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lundi 24 août 2026

Les déferlantes ★★★☆☆ de Claudie Gallay

Ambiance marine.
Atmosphère houleuse.
Embruns de secrets. Règlements de comptes. Douces folies. Fantômes d’écume.
Ressac d’amour. Perdu. Retrouvé.
Et puis la mer. Partout. Tout le temps.

À La Hague, terre rude battue par les vents, les hommes semblent vivre avec leurs silences comme avec une seconde peau. La narratrice est venue s’y réfugier et arpente les falaises pour observer les oiseaux. Puis Lambert arrive. Et avec lui, les fantômes du passé se mettent à remonter à la surface.

Au début, j’ai eu du mal à entrer dans ce roman.
L’écriture de Claudie Gallay, très hachée, faite de phrases courtes et de fragments, m’a tenue à distance dans les premières pages. Même après une centaine de pages, je restais encore un peu sur le rivage, à observer sans parvenir à me laisser emporter.

Et puis, les histoires ont commencé à s’entremêler, les personnages à se répondre, les secrets à faire écho aux blessures des uns et des autres. J’ai enfin commencé à comprendre les liens qui les unissaient.
Et j’ai alors compris que cette écriture, qui m’avait d’abord déconcertée, participait pleinement à l’atmosphère du roman.
Parce qu’ici, rien ne se livre d’un seul bloc.
Tout arrive par couches successives. Comme la neige qui recouvre peu à peu le paysage. Comme les souvenirs qui remontent. Comme la mer qui avance et se retire.
« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. »
Un complexe tricotage de vérités, de non-dits et de blessures anciennes.
J’ai aimé ces personnages qui semblent parfois aussi sauvages que la terre qu’ils habitent. Max, la Cigogne, Nan, Lili, Raphaël, Lambert… Des êtres dont on découvre peu à peu les failles, les folies, les désirs et les chagrins, les haines aussi. Certains m’ont profondément touchée, d’autres beaucoup moins, mais tous portent quelque chose qu’ils ne savent pas toujours comment déposer.

Et puis il y a cette nature omniprésente.
La lande, les falaises, les oiseaux, le vent, le phare et surtout cette mer qui n’est jamais simplement un paysage.
« Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C’est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens. »
La Hague est une terre qui éprouve les corps et les âmes. Elle bouscule, elle isole, elle révèle. Elle semble parfois pouvoir avaler les hommes comme elle avale les secrets.
« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes. Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »
Les fantômes ne disparaissent jamais vraiment. Ils attendent. Un visage, une photo, un objet, une rencontre suffisent à les réveiller.
Et derrière les mystères du village, les histoires d’amour et les drames anciens, il y a surtout cette question terrible : comment continuer à vivre quand ceux qu’on aimait ne sont plus là ?
« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement. Survivre encore. Envers et contre tout. Envers et contre la mort. Et se surprendre, un jour, à rire. »

Cette idée que la reconstruction ne ressemble jamais à une guérison nette. Qu’on ne tourne pas une page. On apprend plutôt à vivre avec ce qui manque. À laisser la douleur changer de forme. Jusqu’à ce que, peut-être, elle cesse d’occuper tout l’espace.

Et il y a la mer, encore.
Cette mer magnifique et inquiétante, capable d’apaiser autant que de terrifier.
« Je les ai aimées.
Elles m’ont fait peur. »
🌊 Les déferlantes.
Celles de la mer, bien sûr. Mais aussi celles qui traversent les personnages. Lle deuil, le désir, la culpabilité, la colère, les souvenirs. Chacun est emporté avant de tenter, tant bien que mal, de retrouver un rivage.

J’ai aimé m’abîmer un peu sur ces rochers.
J’ai aimé me laisser porter par ce roman qui prend son temps, qui ne dévoile rien trop vite, qui demande d’accepter de ne pas tout comprendre immédiatement.
Il fallait, in fine, ces phrases courtes, ces silences, ces fragments, pour raconter des êtres eux-mêmes fragmentés. Des vies auxquelles il manque des morceaux. Des histoires qui ne peuvent se raconter que par bribes.
« Les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. »
Il m’aura fallu du temps pour trouver mon chemin dans Les Déferlantes.
Je retiendrai cette terre battue par les vents, cette mer qui engloutit autant qu’elle apaise, et ces êtres qui, malgré tout ce qu’ils ont perdu, cherchent encore un endroit où déposer leurs fantômes.
J'en repars avec le bruit de la mer dans les oreilles. Et peut-être que, oui, parfois, les chemins les plus longs sont les plus nécessaires.

Lu dans le cadre du challenge #laouviventleslivres, sur le thème "mer & océan" pour le mois d'août.

« Vous me reconnaîtrez, je suis celui qui passe... »
René-Paul Entremont 

« Derrière la digue, le vent creusait les vagues, boutait les courants, ceux du Raz Blanchard, des fleuves noirs venus de très loin, des mers plus au nord ou des tréfonds de l'Atlantique. »

« L'orage a crevé. Des déferlantes d'eau se sont abattues sur la maison. Le visage collé à la fenêtre, j'ai essayé de voir dehors. Les lampadaires étaient éteints. Il n'y avait plus de lumière. Dans la lueur des éclairs, les rochers qui encerclaient le phare semblaient voler en éclats. Je n'avais jamais connu ça. Je ne sais pas si j'aurais eu envie d'être ailleurs. »

« Ça a duré des heures, un déluge effroyable. À ne plus savoir où était la terre et où était l'eau. La Griffue tanguait.

Je ne savais plus si c'était la pluie qui venait cingler les vitres ou si c'étaient les vagues qui montaient jusque-là. Ça me donnait la nausée. Je restais, les cils contre les carreaux, mon haleine brûlante. Je m'accrochais aux murs.
Sous la violence, les vagues noires s'emmêlaient comme des corps. C'étaient des murs d'eau qui étaient charriés, poussés en avant, je les voyais arriver, la peur au ventre, des murs qui s'écrasaient contre les rochers et venaient s'effondrer sous mes fenêtres.
Ces vagues, les déferlantes.
Je les ai aimées.
Elles m'ont fait peur.
Il faisait tellement nuit. À plusieurs reprises, j'ai cru que le vent allait arracher le toit. J'entendais craquer les poutres.
J'ai allumé des bougies. Elles fondaient, des coulées de cire blanche sur le bois de la table. L'étrange pellicule brûlante. Dans la lumière d'un éclair, j'ai vu le quai, il était inondé comme si la mer était remontée sur les terres et avait tout englouti. Il y a eu d'autres éclairs. Des éclairs, comme des barreaux. J'ai cru que ça n'en finirait pas. »

« Max aimait ce qui était beau, c'est pour ça qu'il aimait Morgane. Il aimait aussi s'occuper des pierres, des arbres. II disait qu'il sentait battre la vie dans le corps des pierres. II croyait que les vies que la mer prenait devenaient le vivant de la mer.
Sa mère aimait les marins, les pêcheurs de Cherbourg quand ils revenaient après des mois de mer. Cette soif qu'ils avaient dans les mains ! Elle faisait la putain, elle travaillait aussi pour un haras à l'intérieur des terres, une branleuse d'étalons. C'est monsieur Anselme qui m'a dit ça. Au port aussi, on le racontait. Il paraît que les hommes étaient fous d'elle. Elle s'est jetée sous le Cherbourg-Valognes quand Max avait dix ans. »

« II marchait à côté de moi. Il m'accompagnait jusqu'à la Roche. On parlait de la Hague, de la lande, de cette terre rude et forte devant laquelle les hommes ne pouvaient que s'incliner.
Avant, c'était lui qui travaillait pour le Centre de Caen. Tout ce que je faisais, il l'avait fait, les relevés, le comptage des œufs, l'observation des oiseaux. Tout ce que je voyais, il l'avait vu.
Il avait arpenté ces falaises en solitaire, pendants de dix ans. »

« - Quelles choses ?...
Elle a répondu, quelques mots, les mâchoires trop serrées et puis un flot de phrases de plus en plus incohérentes dans lesquelles elle murmurait que la mer ne rendait pas, qu'elle ne rendait jamais. »

« Je ne voulais pas aller ailleurs.
Cette terre te ressemblait. M'en détourner, c'était te perdre encore. Ton corps m'était une obsession. J'en connaissais les contours, les imperfections. J'en connaissais toute la force.
Chaque soir, je me repassais ton visage, les images, toute l'histoire en boucle. Ton sourire. Tes lèvres. Tes yeux. Tes mains. Tes putains de mains bien plus grandes que les miennes. Tu m'avais dit, On se quittera un jour impair. Pour rire, tu avais dit.
Comme si tu savais déjà.
Ils sont venus te chercher un jour impair et, depuis, je marche. Je suis arrivée à l'auberge en pensant à toi.
Il a commencé à pleuvoir, j'ai su que j'allais me tremper et que ça serait une fois de plus.
La serveuse de l'auberge me connaissait. Les mois d'hiver, je venais là, je mettais mes moufles sur le radiateur.
Quand je suis entrée, elle m'a souri. Elle m'a vue claquer des dents. Elle m'a servi un alcool trop fort. Je l'ai bu en regardant la mer. J'ai commandé un crabe. Une bête énorme, la carapace rouge, j'ai brisé les pinces.
Les nuages défilaient.
La mer était grise.
Les mouettes étaient obligées de reculer à cause de tout ce vent. »

« - Je pourrais venir compter les oiseaux, un jour, avec vous ?
- Pourquoi, vous ne partez plus ?
Il a dit que si, il allait partir, bientôt, mais qu'entre bientôt et maintenant, il y avait un peu d'espace. Et qu'il aimerait se servir de cet espace pour aller voir les oiseaux.
Les falaises, c'étaient mes chemins de solitude. Je ne savais plus marcher à deux. »

« Sa voix ressemblait à la Hague, elle en avait la force, l'indifférence aussi. Je lui ai dit cela, Votre voix ressemble à la Hague, et il a hoché la tête comme s'il comprenait. »

« Que s'était-il passé entre Nan et Théo ? S'étaient-ils aimés ? Et avec quelle force ? Je me suis collée par terre, les genoux remontés. Le dos au radiateur. Bientôt un an. Le temps passait sur toi. Lui aussi, il te rongeait. Je ne supportais plus ma peau. Ma peau sans tes mains. Mon corps sans ton poids. J'ai roulé mon pull contre mon ventre. J'en ai fait une boule. J'ai plaqué mon dos contre les rails brûlants du radiateur. Je sentais les marques. Des rails comme des barreaux. Les barreaux de ton lit, à la fin, pour que tu ne tombes pas.
Et cette autre marque sur ma joue, la boursouflure rouge qui s'effaçait un peu. Ce vide en moi qui me faisait suer et gémir.
Et j'ai sué.
J'ai gémi aussi en grattant des ongles contre le mur. J'ai léché le sel pour me rapprocher de ta peau.
Ce matin-là, j'aurais voulu que le temps t'emporte davantage. Qu'il te dévaste. Jusqu'à ton visage. J'ai poussé un long cri silencieux, mêlé de larmes, les dents plantées dans le bras.
Tu m'avais fait jurer de ne jamais parler. De ne jamais écrire sur toi, sur ton lit, cet endroit... L'odeur de tes murs, la vue de ta fenêtre.
La dernière visite, l'absence de soleil. Parce que la lumière te faisait trop mal.
Alors, le rideau à peine tiré, un simple coin de ciel gris par le carreau supérieur. »

« J'ai pris le chemin qui redescendait sur la Roche. À cet endroit, la mer apportait des odeurs très fortes de large. Des embruns qui se collaient à ma bouche. Les lèvres tour à tour mouillées ou brûlées. Les désirs, ici, sont mis à vif par les vents. C'est une affaire de peau, la Hague. Une affaire de sens.
Je me suis arrêtée.
Est-ce que je pouvais t'aimer en ne te touchant plus ? La pensée m'est venue, violemment.
Est-ce que je pouvais t'aimer encore ?
J'ai été happée.
Avec toi, j'ai touché l'abîme. Et maintenant... La douleur, en s'atténuant, avait entrepris de creuser son envers. »

« Les questions, les réponses, ce complexe tricotage de mensonges et de vérités. Les choses dites en décalé, celles dites seulement en partie et celles qui ne le seront jamais. Toutes les teintes du contre-jour.
J'avais appris ça avec les cormorans.
Quand un cormoran avale un poisson, c'est toujours la tête en premier. Leur estomac digère par étape. Un jour, j'ai trouvé un cormoran mort, je l'ai éventré, à l'intérieur de son estomac, la moitié du poisson qu'il venait d'avaler était encore intacte alors que tout le reste était en bouillie. 
J'ai tenté d'expliquer cela à Raphaël.
- Quand on ne se questionne plus, on meurt...
Il a haussé les épaules.
- Trop cérébrale...
Morgane riait, le dos au soleil. »

« La lumière du phare est pulsée par une lanterne qui a la puissance d'un cœur. Une pulsation lourde, violente.
Cette lampe, comme une multitude d'halogènes regroupée en un seul faisceau vers lequel les marins tournent inlassablement le regard. »

« Qui l'avait aidé à grandir ? Après combien de cris, de larmes avait-il pu s'éloigner de la douleur et rendre sa vie enfin supportable ? Je l'ai regardé encore, et il y a eu cette intime seconde où il a cessé d'être un inconnu. J'ai eu peur de ça. Une peur violente. J'ai pensé le fuir. »

« Ce Lambert, ne l'aimez pas trop vite... Le désir, voyez-vous, ce besoin que nous avons de l'assouvir, et le regret qu'il le soit... »

« Pourquoi vous ne l'avez pas fait alors ?

Parce que ça s'est calmé... cette colère... cette colère effroyable... Il faut la haine pour tuer, ou alors être fou... Vous ne pouvez pas comprendre...

J'ai serré les poings. Comprendre quoi ? Qu'un jour on se réveille et qu'on ne pleure plus ? Combien de nuits j'ai passées, les dents dans l'oreiller, je voulais retrouver les larmes, la douleur, je voulais continuer à geindre. Je préférais ça. J'ai eu envie de mourir, après, quand la douleur m'a envahi le corps, j'étais devenue un manque, un amas de nuits blanches, voilà ce que j'étais, un estomac qui se vomit, j'ai cru en crever, mais quand la douleur s'est estompée, j'ai connu autre chose. Et c'était pas mieux.

C'était le vide.

Lambert regardait toujours du côté de Théo. Se sentait-il coupable d'être vivant? De ne pas être parti avec eux ? Il m'a dit qu'il était revenu ici, par le train, il y a longtemps. Seul. II voulait revoir la mer, cet endroit où étaient morts ses parents.

- Le jour où vous êtes revenu, vous avez parlé à Théo ?
- Je suis passé devant sa maison. Il était dans la cour. II m'a regardé. Il ne pouvait pas savoir qui j'étais. Il y avait un petit garçon avec lui, il promenait un veau au bout d'une corde... Le veau n'était pas plus grand que lui. Il s'est avancé vers moi et Théo l'a rappelé. Il est venu voir ce que je voulais. Quand je lui ai dit qui j'étais, il n'a pas voulu me parler. Il a dit qu'il n'avait rien à me dire, que c'était un accident. Que des accidents en mer, il y en avait. J'avais entendu un pompier dire qu'il avait éteint la lanterne. Je lui ai demandé si c'était possible. Il n'a pas voulu en parler. Je suis reparti le soir.
- Pourquoi il aurait fait ça ?
- J'en sais rien. »

« Ne plus souffrir de cette manière intolérable. Cette injustice de vivre quand les autres sont morts, et de survivre justement.
Survivre encore. Envers et contre tout.
Envers et contre la mort.
Et se surprendre, un jour, à rire. »

« Lambert était assis au soleil, le dos contre la digue. Je n'ai pas été étonnée de le voir là. Sa maison n'était toujours pas vendue. Il ne semblait pas pressé de partir. Je savais que l'on pouvait rester très longtemps comme ça, les yeux dans la mer, sans voir personne. Sans parler. Sans même penser. Au bout de ce temps, la mer déversait en nous quelque chose qui nous rendait plus fort. Comme si elle nous faisait devenir une partie d'elle. Beaucoup de ceux qui vivaient cela ne repartaient pas.
Je ne sais pas si Lambert allait partir.
Je ne sais pas si j'avais envie qu'il reste. »

« Je me suis approchée du visage décharné de L'Errante,
comme d'une sœur de misère, son sexe ouvert, sa déchirure. Cette impudeur... Comment Raphaël osait-il ? Je ne sais pas où il puisait cette force, de quelle part obscure lui venait ce besoin de creuser toujours plus profond. Sans concession. J'aurais voulu être capable de vivre comme il sculptait. Au sang et à la chair.
Oser ce que j'étais.
Ils sont tous partis, le fondeur, Hermann. Je suis restée seule dans l'atelier, j'ai posé mes mains sur les mains de bronze, L'Errante, dont les joues creuses et les lèvres vides me rappelaient le vide de mon propre ventre.
De mes nuits.
Sans toi.
Mes nuits vides.
Cette femme avait porté son enfant mort dans les bras. Elle avait marché avec lui. Elle l'avait nourri jusqu'à ce que quelqu'un le lui arrache. Un lambeau. Un bras. Comme on t'avait arraché à moi. Que me restait-il de toi ? À la fin, je n'arrivais plus à pleurer. Ils m'ont fait dormir. Des heures. Des jours. Un matin, ils ont ouvert la porte. Il y avait du soleil. Ils ont dit que j'allais mieux.
Je t'ai réclamé. À genoux dans les églises, moi qui ne croyais en rien. Ils ont dû m'enfermer encore. Jusqu'à ce que tu deviennes un silence. Une ombre éternelle sous ma peau. J'ai relevé la tête, doucement. Devant moi, L'Errante semblait me sourire. Sans doute les reflets de la lumière dans les plis du visage. Où est-elle partie après qu'on lui a arraché son enfant ? A-t-elle pu aimer à nouveau ?
Les larmes ont coulé sur mes joues. Je ne savais pas que je pleurais.
Je pleurais pourtant, des larmes tellement salées qu'elles m'ont donné envie de vomir. »

« J'écoutais Ursula. J'aimais la façon précise qu'elle avait de raconter comme si elle voulait donner à voir. La silhouette fragile de l'enfant longeant les murs du couloir, ses pieds dans la poussière, les yeux tristes de Nan, le matin, quand elle trouvait le lit vide. Cette porte qu'il devait pousser. »

« Les gens qui se désirent sont toujours plus beaux. Ça donnerait envie de désirer rien que pour être beaux comme eux. »

« Le soir, j'ai passé ce qui me restait de vert Hopper sur la porte de ma chambre. J'ai laissé la fenêtre ouverte pour faire partir l'odeur.
Je suis sortie.
Il n'y avait personne sur le chemin. Juste un oiseau sentinelle qui observait la lande.
Je me suis assise jusqu'à ce que l'espace m'avale. Fasse de moi un être minéral en contemplation devant le monde. »

« -On va y aller, il a dit d'une voix terne.
Il a repris du café.
Et puis il s'est levé.
Il est passé dans le couloir. La pierre était devant la porte. Il n'a pas expliqué pourquoi elle était là.
Il a ouvert et il est resté sur le côté. Le journaliste s'est arrêté.
C'était toujours comme ça, ceux qui entraient dans l'atelier ne pouvaient rien dire.
J'ai été comme ça moi aussi, la première fois. Immobile, avec cette envie de fuir.
Raphaël a fait un geste de la main, tout était là, l'essentiel de ce qu'il pouvait dire.
Le journaliste s'est enfoncé entre les sculptures. Avec la lumière qui tombait des fenêtres, les patines paraissaient plus rouges. Elles vibraient. L'homme frôlait les ventres, sans oser les toucher. Les membres cassés qui traînaient dans les cartons, les têtes aux bouches comme des cris.
Raphaël l'a laissé faire. Il est allé s'asseoir à sa table.
Les bronzes prenaient la lumière, ils l'absorbaient. Et cette lumière prise devenait une autre lumière. Il s'est passé un temps très long. L'homme a fini par sortir son appareil et il a fait quelques photos des bronzes, Le Silence, Les Suppliantes, Les Femmes assises, quelques sculptures sans titre.
Il a pris une photo de la signature dans le socle.
Il est revenu vers Raphaël.
- Je voudrais faire une photo de vos mains.
Un gros plan, avec un bout du grillage que Raphaël triturait entre ses doigts.
Il a fait aussi deux portraits de lui.
- Je vais vous faire avoir une double page.
Raphaël n'a pas répondu.
Avant de sortir, le journaliste s'est retourné.
- C'est bien, une double page dans Beaux-Arts vous savez... »

« Le vent ne siffle que lorsqu'il rencontre quelque chose. Un obstacle. Il ne siffle jamais sur la mer. L'espace le laisse silencieux.

Lambert m'avait dit cela, le soir de la fête, quand on était accoudés à la lucarne. Il m'avait parlé du vent, là-bas, chez lui. Des sifflements incessants dans les arbres qui le réveillaient et lui faisaient penser à la nuit.
Je suis retournée aux falaises.
Trois poussins étaient nés dans un nid du creux d'Écalgrain.
Un endroit de roches presque rouge. J'ai passé un temps infini à les regarder. Cet appétit féroce qu'ils avaient, à peine éclos.
Je n'ai pas eu envie de les dessiner.
Je ne suis pas passée devant chez Théo. »

« - Vingt-cinq ans que je vivais avec eux... J'avais pas d'homme, pas d'enfant. J'avais au moins un secret. J'ai appris à me taire. Mon père, je le tenais avec ça. Il le savait, il ne parlait plus de partir. Il serait pas plus heureux que nous, c'est ce que je me suis dit, combien de fois ! Pas plus heureux...
La Mère était arrivée près de nous, le ventre contre la table. Je sentais son odeur de vieille. Cette vie de silence. Lili a posé les yeux sur elle. C'était un regard sans amour. Sans pitié.
- Hein la Mère, il serait pas dit qu'il serait plus heureux que nous ?
Une victoire sans gloire. Tellement triste et gagnée sur quoi ? »

« [Lili] Avait-elle pu aimer ? Avait-elle su être femme ? Ce besoin qu'elle avait eu de détruire pour ne pas crever de sa propre douleur. »

« Ici, il neige.
La neige tombe, chahutée par le vent et vient plâtrer les murs du monastère. C'est très important, la neige. Elle n'est pas venue comme les autres années. D'habitude, elle arrive comme la mer monte, avec des flux et des reflux. Elle tombe, elle fond, elle revient, elle fond un peu moins, recouvrant le paysage par couches successives. Cette année, elle s'est installée d'un coup. Hier, j'ai pu me promener. C'est toujours une date importante la première fois où on peut sortir dans la neige.
J'espère que vous allez bien en ce moment et que le froid ne se fait pas trop sentir dans votre maison. »

« La présence de Lambert avait éveillé la meute des fantômes.
Elle les avait faits se lever, dans une formidable avancée, et Nan les avait suivis. »

« J'ai entendu le clic-clac accroché de la pendule, ce moment particulier qui n'arrivait que deux fois par jour, où la petite aiguille, en basculant sur 10 venait se bloquer entre les crans secrets du mécanisme. On s'est tus. Le temps que l'aiguille se décroche, deux minutes se sont perdues, inexistantes. »

« - T'as les yeux de la lande, elle a dit en posant le bol devant moi.
Les yeux de la lande, les yeux de ceux qui errent.
- Une journée entière de guet à la mer, j'étais bien... j'ai fini par dire. »

« Il me regardait le quitter. Il ne cherchait pas à me retenir.
Il lui est arrivé plusieurs fois de me parler de cette maison qu'il avait dans le Morvan, un ancien moulin au bord d'un ruisseau. Il n'en disait pas davantage, simplement qu'il aimerait me montrer cet endroit.
Il est reparti.
C'était bien comme ça. J'apprenais à l'attendre.
Il y avait des silences troublants entre nous. »

« Il a pris mes mains entre les siennes et puis celles de Lambert. Il nous a dit qu'il avait deux heures de temps jusqu'à la messe des vêpres. On a échangé quelques mots sur cette longue route qu'il avait fallu faire pour venir jusqu'ici. Il a expliqué que les chemins les plus longs étaient souvent les plus nécessaires. Marcher et méditer. Il avait mis de longs mois pour arriver ici. Des années encore pour comprendre ce qu'était la vraie vie. Il avait abordé la sagesse. Il était arrivé à la contemplation. »

Quatrième de couverture

La Hague... Ici on dit que le vent est parfois tellement fort qu'il arrache les ailes des papillons. Sur ce bout du monde en pointe du Cotentin vit une poignée d'hommes. C'est sur cette terre âpre que la narratrice est venue se réfugier depuis l'automne. Employée par le Centre ornithologique, elle arpente les landes, observe les falaises et leurs oiseaux migrateurs. La première fois qu'elle voit Lambert, c'est un jour de grande tempête. Sur la plage dévastée, la vieille Nan, que tout le monde craint et dit à moitié folle, croit reconnaître en lui le visage d'un certain Michel. D'autres, au village, ont pour lui des regards étranges. Comme Lili, au comptoir de son bar, ou son père, l'ancien gardien de phare. Une photo disparaît, de vieux jouets réapparaissent. L'histoire de Lambert intrigue la narratrice et l'homme l'attire. En veut-il à la mer ou bien aux hommes ? Dans les lamentations obsédantes du vent, chacun semble avoir quelque chose à taire.

Dans ce livre dense en personnages et en rebondissements, Claudie Gallay nous convainc une nouvelle fois de la singularité de son univers romanesque. Les déferlantes est son cinquième roman publié dans la collection La brune, après l'excellent accueil de ses deux derniers, Seule Venise et Dans l'or du temps.

Éditions du Rouergue, Collection La Brune,  mars 2008
522 pages
Grand Prix des lectrices Elle - Roman- 2009

samedi 8 août 2026

Une pension en Italie ★★★★★ de Philippe Besson

Une pension en Italie parle de ce moment presque imperceptible où l'on cesse de vivre la vie que les autres ont écrite pour soi.

Sous le soleil écrasant de la Toscane, Philippe Besson remonte le fil d'un secret familial avec une infinie délicatesse. Plus qu'une enquête, c'est une quête. Celle d'un homme qui comprend enfin que sentir n'est pas savoir, et qu'il est parfois plus douloureux de se trahir que de tout perdre.
« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens. »
J'ai été profondément touchée par cette histoire qui interroge le poids des rôles, des conventions, du regard des autres. Le roman dit avec beaucoup de pudeur le prix à payer pour être soi, sans jamais juger ses personnages.
Et comment ne pas parler de l'Italie 💚🤍❤️, chère à mon cœur ? Celle qui bruisse dans la langue, qui embaume les jardins, les Campari, les routes bordées de cyprès. Une Italie solaire et sensuelle où il semble enfin possible de respirer.
« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »
Ou quand certaines questions dépassent les pages d'un roman.
Un roman profondément humain sur l'affirmation de soi.

« On ne vient pas en Italie chercher des suavités, on vient y chercher la vie. »
Edward Morgan Forster, Avec vue sur l'Arno

« En quatre jours, il m'a donné une vie entière, un univers, et a fait un tout des parties de mon être. »
Robert James Waller, Sur la route de Madison »

« [...] je les ai vues ces photos, elles m'ont déconcerté, on n'imagine pas sa propre mère jeune, échevelée, libre, sensuelle. »

« Si beaucoup ont choisi l'Amérique, certains se sont contentés du sud de la France pour y devenir terrassiers, journaliers agricoles ou lingères. C'est le cas de sa mère, qui a grandi dans les faubourgs de Brindisi et les a quittés à dix-huit ans avec ses parents. C'est elle qui lui a appris le vocabulaire mais surtout la musique des mots, de la conversation, cette musique si singulière, entre la mélopée et l'usage de la mitraillette, entre la roucoulade et l'engueulade. Fier de son héritage, à son tour, il a décidé de le transmettre. »

« Le mari, rêveur, tourné vers les tableaux qu'il faudra aller admirer, les lieux de culte, les musées, les palais à visiter, les routes de campagne à sillonner. La scène dit aussi quelque chose des couples de ces années-là. Elle, industrieuse, silencieuse, vouée aux tâches indispensables et subalternes. Lui, indifférent, suzerain, considérant que cette répartition tombe sous le sens, ne mérite même pas qu'on s'y arrête. Est-ce que ça a tellement changé ? »

« [...] s'il s'est vu incapable de s'opposer à ce qui advenait, peu à peu il s'est rendu compte qu'il aimait follement ce déchaînement, cet emportement, en conséquence il y a consenti, l'a même recherché, il a éprouvé la sensation extraordinaire de se débarrasser d'entraves invisibles et pourtant si lourdes et de gagner sa liberté dans l'abandon.
Alors il a su.
Il a mesuré l'absolue distinction entre le sentir et le savoir.
Il a compris que ce désir immémorial, ce désir censuré, concassé, cadenassé, méprisé, constituait sa vérité fondamentale. »

« Il songe alors et c'est vertigineux que parfois le hasard jette les dés d'une bien curieuse manière puisque, sans lui, il ne serait rien arrivé la veille, sans lui, il serait toujours le même homme, et en ce moment même, il roulerait vers Arezzo dans le but d'admirer les fresques de Piero della Francesca ainsi qu'il l'avait programmé. Mais le hasard explique-t-il tout ? Explique-t-il, par exemple, sa présence dans la chambre désertée ? Il aurait pu se faire violence et accompagner sa famille, ce n'est qu'un peu de fièvre, ce ne sont que quelques nausées, ce n'est qu'une fatigue passagère. Mais il a jugé préférable de laisser femme et enfants partir sans lui, et c'est bien lui qui a choisi de rester dans cette pensione où rôde l'homme qui, la veille, a produit sur lui le plus grand des bouleversements. »

« [...] Trieste.
Paul ne s'attendait pas à entendre ce nom. En voilà une ville singulière, songe-t-il, armé de son érudition. 
Nichée dans une sorte d'enclave, une virgule au pied des Alpes, aux confins des Balkans, sur la mer Adriatique, en face de Venise, qui la nargue, la méprise.
« La splendeur, c'est de l'autre côté », confirme Sandro, avec dépit ou dédain.
Et après, ce n'est plus l'Italie. D'ailleurs, pendant des siècles, Trieste n'a pas été en Italie. Longtemps autrichienne, un peu espagnole, revendiquée par les Serbes, les Slovènes, les Yougoslaves, occupée par les nazis, sous tutelle américaine à l'issue de la Seconde Guerre, elle n'est redevenue pleinement italienne que dix ans plus tôt.
« Tu penses que ça en fait un lieu formidable, autant d'influences, un creuset comme on dit, mais non, on ne sait pas où on habite. »
Berceau du fascisme avant d'être soumise aux partisans communistes.
« La politique a tout écrasé, tout sali. On n'a jamais eu le choix qu'entre des brutes. »
Une ville portuaire aux larges avenues rectilignes.
« Travailler aux chantiers navals, c'est la règle, c'est le destin des gens. »
Un grand canal, une place gigantesque, des palais à profusion, des ruines romaines, des villas somptueuses, des théâtres, des tours, des phares.
« C'est beau quand même, il ne faut pas croire. » »

« À quinze ans aussi, il comprend qu'il aime les garçons.
« C'étaient les seuls qui m'intéressaient. Pas ceux de mon âge, les grands, ceux de vingt-cinq, trente ans. »
Mais en Italie, un pays d'hommes, de familles et de curés, une nation où la virilité est exaltée, où avoir une femme et des enfants représente l'accomplissement d'une vie, où suivre les préceptes de la sainte Bible, qui condamne les déviances, est un réflexe, une exigence, ces inclinations sont impossibles, au point que beaucoup clament : « Ça n'existe pas par chez nous. »
« Alors j'ai fait semblant d'aimer les filles. »
Gomina dans les cheveux, assis jambes écartées à la terrasse des cafés, il les siffle sur leur passage et partage avec ses amis des exploits sexuels imaginaires. »

« Tu seras malheureux parce que tu vas devoir te cacher mais tu seras plus malheureux encore si tu te mens, si tu te trahis. »

« Non, c'est presque indétectable, rassure-toi, les gens ne le voient pas, j'en suis sûr, d'abord parce qu'ils ne font pas attention, ils regardent leur nombril en premier, les gens, ensuite parce que c'est trop loin d'eux, et puis parce qu'ils n'ont pas d'imagination, ils se disent qu'un bon père de famille n'est pas autre chose qu'un bon père de famille, ils t'ont assigné un rôle, ils t'y laissent. Mais moi, j'ai appris à reconnaître cette chose-là. Et ça, pour le coup, tu la partages avec les hommes de Florence. C'est dans votre regard. Vous avez une façon de vous attarder, de vous attarder sur moi. Ça peut durer juste deux ou trois secondes mais ça suffit. Chez un homme normal, il n'y a pas ces deux ou trois secondes. Parfois, vous le faites volontairement, en vous assurant que personne ne va repérer votre petit manège. La plupart du temps, ça vous échappe. Vous ne pouvez pas vous en empêcher. C'est le désir qui s'exprime, malgré vous. Et c'est ce qui s'est passé le premier soir, au dîner. Il y a eu ces deux ou trois secondes, malgré toi. C'est pour ça que je t'ai fixé. Et puis il y a la peur dans vos yeux. La peur de ce que vous ressentez, la peur d'être reconnu aussi. Ça fait comme une petite douleur, un rictus sur votre visage. J'ai vu cette peur quand on s'est parlé dans le jardin la première fois. Alors j'ai compris. J'ai compris ce que tu cachais. »

« « Mais, si tu veux savoir, je ne suis pas venu vers toi juste parce que ça m'a semblé possible, reprend Sandro.
- Ah non ? Alors pourquoi ?
- D'abord parce qu'il m'a ému, ton désir. »
Ce désir machinal et aussitôt contrarié.
« On est toujours flatté quand on plaît.
- C'était un réflexe narcissique, en somme, raille Paul.
- Voilà ! » »

« J'ai vu un Français, et ça voulait dire quelqu'un qui vient d'ailleurs. J'ai vu un type en train de lire un livre dans un jardin, derrière ses petites lunettes. J'ai vu de l'intelligence et de la douceur. Et j'ai pensé : j'ai envie d'être avec lui. C'est comme ça. C'est arrivé, c'est tout. Faut pas chercher plus loin. »

« Paul se dit à propos de Sandro : voilà un homme qui a traversé des épreuves, affronté l'hostilité, frôlé la mort, connu l'arrachement à la terre de ses origines, accepté sa vérité pour être au clair dans sa tête, et qui démontre que la virilité n'est pas seulement ce qu'on prétend. »

« [...] il regrette de ne pas s'être accepté plus tôt, tant son bonheur, en cet instant, est grand, tant la révélation est éclatante. »

« Elle se dit que c'est cela aussi, et peut-être d'abord, les vacances : de la paresse, de l'inconsistance, de la légèreté, simplement humer l'air, offrir son visage et ses bras nus au soleil, négocier le prix d'un tissu dans un italien très approximatif avec un vendeur de mauvaise foi, boire des Campari. Elle a bien envie de poursuivre dans cette voie. »

« J'avais beau être un jeunot, je me suis posé des tas de questions, il ne faut pas croire. Au début, j'ai pensé que ça n'allait pas durer. Après, j'ai été avec des filles en me disant que ça allait régler mon problème. Je considérais que c'était comme une maladie. Une maladie, tu la soignes, tu t'en débarrasses. Et, quand j'ai rencontré Andrea, j'ai su. Ça m'a sauté à la gueule comme une évidence. Il fallait que j'arrête de me mentir. J'étais ça profondément, entièrement, exclusivement. »

« - Il faut se rendre compte qu'on n'est coupable de rien.
- Pourtant, si tu écoutes les gens, c'est un vice, ou un péché, ou un crime, ou une saloperie. Ce ne sont pas les mots qui manquent.
- C'est pas parce qu'ils sont nombreux à le penser qu'ils ont raison. Quand je l'ai compris, toute ma peur a fichu le camp. Toi aussi, tu devrais arrêter d'avoir peur, Paul. Arrêter d'agir sous le coup de la peur. Et arrêter de chercher à complaire à tout le monde. C'est pas les autres qui comptent, dans cette histoire. C'est toi. C'est de ta vie qu'on parle.
- La vie, tu la vis aussi pour les autres, avec les autres. Tu n'es pas tout seul sur cette terre.
- Sauf que c'est pas de la vraie vie, si tu n'as pas commencé par t'accepter tel que tu es. C'est de la comédie. Du conformisme. Tu ne crois pas qu'il est temps que tu t'acceptes ? »

« Comment retourner à la résignation quand on a goûté à la liberté ? Comment continuer de mentir quand on a rencontré sa vérité ? »

« La version de Gaby est plus prosaïque, qui pose Paul en salaud, en félon, en fornicateur. Il récolte aussitôt l'anathème. Le fait même qu'il ait toujours été bien sous tous rapports, donc insoupçonnable, joue contre lui, devient une circonstance aggravante. Il est conspué tandis que l'épouse outragée suscite la sympathie, la commisération. »

« « Ce n'est pas juste étrange. Celui qui largue toutes les amarres le fait forcément pour des raisons profondes, il obéit à une obligation ardente, à une nécessité absolue. Alors soit Paul a commis un acte irréparable et répréhensible qui l'a contraint à disparaître, soit il a rencontré une situation qui l'a conduit à dissoudre, littéralement dissoudre l'homme qu'il était pour devenir celui qu'il devait être. Tu me suis ? » Ma mère relève les yeux et finit par murmurer : « Ton grand-père n'a commis aucun acte répréhensible. » Ainsi, par cette pirouette qui trahit ses hésitations et ses questionnements, ses soupçons et ses remords silencieux, ma mère donne corps à mes intuitions. Elle dit aussi comment on choisit l'aveuglement pour éviter les complications. »

Quatrième de couverture

Milieu des années 60, en Toscane.
Un été caniculaire.
Une famille française en villégiature.
Un événement inattendu.
Des vies qui basculent irrémédiablement.
Un secret qui s'impose aussitôt.
Un écrivain, héritier de cette histoire, en quête de la vérité.

Mêlant suspense et sensualité, Une pension en Italie est un roman solaire sur le prix à payer pour être soi, en écho à Chambre avec vue et Sur la route de Madison.

PHILIPPE BESSON est l'auteur d'une vingtaine de romans, dont Son frère (adapté au cinéma par Patrice Chéreau), L'Arrière-saison (Grand Prix RTL-Lire), « Arrête avec tes mensonges » (prix Maison de la Presse, adapté au cinéma par Olivier Peyon), et Paris-Briançon.

Éditions Julliard,  janvier 2025
236 pages

jeudi 19 mars 2026

Quitter la vallée ★★★★★♥ de Renaud De Chaumaray

Ne vous fiez jamais au calme d'une vallée !

Au début, j’étais partie pour un roman nature, un peu contemplatif, le Périgord, le calme, pas de réseau, une rivière, le chant des oiseaux.
Le genre d’ambiance où l'on respire, avec ce sentiment que tout pourrait ralentir.
« [...] le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. »
Clémence et son fils arrivent là comme on se met à l’abri. Et moi, j’y ai cru aussi.
Puis quelque chose s’installe.
Presque rien.
Un frisson sous le calme.

Puis viennent Fabien et sa fille. Un homme un peu à part, doux rêveur, qui s’improvise spéléologue, animé par la paléontologie.

Et enfin, une rencontre : Guilhèm et Marion.

Trois chapitres.
Trois entrées.
Trois histoires qui s’esquissent.

Trois trajectoires.
Trois failles.
Des vies qui disent, chacune à leur manière, ce besoin, un jour ou l’autre, de s’échapper de ce qui nous enferme.

Et déjà, quelque chose gronde.

Sans vraiment m’en rendre compte,
je me suis laissée happer.
Je voulais comprendre.
J’ai avancé avec cette tension sourde,
à sentir que tout pouvait basculer.

Jusqu’à ce choc.
Imprévisible. Brutal. Inoubliable.

Un livre qui te prend tranquille
et qui te retourne sans prévenir.

À lire !
Je comprends totalement les retours enthousiastes.
« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Vertigineusement l'écho me hèle
l'écho d'une voix qui n'est pas la mienne 
et je descends et je m'enfonce
je me noie
au plus profond de celle qui m'enfante 
celle qui m'arrache au jour 
pour me rendre à la lumière » 
BERNARD LESFARGUES
Vos escrivi de Brageirac

Prologue
« Tes os ont pris une teinte argentée. Goutte après goutte, la grotte les a recouverts d'une couche de nacre. Et le temps a pris forme autour de ton squelette : des dentelures se sont sédimentées sous tes clavicules et tes côtes, la calcite a soudé tes vertèbres au sol et l'épine qui traversait ta poitrine a grandi. Elle monte maintenant vers le plafond comme une fleur patiente. Un jour, elle atteindra sa concrétion jumelle qui en descend. Allongée sur le dos, crâne légèrement relevé, tu sembles fixer la voûte. Ta bouche entrouverte te donne un air empêché, plus un son ne passe dans cette gorge vide. De tes chairs, de tes téguments, de ce qui fit ta singularité, ta beauté, il ne reste plus rien. La caverne et sa faune avide ont ramené ton corps à sa dimension minérale. Pourtant, quelque chose persiste, là, entre tes os: une vibration, l'illusion d'un mouvement imminent. Si l'on prêtait quelque intention aux fantômes, on jurerait que tu t'apprêtes à crier, que tu tends le cou vers la surface et que chaque goutte qui frappe ta dépouille te rapproche un peu plus de la fin de ton silence. »

« Plus ils s'enfonçaient dans les bois, plus Clémence respirait avec aisance : cet isolement, cette densité végétale et les précautions qu'elle avait prises étaient comme autant de portes qu'elle refermait derrière elle. »

« Quand la voiture avait disparu, le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. Dans le ventre de Clémence, quelque chose s'était dénoué. »

« - Des libellules ! dit Tom en montrant deux insectes qui se pourchassaient devant eux.
- Des demoiselles, rectifia Clémence en le prenant sur ses genoux. Regarde, quand elles se posent, leurs ailes se replient vers l'arrière. La libellule garde ses quatre ailes grandes ouvertes à l'arrêt.
- Comme l'hélicoptère.
- Voilà. »

« Clémence s'élança seule dans l'eau et un frisson de plaisir lui parcourut le corps. Depuis quand n'avait-elle pas éprouvé un tel sentiment de bien-être ? Elle se laissa flotter sur le dos jusqu'à l'extrémité du bassin, venant ainsi obstruer son écoulement vers l'aval, et elle s'abandonna à la caresse des remous qui se formaient autour de ses seins et de ses épaules. Dans un ballet régulier, les rouges-queues venaient se désaltérer, frôlant la retenue d'eau de leurs vols agiles. Elle ferma les yeux, se focalisa sur le courant qui glissait tout autour d'elle et se persuada que c'était tout ce que méritait sa peau à présent, une attention constante, une caresse permanente. Il lui sembla que le ruisseau pouvait la laver de quelque chose de terrible, que l'eau, pressante, allait purger son derme et révéler un peu de celle qu'elle avait été avant, avant l'amour, la folie et les drames. »

« Durant toute son enfance, Fabien avait arpenté les forêts qui bordaient la Vézère à la recherche d'une cavité inconnue, rêvant de réitérer l'exploit de Marcel Ravidat et de ses trois amis. Il avait raconté à sa fille un nombre incalculable de fois la fameuse histoire des « Quatre de Montignac » et de leur chien Robot pourchassant un lapin jusque dans un terrier qui s'avérerait être l'entrée de la plus belle grotte ornée du monde. »

« De vacances passées à Tursac chez des amis de sa mère, elle avait gardé le souvenir de forêts denses et de hameaux séculaires perchés au-dessus des cours d'eau. Elle se rappelait en détail les reliefs de cette région, leur lisibilité. Elle qui avait grandi dans l'un des départements les plus plats du pays avait toujours été fascinée par les topographies tourmentées. Ici, les paysages racontaient sans ambages l'affrontement qui opposait l'eau à la pierre. En résultait un territoire tout en compromis : soit la Vézère prenait ses aises, élargissait les fonds de vallée et creusait la roche comme du beurre, soit le calcaire résistait et contraignait la rivière aux détours et aux cingles. Elle avait décidé que cet endroit ferait un refuge idéal pour Tom et elle. »

« Était-ce la première fois qu'ils se promenaient ensemble en pleine nature ? Clémence cherchait un précédent sans en trouver. Qu'est-ce qui avait fait qu'elle n'avait plus quitté la ville depuis sept ans ? Elle qui, étant jeune, ne jurait que par les forêts... Le souvenir qu'elle avait de ses années bordelaises était étrangement confus, à la fois flou et envahissant. Parfois, il lui semblait avoir vécu la vie d'une autre personne. »

« Le début de l'avant-bras était visible et, même s'il disparaissait à mesure que le nuage de couleur s'estompait, on imaginait sans peine le reste de la silhouette de l'artiste, là, debout contre la paroi, à l'exact emplacement de Johanna. Ses pieds nus foulant le sol froid, sa main contre le calcaire et le pigment jaillissant de sa bouche pour recouvrir sa peau et la roche. Johanna eut la sensation que le présent était une notion illusoire et que, glissées dans ses replis, différentes époques cohabitaient, persistaient comme des échos têtus. Et là, sur ce mur, un fantôme exigeait toute son attention. »

« Marion est distraite, rêveuse même, Guilhèm l'a vite compris. Il lui envie cette faculté de quitter le monde dans la seconde, aspirée par une pensée. »

« Cet îlot disparaîtra bientôt dans le ventre du cours d'eau. Car si la rivière se traverse aujourd'hui avec une paire de bottes, Guilhèm l'a vue engloutir la plaine et les villages, il y a quatre ans, s'arrêtant à vingt mètres à peine de ses champs. La région a souffert, il y a eu des morts. Cet affluent de la Dordogne, qui invite à la langueur aux beaux jours, peut se montrer impétueux. Cette versatilité a toujours plu à Guilhèm. »

« Comment dire à Marion que, de toutes ces couleurs énoncées, le vert est devenu celle qui le rebute le plus. Les forêts à perte de vue, les champs, les feuilles de tabac... Il en a parfois la nausée. Et depuis quelque temps, c'est encore plus prégnant, il sature. Il rêve d'asphalte, de briques, de béton et de verre, de formes strictes, de bruits de moteurs, d'agitation, de gens pressés, de musées et de cinémas de quartier. Un endroit où s'abrutir de culture et devenir anonyme. »

« Sur la rive opposée, la végétation et la falaise se reflètent dans la Vézère, offrant l'image d'un roc suspendu entre deux ciels. Et pendant que le feu qui l'animait s'éteint lentement, il se demande s'il aime ou s'il déteste cette région. Il sait la force qu'il faut pour s'extraire de ces provinces dont la douceur vous endort. Les bras de cette vallée sont comme ceux d'une mère, réconfortants et étouffants à la fois. »

« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Il fallait qu'elle retourne à la combe, qu'elle réfléchisse, qu'elle parcoure les bois, qu'elle aille fouiner vers les fermes, qu'elle questionne les habitants jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus d'elle. Car si cela avait déjà été fait par la brigade de recherche, ça avait été mal fait. Il n'y avait pas de place pour la magie ou la fatalité dans cette histoire. Rien ni personne ne se volatilise. La colombe de l'illusionniste n'a pas disparu, elle est juste cachée dans le revers de sa manche. »

« Johanna essayait de convoquer les connaissances des images et des souvenirs fugaces remontaient dans le désordre et s'ajoutaient à ceux qui lui restaient : oxyde de manganèse, charbon de genévrier, le mammouth de Bernifal et sa bosse marquée, la technique du soufflé, l'ocre, la langue tendue du renne de Font-de-Gaume... Des termes de classification chronologique aussi : Aurignacien, Magdalénien, Gravettien... Mais ça n'était que des nominations vidées de leur sens. Depuis le début de ses études de médecine, sa mémoire, extrêmement sollicitée, avait opéré un vaste tri, poussant vers l'oubli tout ce pour quoi elle avait perdu de l'intérêt. Longtemps, elle avait entretenu un rapport paradoxal avec l'art pariétal. Si les visites des cavités de la vallée et les récits paternels l'avaient amusée quand elle était gamine, ce totem touristique encombrant avait fini par la lasser et, à l'adolescence, elle s'en était détournée complètement. Au grand dam de son père. Sans doute par esprit de contradiction, la Périgourdine qu'elle était n'était adepte ni des peintures préhistoriques, ni des châteaux, et encore moins du foie gras qu'elle avait en horreur. Ces stéréotypes qu'on brandissait dès qu'elle annonçait son origine la fatiguaient. Ou comment réduire un territoire et sa culture à quelques pierres et une recette barbare. Pour elle, ce Pays, c'était d'abord la langue d'oc, entendue dès son plus jeune âge et transmise par ses grands-parents et par sa mère en particulier. 

[...] N'en déplaise aux aficionados d'édifices médiévaux et de tartes aux noix, le Peiregòrd de Johanna, c'était avant tout les virées entre copines dans la forêt des Eyzies, les cabanes construites au bord de la Beune, les histoires de coulobres ou de sorcières racontées lampe sous le menton dans leurs huttes précaires. C'était défiler à la Félibrée coiffée d'un chapeau noir et habillée en garçon parce que les robes la grattaient trop. C'étaient les côtes interminables à vélo, un iPod sur les oreilles. C'était l'attente du scoot comme une délivrance dans ce territoire au maillage distendu et où les bus se comptaient sur les doigts d'une main. C'était, plus tard, les fêtes de village à danser au son des groupes locaux, les premiers baisers, cachée derrière l'estrade, les bains de minuit dans la Vézère, une fois les touristes repartis dans leurs gîtes. C'était tout ça et bien plus encore... Et pourtant, un jour, elle en avait eu marre de faire les mêmes choses, de voir les mêmes têtes, de ce quotidien scindé entre la maison de son père et celle de sa mère. Était venue l'envie impérieuse de voir autre chose, de se défaire de cet endroit comme d'un vêtement trop serré. Après le bac, la vie toulousaine avait été une bénédiction, une bouffée d'air. Les rencontres, les assos, les fêtes... Puis Jalil, son énergie, ses yeux en amande et sa voix chaude, leur coup de foudre dans l'amphi et l'année idyllique qui s'était ensuivie... »

« Quand ses parents étaient encore ensemble, c'est son père qui animait la maisonnée avec ses plaisanteries et ses imitations douteuses. Sa mère, probablement lassée par ces pitreries, restait la plupart du temps impassible.

L'humeur de ces deux-là s'était inversée après la séparation : sa mère avait semblé s'épanouir, et même rajeunir, tandis que Fabien s'était renfrogné. »

« Depuis la remarque de son père sur les autrices de mains négatives, elle ne cessait de penser au fait qu'une femme avait possiblement œuvré dans cette caverne. Et pourquoi pas sur les parois de Pech Merle ou d'Altamira ? L'imagerie longtemps véhiculée par les livres d'histoire et la culture populaire était tenace. C'était l'homme préhistorique qui chassait, et encore lui qui exécutait les fresques pendant que la femme s'occupait du feu et des enfants. Cette idée reçue datait d'une époque où l'École des beaux-arts était encore interdite aux femmes.
Johanna ignorait dans quelle mesure les connaissances en ce domaine avaient évolué, mais sur l'appellation, les choses avaient changé puisque son père et ses collègues ne parlaient plus des hommes préhistoriques, mais bien des préhistoriques. Pour elle, cette remise en question tenait davantage du bon sens que d'une quelconque posture égalitaire: de la même manière que les croyances de nos lointains ancêtres nous échappaient, leur organisation sociale nous était inconnue. On aurait eu tort d'y calquer nos propres mœurs. Johanna s'amusa à imaginer les responsables des trois mains négatives vadrouiller dans le tunnel. Une femme et deux enfants s'enfonçant dans les entrailles de la Terre à la lueur d'une lampe à graisse, une en grès rose comme celle retrouvée à Lascaux. Elle se figura l'artiste cherchant dans les parois le meilleur emplacement pour son prochain ouvrage, et ses enfants (ses élèves ?) marchant à sa suite: les mots de la peintre, rappelant à ses apprentis les caractéristiques d'un bon support, la recette d'un pigment et, plus prosaïquement, la conduite à tenir si la lampe tombait et qu'ils se retrouvaient dans l'obscurité totale. Se laissant aller à sa rêverie, elle imagina les consignes données. Ne panique pas, touche la paroi, côté rugueux à gauche et lisse à droite, avance en chantant. Quand ta voix se mettra à résonner plus fort, tu seras arrivé sous la diaclase, tu ne seras pas loin de l'entrée... »

« « Sois fier d'être paysan », lui dit sa mère. Il n'a pas honte de son métier, il a honte de ne pas avoir eu le courage de faire ce qu'il voulait. »

« - Je me suis souvent demandé ce que ça faisait de découvrir un truc pareil...
Fabien, encore étourdi par sa trouvaille, marchait derrière sa fille. Les deux remontaient le corridor qui les avait menés jusqu'à la fresque des animaux.
- ... et je me rends compte qu'une fois passé le choc j'ai qu'une envie: partager ça avec les autres.
Johanna comprenait son père, mais elle ne ressentait pas la même chose. Pour elle, ces découvertes avaient une dimension extraordinairement intime. S'enfoncer dans cette obscurité, arpenter ces boyaux, puis tomber sur une œuvre plurimillénaire... C'était comme se faire la confidente d'une créature prodigieuse. Plus elle avait progressé dans ces méandres, plus elle avait eu le sentiment d'être dépositaire d'un secret. La silhouette du cheval noir imprimait encore ses rétines. L'animal fier, sa posture, persisterait probablement longtemps en elle. Elle ne savait même pas comment verbaliser tout ça, comment raconter ce moment sans le réduire à «on a trouvé des peintures préhistoriques...». Contrairement à son père, elle n'avait pris aucune photo. Elle voulait garder intact le souvenir de l'équidé éclairé par la flamme vacillante du Zippo. »

« - Cro-Magnon avait le ciel nocturne le plus pur qu'on ait jamais vu. Aucune pollution lumineuse ! Tu imagines ?
Ces repères monumentaux ont forcément joué un rôle important dans son existence, dans ses croyances... Ces peintures pouvaient être des cartes du ciel et symboliser des saisons, des dates, et pourquoi pas des itinéraires... »

« - C'est important, les surprises, reprend-elle en serrant son bras autour de celui de Guilhèm. Il faut cultiver leur effet. C'est une affaire sérieuse... »

Quatrième de couverture

Au cœur du Périgord, dans la vallée de la Vézère, Clémence et son fils trouvent refuge dans une maison isolée afin d'échap per à la violence d'un homme. Dans ce lieu resserré, vert et minéral, ils peuvent enfin essayer de se reconstruire. Non loin de là, Fabien se prend à rêver: et s'il venait de découvrir une grotte ornée de peintures préhistoriques? Accompagné de sa fille, le spéléologue amateur, employé à Lascaux IV, se lance dans l'exploration de la cavité inconnue. Dans le village voisin, Guilhèm, un jeune paysan, fait la rencontre de Marion, une vacancière au charme magnétique à laquelle il décide de dévoiler les secrets de sa vallée.

Mais un jour, devant la vieille demeure, alors que Clémence avait laissé son fils jouer sans surveillance, le petit garçon disparaît...

Par ces trois récits qui révèlent peu à peu leurs ramifications invisibles et dessinent une fresque inattendue, ce roman offre une plongée haletante dans un territoire où le temps et la roche se confondent.

Servi par une langue éblouissante, Quitter la vallée raconte le désir farouche que l'on éprouve, tôt ou tard, d'échapper à sa propre condition.

Éditions Gallimard,  juin 2025
206 pages 

samedi 31 janvier 2026

Quatre jours sans ma mère ★★★☆☆ de Ramsès Kefi

Quatre jours sans ma mère met en scène les dégâts du mensonge au sein de la cellule familiale, mais sans jamais forcer le trait. 

Ramsès Kefi choisit une écriture sobre, parfois presque retenue, qui laisse au lecteur le soin de mesurer l’ampleur du malaise. Cette économie de mots peut frustrer autant qu’elle touche : elle suggère plus qu’elle n’analyse, et laisse certaines zones d’ombre volontairement irrésolues. 

Le roman interroge ainsi la responsabilité des adultes et la transmission des silences, mais reste à distance de tout jugement moral, au risque parfois de lisser la violence émotionnelle de ce qui est en jeu.
« Au café, tout le monde passe son temps à parler des autres. Nous, les hommes, on est pires que les femmes. C'est nous les bavards, les curieux. On parle des autres pour ne pas regarder ce qui se passe chez nous. »

mercredi 28 janvier 2026

Mon vrai nom est Elisabeth ★★★★☆ d'Adèle Yon

Quand l'identité devient un trouble à corriger.
Betsy. Son vrai nom est Elisabeth. 
Elle est une femme qui a été invisibilisée, réduite à une absence.

Entre les lignes, une voix oubliée retrouve son souffle. 
Une lecture qui n'est pas seulement intellectuelle, mais profondément humaine, elle fissure le silence et redonne un nom à celle que l'on a voulu réduire au néant.

Il y a des histoires, même enfouies, qui méritent d'être racontées. Adèle Yon a mené son enquête et par la puissance de ses mots, le fantôme de son aïeule devient une présence bien vivante, insistante, inoubliable.
Ce n'est pas un témoignage direct, c'est une restitution, une tentative de ressusciter une présence effacée.

C'est un livre qui s'infiltre, qui m'a habitée ; elle murmure ce que le silence a trop longtemps tu. Certains passages sont bouleversants, non pas par une dramatisation facile, mais par la vérité de l'horreur silencieuse qu'ils dévoilent, et ils vont rester longtemps dans ma mémoire, après la dernière page..
Une lecture dérangeante, une lecture nécessaire.
« Quoi qu'il en soit, ce qui ne peut manquer de sauter aux yeux en découvrant les différents articles et cas de lobotomie est l'élément suivant : durant les dix années que dure la pratique intensive de la lobotomie (1945-1955) et dans tous les pays concernés, les critères employés pour juger de la réussite de l'opération chez les femmes sont résolument et invariablement misogynes. Si la violence sexiste fondamentale de la lobotomie ne peut être attestée par une démonstration incontestable de la surreprésentation des femmes parmi ses victimes, elle est du moins manifeste dans ce que les médecins appellent une femme guérie. »

« Je voulais l'approfondir, non comme une question, mais comme une blessure. »
Roland Barthes, La Chambre claire 

« Il est aisé de penser, maintenant qu'un homme est mort, mais pourtant si juste, que cette histoire ne pouvait mener qu'à ce point précis, qu'il fallait qu'un corps d'un bond soit jeté en chute libre pour remplacer un autre corps, emporté par des hommes en blanc un autre matin de janvier soixante-dix ans plus tôt. Mais n'est-ce pas précisément là que cette histoire peut commencer ?
Jean-Louis est mort, et les membres de ma famille se sont mis à parler.
Moi, je les enregistre. »

« Voir un psy peut être très dangereux. Parfois, ils mettent des choses dans la tête de leurs patients ou alors les patients, à force de ne penser qu'à eux-mêmes, finissent par s'inventer des traumatismes pour trouver une cause à leur souffrance. Ils ne se rendent pas compte que ce qui les fait souffrir est précisément de chercher ce qui les fait souffrir. Des familles entières ont été brisées parce que certains de leurs membres s'inventaient des traumatismes. Accusaient un père, un oncle, un grand-père d'inceste, par exemple, alors que c'était complètement faux. Non, il vaut mieux laisser le passé là où il est quand on a réussi à vivre avec. Ta grand-mère va très bien. Tu sais pourquoi? Parce qu'elle a une extraordinaire capacité à oublier. Ce qui lui fait du mal, elle l'oublie.
Silence.
Mais en fait, qu'est-ce qu'elle avait ta mère? Je demande.
Je ne sais pas, dit ma grand-mère. Elle n'a jamais été vraiment diagnostiquée.
Silence.
Mais si voyons. Mon grand-père, au volant, intervient sans se retourner : Betsy était schizophrène. »

« Ensuite, dit mon oncle, je collais les tirages dans un album. Ça faisait quelque chose de vraiment bizarre.
Tu l'as encore, cet album ? Je demande. Je me rends compte que je n'ai aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler Betsy.
Non, je crois que je l'ai brûlé. Mais peut-être pas. Il faudrait que je regarde... Mais je pense quand même que je l'ai brûlé. Ou mis à la benne. Ça me dit quelque chose. De retomber dessus un jour, d'être surpris en le voyant, de trouver ça bizarre et de le flanquer à la poubelle pour
ne pas me poser davantage de questions. Bizarre ? Pourquoi ? Je demande.
Ça faisait quand même quelque chose de vraiment spécial. Toutes ces photographies de Betsy, seulement de Betsy, alignés dans un album de vacances...
Pendant combien de temps as-tu pris ces photographies? Je demande.
Mon oncle dit: Je ne sais pas. Pas mal de temps. Cinq ans ? Dix ans ? De mes dix à mes vingt ans peut-être. Je me souviens qu'au fur et à mesure des photos, elle changeait. Le temps passait. Elle perdait ses dents. Elle perdait ses cheveux. Et ses cavités de chaque côté du crâne devenaient de plus en plus visibles. Mais pour elle c'était comme si le temps s'était arrêté. Elle n'avait pas conscience de vieillir. Elle continuait à se comporter comme une jeune fille.
Dix ans. En réalité, dix étés. Car mon oncle la voyait surtout l'été, dans la propriété de vacances familiale à quelques kilomètres de La Trinité. Dix étés. Et lui, est-ce que son regard sur elle changeait ? Est-ce que de la curiosité, il est passé à la pitié, puis à l'empathie ? Est-ce qu'à force de la photographier, de la regarder vivre, il a appris à l'aimer ? 
Qui a aimé Betsy ?
Le lendemain de Noël, lorsque mon oncle, sur le point de partir, nous dit au revoir, il me glisse: Ma mère n'a pas le droit de tout garder pour elle. On a le droit de savoir. Si tu trouves des choses, on sera tous soulagés de les apprendre. On veut tous savoir. L'histoire de Betsy, elle n'appartient pas qu'à ma mère, elle appartient à toute la famille.
Elle nous appartient à tous.  »

« MOI - Je trouve qu'il y a plus de choses qui t'émeuvent que ce que tu dis.
LA FILLE AÎNÉE - C'est évident. Je ne sais pas. Peut-être que je n'ai pas envie de souffrir. C'est probablement une protection. Et ne crois pas que je pleure, j'ai une poussière dans l'œil. »

« Le 1er février, je compose le numéro de l'hôpital psychiatrique de Fleury-les-Aubrais, désormais Établissement Public de Santé Mentale Georges Daumézon. On transfère mon appel au bureau de la direction. A mon interlocutrice, je demande timidement si chercher le dossier médical de mon arrière-grand-mère, qui y est entrée autour de 1950, tient de l'absurdité. Très aimable, elle me répond que non, qu'elle reçoit souvent des demandes portant sur des périodes plus anciennes, que la mienne n'a rien d'étonnant. D'une voix à peine audible, elle ajoute que les informations que je cherche sont même peut-être un peu trop récentes, pas assez enfouies, pas assez oubliées pour qu'on accepte de me les communiquer. Il me faut remplir un formulaire de demande d'accès au dossier médical dans lequel, en tant qu'ayant droit d'une patiente décédée, il m'est possible de choisir entre trois motivations et trois seulement :
Connaître les causes de la mort du défunt
Défendre la mémoire du défunt, précisez le motif
Faire valoir un de vos droits, précisez lequel
Aucune case : Autre motif. Mais ce que je veux savoir n'appartient à aucune de ces trois cases. Ce que je veux savoir, moi, c'est si mon arrière-grand-mère était schizophrène comme on le dit. Ce que je veux savoir, moi, c'est s'il y a un risque, pour moi et toute ma descendance jusqu'au siècle des siècles. On coche quelle case, pour ça ? Je m'interroge quelques minutes sur la fable que je pourrais inventer pour l'une ou l'autre des raisons proposées celle de la mémoire du défunt me faisant tout particulièrement de l'œil avant de décider de ne cocher aucune des trois cases et de rédiger un mail pour exposer ma motivation : je dois impérativement accéder au dossier de mon arrière-grand-mère afin de m'assurer que le diagnostic de schizophrénie a un jour été posé et que la maladie mentale représente effectivement un risque pour sa descendance. Entendre pour moi. Je joins le certificat de décès de Betsy que ma grand-mère a accepté de me communiquer, ainsi qu'une copie de ma pièce d'identité et de mon livret de famille. L'assistante de direction m'indique avoir transmis ma demande au médecin responsable de la confidentialité et au juriste de l'hôpital.
Un mois plus tard, le secrétariat de l'EPSM Georges Daumézon m'informe par retour de mail que le dossier de Betsy n'a pas été retrouvé.
Le courrier contient néanmoins une pièce jointe.
Il s'agit de la fiche d'admission nominative de Betsy à Fleury-les-Aubrais sur laquelle: Se trouve confirmé le diagnostic de schizophrénie, espérant que cette information, quoique succincte, vous sera utile. »

« Nous, les filles de la famille. Les sœurs. Les cousines. À vingt-cinq ans, on a toutes posé des questions sur Betsy. Cet âge-là, c'est une période où l'on se construit. On a besoin de comprendre d'où l'on vient. D'une filiation. Et je n'ai pas fait exception à la règle. »

« C'est donc sur cette petite photographie abandonnée au fond d'un dossier que je vois Betsy pour la première fois, c'est-à-dire une femme qui correspond à la créature de mes cauchemars, une femme âgée et pathétique qui, dans le silence de son regard, dit à demi-mot ce qu'elle a vu, ce qu'elle a vécu, ce qu'elle n'a pas oublié. »

« Il dit : Je ne dis pas que l'attitude d'André explique toute la maladie de Betzy, mais ça aurait pu être bien différent. Pour moi, Betzy est une victime du silence. »

« MOI - Tu ne trouves pas que c'est quand même bien de pouvoir parler de....
LE FILS AÎNÉ - Non ! Ce n'est absolument pas nécessaire. C'est une illusion ça. C'est de la fausse psychologie d'il y a cinquante ans. C'est de la mémoire fabriquée votre père vous a violée et on continue. Ça n'en finit pas. Je suis totalement opposé à mettre fin à ce silence. Totalement opposé. Chez tous mes frères et sœurs, je pense qu'il y a forcément une espèce de trauma -  ça se dit en français, trauma  ? de cette famille qui n'est pas tout à fait normale, et qu'il y a donc une capacité d'oubli qui est tout à fait exceptionnelle. Le silence est là pour quelque chose. D'ailleurs, moi, j'oublie systématiquement tout. Je dois faire des efforts pour me souvenir. Je n'oublie pas la science. Je n'oublie pas les choses que j'ai lues. Mais sinon la vie de tous les jours, les éléments affectifs, je les oublie. Et c'est une très bonne chose. La psychologie est un domaine qui est plein d'âneries. Remarquablement plein d'âneries.
Comme tous les gens un peu cultivés, j'ai u sur Freud bien évidemment, qui, si tu veux mon avis, est un désastre complet. Il a fait du mal au monde d'une manière incroyable cet homme. Il n'a dit que des conneries. Il y a un niveau de connerie chez Freud qui est difficile à imaginer. Quand tu regardes la chose de près, c'est hallucinant. Toutes les théories de Freud sur l'enfant, sur le moi, c'est n'importe quoi. Il n'y a pas d'évidence clinique, il n'y a rien. Il a inventé des choses. C'est extraordinaire. Je te garantis que les pauvres freudiens qui existaient encore il y a quelques années, ils se sont trouvés dans une mauvaise situation. C'est de la folie. »

« Cette séparation m'amène à songer et à faire le point. Et peut-être aussi s'exprime-t-on mieux par écrit. On en sommes-nous ? Il m'est difficile de donner une réponse très exacte car j'ai peur de me tromper. Il me semble que nous avons fait des choses bien. Tout d'abord, et c'est le plus important, nous avons à peu près rempli notre devoir d'état, vous à la maison, moi successivement à l'X et à l'École d'Artillerie. Ensuite nous avons pris de bonnes habitudes : prière avant les repas, méditations en commun, etc. De plus nous nous sommes documentés sur l'éducation des enfants et nous avons tâché de conduire au mieux celle de notre fille. Mais il y a aussi des choses moins bien. Des disputes de plus en plus fréquentes, des mots aigres-doux, des colères, etc. À quoi cela tient-il ? Je crois que nous avons des excuses, vous à cause de votre fatigue générale, moi à cause de la vie assez fatigante que je mène. Mais il y a me semble-t-il une autre raison: il est impossible que deux personnalités aussi fortes que les nôtres puissent coexister sans frottements sans que l'une ne cède généralement à l'autre. Et je crois que c'est la raison pour laquelle l'Église demande à la femme d'obéir à son mari. Je vous demande de réfléchir sérieusement à cette idée, je crois que sa mise en pratique améliorerait beaucoup notre vie conjugale.
Il se fait tard, Betsy chérie, et je n'ai plus le temps de vous livrer d'autres réflexions. Bonsoir. Je vous embrasse de tout mon cœur.
André »

« Mon mari en voudrait cinq, me dit ma cousine. Moi, je ne sais pas. Je les fais le plus vite possible, j'ai peur de ne pas avoir le courage de recommencer si je m'arrête. »

« Remonter un peu la lignée maternelle.
Je travaille mon génogramme pour 
désamorcer les traumas. 
Je pense qu'il y a quelque chose qui se joue 
à travers la féminité.
Ça te parle ? »

« [...] je ressens qu'il y a quelque chose de très fort qui s'est passé au niveau de son corps. Je ne sais pas s'il y a eu des agressions ? Je ressens qu'il y a eu une espèce d'intolérance à la temporalité de son corps. Des moments de non-consentement ? L'hystérie, c'est la maladie de l'utérus, ça a été transformé après mais au départ c'est ça. Il y a quelque chose d'utérin, dans sa maladie, dans la façon qu'elle a d'être femme, dans la façon qu'elle a d'être mère, dans la façon dont ses enfants ont été conçus. Je ne sais pas comment dire. J'ai la sensation d'une transition forcée de fille à femme. D'un passage forcé. Si j'avais une patiente comme ça, c'est ça que je travaillerais. Ce passage forcé à l'âge adulte. Tu ne sais pas quand elle a eu ses règles ? Tu ne sais rien de ça ?
Je ne sais rien de ça.
Et toi, tu les as eues tôt ? me demande ma cousine.
Oui, très tôt.
Je les ai eues très tôt aussi, poursuit-elle. Ma mère aussi. Notre grand-mère aussi. Je me demande s'il n'y a pas quelque chose de l'ordre de la lignée de femmes, qui est tellement violentée qu'il n'est pas anodin d'être femme dans cette famille. »

« L'oubli est là pour quelque chose. La temporalité du silence, du secret, est majeure. »

« Je crois que quand on s'approche de trop près des histoires - un peu le même problème en psychanalyse - déterre des choses qui n'étaient pas forcément importantes mais qui prennent soudain des dimensions fondamentales, comme si tout s'y était joué. »

« Comme tu ne sais pas ce tu vas trouver des choses qui vont remplir un autre récit qui risque de se solidifier. Là où je trouve que c'est dangereux, c'est qu'il ne faut pas qu'il y ait un récit qui continue malgré nous. C'est là où il faut peut-être arrêter les lignées. Il ne faut pas que tes recherches deviennent de la masturbation. Au bout d'un moment, quand tu prends le pli d'être tout le temps en train de creuser, ou de réfléchir, ou de trouver des significations, tu finis par te les appliquer, à toi, à ta vie, à ton couple, et je crois que c'est comme ça que tu te casses la figure. Comme en thérapie : si le patient se met à chercher non-stop, s'il n'est pas capable de se mettre en pause, c'est le moment où il faut s'arrêter. Il faut le sortir de l'intellectualisation qui le coupe presque de tout ce qui peut être ressenti derrière. Le problème de l'intellectualisation, c'est qu'elle produit des récits. Et c'est un peu le syndrome de Blanche-Neige : il y a plein d'histoires, mais finalement, quid de la réalité ? quid des faits ? Il y a des lectures, il y a des liens, mais la réalité ? Je crois qu'on sait quand on arrive à la juste place, et quand on y arrive, on a justement tendance à moins vouloir réfléchir, à quitter les histoires pour être dans l'action, pour être dans le présent. »

« La presse à sensation, le pic à glace, la lobotomobie, participent de ce projet constant de Freeman de rendre la lobotomie, cognitivement, financièrement, affectivement, accessible et désirée du grand public. Il abandonne la blouse de médecin pour se constituer une persona proche du forain, dont le stand chirurgical s'ouvre sur les places des petites villes du pays comme celui d'un quelconque vendeur de glaces. Comme on se prête aux manipulations d'un magicien, les pères, les maris, les épouses, se présentent pour offrir le corps de leurs malades à l'expérimentation : les électrochocs réalisés avant l'opération en annuleront tout souvenir, le consentement du malade n'est pas requis, le tout ne dure même pas une heure... Allons-y ! On verra bien. 
[...]il aura fallu, pour que la lobotomie devienne une pratique de masse, sortir le spectacle du cadre scientifique intimiste pour le jouer dans la rue. Quelques années après la réception glaciale des premiers résultats de Moniz, l'heure de la psychochirurgie sonne lorsque, d'une invention réservée à une communauté de tiers, elle devient un spectacle populaire, dérangeant, mal famé, séduisant, comme avant elle : la guillotine, la morgue, le cinéma.»

« ΜΟΙ - Ça voulait dire quoi pour toi, la lobotomie ?
CELLE QUI N'A PAS DE PEUR (UNE PETITE-FILLE) - C'est juste le fait qu'on lui a enlevé une partie du cerveau qui, soi-disant, ne fonctionnait pas. On pensait qu'en enlevant des morceaux ça allait... je ne sais pas... se régénérer... en mieux ? Que ça allait enlever la partie défaillante, un peu comme un cancer. »




« Au début, découper un quart de cochon me prend deux heures, peut-être davantage. Dans la cuisine surchauffée du restaurant de Marseille, saturée des gras fumants des pâtés en croûte que l'on cuit à la chaîne, la sueur dégouline le long de mes avant-bras et se mêle à l'humidité du porc qui rend sa dernière eau sous mes doigts. Je ne pense plus. La concentration est tout entière dans mes mains qui palpent et contournent sans que mes yeux n'aient bientôt plus à s'en mêler. La nuit, je découpe en rêve des carcasses par centaines et mes mains sans repos s'agitent sous les draps. Au matin, mes doigts sont gonflés, les courbatures les fouillent jusqu'au fond des os. Au bout de trois mois, le morceau ne me prend plus qu'une vingtaine de minutes. Je ferme les yeux. Mon couteau glisse dans les interstices. Mon oreille guette la mélodie bien connue de ce rituel : le chuintement entre le gras et la couenne, la lame qui crisse contre les os, les muscles qui se séparent comme un tissu qu'on déchire, le cartilage qui se brise, et enfin la viande sans squelette, divisée en des dizaines de petits morceaux roses.

résistance présentée par la substance blanche
sensation de mastic
la tranche de section du tissu blanc
laver la cavité au sérum

Je me demande quels sont les textures et les bruits de la lobotomie. Je me demande quel son fait le trépan lorsqu'il pénètre dans la boîte crânienne, quelle résistance le cerveau oppose au leucotome lorsque l'instrument sectionne les fibres séparant le lobe frontal du reste de l'organe. Je me demande si les mains du psychochirurgien souffrent à force de procédures, si elles exécutent seules leur petite danse à travers ses nuits. Je me demande si, comme je le fais face aux carcasses sans vie qui passent entre mes doigts, le psychochirurgien cesse de se représenter ceux qu'il soumet à son bistouri comme ayant un jour été des êtres vivants pour ne plus les identifier que comme une série d'instruments aux tonalités et au toucher variés sur lesquels interpréter son petit concert. Je me demande si, lorsqu'il accomplit ces gestes, le psychochirurgien a en tête l'usage auquel il les destine comme pour moi : pâté, pâté, pâté.

au moment où le dernier quadrant du deuxième côté est sectionné
brusque retour au calme
état confusionnel
état euphorique greffé sur un fond de confusion
état de choc
sueurs profuses 

Je me demande si le psychochirurgien suait lorsqu'il a plongé le leucotome dans la substance blanche qui séparait le lobe frontal du thalamus de Betsy.

Je me demande si la lobotomie a une odeur. »

« La question qui se pose est alors la suivante: qui décide que le comportement d'un individu porte préjudice au bon fonctionnement du groupe ? Qui évalue la réalité des symptômes ? Le médecin qui ne fréquente pas la patiente ? Le tribunal ? La famille ? Le patient lui-même ? Sur quels critères ? Et surtout de quel droit ? Bien que les critères d'évaluation des médecins soient évidemment loin d'être exempts de partis pris idéologiques ou moraux, les biais sont encore plus nets lorsque le récit de la maladie mentale provient d'un organe extérieur au monde psychiatrique. Comment être certain des facteurs qui motivent ces agents à faire pratiquer l'opération ? La lobotomie se situe dans une zone grise entre la réparation et la punition de comportements qui, dans tous les cas, incommodent une société patriarcale et traditionnelle. Car il n'est pas rare, en effet, que la lobotomie fasse figure de châtiment. »

« Les archives de l'Académie de Médecine, rue Bonaparte à Paris conservent plusieurs photographies du Dr Marcel David. Ce temple de la rigueur et de l'austérité qui jouxte l'École des Beaux-Arts témoigne-t-il d'une intimité ancienne entre ces deux pratiques ? Sur la sonnette, six cases, quatre cases remplies (Secrétariat, Bibliothèque, Porte, Chef de service) et deux vides : Néant, Néant. Humour de médecin ?
Le visage d'un acteur des années 1930, gendarme véreux d'un Duvivier ou patron cruel d'un Renoir. Un nez épais, des petits yeux rentrés et une bouche aux bords tombants. Un corps aussi imposant que son visage ; massif, monstrueux. Un de Gaulle en pâte à modeler qui aurait un peu fondu. Et des mains de boucher. Bon, un personnage de cauchemar en quelque sorte. Que peut-il être d'autre pour moi, celui qui a mené la danse, manié le scalpel entre les cheveux de mon arrière-grand-mère ? »

« Si ça se transmet, c'est que ça vient du corps.
Or, ce discours a un avantage certain : il permet d'évacuer toute responsabilité du milieu, du trauma, ou de tout autre facteur qui ne serait pas réductible à un déséquilibre chimique ou neuronal. À ces troubles, seule une réponse clinique, c'est-à-dire chirurgicale ou médicamenteuse, peut être donnée. Ce discours permet d'innocenter : la famille, le milieu et la société qui les englobe l'une et l'autre. Il permet d'innocenter : le mari, sur lequel tout l'équilibre familial est bâti, et le père avant lui. Il les innocente aussi bien de la responsabilité de la maladie que de la décision de sa prise en charge barbare. Si ça vient du corps, il n'y a pas de coupables.
Mais je suis également forcée de constater que cette croyance en une cause organique de la maladie mentale au titre de laquelle Betsy a été amputée d'une partie de son cerveau est précisément ce qui a nourri chez moi, depuis l'enfance, la peur d'être folle. La peur que se soit logé en moi, comme il s'était logé en mon arrière-grand-mère, le gène baladeur responsable de tant de maux. »

« Tout le noir qui est en moi, je l'ai mis dans la terre. Il n'y a que la création qui peut nous faire survivre. Je vis dans la survie, et après tout beaucoup d'artistes le disent: ce n'est pas la pire des façons de vivre. Ce n'est pas la pire. C'est l'aventure. »

« Considérés sous un angle intime, les documents d'archives sont d'une cruauté inouïe. Des lacunes organisées. Des récits qui omettent de dire qu'ils en sont et se parent des habits de la vérité, à grand renfort de tampons et d'en-têtes. Voilà, j'ai voulu panser la plaie par l'enquête et je me suis trouvée doublement en colère, écrasée par leurs voix pleines de silence, écrasée par leurs archives pleines de silence. Que sommes-nous capables de mettre en place pour ne pas voir la souffrance? Pour qu'elle ne nous affecte pas ? Quels édifices, quelles institutions pour la tenir à distance ? J'ai cru retrouver Betsy par l'archive, par l'enquête, j'ai ouvert une béance dans laquelle tous leurs récits sont venus s'écrouler les uns après les autres.

Comprendre ne résout rien. Quand la nièce de Betsy m'a dit ces mots, j'ai cru que par comprendre elle entendait, comme on me l'a toujours appris, reconstituer une chaîne logique d'évènements expliquant le passage d'un point A à un point B. Aujourd'hui, je sais que par comprendre, elle voulait dire: Accroître sa palette affective de l'expérience de l'autre. Acquérir la capacité soudaine et foudroyante de se mettre à sa place. L'histoire de Betsy m'a mise hors de moi. Intensément et intégralement hors de moi. La colère est arrivée doucement, quelques jours par mois, puis quelques jours par semaine, puis elle s'est installée. La colère est ce que nous avons en partage, nous, les descendants de Betsy, ce qu'elle avait, elle, avant, ce qu'on lui a pris et qui vomit en nous. Est-ce pour me mettre à sa place que je découpe des morceaux de viande dans des carcasses glacées ? Quand je cuisine est-ce que moi aussi, je comble le vide ? Si je crie de toute ma gorge, si je ne reconnais pas l'homme auprès duquel je me lève le matin, si je fuis: la maison, la famille, les enfants, est-ce que ça fait de moi une folle ? Si je suis trop, est-ce que ça fait de moi une folle ?
Mais même entendu ainsi, c'est vrai, comprendre ne résout rien. Comprendre transforme la souffrance en colère, et la colère ne résout rien. Mais la colère a un pouvoir : elle éventre les paravents. Elle les fait tomber, elle les brise, elle déchire le tissu avec le bois dont ils sont faits. Est-ce qu'on meurt de ne plus croire aux histoires avec lesquelles on s'est construit ? Est-ce que Jean-Louis est mort d'être tombé sur la photographie d'identité qu'il gardait dans sa poche, et dont je ne doute plus, aujourd'hui, de laquelle il s'agissait (il y a quelques jours, j'ai retrouvé le même petit carré de papier dans la mienne, c'était la photographie de la chambre jaune, et pourtant c'est comme si je la voyais pour la première fois) ? Je veux bien croire que la peur tue, que la culpabilité tue, que le silence tue, mais je ne peux pas croire qu'on meure d'avoir regardé la souffrance en face. Moi, en tout cas, je ne suis pas morte. Et avant que la colère, la colère que nul ne m'a prise, ne se retire de ma plage intérieure, avant que la colère, ne laissant derrière elle qu'une vague nausée qui ne me brûlera plus que le fond de la gorge, ne déserte mes rochers, mes algues et mes galets et que ne demeurent sur le sable retourné et humide de ma conscience que quelques crabes inertes aux corps transparents que des mouettes affamées auront déjà évidés de leur bec, je me mettrai à écrire. Car, derrière les paravents, même s'il n'y a plus rien, même si le temps a tant passé qu'il ne reste que des cendres emportées par le vent ou par les flots dans le courant de la Seine, même si les souvenirs sont si anciens que seuls les paravents leur tenaient lieu de réalité, il y aura toujours quelque chose à inventer.
Après tout, la pensée a horreur du vide. »



Quatrième de couverture

Une chercheuse craignant de devenir folle mène une enquête pour tenter de rompre le silence qui entoure la maladie de son arrière-grand-mère Elisabeth, dite Betsy, diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. La narratrice ne dispose, sur cette femme morte avant sa naissance, que de quelques légendes familiales dont les récits fluctuent. Une vieille dame coquette qui aimait nager, bonnet de bain en caoutchouc et saut façon grenouille, dans la piscine de la propriété de vacances. Une grand-mère avec une cavité de chaque côté du front qui accusait son petit-fils de la regarder nue à travers les murs. Une maison qui prend feu. Des grossesses non désirées. C'est à peu près tout. Les enfants d'Elisabeth ne parlent jamais de leur mère entre eux et ils n'en parlent pas à leurs enfants qui n'en parlent pas à leurs petits-enfants. "C'était un nom qu'on ne prononçait pas. Maman, c'était un non-sujet. Tu peux enregistrer ça. Maman, c'était un non-sujet."

Mon vrai nom est Elisabeth est un premier livre poignant à la lisière de différents genres : l'enquête familiale, le récit de soi, le road-trip, l'essai. À travers la voix de la narratrice, les archives et les entretiens, se déploient différentes histoires, celles du poids de l'hérédité, des violences faites aux femmes, de la psychiatrie du xx siècle, d'une famille nombreuse et bourgeoise renfermant son lot de secrets.

Éditions du Sous-sol,  février 2025
393 pages 
Prix Essai France Télévisions 2025
Prix du Barreau de Marseille 2025
Grand Prix des Lectrices Elle - Documents - 2025
Prix Régine Desforges 2025