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jeudi 6 août 2026

Sicario bébé ★★★☆☆ de Fanny Taillandier

J'ai eu du mal à entrer dans Sicario bébé. L'écriture, très orale, m'a demandé un temps d'adaptation. Et puis, presque sans m'en rendre compte, je me suis laissée embarquer.

Blaise et Djen ont dix-sept ans, ils s'aiment, attendent un enfant et rêvent simplement d'une vie meilleure. Mais ils ne sont pas nés du bon côté des inégalités. 
Quand l'avenir semble déjà bouché, quand l'argent devient la seule promesse d'un lendemain plus doux, jusqu'où est-on prêt à aller ?

J'ai beaucoup aimé la manière dont Fanny Taillandier regarde ses personnages. Elle ne les juge jamais. Elle leur laisse toute leur complexité, leur tendresse, leurs contradictions.

J'ai été particulièrement émue par Blaise. Ce grand adolescent qui lit de la poésie avant de s'endormir. « Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. » Derrière sa maladresse et son langage familier, il y a une infinie délicatesse.
Sous ses allures de thriller, Sicario bébé est avant tout un roman social profondément humain. Un roman qui parle d'amour, de déterminisme, de transmission, de choix... ou parfois d'absence de choix.
« Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »
Une lecture qui m'a demandé un peu de patience au début, mais que je n'ai plus réussi à lâcher ensuite.

« "Ils jouaient gros", dit-il. Du fric, est-ce que c'est gros ? Si on le décide, c'est aussi gros que n'importe quoi. »
Jean GIONO, Les Grands Chemins, 1951

« Je leur ferai la guerre pour que tu te prélasses »
TIF, Hélas, 2025 

« La nature chaque jour affirmait que le temps file à toute vitesse et que bientôt j'allais me retrouver papa sans un radis. La vie bonheur et terreur à la fois. »

« Pour en revenir à la grossesse, je n'en ai rien dit ; je le sentais pas. Chez moi de façon générale on peut faire plein de choses du moment qu'elles restent tues, et si elle parlait pas, je me disais que c'était pour une bonne raison. Elle peut être très dure, ma mère. J'avais pas envie de tenter le diable. Donc je restais sur le canapé à côté d'elle, comme si de rien n'était, et une fois que L'amour est dans le pré était fini, elle prenait son polar et elle allait se coucher. Et j'en faisais autant, seulement moi je préférais lire de la poésie; à la bibliothèque on a chacune notre rayon. Je choisis en fonction des titres. Là j'avais pris Travailler fatigue / La mort viendra et elle aura tes yeux. Ce qui est bien avec la poésie, c'est qu'on ne comprend pas tout, mais ça parle quand même. Ici, dans le noir, solitaire, mon corps est tranquille et se sent souverain. »

« Vous parlez de patience, que ça n'aurait été que provisoire le temps de finir la formation. Mais on n'est pas patient quand on a dix-sept ans. »

« Tout change et se transforme en ce monde, selon Sanoune, et tante Césaria n'a pas échappé à cette loi, la même qui fait que j'ai changé de responsable plusieurs fois ensuite. L'an dernier, d'ailleurs, la juge des affaires sociales a accepté mon émancipation, maintenant c'est moi le responsable de moi. Et bientôt responsable aussi d'un humain miniature, puisqu'une autre loi fait qu'une emmerde n'arrive jamais seule, et « responsable » est clairement un mot qui suggère l'emmerde. Il va falloir faire avec ; au moins, je n'ai plus de signatures à demander. »

« Tu devrais venir au centre logistique lundi prochain, on bloque le courrier, ça va faire du bruit, me dit-il, me coulant son regard par en dessous qui exige avec la douceur de la prière.
Mmm, lundi je peux pas, répondis-je en observant trois ou quatre enfants qui piaillaient sur l'aire de jeux, de l'autre côté de la rue, dans le petit parc.
Il continuait à me regarder, cette fois avec ce mélange d'ironie et de suspicion aimable que je connais bien.
« L'esclave qui n'est pas capable d'assumer sa révolte ne mérite pas que l'on s'apitoie sur son sort », cita-t-il d'un ton sentencieux.
Je suis pas un esclave, oh! rétorquai-je, un peu vexé.
Sanoune rigola.
Mais tu n'assumes pas ta révolte, je le vois bien.
Les enfants jouaient sur le toboggan, sautillant comme des moineaux autour d'une flaque en été lorsqu'il fait chaud ; pouvais-je dire à Sanoune, célibataire endurci encore tourné vers sa mère, que Djen et moi attendions un enfant ? Pouvais-je dire à Sanoune, chantre de l'émancipation salariale et du tiers-mondisme, que j'envisageais des gains tout à fait hors de la morale ? Pouvais-je assumer ma révolte ? Personnellement je voulais juste tourner la page de la hess une bonne fois pour toutes, pas de la révolte ou de la pitié. Oser lutter, savoir vaincre, OK : du moment que l'enfant jouerait sur le toboggan avec la même insouciance, j'étais partant pour me lever tôt. Seulement, pas pour aller me faire ramasser par les keufs à l'aube au milieu de colis Amazon pour avoir chanté trois slogans. Chacun ses victoires.
J'avais grandi, en fait, pensai-je. Ou alors, je me plantais complètement. »

« Petit à petit les bises devinrent des baisers, puis des patins, et on dériva vers l'amour physique. J'avais quelques craintes concernant le bébé ; elle m'assura que c'était sans problème, alors on fit vraiment l'amour. Elle était magnifique. Ses seins me procuraient une joie cosmique. Son visage quand elle fermait les yeux me foudroyait comme l'image de la perfection qui n'est pourtant pas de ce monde, mais l'amour est un autre monde. D'ailleurs c'est marrant, l'amour réel n'a pour ainsi dire rien en commun avec ce qu'on peut voir en cliquant sur les liens dédiés. Avec Djen c'est comme ça depuis la première fois, et notre première fois on l'a eue ensemble bien sûr. Pour tous les deux terra incognita comme dit la prof d'histoire; ensuite au fur et à mesure c'est devenu terra cognita mais terra secreta un endroit où on va tous les deux, qui n'est qu'à nous, dont on ne parle à personne, et c'est de cet endroit que vient le bébé. Ce n'est pas un endroit qui peut se décrire visuellement, ce que je peux dire c'est qu'il en émane une évidence accompagnée d'énormément de joie. »

« Notre héritage n'est précédé d'aucun testament. »

« Ça se passa pas trop mal ; du moins ce fut mon sentiment le vendredi, à l'issue de la dernière épreuve, éducation morale et civique, où le collègue chauve de la prof d'histoire-géo m'interrogea sur le thème « la liberté, nos libertés, ma liberté ». La prof nous avait donné comme œuvre dans la liste La Liberté dévoilée, une photographie de Gérard Rancinan. On l'avait vue dans histoires au pluriel, un vendredi humide et froid de novembre. Gérard reprend la construction du tableau La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix, mais les costumes des personnages sont différents. La liberté d'Eugène est un peu nue alors que celle de Gérard est habillée d'une burka noire et néanmoins décolletée. Derrière elle, un gangsta-rappeur contemple des cadavres menottés à côté d'un moine bouddhiste cagoulé. D'autre part, une zouz rousse et torse nu, ressemblant à Nami dans One Piece ou à Mylène Farmer selon la prof d'histoire, arrache des barbelés sur un mur de béton du style de celui de Palestine. Enfin, Gavroche est un enfant-soldat qui porte un doudou, une kalach, un maillot de foot du Brésil et des tongs.
Toujours selon la prof d'histoire, et ainsi que je m'empressai de le répéter à son collègue chauve, la photographie de Gérard propose d'actualiser les allégories, celles du peuple et celle de la liberté. Elle les fait entrer dans un univers contemporain (on reconnaît bien des gratte-ciel à l'arrière-plan) avec le ciel tout noir de la pollution comme de nos jours.
Pour conclure, conclus-je par cœur, le photographe vise à nous questionner dans nos imaginaires de la liberté collective, en représentant des personnages qui sont peu visibles dans les discours contemporains et en les intégrant à un récit mythifié, celui de la République.
Le prof m'a mis treize, et il m'a dit qu'il ne fallait pas appeler les artistes par leur prénom. J'ai dit d'accord monsieur. Treize, franchement, c'est bien.
Et je suis parti vers ma destinée. »

« J'eus un tout petit peu envie de pleurer. Sa tendresse venue du fond des âges m'a cueillie; peut-être que le passé ça se domestique et que j'ai pas encore eu le temps de le domestiquer, moi, du haut de mes dix-sept piges. J'inspirai par le nez et ça passa. Depuis que je suis enceinte franchement je suis une vraie chiffe molle à ce niveau-là, à tel point que l'autre jour j'ai failli me mettre à chialer devant une pub pour une lessive. »

« On passa un moment comme ça. De temps en temps l'ordinateur branché sur Myriam bipait et un tuyau faisait un bruit de succion. La voisine regardait le plafond. Puis je sentis quelque chose de mouillé sur ma main. C'était une larme qui était tombée de la joue d'Aïcha, qui jouait toujours, les yeux rivés à l'écran à trois centimètres de son visage. Je lui fis un bisou. Elle se mordait les lèvres pour pas qu'on l'entende pleurer. Elle n'avait plus du tout l'air d'une presque adulte ; soit d'une toute petite fille, soit d'une vieillarde. Le courage n'a pas d'âge, la douleur non plus. »

« Le matin du jour J je n'eus pas besoin de réveiller Bobby : quand je sortis de ma chambre, il était déjà dans le salon. En boxer et T-shirt, il avait entrepris d'ouvrir le sac en plastique noir. Je le regardai faire, à la fois inquiet et fasciné. Le visage fin et enfantin de mon poto, sa blondeur de garçonnet fragile à peine rehaussée de quelques chtars inoffensifs, tout ça se métamorphosait sous mes yeux. Son regard habituellement flou était devenu sombre, presque noir. Ses grands bras noueux aux coudes calés sur ses cuisses, ses mains aux ongles brefs occupées à déscotcher le gaffeur noir qui entourait le colis, tout ça c'était plus le Bobby habituel de la zone, c'était autre chose. Que je connaissais pas. »

« Je savais pas ce qui nous attendait, bien sûr. Si on savait ce qui nous attend, le bonheur serait impossible. »

« Mais comment tu fais pour arrêter d'y croire ? reprit Bobby. Tu peux aller n'importe où sur terre, si t'as des euros, t'es plus riche que si t'en as pas.
La question elle est plutôt de voir où la croyance en l'argent nous mène, tempéra doctement Jonathan en frisant sa barbe du bout des doigts. Ici par exemple : la forêt, si l'argent ne guidait pas les idées des gens, elle resterait une forêt. S'ils veulent faire des panneaux solaires ici, en rasant les arbres, c'est parce qu'ils en attendent des sous, beaucoup: si c'était pour produire de l'énergie destinée aux besoins locaux, ils mettraient les panneaux ailleurs, genre sur les toits des maisons qui existent déjà. Ce serait plus simple, plus rapide, plus efficace. Sauf que ce qui intéresse la start-up, c'est de vendre en masse de l'électricité : et pour ça, raser la forêt devient plus intéressant. Ils suivent l'argent, pas quelque chose de concret, réel. »

« Le 27 août, Djen a ressenti les contractions et je l'ai rejointe à l'hôpital de V. où Tatie l'avait amenée en Twingo. Je lui ai tenu la main pendant l'accouchement, cependant, j'avoue, j'ai préféré pas trop regarder. Et puis l'enfant a poussé son cri, un cri trop bizarre. La sage-femme l'a posé tout gluant sur le ventre de Djen. Djen a pleuré, moi j'ai ri, ça aurait pu être l'inverse. Et ça a fait une grande bourrasque, qui emportait les souvenirs comme des feuilles mortes. »

Quatrième de couverture

« Laisse-moi régler deux ou trois choses avant de débouler, petit être. Quelque part, c'était la marche tout entière du monde qu'il eût fallu que je règle. Mais on ne peut pas dire toute la vérité aux enfants. » 
Dans la petite ville de V., Blaise et Djen, dix-sept ans et amoureux fous, attendent un bébé. Mais ni l'un ni l'autre n'a les ressources pour l'accueillir. Leur camarade Bobby a une idée : cinquante mille euros contre un assassinat commandité par un redoutable narcotrafiquant du secteur... Commence alors une folle cavalcade à travers le pays - de la cité en démolition au grand port maritime, du foyer de travailleurs à une ZAD cachée dans les bois, des bancs de l'école jusqu'à l'océan, une course contre la montre, un récit de passion et de sang.
Inspiré de plusieurs faits divers, Sicario bébé propose de regarder notre monde à travers les yeux grands ouverts de jeunes gens confrontés au mal mais portés par une seule force : le désir de vivre.
Ode au romanesque, cette fresque de la France métropolitaine d'aujourd'hui de ses paysages, de ses fractures et de ses luttes - est avant tout une histoire de jeunesse : celle qui fait les rêves, les erreurs et les révolutions.

Fanny Taillandier a écrit notamment Par les écrans du monde, Delta, Foudres et Farouches.

Éditions Rivages,  janvier 2026
199 pages

samedi 20 juin 2026

Les Soeurs Blue ★★★★☆ de Coco Mellors

J'ai dévoré ce roman 💙
Difficile de lâcher les sœurs Blue tant elles sont extravagantes, attachantes, agaçantes parfois, mais profondément humaines. Coco Mellors - que je découvre avec ce roman - signe un roman vibrant sur la famille, le deuil, l'addiction, la culpabilité et surtout sur ce lien si particulier qui unit les sœurs.

Sa plume est fluide, vive, drôle, juste. J'ai ri beaucoup, j'ai été émue aussi. J'ai tourné les pages sans m'en rendre compte tandis que je découvrais les failles, les blessures et les espoirs de chacune de ces quatre femmes. J'ai aimé leurs personnalités si différentes, leur cheminement, leurs erreurs, leurs combats. J'ai surtout aimé les voir s'aimer malgré tout ce qui les a tiraillées et meurtries.

Il y a des passages sur la boxe que j'ai trouvés vraiment forts. Bien plus qu'un simple sport, elle apparaît ici presque comme une métaphore de la vie ✨️ apprendre à encaisser, à répondre plutôt qu'à réagir, continuer à avancer malgré les coups.

« Une sœur n'est pas une amie. »
Une phrase simple qui ouvre sur des pages magnifiques sur ce lien originel, complexe, indéfectible, parfois douloureux aussi.

Cette lecture a d'ailleurs trouvé un écho très personnel en moi. J'ai une sœur jumelle avec laquelle j'ai pris mes distances pour diverses raisons. Alors, à plusieurs reprises, je me suis retrouvée dans ces pages. Je me suis souvenue de nous, avant que nos vies d'adultes, de femmes, d'épouses et de mères, avant que certains événements douloureux ne nous éloignent. Une lecture qui n'a donc pas toujours été confortable, mais qui m'a touchée en plein cœur.

Les passages consacrés à la douleur, au deuil et à l'addiction m'ont saisie aussi 🥺 Coco Mellors trouve les mots justes pour parler de ce qui semble parfois impossible à exprimer. 
« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »
Un roman généreux, émouvant, lumineux malgré les épreuves qu'il traverse. Un très beau moment de lecture 🤍

« Une sœur n'est pas une amie. Comment expliquer ce besoin de réduire une relation tellement originelle et complexe au lien banal et remplaçable qu'est l'amitié ? C'est pourtant un réflexe de notre époque, pour désigner le plus haut degré d'intimité possible. Ma mère est ma meilleure amie. Mon mari est mon meilleur ami. Non. En vérité, être sœurs, ça signifie avoir grandi dans la même matrice, avoir les ongles qui ont poussé dans le même utérus, avoir été propulsées en hurlant par le même canal pelvien, donc non : ce n'est pas la même chose qu'être amies. On ne se choisit pas, et on n'a pas la chance de profiter de cette période furtive lors de laquelle on apprend à se connaître.
On fait partie l'une de l'autre, depuis le premier instant. Vous n'avez qu'à regarder un cordon ombilical - robuste, sinueux, disgracieux et pourtant essentiel - et le comparer à un bracelet d'amitié tissé et coloré. La voilà, la différence entre une sœur et une amie. »

« « Vivre à L.A., c'est comme sortir avec quelqu'un de très beau mais qui n'a rien d'intéressant à racon-ter, décréta Avery. Au début c'est sympa, parce que quand même, c'est beau à regarder, mais on finit par se rendre compte qu'on a besoin de fréquenter des gens qui lisent des livres et qui ne se sont pas fait refaire le nez. »
Bonnie fronça les sourcils. Avery avait-elle seulement mis les pieds à L.A. au cours de la dernière décennie ? Comment pouvait-elle prétendre savoir ce que c'était que d'y vivre ? »

« À l'entraînement, Bonnie avait appris la différence entre répondre et réagir. Répondre consistait à se servir des outils qu'on lui avait enseignés afin de contrer une attaque, de manière froide et objective et en accord avec sa stratégie. Réagir, en revanche, c'était fonctionner uniquement à l'adrénaline, ce qui exposait en général à plus de danger encore. Dans la lumière du petit matin, au milieu de son salon vide, Bonnie baissa les yeux sur ses chaussures et ses pieds ravagés. Et pour la première fois depuis la mort de Nicky, elle s'autorisa à pleurer. »

« - J'avais arrêté de venir pendant un petit moment.
- Pourquoi ?
- Honnêtement ?
- Ouais.
- Je n'étais plus capable d'écouter les gens parler de Dieu en boucle.
Charlie avait haussé les sourcils.
« Continue.
' Disons que... J'en avais assez d'entendre dire que la Puissance Supérieure ne nous éprouve pas au-delà de ce qu'on peut supporter. Si c'était le cas, il n'y aurait pas les viols, les enfants battus, l'inceste, les violences domestiques, et les gens ne souffriraient pas de stress post-traumatique ou de trauma complexe ou d'addictions invalidantes, qui découlent tous directement du fait d'être éprouvé au-delà de ce qu'on peut supporter. » »

« Je crois que les choses arrivent, avait-elle dit. Point barre. Ça s'arrête là. Il nous arrive des choses et on doit apprendre à vivre avec, tant qu'il n'est pas question de suicide, bien sûr. Si on arrive à y trouver du sens, tant mieux, mais dans le cas contraire, on doit quand même vivre avec. Le sens, on le plaque dessus après coup, c'est une façon de s'anesthésier. "Arrivent" est le seul mot dans cette phrase qui soit empirique. Le reste, ça aide juste à dormir la nuit.  »

« Le langage savait s'en saisir, mais pas la mater. Chaque fois que Nicky tentait de trouver les mots justes, la douleur semblait changer de forme. Parfois, elle disait que c'était un élancement sourd, funeste et implacable, comme un ciel s'obscurcissant avant l'orage. Parfois, c'étaient des décharges électriques brûlantes qui lui vrillaient tout le corps et la forçaient à se plier en deux, le souffle coupé. Ou bien elle disait qu'elle sentait comme des vagues déchaînées, qui gagnaient en puissance avant de venir s'écraser sur le rivage. Et ce rivage supplicié qui luttait inlassablement, c'était son ventre. Et une fois que la douleur avait disparu, Nicky se mettait à l'attendre comme un mari volage parti en claquant la porte mais qui finirait toujours par revenir. Parfois, disait-elle, l'attente était pire que le mal.
Si les mots étaient défaillants, les chiffres ne valaient guère mieux. Combien de fois avait-on demandé à Nicky d'évaluer sa propre douleur sur une échelle de un à dix ? C'était un casse-tête insoluble : en choisissant un chiffre trop bas, elle était presque certaine de ne pas obtenir de quoi suffisamment la soulager et en visant trop haut elle se ferait traiter d'hystérique et ne serait pas entendue. Quel était le nombre magique ? Elle avait tenté six, sept, huit, neuf... Elle n'avait jamais osé s'envisager comme un dix. Avery l'avait vue se tordre de douleur dans des salles d'attente d'hôpital et dans des cabinets de médecins, à essayer désespérément de trouver la combinaison adéquate de mots et de chiffres qui déverrouillerait l'accès au soulagement permanent. »

« C'est la famille, [...] l'origine de tout le réconfort et de tout le chaos de la vie. »

« L'amour qu'elle portait à ses sœurs était trop problématique, trop envahissant. »

« La main humaine n'est pas taillée pour détruire. Vingt-sept os dans chacune, pour la plupart pas plu épais qu'une cigarette slim. C'est pourquoi un bon bandage est essentiel, et c'est là que l'entraîneur entre en scène. La transformation cosmique que tout boxeur doit subir avant d'entrer sur le ring, cette révolution qui le fait passer de mortel à combattant, démarre à l'instant où l'entraîneur commence à lui bander les mains. »

« En Angleterre, il y avait un dicton chez les fans de football : C'est l'espoir qui tue. La défaite est toujours plus amère quand on s'est laissé aller à espérer la victoire. Ne pas rêver au-dessus de ses moyens, c'était ainsi qu'aimaient vivre les Britanniques. L'instinct de se protéger sous couvert de pragmatisme. C'était ainsi que leur mère avait toujours fonctionné. Mais Avery était américaine. Elle croyait à l'espoir, elle en avait bouffé au petit déjeuner, au même titre que ses céréales et que les infos locales qui racontaient les exploits de gens ordi-naires qui avaient sauté sur les voies du métro pour sauver de parfaits inconnus. Et il n'y avait pas meilleure allégorie de l'espoir que l'abstinence. »

« Et si l'addiction était de famille, peut-être la guérison l'était-elle aussi. Oh, voilà qu'il était de retour, enflant démesurément à l'intérieur d'elle, ce penchant puéril, haut en couleur, typique-ment américain: l'optimisme. Peut-être que ça fonctionnera pour Lucky, songea-t-elle. Peut-être que tout ira bien pour elle. Elle ne pouvait s'en empêcher. Ces peut-être fleurissaient en elle, puissants et poétiques comme des pissenlits, ces mauvaises herbes ravissantes qui s'invitaient sans prévenir et savaient toujours trouver les fissures où pousser. Elle laissa l'espoir monter, monter et monter encore. »

« D'après mon expérience, [...] c'est ne pas faire qui est le plus difficile. »

Quatrième de couverture

« Ce portrait complexe de quatre soeurs est extrémement nuancé et captivant. »
Vogue

Les sœurs Blue sont aussi exceptionnelles et inoubliables qu'elles sont différentes :

Sérieuse et responsable, Avery semble être la fille aînée parfaite. Mais cette avocate à Londres cache une liaison secrète qui risque de bouleverser sa vie.

Déprimée après sa première défaite, Bonnie voit sa carrière de boxeuse remise en question. Alors qu'elle tente de se reconstruire à Los Angeles, un acte de violence va l'obliger à fuir la police.

Lucky, la benjamine rebelle, est mannequin à Paris où elle passe son temps de soirée en soirée avant que ses excès ne la rattrapent.

Un an après la mort soudaine et accidentelle de Nicky Blue, ses trois sœurs se rendent à New York pour empêcher la vente de l'appartement familial.
Entre crises et disputes mais aussi fous rires et gestes d'amour, elles tentent tant bien que mal de surmonter leurs difficultés et de trouver leur chemin.

Un roman vif, drôle et émouvant de l'étoile montante de la littérature américaine.

Éditions Calmann Levy,  mars 2026
494 pages
Traduit de l'anglais (États-Unis) par Marie de Prémonville 

jeudi 19 mars 2026

Quitter la vallée ★★★★★♥ de Renaud De Chaumaray

Ne vous fiez jamais au calme d'une vallée !

Au début, j’étais partie pour un roman nature, un peu contemplatif, le Périgord, le calme, pas de réseau, une rivière, le chant des oiseaux.
Le genre d’ambiance où l'on respire, avec ce sentiment que tout pourrait ralentir.
« [...] le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. »
Clémence et son fils arrivent là comme on se met à l’abri. Et moi, j’y ai cru aussi.
Puis quelque chose s’installe.
Presque rien.
Un frisson sous le calme.

Puis viennent Fabien et sa fille. Un homme un peu à part, doux rêveur, qui s’improvise spéléologue, animé par la paléontologie.

Et enfin, une rencontre : Guilhèm et Marion.

Trois chapitres.
Trois entrées.
Trois histoires qui s’esquissent.

Trois trajectoires.
Trois failles.
Des vies qui disent, chacune à leur manière, ce besoin, un jour ou l’autre, de s’échapper de ce qui nous enferme.

Et déjà, quelque chose gronde.

Sans vraiment m’en rendre compte,
je me suis laissée happer.
Je voulais comprendre.
J’ai avancé avec cette tension sourde,
à sentir que tout pouvait basculer.

Jusqu’à ce choc.
Imprévisible. Brutal. Inoubliable.

Un livre qui te prend tranquille
et qui te retourne sans prévenir.

À lire !
Je comprends totalement les retours enthousiastes.
« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Vertigineusement l'écho me hèle
l'écho d'une voix qui n'est pas la mienne 
et je descends et je m'enfonce
je me noie
au plus profond de celle qui m'enfante 
celle qui m'arrache au jour 
pour me rendre à la lumière » 
BERNARD LESFARGUES
Vos escrivi de Brageirac

Prologue
« Tes os ont pris une teinte argentée. Goutte après goutte, la grotte les a recouverts d'une couche de nacre. Et le temps a pris forme autour de ton squelette : des dentelures se sont sédimentées sous tes clavicules et tes côtes, la calcite a soudé tes vertèbres au sol et l'épine qui traversait ta poitrine a grandi. Elle monte maintenant vers le plafond comme une fleur patiente. Un jour, elle atteindra sa concrétion jumelle qui en descend. Allongée sur le dos, crâne légèrement relevé, tu sembles fixer la voûte. Ta bouche entrouverte te donne un air empêché, plus un son ne passe dans cette gorge vide. De tes chairs, de tes téguments, de ce qui fit ta singularité, ta beauté, il ne reste plus rien. La caverne et sa faune avide ont ramené ton corps à sa dimension minérale. Pourtant, quelque chose persiste, là, entre tes os: une vibration, l'illusion d'un mouvement imminent. Si l'on prêtait quelque intention aux fantômes, on jurerait que tu t'apprêtes à crier, que tu tends le cou vers la surface et que chaque goutte qui frappe ta dépouille te rapproche un peu plus de la fin de ton silence. »

« Plus ils s'enfonçaient dans les bois, plus Clémence respirait avec aisance : cet isolement, cette densité végétale et les précautions qu'elle avait prises étaient comme autant de portes qu'elle refermait derrière elle. »

« Quand la voiture avait disparu, le murmure de la forêt, entrelacs de chants d'oiseaux, de frémissement végétal et de clapotis s'élevant du ruisseau, les avait enveloppés d'un coup. Dans le ventre de Clémence, quelque chose s'était dénoué. »

« - Des libellules ! dit Tom en montrant deux insectes qui se pourchassaient devant eux.
- Des demoiselles, rectifia Clémence en le prenant sur ses genoux. Regarde, quand elles se posent, leurs ailes se replient vers l'arrière. La libellule garde ses quatre ailes grandes ouvertes à l'arrêt.
- Comme l'hélicoptère.
- Voilà. »

« Clémence s'élança seule dans l'eau et un frisson de plaisir lui parcourut le corps. Depuis quand n'avait-elle pas éprouvé un tel sentiment de bien-être ? Elle se laissa flotter sur le dos jusqu'à l'extrémité du bassin, venant ainsi obstruer son écoulement vers l'aval, et elle s'abandonna à la caresse des remous qui se formaient autour de ses seins et de ses épaules. Dans un ballet régulier, les rouges-queues venaient se désaltérer, frôlant la retenue d'eau de leurs vols agiles. Elle ferma les yeux, se focalisa sur le courant qui glissait tout autour d'elle et se persuada que c'était tout ce que méritait sa peau à présent, une attention constante, une caresse permanente. Il lui sembla que le ruisseau pouvait la laver de quelque chose de terrible, que l'eau, pressante, allait purger son derme et révéler un peu de celle qu'elle avait été avant, avant l'amour, la folie et les drames. »

« Durant toute son enfance, Fabien avait arpenté les forêts qui bordaient la Vézère à la recherche d'une cavité inconnue, rêvant de réitérer l'exploit de Marcel Ravidat et de ses trois amis. Il avait raconté à sa fille un nombre incalculable de fois la fameuse histoire des « Quatre de Montignac » et de leur chien Robot pourchassant un lapin jusque dans un terrier qui s'avérerait être l'entrée de la plus belle grotte ornée du monde. »

« De vacances passées à Tursac chez des amis de sa mère, elle avait gardé le souvenir de forêts denses et de hameaux séculaires perchés au-dessus des cours d'eau. Elle se rappelait en détail les reliefs de cette région, leur lisibilité. Elle qui avait grandi dans l'un des départements les plus plats du pays avait toujours été fascinée par les topographies tourmentées. Ici, les paysages racontaient sans ambages l'affrontement qui opposait l'eau à la pierre. En résultait un territoire tout en compromis : soit la Vézère prenait ses aises, élargissait les fonds de vallée et creusait la roche comme du beurre, soit le calcaire résistait et contraignait la rivière aux détours et aux cingles. Elle avait décidé que cet endroit ferait un refuge idéal pour Tom et elle. »

« Était-ce la première fois qu'ils se promenaient ensemble en pleine nature ? Clémence cherchait un précédent sans en trouver. Qu'est-ce qui avait fait qu'elle n'avait plus quitté la ville depuis sept ans ? Elle qui, étant jeune, ne jurait que par les forêts... Le souvenir qu'elle avait de ses années bordelaises était étrangement confus, à la fois flou et envahissant. Parfois, il lui semblait avoir vécu la vie d'une autre personne. »

« Le début de l'avant-bras était visible et, même s'il disparaissait à mesure que le nuage de couleur s'estompait, on imaginait sans peine le reste de la silhouette de l'artiste, là, debout contre la paroi, à l'exact emplacement de Johanna. Ses pieds nus foulant le sol froid, sa main contre le calcaire et le pigment jaillissant de sa bouche pour recouvrir sa peau et la roche. Johanna eut la sensation que le présent était une notion illusoire et que, glissées dans ses replis, différentes époques cohabitaient, persistaient comme des échos têtus. Et là, sur ce mur, un fantôme exigeait toute son attention. »

« Marion est distraite, rêveuse même, Guilhèm l'a vite compris. Il lui envie cette faculté de quitter le monde dans la seconde, aspirée par une pensée. »

« Cet îlot disparaîtra bientôt dans le ventre du cours d'eau. Car si la rivière se traverse aujourd'hui avec une paire de bottes, Guilhèm l'a vue engloutir la plaine et les villages, il y a quatre ans, s'arrêtant à vingt mètres à peine de ses champs. La région a souffert, il y a eu des morts. Cet affluent de la Dordogne, qui invite à la langueur aux beaux jours, peut se montrer impétueux. Cette versatilité a toujours plu à Guilhèm. »

« Comment dire à Marion que, de toutes ces couleurs énoncées, le vert est devenu celle qui le rebute le plus. Les forêts à perte de vue, les champs, les feuilles de tabac... Il en a parfois la nausée. Et depuis quelque temps, c'est encore plus prégnant, il sature. Il rêve d'asphalte, de briques, de béton et de verre, de formes strictes, de bruits de moteurs, d'agitation, de gens pressés, de musées et de cinémas de quartier. Un endroit où s'abrutir de culture et devenir anonyme. »

« Sur la rive opposée, la végétation et la falaise se reflètent dans la Vézère, offrant l'image d'un roc suspendu entre deux ciels. Et pendant que le feu qui l'animait s'éteint lentement, il se demande s'il aime ou s'il déteste cette région. Il sait la force qu'il faut pour s'extraire de ces provinces dont la douceur vous endort. Les bras de cette vallée sont comme ceux d'une mère, réconfortants et étouffants à la fois. »

« Quela aiga riva onte ben sap 
E sabi plan çó que marmusa 
Sos mots lusents, quicóm los ditz 
Dempuèi d'annadas dins mon arma.

Cette eau sait vers quoi elle coule 
Et moi je sais ce qu'elle murmure 
Ses mots luisants, quelque chose les dit 
Depuis des années dans mon âme »

« Il fallait qu'elle retourne à la combe, qu'elle réfléchisse, qu'elle parcoure les bois, qu'elle aille fouiner vers les fermes, qu'elle questionne les habitants jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus d'elle. Car si cela avait déjà été fait par la brigade de recherche, ça avait été mal fait. Il n'y avait pas de place pour la magie ou la fatalité dans cette histoire. Rien ni personne ne se volatilise. La colombe de l'illusionniste n'a pas disparu, elle est juste cachée dans le revers de sa manche. »

« Johanna essayait de convoquer les connaissances des images et des souvenirs fugaces remontaient dans le désordre et s'ajoutaient à ceux qui lui restaient : oxyde de manganèse, charbon de genévrier, le mammouth de Bernifal et sa bosse marquée, la technique du soufflé, l'ocre, la langue tendue du renne de Font-de-Gaume... Des termes de classification chronologique aussi : Aurignacien, Magdalénien, Gravettien... Mais ça n'était que des nominations vidées de leur sens. Depuis le début de ses études de médecine, sa mémoire, extrêmement sollicitée, avait opéré un vaste tri, poussant vers l'oubli tout ce pour quoi elle avait perdu de l'intérêt. Longtemps, elle avait entretenu un rapport paradoxal avec l'art pariétal. Si les visites des cavités de la vallée et les récits paternels l'avaient amusée quand elle était gamine, ce totem touristique encombrant avait fini par la lasser et, à l'adolescence, elle s'en était détournée complètement. Au grand dam de son père. Sans doute par esprit de contradiction, la Périgourdine qu'elle était n'était adepte ni des peintures préhistoriques, ni des châteaux, et encore moins du foie gras qu'elle avait en horreur. Ces stéréotypes qu'on brandissait dès qu'elle annonçait son origine la fatiguaient. Ou comment réduire un territoire et sa culture à quelques pierres et une recette barbare. Pour elle, ce Pays, c'était d'abord la langue d'oc, entendue dès son plus jeune âge et transmise par ses grands-parents et par sa mère en particulier. 

[...] N'en déplaise aux aficionados d'édifices médiévaux et de tartes aux noix, le Peiregòrd de Johanna, c'était avant tout les virées entre copines dans la forêt des Eyzies, les cabanes construites au bord de la Beune, les histoires de coulobres ou de sorcières racontées lampe sous le menton dans leurs huttes précaires. C'était défiler à la Félibrée coiffée d'un chapeau noir et habillée en garçon parce que les robes la grattaient trop. C'étaient les côtes interminables à vélo, un iPod sur les oreilles. C'était l'attente du scoot comme une délivrance dans ce territoire au maillage distendu et où les bus se comptaient sur les doigts d'une main. C'était, plus tard, les fêtes de village à danser au son des groupes locaux, les premiers baisers, cachée derrière l'estrade, les bains de minuit dans la Vézère, une fois les touristes repartis dans leurs gîtes. C'était tout ça et bien plus encore... Et pourtant, un jour, elle en avait eu marre de faire les mêmes choses, de voir les mêmes têtes, de ce quotidien scindé entre la maison de son père et celle de sa mère. Était venue l'envie impérieuse de voir autre chose, de se défaire de cet endroit comme d'un vêtement trop serré. Après le bac, la vie toulousaine avait été une bénédiction, une bouffée d'air. Les rencontres, les assos, les fêtes... Puis Jalil, son énergie, ses yeux en amande et sa voix chaude, leur coup de foudre dans l'amphi et l'année idyllique qui s'était ensuivie... »

« Quand ses parents étaient encore ensemble, c'est son père qui animait la maisonnée avec ses plaisanteries et ses imitations douteuses. Sa mère, probablement lassée par ces pitreries, restait la plupart du temps impassible.

L'humeur de ces deux-là s'était inversée après la séparation : sa mère avait semblé s'épanouir, et même rajeunir, tandis que Fabien s'était renfrogné. »

« Depuis la remarque de son père sur les autrices de mains négatives, elle ne cessait de penser au fait qu'une femme avait possiblement œuvré dans cette caverne. Et pourquoi pas sur les parois de Pech Merle ou d'Altamira ? L'imagerie longtemps véhiculée par les livres d'histoire et la culture populaire était tenace. C'était l'homme préhistorique qui chassait, et encore lui qui exécutait les fresques pendant que la femme s'occupait du feu et des enfants. Cette idée reçue datait d'une époque où l'École des beaux-arts était encore interdite aux femmes.
Johanna ignorait dans quelle mesure les connaissances en ce domaine avaient évolué, mais sur l'appellation, les choses avaient changé puisque son père et ses collègues ne parlaient plus des hommes préhistoriques, mais bien des préhistoriques. Pour elle, cette remise en question tenait davantage du bon sens que d'une quelconque posture égalitaire: de la même manière que les croyances de nos lointains ancêtres nous échappaient, leur organisation sociale nous était inconnue. On aurait eu tort d'y calquer nos propres mœurs. Johanna s'amusa à imaginer les responsables des trois mains négatives vadrouiller dans le tunnel. Une femme et deux enfants s'enfonçant dans les entrailles de la Terre à la lueur d'une lampe à graisse, une en grès rose comme celle retrouvée à Lascaux. Elle se figura l'artiste cherchant dans les parois le meilleur emplacement pour son prochain ouvrage, et ses enfants (ses élèves ?) marchant à sa suite: les mots de la peintre, rappelant à ses apprentis les caractéristiques d'un bon support, la recette d'un pigment et, plus prosaïquement, la conduite à tenir si la lampe tombait et qu'ils se retrouvaient dans l'obscurité totale. Se laissant aller à sa rêverie, elle imagina les consignes données. Ne panique pas, touche la paroi, côté rugueux à gauche et lisse à droite, avance en chantant. Quand ta voix se mettra à résonner plus fort, tu seras arrivé sous la diaclase, tu ne seras pas loin de l'entrée... »

« « Sois fier d'être paysan », lui dit sa mère. Il n'a pas honte de son métier, il a honte de ne pas avoir eu le courage de faire ce qu'il voulait. »

« - Je me suis souvent demandé ce que ça faisait de découvrir un truc pareil...
Fabien, encore étourdi par sa trouvaille, marchait derrière sa fille. Les deux remontaient le corridor qui les avait menés jusqu'à la fresque des animaux.
- ... et je me rends compte qu'une fois passé le choc j'ai qu'une envie: partager ça avec les autres.
Johanna comprenait son père, mais elle ne ressentait pas la même chose. Pour elle, ces découvertes avaient une dimension extraordinairement intime. S'enfoncer dans cette obscurité, arpenter ces boyaux, puis tomber sur une œuvre plurimillénaire... C'était comme se faire la confidente d'une créature prodigieuse. Plus elle avait progressé dans ces méandres, plus elle avait eu le sentiment d'être dépositaire d'un secret. La silhouette du cheval noir imprimait encore ses rétines. L'animal fier, sa posture, persisterait probablement longtemps en elle. Elle ne savait même pas comment verbaliser tout ça, comment raconter ce moment sans le réduire à «on a trouvé des peintures préhistoriques...». Contrairement à son père, elle n'avait pris aucune photo. Elle voulait garder intact le souvenir de l'équidé éclairé par la flamme vacillante du Zippo. »

« - Cro-Magnon avait le ciel nocturne le plus pur qu'on ait jamais vu. Aucune pollution lumineuse ! Tu imagines ?
Ces repères monumentaux ont forcément joué un rôle important dans son existence, dans ses croyances... Ces peintures pouvaient être des cartes du ciel et symboliser des saisons, des dates, et pourquoi pas des itinéraires... »

« - C'est important, les surprises, reprend-elle en serrant son bras autour de celui de Guilhèm. Il faut cultiver leur effet. C'est une affaire sérieuse... »

Quatrième de couverture

Au cœur du Périgord, dans la vallée de la Vézère, Clémence et son fils trouvent refuge dans une maison isolée afin d'échap per à la violence d'un homme. Dans ce lieu resserré, vert et minéral, ils peuvent enfin essayer de se reconstruire. Non loin de là, Fabien se prend à rêver: et s'il venait de découvrir une grotte ornée de peintures préhistoriques? Accompagné de sa fille, le spéléologue amateur, employé à Lascaux IV, se lance dans l'exploration de la cavité inconnue. Dans le village voisin, Guilhèm, un jeune paysan, fait la rencontre de Marion, une vacancière au charme magnétique à laquelle il décide de dévoiler les secrets de sa vallée.

Mais un jour, devant la vieille demeure, alors que Clémence avait laissé son fils jouer sans surveillance, le petit garçon disparaît...

Par ces trois récits qui révèlent peu à peu leurs ramifications invisibles et dessinent une fresque inattendue, ce roman offre une plongée haletante dans un territoire où le temps et la roche se confondent.

Servi par une langue éblouissante, Quitter la vallée raconte le désir farouche que l'on éprouve, tôt ou tard, d'échapper à sa propre condition.

Éditions Gallimard,  juin 2025
206 pages 

vendredi 20 février 2026

Le corps est une chimère ★★★☆☆ de Wendy Delorme

"Le corps est une chimère"
de Wendy Delorme déploie des voix de femmes comme autant de battements sous la peau du texte. Des existences cabossées, vibrantes, en lutte, qui se frôlent, se répondent, se heurtent parfois. Se percutent.
La langue est claire, fluide, précise, assurée, habitée d’une volonté de dire. Dire les corps, les violences, les silences imposés. Dire ce qui brûle encore.

Mais à mesure que le récit avance, on sent la pensée structurer les trajectoires avec une précision presque démonstrative. Les personnages semblent parfois porter les idées plus qu’ils ne les incarnent pleinement. Comme si la chair du roman s’effaçait légèrement derrière l’ossature du manifeste.
Mais c'est de l'ordre du détail car  "Le corps est une chimère" est un texte nécessaire, important, militant, traversé d’une urgence sincère. Un livre qui rappelle que le corps est un territoire disputé, et que le raconter est déjà un acte politique. 
« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »
Tant que les corps seront des champs de bataille, il faudra des livres pour en témoigner.

On referme ce livre en se disant à l'instar d'un des protagonistes de ce roman « qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Je remercie vivement les éditions Au Diable Vauvert et l'équipe de Babelio pour l'envoi de ce roman republié. J'avais beaucoup aimé son livre "Viendra le temps du feu" et j'ai dans ma PAL "Le chant de la rivière" que j'ai hâte d'ouvrir !

« Je suis donc revenue à l'écriture la nuit après le coucher des enfants, à l'écriture dans le métro en allant au travail, à l'écriture sur un coin de table tout en faisant cuire les coquillettes de l'aînée, à l'écriture dans les interstices de la vie. Et je me suis rendue à l'évidence que je serais une mère toujours un peu dans la lune, et une romancière qui a toujours un peu soif de temps. Et ce roman de retour à l'écriture, il parle entre autres choses de ce que c'est que d'être une mère lesbienne dans la France de 2015, la France encore clivée par les débats d'une rare violence sur le « mariage pour tous ». Il raconte aussi ce que c'est que de vivre dans un corps qu'on ne parvient pas vraiment à faire sien, à cause des cages trop étroites dans lesquelles se forgent nos identités sociales. Il parle de beaucoup d'autres choses liées aux rapports humains, qui m'habitent et me questionnent encore aujourd'hui. »

« Elle a toujours trouvé suspectes les publicités à destination des femmes enceintes, dans lesquelles les futures mères arborent des membres graciles. Seul leur ventre est rond : le reste (hanches, cuisses, bras, fesses) est parfaitement mince. Les femmes enceintes n'ont plus le droit de faire de la rétention d'eau. Les femmes enceintes doivent rester bandantes. Les femmes enceintes sont souriantes et sereines, elles font du yoga, mangent bio et attendent la naissance de leur enfant avec béatitude et enjouement. Elles promeuvent l'accouchement naturel, l'allaitement, le co-dodo et le portage jusqu'à un an. Les femmes enceintes n'ont pas mal au dos. Elles sont toujours primipares, elles n'ont pas déjà deux gosses épuisants, des vaisseaux sanguins éclatés sur les jambes, de la cellulite, des pieds douloureux et des seins affaissés. Les femmes enceintes ne doivent plus avoir l'air enceintes aussitôt après avoir accouché. »

« Le corps est une chimère. Une bulle de savon, une enveloppe de chair. Quand la chair est meurtrie, la blessure peut guérir, mais une âme douloureuse peut le rester toujours. »

« Philippe les regarde partir en se disant qu'un autre monde est peut-être possible. Ce monde-là demande subtilité, délicatesse. Se mettre au diapason d'autrui. Il est rare de trouver la vibration juste, le flux d'harmonie. Ces moments-miracles arrivent presque par hasard ou parce qu'on accorde plus d'attention que d'ordinaire à un échange. On se remplit alors d'air et d'espace, on respire. C'est un soulagement. »

Quatrième de couverture

Préface inédite de Wendy Delorme

Philippe, Marion, Camille, Ashanta, Isabelle, Maya, Jo : sept histoires, sept vies en quête d'elles-mêmes vont se mêler les unes aux autres, et découvrir ce qu'on s'apporte dans la différence. Le roman choral d'un monde contemporain qui questionne l'amour, le désir et la filiation.

« D'une voix juste et incisive qui pose les questions de notre temps, Wendy Delorme propose de repenser notre corps au travers de ces histoires de vie, à la fois singulières, à la fois non, d'en déconstruire la norme pour mieux la comprendre, la conjurer. »  Librairie Millepages

WENDY DELORME est romancière et enseignante-chercheuse. Elle a notamment publié Viendra le temps du feu et Le Parlement de l'eau.

Éditions Au Diable Vauvert,  Les Poches du Diable,  novembre 2025
294 pages 

lundi 1 septembre 2025

Le refuge ★★★★☆ d'Alain Beaulieu

Une retraite au coeur de la nature, en montagne, dans un chalet de moins de cinquante  mètre carrés, sans eau ni électricité, un cadre dépouillé, idéal aux yeux de Marie, ancienne éducatrice et Antoine, ancien professeur à l'université, pour y couler des jours paisibles et heureux, propice au recueillement. Au milieu y coule une rivière. 
Et puis, il y a ce cambriolage qui condamne quelque peu cet idyllique programme. La petite vie tranquille du couple vole alors en éclat. Ils iront même jusqu'à agir à l'encontre de leurs valeurs. et nous voilà, embarqués dans une histoire captivante - assortie de belles réflexions sur la littérature -, dont il est quasi impossible de se détacher. Alain Beaulieu orchestre d'une main de maître le suspens ; il est redoutablement efficace ;-) et nous fait vivre un vrai bon moment de lecture.  

INCIPIT 
« « Qu'est-ce que la chute ? Si c'est l'unité devenue dualité, c'est Dieu qui a chuté. En d'autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ? »
Charles Baudelaire

Je suis né Antoine Béraud dans une maison du quartier Saint-Roch à Québec qu'on a démolie deux ans plus tard pour y faire passer une autoroute. Issus d'un milieu ouvrier, mes parents ont connu leur lot de misère avant qu'un emploi dans la fonction publique n'offre à mon père l'occasion de se glisser lentement sous les jupes de la classe moyenne. Après l'entrée de ma sœur cadette à l'école primaire de notre quartier, ma mère a mis à contribution ses compétences en relations interpersonnelles pour se dénicher un emploi de secrétaire à l'université. Tout ça pour dire que je n'ai jamais manqué de rien, passant même mes étés d'adolescence à la campagne dans un chalet rudimentaire mais chaleureux situé dans le haut d'une avenue donnant directement sur un lac.
Soyez sans crainte, je ne vous imposerai pas la chronologie complète de ma petite histoire personnelle, réservant cela à l'autobiographie que je n'écrirai sans doute jamais. Un mot simplement pour vous dire que la vie s'est montrée clémente à mon égard en mettant sur mon chemin des amis agréables à côtoyer et une femme exceptionnelle avec laquelle j'aurai deux enfants magnifiques.
Demain, je célébrerai - enfin, le mot est un peu fort - mon soixante-septième anniversaire de naissance, et je crains de ne pouvoir me rendre au soixante-huitième si les choses ne se replacent pas rapidement.

Cette entrée en matière me semble convenue, voire réductrice, car mon mari aurait bien des choses à dire sur sa jeunesse en dehors de ces lieux communs. Mais comme je ne suis pas que « la femme de », je parlerai pour moi et lui laisserai le monopole de ses révélations personnelles, m'octroyant cependant le droit de rectifier au besoin ce qui, dans sa version de ce qui nous est arrivé, me semble fautif.
Je suis pour ma part née Marie Broussilovski sur l'île d'Orléans, déposée au centre du Saint-Laurent comme une pierre précieuse sur un bijou royal. Natif d'un district industriel de Saint-Pétersbourg, mon grand-père Igor a émigré d'abord en France puis en Amérique au milieu des années 20 pour des raisons et dans des circonstances trop complexes pour que j'en fasse mention dans ces pages. Catholique de confession, il s'est installé sur l'île peu de temps après son arrivée à Québec, y a travaillé comme ouvrier agricole l'été et chauffeur de carriole l'hiver, transportant d'un village à l'autre denrées et passagers. Bel homme, il y a marié sur le tard une native de l'île, qui lui a donné trois enfants, deux filles et un garçon.
Parti de rien, Igor a fait fortune, si je puis dire, en achetant à crédit un camion pour le transport de marchandises, un autre, et encore un autre jusqu'à constituer une flotte d'une douzaine de véhicules qui, après l'inauguration du pont en 1935, faisaient la navette entre l'ile et la côte, jusqu'à Montréal, et parfois bien au-delà de la frontière américaine.
Léonie Beaudet, une fille descendue de sa Gaspésie natale pour rejoindre sa sœur, croyait faire une bonne affaire en épousant Alexandre Broussilovski, fils unique du propriétaire de Broussilovski Transport. De fait, mon père aurait pu hériter de la compagnie s'il ne s'était pas brouillé avec le patriarche, qui a tout liquidé de son vivant pour mourir sans le sou dans une bicoque mal isolée des coteaux de Saint-Laurent.
Comme il n'avait pour toute compétence que la conduite d'un camion, mon père est devenu routier et a passé sa vie sur le bitume de l'Amérique sans s'ennuyer de sa Léonie qui, parce qu'elle avait tiré un mauvais numéro, offrait à ses enfants le triste spectacle de son abattement perpétuel. Ai-je besoin de préciser ici que j'ai passé l'essentiel de ma jeunesse sur les battures de pierre rouge de l'île et dans les champs de pâturage du voisin plutôt que dans notre maison devenue l'antichambre des déceptions de ma mère ?
Prenant exemple sur Antoine, je ne m'étendrai pas plus longtemps sur le sujet, sinon pour dire que j'ai appris très jeune à ne compter que sur moi-même. Un brin farouche, j'ai mis du temps à concevoir qu'on puisse s'intéresser à moi et à ce qui m'arrive dans la vie. Et encore aujourd'hui, je n'accepte pas que quelqu'un prétende parler en mon nom. Voilà pourquoi je me permets de commenter ici le manuscrit de mon mari, qui a toute ma confiance, mais qui voit le monde à travers le regard d'un garçon que la vie n'a pas trop malmené, alors que j'ai de l'existence une vision sans doute moins romantique. »

« Quand nous avons pris la décision de nous installer au Refuge, c'était sans pression aucune, prêts à admettre que nous nous étions trompés si ça ne convenait pas. Mais contre toute attente - du moins pour ce qui me concerne - , nous sommes entrés tous les deux dans une forme de bien-être que la rusticité de nos conditions de vie n'a jamais altéré. J'aime croire que ce dépouillement volontaire a même contribué à notre épanouissement, nous offrant l'occasion de nous recentrer sur ce qui compte vraiment - le rapport direct à la nature, qui incite au recueillement et à la réflexion; le besoin continuel de s'entraider, même pour les tâches les plus simples ; le plaisir d'être présents l'un pour l'autre, toujours disponibles. Libérés des artifices technologiques, sans devenir complètement déconnectés, nous goûtions les joies de la lenteur par la lecture, l'écoute de la radio et la sieste de l'après-midi.
Or, rien de tout cela ne peut perdurer quand le soleil demeure occulté par une masse nuageuse qu'aucune brise ne vient dissiper. L'idylle tourne au cauchemar, et je vois bien que si nous ne faisons rien pour nous en sortir, notre couple est condamné à se déliter dans la rancœur et le désœuvrement. »

« Il me manque la méthode, que je maîtrisais pourtant plutôt bien pendant toutes ces années passées à enseigner la création littéraire à des étudiants parfois égarés, le plus souvent intéressés par ce qui les dépassait, en particulier les mystères de l'existence humaine que seule la littérature permet parfois d'élucider.
Je leur présentais Kundera, que je faisais dialoguer avec Jacques Poulin et Virginia Woolf. Le roman n'examine pas la réalité mais l'existence. Et l'existence n'est pas ce qui s'est passé, l'existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l'homme peut devenir, tout ce dont il est capable. (Kundera) C'est vrai que les livres nous protègent, mais leur protection ne dure pas éternellement. C'est un peu comme les rêves. Un jour ou l'autre, la vie nous rattrape. (Poulin) Ne gâtons-nous pas les choses en les exprimant ? (Woolf) »

« À l'université, des chercheurs qui cherchent, on en trouve, mais des chercheurs qui trouvent, on en cherche. » Charles de Gaulle

« On dit que la toile selon son étendue, sa forme, sa solidité, ses leurres, sa beauté, au tout dernier moment tisse l'araignée qui lui est nécessaire. » Pascal Quignard

« « Un grand apaisement se fait dans les pauvres esprits fatigués du labeur de la journée; et leurs pensées prennent maintenant les couleurs tendres et indécises du crépuscule. »
Charles Baudelaire

Octobre est venu avec ses nuits fraîches et ses pluies persistantes. Nous nettoyions le terrain au fur et à mesure que le vent le recouvrait des feuilles et des épines que nous avions vues naître en mai. La vie comme une roue qui tourne sur elle-même dans le mouvement perpétuel du cosmos.
Parfois, je me penchais pour égrener la terre entre mes doigts, et je me disais qu'il y avait là, dans chacune de ces minuscules particules, le secret condensé de l'univers. J'avais soixante-huit ans, peut-être m'en accorderait-on encore une dizaine, une vingtaine tout au plus, avant que le rideau ne tombe sur ce qui n'aura été qu'un détail plus petit encore qu'un grain de sable dans la marche improbable de l'humanité au sein du grand tout. »

« Où s'arrête la personne, ses contours, ses limites, où commence ce qui en elle est bien plus qu'elle, la douleur dans sa voix, l'innocence dans ses yeux ? »
Christian Bobin 

« Dans une autre vie, je m'étais souvent demandé comment les criminels arrivaient à se déclarer innocents même devant la preuve incontestable de leur culpabilité. Or, je comprenais maintenant la parade, qui ne se réduisait pas à une simple ruse, mais résultait plutôt d'un dédoublement de la personnalité, comme si une partie de soi veillait sur l'autre en prenant le relais lorsque le stress devenait trop intense. Toutes nos énergies étaient alors mobilisées pour que le corps reste en mouvement, que le cœur continue de battre normalement et que le cerveau demeure alerte plutôt que de sombrer dans la folie. »

« L'esprit humain a un système de défense primitif pour oblitérer des faits trop stressants que le cerveau ne saurait gérer. Cela s'appelle le déni. » Dan Brown

« Nous traversions une drôle d'époque, où on reprochait aux écrivains de mettre en scène des personnages qui n'étaient pas de leur sexe ou qui n'avaient pas la même couleur de peau qu'eux, les accusant d'une indécente réappropriation alors que l'empathie, justement, est le moteur qui anime la littérature, l'écrivain laissant l'autre entrer en lui sous la forme d'un personnage par lequel une part de l'existence humaine lui sera révélée. »

« Le seul endroit au monde où l'on peut rencontrer un homme digne de ce nom, c'est dans le regard d'un chien. » Romain Gary

Quatrième de couverture

S'installer dans un chalet au pied d'une montagne est le rêve d'une vie pour Antoine, ancien professeur de création littéraire à l'université, et pour Marie, autrefois éducatrice. Ils profitent paisiblement de leur nouvel univers jusqu'à une nuit de juin sans lune, lorsqu'un braquage inattendu vient chambouler leur tranquillité. Dans un accès de colère, Antoine s'empare de son arme de chasse, geste aux conséquences irrémédiables qu'il ne cessera de se reprocher. Son bien le plus précieux, la sérénité, est définitivement perdu. Son univers brisé. Deux ans plus tard, il décide de mettre noir sur blanc les événements dévastateurs de cette nuit-là et des mois qui ont suivi. À ses réflexions s'ajoutent celles de Marie, qui tente de démêler la mécanique de l'agression et de comprendre les faits, leurs revirements ... et eux-mêmes.

Une intrigue fiévreuse et troublante.

ALAIN BEAULIEU est né à Québec, où il vit. Il est écrivain, professeur de création littéraire à l'Université Laval et directeur de la revue Le Crachoir de Flaubert. Il a publié une vingtaine de romans adulte et jeunesse pour lesquels il a reçu de nombreux prix. Son roman Le Refuge est lauréat du prix France-Québec 2023.

« Tout en respectant les codes du roman policier, Le Refuge déploie des questions existentielles et frappe par sa portée sociale. »
Lettres québécoises 

Éditions Liana Levi,  avril 2024
237 pages

mercredi 21 septembre 2022

La nuit des pères ★★★★★ de Gaëlle Josse

Le papa de la narratrice a cherché toute sa vie le vide, le silence pour fuir son "Là-bas" prégnant et lourd à porter. Tellement lourd que sa fille semble être passée dans sa vie comme une ombre. 
Des années de mutisme. 
Des traumatismes.
Des non-dits.
Une famille écartelée.
Par ces non-dits justement.

Elle est troublante cette littérature qui résonne autant en son lecteur. 
Une auteure qui livre sa douleur, sa colère.
Et moi, troublée, émue, touchée, émerveillée par de nombreux passages.

J'aime beaucoup la plume de cette auteure qui évoque toujours avec tant grâce nos fragilités.

À lire , ou pas, c'est vous qui voyez ;-)
« Un jour, j'ai lu une histoire qui m'a fait trembler. Turin, le 3 janvier 1889, piazza Alberto. Le jour où Nietzsche s'est jeté à la tête d'un cheval de fiacre épuisé, frappé jusqu'au sang par son cocher, jusqu'à s'écrouler au sol, jambes brisées. Nietzsche a enlacé le cheval comme un frère humain, il l'a embrassé dans un geste de consolation impossible, désespéré. Ensuite, il s'est écroulé, a perdu conscience. La grande absence. Tout a lâché, le corps et l'âme, la maladie mentale ne l'a plus quitté, jusqu'à la fin, dix ans plus tard. Humain, trop humain, je crois que j'ai compris là ce que ça pouvait vouloir dire. »

« Et parce que la parole ne peut aller beaucoup plus loin, j'écris ce silence qui ira seul ouvrir le chemin. »
Pierre CENDORS, Minuit en mon silence. 
En exergue 

« Tes mots terribles, qui blessent, entaillent, écorchent, tailladent au sang, au cœur, à l'âme. Mais quelle famille? Je n'ai pas de famille ! Tu as dit ça, oui, tu as dit ça, un jour où j'étais venue. J'avais commis l'erreur de prononcer ce gros mot, ce mot de famille, pour je ne sais plus quelle raison, me rassurer, peut-être, faire sonner ces deux syllabes comme pour en faire surgir une réalité qui m'échap pait, comme on bat deux silex pour en faire jaillir une étincelle, prémices d'un feu. Et toi tu nous reniais, tout simplement. C'est bien toi, ça. Lancer tes explosifs aux moments les plus inattendus et te désintéresser des dégâts. On a beau savoir, on ne s'y fait pas. »

« Et maintenant, mon père, mon père terrible, te voilà qui entres dans la brume, à petits pas et sans retour. Tu arrives au temps des sables mouvants. Te voilà à l'orée de l'oubli, de tous les oublis, te voilà au seuil de la pénombre, je suis ta fille absente, ta fille invisible et pourtant je tremble à l'idée qu'un jour tu ne connaîtras plus ni mon nom ni mon visage. Aurai-je traversé toute ta vie comme une ombre ? »

« La mémoire des lieux. Je n'y peux rien, je porte ça en moi depuis toujours. J'ai la mémoire monstrueuse, oui, monstrueuse, hémorragique, débordante. Parfois, un visage s'efface ou un nom s'évapore. Un lieu, jamais. »

« On ne sait jamais quoi faire du chagrin des autres. Et toi, mon père, qu'as-tu fait du nôtre? Y a-t-il un lieu en toi pour le perdre, pour l'égarer, pour l'oublier, un lieu où tu ne vas jamais ? »

« C'est une photo d'Amarcord, de Fellini, l'apparition du Rex, le paquebot triomphal, éclairé comme pour une fête somptueuse, dans la nuit, un peu flou, beau comme un songe, avec les hommes, les femmes qui s'en approchent dans des barques et le saluent à grands gestes, comme une divinité qui nous ferait l'aumône d'un bref passage sur terre. Et l'apparition s'évanouit. Plus tard, j'ai regardé mille fois cette scène, elle m'étreint, je ne sais pas dire pourquoi. Ce rêve qui passe, proche et lointain, cette ferveur, suivie de cette disparition. Le surgissement de quelque chose qui nous porte. Plus loin, plus haut. Comme ta montagne, père. »

« J'ai ajouté les miennes et je me suis tenue debout. Sans mots et sans pensées, là, simplement, près de toi, maman. Toi qui as passé ta vie à détourner la colère du père, maman paratonnerre, un arbre qui absorberait la foudre en souriant, consumé mais debout. Je suis partie lorsque j'ai entendu grincer la grille. Je ne voulais pas croiser d'autres vivants que toi, maman, dans mon cœur. »

« Je ne comprenais pas le monde. J'avais peur de la nuit à la maison, je haïssais la montagne qui m'empêchait de voir la vie au loin. Là, dans ce musée, on enfermait des créatures vivantes pour se repaître de leur beauté. Pourtant, c'est grâce à cela que j'ai découvert ma voie, même si ce mot peut sembler présomptueux. Ce paradoxe me perturbait. Plus tard, j'ai haï le cirque, tous les dressages, les spectacles, les exhibitions d'animaux sous des prétextes divers, c'était quelque chose de viscéral, d'irraisonné. Laissez-les tranquilles. »

« Un jour, j'ai lu une histoire qui m'a fait trembler. Turin, le 3 janvier 1889, piazza Alberto. Le jour où Nietzsche s'est jeté à la tête d'un cheval de fiacre épuisé, frappé jusqu'au sang par son cocher, jusqu'à s'écrouler au sol, jambes brisées. Nietzsche a enlacé le cheval comme un frère humain, il l'a embrassé dans un geste de consolation impossible, désespéré. Ensuite, il s'est écroulé, a perdu conscience. La grande absence. Tout a lâché, le corps et l'âme, la maladie mentale ne l'a plus quitté, jusqu'à la fin, dix ans plus tard. Humain, trop humain, je crois que j'ai compris là ce que ça pouvait vouloir dire. J'ai eu envie de faire un film, un court-métrage avec cette histoire, et c'est resté une envie. Je crois que quelqu'un d'autre l'a fait. Je n'ai pas regardé, mes images sont dans ma tête, je ne suis pas capable de les partager. Cette scène m'obsède. Je me suis revue à douze ans, en larmes, près des requins. »

« Ton père a une épine dans le coeur, Isabelle, ça l'empêche de vivre et ça le rend invivable, c'est tout. Il y a eu de la bonté en lui, j'en suis certain. Un jour tu feras la paix. Voilà ce que Vincent m'avait dit un jour sur toi. Il ne parvient pas à traverser sa propre nuit, avait-il ajouté. [...] On sait rien des autres, accepte-le ; Je n'ai jamais pu lui parler du cri. Le renard enragé continuait de me dévorer le ventre. »

« Et toi, mon père qui avance à pas lents vers les ombres qui vont t'ensevelir vivant, où en es-tu? Je m'aperçois que je ne te connais pas. Je me sens perdue moi aussi. Chacun dans sa pénombre. La tienne me fait une peine infinie. Je ne m'attendais pas à éprouver cela. Que puis-je faire pour te retenir parmi nous ? »

«  Maman, Hélène. D'où venait ton inlassable patience, ton inlassable attention pour cet homme qui te regardait si peu ? II m'a fallu du temps, il a fallu Vincent pour que je comprenne que tu l'aimais, et rien d'autre. »

« Les petits papiers dans tes poches. Nos noms. Ta dignité. Le Petit Poucet contre l'ogre de l'oubli. Alors, ce n'était pas toi, l'ogre, mon père ? »

« Apprendre à devenir un soldat. Un guerrier. Subir les corvées et les brimades sans broncher. Reconnaître les galons des gradés, saluer, courir au pas de gymnastique, toujours et sans raison, se mettre au garde-à-vous, tirer, démonter et remonter un fusil d'assaut, courir avec un paquetage, obéir, quel que soit l'ordre et quoi qu'on en pense, bien secouer ses chaussures le matin avant de les enfiler. Les scorpions. Le médecin du camp nous avait mis en garde, dans son discours d'accueil, les dangers du soleil, des bestioles, de l'eau, des femmes et des maladies vénériennes, photos à l'appui, de quoi se calmer un moment. »

« La pacification, c'était un mot pour les politiques, pour ne pas effrayer les citoyens, les électeurs, les parents à qui on voulait faire croire que les voyages forment la jeunesse. Continuer à leur faire croire que ce beau pays était et resterait la France pour l'éternité, comme la Provence ou la Normandie. Mais c'était la guerre, et quand je regardais autour de moi, notre groupe, tablée, le dortoir, je me disais que certains ne rentreraient pas vivants, et que j'étais peut-être l'un d'eux. »
« Un nom. Un lieu. Palestro. Une date, le 18 mai 1956. Dix-neuf morts, deux disparus. Des atro cités, des corps de soldats torturés, éviscérés, mutilés, des visages figés dans la souffrance, des yeux ouverts sur l'horreur, des bouches tordues, langues arrachées, pétrifiées dans des cris muets, des images qui vous empêchent de dormir pendant un paquet de nuits. L'ennemi prenait corps, on comprenait qu'on était venus faire la guerre et qu'on pouvait y rester. Oui, c'était la guerre, pas les événements. On nous disait que tout cela serait bientôt fini. L'Algérie, la belle Algérie aux villes blanches et aux immenses domaines agricoles tenus d'une main de fer par les colons, resterait française, et l'on rentrerait chez nous, fier d'avoir pris part à l'écriture de cette page de l'Histoire. On allait aider à la pacification. On nous disait que c'était ça, notre mission. »

« En arrivant, je suis allé me laver, j'étais dans un état pitoyable. J'ai demandé à voir le capitaine, j'ai raconté. Enfer promis ou pas, je ne pouvais faire autrement. J'ai demandé à faire un rapport écrit. Ecoutez, Erard, foutez-nous la paix avec ça. C'est la guerre, ce n'est pas une cour de récréation, ici, il faut vous y faire. Tous les jours, des nôtres y laissent la peau. Dites-moi, de quel côté êtes-vous ? Allez, rompez. 
Le soir même, nous avons perdu trois hommes dans une embuscade. Les corps déchiquetés par une mine, un magma de sable, de sang, de tissus. J'ai pris mon tour de garde au milieu de la nuit, grelottant de peur, de honte, de fièvre. Puceau de l'horreur. J'ai compris ce que ça voulait dire. »

« J'étais un fantôme en rentrant ici après vingt-huit mois de vie volée. Plus de deux ans. On parlait encore des événements, un drôle de mot pour dire l'horreur des deux côtés, pour dire un peuple que ne peut arrêter lorsqu'il a décidé de reprendre sa liberté.

À la radio, on entendait du rock, du twist, Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Françoise Hardy, on allait au cinéma voir Brigitte Bardot, Alain Delon. Je n'appartenais plus à ce monde-là. J'ai tenté de reprendre le cours de mes études. Un naufrage. J'étais un étudiant trop âgé, j'avais vécu des choses qui ne peuvent se raconter et que personne ne voulait entendre ni ne pouvait même soupçonner. Je ne pouvais plus écouter les professeurs en costume étriqué pérorer sur leur estrade, ça n'avait plus de sens de s'inquiéter pour un examen ou de s'exciter sur une soirée étudiante dans un café. »

« Vendredi 1" janvier 2021

Je suis le fils, celui qui n'est jamais parti.

Celui qui est resté vivre dans l'ombre de la montagne.

Celui qui parle maintenant, au seuil franchi d'un an nouveau.

Celui qui vient d'enterrer un père.

Celui demeuré près d'un homme sur le point de chuter, près d'un silence que j'ai fini par accepter. À la mort de maman, j'ai compris qu'il allait tomber, dévoré par ses monstres, et qu'il fallait quelqu'un pour les tenir encore un peu à distance. J'ai accepté d'en être le pauvre dompteur sans cravache ni costume de cirque. J'ai accepté d'être là, et rien d'autre. Ça n'a pas été un sacrifice héroïque et vertus, je ne suis pas un héros, et j'ai toujours aimé, contrairement à Isabelle, vivre ici

J'aime ces racines puissantes et paisibles, j'aime vivre près des arbres, des torrents, des rochers, dans un paysage que je redécouvre chaque jour, sculpté par les saisons, par les nuages, par le vent et la lumière, Isabelle, mon Isabelle, la flamboyante, ma soeur, ma soeur sauvage, ma sœur rétive, a toujours eu le départ dans la peau. L'impatience des ail leurs, dès l'enfance je crois. Elle a la curiosité des mondes de l'océan et le talent de les montrer dans leur splendeur et leur fragilité.

Je me contente de soulager, comme je le peux, les corps souffrants qui viennent à moi, d'être celui qui est disponible pour les écouter. Cela me comble. Que mes mains soient des instruments qui apaisent. Je n'en ai guère demandé plus à la vie. Pour le reste, rien de très glorieux. Des jours mats, qui se suivent. Et une vraie grande blessure qui se ravive avec bien trop de facilité. Je n'ai pas su garder la femme que J'ai aimée, j'ai manqué pour elle de l'attention et de la patience que j'ai réservées à d'autres.

Un jour, elle s'est lassée. J'ai retrouvé un soir ses clés sur la table et les armoires vidées. Je n'imaginais pas que l'on puisse finir ainsi une histoire de plusieurs années. On peut. Parfois, je me demande si ce n'est pas cette manière de partir qui m'a blessé plus encore que le départ. L'abandon, le silence, l'orgueil peut-être aussi, mais la peine, la vraie peine, celle qui vous cloue le cœur et les mâchoires, celle qui ferme l'horizon et qui alourdit les pas. À croire que je ne méritais même pas un mot dit en face et qu'il n'y avait rien à tenter, rien à sauver. Peut-être. J'avais laissé glisser notre histoire sans en prendre soin, il n'y avait sûrement rien d'autre à en dire. Quand je me regarde en face, je reconnais que je me suis souvent montré coléreux, ombrageux sans raison, prompt à m'emporter. Le sang du père. Il est en moi, je le tiens à distance, mais parfois il me déborde. Je ne me supporte pas ainsi, avec cette espèce de malédiction sous la peau, capable de bondir sans avertissement. Silvia n'en a plus voulu, j'ai éteint la gaieté en elle. Et ce n'est même pas pour un autre qu'elle est partie. »

« J'ai aimé, et puis le temps a effiloché une histoire qui n'était pas armée pour faire face. Il faut beau coup d'amour pour résister à toutes les érosions, je n'en ai pas donné assez, c'est tout. Isabelle aussi a aimé, et cet amour lui a été repris. À l'heure où les ombres s'allongent, nous avançons tous les deux comme nous pouvons. »

« Il y a des lieux qu'il faut laisser à l'espace, au silence. »

« Le jour où nous avons porté notre père en terre, peu avant Noël, c'était une matinée claire, froide, comme il les aimait, la montagne éternelle et obstinée veillait au-dessus de nos têtes, et pour la dernière fois, pour cet ultime accompagnement, nous avons encore été ses enfants. Au cimetière, sous le ciel vif, Isabelle a lu un poème, Chacun de sa larme secrète, arrose une fleur connue de lui seul. Moi, j'ai choisi de faire entendre la dernière prière de Johnny Cash, Help Me, des paroles qui me retournent à chaque fois, c'est ce que je pouvais lui offrir de mieux. C'est Isabelle qui m'a porté tout au long de ce jour-là. »

Quatrième de couverture


Éditions Notabilia, août 2022
173 pages