux, trois, quatre, cinq, six, ça dépend. On fait bande, on fait équipe, on est du même côté dans les mêmes jeux. On se suit à l'école, au collège et au lycée, on connaît les professeurs, nos cousins nous en ont parlé, et leurs mères, qui nous comparent au déjeuner chez grand-père et grand-mère. »



« On regarde les ombres sur les murs, on croit voir des insectes, on imagine que des souris courent sur le plancher. On écoute le silence où l'on sait que se tapit quelque chose de plus noir que les grosses araignées velues qui nous font hurler. »

« On apprend à évaluer les coupes, les coutures, les tombés, les plis, les pinces. On découpe, on assemble, on aligne, on joint. On imite, on transpose, on adapte, on tâtonne pour créer une forme nouvelle avec nos mains, une forme qui nous ressemble, qui nous voile et nous dessine. Le tissu s'anime entre nos doigts, il devient le vête-ment qui nous enveloppe et contient notre corps en train de changer. »

« Un jour, on est grands pour de bon. On s'écarte, on s'éloigne, on se tourne le dos, on ne se reconnaît plus, chacun son chemin, chacun sa version de la liberté qui nous a manqué. Et c'est chacun son rôle d'année en année, ceux qui rient, ceux qui pleurent, les gagnants et les perdants, les joueurs, les tristes sires, ceux dont le sourire rayonne, ceux qui manipulent, ceux qui laissent faire, ceux qui s'échappent et se taisent. C'est fixé, comme être garçons, filles, grands, petits, comme les dons, les tares, les talents, côté père, côté mère. On est myope, on a une vue perçante, on est artiste ou matheux, on est doué pour la musique, les langues ou le dessin, on a le sens de l'orthographe ou de la justice, on aime le cinéma ou le musée. On voudrait être celle qui ressemble, celui qui a hérité d'avance les traits de caractère, les traits physiques, qui nous classent dedans ou dehors, près ou loin des modèles, yeux bleus, yeux noirs, peau claire, peau mate, authentiques héritiers ou sangs-mêlés. Chacun sa place, son bar-reau plus ou moins haut sur l'échelle. On est le pre-mier, on est le deuxième, celui qui sera toujours à la traîne, on est l'aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint, celui qui pleure, on est celle qu'on oublie, celle qu'on ne voit pas, on est celle qui crie, qui tape, qui veut faire des travaux d'homme, on est celui qui aime les habits, les parfums, la cuisine. On est la révoltée, la renfrognée, la râleuse, la boulotte, la séductrice, l'intellectuelle, celle qui observe, qui espionne, qui écoute aux portes, on est la voyeuse, l'indiscrète, la curieuse, adulte on sera celle qui n'a rien vu, rien entendu. »

« On admire ceux qui ont réussi, qui se sont imposés, qui ont une carrière, une mis-sion, une valeur. Ceux qui flanchent, celles qui ne veulent pas jouer, ceux qui ratent, celles qui aban-donnent, ceux qui se soumettent, on les méprise, on les écarte, on les écrase, on les dénigre. Ils nous irritent, elles nous exaspèrent, on n'a aucune pitié pour les ratés, pour les tarées. La tante célibataire, la pauvre idiote, qui ne faisait pas payer son loyer bien cher, l'oncle divorcé, l'imbécile, qui oubliait de réclamer le sien, on en rigole, on en a profité pen-dant longtemps, on s'en vante, c'est leur faute s'ils se laissent faire, on s'en fout, si ça nous sert, si ça nous avantage, pourquoi on se priverait ? Tant pis pour eux, pour elles, ils n'ont qu'à, elles n'avaient qu'à, c'est leur faute s'ils n'ont pas, si elles n'ont jamais. »


« On renonce. On ne sait pas quoi faire de notre vie. On ne comprend pas ce qui en nous ne va pas. Il y a quelque chose qu'on a vécu, on ne sait pas quoi, dont on ne revient pas. Quelque chose qu'on ne peut pas nommer. Ça nous pèse, ça nous entrave, on ne sait pas pourquoi. On s'est laissé faire un nombre incalculable de fois. Depuis toujours on sent que quelque chose s'inter-pose entre nous et les autres. On ne sait pas com-ment expliquer. C'est quelque chose qui nous relie, mais qui fait qu'on se sent incompréhensible, bizarre, qu'on se sent sale, seule, spéciale. On aimerait mieux être physiquement handicapée. Au moins ça serait visible, on saurait ce que c'est, on pourrait en parler. »

« Peu à peu, c'est ça qui compte, la blessure qui ne se referme pas, la boiterie qu'on garde, la cicatrice qui tire, qui gêne. On la trouve laide, on en a honte, on ne sait pas comment la cacher. Personne ne la comprend, pas même nous, mais elle fait diversion, elle recouvre. Elle devient comme un langage codé inscrit en nous, évidente et illisible, l'effraction non pas seulement visible, mais voyante. Elle nous protège à sa manière, raide et handicapante. Tant qu'on s'occupe d'elle, on ne voit pas ce qu'elle recouvre. »

« C'est trop tard, on n'a rien dit, c'étaient les mots qui pouvaient tout faire sauter. »

« Celui qui saute est l'un de nous. Il meurt sous nos fenêtres. C'est notre neveu, c'est notre cousin, c'est notre fils, c'est notre frère. Et maintenant on vit sans lui. On se resserre. On coagule pour que ça cesse de saigner. On referme dans le silence tout ce qu'il avait cru détruire avec lui. On se reforme autour de son vide. On le colmate avec trop de questions. On s'y empêtre comme dans de la glu. On n'en fait rien, on n'en sort pas. On aurait besoin de comprendre, on ne sait pas ce qui lui a pris, ni ce que sa mort nous fait, on aimerait s'en débarrasser. On cherche des raisons qui soient assimilables. Des raisons extérieures, qui ne nous touchent pas. On voudrait que ce soit lui. Qu'il soit la cause de tout. On s'en convainc facilement. Il était dépressif, ins-table, il avait des problèmes au lycée, il était mal inté-gré dans sa classe, il était hypersensible, lunatique, bipolaire, excessif, peut-être bien schizophrène. Il y avait en lui quelque chose de mal canalisé, pas tout à fait assez cadré, il a été tellement gâté, c'est quel-quefois juste des non qui ont manqué. On voyait qu'il n'allait pas bien, ce neveu. On se demande s'il n'était pas un peu trop couvé. Il avait besoin de prendre confiance en lui. Il avait l'air désemparé, il s'était renfermé. On se dit qu'il avait une mère trop présente, un père pas assez là. On l'aurait élevé autre-ment. Ça n'aurait pas été si compliqué. On aurait pu le mettre au régime, lui trouver des vêtements seyants, l'encourager à faire du sport plus souvent. »

« La compulsion fait diversion. Avec le psy on parlera de nos goinfreries, on se demandera si notre mère nous a trop nourrie, on cherchera de quoi la nourriture serait l'équivalent. On perd notre temps. On met des mois à cesser de se bourrer de gâteaux, de chocolat, à pouvoir de nouveau sortir, à reprendre un travail. Dans la rue, on ne supporte plus le regard d'un homme, on se sent agressée dès qu'on nous parle, un compliment nous fait l'effet d'un crachat. »

« On a en nous le murmure des feuilles quand le vent s'est levé, le parfum de miel du seringa en fleurs, les grincements du petit chariot de bois qu'on tire entre le bûcher et la cuisine. Mais les tablées, les jeux, les bains, on n'a pas envie d'y penser. Pour elle, on cherche les rares photos qu'on a gardées au fond d'une boîte. On les regarde seule avant de les lui montrer. C'est nous, parmi les adultes attablés, en robe brodée. C'est nous sur le portique, sur un vélo, sous un chapeau de paille, brandissant un grand bouquet de marguerites. On tire à trois le chariot, on y transporte nos cousins, nos cousines. On est debout sur la margelle de la fontaine, on tient des arcs, des flèches, on est tout nus, on rit, la photo est bougée. On sent l'eau froide dardée entre nos cuisses, on se rappelle qui nous poursuit. On se sent mal, on se sent sale. »

« Elle regarde les choses de loin, elle voit l'ensemble comme un système. L'inceste arrive dans une famille où il a déjà lieu. Il n'y a pas que les viols, les gestes, les mots, c'est déjà là dans le mélange des générations, des noms, des corps, des lieux, des bains, des nuits, des lits, des jeux, dans les comparaisons, les préférences, les prévalences, les privilèges, les allégeances, les exclusions, la hiérarchie des grands et des petits, ce classement permanent qui nous situe à la place de qui se permet ou de qui subit. On est pleins de pas-sages à l'acte, pleins de ces actes qu'on ne s'inter-dit pas, quand on oppresse, qu'on opprime, qu'on écrase, parce qu'on est, qu'on sait, qu'on peut, qu'on veut, qu'on donne le ton, qu'on fait la loi, qu'on dit la norme, qu'on dirige, qu'on décide, parce qu'on est ceux et celles qui font, qui ont, qui nous ont, nous leurs enfants, leurs choses, qui nous comptent et qui décident pour nous, eux qu'on admire, nos statues, nos héros, nos modèles. On vient de là, on a grandi sous cette loi, on nous a appris que c'était la norme, et il nous faut tout remettre en question, nos gestes, nos mots, nos goûts, nos jugements, nos croyances, nos silences, tout ce qu'on a aimé, tout ce qu'on a cru l'évidence, la règle, la justice, la beauté, la grandeur, la clarté. »

« Et riraient-ils en les découvrant tout nus dans le même lit ? Si on ne veut pas que nos enfants héritent des gestes et des non-dits, de la confusion des sentiments et du langage, il faut parler, il s'agit de tout démonter, de tout éclairer, le viol entre cousins, le secret, le déni. On écrit à quelques-uns, à quelques-unes, on essaie d'en parler à d'autres. On questionne, on explore, on espère reconstituer quelque chose qui ressemble à la vérité. Lorsqu'il lui a révélé le viol, la mère de notre jeune cousin lui a dit voyons, ce sont des jeux d'enfants, ça ne fait rien. Mais elle a toujours trouvé que la proximité de notre mère avec ses frères avait un caractère incestueux. Quand on leur parle du viol qu'a commis notre frère, nos parents sont désemparés. Ils n'ont rien vu, rien entendu, rien perçu.
Notre mère ne se rappelle rien de trouble avec ses frères, mais elle veut bien croire qu'ils aient pu être abusifs avec leurs enfants. On se souvient du torse nu de l'un, des savonnages que l'autre nous imposait, sa main dans le gant de toilette, forçant entre nos cuisses, là tu n'as pas lavé assez bien, il faut aller plus loin. Ils sont morts tous les deux, mais on pourrait interroger leurs enfants. »

« Qui nous aidera, sinon nous-mêmes, ensemble, solidaires, marchant du même pas, à l'unisson, serrant les rangs et se serrant les coudes, avec en nous la certitude d'être du bon côté. Mais on ne peut pas adhérer. On ne peut pas vouloir faire corps. On ne peut pas vouloir appartenir.
On ne peut pas encore une fois faire partie d'un tout. On ne peut plus être nous. »

Quatrième de couverture

On fait partie d'une grande famille. On sait qu'on est privilégiés. On vit ensemble, dans notre immeuble au centre de Paris, on se retrouve l'été dans notre maison à la montagne. On trouve que c'est normal. C'est chez nous, c'est à nous, c'est pour nous. On se ressemble, on se compare, on se confronte, on ne se quitte pas, on se confond, on s'appartient. On ne sait pas comment dire je, on n'en a pas besoin, puisqu'on est nous. Nous les enfants, les frères et soœurs, les cousins, les cousines, on partage tout, nos écoles, nos chambres, nos habits, nos repas, nos jeux, nos bains, nos lits. On est les membres indissociables du grand corps familial. On n'a jamais vécu dehors. On ne sait pas ce que c'est. On n'en est pas capables. On n'en a même pas envie. Et tout aurait dû continuer ainsi, dans un même immuable recommencement. Le jour où la façade s'est fissurée, on n'a pas compris. Ça n'aurait pas dû se produire, pas dans notre famille. Ce n'était pas possible que ça nous arrive, à nous aussi.

Anne Godard est née à Paris en 1971, elle enseigne la littérature et l'écriture créative à l'université Sorbonne-Nouvelle. Elle a publié aux Éditions de Minuit L'Inconsolable en 2006 (prix RTL-Lire) et Une chance folle en 2017 (prix Alain Spiess du deuxième roman). Nous aussi est son troisième roman. 

Éditions Actes Sud,  août 2026
238 pages

samedi 26 septembre 2026

Alors c'est bien ★★★★☆ de Clémentine Mélois

Un livre sur le deuil qui nous donne envie de regarder la vie 🩷
Clémentine Mélois raconte les derniers jours de son père, le sculpteur Bernard Mélois, puis sa mort et les jours qui suivent. Mais elle raconte surtout un homme, une famille, une enfance, une maison, un atelier, des objets ... et tout ce qui continue de vivre après quelqu'un.
J'ai aimé la construction du récit, cette alternance entre souvenirs, réflexions, références, anecdotes et dialogues avec son père. Ces échanges sont d'une tendresse folle. Il y a de l'humour partout, même au cœur de ce qui fait mal. Jamais de pathos. La mort est là, évidemment, mais elle cohabite avec les lasagnes encore chaudes, les chiens joyeux, les bricolages, les disputes, les blagues et les chansons. Et ce passage merveilleux autour d'un simple porte-savon. Un petit objet retrouvé dans les ruines d'une maison d'enfance devient soudain le point de départ d'une histoire familiale, de la guerre, des vacances, des grands-parents, de l'enfance. Comme si les objets minuscules savaient mieux que nous retenir ce qui menace de disparaître.
J'ai été particulièrement touchée par cette famille aimante, bienveillante, profondément complice, et par ce père qui transmet à ses filles son humour inquiet, son amour des mots et son besoin viscéral de créer.
« On ne peut pas tout raconter d'une vie. »
Alors Clémentine Mélois choisit des fragments. Quelques images. Quelques paroles. Des souvenirs parfois drôles, parfois bouleversants. Qui font qu'une vie reste.

J'ai attendu avant de lire ce livre. Peut-être parce que je savais qu'il allait faire remonter mes propres souvenirs, vieux de plus de dix ans maintenant.
Il l'a fait.
Et je suis heureuse d'avoir attendu le bon moment pour aller à sa rencontre.

« Pour en revenir aux cercueils, j'ai trouvé qu'ils étaient chers d'autant que c'est un achat ingrat. Encore pire que de devoir payer une police d'assurance, changer ses fenêtres ou la courroie de distribution de sa Twingo. «C'est bête, se dit-on, avec ça j'aurais pu m'offrir des vacances à Tahiti ». Enfin, c'est ainsi, on le sait bien : la vie est faite de beaucoup de courroies de distribution à changer, et de très peu de vacances à Tahiti.
Quoi qu'il en soit, le choix a été vite fait. Pas besoin de réfléchir. Nous avons pris le cercueil le plus simple, en bois de peuplier brut. Qu'importent leur prix ou leur particule, les cercueils aux noms d'écrivains étaient tous égaux dans la laideur, en bois ultra verni avec des poi-gnées tarabiscotées. Papa avait dit: « Je veux une caisse en bois, quatre planches et un couvercle», et de toute façon nous avions prévu de le peindre. J'en avais discuté avec lui quelques jours plus tôt. »

« - On va peindre ton cercueil, Papa. Quelle couleur tu voudrais ? Rouge ? Jaune ? Ou alors doré à la feuille, comme un sarcophage !
- Oh non, vous n'allez pas user de la feuille d'or pour ça... Le bleu de la croix, ça sera bien. »

« Une fois mariés, mes parents sont venus s'installer à La Ferté-Milon, dans une petite maison en bordure de forêt appelée La Folie. Mon père y avait un atelier qui tombait en ruine, et ma mère un tout petit endroit à elle, pompeusement appelé son « boudoir ». C'était la seule pièce à posséder un poêle et lorsqu'on le poussait à fond, on pouvait atteindre une chaleur tropicale.
Le confort, pour le reste, était rudimentaire. Pour avoir de l'eau, il fallait la tirer au puits ou, en hiver, faire fondre la neige. Mes parents s'en fichaient. De toute façon, à l'époque, personne n'aurait eu l'idée de faire installer une salle de bains double vasque » ou une « suite parentale avec dressing ». 
Sur une pierre dans l'encadrement de la porte, Papa avait gravé en lettres capitales : « Ici l'on vit heureux », et ce bonheur se sent sur les photos en noir et blanc et les images saccadées des films en super-huit. Il y avait un âne, un chien, des chats et une chèvre. Le linge séchait sur le fil barbelé du pré d'en face. Un bœuf, un jour, avait ruminé un t-shirt, ressorti troué comme une passoire. L'âne Basile avait volé par la fenêtre le pantalon de mon père, qui avait dù le poursuivre en slip à travers le jardin. Des tableaux, des sculptures et des objets astucieux occupaient déjà tout l'espace: un gros œil motorisé qui regardait autour de lui; une bicyclette enceinte d'un tout petit vélo; une chèvre en plâtre; une femme nue avec une tête en crâne de chat, qui ouvrait et refermait son manteau quand on pressait un interrupteur ; un Christ en croix dont les bras ballants pouvaient être remontés en tirant sur une ficelle; une sculpture d'araignée aux pattes de trois mètres de haut, entre lesquelles Barbara faisait du tricycle ; et aussi un cheval à roulettes ancien. C'est ce cheval qui avait permis à Papa de gagner l'estime de son beau-père, bricoleur de génie, comme lui. Il l'avait trouvé en morceaux au tas d'ordures, et l'avait reconstitué comme un puzzle. L'artiste incapable de couper du bois et de saigner le cochon était peut-être fréquentable. »

« - Tu sais, avec Michèle, on s'est aimés! Elle avait dix-neuf ans quand je l'ai rencontrée. Au restaurant uni-versitaire, elle m'échangeait ses choucroutes contre des yaourts... C'est pour ça qu'à l'anniversaire de ses vingt ans, je lui avais offert vingt yaourts...
- Cette année, tu aurais pu lui en offrir quatre-vingts, mais ça aurait fait beaucoup de yaourts !
- Sans elle, je n'aurais pas pu faire ce que j'ai fait. Pendant quinze ans, on a vécu avec son seul salaire. Elle se levait tous les matins pour aller travailler, pour que je puisse faire mes sculptures sans avoir à me soucier de questions d'argent. Il faut l'associer à mon œuvre! C'est elle et c'est moi! On forme une équipe !
- Je sais tout ça, Papa, tu l'as déjà dit...
- Oui, mais je veux que tout le monde le sache ! »

« Mon père disait que le fond importait plus que la forme et chacune de ses sculptures naissait d'abord d'une idée et d'un titre. Des titres astucieux, inspirés de ses grandes amours ou de ses réactions épidermiques face à ce qui l'agaçait, et dans lesquels il laissait libre cours à son anarchisme, sa tendresse, sa poésie, son antimilitarisme et son anticapitalisme. Nous sommes le monde à nous deux, au hasard, est un hommage à ma mère, au couple qu'ils formaient, à leur complicité ; Le Grand Égologiste se moque de la récupération de l'écologie par les politiques; Les Faux Poètes est né de son irritation à l'égard des mondains qui voudraient paraître ce qu'ils ne sont pas... En manière d'hommage, il choisissait aussi des personnages ou des objets parmi les tableaux inscrits dans l'imaginaire collectif, et il en faisait des sculptures : la table de la chambre de Van Gogh à Arles, une nature morte de Cézanne ou de Morandi, une petite fille de Paolo Uccello, de Vélasquez ou Breughel, et des figures grimaçantes du Jardin des délices de Jérôme Bosch.
Il commençait par faire des esquisses sous différents angles. Agrandies et accrochées au mur de son atelier, elles lui servaient à réaliser une structure en fer à béton, « véritable dessin en volume » qui formait l'ossature du corps à venir.
Mon père, à cette étape du travail, avait l'œil flou pendant plusieurs semaines. Comme l'oncle fameux bricoleur dans la chanson de Boris Vian, il répondait à nos questions par monosyllabes, trop occupé à regarder fixement nos chaussures pour voir comment elles étaient lacées, à analyser la forme d'une oreille ou la courbure d'une épaule. 
Je le revois assis à table, citer Jean Racine tout en beurrant généreusement une tartine : « La tragédie est faite, il n'y a plus qu'à l'écrire ! » Une fois la structure terminée, la sculpture était faite : il ne restait qu'à l'ha-biller de tôles colorées, découpées au chalumeau dans des faitouts, des brocs et des seaux hygiéniques. Il lui fallait deux jours pour souder une main, une semaine pour concevoir le mouvement d'un bras, trois mois pour achever une grande sculpture et beaucoup de Petite Fleur interrompus de « nom de Dieu ! ». Car l'émail casse si on le plie, et chacune des tôles devait s'adapter parfaitement à la forme désirée: ainsi, une louche devenait l'extrémité d'une chaussure; l'anse d'une cafetière servait à faire un doigt ; un bidet était transformé en visage.
Avant de recouvrir la structure, mon père soudait en son centre un cœur en émail, pour donner vie à la sculpture. J'aimais regarder entre deux tôles, comme on colle son œil au trou d'une serrure. J'observais avec émotion ce cœur d'émail, une toute dernière fois, avant que la sculpture ne soit entièrement recouverte et qu'il ne soit caché à jamais. »

« Peut-être est-ce le cas pour la plupart des parents ? Il est certain qu'aux yeux de mon père, nous sommes restées des enfants pour toujours. Chacune de nous trois avait son champ d'expertise bien défini. Barbara partageait sa virtuosité pratique : pour ses six ans, il lui avait offert un établi, avec de vrais outils à sa mesure dont il avait peint le manche en orange. Mathilde avait le don des langues : c'est à elle qu'il avait confié le soin de concevoir les dizaines d'exemplaires de son livre d'artiste The Thing, qu'il voulait plus traduit que La Bible une manicule s'y répète de page en page, jusqu'à pointer un petit trou fait à l'emporte-pièce, au centre du livre. La chose. Das Ding. அந்த பாெரீள. . Quant à moi, j'étais un écrivain à lunettes et à joues roses de six ans et demi. Il y a quelques années, à la sortie de l'un de mes livres, j'avais un peu traîné à lui envoyer un exemplaire. Il m'avait demandé un fichier PDF, qu'il avait imprimé, relié et qu'il s'était dédicacé : « À mon vieux père ». Le titre était composé à l'aide de grosses lettres en bois peintes, collées à la Néoprène.
Après chaque dispute, Maman me disait: « Mais enfin, c'est de ta faute, Clémentine ! Quand tu fais quelque chose, il faut le cacher, tu sais très bien qu'il ne peut pas s'en empêcher ! »
La grandiloquence de notre père lorsqu'il parlait d'art nous agaçait, mes sœurs et moi. Sa légèreté et son humour étaient escamotés au profit de grandes phrases sur la création démiurgique et autres citations immortelles de Rodin ou de Verlaine. Lui qui allait jusqu'à apposer sa signature d'artiste sur les mots adressés à l'institutrice ne comprenait pas que je ne signe pas tout ce que je faisais. Un jour, je lui avais amené un prototype de plaque émaillée Licence poétique que je venais de sérigraphier. Ce n'était qu'un essai, mais il avait insisté pour que je le signe. Devant mon refus à obtempérer, il avait gravé « Caca boudin » au dos de la plaque, avec une écriture d'enfant. Obstination contre Obstination. Panda contre Panda. Barbara, elle, résume les choses ainsi : « Oh oui, vous étiez chiants ! » »

« - Vous avez commandé le cercueil ?
- Ah non, Papa, ça c'est notre limite. On peut parler de tout, mais commander le cercueil alors que tu es encore vivant, ça ce n'est pas possible !
- C'est bien de s'y prendre à l'avance. Peut-être qu'il y a des ruptures de stock, tu vois...
- Ah non, non, non !
- Bon, bon. »

« Le soir, j'avais les mains aussi noires que celles de mon père. J'ai eu beau frotter, impossible de les ravoir - comme la clef dans l'histoire de Barbe-Bleue. J'avais toujours pensé qu'il ne se lavait pas sérieusement les mains, mais j'avais médit. La poussière de métal s'incruste, et il est très difficile de s'en débarrasser. J'avais appris quelque chose. »

« - Verte, une mouche à merde...
- ... volait, virevoltait
- ... venait, allait
- ... de miel, à lait...
- ... qui pourtant ne tenaient ni le goût ni l'odeur de ce que par nature goûtent les mouches...
- ... vertes, à merde.

- Tu te souviens de mon poème ?
- Ben oui, Pap.
- Comment ça se fait ?
- Je l'aime bien. »

« Heureusement, tout est soluble dans le temps. Comme l'écrivait Proust à la fin de la Recherche : « Nos plus grandes craintes, comme nos plus grandes espérances, ne sont pas au-dessus de nos forces, et nous pouvons finir par dominer les unes et réaliser les autres. » Peu à peu, la vie a repris son cours normal place du Vieux-Marché. Si ça avait été à refaire, mon père l'aurait refait. Tout bien réfléchi, il était sorti de son atelier, avait découvert un monde inconnu et vécu des choses exceptionnelles, ça valait quand même le coup. Il continua à travailler dans son atelier en chantant Petite Fleur, comme toujours. Quoi qu'il arrive - et même s'il avait été tout seul dans une grotte -, il aurait créé avec la même absolue nécessité. »

« Chez mes sœurs et chez moi aussi, il y a des sculptures, des tableaux et des objets partout. Je pourrais raconter l'histoire de chacun.
Il était une fois un porte-savon. Je l'ai ramassé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, en bordure d'une galaxie désignée sous le nom de Voie lactée, sur la troisième des planètes principales du système solaire, sur le continent européen, en France, dans la région Bretagne, dans le département du Morbihan, sur la commune de Pleucadeuc, près de Malestroit, dans les ruines d'une petite maison au milieu des bois du Lézigot, sur le sol de ce qui fut une cuisine qui n'existe plus que dans nos mémoires.
Aux origines de ce porte-savon, il y a un grand jardin traversé par un ruisseau. Mon grand-père y faisait pous-ser des fleurs et des arbres. Sur les photos, c'est un bel homme à l'air malicieux. Il porte des moustaches et un pantalon à pinces incroyablement large, de ceux en vogue à son époque.
Pour ranger ses outils de jardin, le bel homme à moustaches avait besoin d'une remise. Il confia les travaux à un maçon qui, pris de zèle, lui construisit une maisonnette. Deux pièces, une cheminée, un grenier, le tout nappé de crépi rose à la mode italienne.
J'ai découvert récemment que pour s'éviter les tracas d'une demande de permis de construire, on peut aujourd'hui commander sur internet des abris de jardin en kit de toutes les formes : pavillon miniature avec auvent, petit chalet, mini manoir et même (pour 3999 euros moins les options) un étonnant «tonneau de camping en bois massif, classé dans la rubrique « abris insolites ». Mais mon histoire se passe il y a longtemps, internet et les chalets de loisir double pente n'existaient pas encore.
Aux origines de ce souvenir, de ces décombres et de ce porte-savon, c'est la guerre, et l'action se déroule en noir et blanc. Trois parachutistes français sont blessés dans un maquis de la région. Déguisés en nonnes, ils sont cachés dans un cloître. Puis mon grand-père les conduit en charrette dans sa cabane au milieu des bois. Mes tantes, alors adolescentes, vont leur porter à manger. « Reste ici, nous allons nourrir le perroquet d'une dame », disent-elles à mon père, trop jeune pour les accompagner.
La maison rose n'a encore ni porte ni fenêtres, lorsque le bruit court que l'armée allemande s'apprête à dynamiter les deux ponts qui mènent à la ville, pour freiner l'avancée des Américains. Ma famille part se mettre à l'abri au Lézigot. Ils barricadent les ouvertures à l'aide de planches et s'allongent pour la nuit sur des sacs emplis de fougères. De là, ils entendent exploser les ponts.

Coupure publicitaire, musique, fondu enchaîné : la guerre est finie mais l'image reste en noir et blanc. La maison est désormais terminée, elle une porte et des fenêtres, et Papa y passe l'été avec son père. Le petit Bernard est trop maigre, et sa mère se fait du souci. L'idée de cette villégiature est de l'engraisser en lui donnant du bon air et des pommes de terre écrasées dans du lait. Pour en avoir du frais, mon grand-père achète une vache qui vient de mettre bas. Après l'été, quand il n'en a plus besoin, il la revend. 

[...] 
Nous partions tôt le matin de La Ferté-Milon. La route était longue. Au volant d'une Méhari en plastique vert pleine comme un œuf, qui prenait l'eau et peinait à dépasser les 100 km/h, mon père était environné par la fumée de sa pipe. Ma mère était assise à ses côtés. À l'arrière, mes deux sœurs, moi petite au milieu et, à nos pieds, Maja, notre énorme chienne berger briard. Avec le recul, cette expédition me semble héroïque. Cette époque-là aussi appartient au passé. Sur les photographies aux couleurs vives, tout le monde a trop de cheveux, même la chienne. Je suis une enfant rigolote aux joues du haut et du bas rebondies, ma mère n'a aucun souci à se faire, pas besoin d'acheter de vache pour me donner du lait.

C'est drôle, les moments paisibles n'ont rien de particulier à raconter. Ils se confondent et s'agglomèrent en une sensation globale d'où émergent quelques images sans grand intérêt : un canif ou un bol avec son prénom peint à la main achetés au tabac-presse de Malestroit ; la sculpture d'un bœuf sur le pignon de l'église dont l'ombre projette le parfait profil de Voltaire; notre mère qui compte les mailles de son tricot sur un fond uni de végétation. Je ne sais plus ce que nous faisions, l'été au Lézigot, mais c'était bien. 
Ça s'est arrêté brusquement en 1986, quand ma grand-mère est morte. Nous n'avions plus de raison de revenir dans la région, et puis cela devait faire de la peine à Papa. Les vacances étaient finies.

Nous n'y sommes retournés qu'une fois, il y a six ans. Mon père avait les cheveux blancs, et il était déjà fatigué. Cette fois, c'est moi qui conduisais, et il m'indiquait le chemin : « Tu prends la route de Saint-Congard, et on tournera de ce côté-là. À gauche. Non, l'autre gauche ! Enfin, par là, quoi. »
Il est rare de pouvoir vraiment marcher dans un souvenir. À chaque fois qu'il m'est arrivé de repasser dans un endroit où j'ai vécu, les lieux m'étaient devenus étrangement étrangers. Je ne m'y sentais plus chez moi. Un immeuble s'était construit, la boulangerie était devenue une boutique de e-cigarettes, la rue n'était plus à sens unique. Rien n'était plus pareil. C'est une sensation curieuse que de se sentir touriste dans une rue jadis si familière.
[...] 
Cette journée d'automne est déjà loin, mais c'est comme si j'y étais encore. Le porte-savon est accroché au-dessus de mon évier. J'y tiens énormément. Je l'ai trouvé dans les ruines d'un souvenir, parmi les gravats, au Lézigot, dans une maisonnette au crépi rose près de Pleucadeuc. Il y était déjà pendant la guerre, quand le savon venait à manquer. Il était encore là quand nous étions enfants, Papa et moi, lui maigrichon et moi gras-souillette. Quand mon grand-père allait puiser de l'eau orange au ruisseau pour faire le café, quand mes sœurs pêchaient et que ma mère comptait ses mailles. Et pendant ces autres jours d'été qui se suffisent à eux-mêmes et que tout le monde a oubliés. »

« - Mon père a eu une belle vie, lui aussi... Rhoo, c'était quand même un drôle de type... Ça doit être de lui que nous tenons l'humour familial ! Il avait deux alambics, qu'il menait de ferme en ferme. Le travail ne lui prenait que six mois dans l'année, et le reste du temps, il le consacrait à s'occuper de son jardin, au Lézigot. Il y avait des rosiers par centaines. Il faisait venir ses plantes de Nantes, par le canal de Nantes à Brest.
- Maman dit qu'il avait un accent breton à couper au couteau et qu'elle ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait !
- Oh oui, c'est drôle, elle dit ça. Je ne m'en suis jamais rendu compte. Je n'en ai que des souvenirs merveilleux. Je donnerais un jour du temps qu'il me reste pour passer une heure avec lui.
- Avant, tu disais que tu donnerais une semaine pour passer un jour avec lui.
- Oui tu vois, je m'adapte. »

« Nous avons vécu les deux semaines qui ont suivi en état d'hypnose, comme dans un rêve. Je garde de ces journées un sentiment étrange et flou d'urgence, de joie, de fatigue, de tristesse et de tendresse mêlées. Papa n'en avait plus pour longtemps, il le savait et nous aussi. Nous ignorions de combien de temps exactement nous disposions, mais il s'affaiblissait chaque jour un peu plus, et personne ne se faisait d'illusions. Chaque moment passé ensemble comptait. Il fallait lui dire ce que nous avions à lui dire, lui poser les questions qu'il fallait lui poser, il fallait apaiser sa douleur et notre chagrin, il fallait qu'il voie son atelier transformé et puisse imaginer ce que serait cet endroit quand il ne serait plus là. Il fallait faire tout cela sans trop réfléchir, sans se laisser rattraper par le désespoir ni tomber d'épuisement - Maman avait le visage creusé et Barbara des yeux terrifiés. Moi, je ne sais pas quelle tête j'avais, ce n'était pas le moment de se regarder dans la glace. »

« Dans des périodes comme celles-là, les paroles compatissantes ne servent à rien, et je ne connais pas de plus grand réconfort que le miracle de lasagnes encore chaudes, d'un cake au citron et d'un raccordement électrique tout neuf au plafond d'un atelier. »

« - Tu ne manges rien...
- Écoute, ma petite chérie, il faut que je t'explique quelque chose. Pour moi, tout a un goût de carton. Les frites et les gâteaux, les tartines de beurre, tout. Je me force à manger parce que je vous aime, mais je n'ai envie de rien.
- Je pourrais te refaire de la bouillie comme te faisait mamie quand tu étais petit, avec de la farine et du lait.
- Oui, ça je pourrais essayer d'en manger. Mais la sienne n'était pas pareille, elle accrochait au fond de la casserole, la cuillère tenait toute droite dedans.
- Je sais bien, j'ai essayé de la faire trop cuire, comme elle, mais la casserole est en Tefal alors ça n'attache pas... »

« - Ah, quelle vacherie, quand même ! J'aurais préféré vivre en me croyant en bonne santé plutôt que mourir en me sachant malade. »

« Savoir qu'il s'agissait d'une douce agonie ne nous était d'aucun réconfort. La mort n'est pas une chose qui prête au relativisme. »

« Quiconque a un jour observé une croûte de fromage au microscope ne peut se leurrer sur la vacuité de nos existences. En regardant à travers la lunette, on voit des acariens (appelés « artisons ») vaquer à leurs occupations. On ne sait quelles pensées s'agitent derrière leurs yeux noirs, ni vers quel rendez-vous ils se hâtent. On ignore s'ils ont des joies, des peurs ou des souvenirs. Mais en les regardant, on comprend que nous sommes, comme eux, des insectes insignifiants, voués à la mort et à l'oubli, perdus dans l'infinité de l'Univers sans cesse en expansion. Cette idée est insupportable. Pour ne pas y penser, l'humain est obligé de faire diversion. Ceux d'entre nous qui ne se démènent pas pour leur survie s'occupent à n'importe quoi d'autre: ils déclenchent des guerres ou militent contre l'immigration. Ils s'accrochent à leurs certitudes, collectionnent des fèves ou des boîtes à biscuits, signent des pétitions, baisent tant qu'ils peuvent, bricolent par-ci par-là, se passionnent pour des polices d'assurance, repassent leurs slips, font des réunions ou achètent la dernière voiture toutes options. Tout, plutôt que regarder la mort en face.
Mais ces jours-là, je n'avais pas le choix. »

« Nous étions complètement perdues. Avant d'y être confrontées, nous ne savions rien des mystères qui entourent la mort d'un proche. Nous découvrions qu'il ne suffisait pas de faire des travaux dans l'atelier ou de bomber un déambulateur pour que tout se passe au mieux. »

« L'humour est comme une torche enflammée qui tient à distance les bêtes sauvages autour des feux de camp, dans les romans d'aventures. C'est un peu ce que nous étions, ce soir-là, assis sur le canapé de la salle de séjour, dans la maison soudain terriblement silencieuse: des trappeurs au cœur d'une forêt, serrés autour d'un Banco pour se tenir chaud et lutter contre la peur. Ceux qu'on aime souffrent et meurent, et on se surprend à rire encore. Le chocolat est délicieux. Le champ de lin n'a rien perdu de sa beauté, la clématite sauvage croule sous les fleurs. Ça sent le maquis corse et la lande bretonne, les ronces larges comme des tuyaux d'arrosage promettent des mûres aussi grosses que des noix, on se dit qu'on pourra en faire des tonnes de confiture. Malgré tout.
Après ça, nous sommes allés promener Gommette.
Sa joie était drôle à voir. Elle exultait, frétillant de partout, poussant des aboiements d'excitation, secouant une chaussure, mâchouillant sa laisse, inconsciente du drame et de notre stupeur.
Un ticket gagnant, un bon mot, l'été et un chien content, tout cela était irréel, en inadéquation avec ce qu'aurait dû être notre humeur. Tout avait changé, mais rien n'était différent, la vie continuait. »

« Pour saisir les préoccupations d'une époque, il suffit d'écouter des chansons populaires. Celles d'aujourd'hui parlent pour la plupart de chagrins d'amour. Du temps des yéyés, on chantait l'interdiction de coucher avant le mariage. Les chansons du Moyen Âge, elles, avaient toutes quelque chose à voir avec la mort, le plus souvent prématurée. Cela faisait partie de la vie. Le jeune François Villon, avant de partir en voyage, avait écrit son testament, selon l'usage de l'époque. Car lui savait déjà que ce monde n'est qu'abusion - il n'est qui contre mort résiste, ne qui treuve provision. »

« L'habitude des masques mortuaires de cire ou de plâtre s'est aussi perdue. Ils étaient réalisés à des fins de commémoration ou d'expertise médico-légale et l'on trouve encore toute une collection de visages de grands hommes saisis quelques minutes après leur mort. Les masques de Napoléon, Dante, Beethoven ou Tolstoï ferment les yeux : ils ne pensent plus à conquérir le monde, à composer la rime, le roman ou l'accord parfaits on dirait qu'ils se reposent. Le moulage le plus célèbre est celui d'une jeune femme au doux sourire, une inconnue prétendument noyée dans la Seine. Elle fut l'objet d'un engouement populaire. Rilke en parle dans ses Cahiers de Malte Laurids Brigge, elle est la « Joconde suicidée » de l'Auré-lien d'Aragon, Nabokov lui consacre un poème et elle a même inspiré Guillaume Musso. En 1960 comble de la consécration, l'inconnue de la Seine servit de modèle à « Resusci Anne », le mannequin utilisé pour les entraînements à la réanimation - des noyés et des autres - par le bouche-à-bouche. Elle gagna par là même le surnom de femme la plus embrassée du monde».
J'ai vaguement pensé à mouler le visage de Papa, mais je nous imaginais mal arriver au funérarium avec une bassine et un sac de plâtre. Ça en aurait mis partout, et Maman n'aurait certainement pas été d'accord. Je n'ai pas non plus osé faire de belle photographie à la façon de Victor Hugo immortalisé par les studios Nadar. Mon père aurait sans doute apprécié la solennité du procédé, mais les temps changent, et j'étais déjà à mon maximum. »

« Lorsque nous avons tous été réunis autour du cercueil, Barbara a distribué aux enfants des pistolets à bulles peints du même bleu. « Papa disait qu'il ne cherchait pas ses idées, mais qu'elles lui venaient spontanément, comme des bulles viennent éclater à la surface d'une cuve en fermentation, a-t-elle dit. Il n'est plus avec nous, mais ses idées sont toujours là. » Les enfants se sont égaillés entre les tombes, une nuée de bulles de savon s'est élevée dans les airs, voletant joyeusement au-dessus de nos têtes. Alors, Barbara s'est mise à jouer à l'accordéon un air qu'elle avait composé lorsque notre père était à l'hôpital. Elle s'accompagnait en soufflant dans un étrange instrument de son invention, fait d'un tube en plastique gainé de tissu, dont le son doux et mélancolique faisait penser à celui d'un thérémine. »

« On ne peut pas tout raconter d'une vie, surtout lorsqu'elle a été beaucoup vécue et qu'elle est vue à hauteur d'enfant. Lorsqu'on referme un livre, il ne nous reste en tête que quelques passages, une impression diffuse, des souvenirs plus ou moins fidèles, parfois une phrase seulement. S'il m'arrive d'oublier les images, j'ai la mémoire précise des mots, et il ne se passe pas un jour sans que je ne repense aux dernières paroles de mon père. »

Quatrième de couverture

Il faut que je raconte cette histoire tant qu'il me reste de la peinture bleue sur les mains. Elle finira par disparaître, et j'ai peur que les souvenirs s'en aillent avec elle, comme un rêve qui s'échappe au réveil et qu'on ne peut retenir. Avec ce bleu, j'ai peint le cercueil de Papa.

Bernard Mélois est sculpteur. Il a consacré son existence à souder des figures spectaculaires dans le capharnaüm de son atelier, en chantant sous une pluie d'étincelles. Alors qu'il vit ses derniers jours, ses filles reviennent dans leur maison d'enfance. En compagnie de leur mère, des amis, des voisins, elles vont faire de sa mort une fête, et de son enterrement une cœuvre d'art. Périple en Bretagne pour faire émailler la croix, customisation du cercueil, préparatifs d'une cérémonie digne d'un concert au Stade de France: l'autrice raconte cette période irréelle et l'histoire de ce père hors du commun dont la voix éclaire le récit.

D'une fantaisie irrésistible, Alors c'est bien offre un regard sensible et inattendu sur la perte et la filiation. C'est aussi l'hommage de l'artiste Clémentine Mélois à son père, ce bricoleur de génie qui lui a transmis son humour inquiet, son amour des mots et son vital élan de création.

Clémentine Mélois est artiste plasticienne et écrivaine. Membre de l'Oulipo, elle est notamment l'autrice, aux Éditions Grasset, de Cent titres (2014), Sinon j'oublie (2017) et Dehors, la tempête (2020).

Éditions l'arbalète gallimard,  juin 2024
202 pages

vendredi 11 septembre 2026

Une unique lueur ★★★★☆ de Fred Vargas

Primo
, quel plaisir de retrouver Adamsberg,
Ce commissaire étrange aux intuitions vagabondes.

Secundo, son esprit, toujours un peu en vrac,
Qui cherche sans savoir exactement ce qu'il cherche.

Tertio, Vargas sait si bien tisser son intrigue
Qu'on se laisse embarquer sans vraiment résister.

Quatro, de Paris jusqu'à Los Angeles,
On voyage aussi loin que dans sa tête en bazar.

Cinquo, des dialogues savoureux et bien pensés,
Qui font mouche, font sourire et parfois s'enflammer.

Sexto, des fausses pistes, ben oui, pardi !
Parce qu'avec Adamsberg, rien n'est jamais tout droit.

Septimo, Nerval surgit au cœur du roman,
Et soudain, dans l'enquête, les vers viennent éclairer
Ce que l'on ne comprend pas encore tout à fait.

Octavo, nul n'est ordinaire en cette brigade,
Où même les vieux conciles suintent d'érudition.

Nono, suivre un fil qu'on ne voit presque pas,
Laisser filer la ligne, jusqu'au fond de la vase.

Decimo, chercher encore, tâtonner dans le noir,
Puis apercevoir au loin une unique lueur.

Et si vous aimez les bons polars, ma foi,
Celui-ci mérite bien qu'on le laisse nous embarquer.

« Le reste, c'est le bazar habituel des femmes, rien à signaler, précisa-t-il avec une moue de dédain. Stylos, mouchoirs en papier, crayon à maquillage, miroir de poche, brosse, photos, clefs, gel hydroalcoolique, chewing-gums à la menthe sans sucre, porte-monnaie et tout le bazar.
- Pas de rouge à lèvres ?
- Pas vu.
- Qu'entendez-vous par « le bazar habituel des femmes » ? questionna Veyrenc d'un ton peu engageant.
Le grand blond ne perçut pas le ton peu engageant et haussa les épaules. On était entre hommes, non ?
- Leur bazar, quoi, vous connaissez. Il y a même un minuscule ours en peluche. C'est dire.
Adamsberg songea à l'une de ses sœurs qui lui envoyait chaque année un petit hippopotame en peluche. Pourquoi, il ne l'avait jamais su. Si bien que des minus-cules peluches, il en traînait dans le tiroir de son propre bureau.
- Elles trimballent toutes tellement de trucs qu'elles ont besoin d'un sac, continuait le blond. On a des sacs, nous ? Non, on ne fait pas de manières.
- C'est certain, poursuivit Veyrenc. Car nous, ce bazar, on le fourre tout entier sans faire de manières et en vrac dans nos poches de pantalon, qui gonflent très inélégamment le long de nos cuisses. Très. Remplacez le crayon à maquillage par des préservatifs et le miroir par un couteau suisse et vous y êtes.
Le commissaire posa sa main sur le bras de Veyrenc pour l'inciter au calme.
- Il y a plus urgent, Louis.
- Non mais c'est qui, ce con ? dit Veyrenc. »

« - Des conciles? Dans ton vieux bâtiment, il y a eu des réunions épiscopales ?
- Pourquoi tu me demandes cela ?
- Mais parce qu'un concile, si je ne me trompe pas, c'est une assemblée d'évêques.
- Eh bien c'est le nom de notre grande salle de réunion. Cela vient de l'érudition. Parce que notre problème et notre exploit, à la Brigade, c'est qu'elle abrite un monument d'érudition. Alors il suinte. D'où le concile.
- Mais il est où, ce monument ?
- Dans la tête du commandant Danglard. On compte un certain nombre d'éléments peu ordinaires dans l'équipe.
- Mais qui est ordinaire, Ad ?
- Personne. Néanmoins, je ne pense pas que ces éléments seraient du goût de ton capitaine. Si tu nous rejoins dans l'opération jonctionnement, je compte sur ta discrétion.  Marcus hocha vigoureusement la tête, tandis qu'il lui semblait sentir de nouveau et quinze ans plus tard la poigne d'Adamsberg le hissant de justesse hors du bouillonnement glacé du fleuve.
- Cela va de soi, dit-il. Mais il y a autre chose : je ne suis pas un aigle, Ad. J'ai planté l'enquête sur Alice Verdel, je ne serai pas meilleur avec Florence Belleville.
Adamsberg observa le visage attristé du lieutenant.
- On va le boire, ce coup ? »

« Mais nos mots, Voisenet, ont bien souvent un recto et un verso. »

« Cette solution aurait dû l'apaiser mais à l'inverse, ses pen-sées entrèrent brusquement en rébellion. Non. Il ne croyait pas à l'eau de roche claire et se fichait présentement des explications limpides. Les eaux de l'ovni étaient boueuses et opaques, et c'est dans cette boue qu'il fallait le suivre, au fil de ses folies. Il était aux trousses de cette anguille en or et anguille d'amour et cela seul comptait, sans qu'il puisse désormais s'expliquer pourquoi. N'importe, comme il avait dit à Danglard. »

« - Il est toujours comme cela? demanda Rivière au brigadier Noël. Le commissaire ?
- Toujours comment?
- Je ne sais pas.
- Lui non plus.
- Il ne sait pas ce qu'il cherche ?
- Il sait qu'il cherche.
- Et alors ?
- Alors il laisse filer la ligne.
- Ah bien. Comme un pêcheur, en quelque sorte ? 
- Dans des eaux mouvantes et jusqu'à la vase. Il y a plein de machins dans la vase.
- Et parmi ces machins, il trouvera ?
Noël haussa les épaules.
- Il l'a dit lui-même : « Une unique lueur. » Au loin.
- Ça fait peu.
- Très. »

« - Elles sont toutes comme cela. Il y a un truc qui me chiffonne.
- Quel truc ?
- Je n'en sais rien.
- Tu as tout le temps des trucs qui te chiffonnent. Ça ne te chiffonne pas ?
- Quoi ?
- Ça ne te chiffonne pas d'avoir tout le temps des trucs qui te chiffonnent ?
- J'ai l'habitude. Autre chose. Comment comprends-tu que l'ovni, à présent en phase d'ébullition...
- D'éruption volcanique, même.
- De frénésie.
- D'incandescence.
- Donc comment comprends-tu qu'il se soit abstenu de frapper samedi et dimanche ? Ce sont ses jours de prédilection. Et ça l'était déjà du temps de ton Alice. Sûrement parce que les samedis et dimanches, il ne bosse pas. Ce mec a un boulot, c'est certain.
- Comme tous les braves tueurs organisés à la vie bien rangée. J'aimerais pouvoir en dire autant, je suis encore de service samedi.
- Mais le week-end dernier, incandescence ou pas, rien. Il n'a pas bougé. »

Quatrième de couverture

- Vous avez regardé les photos, Danglard ? De la scène du crime ? demanda Adamsberg.
- Cela va de soi.
-,Et donc ? Cela vous dit quelque chose ? Parce qu'à moi, oui.
- Tiens. Et cela vous raconte quoi ?
- Mais justement, rien. C'est quelque chose que je ne sais pas alors que cela me dit quelque chose. Donc ?
- Aucune idée.
- Faites un effort, nom d'un chien.
- Désolé, commissaire, dit Danglard avec une pointe d'indifférence.
- Bien. Réunion plénière dans quinze minutes. Il nous faut comprendre.
- Comprendre quoi ?
- Mais le quelque chose, commandant. On commence par là.

Éditions Flammarion,  avril 2026
523 pages 

jeudi 10 septembre 2026

Une histoire d'amour et de violence ★★★☆☆ d'Olivier Bourdeaut

Il en faut du courage pour écrire un tel texte. Pour revenir sur une enfance marquée par les coups, les humiliations et l'emprise d'un père violent. Pour tenter, des années plus tard, de comprendre celui qui a fait tant de mal.

Et pourtant...

Il y a de l'amour dans les propos d'Olivier Bourdeaut envers son père. Il reste un père. Et je peux comprendre que les sentiments soient plus complexes que la seule colère ou le ressentiment. Mais j'ai été gênée par la tendresse qui transparaît malgré tout, car certaines scènes de violence sont d'une brutalité inouïe, et j'ai eu du mal à les faire coexister avec le regard que l'auteur continue de porter sur lui.

Le syndrome de Korsakoff éclaire en partie son comportement. Plus loin, l'auteur cherche aussi à comprendre ce qui a pu arriver au fils pour qu'il devienne ce père-là. Je comprends cette démarche. Mais pour moi, comprendre n'est pas excuser. Certains comportements restent, à mes yeux, profondément condamnables.

La scène du pardon m'a particulièrement questionnée. Non pas parce que je ne comprends pas que l'on puisse pardonner, mais parce que j'ai eu le sentiment que la victime portait, une fois encore, une charge qui ne devrait pas lui appartenir. Comment sortir d'une telle histoire sans continuer à porter ce qui appartient à celui qui vous a fait du mal ?

Peut-être est-ce justement ce que cherche à faire Olivier Bourdeaut : comprendre ce qu'il est devenu à cause de son père, mesurer ce qu'il risque de transmettre à son tour, et, surtout, tenter de rompre la chaîne.

« Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »
Cette phrase m'a beaucoup marquée. Comme celle-ci : « J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

C'est là que j'ai le mieux saisi la nécessité de ce récit : déposer enfin quelque chose, se libérer, ne pas reproduire la violence. Je perçois la puissance de cette démarche. Malgré cela, je suis restée en marge du mouvement émotionnel que l'auteur nous propose.

L'écriture est belle, souvent drôle malgré la gravité du sujet, et j'ai lu ce livre presque d'une traite. J'y ai retrouvé, par moments, cet humour qui m'avait tant plu dans "En attendant Bojangles", et c'est d'ailleurs avec cette attente que je l'avais ouvert : je voulais comprendre comment un écrivain marqué par une enfance aussi sombre avait pu imaginer une histoire aussi lumineuse. Sur ce point précis, je ne suis pas certaine d'avoir trouvé ce que je cherchais.

Je ressors donc de cette lecture avec des sentiments partagés : beaucoup de respect pour la démarche de l'auteur, mais aussi un malaise qui ne m'a presque jamais quittée.

Si vous aimez les récits intimes et les histoires de filiation, les textes qui interrogent les blessures de l'enfance, la transmission et la possibilité de se libérer de son histoire, alors ce livre pourrait vous toucher.

« J'ai un mauvais pressentiment depuis l'apostrophe d'un cousin sur le parking de la place du village. Il est psychiatre, et les psychiatres sont de grands enfants égocentriques, ils veulent se faire remarquer, marquer les esprits à tout prix, Il me lance : « Alors tu as enfin laissé partir ton père ? » « Alors tu as enfin laissé partir ton père ! » J'écris les deux versions car je ne sais toujours pas si c'était une question ou une affirmation. Je souris poliment, car c'est ainsi qu'il faut procéder avec ces gens étranges, mais je dois reconnaître que cette phrase idiote m'accompagne jusqu'au parvis de l'église. Il a réussi son tour de magie. En me balançant sa petite charade, un sourire en coin, il a parasité le début de la journée.
Comment ça, je l'ai enfin laissé partir ? Est-ce à dire que c'est moi qui ai décidé du moment où mon père allait mourir ? Que c'est moi qui l'empêchais de rendre son dernier soupir ? Que je retenais mon père ou qu'il s'accrochait à la vie à cause de moi ? Et d'ailleurs, j'ai deux frères et deux sœurs, pourquoi n'a-t-il pas dit : « Alors vous avez enfin laissé partir votre père. » J'aurais donc été le seul à avoir décidé de le laisser mourir ? 
Personne ne décidait quoi que ce soit à la place de mon père, surtout pas sa mort. Il avait eu une formule magnifiquement cruelle pour refuser que mon petit frère vienne le voir une dernière fois: « Occupe-toi de ta vie, je me charge de ma mort, je ne veux plus te voir. » Mon père aurait pu être publicitaire, de ceux qui font passer des messages atroces avec le sourire. C'est lui qui s'est laissé partir, ses enfants n'y sont pour rien, je n'y suis pour rien. Même si j'ai rêvé de sa mort chaque soir de ma jeunesse, si j'ai mille fois rêvé de le tuer avant de m'endormir, je n'en suis pas responsable. Les cancers l'ont tué, pas moi. L'alcool et les cigarettes l'ont tué, pas moi. »

« En somme, son raisonnement est le suivant: tu ne vas pas rater un cours de biologie ou de mathématiques passionnant pour assister à l'enterrement du frère de ta copine. Avec le pouce dirigé vers le bas et, comme s'exclament les jurés dans les émissions de télé-réalité, il me dit : « Pour moi, ce sera un grand non. » Il y a des non plus grands que d'autres, celui-ci est immense. »

« Quoi qu'il en soit, ce matin-là j'ai bien fait une bêtise, j'en suis conscient. J'ai fugué. J'ai mal agi pour une bonne cause, mais plus tard, lorsque je connaîtrai enfin une liberté totale, celle-ci aura toujours un goût d'interdit. Ce qui la rendra vénéneuse et immensément désirable. »

« Être édité me donnait enfin un rôle dans la vie, un statut dans la société. Ce n'était pas rien. C'était tout. J'ai longtemps détourné cette citation de Théophile Gautier : « II n'y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid. » Et je la complétais en proclamant qu'à ce titre, j'étais magnifique. Bon, eh bien j'étais fatigué d'être magnifique de cette manière-là. J'avais alors l'habitude de remplir le vide de ma vie par des citations.
Tout le monde le sait, il n'y a rien de plus pratique qu'une citation pour paraître intelligent grâce au travail d'un autre.
J'étais épuisé de vivre aux crochets de mes proches, et eux l'étaient plus encore. J'étais à bout de souffle, en bout de course et l'appel d'Emmanuelle était arrivé à point nommé. »

« Tous ces pouces levés me donnent l'impression d'avoir gagné un match de foot et ça tombe mal, je déteste le foot. Et après la rencontre avec le psychiatre sur le parking, je trouve que ça fait beaucoup. Je suis de fort mauvaise humeur, je dois lire l'éloge funèbre de mon père et je ne vois pas comment je vais pouvoir m'en acquitter avec les dents qui grincent. J'ai déjà eu un mal fou à l'écrire. Non pas que je manquais de matière, trente-six ans de relations, mais j'avais manqué de temps. Je n'avais strictement rien fait de ma vie pendant des années et mon père décidait de mourir au moment même où j'étais sous l'eau, où pour la première fois de mon existence je pouvais dire : « Désolé, mais là j'ai trop de boulot. Demain peut-être ? » Lui, dont une des principales activités avec moi aura été de me gifler en me demandant de travailler, aurait été fier de moi : je travaillais enfin. »

« C'est bien connu, la mort gomme les défauts et accentue les qualités. C'est ce que je constate cette nuit-là devant le petit bureau d'une chambre d'hôtel de Saint-Malo, où je me trouve pour un salon du livre. Mais en réalité, la première chose que je remarque, c'est plutôt l'horripilante petite lumière rouge du détecteur de fumée qui clignote. À cette époque, j'étais incapable d'écrire sans nicotine. Surtout un texte comme celui-là. J'avais lu que Houellebecq fumait dans ses chambres d'hôtel, je pouvais le faire aussi, j'étais devenu quelqu'un, un écrivain maudit peut fumer partout. Ce n'est pas tous les jours qu'on doit écrire l'éloge funèbre de son père. »

« Dans ce genre d'exercice, ce n'est pas le temps de la lecture qui bouleverse et qui serre la gorge, c'est l'écriture du texte, c'est l'agonie du défunt, c'est la vie qu'on a eue avec lui. Cette gorge nouée, cette poitrine qui tambourine, c'est toute une histoire qui s'achève, une histoire qui a commencé le jour de votre naissance lorsque votre père vous a pris dans ses bras pour la première fois et qu'après vous avoir embrassé, il vous a dit : « Bonjour mon fils, tout va bien se passer. »
Et rien ne s'est déroulé comme prévu. Pourtant, je suis dans cette église, trente-six ans plus tard, debout devant une centaine de personnes, à tenter de rester digne, à retenir ce chagrin qui ne m'a jamais quitté et dont la source est là, sous mes yeux, qui n'entend même pas le texte médiocre que j'ai eu tant de mal à écrire pour elle. Cette conversation qui finalement n'a jamais eu lieu s'achève maintenant, à cet instant précis.
Je me suis retenu tout au long de ma lecture, mais le je t'aime que je lance pour conclure est un peu étouffé. Je plie mon texte, le glisse dans la poche intérieure de ma veste, je descends les quelques marches et tombe dans les bras de mon cousin Matthieu pour qui j'ai beaucoup d'affection. Et la tête sur son épaule, je m'abandonne, mes yeux se vident. Et mon nez aussi. Lorsque je relève la tête, la pauvre veste en tweed de mon cousin est souillée, il le remarque avec un rictus de dégoût splendide. Entre la mort de son oncle et la morve de son cousin, tout d'un coup, il ne sait pas ce qui est le plus triste. Et à vrai dire, cette hésitation dans la hiérarchie des chagrins me fait exploser de rire. »

« Il s'agit d'un véritable processus de paix. Ni plus, ni moins. C'est-à-dire qu'il y a des négociations en amont. Nous n'en sommes pas aux échanges de courriers, mais quand même, le belligérant a des exigences très précises concernant les termes de l'accord.
Magnanime, j'accepte de formuler toutes les excuses exi-gées. Je n'écoute même plus ses reproches tant cela me semble dérisoire. J'ai déjà gagné. Quelque chose a disparu en moi, un sentiment qui ronge, une envie qui dévore. La vengeance. Je n'ai plus envie de me venger d'avoir été cogné et enfermé. Je suis libéré et je dois célébrer cette liberté. »

« Le plus difficile, et je suis presque obligé de me mordre la langue, est de faire mes excuses pour des choses dont je ne me sens pas du tout coupable. Un effort surhumain, c'est le souvenir que je garde de ce moment.
Contre toute attente, après une nouvelle salve d'excuses concernant une affaire dans laquelle j'étais persuadé d'être la victime, mon père se lève, me prend dans ses bras et se met à pleurer. Je me retrouve à lui caresser le dos, une seconde après avoir envisagé de le jeter par la fenêtre. C'est un moment d'une intensité rare. Et je souris. Je souris de cette farce que nous offre cette volte-face. Je souris car je suis soulagé que cette période s'achève. Je souris car je suis soulagé que ce procès de vingt minutes, cette éternité de repentance soit terminée. Je souris car je suis heureux, tout simplement. J'ai fait une chose bien et compliquée. Ce n'est pas tous les jours que je fais des trucs bien et ma paresse m'interdit souvent de faire des choses compliquées.
Sauf que ce sourire, mon père l'aperçoit entre deux sanglots, et allez savoir pourquoi, il l'interprète comme une sorte de mauvais rire, un truc sadique. Il le dira plus tard : « Olivier souriait, heureux de me voir pleurer. » Quelle idée franchement, se couvrir la tête de cendres, accepter sa part de responsabilité dans Hiroshima, reconnaître être à l'origine d'un tremblement de terre au Népal, avouer avoir organisé la famine en Afrique, formuler à haute voix être un fils indigne, uniquement afin de pouvoir éclater de rire en tenant son père dans ses bras. Je ne suis pas quelqu'un de très logique mais là, franchement, il aurait fallu être un psychopathe pour faire ça: me réjouir de sa peine, me moquer de ses larmes que je n'avais pas cherchées. Mais peu importe, finalement. Je sais que j'ai réglé une chose essentielle. Par pur égoïsme j'ai accepté d'être un monstre. »

« À la fois, je veux le pleurer, mais aussi m'assurer qu'il va être définitivement enterré, que toute cette histoire est bien terminée, qu'il ne va pas se reconstituer et sortir de ce trou pour m'engueuler, me demander de me mettre à genoux ou quelque chose dans ce genre-là. »

« « Que les hommes ont donc la mémoire courte ! Et se peut-il qu'en devenant des pères ils oublient aussitôt qu'ils ont été des fils », disait Sacha Guitry. »

« Avant d'être un père, j'avais oublié que Pierre avait été un fils. Et un jour, il faudra que je me penche sur ce qui est arrivé à ce fils pour qu'il soit devenu ce père-là. »

« Alors que ma vie était en train de changer, je conservais mes réflexes de mauvais élève, toujours en retard. En prévision de la sortie de mon premier roman, mon éditrice me demandait depuis plusieurs jours de faire une série de photos pour mon dossier de presse. À ce moment-là j'étais en Espagne aux côtés de mon père mourant. Pour me changer les idées, j'allais faire deux ou trois heures de kayak tous les matins et ces séances se transformaient souvent en pure schizophrénie. Je commençais par pagayer comme un fou pour m'éloigner de la réalité, de cette mort annoncée qui plombait nos journées. Puis une fois au large, c'est-à-dire derrière l'île de la Olla, sous l'influence cumulée de l'endorphine et de la nicotine je me mettais à rire comme un dément en pensant au braquage que je venais de commettre. À l'époque, rien ne m'assurait encore d'un succès, mais l'idée seule de voir mon texte paraître sous forme de livre sur les rayons des librairies me donnait l'impression d'avoir braqué une banque. Alors je fumais des clopes sur mon kayak et je riais au bec des goélands et des cormorans en pensant à ces années d'écriture sans garantie d'être édité, d'écriture dans le vide. En pagayant j'alternais entre euphorie et mélancolie et mon kayak ressemblait à une vieille locomotive tant je fumais en me dirigeant vers cette montagne somptueuse qui se jette dans la mer. »

« Je dis souvent que pour rien au monde je ne changerais mon enfance et mon adolescence. Et même si parfois j'ai le sentiment amer d'avoir vu ma jeunesse foutue à la poubelle, je n'ai aucun regret. En revanche, je sais que si une fée maléfique venait me voir avec une baguette magique pour me renvoyer dans ma chambre d'enfant à l'âge de huit ans, sachant ce qui m'attend, je me dirigerais vers la fenêtre, je l'ouvrirais et je sauterais. Sans aucune hésitation. Pour rien au monde je ne revivrais ces années d'enfer. Rien.
Et je comprends mieux la théorie de Jean d'Ormesson, cette enfance, cette poubelle, c'est mon trésor. Qui peut se vanter d'avoir une anecdote pour chaque jour durant vingt ans ? Oui, ce genre de souvenir est plus simple à retenir que celui, par exemple, de la joie de manger une tartine de confiture devant un fleuve avec sa grand-mère, car la violence on la rumine, on l'entretient, on s'en souvient et on la ressert des années plus tard sur un divan ou sur une feuille de papier. J'ai choisi la seconde option. »

« Aujourd'hui je suis seul. Plus que jamais, je suis libre. Je te dois tout, je ne te dois plus rien. Je te devais bien ce texte. »

« Jamais je n'ai eu le sentiment d'être une victime. Au début tout cela me semblait normal, puis j'étais persuadé que c'était mérité, et, lorsque j'ai commencé à en parler autour de moi, que j'ai vu ces regards horrifiés ou dubita-tifs, c'était presque terminé.
Pas le temps d'être une victime, une autre vie commençait. J'avais autre chose à faire que de me plaindre, il fallait continuer à se battre, il fallait continuer à rendre les coups que j'avais reçus. Il fallait que quelqu'un paie à sa place. Je me suis vengé sur les autres. Voilà, vous allez déguster pour lui. J'ai passé vingt ans à me venger, une violence aveugle, une violence sourde, une violence dénuée de sens. Tant pis pour eux, tant pis pour moi.
Pourquoi écrire là-dessus ? Pourquoi replonger dans ce merdier alors que son initiateur est mort, incinéré et enterré, que toute cette histoire s'est passée au siècle dernier ? Certains me disent que ça me fera du bien, qu'il faut purger cette histoire par l'écriture une bonne fois pour toutes. Tu parles. Me lever à cinq heures du matin pour me cogner la tête contre des fantômes, des souvenirs, des questions sans réponse, oui oui, bien sûr ça me fera du bien, le plus grand bien même. Alors que je pourrais rester au lit, dormir et pourquoi pas rêver. Non, je vais mettre mon réveil, quitter les draps chauds pour me plonger volontairement dans un cauchemar. »

« Je commence à comprendre pourquoi je vais écrire ce livre. Non pas pour tuer le père, non non, si j'en ai rêvé toute la première partie de ma vie, il l'a très bien fait tout seul. J'écris ce livre pour m'empêcher, pour me retenir, pour vous rendre témoins en quelque sorte d'un crime que je refuse de commettre. Ce livre sera je l'espère l'antidote qui m'empêchera un jour d'envoyer une rafale de gifles dans le sourire de mon fils, une humiliation dans sa joie de vivre.
Voilà. J'écris ce livre pour tuer le fils que j'avais fini par devenir. »

« Alors qu'il est le plus grand échec de ma vie et que c'est grâce à celui-ci que j'écris aujourd'hui. »

« Deux ans avant je voulais me remettre au travail, je n'avais rien déterminé, je voulais procéder comme avec Bojangles, non pas en écrire un autre mais suivre la même technique, c'est-à-dire ne rien préparer, écrire au fil de l'eau une histoire que je voulais drôle et poignante. Un cahier des charges assez simple, je faisais confiance à mon improvisation, je verrais bien où mes doigts dansant sur le clavier allaient me mener. Et ces doigts m'ont mené tout droit vers la dépression carabinée. Après deux années à espérer, Suzon, ma femme, était enfin enceinte. J'avais un plan implacable, j'allais accoucher d'un texte ravissant pendant la grossesse de mon épouse, et, satisfait du travail accompli, j'attendrais sereinement la naissance de notre enfant. L'année 2022 serait un très grand millésime pour notre famille. Je pourrais présenter à mon fils, plus tard, le fruit fabuleux de mon travail, ce cadeau de bienvenue que j'avais concocté pour lui. Mais rien de convenable ne sort de ma tête. Pire, tout est médiocre, c'est dramatique. Rien ne marche, je commence à paniquer. Et je sombre. »

« Je suis un monstre fou et alcoolique. Et ça tombe mal quand même, car c'est ce que j'ai longtemps reproché à mon père d'être. »

« Nous sommes tous partis en claquant la porte, soit parce qu'il nous l'avait ouverte, soit parce qu'on ne pouvait plus respirer. Alors nous partions la nuit, nous courions dans la rue avec des rires déments, des rires de soulagement. La liberté nous enivrait. De ses enfants, je suis le seul à être revenu. Pourquoi ? Parce que j'étais trop médiocre pour me trouver un travail qui me permette de vivre sans lui.
Mais aussi et surtout parce que je n'arrivais pas à vivre en dehors de lui. J'en avais besoin, sa violence était ma drogue.
Ce conflit permanent, cette ambiance mortifère me rendaient vivant. Les ennemis extérieurs n'étaient jamais à la hauteur. Alors que lui, c'était le combat de ma vie. Pierre n'était jamais décevant, il gagnait tout le temps. »

« C'est pourquoi dans les années 90 je suis devenu un chien enragé qui n'avait que la laisse de son maître pour le retenir. Et d'ailleurs, c'est aussi ainsi que Pierre voyait les choses. Il me l'a dit parfois. Oh pas beaucoup, peut-être cinq ou six fois : « Tu restes là, à mes pieds, comme un chien. Mais comme c'est un ordre peu fréquent, forcément l'esprit s'en souvient. Et on finit aussi par se prendre pour une bête. »

« J'ai toujours aimé cet homme. Même quand je voulais le tuer, je l'aimais. Je pense malheureusement qu'il a raté son passage sur terre et y penser me détruit. Quand tous les membres de votre famille considèrent qu'ils sont plus heureux après votre décès, c'est que votre vie était perfectible, j'imagine. C'est ça le drame. Je l'aime encore mais je préfère qu'il soit mort. »

« Je n'écris pas ce livre pour toi, tu n'es plus là. Pas pour moi, c'est trop tard. Mais pour Henri, mon fils, ton petit fils. Pour mettre un point final aux sacrifices. »

« Je l'aime OUI. Je l'aime MAIS. Je l'aime NON. e l'aime MAIS. »

« Cette histoire est pourtant un fait de société contemporain où peuvent se côtoyer les mots-clefs de l'emprise, du patriarcat, du rapport dominant-dominé. J'y verrais surtout une sorte de dérive sectaire avec un gourou et des adeptes. Servicepublic.fr apporte cette définition: « Une secte se caractérise par une emprise mentale qui porte atteinte à l'équilibre moral, sanitaire, financier et familial d'une personne. » Nous cochons toutes les cases. Le site gouvernemental précise : « La secte cherche à isoler, désociabiliser, endoctriner, déresponsabiliser une personne pour la pousser à une perte d'autonomie ou encore une perte financière. » Et là aussi nous avons les numéros gagnants. Oui, j'exagère un peu avec cette comparaison mais en partant de ce postulat je constate qu'il en revêt toutes les caractéristiques. Oh bien entendu sa volonté n'a jamais été de devenir un gourou, il ne s'est jamais levé un matin en voulant créer un culte mais la réalité c'est que nous avons tous vécu, à un moment ou à un autre, dans un monde parallèle où sa vision tronquée du réel s'est imposée à nous, où cette vision nous a écrasés.
Quand il enferme à clef Solène dans l'appartement tout un week-end pour l'empêcher de sortir et que pour se rebeller elle balance un pot de fleurs par la fenêtre, il nous prend à témoin. Solène est folle. Quand il arrache une mèche de cheveux de ma grande sœur, laissant un trou dans son cuir chevelu, et qu'elle revient avec son propre scalp dans les mains, sa logique est implacable, elle se l'est fait elle-même, elle est donc folle. En se faisant passer pour la victime Pierre nous fait pénétrer une autre réalité où les rôles sont inversés. Franchement, pensons-nous, Solène est allée trop loin. Et ça pourrait être, éventuellement, le cas s'il s'était agi d'une seule brebis galeuse dans une famille de sept membres. Le problème c'est que nous avons tous été des brebis galeuses.
Insidieux, il l'est beaucoup plus avec son épouse. Quelle est la formule déjà ? Tout ce que vous direz sera retenu contre vous. Voilà, avec sa femme il fait preuve d'une rhétorique implacable, tout ce qu'elle dit pour se justifier, se défendre se retourne contre elle. Il est retors. Son employée de maison fait tout pour le satisfaire, pour bien faire, mais par la magie de son raisonnement, non seulement elle échoue, mais en plus elle le fait exprès. Elle ferait systématiquement le contraire de ce qu'il lui a demandé. Les conséquences sont dramatiques, elle ravage l'éducation de ses enfants, elle raconte n'importe quoi, elle ne prend que des mauvaises décisions, elle rate consciemment les repas. Ses colères sont telles devant tant d'échecs que ma mère tremble à l'idée de lui déplaire. Elle dépose donc tout son pouvoir de décision, la moindre initiative, entre les mains de son mari et attend ses directives sagement. »

« Voilà l'idée, je veux qu'il m'admire. Mais surtout, je veux qu'il m'aime, qu'il me le montre, qu'il me le dise. Et clairement, ce n'est pas en grenouillant dans une agence immobilière que ce miracle va advenir. Des années, ça fait des années que dès qu'il me rabaisse, qu'il me punit, je lui réponds dans ma tête un jour tu verras, tu m'admireras. Et ce jour n'est pas venu. L'idée de vengeance qui m'a animé pendant mon enfance et mon adolescence a changé de dimension. Je ne veux plus le tuer, je veux l'éblouir. »

« Comme elle, j'ai une folle envie d'y croire. N'est-ce pas formidable tout ça ? Mes parents étaient séparés, mon père était à l'article de la mort et les voilà qui se tiennent la main dans la rue. Apparemment j'ai hérité du côté fleur bleue de ma mère, cette idylle m'enchante. Ce n'est pas absurde dans la vie de voir ses parents heureux ensemble, il paraîtrait même que c'est essentiel à l'équilibre des enfants. Il était temps car nous sommes tous un peu déglingués dans cette histoire. Nous avons chacun des réactions peu communes face aux choses de la vie. Nerveux, colérique, insensible, cruel, angoissé, froid, violent, extraverti à outrance ou maladivement réservé, chacun réagit à sa manière et c'est rarement la bonne. Ah ça, nous sommes distrayants. »

« L'amour et la violence sont les deux mots qui ont régenté ma vie, mon adolescence. »

« Nous sommes nombreux à avoir connu les coups, les humiliations. Selon l'Unicef des centaines de millions d'enfants connaissent chaque année des violences physiques et psychologiques dans leurs foyers. Me voilà moins seul. Désormais, j'ai un point commun avec une petite fille du Nicaragua, un petit garçon norvégien et pourquoi pas un adolescent d'Érythrée. Finalement quels que soient le cadre, le décor, le climat et le PIB, nous sommes des enfants abimés par ceux qui sont là pour les défendre, les aimer. Assurément, ce n'est pas une bonne manière de commencer sa vie. À mon sens une des citations les plus célèbres du monde est la plus idiote. « Ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » Il vaut mieux être mort que d'entendre une bêtise pareille. Et je suis désolé pour ceux qui se sont tatoué cette ânerie sur le biceps, mais il suffit d'entendre les victimes en tout genre, leurs témoignages et leurs voix brisées, pour se rendre compte que pour la plupart d'entre elles, les coups et les traumatismes ne les ont pas rendues plus fortes. Nous n'avons jamais entendu, non plus, les journalistes qui recueillent ces confidences lancer à l'invité sur un ton exalté : « Mais donc maintenant vous êtes plus fort, n'est-ce pas ? » Pour ma part, je pense que ce qui ne nous tue pas nous rend différents de ce que nous aurions dû être. »

« Je suis donc devenu un adepte du bang. J'ai consacré à cette bouteille de fumée dix ans de ma vie. Je me suis cramé la cervelle avec ces douilles. Shit, douille, bang, que ce vocabulaire est admirablement choisi. C'est une guerre qu'on mène contre sa tête, des batailles qui semblent apporter la paix de l'esprit, et qui, en réalité, abrutissent, anéantissent, laissent filer les jours comme des secondes. Ce fut une telle révélation qu'au début je mettais mon réveil la nuit pour aller fumer à ma fenêtre. Je me réveillais pour me détruire. La destruction était plus belle que mes rêves. »

« De toutes les drogues que j'ai consommées la lecture est la plus puissante, sans descente. C'est la seule qui ne réduise pas l'espérance de vie, au contraire, elle la multiplie par mille sans bouger d'un centimètre. J'ai mis un peu trop de temps à le comprendre. Avant ça j'ai foncé tête baissée dans toutes les substances qui se présentaient. Je pensais être ouvert d'esprit, un aventurier de l'espace. Vas-y balance. File-moi ça. C'est pas censé faire crever ce truc ? Seulement en intraveineuse. Parfait, de toute manière, je m'en cogne, je suis déjà mort. Les frontières, les univers, il fallait tout traverser, tout explorer. Je m'envole. Je me décolle de ma vie, je peux l'observer de loin. C'est donc ça le paradis. Vivre sans vivre. Cette illusion magique et tragique a laissé certains de mes camarades dans un état fantomal. Leur enveloppe est encore là, mais leur esprit s'est envolé à jamais. Définitivement, ils se sont détachés de leur existence. Un marginal, voilà ce que je me flattais d'être. Dans les premiers romans de Bret Easton Ellis certains personnages se droguent pour combler le vide de leurs vies. Je le faisais car la mienne était trop pleine, elle débordait.
Mon père me prédisait un avenir dans la rue, j'étais en train de lui donner raison, je me transformais en déchet. Comment avais-je obtenu cette clef des PTT ? Je ne m'en souviens plus, mais j'avais accès à tous les immeubles de Nantes. Il m'est arrivé souvent de dormir dans des cages d'escalier et même dans un local à poubelles. À quoi ça sert de s'envoler si c'est pour atterrir au milieu des détritus ? Les drogues sont une pyramide de Ponzi. On emprunte à sa vie pour financer d'autres vies, en vivre mille. Au moment du remboursement final, il ne reste que que des dettes sur la seule qui compte, la vraie, la sienne. Ces expériences ne sont pas des opérations rentables. Pas même si l'on s'estimé lésé d'une valeur ni échangeable, ni remboursable : l'enfance. »

« Les moineaux, la solitude pétrifiée, la silhouette menaçante qui devient un corps agressif, la casquette. Je ne penserai qu'à elle. Cette casquette avec son logo brodé est un cadeau d'un de mes amis, j'y tiens plus que tout. La première gifle la fait voler en l'air. Je n'ai pas le temps de me retourner pour la récupérer qu'une rafale de coups m'assomme. Le col de mon t-shirt craque quand il s'en empare pour me tirer. Il me pousse devant lui, nous sommes en bas de la rue Kléber qui doit mesurer deux cent cinquante mètres, puis il faut tourner à gauche pour atteindre la rue Copernic, encore cent mètres pour arriver à la porte de l'immeuble. Mais ça c'est la destination. Elle est assez simple. Le moyen de transport, lui, est plus compliqué. Chacun de mes pas est accompagné d'un coup, de poing, de pied, sur mon dos, dans mes jambes, sur mon cou, sur ma tête. Ma casquette. J'avance, je titube, je me protège tant bien que mal, je marche, courbé et penché, ce trajet est un calvaire, trois cent cinquante mètres, le bout du monde, deux rues, l'éternité. Mon corps brûle. Ma casquette. Il reste l'escalier à gravir. Je trébuche, Pierre me redresse à coups de pied. Je ne sens plus la douleur, seulement les points d'impact, mes oreilles bourdonnent, je n'entends plus rien. La porte d'entrée, le voyage est terminé. Enfin pas tout à fait, dans la chambre, il m'assène de furieux coups de ceinture. Je ne sens plus rien, je peux même dire que je suis bien quand la porte claque en faisant disparaître la fureur dans un ultime bruit fracassant. La casquette. Je suis obnubilé par cette casquette qui a voltigé. Ce cadeau, cette fierté envolée m'obsède toute la nuit. Je ne pense qu'à elle. »

Quatrième de couverture

Le jour où il enterre son père, tout le monde félicite Olivier pour le succès de son premier roman. La scène est absurde, presque irréelle. Et pourtant, c'est là que tout commence.
Car derrière la consécration de l'écrivain se cache une histoire intime. Celle d'un fils qui a grandi dans l'ombre d'un père aussi impressionnant qu'insaisissable, d'un enfant qui s'est construit contre la violence et sous les coups, d'un adolescent qui les a rendus et d'un homme qui, au moment de devenir père à son tour, choisit de transformer son héritage.
De Nantes à l'Espagne, des bancs de la pension aux plateaux de télévision, Olivier Bourdeaut remonte le fil d'une vie faite de chutes, de réconciliations inattendues et de victoires inespérées. Peut-on réécrire son histoire familiale ? Et que reste-t-il, au fond, de nos pères ?

Traversé par une émotion et un humour irrésistibles, ce livre raconte la métamorphose d'un mauvais élève en écrivain, d'un fils blessé en un père attentionné. Un récit vibrant sur la filiation, les épreuves, et finalement la joie de trouver enfin sa place.

Olivier Bourdeaut est né en 1980. Son premier roman, En attendant Bojangles, a notamment obtenu le prix France Télévisions 2016, le Grand Prix RTL - Lire 2016 et le prix du Roman des étudiants France Culture - Télérama 2016. Il a été suivi par Pactum salis (2018), Florida (2021) et Développement personnel (2024).

Éditions Gallimard,  avril 2026
341 pages